mercredi 6 février 2013

Boxeurs

Mercredi dernier, je dois rendre les trois Modiano que j'ai empruntés à la médiathèque. Il y a bien La Petite Bijou en rayonnage, que je n'ai pas encore lue, mais je décide de faire un break sur Modiano, et de choisir en échange trois ouvrages très différents : une BD dont la couverture me séduit immédiatement : A l'ombre de la gloire, de Denis Lapière et Aude Samama, Orchidée fixe de Serge Bramly et La Symétrie ou les maths au clair de lune de Marcus du Sautoy.

C'est la bande dessinée que je lis en premier lieu. L'histoire croisée de deux destins tragiques, Victor Young Perez, le petit juif tunisien qui devient champion du monde de boxe en 1931, et Mireille Balin, star du cinéma d'avant-guerre, prototype de la femme fatale. Ces deux-là se rencontrèrent, s'aimèrent, mais l'actrice refusa une demande en mariage et quitta le boxeur peu après pour Tino Rossi. Dénoncé, arrêté par la Milice en 1943, Victor est déporté à Auschwitz. En janvier 1945, il est encore l’un des 31 survivants des 1 000 déportés du « convoi no 60 », mais, le 22 janvier, lors de l'évacuation du camp, il est achevé d’une rafale de mitraillette. Mireille Balin, tentant de fuir en Italie avec un officier autrichien, est battue et violée par un groupe de FFI. Sa vie en sera brisée, et elle s'éteindra dans l'anonymat, la maladie et la misère en novembre 1968.

Je lis ça dans le salon, alors que j'ai laissé la télé tourner. Sur Arte, un film d'Alain Monne, que je ne connais pas, L'homme de chevet. D'après un roman d’Éric Holder, que je connais bien, lui, que j'ai lu il y a quelques années, en 97 précisément (j'ai retrouvé mon exemplaire de l'époque) une histoire très touchante. Les Intouchables avant l'heure, en moins drôle bien sûr. Sophie Marceau est une tétraplégique dont vient s'occuper Christophe Lambert, ancien boxeur rongé par l'alcool. Alain Monne a transposé l'action en Colombie ; je suis au départ très sceptique sur le couple d'acteurs choisi, mais je dois reconnaître que l'un et l'autre se tirent très honorablement de ces deux rôles périlleux.



Cette symétrie des amours, ces histoires en parallèle de boxeur déchu m'avaient bien sûr comme alerté. Tiens, y aurait-il quelque chose là qui s'annoncerait ?

Le lendemain, rebelote. Nouvelle donne.
A ma droite, Serge Bramly (né à Tunis en 1949), romancier dont je n'ai jamais rien lu, et dont je découvre Orchidée fixe, un roman que j'ai choisi parce qu'il évoque Marcel Duchamp, et que la quatrième de couverture finissait par cette phrase : "Avec Orchidée fixe, il nous plonge dans l'univers du génial Marcel Duchamp, et mène une fascinante enquête, des faubourgs de Casablanca jusqu'aux montagnes du Colorado, sur les hasards et les rendez-vous qui tracent une vie."
Les hasards et les rendez-vous qui tracent une vie, ça me parlait bien.
A ma gauche, Arte encore, avec plusieurs épisodes d'une série que je n'ai jamais regardée jusque là, Whitechapel.
Certains pourraient s'étonner que je parvienne à lire un roman sur Marcel Duchamp tout en suivant un thriller sur la téloche. Mais c'est que je tiens à infirmer le mythe comme quoi les hommes ne seraient pas multi-tâches. Plus sérieusement, je ne dis pas que c'est une pratique courante chez moi, mais cela m'arrive, la preuve en est. J'écoute d'une oreille, je regarde d'un œil, je m'interromps, je me concentre, je me décentre, j'avance par sauts rythmés et gambades capricieuses.
Et puis j'ai confirmation : la boxe est là, encore.

