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vendredi 26 juin 2026

Lorsque l'enfant était enfant

« Le centre du monde s’appelle le Central : c’est à cette place que je m’installe, une place en corbeille, au deuxième rang derrière la petite rambarde de fer forgé marquant la frontière avec le parquet, dans cette salle aujourd’hui disparue. J’y ai vécu, et continue peut-être d’y vivre, l’imagination n’en étant pas morte, les moments les plus heureux de mon enfance, de mon adolescence aussi. » 

Ces ligne sont l'incipit du second livre emprunté à la médiathèque le 16 avril : Au cinéma Central, de Fabrice Gabriel dans l'excellente collection Traits et Portraits au Mercure de France (2026).

Le Central, à l'origine une petite église protestante, transformée à partir de 1898 en salle de théâtre puis de cinéma, avant de fermer dans les années 80. Dans cette modeste petite ville de Lorraine, que l'auteur ne nomme pas, et désigne par S. (Sarreguemines, ai-je pu lire quelque part), il y avait trois salles de cinéma, le Central donc, l’Éden, et une petite salle paroissiale sans nom avec des sièges en bois "qui faisaient vraiment très mal aux fesses". Sans doute chaque amoureux du cinéma a-t-il des souvenirs semblables, les lieux portent des noms différents mais la nostalgie est la même. A Aigurande, je me souviens encore de la première fois où nous allâmes, mon frère et moi, au cinéma Moderne (qui existe encore, c'est presque miraculeux, dans un village de 1500 habitants), tenu à l'époque par les parents de mon ami Bruno dit Gato. C'est notre copain Thierry, notre voisin, qui nous avait traînés là, il avait été invité, je crois bien, mais lui seul. Nous étions là, sans argent, un peu honteux, comme deux resquilleurs pas bien malins. Les parents avaient été gentils, nous étions restés pour le film : Les Clowns de Fellini. Je crois que nous n'avions pas trop aimé, c'était bien éloigné des Bario qui nous faisaient tordre de rire dans La Piste aux étoiles à la télévision.

 


J'ai lu ce livre d'une traite, comme on regarde un bon film, justement, qu'il n'est pas question d'interrompre pour faire autre chose. "Le récit ressemble, écrit Norbert Czarnypar bien des aspects à une flânerie dans l’art cinématographique, non comme industrie du divertissement mais comme moyen d’accéder à une vérité, à un savoir. Le visible est l’invisible, il est ce que l’on suggère ou cache, il est dans l’ellipse."

Plus loin, le même écrit encore : "Le jeune homme est amoureux des actrices qu’il voit à l’écran. L’une d’elle, Isabelle Weingarten, apparaît dans le film sans doute le plus célèbre des années 1970, le plus flaubertien pour qui avait alors vingt ans : « Je ne savais rien à cette époque du personnage de Gilberte dans La Maman et la Putain, d’ailleurs je ne connaissais pas Proust, j’apprenais seulement à comprendre, lentement, le pouvoir des constellations : des lumières qui se répondent, les unes les autres, et dont les liens, de hasard ou d’évidence, autorisent parfois les livres. Simplement ces liens sauvent la vie, et la sauvent souvent, presque chaque jour en vérité, quand revient la tentation du pistolet ». 

Le pistolet, c'est celui avec lequel Jean Eustache se suicide, c'est aussi le revolver du grand-père Jean, un Smith et Wesson avec lequel il braqua un jour une banque : "On conclut à un coup de folie sans importance, la mauvaise blague d'un homme fatigué, qui semblait d'ailleurs ne se souvenir de rien (et puis l'arme n'était pas chargée, nous n'étions pas dans un western)." Grand-père qu'on retrouva nu, noyé dans une petite rivière, ses vêtements soigneusement pliés sur la berge, chemise américaine et cravate texane. Que s'était-il vraiment passé ? se demande Gabriel : "J'y pense toujours comme à un film de Nicholas Ray... sur la rive gauche, nous étions en Allemagne. Le ciel au-dessus est à tout le monde, disait parfois mon grand-père."

Juste à côté de cette page 136, où trône le calibre 38 de Smith et Wesson, Fabrice Gabriel enchaîne par ces mots :

"Le ciel au-dessus de Berlin" : Der Himmel über Berlin, tel est le titre original du film de Wim Wenders baptisé en français Les Ailes du désir. Ses premiers mots, autant  que ses premières images, me firent pleurer d'émotion,  quand je le revis après mon départ de l'Allemagne, "Als das Kind Kind war... (lorsque l'enfant était enfant)" : c'était un poème de Peter Handke, souvenir de Goethe, lu pas Bruno Ganz, qui donnerait aussi ses paroles à une chanson de Van Morrison."


Et, lisant ces lignes, je me rappelai soudain que j'avais lu un extrait du même poème dans un autre livre très récemment. Je ne savais plus lequel, c'est la récurrence là qui me frappait. Revisionnant l'extrait ci-dessus sur You Tube, le souvenir revint aussitôt. Il s'agissait de Par monts et par vaux, de l'ethnologue Martin de la Soudière, petit abécédaire des paysages (Anamosa, 2026). Un petit livre délicieux par un auteur disparu en 2026, dont j'avais adoré  Arpenter le paysage.


C'est à l'entrée "ruisseau" qu'il citait deux strophes du poème de Peter Handke :

Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il souhaitait que le ruisseau soit une rivière
Et la rivière, un fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout avait une âme pour son âme
Et toutes les âmes en lui n'en faisaient qu'une.

 

A la suite de ce poème, Martin de la Soudière rapporte deux souvenirs personnels, avant d'évoquer un "ultime ruisseau" qui servira, dit-il, à fermer le dossier : 

Un ruisseau créé de toutes pièces, celui-là, bordé de ciment : la "rivière enchantée". Située dans le bois de Boulogne à Paris, au sein du Jardin d'acclimatation, c'est l'une de ses "attractions" majeures. Elle consiste en un ruisseau bien canalisé qui serpente en boucle. Elle fait naviguer de petits bateaux à fond plat de couleurs distinctes qui voguent - un grand mot ! - lentement, et sur lesquels on embarque, très vite perdus et désorientés de méandre en méandre par les arbres, arbustes et fleurs qui en garnissent les rives. Quand on n'a que 10 ans : un dépaysement assuré, un véritable enchantement." (p. 147)

Or, immédiatement, cette évocation m'en rappela une autre, dans Barq, un article du 1er février 2024. J'y recensai plusieurs manifestations du motif de la barque. Finissant ainsi :

Mais la rencontre la plus étonnante fut celle qui eut lieu un peu plus tôt le même jour, dans la maison-atelier de Nunki Bartt. Nous y étions passés car il voulait y récupérer son exemplaire des Emigrants, de W.G. Sebald, qui se joue en ce moment à l'Odéon, adapté et mis en scène par Krystian Lupa. De son  riche rayon de littérature germanique, il me sortit alors l'essai sur Peter Handke écrit par l'un de ses traducteurs, G.-A. Arthur Goldschmidt, paru dans la collection Les Contemporains, au Seuil (1988). Dans l'iconographie du livre, page 139, il y avait cette photographie, prise en 1974, de Peter Handke avec sa fille, dans une barque du Jardin d'acclimatation. 

