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mercredi 8 juillet 2026

L'illusion de Yakushima

Quand la notion d'univers-bloc est apparue dans l'entretien de Valentin Retz pour la revue en ligne Diacritik, je savais l'avoir déjà rencontrée avec Jean-Marc Rochette, et pour retrouver facilement l'article, j'ai tapé "univers-bloc" dans la barre de recherche du blog. Une liste de cinq billets s'est affichée devant moi. Le premier était évidemment celui auquel je pensais, Destin inscrit dans l'univers-bloc. Sur lequel je suis revenu dans l'article précédent. Mais quid des quatre autres ? De fait, comme je le subodorais, ils ne traitent pas d'univers-bloc à proprement parler. Ils contiennent en revanche les deux mots univers et bloc de façon séparée. A première vue, donc aucun rapport autre que fortuit avec ma problématique. 

Mais est-ce si sûr ? Un simple survol m'incita par curiosité à y regarder de plus près. Prenons-les dans l'ordre chronologique de parution. Le premier remonte au 7 octobre 2012, Immenses sont les trésors de l'oubli. Voici son paragraphe introducteur : 

J'ai bien sûr acheté le livre de Christian Garcin, Borges, de loin, et dévoré les premiers chapitres. Puis je fis une pause pour, d'une part, relire comme je l'ai dit l'autre jour le premier chapitre des Anneaux de Saturne de Sebald, et d'autre part découvrir le court récit de Jean-Paul Goux, Le Séjour à Chenecé ou Les Quartiers d'hiver (3), Actes Sud, 2012. Je l'avais emprunté à la médiathèque une semaine auparavant et c'était la première fois que je lisais cet auteur, que j'avais vu souvent cité, en particulier dans les Carnets de Pierre Bergounioux. 

Or l'incipit de ce premier chapitre des Anneaux de Saturne, est celui-ci : "En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l'est de l'Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l'issue d'un travail assez absorbant."

Les journées du Chien, dies caniculares, sont appelées ainsi par les Romains parce qu'à cette période habituellement la plus chaude de l’été, Sirius réapparaissait à l’aube après plusieurs semaines durant lesquelles elle était demeurée invisible dans l’éclat du Soleil. Et Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel nocturne, était nommée Canicula, la petite chienne.

Cette réapparition, appelée « lever héliaque », coïncidant avec la période la plus chaude de l’année dans le bassin méditerranéen, on imaginait que la lumière intense de Sirius (qui vient du grec seirius, signifiant «brûlant», «ardent») venait s’ajouter à celle du Soleil, renforçant ainsi la chaleur déjà accablante des journées estivales. On sait aujourd'hui qu'il n'en est rien, mais la canicule est restée dans la langue, sans que la plupart des gens ne sachent l'origine du nom. Ironie de l'époque : j'ai mené cette recherche le 26 juin, un jour de canicule. Le réchauffement climatique a donc déplacé largement les dates de la fournaise...

Autre incipit, celui du roman de Jean-Paul Goux, cité dans l'article :

Je suis Alexis Chauvel, pauvre d'esprit, comme ils disent, depuis plus de quarante ans gardien de l’Épine, comme nous disions, gardien de Chenecé ou gardien de l'Abbaye, comme je préfère dire, comme je me le dis à moi-même, puisque ici nous sommes dans l'ancienne abbaye de Chenecé, maisons de Prémontrés, achetée en grande partie ruinée par notre ancêtre Chéronnet à la liquidation des biens nationaux et depuis lors appelée l’Épine sous prétexte, selon ce qu'ils disent, qu'elle est posée sur une sorte d'île en forme de fuseau, aux falaises coupées net, comme surgie d'un bloc à vingt mètres au-dessus des vagues moutonnantes des prés et des bois. (p. 9) 

Le manuscrit que nous lisons (je reprends là le texte de l'article de 2012) a été déposé par le narrateur dans un tiroir de la sacristie de Chenecé, mais il préfère dire l'armoire, pièce quasi secrète où, dès l'enfance, il aimait à se retirer pour échapper à l'agitation de la famille envahissant les lieux à chaque période de vacances. Pour qualifier ce qu'il faisait dans ce lieu clos, oublié des autres, il avait forgé deux termes, armoirer et nébuler, dont le second avait peu à peu absorbé les acceptions du premier : "On pourrait dire qu'armoirer et nébuler c'était ne rien faire, ne penser à rien, dans un espace et dans un temps où il n'arrivait rien, je crois tout au contraire que j'y faisais l'épreuve du temps puisque précisément rien n'arrivait mais qu'il advenait cependant quelque chose, un état, une manière d'être qui s'installait, s'imposait, une profonde passivité à laquelle il m'était impossible de ne pas accoler le mot d'heureuse, une envahissante passivité heureuse" (Je souligne)

Je suis frappé par cette idée qui affleure ici de l'épreuve du temps. Et je songe aussi au dernier film de Naomi Kawase vu à cette même période, L'illusion de Yakushima. Pour résumer, Corry (Vicky Krieps), infirmière coordinatrice de transplantation cardiaque pédiatrique, est envoyée dans un hôpital au Japon pour améliorer le fonctionnement d’un service de transplantations où les greffes d’organes sont encore largement un sujet tabou. Corry se bat au quotidien pour réussir la greffe d’un jeune patient d’une douzaine d’années, et vit avec Jin, un photographe qu'elle a rencontré sur l’île de Yakushima à l’extrême sud du Japon. Un jour Jin disparaîtdevenant un johatsu, une de ces nombreuses personnes qui, au Japon, choisissent de s'effacer, sans laisser de trace ni d’explication.

