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dimanche 10 mars 2024

Marvin et les Marins

Dimanche dernier 3 mars, premier dimanche du mois, était donc le jour de la brocante des Marins, dont j'ai si souvent éprouvé la magie. Les deux derniers mois, je n'avais pu m'y rendre ou bien j'avais bêtement oublié le jour. Cette fois-ci j'étais fermement décidé à ne pas louper le coche. Garé rue des Belges, j'ai abordé l'affaire par le stand en face du café Le Longchamp. Et ce fut d'emblée la révélation : une femme au chapeau noir et au regard ténébreux me subjugua instantanément. La Buveuse d'absinthe du peintre flamand Léon Spilliaert (1907) faisait la couverture du catalogue de l'exposition qui eut lieu du 18 décembre 1997 au 28 février 1998 au Musée-galerie de la Seita (aujourd'hui disparu).


Je ne connaissais pas du tout ce peintre, né à Ostende en 1881, comme James Ensor, beaucoup plus célèbre. La force et l'étrangeté de ses oeuvres me saisissent, et je m'empare bien entendu de l'ouvrage. J'arpente ensuite l'avenue, des deux côtés, ubac et adret, sans plus de découverte. Et je repasse, bouclant la boucle, par ce stand initial où je finis par craquer sur un bel ouvrage d'Emmanuel Anati, L'art rupestre dans le monde, L'imaginaire de la préhistoire (Larousse, 1999). Ce sera tout pour cette fois, mais en somme j'ai fait le plein de rêves (ou de cauchemars, avec l'inquiétant Spilliaert).

Hier samedi, sous la pluie fine qui n'en finissait pas de pointiller les rues, je suis retourné à la médiathèque. Un livre en retard comme un sempiternel prétexte à recharger la besace. Et dans celle-ci, un autre livre d'Eric Poindron déjà aperçu la semaine précédente, Comme un bal de fantômes (Castor Astral, 2017). Il était toujours sur la table des nouveautés, personne n'avait encore jeté son dévolu sur lui (ô lectrices et lecteurs castelroussins, vous ne savez pas ce que vous perdez). J'ai commencé à le lire le soir-même, à petites foulées, à voix haute parfois. Et continué ce matin, tiens, par Toujours comme à Ostende, dédié à Jérôme Leroy.

"(...) Comme des souvenirs de vaisseaux barbares
Des fantômes d'écume et de bruine
Comme un hiver de rien au coeur d'un coeur de théâtre

"Si Dieu le veut, je retournerai à Ostende",
c'est Marvin Gaye qui chuchote en souvenir

Ostende Ostende
Où il écrivit "Sexual Healing"

Les masques de James Ensor 
Dansent encore en vitrine
Non loin de la mer (...)"

Ensor est présent, mais pas Spilliaert, et je suis presque un peu déçu. Alors je reprends l'album de la Seita et, l'ouvrant au hasard, tombe sur la double page 72-73. A droite, le Port d'Ostende (1909) :

Encre de Chine, aquarelle et crayons de couleur sur papier, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

A gauche, le texte, commençant par ce paragraphe : "Comme Verhaeren, poète et grand admirateur du jeune artiste, qui dépeint si bien ce vent des Flandres, Spilliaert nous fait entendre une mer mythique. C'est de "La Traversée des apparences" qu'ils nous parlent tous les deux, à travers "Les mille éclats de l'insaisissable instant" décrits par Virginia Woolf dans Les Vagues."

Et c'est moi qui suis saisi une nouvelle fois. La veille, j'avais lu, toujours d'Eric Poindron, le poème Yügen & Enfances aux jardins, dont voici un extrait :

Souvenez- vous de cet instant Yügen, qui ne se raconte pas,
que vous n'avez jamais su décrire
Qui ne peut être en capture
Le rayon de soleil, l'amour qui musarde, la glace qui fond,
le frisson sans raison, un frémissement dans un arbre
comme une chanson ancienne,
l'extase devant le paysage.
Et pourtant il fallait en conserver le souvenir, la justesse,
l'incandescence, le magnifique, l'unicité
Oui, ce moment ainsi
Juste et inouï
Le vivre, s'en souvenir, et "se promettre de ne jamais 
l'oublier"

Comme Les Vagues de Virginia Woolf 

"Je m'oblige à fixer ce moment, ne serait-ce que 
dans une seule ligne d'un poème que je n'écrirai pas..." (p. 20)

