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mardi 4 juin 2024

A la fin tout devient poésie

 Le Métier de vivre, le second article où j'ai évoqué L'immense solitude de Frédéric Pajak, le 15 décembre 2022, s'articulait autour d'un petit livre de Sophie Nauleau, S'il en est encore temps (Actes Sud). En le relisant, je m'avise qu'il est directement en rapport avec Les Désarçonnés, de Pascal Quignard, qui avait lui-même resurgi avec le Matthieu de Denis Guénoun : "Sophie Nauleau raconte dès l'ouverture de l'ouvrage comment elle fut désarçonnée par une petite jument baie, et blessée sérieusement à la cheville gauche. Un accident qui raviva le souvenir d'anciens traumas qu'elle croyait oubliés : "Ainsi ma cheville esquintée avait-elle quelques révélations à me faire, après m'avoir tant supportée. Rendue au seul métier de vivre, que Pavese immortalisa dans son journal avant de se donner la mort dans une chambre d'hôtel du Piémont italien, à l'été 1950, à quarante-et-un ans seulement, je restais sur mes gardes." Pavese bien sûr au coeur du livre de Pajak, au même titre que Nietzsche.

J'écrivais un peu plus loin : "Je m'avise maintenant que l'âge de la mort de Nietzsche, 44 ans*, est au principe de l'essai de Sophie Nauleau. Il s'ouvre en effet sur cette citation de Jules Renard, tiré de son Journal à la date du 22 février 1908 : "Quarante-quatre ans, c'est l'âge où l'on commence à ne plus pouvoir espérer vivre le double." Et elle enfonce le clou au tout début de son premier chapitre : "Demain j'aurai quarante-quatre ans. Ce n'est pas un âge. A quarante-cinq ans seulement, il faut réfléchir ; quarante-quatre, c'est une année sur le velours. Aimant les chiffres en miroir, depuis ma discrète contribution de 1977 au sursaut de la natalité française, je jubilais à la lecture de cette réflexion de Jules Renard, notée en février 1908, à la veille de son anniversaire." (p. 9)

Et j'enchaînais ainsi : "1908 est l'année de naissance de Pavese (né un 9 septembre). Celle aussi de Claude Lévi-Strauss, à Bruxelles (28 novembre), mais lui s'éteindra centenaire, en 2009. 44 ans, c'est encore un âge qui joue un rôle très important dans La neige, le livre que j'ai écrit autour de la mort de ma petite soeur Marie, qui avait eu 44 ans le 7 janvier 2015, le jour de l'attentat à Charlie-Hebdo."

Or, ressortant l'autre jour le livre de Pajak, je notai qu'il avait été acheté à Arcanes le 7 janvier 2000. Marie avait alors exactement 29 ans. Le même jour je finissais la lecture du dernier opus de Christian Bobin, Le muguet rouge. L'un de ses derniers fragments évoque Novalis : "J'avançais dans l'air du parc comme une loutre** dans l'eau, les ailes du ciel, caressant mes tempes, me faisaient un casque gaulois comme celui jadis sur le paquet de Gauloises bleues. Et je pensais à lui, Novalis." Et un peu plus loin : "Novalis s'est occupé pendant sa vie brève des mathématiques, des cristaux, de la poésie. Il cherchait une pensée qui n'ait pas l'arrogance coutumière des pensées. La mort de sa jeune fiancée perça la source de cette pensée. [...] Il meurt à vingt-neuf ans, après avoir demandé qu'on lui joue un air de piano, on ne sait lequel." (p. 69)


J'avais bien évidemment noté cet écho, mais il en était comme de la catachrèse, une seule résonance n'eût pas suffi à déclencher l'écriture d'un billet. Il n'en fallait pas moins de deux autres. Et c'est ce qui se passa : hier, 3 juin 2024, sonnait le centenaire de la mort de Franz Kafka. Lisant la notice critique de Nathalie Crom sur Télérama, à propos de la parution du troisième tome de la biographie de Kafka par Reiner Stach, j'épinglai ces lignes :