 


 



jeudi 3 octobre 2024

Les graines du figuier sauvage

François-Henri Désérable traverse donc l'Iran fin 2022 alors que fait rage la répression du régime contre les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa Amini. Quarante jours de Téhéran jusqu'au Baloutchistan et au Kurdistan, d'où il est sommé de quitter le pays dans les trois jours. Récit que j'ai lu d'une traite, et dont rend bien compte Norbert Czarny dans un article pour En attendant Nadeau. Il y souligne cette notion de courage qui s'impose à la découverte des anecdotes qui émaillent l'ouvrage. Courage de l'auteur entreprenant ce voyage, formellement déconseillé par le ministère des Affaires étrangères (mais Désérable est déjà dans l'avion quand il reçoit cet avertissement), courage qu'il relativise ("mes réserves en la matière sont assez limitées") et il n'hésite pas à raconter comment il en a manqué quand Niloofar, une jeune Iranienne qu'il accompagnait dans les rues à Téhéran a soudain crié Marg bar dictator ! - "Mort au dictateur !". Stupéfait par son audace, il s'est tu et a fait un pas de côté : "La rue était presque vide, il n'y avait que deux hommes un peu plus loin devant la porte d'un immeuble, pourtant j'ai pris peur. J'ai eu peur que ces deux hommes ne soient des agents du régime, ou que des agents du régime n'arrivent en trombe sur leur moto, peur de me faire tabasser, et de me faire arrêter, et de finir en prison, et d'y rester pour longtemps. Cela n'a duré qu'un instant, je en suis même pas sûr que Niloofar s'en soit aperçue, mais moi, cette petite lâcheté, cette démission du courage m'a fait honte, oui, j'ai éprouvé de la honte à m'être écarté de cette fille à côté de qui un instant plus tôt je marchais, avec qui je parlais, et qui, de la manière la plus éclatante, venait de me démontrer ce que c'était vraiment, en avoir. " (p. 45-46) Dont acte, mais c'est aussi du courage de sa part de raconter cette histoire où il n'a pas le beau rôle.

Et c'est avec une autre jeune femme courageuse qu'il conclut son livre, Firouzeh, qu'il rencontre à Ispahan où elle fait des études d'ingénieur, en bossant aussi quarante heures par semaine dans une auberge de jeunesse. Elle lui avait confié non sa peur de la mort mais celle de la prison, et elle s'y préparait en apprenant des poèmes, des dizaines, des centaines de poèmes qu'elle apprenait par cœur au cas où. "Allez savoir pourquoi, écrit Norbert Czarny, on songe aux prisonniers et déportés sous le stalinisme ; on pense à Akhmatova écrivant Requiem ou à ceux qui apprenaient par cœur les poèmes de Mandelstam pour au moins sauver cette beauté." Et François-Henri Désérable termine ainsi de façon bouleversante : "Si un jour elle se faisait arrêter, on aurait beau l'enfermer, l'entasser dans une cellule avec des dizaines d'autres ou la mettre à l'isolement, on aurait beau la priver de nourriture et de sommeil, l'injurier, la tabasser, la violer, il y a une chose, une petite chose qui constituait la part irréductible de son être et que rien ni personne, ni la peur ni les mollahs, ni les gardiens ne pourraient jamais lui ôter : les poèmes qu'elle connaissait par cœur et qu'elle se réciterait, en attendant la mort ou peut-être, enfin, la liberté." (p. 172-173)

Autres femmes de courage, celles du film Les graines du figuier sauvage, de Mohammad Rasoulof, que j'ai vu la semaine dernière. Un quasi huis clos qui se déroule au moment des manifestations contre le régime, et qui fut tourné dans la clandestinité la plus grande. 

Mohammad Rasoulof : Je ne peux pas expliquer comment, mais nous avons réussi à contourner le système de censure. Le gouvernement ne peut pas tout contrôler. En intimidant et en effrayant les gens, ils essaient de donner l’impression qu’ils maîtrisent tout, mais cette méthode est une grenade assourdissante dont seul le bruit peut vous effrayer. Et finalement, le courage de mon équipe a été la force motrice qui nous a permis de terminer ce film. Le choix des acteurs a été compliqué. Nous ne pouvions pas procéder à un casting large, car cela implique d’informer de nombreuses personnes, et la nouvelle d’un film en train de se préparer se répandrait peu à peu... Nous avons donc contacté les personnes une à une. Nous devions deviner qui, en plus de ses capacités artistiques, aurait la volonté et le courage de jouer dans un tel film. Il est délicat de savoir qui approcher, et cela demande beaucoup de confiance de toutes parts. (Dossier de presse)

"Pendant longtemps, raconte Mohammad Rasoulof, j’ai vécu sur une île au sud de l’Iran. Sur cette île, il y a quelques vieux figuiers sauvages dont le nom scientifique est « ficus religiosa ». Le cycle de vie de cet arbre m’a inspiré. Ses graines, contenues dans des déjections d’oiseau, chutent sur d’autres arbres. Elles germent dans les interstices des branches et les racines naissantes poussent vers le sol. De nouvelles branches surgissent et enlacent le tronc de l’arbre hôte jusqu’à l’étrangler. Le figuier sauvage se dresse enfin, libéré de son socle."


mercredi 29 juin 2022

Médoc et Gévaudan

En Charente, à Confolens, où j'ai séjourné cinq jours récemment, j'ai acheté à la Maison de la Presse le Folio 2 euros du Voyage avec un âne dans les Cévennes de Robert Louis Stevenson, un classique que j'avais toujours négligé de lire jusque là. Un récit passionnant, surprenant (Modestine, l'ânesse, est rudement traitée dans les premiers temps du voyage, à tel point que certaines éditions avaient censuré certains passages), très différent selon les parties : les douze jours du voyage, du dimanche 22 septembre  au jeudi 3 octobre 1878, ne se déroulent pas exclusivement dans les Cévennes, comme le titre semble le proclamer, en effet la moitié a lieu dans le Velay et le Gévaudan. Pays que Stevenson regarde d'un oeil sévère, que ce soient les paysages ou les habitants. Moqué par des petites filles, il en vient à écrire ironiquement que grandit sa sympathie pour la Bête du Gévaudan... C'est l'arrivée dans le pays camisard, chez les Cévenols protestants avec qui il se sent plus en affinité, lui l'Ecossais élevé dans la rude éthique presbytérienne, qui enchante alors sa prose. Modestine vilipendée devient l'amie, qu'il finit par pleurer quand il est contraint de la revendre.

