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lundi 20 janvier 2025

Snow is falling

Dimanche 12 janvier au soir. La Chambre d'à côté, de Pedro Almodóvar au CGR de Bourges. En version française hélas, mais il n'y avait pas le choix ce jour-là. Je suis presque surpris de n'avoir jamais parlé d'Almodóvar sur ce blog où il est tout de même souvent question de cinéma, car c'est un cinéaste que je suis depuis longtemps. Bon, il faut bien une première et c'est donc aujourd'hui. Ce qui renvoie à une autre question : pourquoi ce film-ci d'Almodóvar provoque-t-il un texte ? Mon propos n'est pas de chroniquer ma vie culturelle, absolument pas : bien des livres lus, bien des films vus n'apparaissent pas en ce lieu, en ce site. Tout simplement parce que leurs contenus ne rencontrent pas les thématiques qui m'occupent, ne croisent pas les fils narratifs qu'il me plaît de tirer. Il y faut à tout le moins une résonance. Et c'est ce que La Chambre d'à côté m'a donné : une résonance.

 

L'affiche pose bien les choses dans sa frontalité. Ingrid (Julianne Moore) et Martha (Tilda Swinton)  ont débuté leur carrière au sein du même magazine. Lorsqu’Ingrid est devenue romancière à succès et Martha, reporter de guerre, leurs chemins se sont séparés. Le film commence dans une librairie de New-York, pendant une séance de dédicace du dernier ouvrage d'Ingrid. Une amie de longue date lui apprend alors que leur amie commune Martha est gravement malade d'un cancer.

A l'hôpital où Ingrid s'est rendue sans tarder, Martha lui déclare être en phase 3 d’un cancer du col de l’utérus. Elle espère encore à cause d'un nouveau protocole de soin. Leur ancienne amitié, que les années avaient comme mise sous le boisseau, resurgit très vite : Ingrid restera au côté de Martha, d'autant plus que sa fille Michelle la délaisse (elle n'a pas connu son père et le métier de Martha l'a conduit à être une mère trop absente). Hélas, le protocole échoue et la survie est maintenant de courte durée. Martha demande alors à Ingrid de l'assister dans sa décision de mettre fin à ses jours en l'accompagnant dans "la chambre d'à côté". 

Impossible pour moi de ne pas repenser à ma jeune sœur Marie, dont les traitements de lutte contre le cancer avaient pareillement échoués, la chimio tout d'abord, puis la récente immunothérapie, dont bénéficia aussi Martha. Son souvenir était central dans deux articles récents, et le film lui-même était sorti le 8 janvier, le lendemain de son anniversaire.

Une autre résonance apparut avec la neige. Le livre que j'ai écrit (toujours inédit à ce jour) autour de Marie a pour titre La neige ne guérit pas de sa blancheur (vers emprunté à Francis Jammes), or les deux femmes regardent, au deuxième jour de leur installation dans une maison d'architecte au nord de New York, The Dead, de John Huston (1987), qui finit avec la neige recouvrant le paysage irlandais (le film se déroule à Dublin le 6 janvier 1904). Il faut d'ailleurs souligner la triple apparition du film (adapté de la nouvelle Les Morts de James Joyce, du recueil Gens de Dublin) : la première fois, c'était juste après avoir fait sa demande à Ingrid, Martha regardant la neige tomber rose sur New York (effet du changement climatique), citait la fin de The Dead, où le narrateur, Gabriel Conroy, parlait aussi de la neige tombant «évanescente, sur tous les vivants et les morts».*

 




La troisième occurrence de la neige se situe à la fin du film, quand  Michelle, la fille de Martha (interprétée aussi par Tilda Swinton), vient la voir dans cette maison qu'elle a choisi pour mourir. Ingrid essaie de dissiper le malentendu qui a brouillé les deux femmes. Au matin, allongée sur un transat, face à la forêt, Michelle se retrouve dans la même position que sa mère, qui s'est éteinte au même endroit. Et la neige tombe sur les deux femmes. Ingrid cite alors une fois encore la fin de The Dead : la neige unit les vivants et les morts.

Les grands transats de la maison font écho à ceux du tableau d'Edward Hopper, Gens au soleil, dont une reproduction est d'ailleurs visible dans un salon.

People in the sun, Edward Hopper, 1960, Huile sur toile, 102,6 x 153,4
Washinghton, Smithsonian American Art Museum

Quand Ingrid découvre Martha morte, dans sa tenue jaune, le plan général, avec ses ombres d'une netteté tranchante, est d'une texture complètement hoppérienne. Son immobilité est saisissante. Je regrette de n'avoir ici que le gros plan sur le visage de Tilda Swinton.


Une autre référence picturale, qui m'avait échappé (bien signalée par Jean-Luc Lacuve, du ciné-club de Caen, toujours précieux), se situe au moment où Martha raconte la mort de Fred, le père de Michelle, qui était parti faire la guerre au Vietnam alors que Martha était enceinte. Traumatisé par ce qu'il avait vécu là-bas, Fred avait fui, épousé une autre femme. Un jour, voyant une maison isolée en flammes, croyant entendre des cris, il s'était précipité à l'intérieur et avait succombé à l'incendie (les pompiers assurèrent ensuite que la maison était vide d'occupants). La femme de Fred s'était écroulée dans l'herbe, impuissante à le retenir. Le plan du film rappelle la toile Christina's world d'Andrew Wyeth (1948).

Christina's World, Andrew Wyeth, 1948, détrempe à l'oeuf sur bois 81.9 x 121.3 cm
New York, Museum of Modern Art.

Ceci ne doit pas donner à penser que le film croule sous les références, et que seule la connaissance de celles-ci permet de l'apprécier. Il n'en est rien. Bien au contraire, ce film, méditation sur la mort, la souffrance, l'amitié est une épure de beauté, où la douleur semble danser avec la couleur, grâce à deux grandes actrices** pleinement complices. Julianne Moore toute en écoute et regard chaleureux et doux, Tilda Swinton, d'une dignité et d'une force remarquables. Revenons à l'affiche, l'une pose ses mains protectrices sur les épaules de l'autre. La symétrie du visuel est seulement rompue par le geste de Tilda, avec son bâton de rouge à lèvres. C'est le geste qu'elle fit avant de mourir, ultime pied de nez à la camarde.

____________________________

* On relira avec plaisir ces magnifiques dernières lignes, assurément l'un des plus beaux textes dits au cinéma : "Oui, les journaux avaient raison, la neige était générale sur toute l'Irlande. Elle tombait sur chaque partie de la sombre plaine centrale, sur les collines sans arbres, tombait doucement sur le marais d'Allen et, plus loin vers l'ouest, doucement tombait sur les sombres vagues rebelles du Shannon. Elle tombait, aussi, en chaque point du cimetière solitaire perché sur la colline où Michael Furey était enterré. Elle s'amoncelait drue sur les croix et les pierres tombales tout de travers, sur les fers de lance du petit portail, sur les épines dépouillées. Son âme se pâmait lentement tandis qu'il entendait la neige tomber, évanescente, à travers tout l'univers, et, telle la descente de leur fin dernière, évanescente, tomber sur tous les vivants et les morts."

 Comme la nouvelle de Joyce, le film s'achève sur le mot "dead".  John Huston meurt dans sa maison de Newport quelques semaines après la fin du tournage de The Dead , dans la nuit du 27 au 28 août 1987, à l'âge de 81 ans. 

** Consultant leurs biographies respectives, je fus étonné de découvrir que Julianne Moore était née le 3 décembre 1960, c'est-à-dire cinq jours seulement après moi, et que Tilda Swinton était née le 5 novembre 1960, autrement dit 23 jours avant moi. Me voici littéralement "égocentré" entre les deux stars... 

dimanche 26 novembre 2023

De la rue du Calvaire à l'hôtel de la Paix

"Je ne crois finalement pas plus au "Temps", qu'à "l'espace". Je ne crois qu'à l'Eternité. D'où mon travail, ma recherche, sur "la Vitesse" comme révélation de la relativité du "Temps", de "l'espace", de la vie même... "

Paul Virilio, Cahier de reconnaissance daté du 7 juillet 1989, in Oeuvres, 1957-2010, Seuil, p. 84.

