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lundi 20 avril 2020

A l'avant-poste du désastre

J'ai plusieurs fois observé des synchronicités entre la publication d'un article et celle d'un autre post dans la colonne latérale que j'ai nommé Autre sentes, qui regroupe plusieurs sites ou blogs que j'aime fréquenter. C'est ce qui s'est passé par exemple pour La guerre des virus qui trouve un écho surprenant avec la chronique de Grégory Mion sur Stalker, consacré à Zéro K,  un livre de l'auteur américain Don DeLillo, paru en 2017 :
"Dans un style où la vaticination n’est jamais loin, le géant des lettres américaines, qui nous a régulièrement offert une place assise à l’avant-poste du désastre (que ce soit en interrogeant la finance, le terrorisme ou l’enfer politique), réfléchit là au «prolongement de la vie» et aux nouveaux «moyens de mourir» pour le dire avec le langage du philosophe Francis Bacon (2)."
A  l'avant-poste du désastre... Nous ne quittons donc pas le thème du désastre abordé  dans l'avant-dernier billet, avec Olender, Blanchot et Virilio. Zéro K désigne ici un programme qui tient son nom du zéro degré Kelvin, le zéro degré absolu, - 273, 5 degrés Celsius, à laquelle sont soumis les corps cryogénisés de riches transhumanistes en attente de la reviviscence promise, dans un bunker (salut Virilio) édifié dans un désert proche du Kirghizistan. Le richissime New-Yorkais Ross Lockart est à la tête du programme : amoureux de la jeune et belle archéologue Artis, atteinte d'une sclérose en plaques, il espère la retrouver dans le futur, au sortir de leur double confinement glacial. Le narrateur du roman, Jeffrey, le fils de Ross, reste à l'écart de cette tentation : bien qu'il soit "vraiment impressionné par le «rêve irrépressible» (p. 279) de cette science de l’immortalité, il n’est jamais la proie de ces prédateurs de la vie éternelle, sans doute conscient que le corps d’Artis baignant dans sa capsule (cf. p. 295) n’est rien d’autre que le drame du cerveau dans une cuve tel qu’il a été imaginé par le philosophe Hilary Putnam*. Dans le sillage de Jeffrey, on suppose par conséquent que les «techniques de dégénération de la vie sont ainsi en elles-mêmes le désastre qu’elles préparent, et les ravages matériels à venir sont intégralement inscrits dans les ravages spirituels déjà là […]»



Et la lumière qui sourdait de l'église bunkerisée de Nevers (cette localisation n'est-elle pas étonnante, quand on y pense, avec ce never(s) qui semble démentir la promesse d'éternité qu'est censé représenter tout édifice sacré catholique ?), on la retrouve dans la scène de clôture du roman, si l'on en croit Grégory Mion :
"Jeffrey observe un petit garçon étonné par l’insolite encastrement du soleil «entre deux rangées de gratte-ciel» new-yorkais (p. 297). Non seulement l’étonnement de l’enfant renvoie à l’une des vertus cardinales de la philosophie, mais cet émerveillement est aussi ornementé de borborygmes, de «grognements prélinguistiques» (p. 298), sorte de langage antédiluvien et agrammatical qui vient sauver l’humanité occidentale de son exaspérante catégorisation. L’enfant identifie peut-être dans le soleil couchant la lumière divine qui purifie, l’empreinte ineffaçable de Dieu entre les buildings éphémères, la ligne de fuite de l’innocence qui s’exprime spontanément à travers la parole asyntaxique du petit garçon**, lequel est non coupable de ne pas coucher la réalité sur un lit de Procuste. C’étaient possiblement les mots ou plutôt les sons que Jeffrey Lockhart n’a cessé de guetter sa vie durant : les mots avant les mots, les affects avant la logique indifférente des phrases, l’acoustique nue d’un monde qui ne serait pas encore pénétré par les conventions de langage – la plénitude organique en amont de la vacuité d’un siècle où les hommes, désormais, pourront payer pour gagner l’immortalité la plus désincarnée." [C'est moi qui souligne]
Au transhumanisme, cette petite vidéo de Jean Giono (entretien avec Claude Santelli, 1965) trouvée hier inopinément via un message FB de l'INA, répond merveilleusement. Le grand écrivain est le parfait antidote à ce virus de la pensée :


Vous pouvez écouter à partir de 10'30, pour être au coeur du sujet, lié aux petits bonheurs de la vie.

