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lundi 6 mai 2019

Ou que le ciel jalouse l’oiseau à l’aile éclose

37 - § 1017 - Avec ce moment-paragraphe n°37 de la branche 6 de la prose que j'invente sous le titre général de "Le grand incendie de Londres", branche dont le titre est La Dissolution, je commence la seconde section de la première partie de cette branche,

Jacques Roubaud, La Dissolution, éditions Nous 2008, p. 177

Fini les seaux, retour à Roubaud. Jacques Roubaud, le poète, le mathématicien, l'oulipien dont ce livre La Dissolution m'a tenu en haleine plusieurs mois. Tenu en haleine n'est sans doute l'expression qui conviendrait, car, à la vérité, nous sommes aux antipodes du pageturner et du thriller, et je ne conseillerais ce livre à personne... Roubaud n'est pas Musseaux... (Mais je ne conseillerais pas plus Musseaux, qui n'a d'ailleurs pas besoin que quiconque conseille ses livres). Dans ses cinq cents pages et quelques, malgré le déploiement chatoyant des couleurs et le jeu subtil des typographies, j'ai connu quelques traversées du désert, et, fort heureusement, une bonne poignée d'oasis (car je ne suis pas un masochiste de la lecture) qui compensent certains développements ennuyeux comme la pluie sur un rond-point de la zone industrielle déserté par les gilets jaunes. Que nous dit donc le dit Roubaud à l'amorce de ce chapitre 7 intitulé Dispositions et s'ouvrant donc sur le moment-paragraphe n°37 ? Eh bien, que "légèrement effrayé" par la longueur de la première section de la première partie, il s'est imposé, pour cette seconde section, "d'en plafonner le nombre de signes" (je mets en rouge car Roubaud met en rouge ce passage, obéissant à une contrainte dont je vous passe le détail), et subséquemment, de limiter au nombre exact de cent onze mille cent onze (111111) caractères - dont il précise qu'il "vaut trois fois trente sept mille trente sept, nombre dont l'intérêt numérologique est assez grand"(je passe au violet parce que, enfin vous avez compris).

J'ai relevé ça le 21 janvier dernier, et c'est aujourd'hui seulement que je viens à en rendre compte ici (j'ai pris du retard sur beaucoup de choses) ; évidemment vous vous doutez bien, rusés comme je vous connais, que cette observation ne vient pas seule : en effet, quelques jours plus tôt, le 16 janvier, Rémi Schulz publiait De la Pâque à Paco, article où il annonçait que deux romans découverts à peu près en même temps (Les Pâques du commissaire Ricciardi, de Maurice de Giovanni et Déviances, de Richard Montanari), concernent deux années successives où le Vendredi saint tombe le 25 mars, "et en 2005, précise-t-il, j'ai composé le poème (11+11+11)(11+11+11), inspiré par ce fait et par un carmen quadratum de Raban Maur illustrant par 4 croix de 69 lettres les 276 jours passés par Jésus dans le giron de Marie, du 25 mars de l'Annonciation au 25 décembre."


J'ai déjà évoqué Raban Maur (v. 780 - 856) théologien, poète et homme de science germanique, dans un article du 8 juin 2017, 4/4/44, où je présentais du même coup les trouvailles de Rémi Schulz. 

Et l'on n'en reste pas là puisque ce même 21 janvier, je me trouve à lire Cinquante choses à faire avant de mourir, transcription sur la revue Papiers n° 27, janvier-mars 2019, d'une émission de novembre 1981, où Jacques Bens et Nadine Vasseur recevaient Georges Perec, autre oulipien bien connu. L'écrivain y décrivait petits et grands projets qu'il aurait aimé réaliser avant de disparaître. De fait, il mourra quelques mois plus tard, le 3 mars 1982, sans avoir eu le temps de les mener à bien. Il finissait ainsi :
" - Enfin il y a deux choses qui sont impossibles aujourd'hui car elles impliquent des gens qui sont morts, mais qui auraient été possibles il n'y a pas si longtemps. J'aurais aimé me saouler avec Malcolm Lowry. J'aurais beaucoup aimé rencontrer Malcolm Lowry à Paris en 1955 ou 1957 et puis passer une nuit à bore avec lui, à parler avec lui, à raconter tous les trucs qu'il raconte dans sa vie.

- Et puis faire la connaissance de Vladimir Nabokov. Voilà. Je suis arrivé à 37. J'ai décidé qu'il y en aurait 37."

Il ne donne pas plus d'explication. 37 donc et non cinquante. 37 comme le 37 de Roubaud, le 37 de 3 x 37037.

