vendredi 17 juillet 2026

Du chamane boiteux

 

Φεῦ φεῦ, φρονεῖν ὡς δεινὸν ἔνθα μὴ τέλη
λύῃ φρονοῦντι

« Qu'il est terrible de savoir quand le savoir ne sert de rien
à celui qui le possède ! » 

Tirésias (in Œdipe Roi, Sophocle) 

D'Œdipe, Carlo Ginzburg dit que c'est un nom singulier, sans aucun doute, "peu adapté tant pour un héros que pour un dieu". Nom qu'il rapproche de celui de Mélampous, "pied noir", devin et guérisseur de Thessalie. Aussitôt après sa naissance, il avait été exposé dans un bois, où le soleil avait brûlé ses pieds nus. Dans son dossier Tirésias*, Pascal Quignard évoque lui aussi Mélampous et raconte comment il devint devin :

"Il gravissait le mont Cyllène. Il vit à ses pieds une serpente qui était morte. Il l'enterra. Les petits enfants serpents de la serpente naquirent du cadavre, crevant la robe de sa peau, et, pour le remercier montèrent le long de ses jambes, de son torse, de ses bras, de ses joues : ils vinrent purifier ses oreilles en pénétrant jusqu'au fond du labyrinthe. Depuis ce jour Mélampous le Devin eut connaissance du langage des oiseaux."(p. 80)

La même faculté, observe Ginzburg, se retrouve chez Tirésias, le voyant aveugle transformé en femme pendant sept ans pour avoir assisté à l'accouplement de deux serpents (Ginzburg, ici, n'est pas assez précis, ce n'est pas pour avoir assisté au coït des reptiles qu'il est transformé, mais pour avoir voulu les séparer).  Quant à l'extrême acuité de son ouïe, c'est elle qui permet à Mélampous de survivre à l'écroulement de sa prison. Enfermé par Iphiclès pour avoir volé ses vaches (Cf. Odyssée, XI, 287-298),  il perçoit le bruit des termites qui rongent les poutres de sa cellule, il demande alors à être transféré et le plafond s'effondre juste après son départ.

Œdipe, Mélampous, Tirésias, entre les trois devins les analogies sont, pour l'historien italien, évidentes. "Dans une scène célèbre de l'Œdipe Roi de Sophocle, Œdipe recule horrifié quand il apprend de Tirésias l'identité jusqu'alors caché de celui qui, par sa faute, a attiré la peste sur Thèbes. Le dialogue entre eux deux est dominé par une opposition qui dissimule une symétrie menaçante. D'un côté, il y le voyant aveugle qui sait, de l'autre le coupable ignorant, destiné à sortir des ténèbres métaphoriques de l'ignorance pour tomber dans celles, réelles, de la cécité." (p. 320)

 

Julian Beck dans le rôle de Tirésias - Edipo Re de Pasolini, 1967

Cette évolution d'Œdipe est parfaitement résumée par Cesare Pavese dans l'introduction qu'il donne au dialogue des Aveugles : "Peu de temps après cet entretien, commencèrent les infortunes d'Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent, et que d'horreur lui-même se les creva." "Tirésias, et plus encore Mélampous, poursuit Carlo Ginzburg, sont les prototypes mythiques de ces iatromanteis grecs - à la fois guérisseurs, devins, magiciens et professionnels de l'extase - qui ont été rapprochés des chamanes de l'Asie centrale et septentrionale."(p. 320)

C'est également l'avis de l'historien Michaël Martin, membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand), dans son étude "Le matin des Hommes-Dieux : Étude sur le chamanisme grec." :

Plusieurs épisodes conservés dans le mythe de Tirésias permettent en fait de le rapprocher d'un chaman. Commençons par le plus ancien, celui de la nekyia d'Ulysse où celui-ci joue un rôle central. Ainsi que le lui indique Circé :
Mais il vous faut d'abord entreprendre un autre voyage vers les maisons d'Hadès et de la grande Perséphone afin d'y consulter l'âme du Thébain Tirésias, devin aveugle, mais encore doué de sens ; car, même mort, Perséphone lui a laissé à lui seul, la sagesse : les autres ne sont qu'un vol d'ombres… (Homère, Odyssée, X, 490-495, trad. Ph. Jaccottet)

La dernière citation de Carlo Ginzburg, page 320, renvoyait à la note 78, une assez longue note assortie de plusieurs références et se terminant par cette phrase : "Il vaut la peine de rappeler ici que l'Œdipe de Lévi-Strauss a été défini comme un "chamane boiteux" par G. Steiner (After Babel, Oxford, 1975, p. 29)". J'ai été intrigué par cette fin de note : c'est la seule et unique fois que George Steiner est cité dans Le sabbat des sorcières, et j'ai cherché sur le net à en savoir plus, ne disposant pas du livre de Steiner dont il était question. C'est ainsi que je suis parvenu sur un riche document pédagogique du CDDP de l'Académie Aix-Marseille, consacré à la pièce de Joël Jouanneau, Sous l’œil d'Œdipe, d'après Sophocle, Euripide et Ritsos, représentée au festival d'Avignon du 12 au 26 juillet 2009.
 