Cette résonance entre Stalker et Alluvions n'est pas la seule que j'ai pu enregistrer. Il y eut deux autres occurrences les jours précédents, que je vous détaillerai la prochaine fois. To be continued.


_______________________

* Wikipedia : "En philosophie, le cerveau dans une cuve (« brain in a vat » en anglais) est une expérience de pensée imaginée par Hilary Putnam en 1981 qui s'inscrit dans le cadre d'une position sceptique. C'est une forme modernisée de l'expérience du Dieu trompeur de René Descartes. Elle consiste à imaginer que notre cerveau est en fait placé dans une cuve et reçoit des stimuli envoyés par un ordinateur en lieu et place de ceux envoyés par notre corps. La question centrale est alors de savoir si ce cerveau a raison de croire ce qu'il croit.
Des films comme eXistenZ, la série Matrix ou Passé virtuel (inspiré de Simulacron 3) ont illustré au cinéma des cas très proches de cette expérience de pensée." 


En lisant cette notice, me revient la lecture  quelques heures plus tôt de la chronique de Martin Legros dans la lettre quotidienne de Philosophie magazine, Carnets de la drôle de guerre. 
L'auteur y raconte comment, atteint depuis six jours du Covid-19, et en proie à des maux de tête abominables, il tente un vieux remède roumain qui, par malheur, provoque un malaise, lui fait perdre  connaissance et s'ouvrir le crâne. Au réveil, il ne sait plus où il est, ni ce qu'est le Covid : "Les mots ne se fixaient plus aux choses. Comme le terme de “Covid”, ils flottaient dans une insignifiance abstraite. Les choses, elles, n’étaient plus à la place que leur conféraient les mots. Et j’avais le sentiment qu’il dépendait d’un effort intellectuel et volontaire de ma part pour qu’ils s’ajustent à nouveau et que le monde reprenne corps. En attendant, tout était informe. Quant à moi, j’en étais réduit à occuper ce pur point de contact instantané avec moi-même, privé de toute épaisseur temporelle.
Il rattache ensuite cette douloureuse expérience à l'expérience de pensée de Descartes, le célèbre cogito :
"Dans ses Méditations métaphysiques, après avoir enclenché l’entreprise du doute et remis en question l’existence de tout ce qui l’entoure, Descartes décrit l’expérience du “je pense”, du cogito, comme celle d’une chute – “comme si j’étais tombé inopinément dans un profond trou d’eau” – et d’un trouble physique – “je suis tellement troublé que je ne puis ni prendre pied dans le fond, ni remonter à la nage jusqu’à la surface”. Ayant perdu tout appui, ne pouvant plus tabler sur aucun souvenir, aucune croyance, aucune opinion pour s’assurer de l’existence du dehors, le sujet ne peut plus se rattacher qu’à sa propre pensée. “Elle seule ne peut être détachée de moi. Je suis, j’existe, moi ; cela est certain. Mais combien de temps ? Bien sûr, autant de temps que je pense ; car peut-être même pourrait-il se faire, si je n’avais plus aucune pensée, que, sur-le-champ ,tout entier, je cesserais d’être.”
Et il évoque ensuite ce Dieu trompeur rappelée par l'expérience du cerveau dans la cuve :
"Alors, bien sûr, l’expérience de Descartes est le produit d’une décision, celle d’un sujet souverain qui doute de tout, forge la fiction d’un Malin génie, rusé et trompeur, et trouve dans la résistance à cette hypothèse la certitude de sa propre existence. Tandis que c’est malgré moi que mon malin génie, le Covid, s’est emparé de mon cerveau et m’a privé de mon assise dans le monde. Je reste cependant convaincu que, l’espace d’un instant, j’ai rejoint Descartes et fait, pour la première fois de ma vie, l’expérience concrète, intérieure, abyssale de ce qu’il entendait par le cogito : soit, cette épreuve où tout – moi, le monde aussi bien que Dieu, s’il existe – ne reposait plus que sur la force de ma pensée. Et, comme Descartes, je me suis alors demandé : “Si je cessais de penser, cesserais-je sur le champ d’exister ?