"Bien qu’il en ait eu un temps le désir, Kafka (1883-1924) n’a pas écrit d’autobiographie. Quelques ébauches laconiques, des annotations éparses, son extraordinaire Journal et la Lettre au père (1919) en font office. À cette dernière, Reiner Stach puise notamment, pour reconstituer les années de jeunesse de l’écrivain, dans le troisième et ultime volume de cette époustouflante biographie – parue en Allemagne entre 2002 et 2014, dans un désordre chronologique tout sauf fortuit, le choix de commencer par les années 1910-1915 (Kafka, tome 1 : Le temps des décisions, qui vient de paraître en poche) se justifiant par le fait que ce sont les mieux documentées de sa vie, celles aussi où se produisit, écrit Stach, « l’éruption sans égale dans la littérature mondiale » que constitua l’écriture du Verdict. Ce fut au cours de la nuit du 22 au 23 septembre 1912 – cette nuit au seuil de l’automne où, à l’âge de 29 ans, Kafka devint Kafka." (C'est moi qui souligne)


 Enfin je lus ce matin ce post d'André Markowicz sur Facebook :

"Une pause avec Pouchkine,
pour son anniversaire

Aujourd’hui, – juste pour cette fois, – je ne voudrais pas ajouter de mots aux mots et rédiger une nouvelle chronique. Je fais une pause, ici (et ici seulement) de quarante-huit heures.
Pour mon Dictionnaire, je regarde souvent « Le Soleil d’Alexandre ». Relire les textes, comme ça, après bientôt quinze ans et plus, me rappelle le travail que ç’aura été, ce livre, – qui reprenait et les élargissant toutes les traductions des romantiques russes que j’avais faites dans ma vie. 

Et donc, voilà. Je reprends un poème très court, que Pouchkine a écrit pour son anniversaire de 1828 (29 ans). Cet anniversaire, c’est le 6 juin (oui, je suis en avance, mais, quoique ça ne se fasse pas du tout, de fêter un anniversaire en avance, ce n’est pas trop grave)..

Don aveugle, don stérile,
Vie, pourquoi m’es-tu donnée,
Toi qu’une puissance hostile
Au supplice a condamnée ? 
Quel dessein que je redoute
M’a fait naître du néant,
M’a rongé l’esprit de doute,
Brûlé de passion le sang ? 
J’erre ainsi sans but au monde,
Sans pensée et sans amour,
Dans l’ennui poignant où gronde
L’uniforme bruit des jours. " (C'est moi qui souligne)

Peut être une représentation artistique de La Sagrada Familia et gratte-ciel

Franz Kafka (3 juillet 1883 - 3 juin 1924) par François Schuiten (via Benoit Peeters)

__________________

* Je m'avise aussi maintenant qu'il y a là une erreur grossière (qui ne m'avait jamais été signalée...). Nietzsche n'est bien entendu pas mort à 44 ans (ou alors il faut parler de mort psychique). Né en 1844, il décède en 1900, à 55 ans. 44 ans est l'âge où il perd la raison. De Nietzsche, il fut encore question cet après-midi,  où, continuant la lecture de Geoff Dyer, je tombai sur ce passage : "Le 15 octobre 1888, jour de son quarante-quatrième anniversaire, Nietzsche se lança avec fougue dans la rédaction de ce livre [Ecce Homo] retraçant "comment l'on devient ce que l'on est" et l'acheva en trois semaines ; il fut publié de manière posthume, par sa soeur, en 1908." (p. 324)

** Et lisant ces lignes le 27 mai, je ne pouvais pas ne pas penser au petit Matisse, tué tout près de chez moi. En hommage, les commerçants de la ville affichèrent des photos de loutre dans leurs vitrines, son père, Christophe Marchais, patron du restaurant Jeu 2 Goûts, ayant appelé sur Facebook à changer sa photo de profil pour y mettre une image de loutre ; un clin d'œil à son fils qu'il surnommait "ma grosse loutre".

