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jeudi 8 septembre 2022

Cristal noir #1 : Le Sale Village

Depuis quelques mois, je suis moins assidu sur le blog. C'est que j'ai pris du temps pour écrire un texte, que je sais mal définir, une sorte de récit, d'essai, dont le centre est la mort, en décembre 2019, de ma jeune soeur Marie. Son titre est un vers de Francis Jammes qui m'accompagne depuis longtemps : La neige ne guérit pas de sa blancheur. Ce livre, assez bref, est en cours de lecture par les proches et de moins proches qui ne connaissent rien a priori de cette douloureuse histoire familiale, et je ne sais pas encore si je le proposerai à l'édition. J'aurais pu m'en tenir là, mais très vite le besoin s'est fait sentir d'une suite. Certains prolongements s'imposaient, qui ne trouvaient pas leur place dans le premier récit. J'ai donc entamé un second ouvrage, dont le titre m'a été donné immédiatement : Cristal noir, deux mots extraits d'un poème de Philippe Jaccottet. A cette heure, j'ai terminé deux chapitres sur les cinq que le livre doit contenir. Il se trouve que les thèmes qui y sont traités entrent parfois en collision avec ce qui vient à moi dans l'ordinaire des jours : le passé y entre en résonance avec les événements du présent, formant un work in progress incessant.

C'est une de ses rencontres entre passé et présent que je veux transcrire ici, en donnant sur ce site des extraits du second chapitre qui, à mon sens, se suffisent à eux-mêmes. Cela me permettra incidemment de procéder aux corrections éventuelles car j'ai rédigé l'intégralité du premier jet au stylo sur un cahier noir. J'avais besoin, je ne sais bien pourquoi, de cette trace matérielle de l'encre bleue sur la feuille à petits carreaux. Cette ponction sur le livre sera livrée en plusieurs épisodes. 

*

En juin 2018, j'avais trouvé au magasin Noz, sur le boulevard non loin de chez moi, une étude de Reynald André Chalard portant sur le recueil de poèmes de Philippe Jaccottet, A la lumière d'hiver, étude que j'avais jusque-là délaissée, jusqu'à ce mois de décembre 2019 où Marie nous avait quittés*. Je m'y plongeais alors, d'autant plus que la première partie de l'étude était consacrée à Leçons, un ensemble de vingt-deux poèmes, écrit en 1969, autour de la mort de Louis Haesler, le père de son épouse Anne-Marie, imprimeur et rédacteur en chef de la "Feuille d'avis de la Béroche" de Saint-Aubin, dans le canton de Neuchâtel, pour laquelle Jaccottet avait écrit une soixantaine de billets. Chalard insiste sur l'exigence éthique qui commande au livre : "traduire exactement l'expérience", selon l'expression même de Jaccottet dans son manuscrit, l'expérience de cette agonie si douloureuse, où il se vit contraint de remettre en question ce qu'il croyait savoir de la mort.


Le quatrain liminaire présenté en italiques rendait hommage au défunt, en lui reconnaissant une haute valeur morale : c'est sa "droiture" et son sens de la "mesure" qui doivent guider la main du poète hésitant :

Qu'il se tienne dans l'angle de la chambre. Qu'il mesure,
comme il a fait jadis le plomb, les lignes que j'assemble
en questionnant, me rappelant sa fin. Que sa droiture
garde ma main d'errer ou dévier, si elle tremble.

Dans cette série de poèmes, ce qui m'avait le plus particulièrement frappé était le thème du cadavre, qui s'exprime avec force au poème 16 :

Déjà ce n'est plus lui.
Souffle arraché : méconnaissable.

Cadavre. Un météore nous est moins lointain.

Qu'on emporte cela.

Un homme - ce hasard aérien,
plus grêle sous la foudre qu'insecte de verre et de tulle,
ce rocher de bonté grondeuse et de sourire,
ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs -,
arrachez-lui le souffle : pourriture.

Qui se venge, et de quoi, par ce crachat ?

Ah, qu'on nettoie ce lieu.