** Ce petit garçon n'est pas sans me faire penser à Janmari***, le jeune autiste recueilli par Fernand Deligny, mutique, en amont du langage, et qui est au coeur du film Ce gamin-là. Autre synchronicité : j'ai vu hier soir le beau et riche documentaire de Richard Copans consacré à celui qu'il appelle le vagabond efficace (en écho au livre de Deligny, Les Vagabonds efficaces, 1947)


J'avais d'ailleurs noté ces mots de Deligny sur un extrait de Ce gamin-là, que l'on trouve reproduits dans le merveilleux volume des Oeuvres de Deligny édité par les éditions de l'Arachnéen :



*** (Note de note) : Le premier article de cette recherche autour du mot-clé Janmari sur ce site est De la baleine aux ronds de Janmari, qui s'ouvre sur une coïncidence spatiale entre l'illustration d'un autre billet et la mention d'un article de Stalker sur la colonne latérale.


Bon, j'arrête avec les notes de bas de page. Aujourd'hui, elles sont plus longues que le corps de l'article lui-même...

samedi 15 juillet 2017

# 168/313 - Mélange occidentalo-japonais

Après la rédaction de l'article précédent, j'ai replongé dans le livre de Kenzabûro Ôe (de fait, j'en avais interrompu la lecture le 13 juin à la page 206 - toujours la même tendance depuis des années à la lecture fragmentée, plurielle, qui comporte bien sûr avantages et inconvénients). Avec cette fois, l'ambition de le terminer dans la journée (les vacances sont bien faites pour ça, surtout lorsqu'il pleut comme aujourd'hui).

Et voici qu'à la page 255, j'ai la surprise d'un écho splendide à la coïncidence déjà relevée avec Descartes :
Le nom de votre personnage, Chôkô Kogito, a fait l'objet de beaucoup de commentaires. Un nom pouvant paraître vieillot, porteur d'une certaine rigueur morale, semble-t-il...

Il est comme un second premier rôle, proche de moi. J'ai écrit le nom de Chôkô en jouant sur les idéogrammes de mon propre nom Ôe, "grande rivière", qui peut se lire aussi Chôkô. C'est donc un nom qui peut convenir pour mon pseudo-nyme. Dans le roman j'écris que c'est le grand-père, qui a appris des choses sur les mœurs américaines grâce à John Manjiro [1927-1998, premier Japonais à s'être rendu aux États-Unis] et entendu plus ou moins parler de Descartes, qui a choisi le nom de Cogito et puis, à l'instar de ma région de naissance où propriétaires terriens et commerçants ont étudié le confucianisme de l'école d'Itô Jinsai qui utilise le terme de Kogi pour dire "le droit chemin ancien", le Cogito de Descartes se retrouve associé avec le Kogi d'Itô dans ce nom de Kogito : il s'agit donc de l'étrange résultat d'un mélange occidentalo-japonais. Au cours de l'écriture du roman, j'ai ainsi ajouté des fioritures par rapport à l'origine de ce nom, mais au départ je l'ai choisi parce que la sonorité Kogito me plaisait. [...]
Il est vrai que depuis ma jeunesse j'aime la phrase de Descartes, "Cogito ergo sum". La traduction japonaise qui en a été faite est plutôt bonne, mais au fond le sens n'est pas "parce que l'homme pense il est un être à part" ou "c'est parce que j'existe que je pense" : se poser la question est-ce que j'existe ou pas, c'est inutile, ce n'est pas un autre qui pense, c'est moi qui pense, donc je suis. Cette définition m'a été expliquée par un professeur français et elle m'a beaucoup plu."
Voilà. C'était une belle prise faite, comme aux échecs, en passant. Je retourne au livre alors que le soleil revient après la pluie.


vendredi 14 juillet 2017

# 167/313 - Le jeu de la synchronie


Je ne serai pas resté cartésien très longtemps. Voici déjà que le démon de l'analogie, le facteur de coïncidences, l'Attracteur étrange me tirent par le bras pour que je rende compte d'une synchronicité, phénomène bien peu cartésien, ou du moins éminemment suspect à qui se revendique du cartésianisme. Que celui-ci m'excuse et me passe cette fantaisie.

Voyons l'affaire : début juin, je relis donc cet essai sur Descartes par Denis Moreau, Dans le milieu d'une forêt, que j'avais découvert en 2012 mais jamais terminé (non par désintérêt, mais emporté alors sur d'autres lectures qui m'avaient sans doute, à tort ou à raison, parues plus urgentes ). En même temps, je trouve à Noz des Entretiens de l'écrivain japonais Kenzaburô Ôe avec Ozaki Mariko (Philippe Picquier, 2014). Je n'ai jamais lu un livre de Kenzaburô Oe, mais j'ai vu des émissions, lu des articles, appris sa lutte contre le nucléaire, bref j'ai envie de le mieux connaître, c'est l'occasion ou jamais avec ce livre où il fait une sorte de bilan de cinquante ans de vie intellectuelle intense.