Dessin de 1765 envoyé à la Cour représentant l'animal féroce qui ravage le Gévaudan depuis 1764. Archives départementales de l'Hérault C 44-2

De la Bête, Stevenson écrit encore : « C'était, en effet, le pays de la toujours mémorable Bête, le Napoléon Bonaparte des loups. Quelle destinée que la sienne ! Elle vécut dix mois à quartier libre dans le Gévaudan et le Vivarais, dévorant femmes et enfants et « bergerettes célèbres pour leur beauté » […] si tous les loups avaient pu ressembler à ce loup-ci, ils eussent changé l'histoire de l'humanité »

Je n'en avais pas fini avec le Gévaudan. Je retrouvai mention du pays dans l'essai d'une maîtresse de conférences en littérature française, Anouchka Vasak, qui vient de faire paraître 1797 Pour une histoire météore, aux éditions Anamosa. Cette année-là, Napoléon Bonaparte (suivons donc le fil stevensonien) est élu à l'Institut, section des Arts mécaniques. C'est aussi l'entrée en scène de celui qu'on appellera Victor de l'Aveyron, "l'enfant sauvage". "L'histoire de l'enfant de l'Aveyron, déclare Anouchka Vasak, se situe aux marges de deux moments. Celui, en son extrémité, de sa relégation dans la case "idiot" dans les premières années de l'Empire. Et celui de l'origine, c'est-à-dire de sa découverte : là, l'enfant sauvage  se démarque d'une autre altérité, radicale et mystérieuse, celle de la Bête du Gévaudan, dont le territoire se trouve être géographiquement  frontalier de l'Aveyron." (p. 34)

Je n'entre pas plus dans le détail de cette confrontation, qui donne lieu à de stimulantes analyses mais qui dépasseraient de loin mon propos. 

Le Gévaudan s'invita une troisième fois avec le livre de l'ethnologue Martin de La Soudière, Arpenter le paysage, poètes, géographes et montagnards. Acheté à Paris, je l'avais commencé peu après notre retour, et juste après la lecture de Vasak, j'avais enchaîné avec lui : je tombai précisément sur la page 144, où l'auteur raconte qu'il assista au début des années 60 à la projection du film Les Inconnus de la terre, du cinéaste italien Mario Ruspoli. Il en sortit "ému, troublé, presque bouleversé. A tel point que beaucoup plus tard, je devins coauteur d'un film sur ce documentaire et même écrivis un livre sur notre tournage ! Quoiqu'il ne s'y attarde pas outre mesure, mais scandant néanmoins le récit comme un leitmotiv, dramatisant les ambiances, le cinéaste italien  situe très exactement la géographie de toutes les scènes et toutes ses rencontres avec les paysans : l'Aubrac, les Grands Causses, la Margeride, les Cévennes. En voix off, solennellement, le film débute ainsi :

Cratères, causses, cavernes : la Lozère. Le plus réussi des pays désolés, admirable en carte postale comme tous les enfers refroidis. Une terre sèche. La pluie ne reste pas. Elle rejoint aussitôt une éponge de calcaire. Le refuge des légendes et des anciennes terreurs. La Bête du Gévaudan a disparu, mais son ombre erre encore, sous l'écorce."


Martin de la Soudière exprime alors sa prédilection pour ce paysage d'adoption qui est le Massif central, terme inventé et proposé par le géologue Ours-Armand Petit-Dufrénoy, qui finit par prévaloir sur une autre dénomination : Plateau central, qu'on pouvait encore lire dans un manuel scolaire des années 1950. "Massif et "central" : ces deux qualificatifs, écrit-il, ont de quoi intriguer. Ils disent la résistance d'une zone tout entière, mais c'est justement parce qu'elle nous résiste qu'elle attire et donne envie d'y pénétrer. C'est là, en zoomant un peu, qu'un territoire plus restreint semblait fait pour moi, presque m'attendre : la Margeride. Entre Saint-Flour, Le Puy et Mende. Elle se situe en Haute-Lozère (85000 habitants), préfecture Mende (12000), autrement dit l'ancienne petite province du Gévaudan, ce "plateau solitaire" (disait mon manuel, classe de troisième, 1962), dont "le nom même éveille aussitôt dans l'esprit l'idée de hauts plateaux incultes, hantés par les loups, battus par les tempêtes et souvent revêtus de neige", écrivait déjà Elisée reclus en 1885. Vidal de la Blache lui emboîtant le pas à la fin du XIXe siècle : "Un des déserts de la France." Comment résister ?... Nous y voilà, entre peur et fascination adolescentes, la fameuse Bête joua chez moi un rôle majeur."

Avant de poursuivre, attardons-nous un  instant sur le film de Ruspoli. Une note indique que le film, sorti en 1961, avait été produit par Argos Films. Or, Argos était la société d'Anatole Dauman, producteur aussi de Chris Marker, Alain Resnais, Andreï Tarkovski... Bref, un homme essentiel pour le cinéma du XXe siècle, que j'ai cité ici à plusieurs reprises. Dans le livre de Jacques Gerber qui lui est consacré, plusieurs pages évoquent Mario Rispoli, descendant d'une famille princière italienne qui remontait au XIVe siècle. L'un "des rares Ruspoli qui ait jamais travaillé", était-il dit dans le texte. Au générique des Inconnus de la terre on trouve le docteur François Tosquelles, qui dirigeait l'asile de Saint-Alban, près de Marvejols, le premier hôpital psychiatrique ouvert. Ruspoli y tourna en 1962 Regard sur la folie, qui obtint la même année le prix du film expérimental et d'avant-garde au festival de Bergame. Jean-Paul Sartre, à l'issue d'une représentation privée, déclara : "Le film de Mario Ruspoli n'est pas un documentaire. il nous invite par d'admirables images à faire la première fois l'expérience de la maladie mentale ; par tout ce qu'elle a de si proche et de si lointain, elle nous fait comprendre à la fois que les hommes ne sont pas de sous, mais que les fous sont des hommes."*



Ceci peut faire écho également à la réflexion d'Anouchka Vasak sur la psychiatrie, examinée depuis le cas de Victor de l'Aveyron.