En lisant Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint, j'avais croisé ce motif de l'éternité, redoublant la présence chez l'une et l'autre d'une Marie Madeleine dont la figure outrepassait le seul modèle évangélique. Et en chroniquant le All that Heaven Allows, de Douglas Sirk, j'avais évoqué aussi le monumental recueil des Oeuvres de Paul Virilio aux éditions du Seuil, sous ce titre La fin du monde est un concept sans avenir. Et c'est dans ses premières pages que j'avais rencontré la citation liminaire, tirée de l'un de ses Cahiers dit de reconnaissance, sortes de brouillons de ses futurs essais, et dont l'ouvrage offre quelques fac-similés. Depuis, je me suis avancé dans sa lecture, lentement, presque à tâtons, mal assuré en raison de la fréquente densité du propos, et j'ai retrouvé trace du thème de l'éternité dans Essai sur l'insécurité du territoire, premier opus virilien publié en 1977. Notamment au sein de ce paragraphe qui n'a pas perdu grand chose de son actualité...

"On est très fier, en France, d'avoir créé le premier ministère de l'Environnement. Mais ce ministère, depuis sa fondation, demeure bizarrement inactif. Il paraît que notre espace national est déjà tellement saturé techniquement que le Ministre de l'Environnement n'est pas encore parvenu à y trouver un lieu où pourrait s'exercer concrètement son action en faveur du milieu. Tandis que les populations s'épuisaient en combats rapprochés dans la liste des sphères économiques et sociales privées de dimensions, comptabiliser et s'approprier le temps et l'espace humains (du time is money au compte à rebours) ont été les occupations véritables du système occidental. Cette capitalisation clandestine n'a été à aucun de ses niveaux anodine et sans conséquence : dans la paix totale, aujourd'hui, l'heure zéro est universelle, l'éternité disparue, et le Ministre de l'Environnement n'est, en réalité, que le premier ministre de l'Utopie." (p. 113, c'est moi qui souligne)

J'ai évoqué aussi récemment, après un tweet stupide de Jacques Attali, les bombardements de Dresde, et cela m'avait conduit à lire enfin Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, lequel avait vécu le déluge de feu qui s'était abattu en 1945 sur la belle ville allemande jusque-là épargnée. Il se trouve que Paul Virilio a lui aussi vécu les affres d'un bombardement, celui de Nantes, où sa famille était réfugiée en 1943. Et c'est par l'évocation de ces jours d'effroi qu'il commence son livre. Ceci dit, je ne le découvre pas aujourd'hui seulement, non, j'ai déjà raconté cette histoire dans un article du 18 avril 2020, Des bibliothèques et du désastre, et reproduit un extrait d'un entretien donné en 1995 à François Ewald (le lien donné alors dans l'article ne fonctionne plus malheureusement) :

"J'avais été avec ma mère chercher des biscuits pour les prisonniers à la biscuiterie Lu. Ma mère me dit : « Je fais la queue ; rejoins-moi tout à l'heure ; va donc faire un tour rue du Calvaire ». Il y avait là de grandes boutiques avec des jouets. Je reviens, je prends la queue avec ma mère. On rentre avec nos biscuits. L'après-midi, bombardement. Le lendemain, rue du Calvaire, il n'y avait plus rien, tout avait été rasé, on voyait l'horizon. Ce fut pour moi un sentiment extraordinaire : pour un enfant, une ville c'est éternel. Tout d'un coup, elle était tombée comme un décor. J'étais moins sensible à la mort, au drame, même si j'avais eu peur, qu'au côté d'évanouissement, ce que j'ai désigné par la suite comme « esthétique de la disparition », c'est-à-dire le tour de passe-passe, maintenant il n'y a plus rien. C'était cela la guerre, la guerre éclair, la domination, l'héroïsation de la technique : faire disparaître la réalité, la réalité de la vie, la réalité d'un quartier."

16 septembre 1943, rue du Calvaire

Paul Virilio écrit donc dans ce début de l'essai de 1977 que la seconde guerre mondiale a été sa mère et son père, ce qu'il redit des années plus tard à Ewald, précisant : "D’une certaine façon, à partir de 47-50, je n’ai pas vécu. Tout ce qui m’a constitué s’est produit avant. Voilà, à dix ans je suis devenu un vieux monsieur, un war baby, comme Perec et d’autres". Il affirme qu'il a été instruit par l'extrémité des situations vécues : "Il ne s'agit pas de complaisantes violences, comme cette tête coupée dans le caniveau ou ces camions de morts et de blessés remontant la rue (ma rue) vers l'hôpital Saint-Jacques après la destruction de l'Hôtel-Dieu, mais d'une vision du monde, inaltérable.

Et il enchaînait ainsi : "L'avènement du ciel dans l'histoire, la hauteur, usuelle désormais, le dessus, présent et omniprésent à partir de l'an 40. Les bombardements stratégiques sont indispensables à l'analyse du phénomène urbain."

En ce début novembre, je lisais le même jour Peste § Choléra, de Patrick Deville, emprunté à la médiathèque, un roman de son cycle Abracadabra centré, une fois n'est pas coutume, sur un unique personnage, ce génie trop méconnu qu'était Alexandre Yersin (Deville lui-même qui se met souvent en situation dans les autres ouvrages du cycle n'apparaît ici, très épisodiquement, que comme le "fantôme du futur"). Yersin, donc, disciple de Pasteur qui s'échappa très vite de l'étouffoir des laboratoires, gagna l'Indochine, s'y révéla explorateur avant de découvrir à Hong-Kong le bacille de la peste, le Yersinia pestis qui porte son nom, puis de s'établir à Nha Trang au Vietnam, d'y développer la culture de l'hévéa et de se consacrer à mille observations scientifiques dans de multiples domaines. Yersin donc, de passage à Paris alors que la Wehrmarcht en est aux portes, et qui s'envole au dernier jour de mai 40 dans ce qui sera le dernier vol de la compagnie Air France avant des années. 

"C'est aussi le dernier vol pour Yersin. Il ne reviendra jamais à Paris, jamais ne retrouvera sa chambre au sixième étage du Lutetia. Il s'en doute bien un peu, observe tout en bas les colonnes de l'exode dans la Beauce. Les vélos et les charrettes sont empilés des meubles et des matelas. Les camions au pas au milieu des marcheurs. Tout cela rincé par les orages du printemps. Les colonnes d'insectes affolés qui fuient les sabots du troupeau. Ses voisins du Lutetia ont tous quitté l'hôtel. Le grand échalas d'Irlandais binoclard, Joyce en costume trois-pièces, est déjà dans l'Allier. Matisse gagne Bordeaux puis Saint-Jean-de-Luz. L'avion met le cap sur Marseille. Entre les deux pinces qui se resserrent du fascisme et du franquisme. Alors que se dresse au nord, avant de frapper, la queue du scorpion. La peste brune." (p.10)

Alexandre Yersin (1863-1943)

Et je repense là au dernier atelier de Virilio, l'atelier de la dernière frontière, ainsi que le nomme sa fille Sophie, un trois pièces au sixième étage là encore, à La Rochelle, ouvert sur l'horizon marin, des baies vitrées partout. Je songe qu'au Lutetia, en 1940, l'amiral Canaris installa l'Abwehr, le service de renseignements et de contre-espionnage de l'état-major allemand. Le général de Gaulle y vivait encore à demeure en mai et juin 40. Pierre Assouline raconte que "fraî­chement nommé sous-secrétaire d’État à la guerre et à la défense nationale, il dînait­ régulièrement avec ses enfants dans la grande salle à manger. Un soir, un gendarme se présenta : « Mon colonel, le président du Conseil attend dehors avec d’autres voitures. Le gouvernement quitte Paris pour Tours. Il faut faire vite... » Le jeune De Gaulle monta prestement dans sa chambre pour revêtir son uniforme. Lorsqu’il redescendit, alors qu’on entendait ronfler les moteurs du convoi, le gendarme le pressa. « Un instant ! » répondit De Gaulle. Puis il se dirigea vers la récep­tion et eut ce mot historique qui m’a été rapporté par un ancien concierge : « Ma note, s’il vous plaît ! » Et il régla, comme plus tard devenu président de la République, il mettra un point d’honneur à toujours payer de sa poche à l’Élysée ses timbres et sa facture d’électricité..."