Tout commence vraiment avec le chapitre 3, intitulé Le jeu du siècle et le jeu de la synchronie, et une section particulière de ce chapitre introduit par l'intertitre suivant : 1960 et la lutte contre le traité de sécurité. Ozaki Mariko commence ainsi :

"Cette "forêt montagnarde", c'est-à-dire ce lieu qui est à la fois votre village, la nation, une petite part de l'univers, apparaît pour la première fois dans vos romans en 1967, dans Le jeu du siècle (Man'en gannen no futtôboru, "Le football de la première année de l'ère Ma'nen"), i me semble. Derrière un titre qui peut paraître enjoué se cache l'expression d'une profonde préoccupation des jeunes de l'époque, à savoir la généralisation de l'opposition au Traité de sécurité et la question de la sortie de cette situation, sujet qui sous-tend l'ensemble du roman.[...]"

Manifestations contre le Traité de Coopération Mutuelle et de Sécurité (1960)
Mes antennes frétillent immédiatement avec ces phrases mêlant la forêt avec ces deux années 1960 et 1967, respectivement année de ma naissance et année-phare de mon projet actuel. Ôe répond que le roman était fondé sur un aller-retour de cent ans, d'une émeute de 1860 jusqu'à l'entraînement de football d'une équipe de jeunes en guise de préparation des manifestations de l'année 1960, événement social dont il confesse que ce fut l'expérience la plus marquante de sa jeunesse. Pour la relater il crée deux personnages, une "paire brisée", les deux frères Mitsu et Taka, l'un agissant, l'autre ne faisant que lire et réfléchir.
"Quand la lutte contre le Traité de sécurité est terminée, le jeune frère Taka crée un groupe qui fait des excuses aux citoyens et il part aux États-Unis puis il retourne chez son frère  Tokyo et ils décident de retourner dans leur village montagnard natal. Mitsu et sa femme prennent un bus qui traverse la forêt et retournent au village. Personnellement, c'est à ce moment que pour la première fois j'ai consciemment regardé cette forêt différemment. En même temps que les deux personnages se découvrent dans la forêt, moi aussi, j'ai le sentiment d'avoir alors découvert la forêt qui est en moi." (p. 104)
 A ces propos, son interlocutrice s'interroge : "S'agit-il du chapitre intitulé "La puissance de la forêt" ? "Au milieu de la forêt le bus s'arrête de façon inattendue, comme s'il s'agissait d'une panne. [...] Nous sommes entourés comme par un mur d'arbres à feuilles persistantes sombres et au-dessus de nos têtes, à l'endroit où nous sommes arrêtés sur la route qui traverse la forêt, on voit un mince filet de ciel d'hiver. " [C'est moi qui souligne]

On peut la penser de prime abord très superficielle cette connexion que je réalise entre Descartes et l'écrivain japonais, mais il faut y regarder de plus près. Tout d'abord, c'était la seconde fois que le philosophe se voyait confronté à cet ailleurs idéologique et culturel qu'est le Japon (la première fois, c'était avec Augustin Berque). Ensuite, il faut bien voir que ce qui est en cause ici et là c'est le poids de la décision. On a vu que la métaphore de la forêt chez Descartes cherche à fonder la seconde maxime qui consiste à déterminer son chemin et à s'y tenir, alors que Kenzabûro Ôe traduit par sa fratrie le déchirement entre les options diverses et contradictoires qui agitent le cœur des hommes : agir ou réfléchir,  combattre ou se mettre en retrait, s'engager ou rester un simple témoin.

Lui-même emploie le même mot, déchirement, pour qualifier sa vie entre son village natal et la grande ville qu'est Tokyo : "Tout en étant à Tokyo, j'écris  propos de la forêt. Et quand je retourne dans la forêt, je me mets à réfléchir à un voyage dans un pays étranger... Et cela au fond correspond à ma vie réelle."

