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mercredi 13 septembre 2023

D'une paire de lentilles grises

Quelques heures après avoir publié l'article précédent, Le regard du chien, je lus sur le site de Philosophie Magazine une chronique de la philosophe Laurence Devillairs au sujet du film Anatomie d'une chute*, sous-titré "ou comment faire justice à la vérité". Elle est présentée ainsi : "Sa force, selon elle : montrer comment l’exigence de vérité est la seule qui nous permet d’échapper à la peur, à la lâcheté et au ressentiment."

Ce qui m'a frappé dans sa réflexion, c'est la place accordée à l'enfant et au chien, ce qui entrait donc en résonance avec mes propres lignes un peu plus tôt. Je me permets ici de reproduire quelques passages :

"Tout le film est construit autour de la tentative de faire advenir le vrai, de le dire – dans un couple, en famille, aux assises, en littérature, en psychanalyse, dans la science, qu’elle soit balistique ou criminelle. S’agit-il de montrer, dans tous ces domaines de l’existence et de la société, notre souci du vrai ? Tout au contraire : ce que ce film manifeste avec un talent incontestable, c’est notre refus obstiné, viscéral et institutionnalisé de la vérité.
[...] 
Les paroles de vérité sont rares, plus que cela : nous sommes presque incapables de les prononcer. Nous substituons du vent au tangible, en nous mentant à nous-mêmes et donc aux autres, à nos proches en tout premier lieu. Ce qu’entraîne cet escamotage du réel, c’est d’abord le ressentiment, où l’on tient les autres responsables de sa propre faiblesse. Ce sont aussi des pièges dans lesquels nous nous enfermons, parfois à vie – des occupations de toute sorte qui nous éloignent de ce nous aimons vraiment faire mais que nous n’avons pas le cran d’affronter, de peur de ne pas être à la hauteur de nos désirs. Nous nous aveuglons sur qui nous sommes vraiment, en nous érigeant à tort en “victime”, et nous nions ce que les autres sont, en les transformant en “monstre” – deux termes fréquemment utilisés dans le film.
[...] 
Or si la justice existe, c’est parce qu’il y a une vérité, et, par conséquent, du faux, de l’injustifié, du scandaleux. Paradoxalement, ce sont un enfant et un chien qui seuls ont des paroles de vérité. Le terme d’enfant vient pourtant du latin infans, qui désigne une personne n’étant pas en possession du langage. Mais c’est précisément le langage qui constitue le problème : il étiquette, découpe et abîme le tissu vivant de la réalité. Il ne sert pas à dire le vrai mais à l’éviter. Il est comme ces pièces de monnaie qui se font passer pour la réalité, alors que ce ne sont que des conventions, des “valeurs” que l’on peut coter ou déprécier, alors que la vérité, à l’inverse, ne dépend pas de l’appréciation que nous en avons.

L’enfant et le chienle premier à apparaître à l’écran et le personnage principal du dernier plan – interrogent, regardent, enquêtent. Daniel est le seul à poser la question du pourquoi et pas seulement à s’enferrer dans celle, technique et secondaire, du comment. À eux deux, chien et enfant, résument tout ce que le procès, tout ce que nos relations devraient être : soutien, attention, justice. 
[...] "

Daniel (Milo Machado Graner)

Un autre article trouvé sur le net (Le Rayon vert, revue de cinéma) mérite qu'on s'y attarde, même si la lecture n'en est pas facile (Lacan, Derrida, Deleuze, Žižek, Sloterdijk sont au nombre des auteurs cités, ce qui situe le niveau...). L'idée de vérité y est aussi abordée, mais je n'y reviens pas** (que les curieux y aillent voir eux-mêmes), et voudrais citer ce seul passage qui développe une analyse du regard, en écho une nouvelle fois à mes petites observations récentes :

"On en revient pour conclure aux yeux de Daniel et au gris qui les caractérise. Il semblerait en effet que le jeune acteur dispose pour jouer son rôle d'une paire de lentilles grises, celle de gauche étant plus prononcée que celle de droite, autre effet de balance. Ce gris, qui a tant passionné Gilles Deleuze dans son idée de l'abstraction lyrique au cinéma, est le vecteur d'un choix du choix, soit de tous les choix, d'une décision incluant l'indécidable même. Y répond le bleu perçant des yeux de son chien, Snoop (qui perd bêtement son nom dans le générique), en ouvrant sur une vie rétive à l'arraisonnement utilitariste par le droit (même si Justine Triet s'y est déjà essayée avec Victoria)."

