dimanche 24 mai 2026

Vers un avenir radieux

Vu mardi soir Vers un avenir radieux (Il sol dell'avvenire), de Nanni Moretti (2023),  l’histoire de Giovanni, un réalisateur vieillissant, dans les affres du tournage d'un film politique (les membres d’une cellule du Parti Communiste Italien invitent un cirque hongrois au moment précis où éclate l’insurrection de Budapest de 1956), alors que sa femme et productrice de toujours le quitte et que sa fille s'éprend à son grand dam d'un vieil ambassadeur polonais. 

 

Cela rappelle bien sûr son célèbre Journal intime, par le côté auto-fictionnel et le mélange inextricable de gravité et de comique qui caractérisait déjà celui-ci. Le film réveillait aussi en moi d'autres échos récents : Vera, la jeune communiste éprise d'Ennio, le responsable de la cellule, mais qui ne partage pas sa ligne fidèle au parti, me rappelait Bianca Garufi*, membre du parti communiste elle aussi et amante de Cesare Pavese, qu'un écart d'âge important aussi séparait. Et puis il y avait cette scène où l'on voyait Giovanni faire des longueurs dans une piscine, sur un commentaire en voix off où il regrettait de ne pas avoir adapté il y a quarante ans Le Nageur de John Cheever**. Scène qui évoquait évidemment Palombella Rosa, cet inénarrable film de 1989, peut-être son chef d’œuvre, où Moretti contait  les tribulations du député communiste Michele Apicella (incarné par lui-même) pendant une partie de water-polo, alors qu’il n’a pas encore recouvré sa mémoire perdue dans un accident de voiture (dans Vers un avenir radieux, le cirque hongrois se nomme Budavari : autrement dit, le nom du joueur hongrois de water-polo qui ruinait, déjà, les rêves de l’équipe italienne dans Palombella Rossa).

 


Incidemment, Le Nageur est cité dans Nager sa vie, le Journal d'un nageur d'Al Alvarez, que j'ai récemment chroniqué

Palombella Rossa a été reprogrammé l'an dernier, et j'ai eu le plaisir de le revoir sur grand écran à l'Apollo en compagnie de Nunki Bartt, grand admirateur de ce film inclassable. Jean-Marie Samocki, dans Les Cahiers du cinéma, concluait son article par ces lignes :

Moretti cherche à articuler un temps qui n’existe plus et un monde qui n’existe pas encore. Vers un avenir radieux témoigne encore de cette ambition, mais sur une alternance entre la réalité et le film-dans-le-film. En régulant la mise en scène de l’intérieur, depuis sa position d’acteur, il unifie sa persona, alors que Palombella rossa s’ingénie au contraire à la faire éclater : différents acteurs pour un seul personnage, différents états du corps pour un seul acteur. Film de famille, autofiction et confession à la première personne constituent sa part fellinienne, avec ses éclats de passé imprévisibles qui exhument des sensations primitives. En montrant un adolescent qui bouge ses lèvres en même temps que Bruce Springsteen chante « I’m on Fire » ou des spectateurs émus par la musique de Maurice Jarre, Moretti recrée un espace commun avec le spectateur en deçà de toute psychologie, comme il le fera dans Journal intime avec des morceaux de Leonard Cohen et de Keith Jarrett. Face caméra, en citant « E ti vengo a cercare » de Franco Battiato, Michele exalte un « sentiment populaire ». Palombella rossa épuise l’efficacité supposée des discours et leur violence latente pour libérer une émotion conjointe hors de l’étau de la langue.

C'est Voglio vederti danzare, un autre titre de Franco Battiato que Moretti insère dans Vers un avenir radieux.


Avec ça, je voulais reparler de la Leuco de Pavese. Ce sera pour la prochaine fois.


 

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* A propos de Bianca, lisant la critique du film par Jérémy Sibony dans Diacritik, je suis interpellé par ce passage : "Le souci du détail, qui donne son sens au cadre, renvoie au caractère obsessionnel de Giovanni, le héros du film. On le sait depuis son prix de la mise en scène à Cannes en 1994, la réalisation de Nanni Moretti, si elle n’est pas tape à l’œil et passe par de longs plans et de lents mouvements de caméra, est d’une grande richesse : couleur, cadre, disposition des personnages, arrière-plan, Moretti est un véritable calligraphe. Dans une amusante mise en abyme, il invite le spectateur à faire attention au moindre détail de l’image, en se représentant comme un personnage obsessionnel jusqu’au fétichisme. Le regard de Giovanni est absorbé par une chaussure, une mule, qui le perturbe jusqu’à la folie (comme on l’avait déjà vu dans Bianca). Ce regard fou, cette monomanie du personnage, c’est aussi celle du réalisateur dans l’élaboration de son cadre. Rien n’est innocent, tout est pensé. Tout doit être harmonieux dans le cinéma de Moretti : pas de facilité de langage cinématographique et rien qui n’agresse l’œil, le cinéaste s’exprime via la composition du plan qui est aussi un plaidoyer esthétique, vers une mise en scène harmonieuse qui rend paradoxalement compte du chaos du monde."

Dans Bianca (1983) on retrouve Michele Apicella, "professeur de mathématiques, qui a une curieuse manie : épier de sa terrasse tous ses voisins et les mettre en fiche. Il s'intéresse plus particulièrement à Bianca, adorable professeur de français. Quand une série de meurtres se produit autour de lui, Michele devient le suspect idéal."(Wikipedia)

Bianca (Laura Morante)

** Je n'ai pas lu cette nouvelle. Elle est résumée ainsi dans un article de la revue En attendant Nadeau

9. John Cheever, « Le nageur » (« The Swimmer »), 1964, dans L’homme sur le pont.

Un jour d’été, au cours d’une « pool party » chez des amis, Neddy Merrill décide de rentrer chez lui en nageant de piscine en piscine (nous sommes près de New York, dans une banlieue élégante truffée de bassins). C’est aujourd’hui sans doute l’une des nouvelles les plus connues sur la nage, qui, dans le récit, est pour Merrill un idéal viril et social, puis devient machine à descendre le temps et révélation de soi, tandis que les bassins d’eau jouent des rôles variés à la fois instrumentaux et symboliques. « Le nageur » est une épopée tragicomique, la satire d’un mode de vie, un conte fantastique et une parabole. Frank Perry en a tiré un film avec Burt Lancaster en 1968. En septembre 2014, la journaliste Carolyn Kormann décida de « répéter » pour le cinquantième anniversaire de « The Swimmer » la traversée de Merrill mais cette fois-ci dans les piscines municipales de Manhattan. En une journée, en remontant du nord vers le sud, elle se plongea dans le plus grand nombre de bassins possible, nageant une longueur ou deux à chaque fois et prenant un taxi, ou un vélo pour se rendre d’une piscine à l’autre. Le récit qu’elle en a fait, « The Swimmer : Manhattan », fut publié dans le magazine The New Yorker. Le texte répond de manière ironique au penchant actuel pour la célébration et pour l’exploit, mais effectue aussi un discret rappel de l’histoire sociale et raciale des États-Unis où les piscines furent des lieux de lutte contre la ségrégation (et doivent aujourd’hui faire face à de nouveaux problèmes : indiscipline, intrusion des gangs…).


 

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