Le 15 septembre 1943, la veille du bombardement de Nantes, c'est dans un autre hôtel de luxe, le Raphael, que Ernst Jünger, officier de l'armée d'occupation,  assiste, écrit-il dans son Second Journal parisien, "à un spectacle à la fois terrifiant et grandiose. Deux puissantes formations en triangle survolaient le centre de la ville du nord-ouest au sud-est. Elles avaient déjà jeté leurs bombes, de toute évidence, car dans la direction d'où elles venaient, des nuages de fumée sombre montaient, s'étalaient en larges nappes et s'élevaient jusqu'au firmament. Vision funèbre ; on comprenait aussitôt qu'il y avait là-bas des centaines, et peut-être des milliers d'hommes qui étouffaient, brûlaient, perdaient leur sang."

Et je songe encore que sur la route de Lyon, que j'empruntais souvent dans les années 90 pour aller voir les enfants, je traversais Saint-Gérand-le-Puy, entre Varennes-sur-Allier et Lapalisse, où James Joyce habita de décembre 1939 à décembre 1940 (il mourut un mois plus tard à Zurich le 13 janvier 1941). 


Jusqu'à Pâques 1940, lui et sa femme prirent pension à l'Hôtel de la Paix. Ironie du sombre temps.


mardi 24 mai 2022

7.2 - La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer

"1er mai.

Il nous reste à repeindre le nom du phare, tracé en grosses lettres noires sur la tour. Elles ont un peu viré au gris au cours de l'hiver. J'ai fait le A, Martin le R, ce R dont il affirme, dans ses jours sombres, qu'il est de trop. Nous avons écrit ensemble le M. "

Jean-Pierre Abraham, Ar-Men, Le Tout sur le Tout, p. 153 (1ère édition, Seuil, 1967)

➔ Suite de 7 - Tempête à Helgoland (mais peut se lire indépendamment)

Helgoland (ou Heligoland), île allemande en mer du Nord, disposait d'un phare, construit en 1902 en remplacement d'un premier phare édifié par les Anglais en 1811. Peu après avoir lu le livre de Carlo RovelliHelgoland, Le sens de la mécanique quantique (Flammarion, 2021), j'avais déniché à Noz un beau livre de l'historien R.G. Grant, Phares du monde, Aventures humaines, gravures et plans, récits, paru en 2018 aux éditions Heredium, et j'avais été ravi d'y découvrir, une fois revenu à la maison, en page 144, le phare de cette fameuse île où Werner Heisenberg fit avancer de manière prodigieuse la mécanique quantique à l'été 1925.

L'élément le plus frappant de ce phare d'Helgoland, écrit Grant, "était l'usage innovant de la lumière électrique. La salle des feux comportait trois projecteurs composés de lampes à arc, assorties de réflecteurs paraboliques. Ces feux se tenaient sur une plateforme pivotante, alimentée par un moteur électrique, lui-même relié par câble à une centrale électrique." Il note ensuite que le phare fut détruit par les bombardements anglais pendant la Seconde Guerre mondiale.


Le 23 avril, j'achetai Vider les lieux, d'Olivier Rolin. Un écrivain que j'aime beaucoup, et d'ailleurs on croise de temps en temps son nom dans ces pages. Dans ce beau récit, Rolin raconte son déménagement douloureux, "une fin du monde au petit pied, disait Michel Leiris", de l'appartement de la rue de l'Odéon qu'il occupait depuis trente ans. Sommé donc de "vider les lieux", au moment où la pandémie l'astreint au confinement... il en profite pour raconter les histoires qui se cachent derrière chaque objet, souvenir, livre recueillis dans ce lieu à la déjà riche histoire, comme le rappelle Norbert Czarny, dans un bel article d'En attendant Nadeau : "Tom Paine, sympathisant de la révolution française, y a vécu. Il a échappé de peu à la guillotine sous la Terreur, sauvé par Thermidor. Il s’est fait peu d’amis dans le monde, pas plus aux États-Unis, son pays d’origine, qu’en France où Napoléon a peu apprécié d’être traité de charlatan, ou encore en Angleterre, pays dans lequel il a exercé mille métiers. Il reste « magnifiquement déplacé – la position la plus juste qu’on puisse tenir dans la société ». Olivier Rolin se définit lui aussi de cette façon."

Attardons-nous sur la fin de ce livre foisonnant, parfois poignant, et souvent drôle aussi, de par la capacité d'auto-dérision de l'auteur. Mais si j'insiste sur la fin, c'est parce que les résonances avec les thèmes qui me traversent actuellement y furent particulièrement nombreuses. Après l'état des lieux avec le "requin de l'immobilier" qui "se déplaça en personne, très aimable soudain, très désireux surtout de constater de visu que je foutais le camp pour de bon", Rolin procède le lendemain matin à une ultime inspection de la rue, quasi cérémonielle, mais, précise-t-il, "l'endroit où j'avais passé la moitié de ma vie méritait bien que je lui rende les honneurs (dont ce livre est le dernier)". Le nom de Sylvie Beach est le premier cité : au mois de mai 1921, la jeune américaine, qui sera célèbre pour avoir la première édité l'Ulysse de James Joyce en 1922, s'était installée au n°12, en face de la librairie d'Adrienne Monnier, son amie et amante. Joyce est l'un des fils rouges du livre. Dans l'entretien qui suit l'article de Czarny, Olivier Rolin dit de Joyce  que "c’est la liberté infinie des mots, des phrases, la littérature énergumène, c’est le grand carnaval, le grand jeu, la « liberté libre ». "



De cette plaque, Rolin dit qu'il pouvait l'apercevoir de chez lui en ouvrant la fenêtre droite, et à la condition de se pencher dangereusement au-dehors. "Ce fut le 2 février de cette année-là, jour des quarante ans de Joyce, que l'imprimeur livra les deux premiers exemplaires du livre, un pavé à couverture bleue de sept cent trente-deux pages pesant un kilo et demi." Sur l'autre rive, le côté Adrienne Monnier, il signale d'ailleurs qu'un exemplaire original de la traduction d'Ulysse trônait seul dans une vitrine de la librairie Amélie Sourget : "J'entrai demander le prix : sept mille cinq cent euros. L'un des cent premiers exemplaires numérotés sur vélin d'Arches. Pas pour moi."

Plus loin, il signale un magasin de tapis baptisé "L'Ourartien", "dont le nom énigmatique me fut l'occasion d'apprendre que le royaume d'Ourarou ou Urartu s'étendait entre le neuvième et le sixième siècle avant notre ère, sur les hauts plateaux arméniens aux alentours du lac Van." A ce moment-là, je suis saisi, parce que ce lac Van, que je ne connaissais absolument pas hier encore, avait été cité dans le film Arménie 1900, de Jacques Kébadian, vu le matin même à l'Apollo, dans le cadre du festival Hayastan (Arménie en Berry). Je me souvenais encore très bien de ce zoom de la caméra sur la carte de Turquie. Je vois que le film est disponible sur You Tube :


Le commentaire rapporte un proverbe qui disait que Van dans ce monde est le paradis dans l'autre. A 6 :42, je retrouve le lac Van :



Revenons au texte de Rolin : "Sa fin est entourée de mystère. Il fallut attendre les années trente du vingtième siècle pour que des archéologues soviétiques le fassent émerger de l'oubli où il était tombé depuis deux mille ans. Il est étrange que j'aie quant à moi attendu le dernier matin de mon séjour rue de l'Odéon pour m"interroger sur le sens de ce mot qui commence comme Oural et Ouranos et finit comme martien ou mozartien. Cela fait longtemps pourtant que j'ai lu Voyage en Arménie de Mandelstam, où il est dit, dès la quatrième page, que "des terrassiers creusant les fondations d'un phare devant être érigé sur une pointe désolée de la langue de terre de Tsamarkabed, venaient de mettre au jour quelques-unes de ces grandes urnes de terre dans lesquelles les peuples anciens de l'Oural avaient coutume d'ensevelir les morts." La mention en passant de ce phare précède de peu celle de ce comptoir d'un fabricant d'instruments d'optique qui se tenait au dix-neuvième siècle, au numéro 21, à l'enseigne de la famille Soleil - "c'était une dynastie, rois de la lumière de père en fils, vrais rois Soleil. [...] Et lorsqu'en 1819 Augustin Fresnel, ingénieur en même temps que théoricien génial, conçut à partir d'une idée de Buffon le principe de la "lentille à échelons", formée de prismes annulaires collés sur une glace, qui allait révolutionner l'éclairage des phares, c'est évidemment aux Soleil qu'il s'adressa pour les fabriquer."

