jeudi 23 juillet 2026

Souvenirs de mon inexistence

Samedi 27 juin après-midi. La canicule perdure, bête féroce qui nous maintient dans une sourde anxiété, comme si elle n'attendait qu'un instant de relâchement, où on lui tournerait le dos, pour nous mordre au sang ou nous étouffer sous ses crocs. Malgré mes précautions, la chaleur  a envahi l'appartement et je décide d'aller travailler à la médiathèque, de continuer là-bas l'écriture de Cristal noir. De fait, je n'y ai jamais vu autant de monde, la médiathèque est devenue un refuge climatique. Je m'installe mais je réalise très vite que je ne parviendrais pas à produire une seule ligne. Ce n'est pas que les gens font trop de bruit, non, c'est très supportable, mais je m'aperçois que le calme de mon intérieur m'est absolument nécessaire. D'ailleurs, si j'ai emporté plusieurs livres indispensables, j'ai aussi tout bonnement oublié le cahier noir. Acte manqué peut-être. A la place, je furète dans les rayonnages. Et c'est ainsi que je tombe sur Souvenirs de mon inexistence, de Rebecca Solnit.*

 

A priori, cela n'a rien à voir avec les thèmes qui m'occupent alors. Rebecca Solnit, née en 1961, écrivaine et essayiste américaine, a été découverte en France grâce à son essai Ces hommes qui m'expliquent la vie (2018), issu d'une tribune publiée sur le site Tomdispatch en 2008. Elle y donnait le récit d'une soirée passée avec une amie sur les hauteurs d'Aspen, dans le gotha états-unien. Un homme lui infligea une sorte de cours magistral sur Edward Muybridge, en faisant référence à un livre "très important", sorti l'année précédente. Il parlait "avec ce regard suffisant que j'ai si souvent vu chez les hommes qui dissertent, les yeux fixés sur l'horizon flou et lointain de leur propre autorité." Il a fallu que l'amie de Rebecca lui répète trois ou quatre fois que c'était Rebecca qui était l'auteure du livre en question pour que l'homme interrompe enfin sa leçon, et réalise qu'une femme pouvait être plus experte que lui dans un domaine qu'il avait l'illusion de maîtriser.

L'essai a entraîné la création du néologisme mansplaining, pour désigner une situation où un homme entreprend d'expliquer à une femme une chose qu'elle connaît mieux que lui (le terme, attribué à tort à Rebecca Solnit, n'apparaît d'ailleurs pas dans l'essai). Je dois avouer maintenant que je ne l'ai pas lu, mais, en revanche, j'ai lu en décembre 2025 L'art de marcher**, déniché à Bourges, formidable essai sur une histoire de la marche qui serait aussi une histoire matérielle de la pensée. Et à peine ai-je parcouru  à la médiathèque quelques pages de Souvenirs de mon inexistence que j'ai su qu'il me fallait séance tenante m'engouffrer dans cette nouvelle lecture, quand bien même elle semblait très éloignée de mon propos.

C'est aujourd'hui, en replongeant dans L'art de marcher que je m'avise qu'un passage, souligné au crayon noir à l'époque, décrivait très bien ce qui s'était passé cet après-midi là de canicule :

C'est à la faveur du hasard, inespéré, que nous trouvons ce que nous cherchions sans le savoir, et aussi longtemps qu'un endroit ne nous surprend pas nous ne pouvons prétendre le connaître. Marcher permet de se prémunir contre ces atteintes à l'intelligence, au corps, au paysage, fût-il urbain. Tout marcheur est un gardien qui veille pour protéger l'ineffable. (p. 22)


 