Or, Rémi Schulz n'est pas l'homme d'un seul site, le fameux Quaternité que j'ai souvent cité, il a commis auparavant Perecqation, (titre qui sans ambiguïté montre sa filiation avec l'auteur de La Disparition) dont le dernier article remonte au 22 novembre 2018. C'est sur ce site que l'on est conduit si l'on clique plus haut sur (11+11+11)(11+11+11). Et de là, on ira sur 11 x (11 + 11) + 11. Titre et texte composé pour le catalogue d’une exposition de Jacques Poli en 1979 (repris in G. Perec, Beaux présents belles absentes, Paris 1994, p. 25-26). La contrainte principale fonctionne sur le procédé des ‘beaux présents’ qui consiste à n'employer que les lettres du nom du dédicataire (en l'occurrence, les 11 lettres de Jacques Poli). "Le titre, explique Rémi Schulz, est une opération à base de 11 dont le résultat est 253, correspondant au nombre de mots du texte, dont la dernière des 9 sections compte d’ailleurs 11 mots, conformément au programme énoncé dans le titre."
Perec s'était donné une autre contrainte  : "Après les mots viennent les lettres, dont le comptage livre un total immédiatement significatif, soit 990 lettres de la série JACQUESPOLI plus deux ‘intruses’, X et T. Or 990 c’est 22 x (22 + 22) + 22, et il est évident que, s’il peut exister d’autres textes dont les lettres soient en relation algébrique avec les mots, celui-ci dont le titre même énonce cette relation est un cas bien particulier."

Georges Perec

Un peu plus loin dans le même article, Rémi Schulz s'interroge : "Onze et ses doubles ont-ils quelque importance par ailleurs dans l’oeuvre de Perec ? Que oui ! Nous devons à Bernard Magné[4] maints approfondissements sur les nombres de l’autobiotexte perecquien où 11 occupe une place prépondérante. Il y aurait notamment:
- 11 et 43, parce que la mère de Perec a disparu le 11 février 43, déportée vers Auschwitz.
- 7 et 3, surtout leurs combinaisons 73 et 37, parce que Perec est né le 7 mars 1936 (le 7.3).
- 24, parce que la famille Perec habitait à Paris 24 rue Vilin, dans le XXe."
[4] Le phare Magné à Toulouse, comme l’a surnommé Hugo Vernier. Multiples articles dont certains recueillis dans Perecollages, Toulouse 1993.

Nous voyons donc surgir le 37. Qui est aussi le nombre de chapitres de W ou le souvenir d'enfance. On commence à comprendre pourquoi Perec s'est arrêté à 37 dans la liste des choses à faire avant de mourir. Mais, comme l'écrit Rémi, "il n’est pas possible de s’arrêter là puisque la dernière section de 11 x (11 + 11) + 11 compte 11 mots et 37 lettres: Ou que le ciel jalouse l’oiseau à l’aile éclose. 37 lettres = Cécile* qui viennent donc après 22 x 11 mots évoquant la sainte Cécile le 22.11." Il faut savoir que Cécile est le prénom francisé de sa mère (Cyrla). Dans W, Perec écrit qu'il doit au prénom de sa mère "d’avoir pour ainsi dire toujours su que sainte Cécile est la patronne des musiciennes et que la cathédrale d’Albi -que je n'ai vue qu'en 1971- lui est consacrée."

J'aurais bien aimé me saouler avec Georges Perec.

_____________________

* Cécile = 37, numérologiquement (A = 1 ; b = 2 ; c = 3...). Rémi Schulz encore : "La partition CEC = 11, ILE = 26, serait exactement homologue à la structure de W en 11 et 26 chapitres séparés par un (...); et la partie romancée prend un nouveau départ dans la seconde partie pour décrire l’île W." En note, il ajoute que "Perec a déclaré s’être trouvé bloqué dans l’écriture de W jusqu’à la découverte de cette structure. Auparavant, le projet prévoyait 3 fois 19 chapitres, les 19 du feuilleton originel, 19 de souvenirs, 19 d’intertexte... Peut-être ce 19 signifiait-il S, l’initiale de la compagne dont le lâchage l’avait douloureusement marqué."

jeudi 8 juin 2017

# 136/313 - 4/4/44

Mardi 6 juin, je publiais donc l'article Les quatre ontologies. Je vis ensuite qu'il s'agissait du 400ème article d'Alluvions. Je ne l'avais pas fait exprès, mais c'était plutôt bien vu. Un détail que je ne songeais même pas à mentionner ici. Et puis je suis allé visiter Quaternité, un des sites de Rémi Schulz, qui se définit lui-même comme "Écrivain, amateur de bizarreries en tout genre, surtout numériques, surtout concernant le nombre d'or ou la quaternité...". Comme moi, c'est un grand facteur de coïncidences, un obsédé de la synchronicité, mais, assez curieusement, nos approches demeurent parallèles, sans grande correspondance de l'une à l'autre, sans doute parce qu'il explore surtout les coïncidences numérologiques et un champ littéraire basé plutôt sur le polar ou la science-fiction, champ que j'investigue peu, en ce qui me concerne.