Direct du droit : page 104, Marcel Duchamp a débarqué à Casablanca, en provenance de Marseille, le 21mai 1942. Il demeure là quelques semaines avant de pouvoir partir vers New York, où il parvient fin juin. Hébergé au départ dans un camp de transit, il est ensuite logé dans un boui-boui nommé l'Eden, invité par le propriétaire des lieux, Roger Zafrani, un juif marocain. Le cuisinier s'appelle Mickey Mike, et c'est un ancien boxeur :

"Duchamp avança alors, s'adressant à ce dos redoutable, qu'il n'était pas tout à fait ignorant en matière de boxe. L'information ne suscita qu'un vague frémissement, mais Duchamp pouvait parler du noble art en familier de la salle Wagram, du Vélodrome d'hiver et, plus impressionnant, du Madison Square Garden de New York, où il avait vu combattre Joe Louis. C'était Arthur Cravan, un de ses amis boxeurs, disparu sans laisser de trace au large du Mexique, qui lui avait donné le goût des rings.
Bien sûr, il connaissait tout de la carrière de Marcel Cerdan, l'idole locale, de sorte que la semaine n'était pas écoulée qu'il avait apprivoisé le serveur."

Portrait d'Arthur Cravan par Jean-Paul-Louis Lespoir
Direct du gauche : le pitch de l'épisode de Whitechapel : "Le capitaine Chandler et ses fidèles acolytes reviennent en deuxième saison. Après le fantôme de Jack l’Éventreur, ils traquent cette fois les doublures des impitoyables frères Kray, gangsters sanguinaires du Swinging London." Or, les frères Kray sont des boxeurs : "Nés en 1933 dans l’East End, ce "Londres réprouvé" chroniqué en mots et en images par Jack London, Reggie et Ronnie grandissent parmi les taudis et les fantômes de Whitechapel. Couvés par une mère aimante, Violet, tandis que leur père, déserteur durant la Seconde guerre mondiale, est traqué par les autorités, ils pratiquent d'abord la boxe avec succès, comme leur aîné Charlie et nombre de leurs voisins aux poches trouées, stimulés par leur rivalité gémellaire."

The Kray twins, Reginald (left) and Ronald (right), photographiés par David Bailey
Je suis au tapis. Je ne sais vraiment pas ce que signifie cette avalanche de boxeurs, mais cette coïncidence est trop forte pour que je la passe sous silence.

D'autant plus que le point de départ du roman de Bramly, c'est lui qui l'affirme,  est une lettre que l’artiste avait écrite à son ami Henri-Pierre Roché, le 27 mai 1942, du Maroc. Henri-Pierre Roché, l'auteur de Jules et Jim bien sûr, que j'ai rencontré voici peu ici même.
Les deux hommes se sont d'ailleurs écrits pendant quarante ans. Leur correspondance a été éditée par un éditeur suisse.

D'autant plus que, page 249, il est écrit : "Duchamp envisageait de se placer sous l'autorité du ministère des Coïncidences". Sur le net, je retrouve la référence tout d'abord sous la plume de Jacques Sivan. Je cite :
"A l'opposé de ce qui se dit encore après Breton, le ready-made n'est pas un « objet manufacturé promu à la dignité d'objet d'art par le choix de l'artiste ». Le ready-made n'est même pas, et en dépit des apparences, un objet. Le ready-made nous dit Duchamp, est un « rendez-vous ». Il est le moment critique par lequel l'art (= « Ministère des coïncidences ») se révèle (problème d'optique c'est-à-dire processus de re-co(n)naissance) n'être, à un moment donné, que le réel qu'il est."
Ensuite, dans un passage d'un long article d'un rédacteur anonyme du Journal du Mauss :

"Revenons au mode d’emploi : le texte de 1957 « le Processus créatif »
« Avec le changement de la matière inerte en œuvre d’art une véritable transsubstantiation a lieu et le rôle important du spectateur est de déterminer le poids de l’œuvre sur la bascule esthétique. »
C’est encore moi qui souligne en gras, car dans les notes nous trouvons un Régime de la pesanteur page51 Dds qui lie la notion de poids et celle de coïncidence.
« Ministère des coïncidences.
Département
(ou mieux) :
Régime de la coïncidence
Ministère de la pesanteur »
 J'avoue que tout ceci est quelque peu hermétique, et ma troisième citation ne va pas dissiper cette impression (extrait sur Google Books d'un essai de Jean-François Robic, Copier-créer).

 Bon, pour ce soir, je jette l'éponge.

2 commentaires:

sans patrie a dit…

Comme toujours, te lire, passionnante expérience...Boxeurs, aviateurs.
Aérostatiers de Ciron!
SD

Patrick Bléron a dit…

Merci Sylvie, le blog est un peu(beaucoup) au ralenti depuis quelque temps (un déménagement), mais les affaires vont reprendre.
Toi-même tu te fais rare sur le net (j'espère tout de même te lire bientôt - envie de ta lumière du sud).