Le 9 mai, j'avais écrit le post suivant sur Facebook :

"Saint-Denis, un nom, un quartier maintenant lié à un drame terrible, la mort d'un enfant. Un quartier qu'on n'a jamais qualifié à ma connaissance de zone sensible, et où l'horreur a surgi comme un orage dantesque au cœur d'un été.
Saint-Denis c'est aussi un cimetière, que je traverse régulièrement. Comme un exercice spirituel. Memento mori. A celui qui s'attarde un peu, des étrangetés apparaissent.
Il y a 99 ans très exactement mourait donc Michel Loesch, un jeune homme de 25 ans, dans le Pas-de-Calais. Le nom de la commune où il rencontre la mort résonne avec son propre nom : Loos-Liévin.
Au-dessus du texte en lettres dorées, qu'un presque siècle de pluie et de gel n'a pas ternies, un médaillon donnait figure au soldat.
A l'inverse du texte, il n'en reste presque rien. Piqueté, blanchi, l'émail ne laisse plus voir qu'un fantôme. Seul le cheveu, sagement divisé par une raie sommitale, a gardé le noir originel."

Peut être une image de texte qui dit ’ባዩርድሮያናት LNASAPER BECESET A LA MÉMOIRE DE NOTRE FRÈRE MICHEL LOESCH SERGENT AU ១០ D' D'INFE TUÉ A L' ENNEMI LE 9 MAI 1915 Loos OS-LIÉVIN P. DE AGÉ DE 25 ANS REGRETS A C.’

Aucune description de photo disponible.

jeudi 15 décembre 2022

Le Métier de vivre

Courrier de rappel de la médiathèque, livres en retard, une habitude. En général, je ne traîne pas, j'évite la suspension (redoutable) de cinq jours, cette fois-ci je rends les quatre livres que j'avais empruntés, y compris La pensée sauvage de Claude Lévi-Strauss, à peine commencé, que j'avais fait remonter de l'abysse des magasins. Tant pis, j'y reviendrai (voeu pieux peut-être). Je devrai m'abstenir d'emprunter à nouveau mais la poésie me fait de l'oeil avec, tout d'abord, un petit volume de Sophie Nauleau, chez Actes Sud, S'il en est encore temps. De la même auteure, par ailleurs directrice artistique du Printemps des poètes, j'avais aimé Espère en ton courage, paru en 2020. Dans ce nouvel opus, il est question de l'éphémère, dont elle écrit qu'il "est stupéfiant qu'il faille passer par la voie du poème pour découvrir que l'éphémère, dont on ne cesse de regretter la brièveté, est en fait le plus vieil insecte ailé de la création. Comme si les mots gardaient en réserve, par-delà l'oubli des millions d'années, tant de secrets à raviver." Mais j'emporte aussi Provisoires, de Christophe Manon (Nous, 2022), un vrai recueil de poèmes.


Ces deux livres, je les parcours en parallèle, comme je fais le plus souvent, passant de l'un à l'autre, les entrelaçant, jusqu'à ce que, soudain, un motif identique apparaisse. Je m'exprime mal, on pourrait croire que je recherchais cette conjonction, non, elle s'est imposée d'elle-même, je ne l'attendais pas. Sophie Nauleau raconte dès l'ouverture de l'ouvrage comment elle fut désarçonnée par une petite jument baie, et blessée sérieusement à la cheville gauche. Un accident qui raviva le souvenir d'anciens traumas qu'elle croyait oubliés : "Ainsi ma cheville esquintée avait-elle quelques révélations à me faire, après m'avoir tant supportée. Rendue au seul métier de vivre, que Pavese immortalisa dans son journal avant de se donner la mort dans une chambre d'hôtel du Piémont italien, à l'été 1950, à quarante-et-un ans seulement, je restais sur mes gardes."