Cet aller-retour entre deux lieux qui travaille l'écriture de Ôe, Ozaki Mariko l'envisage comme une force, une force de vacillation. Et ce mot est en français dans le texte.

jeudi 13 juillet 2017

# 166/313 - Labore et constantia

"— Je crois que nous sommes ensorcelés, dit Germain en s’arrêtant : car ces bois ne sont pas assez grands pour qu’on s’y perde, à moins d’être ivre, et il y a deux heures au moins que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n’a qu’une idée en tête, c’est de s’en retourner à la maison, et c’est elle qui me fait tromper. Si nous voulons nous en aller chez nous, nous n’avons qu’à la laisser faire. Mais quand nous sommes peut-être à deux pas de l’endroit où nous devons coucher, il faudrait être fou pour y renoncer et recommencer une si longue route. Cependant, je ne sais plus que faire. Je ne vois ni ciel ni terre et je crains que cet enfant-là ne prenne la fièvre si nous restons dans ce damné brouillard, ou qu’il ne soit écrasé par notre poids si le cheval vient à s’abattre en avant."
George Sand, La Mare au diable, ch. VII

Le problème posé par Descartes est éminemment pratique : comment aller droit dans une forêt et ne pas tourner en rond comme les personnages de La Mare au diable de George Sand ? On peut croire, écrit Denis Moreau, "qu'il suffit de choisir une direction, c'est-à-dire, depuis un point de départ, de viser un arbre devant soi, de se lancer dans la direction ainsi aperçue, et la suivre. Or procéder ainsi ne permet pas d'aller droit. Partant d'un arbre A en visant un arbre B, je peux en effet avancer jusqu'à ce dernier. Mais une fois arrivé à l'arbre B, que se passe-t-il ? Je vois des arbres partout autour de moi : devant, je ne dispose plus d'un point de repère qui me permettrait de conserver ma direction initiale ; derrière, je ne peux identifier mon point de départ, puisque rien ne me permet de distinguer l'arbre dont je suis parti de ceux qui l'entourent. "

Alors quelle est la solution ?  Elle est simple, et porte un nom bien connu de nous : l'alignement. Deux arbres ne suffisent pas à se donner une direction fiable : depuis un point de départ A, il faut viser au moins deux autres arbres dans le même alignement. "Une fois arrivé à B, explique Denis Moreau, je dois, avant de continuer à avancer, viser un nouvel arbre E, situé dans l'alignement de C et de D. [...] si, une fois arrivé à chacun des arbres qui ponctue mon parcours, je réitère l'opération de visée de trois arbres (ou plus) en prenant garde d'ajouter à chaque étape un nouvel arbre situé dans le même alignement, je pourrai aller droit et conserver la direction initialement choisie."

N'oublions pas maintenant qu'il s'agit pour Descartes d'une comparaison, à l'appui de sa seconde maxime. Que signifie-t-elle ? Le voyageur qui se contente d'une première direction est comme celui qui, dans la vie, s'en tient à une décision initiale :
"L'expérience apprend qu'il y a là beaucoup de naïveté et de présomptueuse confiance, et que ce type de décision ponctuelle est peu suivi d'effet : le temps mine la décision, les bonnes résolutions s'étiolent et il apparaît vite que la volonté initiale n'était que velléitaire. [...] La comparaison du voyageur égaré ne figure donc pas une unique "grande" décision prise une fois pour toutes, mais une patiente réitération de choix modestes dont aucun n'est, considéré isolément, plus décisif qu'un autre, mais dont l'accumulation permet d'aller droit, c'est-à-dire d'inscrire la décision dans la durée. Cette seconde maxime invite à se défier de la grandiloquence stérile des décisions spectaculaires et convie à parier sur l'efficacité des menus choix, patients, têtus, dont la répétition, l'accumulation permettent à la décision de se dire toujours au présent." (p.68-69)
 J'y vois une application personnelle : la décision d'écrire sur Alluvions un article par jour tout au long de l'année 2017 fut une stimulante décision initiale, mais tenir l'engagement, alors que personne ne vous y a obligé, et que le contrat est juste passé vis-à-vis de soi-même, est loin d'être simple. Le doute, les soucis inévitables du quotidien, l'absence de retours, les périodes d'éloignement de l'outil informatique qu'il faut anticiper, bref, nombre d'obstacles se sont dressés et continueront de se dresser sur le chemin. J'ai aujourd'hui dépassé le milieu du gué et abordé le second versant de l'année, mais je sais que c'est parfois par le silence imposé à ses propres réticences et tentations d'abandon que l'entreprise perdure, sans plus de garantie sur sa valeur (ce n'est parce que l'on s'obstine que le résultat en acquière plus de légitimité). Et je suis volontiers Denis Moreau quand il conclut que "Descartes ou un cartésien pourraient donc faire leur sans hésitation la devise de l'imprimeur renaissant Christophe Plantin : labore et constantia, "par le travail [sur soi] et par la constance."

