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mercredi 16 août 2017

# 195/313 - Marcher sur la queue du tigre

"Le hasard est en Chine la matérialisation de la qualité particulière de l'instant. Loin d'être haïssable, il est au contraire fort apprécié puisqu'on y lit à chaque instant la configuration que le flux du Tao prend spontanément lorsqu'on lui laisse libre cours."

Cyrille Javary, Les rouages du Yi Jing, Picquier Poche, 2009, p. 54.

Pour nous, occidentaux, écrit Cyrille Javary, l'emblème du hasard est une pièce tournoyant en l'air. Pile ou face. Une chance sur deux. C'est d'ailleurs ainsi que s'opère souvent ici le tirage divinatoire du Yi Jing, avec trois pièces de monnaie. C'est une méthode rapide. On pose sa question, on lance six fois les pièces, et un hexagramme est déterminé, un parmi les soixante-quatre que compte le Yi Jing, qui sont sensés décrire les soixante-quatre situations-types de la vie quotidienne. Il faut lire alors le texte canonique de l'hexagramme et les commentaires qui s'y rattachent. Par exemple, vous pouvez tomber sur 10, Lü, la démarche, avec ces mots associés : "Marcher sur la queue du tigre. Il ne mord pas la personne. Favorisant". Autrement dit, vous voilà dans une entreprise périlleuse, mais avec de la prudence, la réussite est au bout. Parfois un hexagramme est dit mutant, c'est-à-dire qu'un ou plusieurs de ses traits mutent, passant du yin au yang ou inversement, ceci formant un nouvel hexagramme donnant en quelque l'avenir de la situation, la potentialité qui y est enfermée.

Diagramme des 64 hexagrammes du Yi Jing envoyé par le jésuite Joachim Bouvet au philosophe Leibnitz (1701)
A cette méthode expéditive des pièces de monnaie s'oppose la méthode traditionnelle, beaucoup plus lente, dotée d'un protocole assez complexe, qui se pratique avec des tiges d'achillée mille-feuille (Achillea millefolium). Cinquante tiges dont l'on retire toujours une, ce qui laisse entendre qu'aucune interprétation ne saurait être parfaite, que toujours  quelque chose nous échappera. 
L'emblème chinois du hasard ce n'est donc pas un objet inanimé, c'est, on l'a vu, un oiseau, le loriot jaune :
" Le génie chinois est d'avoir choisi cette image de liberté absolue pour en faire le symbole du couplage parfait avec l'instant. Parce que nous voyons les oiseaux volant partout où bon leur semble, nous pensons qu'ils se posent au hasard. Les Chinois ont une autre idée, ils pensent au contraire que, pouvant se poser n'importe où ils veulent, les oiseaux se posent toujours là où ils doivent. Ils s'immobilisent à l'endroit le plus congruent avec la situation. C'est pourquoi les humains devraient les considérer comme des maîtres à imiter." (Cyrille Javary, op. cit. p. 53)
J'ai encore dans le tiroir de mon bureau les tiges d'achillée avec lesquelles j'ai autrefois tiré le Yi Jing, découvert à dix-huit ans avec le livre jaune de la traduction de Richard Wilhelm, traduit à son tour par Étienne Perrot. Bien que je ne cherche plus depuis longtemps à interroger l'oracle (qui me donna parfois des résultats étonnants), ces cinquante petites baguettes venues d'un talus oublié continuent de m'accompagner à leur façon.



mardi 15 août 2017

# 194/313 - Le loriot jaune sait très bien se tenir

"L'image idéale d'une culture n'est-elle pas un jardin à multiples plantes qui rivalisent de singularité et qui, par leurs résonances réciproques, participent à une œuvre commune ?"

François Cheng, Le Dialogue, Desclée de Brouwer, 1998

J'ai retrouvé les photocopies que j'avais faites d'un dossier de la revue Europe consacré à François Cheng. Parmi celles-ci, me retient tout d'abord l'article d'un autre académicien français qui n'est pas précisément pas français : Michael Edwards, qu'il m'est déjà arrivé d'évoquer ici, et qui partage avec Cheng le même amour pour la langue française. Il met en lumière dans sa poésie la place fondamentale de la rencontre : "Pour lui et pour les poètes chinois en général, la poésie est une mise en relation avec un univers conçu lui-même comme un sujet. (...) Tout, pour lui, est présence. Le mot revient souvent, comme pour dire le plaisir ontologique, existentiel du poète devant les rencontres qui lui sont consenties, devant la foisonnante multiplicité d'un monde dont tous les éléments respirent le même souffle." Un peu plus loin il cite un poème du recueil Double chant, où, dit-il, François Cheng fait parler l'autre, en l'occurrence la voix d'un oiseau :

A l'apogée du printemps
Du fond du feuillage
Une branche se détache 
        et fait le geste d'accueil

Et nous traversons 
          l'aire du hasard
Pour nous poser là
A l'instant précis
          de l'éternité

Loriot jaune  (carnets de P.T. Ducourrau, 1868)
"A travers le hasard, poursuit Michael Edwards, qui pour le regard ordinaire et prosaïque expliquerait le fait que l'oiseau choisit cette branche en particulier de cet arbre parmi tant d'autres, la nature se fait signe. Le menu événement d'un oiseau qui se pose obéit à la marche de l'univers et révèle, à l’œil bien ouvert, l'éternité. Le poème s'offre, avec ses vers délicats et exacts, comme une sorte de calligraphie poétique, fondés sur l'art du trait."

Ce que ne dit pas Michael Edwards c'est que les Chinois ont précisément élu comme emblème du hasard un oiseau, le loriot jaune, ce que n'ignorait certainement pas François Cheng. "Le loriot jaune sait très bien se tenir", est-il écrit dans Le Livre des Odes. Commentant cette phrase, Confucius ajoutait : "Se pourrait-il qu'un être humain en sache moins que cet oiseau ?" Et le sinologue Cyrille Javary, commentant lui-même ce commentaire, écrit : "Savoir en toutes circonstances se poser à l'endroit juste, ajuster son agir en fonction du rapport entre le but qu'on poursuit et l'environnement qu'on traverse, voilà bien l'idéal du lettré confucéen et la raison pour laquelle il recommande l'usage du Yi Jing, dont le "rôle est de nous enseigner ce que les oiseaux font naturellement." (Les rouages du Yi Jing, Picquier poche, 2009, p. 56)
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NB : Hier soir, vu le documentaire de Jérôme Prieur, Le triomphe des images, il y a mille ans. Une très belle réflexion sur les peintures murales de l'art roman. La notice du magazine télé parlait uniquement de l'abbaye de Saint-Savin, mais j'ai eu une belle surprise en voyant tout à coup apparaître au mitan du film l'église de Saint-Martin de Vic, à laquelle j'ai consacré naguère plusieurs articles. L'art du Maître de Vic éclate avec évidence sur les très belles images de ce doc, et les interventions des historiens sont éclairantes. On y parle même de Judas. A voir en replay pendant six jours, ne vous en privez pas.