Or, page 21, quelques instants plus tard, je lis ces vers de Christophe Manon : 

Humble et noble est le métier
de vivre sans avarice
dans la splendeur du jour
limpide et ses arômes concrets (...)

Cesare Pavese n'est pas nommément cité, mais Manon n'ignore pas bien sûr l'origine de l'expression qu'il choisit. Le Métier de vivre (Il mestiere di vivere) est donc ce journal que Pavese tint d'octobre 1935 jusqu'à sa mort. Il est compris dans le gros volume de ses Oeuvres, paru en Quarto/Gallimard, édition établie et présentée par Martin Rueff en 2008, et qui me fut offert à Lyon, à la Croix-Rousse, ai-je même noté, la même année pour mon anniversaire. Un volume que je n'ai fait qu'effleurer, un de ces livres qu'on se promet toujours de lire et quinze ans plus tard on en est toujours au même point. Mais alors qu'est-ce qui avait attisé ma curiosité pour Pavese ? Eh bien, un autre livre, un livre dessiné, celui de Frédéric Pajak, L'immense solitude, sous-titré avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese, orphelins sous le ciel de Turin, paru aux Puf en octobre 1999, acheté à Arcanes le 7 janvier 2000.


Ce livre m'a profondément marqué à l'époque, et de façon durable, la preuve en est que j'y consacre un article en octobre 2017. Les coïncidences entre les destins qui y sont racontés s'apparentent à celles qui ne cessent d'apparaître dans l'oeuvre de Sebald. Je citais l'extrait critique suivant :

"Cinquième édition, revue et largement augmentée, de ce livre devenu introuvable par lequel Frédéric Pajak avait fait connaître en 1999 un genre nouveau : le récit biographique et autobiographique écrit et dessiné. À première vue, Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese n’ont rien en commun. Et pourtant : tous deux sont orphelins de père, tous deux ont grandi dans un entourage exclusivement féminin, tous deux n’ont jamais su se faire aimer d’une femme, tous deux ont eu une vie brève, solitaire et émouvante. Et puis, tous deux ont été inspirés par une ville, Turin, et son atmosphère terriblement « psychique ».
C’est à Turin que Nietzsche perd la raison : il a 44 ans. Et c’est à Turin que Pavese se suicide dans une chambre d’hôtel : il a 42 ans. Le philosophe allemand meurt le 25 août 1900, l’écrivain piémontais un demi-siècle plus tard, à un jour près, le 26 août 1950. En cherchant des rapprochements entre ces deux artistes, ces deux « jusqu’au-boutistes de la mélancolie », l’auteur se glisse dans leur drame, dans les blessures inguérissables de leur enfance. Il fait revivre les événements tragiques qui les ont conduits l’un à la folie, l’autre au suicide.
Ce livre est d’abord une rêverie, une suite de détours et de coïncidences. Les murs de Turin y transpirent. Ils parlent. Il fallait au moins trois cent cinquante dessins pour faire entendre leurs voix. « Ce livre n’est pas une biographie, ni deux biographies, et encore moins une autobiographie. Ce n’est pas un livre d’histoire, ni d’histoires, ce n’est pas un livre de géographie, ce n’est pas un roman et ce n’est pas une bande dessinée. » C’est l’un des maîtres-livres de Frédéric Pajak." (Je souligne)

Je m'avise maintenant que l'âge de la mort de Nietzsche, 44 ans, est au principe de l'essai de Sophie Nauleau. Il s'ouvre en effet sur cette citation de Jules Renard, tiré de son Journal à la date du 22 février 1908 : "Quarante-quatre ans, c'est l'âge où l'on commence à ne plus pouvoir espérer vivre le double." Et elle enfonce le clou au tout début de son premier chapitre : "Demain j'aurai quarante-quatre ans. Ce n'est pas un âge. A quarante-cinq ans seulement, il faut réfléchir ; quarante-quatre, c'est une année sur le velours. Aimant les chiffres en miroir, depuis ma discrète contribution de 1977 au sursaut de la natalité française, je jubilais à la lecture de cette réflexion de Jules Renard, notée en février 1908, à la veille de son anniversaire." (p. 9)