Cette seconde résonance était pétrifiante, et le texte qui filait son chemin tissa ensuite l'Arménie et tous les phares du monde :
"Le prototype de "l'appareil lenticulaire à feux tournants", installé sur le sommet de l'Arc de Triomphe en août 1822, projeta son éclat jusque sur les hauteurs de Notre-Dame de Montmélian, près de Chatenay, "à 16400 toises de distance", soit pratiquement trente-deux kilomètres. Il fut installé l'années suivante sur le phare de Cordouan, au large de la Gironde, et bientôt les lentilles de Fresnel, remplaçant les vieux réflecteurs paraboliques, équiperont tous les phares de France, d'Europe et du monde (jusqu'à celui de Tsamarkabed* sur le lac Sevan, que voyait construire Mandelstam). Le père de la théorie ondulatoire de la lumière n'eut guère le loisir de jouer du succès de son invention, il mourut de la tuberculose en 1827, à trente-neuf ans (c'est un héros romantique), ayant trouvé cependant le temps d'établir la liste de tous les phares à construire sur les côtes françaises, avec leurs caractéristiques optiques."

 La lentille de Fresnel figure en regard de la page de titre du livre Phares du monde :


Grant ne tarit pas d'éloges sur l'invention de Fresnel, "incontestablement le progrès le plus décisif de toute l'histoire des phares." Il souligne pourtant que l'emploi des lentilles de Fresnel fut assez lent à se propager hors des frontières françaises, à cause tout d'abord de leur coût très élevé. "La Grande-Bretagne, écrit-il, ne disposait alors ni de firmes assez compétentes pour produire le verre, ni du savoir-faire optique permettant de fabriquer une lentille de Fresnel. Avec beaucoup d'hésitation, Alan Stevenson adopta le nouveau système et plaça en 1842 une lampe de Fresnel de fabrication française dans son phare de Skerryvore. Finalement, le problème de l'approvisionnement fut résolu par une entreprise de Birmingham, Chance Brothers, fournisseur de verre pour le célèbre Crystal Palace de l'Exposition universelle de 1851." Les Américains furent eux aussi à la traîne : en 1838, le Congrès chargea le commodore Matthew Perry (celui-là même qui força en 1853-1854 l'ouverture des ports japonais au commerce américain) de rapporter des lentilles Fresnel de Paris pour les tester. Malgré la réussite dudit test, il fallut attendre la création du US Lighthouse Board en 1852 pour que le système de Fresnel soit adopté aux Etats-Unis.

Bref, cette échappée vers les Soleil et Fresnel  excite la verve de Rolin qui termine par quatre pages lyriques sur ces phares, tous ces phares dont il a, dit-il, un jour guetté l'apparition au-dessus de l'horizon, vu le faisceau cisailler la nuit : "Tout à coup on est loin du sixième arrondissement. Je largue les amarres. La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Armen, de Jean-Pierre Abraham, était le second dans ma bibliothèque, juste après les Ecrits spirituels d'Abd-el-Kader, c'est l'ordre alphabétique d'auteurs qui voulait ça." Armen, qu'un seul article reprend ici, écho d'une confusion, mais qui prend tout son sens si on se souvient des lignes au-dessus :

"Outre Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, de Charif Majdalani, j'avais emprunté à la médiathèque un autre livre, un pavé de six cents pages d'Hélène Gestern qui se nomme Armen (Arléa, 2020). Il me semble l'avoir entraperçu à Arcanes, mais j'ai pensé alors qu'il devait s'agit d'un autre livre sur le phare d'Ar-men , à dix kilomètres de l'île de Sein, qui donne son titre au beau récit de Jean-Pierre Abraham, un ami de Georges Perros qui en fut le gardien pendant trois ans. Je me trompais : Armen désignait Armen Lubin, de son vrai nom Chahnour Kérestédjian, écrivain et poète arménien né à Istanbul en 1903, et exilé à Paris vingt ans plus tard à cause du génocide. 

Pourquoi avoir choisi ce livre ? Je n'avais jamais lu Hélène Gestern (même si j'avais acheté un de ses livres mais il attendait encore son heure dans la bibliothèque - j'y reviendrai), et je ne connaissais Armen Lubin que depuis très peu de temps, depuis que j'avais lu les dix pages que lui consacre Philippe Jaccottet dans L'entretien des muses. Il faut croire que ce nom d'Armen, qu'il soit fragment d'Arménie ou phare affrontant l'Océan, portait suffisamment de mystère en lui pour précipiter ma curiosité."

Un autre passage de l'article évoque le phare :

Réservant la prose au versant arménien de son œuvre, et à une correspondance proliférante avec nombre d'écrivains amis, et en particulier avec Madeleine Follain, femme du poète Jean Follain, fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, Armen Lubin développe en ses années de maladie et de précarité sociale une poésie "où le marteau de la souffrance, écrit Jaccottet, (tantôt vécue, tantôt venue du lit voisin) est là pour casser quand il faut l'harmonie du système, rompre une articulation trop naturelle, une mélodie trop fluide." Dans les notes qui suivent son étude, il cite ce passage où il est question d'un phare et l'on peut se demander si le poète avait à l'esprit ce phare qui portait son nom (Hélène Gestern raconte qu'il le découvre par hasard en lisant une complainte bretonne, et il écrit alors à Paulhan : "Saviez-vous que mon prénom désignait le phare le plus avancé de la France, pas gaie cette histoire ! Me voici condamné aux tempêtes perpétuelles."(p. 545) :

Il en est qui émergent d'un océan d'effroi
Avec la poitrine qui se soulève, qui se broie,
Il y a le sable, il y a le vent, il y a le phare,
Il y a le cœur étonné en avant de ses remparts. 



Rolin, en une sorte de feu d'artifice, de bouquet final, fait une longue liste d'oeuvres où les phares brillent d'un éclat particulier.  Donnons simplement les deux dernières phrases :
"Et puis il y a le feu du cap Jonquière à Sakhaline, qui la nuit paraît à Tchekhov comme l'oeil rouge du bagne, Le Phare du bout du monde, de Jules Verne, assailli par la bande des pilleurs d'épaves menés par les sinistres Kongre et Carcante, et encore les fantasmes nécrophiles de La Tour d'amour, roman ultra-kitsch de Rachilde qui prétend se passer dans le même phare, Ar-Men, que l'austère journal de Jean-Pierre Abraham. Phares érotiques. Le phare de Baily s'allume sur la pointe de Howth tandis que Leopold Bloom s'inquiète de l'humidité de sa chemise après qu'il s'est branlé en matant les jarretières et les culottes de batiste de Gerty Mac Dowell. On en revient toujours à Ulysse."
Ne reste plus qu'une page. Stop, dit Rolin. Assez divagué. La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer, à peine s'est-elle élancée qu'elle s'arrête, bute contre le boulevard Saint-Germain.
"Et ce n'est pas en bateau que je prends le large : garé devant la vitrine aux autographes napoléoniens, Patrick m'attend, avec sa camionnette déglinguée remplie d'un dernier chargement de livres. On est le 16 juin, cent seize ans exactement après le jour dont Buck Mulligan, élevant son bol à raser comme un calice, salue la naissance sur la bai de Dublin, et qui s'achève tard dans la nuit au numéro 7 d'Eccles Street dans le lit où Leopold et Molly Bloom sont couchés tête-bêche, celle-ci soliloquant. C'est le hasard qui veut ça, je n'en. ai pas fait exprès, mais ça tombe bien."

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* Curieusement le nom de Tsamarkabed est inconnu de Google. Il est rare que le moteur soit mis ainsi en échec.

mercredi 18 mai 2022

7.1 - Ferma les yeux pour entendre varech et coquillages

 ➔ Suite de 7 - Tempête à Helgoland (mais peut se lire indépendamment)

Peu de temps après avoir rédigé ce septième article de la série numérotée, je pris conscience de la parenté de cette paire Carlo Rovelli - Kae Tempest, le physicien et la performeuse, avec une autre lecture, que j'avais faite pour l'essentiel l'été dernier, sur les bords de la Vézère, au camping dit du Paradis, qui restera pour nous à jamais associé à la découverte des fascinantes grottes préhistoriques des Combarelles et de Font-de-Gaume. Cette lecture était celle du Journal phénoménologique d'Enzo Paci, un philosophe italien (1911-1976) pratiquement inconnu en France. Après ses études de philosophie et une thèse soutenue en 1934, sous la direction d'Antonio Banfi, introducteur des travaux de Husserl en Italie, il est en 1943 officier mobilisé en Grèce. Capturé par les Allemands, il est envoyé dans un camp de concentration, et c'est dans l'Oflag de Wietzendorf qu'il rencontre Paul Ricoeur, lui-même prisonnier depuis 1940, qui y traduisait secrètement les Ideen I de Husserl. Une forte amitié naîtra de ces jours sombres.