 

J'ai lu ensuite nombre de critiques, bonnes, mauvaises ou mitigées, mais n'en ai pas trouvé une qui s'attarde sur le titre même. Qui fait référence à un moment très précis du film, où Jin reproche à Corry de vivre obsédée par le temps, par son agenda. A son avis, elle se fait une fausse idée du temps, le concevoir comme linéaire est une illusion (et ce serait là, dans mon souvenir - mais il faudrait que je revoie le film -, l'illusion même de Yakushima) : le temps serait à l'intérieur de soi. Quelque chose de la notion de l'univers-bloc s'esquissait à cet instant.

Les trois autres articles méritent aussi notre attention. Ce sera pour la prochaine fois. 

 

jeudi 31 août 2017

# 208/313 - Canicule

En cette veille de rentrée professionnelle, me voici un peu indécis quant à la direction à emprunter pour les prochains billets. Je suis allé ces derniers temps au fil de l'eau, laissant le flux des coïncidences commander la rédaction de tel ou tel article. Et puis soudain, avec le dernier -"Synchronicity"- me voici en panne. Ce qui n'est pas surprenant : j'ai souvent observé que les périodes à forte fréquence de synchronicités justement s'achevaient souvent abruptement. Tout d'un coup, plus rien à relever. Silence radio. Calme plat. Ce qui n'est pas vraiment un problème pour Alluvions dans la mesure où j'ai pas mal d'embryons de chroniques en réserve.


Parmi celles-ci, une séquence que j'ai intitulée Carpe diem. Qui commence par une évocation des "journées plurielles" de Ronsard par Jean Starobinski, à travers une étude de 1987 reprise dans le volume Quarto intitulé "La beauté du monde". J'avais travaillé là-dessus au mois de juin, et il me souvient maintenant que c'était au moment de la canicule précoce. D'ailleurs, j'avais envoyé à un ami qui fêtait son anniversaire le 21 juin quelques vers du poète, empruntés au recueil "Les Quatre Saisons de Ronsard" (Poésie/Gallimard, 1985) :
Joyeux anniversaire Antoine ! né avec l'été, à toi ces quelques vers de Ronsard :
"L’estincelante Canicule ,
Qui ard, qui cuist, qui boust, qui brule,
L’esté nous darde de la haut.
Et le souleil qui se promeine
Par les braz du Cancre, rameine
Ces mois tant pourboullis du chaut".
Le même Antoine me remercia quelques jours plus tard en m'envoyant à son tour quelques vers d'Horace (lequel est le créateur du fameux Carpe diem, faut-il le préciser, mais Antoine n'était absolument pas au courant de ma recherche d'alors), ajoutant que "Pensant au cycle des saisons, ce sont les premiers vers qui me soient venus à l’esprit lorsque j’ai vu ton petit mot." :

Ce qui donne en traduction :

J'avais même cru un instant qu'il s'agissait du passage du Carpe diem, car il surgit aussi d'une Ode XI, mais elle est au livre I, tandis que l'Ode citée par Antoine est au livre II.
Tu ne quaesieris (scire nefas) quem mihi, quem tibi
finem di dederint, Leuconoe, nec Babylonios
temptaris numeros. Vt melius quicquid erit pati !
Seu pluris hiemes seu tribuit Iuppiter ultimam,
quae nunc oppositis debilitat pumicibus mare
Tyrrhenum, sapias, uina liques et spatio breui
spem longam reseces. Dum loquimur, fugerit inuida
aetas : carpe diem, quam minimum credula postero.
Dont voici la traduction par Danielle Carles, sur son site Fonsbandusiae :
N’essaye pas de savoir - c’est une chose interdite - pour moi, pour toi,
le temps que les dieux nous ont donné, Leuconoé. Ne sonde pas
les horoscopes babyloniens. Quoi qu’il arrive, tout en sera meilleur !
Que Jupiter nous donne encore de très nombreux hivers, que celui-ci soit le dernier,
 
qui, en ce moment même, fait se briser les vagues de la mer Tyrrhénienne
sur les rochers usés, toi, pleine de sagesse, fais couler du vin et abrège l’attente
trop longue pour un instant si court. Le temps de parler, et la vie jalouse
sera enfuie. Prends le jour qui s’offre, ne fais pas crédit à demain.
Carpe diem, traduit ici par "Prends le jour qui s'offre", signifie littéralement "Cueille le jour" - ce que je trouve beaucoup plus poétique.

Il se trouve que ce jour où j'écris est aussi presque caniculaire. Et, ma foi, c'est donc sur cette coïncidence climatique que j'aborde, rasséréné, cette nouvelle séquence.