En même temps que cet essai, j'avais emprunté à la médiathèque le roman de Jean-Jacques Schuhl, Apparitions (Gallimard, 2022). Je n'avais jamais lu encore Schuhl, et ce court roman ne laissa sur ma faim. C'est en lisant une critique sur le site d'En attendant Nadeau, que je découvris en passant que Le Dilettante publiait une recension des chroniques qu'Eric Holder tint dans le Matricule des Anges, entre 1996 et 2012. Or, je venais juste d'écrire un article sur La Baïne, un roman de 2007. Norbert Czarny rappelle que "ses romans parus au Seuil se déroulent dans le Médoc qu’avait élu l’écrivain, après avoir longtemps vécu dans « l’East End », à Thiercelieux, tout près de Montmirail. "


Nous ne sommes pas loin des paysans du Gévaudan. Czarny précise très justement que "dans ses romans, les travailleurs manuels ont la part belle. De même dans les chroniques, parfois des nouvelles en réduction [...] On se retrouve après le labeur, on partage. Le Médoc tel qu’il le vit est moins fermé qu’on le croyait de prime abord : « dans cette région, nous aimons beaucoup parler et faire connaissance. Si l’on se fie à la langue, cette dernière s’apparente bientôt au surf et procure la même ivresse ». Il l’écrit aussi dans De loin on dirait une île, guide de la région, façon Holder." Il fait allusion aussi à "un méchant débat sur les « moins-que-rien », dont on trouvera l’histoire ici dans « Lo(s)er »." C'est en cliquant sur cette chronique de janvier 2003, disponible sur le site du Matricule, que j'ai eu comme un vertige : le Gévaudan s'invitait une nouvelle fois dans la ronde, dès les premières lignes :

Retour du 48, deux mois, sur les chemins quasiment chaque jour. Du nord (la Margeride) au sud (les Cévennes), d’ouest (Haut Allier, Chassezac) en est (l’Aubrac, les Causses). On hésite à appeler cette région Le Gévaudan, une notion imparfaite, réductrice, et il conviendra de préférer à ce mot de « région », celui de « pays », un pays forclos comme peu d’autres dans son découpage administratif. Nul n’en a mieux parlé, à ma connaissance, que Renaud Camus, dans Le Département de la Lozère. L’ouvrage, quoique publié en 1996, chez P.O.L, semble en voie d’épuisement. Le distributeur fait dire qu’il a disparu. On ne le possède ni à Marvejols, ni à Mende (la « Capitale »)."
Précisons, s'il en était besoin, que Renaud Camus n'était pas encore en 1996 le propagandiste du Grand Remplacement. Un peu plus loin, Holder écrivait encore :
"Il semble qu’il faille une qualité de rêverie particulière pour cheminer longtemps en dessous des puechs, sur des plos et des rons, pour vouloir éprouver le vent sur les steppes hachurées par les graminées, rompues de blocs mégalithiques, entre les troncs des conifères qui descendent la Margeride, pour vouloir restituer ça. Renaud Camus, donc, mais j’ai découvert dans un ouvrage trop aidé par des instances certains textes de Bon, de Michon, de Bergounioux. Gil Jouanard se cache là-dedans. De Bergounioux, il faut encore recopier ceci, qui est on ne peut plus tiré au cordeau : « On souffre, en haut, d’un excès de lucidité. On voit. Rien, ou presque, ne vient atténuer la perception immédiate qu’on a de notre condition. Le monde sensible, réduit à sa plus simple expression, est immédiatement intelligible. Il n’y a pas loin à chercher derrière les apparences. Le Causse nous livre sans douceur ni détours l’essence de notre être : un instant passé dans la lumière qu’attestera, peut-être, une cendre impalpable dont s’amusent les vents ».
Vents du plateau, si bien montrés par la caméra de Ruspoli. Qu'on pourrait se plaire à comparer aux vents du Médoc, au noroît, ce vent de plein ouest qui souffle depuis le Nouveau-Brunswick. 
Il se trouve aussi que le Médoc affleure dans le livre que j'ai achevé avant-hier, La chambre noire de Logwood, de cet autre écrivain que j'estime fort, Jean-Paul Kauffmann. Récit de son voyage sur l'île de Sainte-Hélène, à la découverte du domaine où Napoléon Bonaparte , le revoilà aussi celui-ci, se délita lentement jusqu'à la mort. Il nous suffira pour l'heure de lire l'incipit du premier chapitre :
"Il m'arrive de traverser Sainte-Hélène. Je ne m'y suis jamais arrêté. C'est un pays vide, hébété dans sa solitude. Les maisons sont posées sur l'herbe, comme en Afrique. D'improbables commerces, une église fermée, un carrefour désertique. A chaque passage, l'endroit m'apparaît un peu plus abandonné et mélancolique. Pourtant je trouve à cette sévérité un peu morne un air de grandeur. Majesté sans apprêt, ni sans fondement, je le sais. Sainte-Hélène, petit village sans pittoresque au milieu de la forêt girondine. Mais la sonorité emphatique et lugubre du nom m'en impose chaque fois que j'aperçois la pancarte à l'entrée.
     C'est à mon Sainte-Hélène médocain que je pense en ce matin de novembre."

A ce récit nous reviendrons. Kauffmann n'est-il pas venu à Châteauroux sur les traces du fidèle général Bertrand, qui accompagna l'Empereur dans sa réclusion, et dont la statue s'érige place Sainte-Hélène ?



__________________

* Sur le film, on pourra lire avec profit l'étude de Mireille Berton : Regard sur la folie : poétique et politique de la folie et du cinéma, Décadrages, 2011.

Ajout du 30 juin : Ce matin, sur un fil d'actualité, je découvre une courte émission de France Culture sur la Bête du Gévaudan : "Des lustres avant Jack l'Eventreur et Landru, un serial killer redoutable dévasta la France non des villes, mais des campagnes : la Bête du Gévaudan." A cette date du 30 juin, car c'est le 30 juin 1764 qu'eut lieu la première attaque de la Bête du Gévaudan, sur une bergère de 14 ans. A lire, selon cette chronique, le livre de Jean-Marc Moriceau, La Bête du Gévaudan - Mythe et réalités, 1764-1767, Tallandier, 2021.



mardi 24 mai 2022

7.2 - La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer

"1er mai.

Il nous reste à repeindre le nom du phare, tracé en grosses lettres noires sur la tour. Elles ont un peu viré au gris au cours de l'hiver. J'ai fait le A, Martin le R, ce R dont il affirme, dans ses jours sombres, qu'il est de trop. Nous avons écrit ensemble le M. "

Jean-Pierre Abraham, Ar-Men, Le Tout sur le Tout, p. 153 (1ère édition, Seuil, 1967)

➔ Suite de 7 - Tempête à Helgoland (mais peut se lire indépendamment)

Helgoland (ou Heligoland), île allemande en mer du Nord, disposait d'un phare, construit en 1902 en remplacement d'un premier phare édifié par les Anglais en 1811. Peu après avoir lu le livre de Carlo RovelliHelgoland, Le sens de la mécanique quantique (Flammarion, 2021), j'avais déniché à Noz un beau livre de l'historien R.G. Grant, Phares du monde, Aventures humaines, gravures et plans, récits, paru en 2018 aux éditions Heredium, et j'avais été ravi d'y découvrir, une fois revenu à la maison, en page 144, le phare de cette fameuse île où Werner Heisenberg fit avancer de manière prodigieuse la mécanique quantique à l'été 1925.

L'élément le plus frappant de ce phare d'Helgoland, écrit Grant, "était l'usage innovant de la lumière électrique. La salle des feux comportait trois projecteurs composés de lampes à arc, assorties de réflecteurs paraboliques. Ces feux se tenaient sur une plateforme pivotante, alimentée par un moteur électrique, lui-même relié par câble à une centrale électrique." Il note ensuite que le phare fut détruit par les bombardements anglais pendant la Seconde Guerre mondiale.