Pour Paci, il convenait de relire Husserl directement, sans passer par le filtre des existentialistes, et Sartre en particulier, avec son opus majeur, L'être et le Néant. Il faut penser l'homme dans son existence concrète. "Pour Paci, écrit son traducteur Arnaud Clément, la vie est vie de relations. La phénoménologie découvre l'intrication fondamentale qui relie les êtres et les constitue dans leur être même : ceux-ci ne se constituent pas indépendamment d'entrer en relation, mais par et dans les innombrables relations qu'ils tissent les uns avec les autres."Autrement dit, la relation est première, et c'est elle qui fonde l'existence ou non des entités du vivant. Le relationnisme de Paci (c'est ainsi que l'on désigne sa théorie) transpose au niveau de la personne et dans la dimension historique et sociale, la mécanique quantique dite relationnelle de Carlo Rovelli, qui s'applique pour l'instant au seul monde microscopique, infra-atomique. Frédéric Manzini écrit que l’intuition fondamentale de Paci est "celle d’une intrication fondamentale entre les êtres comme entre la conscience et le monde (...) rendue vivante dans les pages d’un Journal qui ressemble à un authentique voyage dans la tête d’un phénoménologue qu’on a envie de découvrir plus avant."

Quelle ne fut pas ma surprise, ceci étant dit, de retrouver dans ce Journal (écrit entre 1956 et 1961), le fil shakespearien apparu avec la dyade Tempest-Rovelli. Mieux, c'est Hamlet et La Tempête qui se voyaient convoqués et bien sûr, oserais-je dire, ce sont les mêmes vers fameux de cette dernière pièce qui étaient donnés :


Ce n'est pas tout. On a vu que James Joyce était aussi l'un des thèmes communs entre Rovelli et Tempest. Or, au 6 mars 2021, Paci note qu'il relit Ulysse dans la traduction italienne. La plage, au chapitre 3, Protée : 

"D'accord, Joyce cite Aristote (je ne veux pas m'étendre sur les problèmes de cette citation). Mais plutôt sur ce qui vient après, dans la même page, et qui est une véritable analyse phénoménologique des kinesthèses*. Elle implique même toute l'esthétique transcendantale. Joyce ne pouvait pas connaître les manuscrits D. Mais connaissait-il Ideen I ? "Stephen ferma les yeux pour entendre varech et coquillages s’écraser craquant sous ses godillots. Et ores donc, tu es bien en train de marcher au travers." Marcher au travers : analyse de ce que le moi peut percevoir, dans ses mouvements, comme traversable ou non-traversable. Il s'agit précisément du moi. D'Erlebnis** du moi, de modalité du "vivre" du moi. C'est le moi concret, la monade concrète, monade qui est aussi "corps propre", Leib. Le moi, avec son corps propre, constitue le monde au moyen des organes des sens et puis au moyen des kinesthèses : "Je le suis bien, un pas à la fois. Infime espace de temps traversant d’infimes moments d’espace."(p. 203)

Philippe Forest a-t-il lu Paci ? En tout cas, lui aussi évoque Husserl sur ce chapitre 3 :

"Dedalus au troisième chapitre d'Ulysse, se livre à une expérience. Sans que Joyce ait rien lu de Husserl - mais pourquoi l'aurait-il lu davantage que Freud ou que n'importe lequel des penseurs dont il fut le contemporain puisque, toutes ces oeuvres, la sienne les comprenait ? -, on peut rapprocher, me semble-t-il, une semblable expérience de celles auxquelles, au même moment, se livre la phénoménologie. Dans un tout petit livre, qui me servira ici de science suffisante - puisque, ayant assez sérieusement lu Husserl autrefois, j'en ai tout oublié et n'ai aucunement l'intention pour l'instant d'en reprendre la lecture, Ulysse se substituant avantageusement à tous les traités qu'il comprend, au moins pour les besoins de la présente démonstration -, Jean-François Lyotard définit la phénoménologie comme une entreprise qui vise "à reprendre tout savoir en remontant à un non-savoir radical", se donnant pour objet le "cela qui apparaît à la conscience", et ainsi de suite, le reste est dans les manuels de philosophie. (pp. 91-92)

Je suis encore bien moins compétent que Forest (que je soupçonne tout de même de quelque fausse modestie) pour disserter plus avant sur la phénoménologie, et j'en reviens à Paci :

"Stephen compte : « Cinq, six : le nacheinander."  Où Joyce a-t-il pris un terme si husserlien ? (Peu après : Nebeneinander.) Stephen, les yeux fermés, écoute le bruit de ses propres pas. Il pense aux modalités selon lesquelles le moi corporel sent le monde ; à l'accord des organes des sens en cet organe des organes, comme dit Husserl, qu'est le corps. Mais je peux ouvrir ou fermer les yeux. Je ne vois pas le monde, mais il est présent malgré tout, il est là, je suis inéluctablement lié à son Boden. Dans les inédits D17 et D18, l'homme est lié à la planète Terre comme à lui-même, comme à son propre corps. Ironie de Joyce. Mais quoi qu'il en soit, il est possible de lire tout l'Ulysse d'un point de vue phénoménologique."(p. 204)

La dernière édition chez Folio donne comme note sur Nacheinander : « En allemand, nacheinander : l’un après l’autre ; « nebeneinander –, l’un à côté de l’autre. Dans le Laokoon (1766), Lessing fait une distinction dans les arts entre la poésie, qui se déploie dans le temps (aufeinander – et non pas nacheinander – c’est là l’une des nombreuses citations erronées de Stephen), et les arts visuels, comme la sculpture et la peinture, qui se déploient dans l’espace (nebeneinander) »

Oh, il y aurait tellement à dire encore sur ce passage de Joyce, avec les commentaires croisés, à soixante ans de distance,  de Forest et de Paci, mais je crois que je m'y perdrais, et la bonne volonté du lecteur par la même occasion, aussi finirai-je sur un passage de la nouvelle de Claudio Magris que j'ai déjà abordé dans De Magris à Maris, le 7 mars dernier. C'est en effet dans Extérieur jour-Val Rosandra, que j'ai pour la première fois découvert ce "Nebeneinander" de Joyce :

"A Trieste, les temps ne se succèdent pas, mais s'alignent l'un à côté de l'autre, comme les débris des naufrages que la mer abandonne sur la plage."Nebeneinander", a dit le metteur en scène qui, comme il se doit, a lu Joyce ; temps qui se fait espace, événements entassés les uns à côté des autres, entrepôt de l'Histoire ou plutôt, a-t-il ajouté avec sa déformation professionnelle, archives cinématographiques, avec leurs histoires d'époques différentes tournées à des moments différents et dont les pellicules sont pourtant voisines, rangées les unes à côté des autres, disponibles pour un travail de montage qui pourrait les intriquer l'un dans l'autre."(p. 112)



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kinesthèse : n.f. (Philosophie) Mouvements de mon corps en tant qu’ils m’appartiennent et font que je suis ce que je suis.

** Erlebnis : expérience, au sens philosophique, expérience intime de l'individu, supposée indicible.

mercredi 11 mai 2022

2.1 - Histoire du fils

"Toutes les familles abritent dans leurs replis les plus intimes ces petits morts qui étaient le lot des temps, une sorte de tribut de chair fraîche et tendre payé aux dieux lares des descendances pléthoriques."

Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils, Folio, p. 142

 → Suite de 2 - Le fils perdu (mais peut se lire indépendamment)

Le 8 avril dernier, de passage à Cultura, je vois que Histoire du fils, le dernier roman de Marie-Hélène Lafon, est paru en poche. J'aime beaucoup Marie-Hélène Lafon, qui a déjà hanté ces pages à plusieurs reprises, mais je ne m'étais pas précipité sur ce livre, qui avait reçu le prix Renaudot. Moi, les prix, ça ne m'encourage guère à l'achat, c'est même le plus souvent répulsif. Un stupide esprit de contradiction, peut-être ? Rien de systématique, je tiens à le dire, mais quand même. Alors là, en poche, vais-je m'y résoudre ? J'ouvre le volume et je lis, sur une page nue, cette seule date, Jeudi 25 avril 1908.

