En cherchant le "chamane boiteux" de George Steiner, j'avais trouvé les références d'une autre étude savante sur la question, la Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, Œdipe, Jacob, Mélusine & Cie, de Karin Ueltschi (Imago, 2021), professeure de langue et de littérature du Moyen Age à l'université de Reims-Champagne-Ardennes. Je commandai le livre à Arcanes et le reçus quelques jours plus tard. Dans son introduction, elle précise que "la boiterie sera envisagée par rapport à des repères géométriques - lignes et verticalité avec laquelle elle entretient un rapport oblique - et de gravité, c'est-à-dire en fonction de la dialectique de la chute et de l'ascension dans laquelle elle est foncièrement imbriquée", et prévient qu'il est une image, "le dessin de la marelle, petite échelle de Jacob, qui concentre en elle tous les enjeux et potentialités de ce qui, à coup sûr, constitue "un sujet". La marelle figure à la fois un axe vertical entre terre et ciel, et le labyrinthe originel dans lequel il s'agit de se frayer un chemin en triomphant d'une contrainte majeure, figurée par la privation mimée d'une jambe : on ne peut emprunter la voie entre terre et ciel qu'à cloche-pied." (p.7, c'est K. Ueltschi qui souligne)
Or cette image de la marelle, matricielle dans l'étude de Karin Ueltschi, je la retrouvai aussi, presque simultanément, dans l'ouvrage de Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence, au moment où elle évoquait ses nombreux voyages dans le désert du Nevada, sur les sites d'essais nucléaires : "On peut raconter une histoire comme les enfants jouent à la marelle, en allant toujours un peu plus loin à chaque tour, en jetant un palet dans le carré suivant, en explorant toujours le même parcours, dans un sens puis l'autre. On ne peut pas tout dire d'un coup, mais on peut refaire le trajet dans différentes conditions, trouver des itinéraires bis." (p. 161)
Cette marelle resurgit un peu plus loin, à l'incipit du chapitre 2 de la partie intitulée "Certains usages des marges" :
Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. Mon père est décédé alors qu'il était en voyage à l'autre bout du monde, au début de 1987, et avec sa mort, j'ai pu ma dégeler sans risque et avoir ce qui était cadenassé. Je réagissais enfin à des événements très anciens, comme si mes émotions avaient été prises dans la glace de cette sombre époque, et je pouvais enfin mettre mes propres mots sur ces événements cruels et néfastes." (p. 166)
Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. N'est-ce pas aussi le mouvement dans lequel je ne cesse d'être pris moi aussi ? Ainsi, tout récemment, ne me suis-je pas retourné sur ce chien de Goya qui m'avait interpellé déjà à plusieurs reprises ? Et L'illusion de Yakushima de Naomi Kawase résonnait fortement avec cet autre film de la cinéaste japonaise, La forêt de Mogari (2007), découvert en 2021, avec cette même présence quasi mystique de la forêt. Et je ne m'étonne plus, revenant sur l'article où je consignai cette merveille de film, de rencontrer dans le corps de ce même article une évocation de ce fameux perro semihundido de Goya.

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