Le 23 avril, j'achetai Vider les lieux, d'Olivier Rolin. Un écrivain que j'aime beaucoup, et d'ailleurs on croise de temps en temps son nom dans ces pages. Dans ce beau récit, Rolin raconte son déménagement douloureux, "une fin du monde au petit pied, disait Michel Leiris", de l'appartement de la rue de l'Odéon qu'il occupait depuis trente ans. Sommé donc de "vider les lieux", au moment où la pandémie l'astreint au confinement... il en profite pour raconter les histoires qui se cachent derrière chaque objet, souvenir, livre recueillis dans ce lieu à la déjà riche histoire, comme le rappelle Norbert Czarny, dans un bel article d'En attendant Nadeau : "Tom Paine, sympathisant de la révolution française, y a vécu. Il a échappé de peu à la guillotine sous la Terreur, sauvé par Thermidor. Il s’est fait peu d’amis dans le monde, pas plus aux États-Unis, son pays d’origine, qu’en France où Napoléon a peu apprécié d’être traité de charlatan, ou encore en Angleterre, pays dans lequel il a exercé mille métiers. Il reste « magnifiquement déplacé – la position la plus juste qu’on puisse tenir dans la société ». Olivier Rolin se définit lui aussi de cette façon."

Attardons-nous sur la fin de ce livre foisonnant, parfois poignant, et souvent drôle aussi, de par la capacité d'auto-dérision de l'auteur. Mais si j'insiste sur la fin, c'est parce que les résonances avec les thèmes qui me traversent actuellement y furent particulièrement nombreuses. Après l'état des lieux avec le "requin de l'immobilier" qui "se déplaça en personne, très aimable soudain, très désireux surtout de constater de visu que je foutais le camp pour de bon", Rolin procède le lendemain matin à une ultime inspection de la rue, quasi cérémonielle, mais, précise-t-il, "l'endroit où j'avais passé la moitié de ma vie méritait bien que je lui rende les honneurs (dont ce livre est le dernier)". Le nom de Sylvie Beach est le premier cité : au mois de mai 1921, la jeune américaine, qui sera célèbre pour avoir la première édité l'Ulysse de James Joyce en 1922, s'était installée au n°12, en face de la librairie d'Adrienne Monnier, son amie et amante. Joyce est l'un des fils rouges du livre. Dans l'entretien qui suit l'article de Czarny, Olivier Rolin dit de Joyce  que "c’est la liberté infinie des mots, des phrases, la littérature énergumène, c’est le grand carnaval, le grand jeu, la « liberté libre ». "



De cette plaque, Rolin dit qu'il pouvait l'apercevoir de chez lui en ouvrant la fenêtre droite, et à la condition de se pencher dangereusement au-dehors. "Ce fut le 2 février de cette année-là, jour des quarante ans de Joyce, que l'imprimeur livra les deux premiers exemplaires du livre, un pavé à couverture bleue de sept cent trente-deux pages pesant un kilo et demi." Sur l'autre rive, le côté Adrienne Monnier, il signale d'ailleurs qu'un exemplaire original de la traduction d'Ulysse trônait seul dans une vitrine de la librairie Amélie Sourget : "J'entrai demander le prix : sept mille cinq cent euros. L'un des cent premiers exemplaires numérotés sur vélin d'Arches. Pas pour moi."

Plus loin, il signale un magasin de tapis baptisé "L'Ourartien", "dont le nom énigmatique me fut l'occasion d'apprendre que le royaume d'Ourarou ou Urartu s'étendait entre le neuvième et le sixième siècle avant notre ère, sur les hauts plateaux arméniens aux alentours du lac Van." A ce moment-là, je suis saisi, parce que ce lac Van, que je ne connaissais absolument pas hier encore, avait été cité dans le film Arménie 1900, de Jacques Kébadian, vu le matin même à l'Apollo, dans le cadre du festival Hayastan (Arménie en Berry). Je me souvenais encore très bien de ce zoom de la caméra sur la carte de Turquie. Je vois que le film est disponible sur You Tube :


Le commentaire rapporte un proverbe qui disait que Van dans ce monde est le paradis dans l'autre. A 6 :42, je retrouve le lac Van :



Revenons au texte de Rolin : "Sa fin est entourée de mystère. Il fallut attendre les années trente du vingtième siècle pour que des archéologues soviétiques le fassent émerger de l'oubli où il était tombé depuis deux mille ans. Il est étrange que j'aie quant à moi attendu le dernier matin de mon séjour rue de l'Odéon pour m"interroger sur le sens de ce mot qui commence comme Oural et Ouranos et finit comme martien ou mozartien. Cela fait longtemps pourtant que j'ai lu Voyage en Arménie de Mandelstam, où il est dit, dès la quatrième page, que "des terrassiers creusant les fondations d'un phare devant être érigé sur une pointe désolée de la langue de terre de Tsamarkabed, venaient de mettre au jour quelques-unes de ces grandes urnes de terre dans lesquelles les peuples anciens de l'Oural avaient coutume d'ensevelir les morts." La mention en passant de ce phare précède de peu celle de ce comptoir d'un fabricant d'instruments d'optique qui se tenait au dix-neuvième siècle, au numéro 21, à l'enseigne de la famille Soleil - "c'était une dynastie, rois de la lumière de père en fils, vrais rois Soleil. [...] Et lorsqu'en 1819 Augustin Fresnel, ingénieur en même temps que théoricien génial, conçut à partir d'une idée de Buffon le principe de la "lentille à échelons", formée de prismes annulaires collés sur une glace, qui allait révolutionner l'éclairage des phares, c'est évidemment aux Soleil qu'il s'adressa pour les fabriquer."

Cette seconde résonance était pétrifiante, et le texte qui filait son chemin tissa ensuite l'Arménie et tous les phares du monde :
"Le prototype de "l'appareil lenticulaire à feux tournants", installé sur le sommet de l'Arc de Triomphe en août 1822, projeta son éclat jusque sur les hauteurs de Notre-Dame de Montmélian, près de Chatenay, "à 16400 toises de distance", soit pratiquement trente-deux kilomètres. Il fut installé l'années suivante sur le phare de Cordouan, au large de la Gironde, et bientôt les lentilles de Fresnel, remplaçant les vieux réflecteurs paraboliques, équiperont tous les phares de France, d'Europe et du monde (jusqu'à celui de Tsamarkabed* sur le lac Sevan, que voyait construire Mandelstam). Le père de la théorie ondulatoire de la lumière n'eut guère le loisir de jouer du succès de son invention, il mourut de la tuberculose en 1827, à trente-neuf ans (c'est un héros romantique), ayant trouvé cependant le temps d'établir la liste de tous les phares à construire sur les côtes françaises, avec leurs caractéristiques optiques."