Alors que la veille, j'avais écrit cet article sur le compas new-yorkais chiné à la brocante des Marins, le Eagle Compass and Divider No. 569. Où il était écrit au revers du couvercle, Maurice Niveau, Château-du-Loir, janvier 1908. Cette coïncidence de dates, ce 1908 récurrent, évidemment, produit son effet. 


Je retrouverai plus tard cette année 1908 dans l'écriture de 2 - Le fils perdu, avec James Joyce et Ulysse, commenté par Philippe Forest :

Forest pose alors une autre question : que savait-il, Joyce lui-même, de la mort ? Pas grand chose en fait, dit-il, avant de signaler pourtant une épreuve dans l'existence du romancier, à laquelle les biographes de Joyce n'accordent pas plus d'importance qu'à la disparition du fils unique de Shakespeare - "comme si, précise-t-il avec un peu d'ironie amère, ces triviaux incidents n'intéressaient que la nursery et ne méritaient pas d'avoir exercé quelque influence que ce soit sur la library de la littérature universelle." Ce "trivial incident", le voici :

"Le 4 août 1908, donc, Nora, mère déjà d'un petit garçon et d'une petite fille, Giorgio et Lucia, perd en fausse couche celui - ou celle - qui aurait dû être son troisième enfant. La grossesse s'interrompt brutalement  et sans que l'on puisse savoir pourquoi au bout de trois mois. La jeune femme ne se trouvera plus jamais enceinte. A son frère, Stanislaus, Joyce confie être probablement le seul "à regretter  l'existence tronquée" de cet être qui ne sera pas. Et il lui avoue avoir longuement examiné le foetus rejeté du ventre de sa femme." (p. 166)

Et que se passe-t-il donc ce 25 avril 1908 dans le roman de Marie-Hélène Lafon ? Je ne divulgâche guère l'intrigue si je révèle qu'il s'agit d'un accident mortel, même si la mort n'est pas dite explicitement. La mort d'un enfant de cinq ans. Un autre fils perdu.

Importance cruciale des dates chez la romancière du Cantal. Ce sont des dates précises qui constituent les différents chapitres de l'histoire. Le dernier est placé au vendredi 28 avril 2008, et commence justement par ces mots, les dates :

"Les dates sont là, gravées en lettres dorées sur le marbre sombre du caveau, quasiment pimpantes dans l'avril bondissant. 2 août 1903-28 avril 1908. Armand Lachalme. Cent ans. Le jour, le mois, l'année sautent aux yeux d'Antoine. Armand Lachalme est mort et enterré depuis cent ans, jour pour jour, à Chanterelle, Cantal, pays perché, pays perdu. Antoine, son petit-neveu, il hésite un instant sur le terme exact à mettre sur ce degré de parenté jusqu'alors inusité dans le champ de sa conscience d'homme bientôt quinquagénaire, lui donc, Antoine Léoty, son petit-neveu, citoyen franco-américain, nanti de la double nationalité depuis plus de quinze ans, de passage en France pour trois jours, entre deux avions, se tient là devant la tombe de cet enfant de cinq ans dont, quelques heures plus tôt, débarquant à Chanterelle au volant d'une voiture louée à Clermont-Ferrand, il ignorait jusqu'à l'existence." (pp. 164-165)

C'est une fiction. MHL pourrait se passer de cette coïncidence. L'histoire serait presque la même, peut-être même plus crédible. Mais j'aime qu'elle s'en empare parce que la vraie vie, c'est ça, je ne cesse de le vérifier, contrairement à ce que la majorité pense, les coïncidences sont légion dans l'existence. Elles participent de son mystère. Paul Auster ne dit pas autre chose : "En tant qu'auteur de romans, je me sens l'obligation morale d'incorporer à mes livres des événements de ce genre, de décrire la réalité telle que je la vis - pas telle qu'on me dit qu'elle devrait être. L'inconnu se précipite sur nous à tout instant. Ma fonction, telle que la comprends, consiste à demeurer ouvert à de telles collisions, à guetter tout ce qui se produit de mystérieux dans le monde." (L'Art de la faim, p. 386)

Cette collision de dates n'est pas unique chez MHL, un autre exemple s'en trouve dans Nos vies : " (...) on aurait tout fêté ensemble, le mariage et le baptême de l'enfant, le samedi 28 octobre 1967, le jour des trente-trois ans de Lionel, on n'avait pas fait exprès, mais c'était un beau hasard." (Buchet-Chastel, 2017, p. 92) Citation que je mis en exergue d'un article d'octobre 2017.

Coïncidences qu'on retrouve encore dans le chapitre du 21 avril 1962, où le père d'Antoine, André Léoty, se rend à Paris avec sa femme Juliette, boulevard Arago où réside le père qu'il n'a pas connu, Paul Lachalme, frère jumeau d'Armand Lachalme, le fils perdu. Il s'agit de "faire face au fantôme, se tenir un jour devant lui, oser, monter à l'assaut, crever le vieil abcès qui ne faisait pas mal, pas encore, mais ne se viderait pas seul." A Pâques, ils ont réservé trois nuits dans un hôtel de la rue Gay-Lussac "dont l'enseigne leur était apparue, à une lettre près, comme un signe de bel augure. L'Hôtel des Familles, Maison Lachaume, Père et fils, depuis 1924, portait bien son nom ; ils y avaient été accueillis, et enveloppés, par une patronne bienveillante, native de Bretenoux et exilée au nord de la Loire par amour pour Monsieur Lachaume fils, né en 1924, année de la création de l'hôtel, et prénommé Paul. Ahuris de coïncidences, Juliette et André avaient été sur le point de tout raconter à leur hôtesse, et s'étaient ravisés, avant de prendre d'un pas plus léger, dès le samedi matin, le chemin du boulevard Arago." (p. 118, c'est moi qui souligne)

Ce n'est que le samedi soir, après avoir visité le Louvre, et s'être saoulés "de couleurs, de corps, de motifs" devant les Noces de Cana, qu'il ont osé franchir le seuil de l'immeuble, sonner à la lourde porte, longuement, deux fois, trois fois. En vain. Il n'y eut pas d'autre tentative.

Les Noces de Cana par Véronèse, vers 1563

Ce n'est pas la seule présence de ces coïncidences qui m'a fait aimer ce livre, ce n'est jamais seulement cela d'ailleurs, non, ce serait très réducteur, je dois dire surtout qu'à la fin de ce livre, qui ne verse jamais, au grand jamais, dans le pathos, malgré le malheur initial, les secrets de famille et les deuils accumulés, j'ai éprouvé une émotion rare, aussi surprenante et intense que celle qui m'avait saisi en lisant les nouvelles de Cristal de roche d'Adalbert Stifter.

Mais de coïncidence, il en reste encore une à exposer, une résonance personnelle celle-ci, elle se trouve à deux pages de la fin :
"Antoine le sait depuis longtemps, quelque chose a résisté à son père, l'a empêché de remonter aux sources de Chanterelle, a été plus fort que le désir et le manque. Son père a désiré, son père a manqué. Il réfléchit, il roule dans la nuit, vitres ouvertes, le vert pétulant des feuillages neufs éclate dans la lumière des phares, le haut pays et ses frênes encore nus sont derrière lui, il a dépassé Aurillac, file vers Maurs, Figeac est à un peu plus d'une heure."
Aurillac, Maurs, Figeac, c'est la même route que nous avons arpenté l'été dernier dans le Cantal, et dont porte en partie témoignage cet article écrit au retour, Nous allons perdre deux minutes de lumière, qui reprenait le titre d'un petit livre de poésie de Frédéric Forte, où il était question, encore, de "relever des coïncidences". L'article finissait ainsi :

Le jeu est très présent dans le livre de Frédéric Forte, avec le sudoku et candy crush au chant 1, qui se termine d'ailleurs avec des SMS des deux garçons de l'auteur : A. m'écrit / j'ai bien joué au théâtre j'étais Lucky/ Luke et Camille Pikachu. gros bisous. Au chant 2, on peut lire : je croque une pomme et le roi la reine / les parties de bataille sont interminables, tandis qu'au chant 3 il est dit : deux labyrinthes dans une même journée / ça fait beaucoup. dans celui de verre au jardin / d'acclimatation les enfants n'ont presque pas / essayé de se perdre. Et il se trouve - autre coïncidence - que je viens juste de lire au Lieu tranquille l'entrée que consacre Alain Baraton, dans son Dictionnaire amoureux des jardins, au Jardin d'acclimatation, dont il commence par dire que les Parisiens le découvrirent le 6 octobre 1860, donc 157 ans jour pour jour avant la fin de l'écriture de Nous allons perdre deux minutes de lumière.