Je suis d'autant plus saisi que j'avais déjà noté ce samedi ce que j'appelle une luciole, une petite bulle synchronique, une résonance qui semble ne pas faire réseau : Virginia Woolf était cité également dans un passage du livre de Sandrine Tolotti vu ce même jour. Le Japon du Yügen formait aussi le cadre de cette autre épopée minuscule ; l'autrice y évoquait une cabine téléphonique perchée sur une colline, en surplomb du petit port japonais d'Otsuchi, qui fut détruit à 90% par le tsunami de 2011. Itaru Sasaki l'avait repeinte en blanc, y avait installé un vieux téléphone à cadran à bakélite raccordé à rien, sinon à l'âme de son cousin, décédé d'un cancer, avec qui il voulait garder un contact. Trois mois plus tard, le tsunami a dévasté la ville, les gens se sont réfugiés sur les hauteurs et ont découvert la cabine. "Itaru Sasaki  a commencé à voir certaines personnes parler au téléphone, le soir. Et puis cela n'a plus cessé. A ce jour, plus de trente mille personnes sont allés parler avec leurs morts du haut de ce jardin. Pour prendre des nouvelles, pour en donner ou pour délivrer un dernier message composé de mots qu'on aurait voulu prononcer avant mais qu'on a tus ; parce qu'on n'a pas su ou parce qu'on n'a pas pu." (p. 204)

Un peu plus loin, Sandrine Tolotti écrit :

"Tous trouvent là une sorte de réconfort singulier. Peut-être parce qu'il instaure pour communiquer avec les morts un espace plus profane, plus personnel et plus matériel qu'un sanctuaire, mais aussi un espace plus spirituel, plus poétique, plus extraordinaire que l'environnement quotidien, le kaze no denwa* semble installé à la frontière du normal et de l'anormal, celle sans doute où il est plus facile pour beaucoup de nourrir "les illusions bénies qui nous font vivre" (Virginia Woolf)."



Marvin Gaye à Ostende.

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* Le téléphone du vent, baptisé ainsi par Itaru Sasaki.

vendredi 8 mars 2024

Epopée minuscule d'une carte postale

J'ai poursuivi avec grand plaisir la lecture des Epopées minuscules, et me suis arrêté sur le texte intitulé Métamorphoses de la carte postale. Sandrine Tolotti retrace sa jeunesse (celle de la carte postale), "qu'elle a passée, dit-elle, à s'affranchir des circonstances désolantes de sa naissance, à l'ombre de la guerre." Le 1er juillet 1870, Bismarck signe le décret autorisant l'impression et la diffusion des Correspondenz karten, feuillet cartonné devant circuler à découvert, et qui fut vendu à 45 000 exemplaires dès le premier jour. "Bien pratique, souligne Tolotti, à l'aube de la guerre franco-prussienne de pouvoir espionner les lettres des soldats sans avoir à ouvrir l'enveloppe." La carte postale officielle (CPO) sera mise en vente par la Poste française le 15 janvier 1873, et là aussi ce sera le succès immédiat avec sept millions d'exemplaires vendus en une semaine. Deux ans plus tard, l'industrie privée est autorisée à fabriquer des cartes postales. Quatre à cinq milliards de cartes s'échangeront en France pendant la Grande Guerre. La Poste connaît alors son âge d'or, on relève le courrier jusqu'à huit fois par jour.

Ceci est bien beau et fort intéressant, mais c'est avant tout le final du texte qui m'a retenu, lequel évoque la carte postale qu'Agnès Varda envoya à Jacques Demy depuis Londres (et que j'ai retrouvée sur le site ciné.tamaris.fr) :


Le mot est charmant et plein d'humour, mais regardez l'adresse : 

Jacques Demy
Allée Raffet
Cimetière Montparnasse

Et Sandrine Tolotti conclut par ces lignes :

"Ton Agnès" a écrit jusque dans la tombe des mots d'amour à son Jacquot de Nantes, qui lui seront scrupuleusement retournées par le gardien. Elle envoie le message le plus déchirant, sous enveloppe pour ne pas effrayer le postier, en juin 2010 : "Je suis hyper active, mais je m'impatiente. Hier, au musée, j'ai revu cette peinture de Baldung Grien qui est toujours dans ma tête. Ah quel couple ! Elle est en chair il est en os. J'attends que tu viennes me tirer par les cheveux.
Le message, c'était fatal, a sans doute mis près de neuf ans pour parvenir au destinataire. Car Agnès Varda est morte en mars 2019. Il n'y a pas de plus bel exemple de la vertu que possède la lenteur des cartes postales." (p. 137)

La peinture de Baldung Grien n'est autre que celle-ci :

 


Il se trouve que j'en ai parlé le lundi 18 mars 2019 dans l'article justement nommé La jeune fille et la Mort. J'y écrivais ceci : "Hans Baldung Grien, élève de Dürer à Nuremberg entre 1503 et 1507, fit l'essentiel de sa carrière à Strasbourg où il mourut en septembre 1545. C'est en 1517 qu'il peignit ce tableau dans lequel la Mort saisit une jeune fille par les cheveux pour la forcer à descendre dans la tombe, qu'elle désigne de sa main droite. La jeune fille, dont le corps blanc et nu contraste violemment avec le bronzage du squelette, se tord les mains sans opposer vraiment de résistance."