 La lentille de Fresnel figure en regard de la page de titre du livre Phares du monde :


Grant ne tarit pas d'éloges sur l'invention de Fresnel, "incontestablement le progrès le plus décisif de toute l'histoire des phares." Il souligne pourtant que l'emploi des lentilles de Fresnel fut assez lent à se propager hors des frontières françaises, à cause tout d'abord de leur coût très élevé. "La Grande-Bretagne, écrit-il, ne disposait alors ni de firmes assez compétentes pour produire le verre, ni du savoir-faire optique permettant de fabriquer une lentille de Fresnel. Avec beaucoup d'hésitation, Alan Stevenson adopta le nouveau système et plaça en 1842 une lampe de Fresnel de fabrication française dans son phare de Skerryvore. Finalement, le problème de l'approvisionnement fut résolu par une entreprise de Birmingham, Chance Brothers, fournisseur de verre pour le célèbre Crystal Palace de l'Exposition universelle de 1851." Les Américains furent eux aussi à la traîne : en 1838, le Congrès chargea le commodore Matthew Perry (celui-là même qui força en 1853-1854 l'ouverture des ports japonais au commerce américain) de rapporter des lentilles Fresnel de Paris pour les tester. Malgré la réussite dudit test, il fallut attendre la création du US Lighthouse Board en 1852 pour que le système de Fresnel soit adopté aux Etats-Unis.

Bref, cette échappée vers les Soleil et Fresnel  excite la verve de Rolin qui termine par quatre pages lyriques sur ces phares, tous ces phares dont il a, dit-il, un jour guetté l'apparition au-dessus de l'horizon, vu le faisceau cisailler la nuit : "Tout à coup on est loin du sixième arrondissement. Je largue les amarres. La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Armen, de Jean-Pierre Abraham, était le second dans ma bibliothèque, juste après les Ecrits spirituels d'Abd-el-Kader, c'est l'ordre alphabétique d'auteurs qui voulait ça." Armen, qu'un seul article reprend ici, écho d'une confusion, mais qui prend tout son sens si on se souvient des lignes au-dessus :

"Outre Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, de Charif Majdalani, j'avais emprunté à la médiathèque un autre livre, un pavé de six cents pages d'Hélène Gestern qui se nomme Armen (Arléa, 2020). Il me semble l'avoir entraperçu à Arcanes, mais j'ai pensé alors qu'il devait s'agit d'un autre livre sur le phare d'Ar-men , à dix kilomètres de l'île de Sein, qui donne son titre au beau récit de Jean-Pierre Abraham, un ami de Georges Perros qui en fut le gardien pendant trois ans. Je me trompais : Armen désignait Armen Lubin, de son vrai nom Chahnour Kérestédjian, écrivain et poète arménien né à Istanbul en 1903, et exilé à Paris vingt ans plus tard à cause du génocide. 

Pourquoi avoir choisi ce livre ? Je n'avais jamais lu Hélène Gestern (même si j'avais acheté un de ses livres mais il attendait encore son heure dans la bibliothèque - j'y reviendrai), et je ne connaissais Armen Lubin que depuis très peu de temps, depuis que j'avais lu les dix pages que lui consacre Philippe Jaccottet dans L'entretien des muses. Il faut croire que ce nom d'Armen, qu'il soit fragment d'Arménie ou phare affrontant l'Océan, portait suffisamment de mystère en lui pour précipiter ma curiosité."

Un autre passage de l'article évoque le phare :

Réservant la prose au versant arménien de son œuvre, et à une correspondance proliférante avec nombre d'écrivains amis, et en particulier avec Madeleine Follain, femme du poète Jean Follain, fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, Armen Lubin développe en ses années de maladie et de précarité sociale une poésie "où le marteau de la souffrance, écrit Jaccottet, (tantôt vécue, tantôt venue du lit voisin) est là pour casser quand il faut l'harmonie du système, rompre une articulation trop naturelle, une mélodie trop fluide." Dans les notes qui suivent son étude, il cite ce passage où il est question d'un phare et l'on peut se demander si le poète avait à l'esprit ce phare qui portait son nom (Hélène Gestern raconte qu'il le découvre par hasard en lisant une complainte bretonne, et il écrit alors à Paulhan : "Saviez-vous que mon prénom désignait le phare le plus avancé de la France, pas gaie cette histoire ! Me voici condamné aux tempêtes perpétuelles."(p. 545) :

Il en est qui émergent d'un océan d'effroi
Avec la poitrine qui se soulève, qui se broie,
Il y a le sable, il y a le vent, il y a le phare,
Il y a le cœur étonné en avant de ses remparts. 



Rolin, en une sorte de feu d'artifice, de bouquet final, fait une longue liste d'oeuvres où les phares brillent d'un éclat particulier.  Donnons simplement les deux dernières phrases :
"Et puis il y a le feu du cap Jonquière à Sakhaline, qui la nuit paraît à Tchekhov comme l'oeil rouge du bagne, Le Phare du bout du monde, de Jules Verne, assailli par la bande des pilleurs d'épaves menés par les sinistres Kongre et Carcante, et encore les fantasmes nécrophiles de La Tour d'amour, roman ultra-kitsch de Rachilde qui prétend se passer dans le même phare, Ar-Men, que l'austère journal de Jean-Pierre Abraham. Phares érotiques. Le phare de Baily s'allume sur la pointe de Howth tandis que Leopold Bloom s'inquiète de l'humidité de sa chemise après qu'il s'est branlé en matant les jarretières et les culottes de batiste de Gerty Mac Dowell. On en revient toujours à Ulysse."
Ne reste plus qu'une page. Stop, dit Rolin. Assez divagué. La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer, à peine s'est-elle élancée qu'elle s'arrête, bute contre le boulevard Saint-Germain.
"Et ce n'est pas en bateau que je prends le large : garé devant la vitrine aux autographes napoléoniens, Patrick m'attend, avec sa camionnette déglinguée remplie d'un dernier chargement de livres. On est le 16 juin, cent seize ans exactement après le jour dont Buck Mulligan, élevant son bol à raser comme un calice, salue la naissance sur la bai de Dublin, et qui s'achève tard dans la nuit au numéro 7 d'Eccles Street dans le lit où Leopold et Molly Bloom sont couchés tête-bêche, celle-ci soliloquant. C'est le hasard qui veut ça, je n'en. ai pas fait exprès, mais ça tombe bien."

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* Curieusement le nom de Tsamarkabed est inconnu de Google. Il est rare que le moteur soit mis ainsi en échec.

mardi 18 août 2020

En cet après-midi où surgissaient les merles

 

"Au plus fort de l’orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C’est l’oiseau inconnu, il chante avant de s’envoler".

  René Char, Rougeur des matinaux (Les Matinaux, 1950)

On ne se débarrasse pas si facilement de ses naïvetés. Une des miennes est de croire le dialogue toujours possible, la discussion contradictoire avec le souci d'entendre le point de vue de l'autre. C'est oublier que pour certains il ne s'agit que d'asséner son opinion et de l'instituer en vérité universelle. Détenteurs auto-proclamés d'un soi-disant bon sens, qui exonère de toute nécessité argumentative, ils trouvent dans les réseaux sociaux un terrain de chasse idéal. Ces prédateurs, dont la morgue et l'arrogance le disputent à la mauvaise foi la plus crasse, vous donnent envie de fuir ce monde (qu'ils ne se lassent pas eux-mêmes de conspuer, persuadés d'être la seule étincelle d'intelligence dans un monde d'abrutis).