_________________

* L'article est hélas réservé aux abonnés.

** Citons tout de même ce passage : "Le drame parental serait ainsi une tragédie dont le règlement tient dans la décision d'un enfant. Il n'y a pas de vérité dont l'objectivité serait purement et simplement factuelle (là, on sort enfin du registre juridique), seulement un conflit d'interprétation et l'enfant le tranche en faveur de son scénario à lui, qui est le suivant : papa est mort et maman est vivante et il faut sauver les deux, la seconde en la sauvant de la prison au bénéfice du doute, le premier en lui accordant le bénéfice du suicide."

mercredi 11 octobre 2017

# 243/313 - La Vérité du Bernin

"Au souvenir du Bernin, sculpteur de la Vérité du tombeau d'Alexandre VII - celle qui se redresse comme la flamme soufflée -, que soient dédiés ces pas au-dehors, dans la fumée des sept feux."
Yves Bonnefoy, L'improbable et autres essais, p. 343 

Ce sont là les derniers mots de L'improbable. Alors qu'il n'en a jamais été question auparavant dans Les sept feux, Bonnefoy conclut en dédiant son écriture, "ces pas au-dehors", au Bernin, le créateur de la Fontaine des Fleuves de la place Navone. Encore une boucle qui s'abouche sur elle-même : Bonnefoy nous avait conduits aux paons, qui nous avaient menés aux fleuves, qui nous ouvrirent à Rome et à Fred Vargas, et voici que par une route alterne nous retrouvons Le Bernin, déjà au centre des œuvres précédentes.

Mais pourquoi choisir de désigner Gian Lorenzo Bernini alias Le Bernin comme le sculpteur de la Vérité, à l'exclusion de toutes les autres œuvres ? A ce stade, j'avoue que je n'en sais rien. Il serait peut-être bon d'aller y voir de plus près : quel enseignement nous apporte cette Vérité ?

Monument funéraire du pape Alexandre VII
Basilique Saint-Pierre au Vatican
La Vérité est l'une des quatre Vertus représentées dans ce mausolée. La Charité et la Vérité sont mises en avant, la Prudence et surtout la Justice se retrouvent presque dissimulées à l'arrière-plan (on ne les voit pratiquement pas sur la photo). La Vérité, à droite, est enveloppée dans la tenture, le pied posé sur le globe. Plus précisément, le pied de la Vérité écrase l'Angleterre. On y voit une allusion à la lutte d'Alexandre VII contre l'anglicanisme et le protestantisme. Dans les projets initiaux, l'allégorie était nue comme le voulait la tradition, mais le pape Innocent X Odescalchi, sous lequel le monument fut achevé, demanda au Bernin de voiler ce sein qu'il ne saurait voir. "Bernin imagina, écrit Martine Vasselin,* un voile de bronze lui couvrant la poitrine qu’il fit peindre en blanc pour s’harmoniser avec le marbre de la statue déjà sculptée."