Et très vite il est question dans ce document du nom d'Œdipe, qui porterait la marque de son destin tragique, conformément à l'adage latin nomen est omen, "le nom est un présage". Aux sens que nous avons déjà vus, Jouanneau en ajoute un, l'inceste avec Jocaste, inscrit par le e dans le o : "Elle et moi dans les mêmes draps. Tels le e dans le o de mon nom. Tiens, regarde la paume de ma main. Les deux voyelles enlacées l'une dans l'autre. Œdipe tatoué. La Marque est maudite."(Sous l’œil d’Œdipe, II, « Le Père »)

Cette lecture nouvelle n'est-elle pas usurpée ? Il faut rappeler que pour Claude Lévi-Strauss lui-même,  les variations autour d’un mythe en sont l’essence même. Aussi refuse-t-il la tentation de rechercher la version authentique du mythe : « Nous proposons au contraire de définir chaque mythe par l’ensemble de toutes ses versions. Autrement dit : le mythe reste mythe aussi longtemps qu’il est perçu comme tel. […] Il n’existe pas de “version vraie” dont toutes les autres seraient des copies ou des échos déformés. Toutes les versions appartiennent au mythe. » 

De même Jean-Pierre Vernant affirme qu'un mythe, pour le mythographe, c’est la totalité de ses versions : "Bien entendu, la version qui est celle de Sophocle n’est pas la même que celle que nous avons chez Homère par exemple où Œdipe ne se crève pas les yeux et il reste roi à Thèbes jusqu’à ses funérailles. Disons que Sophocle a choisi une vision tragique de cette affaire."

Autrement dit, la version de Joël Jouanneau, en tant que variation sur l'histoire d'Œdipe, ferait elle aussi partie intégrante du mythe, le constituant au même titre et avec la même légitimité que ses prédécesseurs. De la pièce de Sophocle, Œdipe roi, Joël Jouanneau n'a gardé que les deux personnages d'Œdipe et de Tirésias, mais il a en revanche introduit ceux de Cadmos et d'Euménide, qui ne lui appartiennent pas.

C'est dans la première partie, la Malédiction, que Tirésias, appelé à aider Œdipe à la recherche du coupable de l'épidémie de peste, finit par lui annoncer que c'est lui, Œdipe, l'assassin de Laïos, son propre père. 

ŒDIPE – Tu as l’audace de m’accuser. Et comment crois-tu échapper à ce qui va suivre ?
TIRÉSIAS – Tes menaces ou rien…
ŒDIPE – C’est plus que des menaces.
TIRÉSIAS – La vérité m’acquittera.
ŒDIPE – De qui la tiendrais-tu ?
TIRÉSIAS – De toi. Qui m’as imposé de parler quand je ne le voulais pas.
ŒDIPE – Et pour dire quoi ?
TIRÉSIAS – Je pense avoir été clair.
ŒDIPE – Répète un peu que j’entende mieux.
TIRÉSIAS – Cela ne te suffit pas ?
ŒDIPE – Pas assez pour décider de ton sort.
TIRÉSIAS – Tu ne veux toujours pas comprendre ?
ŒDIPE – Va, poursuis, développe.
TIRÉSIAS – Je dis que tu es, toi, l’assassin que tu recherches.
ŒDIPE – Tu ne peux que payer cher de me dire deux fois le mal dont tu m’accuses.
TIRÉSIAS – Je peux t’en dire encore si tu veux aiguiser ta colère.
ŒDIPE – Tant que tu veux !
TIRÉSIAS, reprenant sa litanie. – Continue. Comme ça, oui. Plus haut. Et plus clair. Dis-nous, toi, les chimères qui l’habitent.
EuMÉNIDE – Il prétend que, sans le savoir, tu as les rapports les plus répugnants avec ta famille.
ŒDIPE – C’est ça. Invente, fabule !
EuMÉNIDE – Il dit que c’est toi qui souilles l’eau du bain où les thébains tentent chaque jour de laver leurs impuretés.
ŒDIPE – Si tu t’imagines pouvoir continuer ainsi sans qu’il t’en coûte rien ! Faussaire ! Tu mérites la nuit où tu vis.
TIRÉSIAS – Personne n’a voulu te perdre que toi-même. 

Œdipe (Jacques Bonnafé)

Il faut maintenant se pencher d'un peu plus près sur cet auteur, Joël Jouanneau, dont la dernière œuvre représentée est Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, une adaptation de Imre Kertész, au Théâtre de l'Œuvre, en 2014. Pour nous, comédiens de Théatralacs, il n'est pas tout à fait un inconnu.

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* Pascal Quignard, Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, Fiction &Cie, Seuil, 2024, p. 80. 

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