Le lendemain, j'aborde la section de l'ouvrage qui s'intitule "La nuit en toute liberté". Et commence par l'évocation de retrouvailles avec des textes anciens envoyée par un nouvel ami sur Facebook, en réalité une ancienne connaissance du temps où elle était à l'université, quand elle avait dix-sept ans. Rebecca Solnit juge que dans ces écrits de jeunesse, elle n'avait pas encore trouvé sa voix, mais elle dit aussi  qu'un "passage étonnant ressort de tout ce verbiage", le récit d'une fête organisée pour les dix-huit ans de son petit frère, suivi d'une liste des essais qu'elle s'efforçait alors de composer, et elle cite en particulier un long essai où il est question de son penchant pour les longues promenades nocturnes en solitaire et du danger qu'elles lui font courir : "Cet essai va être un immense poème en prose, une analyse de (ou à tout le moins un hymne à) la nature de la nuit elle-même." Un essai qui n'a finalement jamais vu le jour, même si, précise-t-elle, elle a souvent fait l'éloge de l'obscurité dans ses écrits, "notamment pour tenter de renverser la vieille métaphore de la lumière ou du blanc comme positif et du noir et de l'obscurité comme négatif, avec tout ce que cela comprend de sous-entendus racistes. Et j'ai écrit Hope in the Dark."

Or, un peu plus loin, elle évoque justement son livre sur la marche, écrit vingt ans plus tard, où elle citait Sylvia Plath qui, à dix-neuf ans, écrivait :

Être née femme, c'est là ma tragédie, Oui, mon désir dévorant de me mêler aux routiers, marins et soldats, aux piliers de bar - pour faire partie d'un groupe, anonyme, à l'écoute, enregistrant tout - est gâché par ma condition féminine, une fille qui risque toujours d'être agressée et frappée. Ma curiosité débordante pour les hommes et leur vie est souvent prise pour un désir de les séduire, ou comme une invitation à plus d'intimité. Oui, mon Dieu, je veux parler au plus de gens possible et avec le plus de profondeur possible. Je veux pouvoir dormir dans un pré, prendre la route vers l'ouest, marcher librement la nuit.

"En lisant ce passage si longtemps après l'avoir inclus dans mon livre, poursuit Rebecca Solnit, je me demande qui elle aurait pu devenir si on lui avait remis les clés de la ville, comme on disait à l'époque, et la liberté qui allait avec, les clés des collines et de la nuit, je me demande si son suicide à trente ans dans sa cuisine n'est pas en partie lié au confinement des femmes dans des espaces domestiques et des définitions restrictives."(p. 118)

 

Sylvia Plath

Plus loin, elle évoque Le Bois de la nuit de Djuna Barnes, offert à dix-huit ans. par sa "bohême de tante", bref roman dont elle tombe amoureuse. Je ne le connais pas, elle le décrit comme une histoire d'amour lesbien entre Nora Flood et la "fuyante" Robin Vote, mais où ce sont les monologues du docteur Matthew O' Connor, "travesti volubile installé dans un grenier", qui dominent : "C'est un expert de la nuit, la nuit en tant que mystères du cœur humain, fluidité de l'identité, bêtise de ce que nous imaginons être et de ce que nous imaginons être en droit d'avoir."

Mais c'est au paragraphe suivant que je crois halluciner : ce livre auquel m'avait conduit un après-midi de canicule, dont la lecture n'avait jamais été préméditée (et pour cause, je ne connaissais même pas son existence), ce livre qui semblait si éloigné des motifs qui tissaient jusque-là ma recherche, eh bien ce livre-là les percutait en plein :

Il [Matthew O'Connor] est la voix de l'oracle et rappelle Tirésias, la personnage transgenre d'Oedipe roi, quelqu'un qui comprend aussi bien les hommes que les femmes, ce qu'ils et elles veulent, inventent, ce qu'ils et elles font seuls ou ensemble. La nuit est l'espace de l'intuition poétique plutôt que de la logique, celui où l'on sent ce qu'on ne peut pas voir. Peut-être que Tirésias est l'incarnation même de la nuit, ou bien son oracle et sa grande prêtresse.

 

 

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* Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence, traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy, éditions de l'Olivier, février 2022. 

**  Rebecca Solnit, L'art de marcher, traduit de l’anglais (USA) par Oristelle Bonis, éditions de l'Olivier, octobre 2025. 

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