Au sortir de l'une de ces joutes stériles, et devant partir quelque temps de chez moi, je me demandais quel livre emporter. Moins ce livre parlerait des hommes, mieux cela vaudrait. Et c'est ainsi que j'embarquais le Tendre bestiaire de Maurice Genevoix, acheté deux euros l'hiver dernier dans une bouquinerie de La Bourboule. La tendresse, c'est ce qu'il me fallait, quant au bestiaire, je savais depuis la lecture de ce chef d'oeuvre, Ceux de 14, que le vieux chantre du Val de Loire n'avait jamais manqué d'attention à nos frères animaux, fut-ce au coeur même, on va le voir, de la désolation et du désastre. Comme compagnon de viatique, je joignais La Descente de l'Escaut, de Franck Venaille, un recueil poétique sombre et douloureux, et pourtant, paradoxalement, allez comprendre, consolateur et revigorant.

Hier après-midi, je plonge encore une fois dans les pages jaunies du Genevoix et lis le chapitre consacré au Merle. Et, encore une fois, je suis séduit par la finesse d'écriture, la précision du lexique et le lyrisme toujours maîtrisé de l'auteur :

"Quarante printemps, dans ma mémoire, s'accompagne du chant des merles. Pas une allée de notre petit bois où mes yeux ne puissent revoir, filant du soleil à l'ombre, le vol rasant d'un merle en quête. Chaque fois alors mon cœur s'émeut au souvenir de la merlette meusienne qui filait ainsi devant moi, un lointain matin de septembre."

L'histoire, la terrible histoire des hommes, vient résonner dans ce souvenir :

"Nous nous étions battus toute la nuit, aux éclairs d'un orage dont les éclats brisants roulaient au loin sur le plateau. La pluie dardait des flèches phosphorescentes. Les cris des hommes, le crépitement énorme d'une fusillade frénétique, les déchirantes lueurs mauves qui vibraient à travers le ciel, des ombres d'hommes à peine entrevues, l'épaisseur des ténèbres qui refluaient sur de confuses mêlées, tout nous précipitait au coeur d'un cauchemar fantastique, nous y maintenait, nous rejetait à sa monstrueuse sauvagerie.

C'était la nuit du 9 au 10 septembre 1914. Guère plus d'un mois auparavant, nous vivions dans la paix enchantée des vacances. Et voici que, le matin venu, aux lisières mêmes de l'âpre bataille, nous suivions une allée forestière dans la douceur de l'herbe mouillée. Nous venions de gagner la bataille de la Marne, mais nous ne le savions pas. Il y avait seulement ce layon glauque où nos pas s'étouffaient, cette fine pluie d'après l'orage, ce calme, ce divin silence ; et soudain, presque sous nos pas, soulevant les feuilles du vent de ses ailes, ce petit oiseau brun du bon Dieu, ce messager du monde vivant qui me disait : "Tout continue. La paix existe."

Je suis saisi. Je ne vais guère plus loin cet après-midi là. Un moment plus tard, j'oblique sur Venaille, j'achève La Descente sur l'Escaut et commence à feuilleter le recueil qui suit : Tragique (2001). Et là, je réalise que l'oiseau est aussi chez Venaille un thème fréquent, et, singulièrement, le merle (p. 229):

En ces après-midi où surgissaient les merles

- petits orateurs agités et pugnaces -

je ne demandais rien d'autre à la vie que cela

partager le silence capiteux

me laisser abuser par leur si incompréhensible joie

et

pourquoi pas ?

à mon tour étendre sur ma douleur mes ailes noires

afin de la cacher au regard d'autrui

en ces après-midi où surgissaient les merles. (...)

Mais aussi, plus tôt dans le recueil, en ce poème justifié (p. 160) :

des vasques,  pleines encore des souvenirs

du chant des merles,  sourd  maintenant la

brume du couchant -  là, en un dernier feu

le dernier homme brûle votre robe impudi-

que : par  mélancolie  de ce jour  finissant

Arrêt encore une fois. Interruption. Il faut prendre le temps de savourer ces résonances, les laisser s'épandre en soi. Je referme le volume. Mais un autre courant bientôt me traverse, une impulsion soudaine me conduit vers une bande dessinée : Le Rapport de Brodeck, de Manu Larcenet, d'après le roman de Philippe Claudel. C'est une conversation de samedi dernier, sur les rives de l'Indre, avec Santana Alcala, qui m'est revenu avec la force d'un piège tout à coup détendu. Il avait offert de me prêter les deux volumes de l'oeuvre, mais ce n'était pas la peine, ils étaient déjà dans la maison où j'étais accueilli.  J'ouvre séance tenante le premier tome de cette puissante histoire, elle aussi âpre et douloureuse, et déjà l'oiseau s'annonce, case 2 de la première planche :

 

Il ne faut pas longtemps pour comprendre que l'oiseau sera omniprésent dans l'album, jamais directement au coeur de l'intrigue, mais vigie inlassable, témoin muet, sentinelle du drame, solitaire ou en bandes organisées :

Page 29

Page 31

La coïncidence ne s'arrête pas là, elle se fait pétrifiante quand surgit soudain le merle même, en toutes lettres :

Page38

Page 133

Et n'est-ce pas le merle lui-même qui pose sur la branche enneigée à la première planche du tome 2 ?

Et, ce matin, comme pour parachever cette triple surgie du merle dans ma vie, alors que je recherche une illustration pour Venaille, je tombe sur cet article d'En attendant Nadeau, Hommages à Franck Venaille, daté du 23 octobre 2018, peu après le décès du poète en août précédent. Or, l'hommage de Norbert Czarny commence ainsi :

Et on peut y lire ceci : 

"Mais qui contemple cette ville ? Le poète qui a vieilli ? L’enfant qu’il était et dont il raconte les émotions, les croyances naïves, les désillusions ? L’adulte et l’enfant, ensemble, mais aussi un de ces oiseaux qui traversent les pages, dont ces mouettes si nombreuses qui poussent des « kra… kra » qui grincent, rappelant que le tragique a ses limites. Et surtout le « merle baroque » qui se moque, le merle primesautier et sautillant qui imprime son rythme à la prose, la fait passer du tragique au drôle, du sinistre au léger dans ce flux ininterrompu du paragraphe : « Nous avons tous besoin d’un merle qui nous ramène à l’enfance profonde. Ou bien nous y conduise »." [C'est moi qui souligne]

A ma tante Madeleine, décédée le 14 août à Mascoutah, dans l'Illinois, où vivait la fille de Philippe, son mari.

mercredi 7 février 2018

Elégie/Varsovie

16 h 30 et des poussières, et il fait déjà nuit sur Varsovie. L'heure est la même qu'en France mais nous sommes bien plus à l'est. Impression d'un retour dans le temps, dans le tréfonds de décembre. Le bus 175 s'emplit peu à peu de Varsoviens silencieux, la plupart occupés comme chez nous par le rectangle noir de leur smartphone. Il faut que je me débarrasse d'une vieille imagerie soviétique qui continue d'influencer mes représentations de l'Europe de l'Est. Une voix synthétique égrène le nom des stations, dont la liste se déploie sur un affichage numérique ultra-moderne ; de hauts buildings avec des enseignes luminescentes s'élèvent au fil des quartiers traversés. C'est ça la Pologne d'aujourd'hui, pas celle où l'on faisait la queue des heures pour acheter des chaussures en carton. Je descends place Pilsudskiego.