Voilà au moins un point sur lequel je puis me dire cartésien.

Logotype. Au Compas d'Or. Labore et Constantia.



mercredi 12 juillet 2017

# 165/313 - Dans le milieu d'une forêt

Persévérant dans la méditation sur les alignements, je vais évoquer aujourd'hui celui dont la démarche est a priori la plus opposée à celle que je développe ici, rêveuse et divagante, irrationnelle sans doute aussi pour certains. Je veux parler de Descartes, que nous avons par ailleurs récemment croisé - article #135 - grâce à Augustin Berque. Voici le passage en question :
"La Touraine est la région de France où se parle le français le plus pur, dit-on. Vous la visitez pour voir. Là, au coin d'un bois, vestige de la Gaule chevelue, vous rencontrez un homme qui vous dit : "Je m'appelle René Descartes". Pour peu que vous soyez native speaker de la même langue, vous savez que cet homme a dit aussi, mais dans d'autres circonstances, "Je pense donc je suis".
Descartes rencontré dans un bois, l'image est insolite. Mais peut-être pas tant que ça : il se trouve que la philosophe Denis Moreau a écrit un bel ouvrage sur le philosophe qui s'intitule Dans le milieu d'une forêt, Essai sur Descartes et le sens de la vie.

De fait (je ne m'en souvenais plus, c'est une recherche dans le blog sur Descartes qui a fait resurgir l'article), j'ai déjà chroniqué ce livre en octobre 2012. J'y citais l'extrait que Denis Moreau plaçait au coeur de son analyse :

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées: imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils le désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.
        Discours de la Méthode, troisième partie, seconde maxime. [C'est moi qui souligne]
 
Cette deuxième maxime compare le philosophe à un voyageur égaré en forêt. Il n'est pas fréquent, note Denis Moreau, que Descartes use d'une comparaison si développée. L'abondance de détails laisse penser qu'elle a été "soigneusement choisie et travaillée, ce qui invite à la décrypter attentivement.
C'est ce que je me propose de faire dès la prochaine chronique, dans le sillage éclairé de Denis Moreau.

jeudi 4 octobre 2012

marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté

Descartes m'ennuyait, son cogito me laissait presque indifférent, je n'avais jamais vu en lui un philosophe susceptible de me remuer l'âme, et ce que je connaissais de lui ne m'avait pas donné envie d'en lire plus. C'était bien injuste car, de fait, je n'avais rien lu. Il a fallu la rencontre d'un livre avec ce titre qui m'a tout de suite accroché : Dans le milieu d'une forêt. Sous-titré, Essai sur Descartes et le sens de la vie.


Qu'est-ce que Descartes avait à voir avec le milieu d'une forêt ? Avec la recherche du sens de la vie ? La philosophie en terminale m'avait tellement déçu, précisément parce que j'y cherchais confusément, à dix-sept ans, quelques réponses sur le sens de la vie et qu'aucune ne me fut donnée. J'avais abandonné la voie scientifique, à l'époque le fameux bac C , pour pouvoir mieux me consacrer à cette discipline de pensée, et puis insensiblement tout s'était racorni, dilué dans l'étude de textes et de thèmes qui ne me paraissaient pas aller à l'essentiel, qui ne m'aidaient en rien à choisir le chemin à suivre.
J'étais sans doute trop exigeant, trop radical comme on l'est souvent à cet âge-là. Trop peu subtil aussi pour ne pas voir ce qu'il y avait de fort et de percutant dans ce qui nous était proposé à la réflexion. Notre professeur n'a pas allumé la lumière dans nos têtes, dans la mienne en tout cas. J'ai assez vite cherché d'autres voies, particulièrement dans la littérature.
Le livre de Denis Moreau effectue comme une réparation.

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées: imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils le désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.
        Discours de la Méthode, troisième partie, seconde maxime.

C'est ce passage cité en exergue que Denis Moreau développe tout au long de son étude.

Ciel sur la route d'Ambrault