Encore une date-clé, encore un événement survenu n ans plus tard, jour pour jour. 

J'ajouterai, pour finir, que cette dernière date, 6 octobre 1860, renvoie à une année, 1860 donc, absolument essentielle pour l'œuvre d'un écrivain récemment apparu dans ces pages avec Fenua, son dernier livre : Patrick Deville. Or, il était l'invité de l'Envolée des livres, le salon qui s'est déroulé à Châteauroux ce week-end, au couvent des Cordeliers. J'ai assisté samedi après-midi, bien sage spectateur, à une table ronde où Patrick Deville côtoyait Hyam Yared, Patrice Franceschi et Olivier Weber. L'écrivain expliqua entre autres comment l'année 1860 est au coeur du cycle de douze romans qu'il a entrepris. Dans La Presse, il répondait déjà, en 2017, à une même question sur cette année-là :

"Pourquoi cette obsession de l'an 1860, dans vos romans?

Tous les romans du cycle Sic transit gloria mundi commencent en 1860 et vont jusqu'à aujourd'hui. C'est maintenant une année que je connais tout autour du monde comme si je l'avais vécue. 1860, c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale."

Je regrette de n'avoir pu échanger un moment avec l'auteur. Il ne vint pas ensuite à sa table de dédicace et je ne pouvais revenir le lendemain. J'achetai néanmoins Viva, en pensant que c'était le premier de la série (je me trompais, c'était Pura Vida), mais cela a peu d'importance, les livres peuvent se lire dans le désordre.

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[Ajouts du 12 mai, après-midi

1/ Après avoir rédigé et publié cet article, j'ai parcouru l'édition numérique de Libération, et suis tombé sur le portrait de Soeur André, devenue à 118 ans la nouvelle doyenne de l'humanité. Je fus frappé par les premières lignes : "Au commencement, elles étaient deux. Lydie et Lucile, nées le 11 février 1904 à Alès, dans le Gard. La première est décédée à 18 mois d’une pneumonie. La seconde, âgée de 118 ans, défie aujourd’hui toute certitude scientifique sur la longévité. Sœur André, de son vrai nom Lucile Randon, est devenue doyenne de l’humanité le 19 avril dernier, une distinction décernée par le livre Guinness des records et l’International Database of Longevity (IDL)."

Comment ne pas faire le parallèle avec les jumeaux de Histoire du fils, Armand et Paul Lachalme, celui qui décède à cinq ans, et celui qui meurt à 95 ans ?

2/ Ce matin, je vois sur mon fil Facebook une notification de Frédéric Forte, pour un atelier d'écriture oulipien. Or, je n'ai pas publié mon article sur FB, et c'est la première fois, à ma connaissance, que le nom de Frédéric Forte s'affiche sur mon mur. L'algorithme zuckerbergien est-il puissant au point de lire dans les publications non directement visibles de ses membres ? Quoi qu'il en soit, cette quasi-synchronicité interroge.


La publication à laquelle quelques personnes (dont ma fille Pauline) ont réagi est une photo d'étranges nuages, que j'ai appelé nuages-méduses, aperçus dans le crépuscule castelroussin pendant la rédaction même de mon billet.



lundi 9 mai 2022

7 - Tempête à Helgoland

Septième article, dernière étape avant les bifurcations et dérives à venir. Deux livres vont en constituer le centre, le coeur actif et vibrant. 

Le premier a été écrit par un physicien italien, Carlo Rovelli, et se nomme Helgoland, Le sens de la mécanique quantique (Flammarion, 2021). Je l'avais aperçu chez mon ami Ivan, qui m'en avait parlé avec ferveur, et quand le volume daigna s'afficher au présentoir des nouveautés de la médiathèque, il se retrouva aussi sec dans mon sac à dos. Du même Rovelli, j'avais lu déjà L'Ordre du temps, paru en 2018, et ç'avait été très stimulant (je l'évoque d'ailleurs dans De Cthulhu à Uruk, en écrivant  que j'y reviendrai, ce que je n'ai jamais fait). L'art de Rovelli est de vous faire croire que vous comprenez enfin quelque chose  à des théories aussi complexes que la gravité quantique, en affirmant dans le même temps que lui-même, d'une certaine manière, n'y comprend rien. Je ne dis pas ça pour le simple plaisir de mystifier par un paradoxe facile, regardez la dédicace du livre : "à Ted Newman, qui m'a fait comprendre que je ne comprenais pas la mécanique quantique".

Helgoland, qu'est-ce que c'est ? Une île allemande de la mer du Nord, (île sacrée, selon l'étymologie du bas allemand ancien). Que rejoint un jeune physicien de 23 ans à l'été 1925, pour la bonne raison qu'il n'y a pratiquement aucun arbre sur cette terre et donc très peu de pollen, et que le pauvre Werner Heisenberg souffre d'allergie. Et Rovelli de préciser "Helgoland avec son arbre unique" ainsi la nomme Joyce dans Ulysse), et je ne peux m'empêcher de frissonner car je suis depuis peu, on l'a vu, plongé dans Ulysse, et que la citation, évidemment, me stupéfie. Mais passons, si Heisenberg est présent sur l'île, ce n'est pas pour la littérature (encore qu'il lui arrive d'interrompre son travail pour escalader quelques rochers ou apprendre par coeur des poèmes tirés du Divan occidental-oriental de Goethe), mais pour démêler un problème d'électrons et d'orbites, de sauts absurdes d'une orbite à l'autre, que lui a refilé Niels Bohr, le maître de Copenhague. Je ne développe pas l'affaire, c'est au-delà de ma compétence, mais il semble bien qu'il donne en ce lieu la première définition cohérente de la mécanique quantique. Il écrivit plus tard : « Il était environ trois heures du matin lorsque la solution aboutie du calcul m'apparut. Je fus tout d'abord profondément secoué. J'étais si excité que je ne pouvais songer à dormir. J'ai donc quitté la maison et attendu l'aube au sommet d'un rocher ».


Le même Niels Bohr parle de "l'impossibilité de séparer nettement le comportement des systèmes atomiques de l'interaction avec l'appareil de mesure qui sert à définir les conditions dans lesquelles le phénomène apparaît." Rovelli précise alors qu'au moment où le savant écrit ces lignes, dans les années 1940, les applications de la théorie sont confinées aux seuls laboratoires, mais que l'on sait maintenant, un siècle plus tard, que la théorie s'applique à tous les objets de l'Univers :

"Ainsi révisée, l'observation de Bohr rend compte de la découverte qui est au coeur de la théorie : l'impossibilité de séparer les propriétés d'un objet des interactions au cours desquelles ces propriétés se manifestent et des objets auprès desquels elles se manifestent. Les propriétés d'un objet sont la façon dont il agit sur d'autres objets. L'objet lui-même est un ensemble d'interactions avec d'autres objets. La réalité est ce réseau d'interactions, en dehors duquel nous ne comprenons même pas de quoi nous serions en train de parler. Au lieu de considérer ce monde physique comme un ensemble d'objets aux propriétés définies, la théorie quantique nous invite à voir le monde physique comme un réseau de relations dont les objets sont les noeuds." (pp. 99-100)

Carlo Rovelli expose ainsi une interprétation des phénomènes quantiques connue sous le nom de mécanique quantique relationnelle (pour en saisir la signification de façon plus argumentée, je renvoie au bel article de Martino Lo Bue dans En attendant Nadeau).

A ce stade, parlons sans plus attendre du second livre, au coeur, je l'ai dit, de cet article. Un livre qui n'est certes pas un livre sur la science, qui n'est pas un livre théorique, et qui, pourtant, parle au fond de la même chose que Carlo Rovelli : la relation. Il s'agit de Connexion, de la poétesse et performeuse londonienne Kae Tempest.