En France, les lumières de Noël ont été remisées au placard, ce n'est pas du tout le cas ici, en tout cas dans le centre de la ville, où tous les arbres sont caparaçonnés de guirlandes, où tout flamboie et s'illuminoie. Est-ce pour contrecarrer cette nuit trop prompte à engloutir le jour ? Désir de prolonger la fête et de nier la tristesse des lendemains ? Je ne sais, et suis bien incapable de m'en inquiéter auprès de quelque passant, n'étant nanti que des quelques mots que Nunki Bartt avaient encore dans sa besace, souvenirs de ses campagnes viticoles avec des saisonniers polonais.


A partir du moment où j'ai accepté le principe de ce voyage (qu'on m'a proposé, ce n'est pas moi qui en ait eu l'idée), la Pologne m'a fait signe (ou sans doute ai-je été plus attentif à tout ce qui pouvait y avoir trait). Ce fut d'abord le livre de Stéphane Audeguy, Une mère, mi-décembre. J'en ai parlé ici, de cette mère, fille de réfugié polonais, portant le nom de Sabine Sobczak dont j'écrivais qu'elle ne partait pas avec tous les atouts dans sa manche : "Elle n'avait pas trois ans quand le pays d'origine de ses parents disparut de la carte de l'Europe."

Je n'ai pas mentionné en revanche qu'à la même période je tombai sur un entretien récent (datant du 17 décembre 2017), donné au Point par l'écrivain autrichien Peter Handke, à l'occasion de la parution chez Gallimard de son Essai sur le fou de champignons. Toutefois ce n'est pas cet ouvrage qui m'a retenu sur l'instant mais la mention qu'il fait d'un livre beaucoup plus ancien, Le Malheur indifférent :
"Dans vos livres, à l'inverse, vous bannissez toute résolution finale…
C'est vrai, chacun de mes récits a des fins qui ne sont pas des fins, mais des ouvertures. Sauf le livre sur ma mère, sur sa vie et son suicide, pour lequel il était difficile de trouver une ouverture…

Ce livre sur votre mère, Le Malheur indifférent, vous l'avez écrit quelques semaines seulement après les faits, en 1972…

C'est un livre qui a été écrit dans une grande urgence, une grande nécessité. J'y étais poussé par une sorte de force. C'était tout de suite après sa mort parce que je me suis dit que si j'attendais, ça deviendrait un livre comme il y a tant, de simples Mémoires."
La résonance avec le livre de Stéphane Audeguy était trop forte pour que je laisse passer ça : je commande aussitôt l'ouvrage. Le 23 décembre, je poste donc l'article sur Une mère. Le 27, je reçois un sms de l'amigo Nunki Bartt :


Je ne l'avais pas lu, mais ce second écho me confirma que je tenais bien là une piste sérieuse.

Le sous-titre du livre de Audeguy était Élégie. "Une affection émue", selon l'auteur lui-même. Norbert Czarny*, dans un bel article de L'école des lettres, rappelle que selon les dictionnaires l'élégie est un chant de mort qui évoque la souffrance amoureuse : "On peut ainsi songer à certains poèmes de Hugo, de Rilke, au « Nous deux encore », de Michaux. Audeguy cite Ponge et envisage la forme autrement. Hommage à sa mère, à la vivante qu’elle a été, il en aime surtout la liberté :

« La Beauté m’a toujours paru liée à la liberté ; en ce sens précis, mon travail d’écrivain est lié à ma mère – ce qu’elle ignorait précisément parce que la leçon de liberté qu’elle m’a donnée fit que ma vie personnelle, artistique et autre, n’a guère ressemblé à ses goûts, à ses idées en la matière –, si nous parlions ensemble avec plaisir, c’était précisément sur cet horizon de liberté. »

La mère, l'élégie, je retrouvais tout cela quelques jours plus tard, le 3 janvier précisément, à la lecture encore une fois de ce livre décidément surprenant, Le Conte du biographe, d'AS Byatt, qui m'entretint d'un autre Bartt :
"Je hais les photographies. J'ai ce qui correspond à une phobie des photographies. Je ne permets pas qu'on me photographie. (Il existe peu de gens qui pourraient songer à s'y risquer.) Roland Barthes avait raison, dans son livre sur la photographie, de dire que les photographies ont essentiellement partie liée avec la mort. Cette créature était vivante, et sera morte, dit une photographie, selon Barthes. Son livre est une élégie secrètement dédiée à sa mère, la photographie qu'il aime (et ne reproduit pas) la représente enfant, à une époque où elle existait et lui pas." (p. 185, c'est moi qui souligne)
Sur Barthes, j'avais moi-même écrit une chronique à propos de son Journal de deuil, consacré à la mort de sa mère qu'il chérissait plus que tout.

Bon, en tout cas c'est à une mère et à sa fille que je dois d'avoir trouvé sans trop de mal la rue varsovienne où je devais récupérer les clés de l'appartement réservé rue Miodowa. Je commençais à tourner pitoyablement en rond dans le quartier lorsqu'elles eurent pitié de moi, en butte au vent aigre, penché sur mon plan de l'office de tourisme de l'aéroport, et elles n'hésitèrent pas à se dérouter pour m'accompagner et me remettre sur le bon chemin.
Une demi-heure plus tard, après avoir franchi pas moins de trois portes au 12 rue Miodowa, je touchai au but. En ressortant pour aller faire quelques courses, je m'aperçus qu'une autre entrée était possible, une seule porte donnant sur une petite rue transversale, toute pavée, la rue Kapitulna, qui débouchait directement dans la vieille ville, le Stare Miasto. La suite au prochain épisode (neigeux).

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* Le nom même de Norbert Czarny me laisse subodorer une origine polonaise. Je n'ai pas trouvé de biographie explicite sur le net, néanmoins le premier roman publié par l'auteur, Les valises (Lieu Commun, 1988)  ne laisse guère planer le doute : "Un premier roman enveloppé de la grâce de l'enfance. Le narrateur, enfant, s'ennuie le dimanche mais il regarde avec intensité et étonnement l'étrange univers de la famille exilée de Pologne." « Copyright Electre