ULYSSE. - Je ne suis pas immortel.
CALYPSO. - Tu le seras, si tu m'écoutes. Qu'est-ce que la vie éternelle, sinon cette acceptation de l'instant qui vient et de l'instant qui fuit ? L'ivresse, le plaisir, la mort, n'ont pas d'autre but. Que fut jusqu'à présent ton errance inquiète ?
ULYSSE. - Si je le savais, j'aurais déjà cessé. Mais tu oublies quelque chose.
CALYPSO. - Quoi donc ?
ULYSSE. - Ce que je cherche, je l'ai dans le cœur, comme toi.
Cesare Pavese, Dialogues avec Leuco, in Quarto, Œuvres, p. 710.
Sur les conseils de Circé, Ulysse se rend aux Enfers (Odyssée, X, 505-540 et XI, 1-640) pour consulter le devin Tirésias. Sur le cratère lucanien à figures rouges du peintre de Dolon (vers 390 av. J.-C.), on voit Ulysse assis sur un tas de cailloux, entouré de deux de ses compagnons et tenant un glaive maculé de sang : c'est qu'il vient de sacrifier un bélier et un mouton afin d'invoquer les mânes de Tirésias. Lequel, barbe et cheveux rehaussés de blanc, œil fermé indiqué par trois traits, apparait au ras du sol, surgi du royaume des morts. Il révélera à Ulysse que lui et ses compagnons aborderont à l'île du Soleil, et qu'ils ne devront pas toucher à son bétail, s'ils veulent pouvoir rentrer chez eux.
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| Tirésias (détail) |
Ce rituel d'invocation des morts est nommé Nekuia en grec ancien. Il se trouve que j'entendis pour la première fois parler de cette Nekuia en septembre 2024 lors des rencontres littéraires de Chaminadour, à Guéret, à l'occasion d'une courte conférence (38:20) donnée par Yannick Haenel. On peut l'écouter en intégralité sur You Tube, il ne faut pas s'en priver car c'est un vrai bonheur.
D'emblée, il a cette parole forte : "Ulysse, qui invoque les morts, qui les écoute, est l'éclaireur de la littérature, celui qui s'est sacrifié pour nous montrer le chemin des aventures étranges." Il rappelle comment, à l'instigation de Circé, Ulysse laisse dériver son navire sans pilote et finit par échouer sur le rivage des Cimmériens. Un nom qui se laisse voir dans Une saison en Enfer d'Arthur Rimbaud.
"Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons."
"Rimbaud, poursuit-il, vient de là, comme Dante. Il vient de la Nekuia d'Ulysse, de cette brèche insensée qui déchire la cohésion du monde." Ulysse se rend d'abord à la quadruple confluence du Styx et de l'Achéron, du Pyriphlégéthon et du Cocyte, où il creuse une fosse avec son glaive. Il suit encore les consignes de Circé, les étapes de la "recette" pour faire venir les morts. Avant de sacrifier les animaux, il convenait de verser le lait miellé, le vin doux et l'eau pure, sur laquelle on répand la blanche fleur de farine.
Haenel encore : "Ulysse ne cesse d'être initié au fait même de vivre. N'a-t-il pas refusé l'immortalité que lui propose Calypso ? N'avance-t-il pas sur le chemin zigzagant du voilement et du dévoilement, du scellement et du descellement ?" Il raconte comment, à l'époque où il suivait pour le journal le procès du massacre de Charlie Hebdo, paralysé par l'horreur de ce qu'il avait vu au tribunal, ne sachant plus comment écrire sa chronique, il improvisa une nuit dans son jardin de banlieue une Nekuia personnelle.
Il évoque aussi à un moment le grand écrivain italien Roberto Calasso, à travers son livre Les Noces de Cadmos et Harmonie (Gallimard, 1991), référence également dans un article trouvé lors de ma recherche et dont le sujet était Infamous Offspring, création en 2023 de Wim Vandekeybus.
Extrait de l'article :
"Le monde mythologique grec est éternel : les récits universels dépeints tout au long de l’histoire sont issus de narrations lointaines et demeurent d’actualité. De nombreuses variantes continuent d’exister simultanément, formant l’essence même de la mythologie.
Comme l’explique l’écrivain Roberto Calasso, « tout ce qui arrive, arrive de telle ou telle façon, ou de telle autre façon. Si, par quelque perversité de la tradition, une seule version d’un événement mythique nous parvient, elle est comme un corps dénué d’ombre, et nous devons nous efforcer de retracer cette ombre invisible dans notre esprit. »
C’est dans ce contexte multidimensionnel qu’émerge l’espace propice au développement de l’imagination artistique et que se déploie l’univers d’Ultima Vez.
Daniel Copeland et Lucy Black jouent respectivement le rôle du père/de Zeus et de la mère/de Héra, qui, n’apparaissant qu’à l’écran, demeurent des parents divins distants et inaccessibles. À leurs côtés, la légende du flamenco Israel Galván incarne le meilleur ami de la famille/Tiresias, le prophète aveugle qui ne communiquera avec les artistes présents sur scène qu’à travers le rythme et le langage corporel."


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