Pour ce qui est de Quaternité, voici en quelque sorte la note d'intention de l'auteur : 
"Ce blog a débuté par la découverte que la vie de Jung correspondait idéalement au concept central de son œuvre, la quaternité : le 4/4/44 sa vie a été en quelque sorte échangée contre celle du médecin qui l'avait sauvé d'un infarctus, et cette date correspond exactement, au jour sinon à l'heure près, aux quatre cinquièmes de sa vie.
Je comptais poursuivre par des reprises de mes études antérieures sur la quaternité, et puis je me suis trouvé entraîné dans un tel tourbillon de coïncidences, plus ou moins liées à ma découverte initiale, que mon cheminement est improvisé billet après billet, et que j'ignore où il va conduire." 
Ceci dit j'ai lu attentivement le dernier billet publié, en date du 26 mai 2017 : Des lions jusqu'en bas. Qui commençait ainsi :
"Le billet précédent Rom Ana Mor m'a conduit à relier le personnage Adam Berg de Johana Gustawsson aux mots grecs anthropos et purgos, "homme" et "tour", auxquels le théologien Strong a donné les numéros 444 et 4444 dans son lexique biblique. Ceci m'a fait évoquer d'autres personnages, le commissaire Adamsberg de Fred Vargas, et le criminel Adam Bergman de AJ Kazinski.
  En achevant le billet je me suis avisé que Bergman se suffisait à lui-même, puisque man (ou Mann) est "homme". Il y a beaucoup de Bergman, mais le premier qui m'est venu à l'esprit est Andrew Bergman, écrivain et cinéaste qui avait attiré mon attention dès 1999 par son roman La grande magouille de 1944, Série Noire n° 2352."
Au bout du compte, je ne relève rien qui semble se rapporter à mes propres thèmes. Nous continuons comme d'habitude à naviguer indépendamment l'un de l'autre.

Je  rédige alors le billet suivant, axé surtout sur Augustin Berque. J'y vois de surprenantes collisions avec l'histoire de saint Génitour. Berque évoque les bois de Touraine où le lecteur aurait rencontré René Descartes, une posture fictive bien sûr, mais qui fait remonter ce détail de la légende où Maure, la riche veuve aux neuf fils, se cache dans la grande forêt celte (forêt de Teillé, était-il écrit dans le texte-source). Je ne connais pas cette forêt de Teillé et j'effectue donc une recherche de routine sur le web. Teillé + forêt, voila les termes de cette recherche. Et voici ce que j'obtins ce soir-là :


Au strict point de vue de la recherche du lieu, cela ne correspondait pas du tout : Maure ne pouvait s'être cachée dans une forêt située si loin de Tours, en pays nantais. En revanche, le code postal était troublant : 44440, voilà qui répétait en somme le 4/4/44 de la quaternité de Rémi Schulz.

Relisant l'article, je notais aussi que Maure y était en somme présente à travers mention d'un certain Raban Maur, auteur d'un carmen quadratum, illustrant par 4 croix de 69 lettres les 276 jours passés par Jésus dans le giron de Marie, du 25 mars de l'Annonciation au 25 décembre, modèle dont Schulz s'inspira pour composer ce poème (11+11+11)(11+11+11), "en 2005 où le Vendredi saint tombait le 25 mars, unissant les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption, ce qui était jadis considéré comme favorable, mais, selon des dispositions récentes, l'Annonciation est reportée au 4 avril lorsque le cas survient."

Raban Maur (v. 780 - 856) était un théologien, poète et homme de science germanique. Élevé à l'abbaye de Fulda, il fut envoyé à Tours pour y étudier sous la direction d'Alcuin (802). C'est ce dernier qui lui donne le surnom Maurus en mémoire du disciple préféré de saint Benoît de Nursie.

Bern, Burgerbibliothek, Cod. 9, f. 9v – Hrabanus Maurus, Liber de Laudibus Sanctae Crucis (http://www.e-codices.unifr.ch/fr/list/one/bbb/0009http://www.e-codices.unifr.ch/fr/list/one/bbb/0009)