1908 est l'année de naissance de Pavese (né un 9 septembre). Celle aussi de Claude Lévi-Strauss, à Bruxelles (28 novembre), mais lui s'éteindra centenaire, en 2009. 44 ans, c'est encore un âge qui joue un rôle très important dans La neige, le livre que j'ai écrit autour de la mort de ma petite soeur Marie, qui avait eu 44 ans le 7 janvier 2015, le jour de l'attentat à Charlie-Hebdo.


En regard de ce dessin, page 264, Frédéric Pajak écrit : 
"Ni les droites, ni les gauches, et ni non plus les centres, ne s'y retrouvent : Nietzsche est insaisissable. Il n'appartient à personne. Quel est le secret de cette liberté si décourageante : ses contradictions, battues au feu de la philologie ? sa rage cachottière d'enfant théologique ? son air des hauteurs, comme il aime à le dire ? ...
Et quoi encore ?
Une chose est sûre : il est mort jeune. Son cerveau s'est obscurci à l'âge de quarante-quatre ans. C'est un jeune homme qui parle.
Et qui parle vraiment une langue juvénile, ouverte, fulgurante.
Une langue du geste.
Mais parle-t-il vraiment - et s'il chantait, ou bien dansait ?
Il ressemble au peintre américain Jackson Pollock.
Deux gestuels."

mercredi 7 octobre 2020

L'autre moitié du songe m'appartient

" Au fond le seul courage qui nous soit demandé est de faire face à l'étrange, au merveilleux, à l'inexplicable que nous sommes."

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

Ces mots de Rilke, je les ai retrouvés dans Espère en ton courage, le petit essai que Sophie Nauleau a consacré au courage, thème du dernier Printemps des poètes, dont elle est la directrice artistique. Peut-être ne l'aurait-je point remarqué, à la médiathèque où je l'ai emprunté mardi dernier, si elle n'avait écrit la préface de La parole qui me porte, recueil des oeuvres poétiques de Paul Valet, belle découverte du 23 mai dernier (à la veille de sa mort, le 8 février 1987, on lui montra le premier exemplaire de Vertiges qui venait d'être imprimé : Il dit simplement : "C'est bien". Ai-je encore besoin de répéter le magnétisme qui m'attache à ce mot de vertige ?). Paul Valet était le pseudonyme de Georges Schwartz, Russe exilé qui perdit les siens dans les chambres à gaz d'Auschwitz, prit le maquis en Auvergne et mena le mouvement Libération. Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ? écrivait-il magnifiquement.

L'affiche de cette 22ème édition du Printemps des poètes reprend une huile sur toile de plus de deux mètres de haut, datée du 30 novembre 1967, donnée par Pierre et Colette Soulages au musée de Rodez.

"Si j'ai tant voulu pour emblème du Courage ce grand format-là, explique Sophie Nauleau, c'est qu'il y avait tant de force et d'éclat dans ces contours qu'Anna Gavalda me montra sur l'écran de son téléphone, au retour du musée de Rodez comme par enchantement, alors que je lui confiais mon immense espoir d'un Soulages. Tandis que le soleil de mai cognait sur le jardin du Centre culturel irlandais , éblouissant nos tendres détresses de la mi-semaine."

Et, revenant à la ligne, d'ajouter : "Or je crois obstinément à ce genre de synchronicités."

Elle poursuit en notant que Soulages est né à la veille de Noël, puis que ce fut la première chose qu'elle apprit d'Alicia Galienne : sa mort à vingt ans le matin du 24 décembre 1990, d'une maladie du sang qui avait déjà emporté son frère Eric. "Lorsque son cousin Guillaume me parla d'elle, je n'avais pas encore entrouvert Le Livre noir polycopié, vieux de trente ans, dans lequel elle avoue à l'été de ses dix-huit ans : Il est des fois où je voudrais boire la douleur dans tes yeux."