La même chercheuse, dans un article analysant les fonctions et l'histoire de cette allégorie de la Vérité, en présente une des premières figurations dans L'Iconologie de Cesare Ripa (1603) :

La vérité, L’iconologia de Cesare Ripa, gravure sur bois d’après Cesare d’Arpino,  1618.
Ripa décrit la Vérité comme « une très belle femme nue, qui d’une main tient en hauteur le soleil et de l’autre un livre ouvert et une palme et a sous le pied droit le globe du monde. La Vérité est une habitude de l’âme disposée à ne pas faire dévier sa langue de l’être droit et propre des choses dont elle parle et écrit, n’affirmant que ce qui est et niant ce qui n’est pas, sans changer d’idée. Elle est représentée nue pour signifier que la simplicité lui est naturelle. Elle tient le soleil pour indiquer que la Vérité est amie de la lumière. Le livre ouvert fait allusion au fait que c’est dans les livres que l’on trouve la vérité des choses. La palme ne peut signifier que sa force puisque, comme on sait, le palmier ne cède pas sous le poids, de même que la Vérité ne cède pas aux choses contraires, et même si beaucoup le dépouillent, néanmoins il s’élève et croît en hauteur […] Le monde sous ses pieds dénote le fait qu’elle est supérieure à toutes les choses du monde, et de plus qu’elle est précieuse ; de là vient que Ménandre la dit habitante du ciel, seule à jouir d’une place entre les dieux ».

Avant le mausolée papal, Le Bernin avait déjà sculpté entre 1646 et 1652 une Vérité révélée par le temps, lors d'une période noire où il avait dû subir la destruction de son campanile à Saint-Pierre de Rome. 

Le Bernin, La Vérité révélée par le Temps, 1646-1652.
Photo Albert Gauvin, Rome, Galerie Borghèse
Martine Vasselin : 
"Le premier « concetto » dessiné, le Temps planant en vol au-dessus de la Vérité couchée et qu’il semblait dévoiler, éveiller et délivrer, se révéla impossible à traduire dans le marbre. Dans un marbre poli comme un miroir, de coloration chaude, la Vérité du Bernin est une figure jeune et sensuelle, souriante et comme ravie, le visage ouvert et tourné vers une source lumineuse prévue en hauteur, le corps souple et charnu ; elle semble avoir été tout juste révélée au regard par le déplacement de la lourde draperie vrillée qui la dissimulait. Abandonnant l’idée de garder cette figure pour son propre usage, Bernin tenta, par l’intermédiaire du duc de Bracciano, Paolo Giordano Orsini, de s’en faire passer commande par le cardinal Jules Mazarin, pensant sans doute que sa Vérité pourrait constituer un riposte aux mazarinades et aux attaques des Frondeurs contre le ministre ; mais la tractation n’aboutit pas."
Le Temps découvrant la Vérité (Le Bernin. Vers 1646)
Dans ma quête sur le net pour trouver des représentations de la Vérité, j'ai découvert  que cette statue du Bernin avait aussi attiré l'attention de Philippe Sollers. J'ai écrit récemment (voir Le Charcutter et le Bateleur) sur l'ambivalence que m'inspire la figure de Sollers, ce que je résume d'une certaine manière dans l'arcane du Bateleur, qui me semble le mieux le caractériser. Le Bateleur, première lame du Tarot, montre le chemin, et il n'est pas anodin qu'on le surprenne sur cette photo du 11 décembre 2007 en présence de la Vérité du Bernin :

Bernini, La Vérité dévoilée par le Temps (détail), Rome, 11 décembre 2007. Photo Sophie Zhang. L’Infini 103, Printemps 2008.
Il est curieux de voir ensemble, gravitant autour de la même sculpture, Bonnefoy et Sollers, quand on sait que ce dernier eut des mots plutôt durs envers le poète : "Plutôt Picasso que Bonnefoy." Phrase d'autant plus absurde (un écrivain et un peintre peuvent-ils être comparés ?) que Bonnefoy a consacré des essais à Picasso, en qui il voyait un artiste majeur. J'incline à penser que Sollers est au fond jaloux de la reconnaissance universitaire et internationale de Bonnefoy (une simple recherche Google sur les deux noms donne 387 000 résultats pour Sollers et 479 000 pour Bonnefoy).

Bon, ceci dit, je n'ai guère répondu à la question posée au début de ce billet : pourquoi la Vérité du Bernin surgit-elle au point final des Sept feux ? Il faudra y revenir.

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* Martine Vasselin, « Le corps dénudé de la Vérité », Rives nord-méditerranéennes, 30 | 2008, 77-91.