Son arrivée sur ma table est une histoire en soi. Je ne connaissais absolument pas Kae Tempest  avant le 6 avril. Ce jour-là, je suis encore remué par le dernier film de Cédric Klapisch, En corps. Et j'en lis dans Télérama la critique par Guillemette Odicino, qui se termine par ces mots : "Avec cette comédie sensible sur la fragilité érigée en force, Cédric Klapisch, toujours à l'écoute du rythme du monde, signe, peut-être, son meilleur film." Et, après la distribution, il est dit : "Lire aussi pages 15 et 28". Page 15, d'accord, c'est un portrait du cinéaste, mais page 28, il y a erreur : l'article porte sur Kae Tempest. Article pas lu, que je n'aurai sans doute jamais lu, si cette erreur ne me l'avait désigné. Il se trouve que je prends le temps de le survoler et que, très vite, je suis intrigué. Et je relis plus attentivement. Apprenant que Kae Tempest est née Kate Calvert en 1985. Calvert, tiens, comme Calvert Vaux, l'architecte de Central Park, autre londonien. Et que son nom, Tempest, est emprunté à Shakespeare, à sa dernière pièce, que j'avais croisée ces derniers temps à plusieurs reprises (sans que je le note ici).* Et puis, dans l'article d'Hugo Cassaveti, il y avait cette phrase : "Sur The Line Is a Curve, une image un peu floue, néanmoins plus affirmée, mélange de force et de fragilité, présente l'artiste, désormais épanoui(e), en harmonie avec son apparence choisie : non binaire, tout simplement, iel ne se sentant ni homme ni femme." Force et fragilité, ici encore associées. Ce n'est pas nouveau bien sûr, pas extrêmement neuf, mais la proximité temporelle et spatiale me touche tout de même.


Le 17 avril, nous nous rendons à Poitiers, où Pauline nous a conviés à venir voir la pièce qu'elle a aidé à mettre en scène, La Cerisaie de Tchekhov. Dans sa bibliothèque, je découvre Connexion, de Kae Tempest, un texte de 2021 dont nous n'avions jamais parlé ensemble. Je lui emprunte et termine les deux livres dans la même foulée, à l'image de cette disposition bi-frontale que la troupe, des amateurs doués, a choisie dans la salle des fêtes de Saint-Sauvant pour présenter la fin d'un monde (et les noms de Kharkov et de Moscou résonnaient étrangement ce soir-là)**. 

Les deux livres, oui, si dissemblables soient-ils, me semblaient profondément intriqués, pour reprendre un mot propre à la mécanique quantique. Ils parlent tous les deux de connexion, de relation à l'autre, de relation au monde. Et puis ne sont-ils pas identiquement structurés : trois parties mais sept chapitres pour le Rovelli, sept chapitres pour Connexion agencés à la manière d'un concert ? ***


Et puis, il y a cette parole de Joyce, une fois encore :


Mais surtout, il y eut cette citation, au septième et dernier chapitre d'Helgoland, Où je tente de conclure une histoire qui n'est pas terminée, cette citation de La Tempête, en anglais :

ACT IV, SCENE I

PROSPERO, to Ferdinand
You do look, my son, in a moved sort,
As if you were dismayed. Be cheerful, sir.
Our revels now are ended. These our actors,
As I foretold you, were all spirits and
Are melted into air, into thin air ;
And like the baseless fabric of this vision,
The cloud-capped towers, the gorgeous palaces, 

The solemn temples, the great globe itself,
Yea, all which it inherit, shall dissolve,
And, like this insubstantial pageant faded,
Leave not a rack behind. We are such stuff
As dreams are made on, and our little life
Is rounded with a sleep. 

Dans le corps du chapitre, le physicien revient sur ces vers. Il reconnaît qu'il y a quelque chose de déconcertant dans la vision du monde portée par sa théorie, parce que l'on doit "abandonner quelque chose qui nous semblait très, très naturel : l'idée d'un monde fait de choses."

"Une partie du caractère concret du monde semble se dissoudre dans l'air, comme dans les couleurs irisés et violacés d'un voyage psychédélique. Nous en restons stupéfaits, un peu comme le décrit Prospero dans l'épigraphe placée en tête de ce chapitre : "Et de cette vision le support sans racine, les tours couronnés de nuages, les palais somptueux, les tempes solennels et le vaste globe lui-même et tout, ou tout ce qui peut hériter de lui, va se dissoudre un jour, et comme ce spectacle immatériel s'est effacé, il ne laissera pas une traînée de brume..."

C'est la fin de La Tempête, la dernière oeuvre de Shakespeare, l'un des passages les plus émouvants de l'histoire de la littérature. Après avoir fait voler son public en imagination et l'avoir transporté un instant hors de lui-même, Prospero/Shakespeare le réconforte : "Vous avez l'air, mon fils, d'être d'humeur troublée comme par le chagrin. Allons, un peu de joie, nos fêtes maintenant sont finies. Nos acteurs, comme je vous l'ai dit, n'étaient que des esprits qui se sont dispersés dans l'air, dans l'air léger." Pour se dissoudre ensuite sereinement dans ce murmure immortel : "car nous sommes de cette étoffe dont les rêves sont faits. Notre petite vie est entourée par le sommeil."

Rovelli se trompe légèrement, car nous ne sommes pas ici à la fin de la pièce, mais à la scène 1 de l'acte IV, mais cela est de peu d'importance (je reviendrai un autre jour sur la fin).

Pour en finir provisoirement, il m'a plu de lire dans Le Monde du 27 avril que Peter Brook revenait, à 97 ans, sur La Tempête, en présentant aux Bouffes-du-Nord, son Tempest Project, spectacle "issu, écrit Fabienne Darge, de plusieurs ateliers avec des acteurs, en anglais et en français, par Brook et sa fidèle collaboratrice, Marie-Hélène Estienne. Un chantier autour de La Tempête, en quelque sorte, toujours en cours, dont la fragilité et l’inachèvement même bouclent la boucle pour le metteur en scène, d’un chemin de théâtre qui a tendu à donner corps à l’invisible – aux esprits ou à l’esprit tout court."

Et la journaliste finit sur les mêmes mots que Carlo Rovelli :

"Le théâtre est une île, à l’image de celle de La Tempête, « pleine de bruits, de sons et d’airs mélodieux » – le lieu par excellence où peuvent s’incarner, de la manière la plus aérienne qui soit, les forces de l’esprit. Pour peu qu’elles soient convoquées par un mage à même de les animer. La Tempête est bien une métaphore du théâtre, et surtout du théâtre qu’a cherché Peter Brook tout au long de sa vie.

Et Prospero, c’est bien Brook lui-même : un magicien doué de pouvoirs extraordinaires, dont le parcours a consisté à se défaire de ces savoirs comme d’une illusion, pour aller vers un théâtre de la vie et de l’épure, vers la simplicité et la profondeur permettant d’atteindre le cœur de l’existence humaine. Peter Brook, main dans la main avec Shakespeare, et avec sa profession de foi ultime : « Nous sommes faits de l’étoffe des rêves, et notre petite vie est entourée par un sommeil. »

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* Dans la biographie de Murielle Joudet sur Gena Rowlands, un chapitre était consacré par exemple à ce film de Paul Mazursky, Tempest (1982), adapté de la pièce, où John Cassavetes et Gena Rowlands tenaient les deux rôles principaux. Et en 1984, Love Streams, de et avec Cassavetes, porte plusieurs échos au drame shakespearien.


** Malade, Anton Tchekhov  met la dernière main à l’écriture de La Cerisaie, en 1903, à Yalta, et meurt, à 44 ans seulement, le 15 juillet 1904, quelques mois après la première de la pièce au Théâtre d’art de Moscou, le 17 janvier 1904. Extrait :

Lioubov -   Abattre la cerisaie ? Excusez-moi, mon cher, mais vous n’y comprenez rien. S’il y a quelque chose d’intéressant, voire de remarquable dans notre district, c’est uniquement la cerisaie.

Lopakhine - Elle n’est remarquable que par ses dimensions. Elle ne donne de fruits qu’une fois tous les deux ans, et encore on ne sait que faire des cerises, personne n’en achète. (…)

Firs - Quelquefois, la cerise séchée, on en envoyait de pleins chariots à Moscou, à Kharkov. De l’argent, à la pelle ! Et la cerise, alors, elle était douce, juteuse, sucrée, parfumée… On connaissait un procédé…

Lioubov -   Eh bien, ce procédé ?

Firs -  On l’a oublié. Personne ne s’en souvient.

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, Acte I, traduction de Génia Cannac et Georges Perros, Gallimard.

*** Et, bien sûr, l'idée des sept articles ici découle directement de cette convergence de structure.