Alicia Gallienne en 1990, dans l’objectif de son dernier amour, le photographe Alvaro Canovas.

On sait l'importance de la couleur noire dans l'art de Pierre Soulages, on sait peut-être moins que cela n'a pas toujours été. Lui-même raconte comment cela s'est passé, par exemple dans cet entretien avec Patrick Vauday, en décembre 2002, La lumière comme matière :

"J’étais un jour en train de peindre et je me morfondais devant ce que j’étais en train de faire. Je l’ai souvent raconté. Ça se passait en 79, je devais poursuivre probablement un tableau comme je pensais en avoir réussi quelques uns, je me désolais, cependant je continuais à travailler ; après plusieurs heures de travail là- dessus, je me suis arrêté, pensant d’ailleurs qu’il y avait quelque chose qui se produisait qui était beaucoup plus fort que mes intentions puisque, malgré l’idée que j’avais de rater un tableau, je continuais. J’étais fatigué, épuisé même, je suis allé dormir quelques instants et je suis retourné voir ce que je faisais, et c’est à ce moment-là que je me suis aperçu que je faisais une autre peinture, une peinture où le noir n’était plus noir. Il était noir aussi, mais je faisais une peinture où la réflexion de la lumière sur des états de surface était la chose qui comptait le plus. Et c’est pourquoi je l’ai d’abord appelée « noir lumière » avant d’avoir l’idée d’inventer le terme « outrenoir » qui la désigne à présent. Par là, je n’entends pas simplement l’effet optique produit mais aussi et surtout le champ mental que ça ouvre pour celui qui regarde." [C'est moi qui souligne]
Pierre Soulages, Peinture 293 x 324 cm, 26 octobre 1994

Etonnantes résonances entre le vieux peintre maintenant centenaire et la jeune poétesse fauchée en pleine jeunesse : Sophie Nauleau déclare que ses poèmes ont le noir vivant pour révélateur : "La couleur du non-dit, c'est le noir : la seule couleur infinie (donc ce n'est pas seulement une couleur, donc c'est déjà plus qu'une couleur), la seule que je porte en moi pour toujours car elle me ressemble." Plus loin, elle écrit que "De Dominante noire" jusqu'à son ultime poème intitulé "L'adieu perdu", le noir est absolu comme pour développer des photographies." 

Cette prêtresse du noir est enterrée dans une tombe toute blanche au cimetière du Montparnasse. Non loin de là, le cénotaphe de Baudelaire, poète admiré, auteur de ces lignes (Le désir de peindre, Le Spleen de Paris), qui l'auraient si bien décrite :

"Elle est belle, et plus que belle; elle est surprenante. En elle le noir abonde : et tout ce qu'elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l'éclair : c'est une explosion dans les ténèbres.

Je la comparerais à un soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur."

Alicia Gallienne © Alvaro Canovas

Et Sophie Nauleau de finir ainsi cette section de son livre, en évoquant les oiseaux noirs de Pascal Quignard, dont nous croisâmes le vol furtif il n'y a pas si longtemps...

"Une photographie de celle que je n'ai pas connue me regarde droit dans les yeux, magnétique et déterminée. Ses cheveux coupés court pour toute armure. Un courage que rien ne couronne tourne dans ma tête, comme le corbeau ou la chouette effraie de "Le rive dans le noir" de Pascal Quignard. Et je sais que cette phrase quignardienne ne me laissera pas en paix tant que je ne tiendrai pas entre mes mains, publiés dans la plus prestigieuse des collections, les poèmes de survie d'Alicia."

Et c'est ainsi que fut publié L'autre moitié du songe m'appartient, le 6 février 2020, dans la collection blanche de Gallimard.