Le 20 mars, je poursuivais dans Sans toi(t), où je montrais l'importance de ce tableau pour Cléo de 5 et 7, le chef d'oeuvre d'Agnès Varda, avec Corinne Marchand dans le rôle-titre.


Une  photo de tournage montrait bien la peinture de Baldung Grien présente sur le lieu-même des prises de vue (l'ovale qui l'encadre est de Varda).


Neuf jours plus tard, le 29 mars 2019, Agnès Varda rejoignait donc Jacques Demy dans la tombe.


lundi 4 mars 2024

Quatre fois Bergen-Belsen

Je récapitule : après avoir publié le 27 février l'article sur Tlön Uqbar Orbis Tertius, je file à la médiathèque Equinoxe que je dépouille de l'essai de Jérôme Fourquet, La France d'après, dont un passage sur Angers vient souligner une résonance sur le motif de la barque (c'est l'objet de la chronique du Troll de la rue Mouffetard), ainsi que du livre, roman, poème, dérive, exploration hallucinée, on ne sait comment dire, bref Le voyageur inachevé d'Eric Poindron, qui nous renvoie à Borges, aux miroirs des fonds de couloir et aux lanternes sourdes qu'on promène la nuit dans les musées. 

Ce n'est pas tout : dans mon appétit vorace d'imprimé, je me suis chargé aussi de ce livre singulier de Sandrine Tolotti, Les épopées minuscules (Premier Parallèle, 2023), né de L'intimiste, magazine par courriel lancé en mars 2019 "pour, explique Sandrine Tolotti, explorer les zones blanches du journalisme classique, proposer une autre hiérarchie de l'important. Les moments, les vies, les incidents, les lieux, les objets, les événements négligés et réputés minuscules y sont rois." (p. 7)


Comme je ne fais guère que cela, rendre compte d'événements négligés et minuscules, je me suis plongé dans cet opus rassemblant "100 contes vrais et autres histoires de la vie ordinaire". Trois livres donc de la médiathèque entre lesquels j'ai navigué, bourlingué, caboté, et si j'ai achevé (paradoxalement) Le voyageur inachevé, il me reste bien des pages dans les deux autres ouvrages. C'est aussi que je me suis arrêté dans Les épopées sur cette histoire qui venait juste après celle des pâtes les plus rares du monde, les Su filindeu de Sardaigne, l'histoire du lieutenant-colonel Mervyn Gonin, le médecin qui dirigeait l'unité d'ambulance britannique qui est entrée la première dans le camp de Bergen-Belsen le 15 avril 1945. Gonin est horrifié par ce qu'il découvre, sur les 60 000 détenu(e)s encore vivant(e)s, 14 000 mourront encore de faim, de dysenterie, de typhus. Et c'est alors que, fin avril, arrive dans cet enfer un chargement de rouge à lèvres. Il raconte cela dans son journal : 

"Ce fut peu après l'arrivée de la Croix Rouge Britannique, bien que cela n'ait peut-être pas de lien, qu'une très grande quantité de rouges à lèvres arriva. Cela n'était absolument pas ce que nous avions demandé, nous hurlions pour obtenir des centaines de milliers d'autres choses et je ne sais pas qui a demandé du rouge à lèvres. Je souhaite tellement que je puisse découvrir qui a fait cela, ce fut l'action d'un génie, si finement brillant. Je crois que rien n'a fait plus pour ces internés que du rouge à lèvres. Des femmes couchées dans leurs lits sans draps, sans chemise de nuit mais avec des lèvres rouge écarlate, vous les voyiez errer sans rien excepté une couverture sur les genoux, mais avec des lèvres rouge écarlate. J'ai vu une femme morte sur une table, sa main agrippant encore un bout de rouge à lèvres. Au moins quelqu'un a fait quelque-chose pour les rendre individus à nouveau, ils étaient quelqu'un, et plus le simple nombre tatoué sur leur bras. Au moins ils pouvaient trouver un intérêt a leur apparence. Ce rouge à lèvres a commencé à leur rendre leur humanité."

Oeuvre de Banksy

Edifiante histoire. Mais au-delà de sa portée tragique, il me revenait que Bergen-Belsen était aussi mentionné dans ce même chapitre III des Anneaux de Saturne, où Sebald cheminait sur la côte est du Suffolk. Et c'était juste avant l'épisode de la barque, au moment où il atteint le lac d'eau saumâtre de Benacre Broad. Le monde semble s'être figé, "la voûte céleste était vide et bleue, pas un souffle ne traversait l'air, les arbres se dressaient comme peints et pas un seul oiseau ne volait par-dessus le velours brun de l'eau. C'était comme si le monde avait été placé sous cloche jusqu'au moment où d'énormes nuages ballonnés se levèrent à l'ouest et déployèrent lentement une ombre grise sur la terre."Le narrateur risque alors une hypothèse, en suggérant que c'est peut-être cet assombrissement qui lui rappela avoir découpé quelques mois auparavant un article paru dans le Eastern Daily Press à propos du décès de George Wyndham Le Strange qui vivait dans la grande maison de maître située de l'autre côté de la lagune de Benacre Broad.

"Le Strange, ainsi qu'on l'apprenait dans cet article, avait servi pendant la dernière guerre dans l'unité antichars qui libéra le camp de Bergen-Belsen le 14 avril 1945 ; il était rentré d'Allemagne aussitôt après l'armistice afin de se charger, dans le comté de Suffolk, de l'administration des biens de son grand-oncle, une fonction qu'il assuma, comme j'ai pu l'apprendre par ailleurs, d'une manière exemplaire au moins jusqu'au milieu des années cinquante. C'est d'ailleurs à cette époque que Le Strange engagea la gouvernante à laquelle il légua finalement la totalité de sa fortune [...]. D'après l'article du journal, la gouvernante en question, une jeune femme simple, native du bourg de Beccles, et répondant au nom de Florence Barnes, avait été recruté par Le Strange à la condition expresse qu'elle acceptât de prendre avec lui, mais en observant un silence absolu, les repas qu'elle serait chargé de préparer."

Bien qu'il soit répertorié dans le site consacré au camp de Bergen-Belsen*, il semble que Le Strange soit une création de Sebald. C'est du moins ce que pense la biographe Carol Angier (dont le texte n'a pas encore été traduit en français). L'article de l'Eastern Daily Press serait aussi une invention. Une photo de Bergen-Belsen, avec des corps étendus sous les arbres, est pourtant reproduite sur une pleine page, tranchant avec les autres photos de paysage. Voilà bien un exemple de la singulière trajectoire littéraire de Sebald, qui culminera avec Austerlitz, avec ce tissage toujours retors entre réalité et fiction.


Je n'en avais pas fini avec Bergen-Belsen. Le 1er mars, un article de Denis Seel dans la revue en ligne Diacritik, Je me souviens... de la foulée de Perec, me fournit une troisième apparition de Bergen-Belsen. Dans cet ouvrage collectif où chaque auteur, débutant son texte par un « Je me souviens », évoque un souvenir olympique (ou plusieurs) l’ayant particulièrement marqué, je note celui de Pierre Assouline se rappelant "qu’après la tragédie du 5 septembre 1972 à Munich – la prise en otages de onze athlètes israéliens par un commando palestinien et leur assassinat, il y eut le 50 kilomètres marche, et qu’un des concurrents était un quadragénaire ne payant pas de mine, avec sa calvitie, ses lunettes et son début de ventre, dont l’avant-bras portait un numéro matricule, l’israélien « Shaul Ladany, déporté à huit ans à Bergen-Belsen, rescapé du génocide et du massacre qui venait d’avoir lieu », son numéro matricule lui avait été tatoué à quelques kilomètres du stade."

                Shaul Ladany marchant devant le mémorial du camp de concentration de Bergen-Belsen en 2019. 

Enfin, hier soir, terminant la lecture de La rencontre de Santa Cruz, de Max-Pol Fouchet, je croise ce dialogue :

- De nouveau, le Cascabel annonce, si les coupables ne se dénoncent pas, qu'il va faire fusiller des suspects. Vingt, cette fois. Demain. Mais en privé, dans la cour de la caserne...
- Il craint des manifestations.
- Peut-être... En tout cas, il déclare aussi  que d'autres exactions suivront, tous les deux jours, aussi longtemps que les responsables ne se livreront pas. Je vous le dis, il est dément.
   Pas plus que les nazis, pensais-je. En comparaison d'Oradour, d'Auschwitz, de Dachau, de Bergen-Belsen, des camps, des crématoires, des tueries du Mont Valérien et d'ailleurs, ce que faisait Carachuga était de l'artisanat, pas de la grande série... Parce qu'il n'en avait pas les moyens. (p. 309)

Quatre livres, quatre occurrences de Bergen-Belsen.

Je n'oublie pas qu'y moururent, parmi tant d'autres, Anne Franck et Hélène Berr.

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* Seul le texte de Sebald est d'ailleurs reproduit. Aucune autre donnée n'accrédite de son existence.