Nous sommes au plus loin de toute mièvrerie. Lisant ces lignes terribles, je me revoyais dans la chambre exiguë du funérarium, bouleversé, troublé par le corps allongé devant moi, où je n'étais plus du tout certain que fut présent ce qui animait cette petite soeur d'amour. J'ai déjà dit dans La neige comment nous avions été désagréablement surpris, Emmanuel et moi, devant le maquillage éhonté des croque-morts. Nous ne reconnaissions plus celle que nous avions aimé, dans sa simplicité, son naturel, et ils avaient fait amende honorable, modifié l'emplâtrage momifiant qu'ils nous avaient servi. Oui, la différence était sensible, mais le mal était fait et, sans doute, rien n'y aurait changé. Le cadavre était sa réalité. Et je redis ici que je plaçai ma main devant cette bouche de marbre pour ne voir que le front et les yeux, derniers vestiges de la douceur de Marie.

[...]

Le scandale du cadavre, écrit Reynald André Chalard, provient de son aspect "immonde" :

"Dans son De immundo**, Jean Clair cite un passage du Parménide de Platon dans lequel on demande à Socrate "s'il conçoit une idée pour ces choses que sont "le poil, la boue, la crasse, ou tout autre chose, la plus dépréciée et la plus vile" (p. 13). L'idée qui soutient la réponse de Platon est "qu'il n'y a pas d'idées en ces choses, il n'y a pas de forme en elles [...]. Horreur de l'informe, horreur du déchet, horreur du poil et des odeurs qu'il peut cacher, horreur d'un élément organique [...] qui échappe à notre contrôle", l'immonde relève bien "de la décomposition, de la pourriture, du grouillement, de la vermine" (p. 14). C'est pourquoi le cadavre doit être emporté pour être enseveli (v. 4), mais c'est bien la saleté et la souillure qui triomphent à la fin du poème [...]" (p. 52)

Pascal Quignard, dans Sordidissimes, le volume V de son Dernier royaume, cite également ce passage du Parménide :

"Parménide demande à Socrate :
- Poil, boue, crasse, la plus sordide des choses a-t-elle une idée ?
- Cela me tourmente depuis longtemps, répond Socrate. Devant l'idée d'une chose vile, je suis perdu.
- Parce que tu es jeune - lui répond Parménide - et que tu crois encore qu'il faut juger les choses de ce monde. Un jour, tu verras, la chose de nulle valeur méritera à tes yeux une forme.
Mais Socrate estime qu'il ne faut pas fouiller plus longtemps la question de savoir si vulve, utérus, pénis, couilles, excréments, choses viles, sont au ciel comme le beau ou le bien qu'il aime y projeter." (p. 93)


Juste au-dessus de ce passage, il y a ces lignes que j'avais encadrées de noir lors de la première lecture de ce livre en mars-avril 2008 : "Le sacré et le malpropre ne peuvent se distinguer. Comme le sang. Ce qui est prohibé, ce qui est soustrait à la vue, ce qui est mis à l'écart ne se distinguent pas."

Je pense à ce hameau traversé jeudi dernier, peu avant de rejoindre l'Hélice terrestre, l'antre troglodytique de Jacques Warminski. Le Sale Village. Commune de Saint-Georges des Sept-Voies, entre Angers et Saumur, non loin de la Loire qui faisait peine à voir. Dans la voiture, il y avait Chamina et Nunki Bartt. Je dis à celui-ci, histoire de causer, que ce Sale Village me rappelait la devise de Poitiers, qui la désignait par les trois S : "Sainte, Sale et Savante". L'incongruité de l'adjectif central est si perturbante qu'en faisant des recherches un peu plus tard, je m'aperçus que de nombreux billets publiés sur le net substituaient volontiers au "sale"original un "saine" bien plus consensuel.

(A suivre)

_______________________

* Que la collection où s'inscrit cet essai (paru chez Ellipses en 2011) se nomme 40/4 (pour 40 questions, 40 réponses, 4 études) me renvoyait au nombre 44 omniprésent dans l'histoire de Marie, fut bien sûr une incitation supplémentaire à m'en emparer.

** Editions Galilée, 2004, p. 13 et suiv.

jeudi 17 janvier 2019

Emergences de la caverne

Être attentif aux émergences, c'est ce qui m'anime depuis des années. Qu'est-ce que j'entends par ce terme d'émergences ? Eh bien je veux désigner par là ce qui soudain apparaît dans mon champ de vision, le plus souvent sous forme d'un détail, mais d'un détail qui se répète, deux fois, trois fois, quatre fois, n fois*... Constituant in fine une série, tout entière circonscrite dans un temps court, posant de fait une énigme : que vient-elle faire ici, à ce moment ? n'est-ce qu'un concours de circonstances fortuit ? sinon, quel est le sens de tout ça ? cela cache-t-il un message, un enseignement ?

En ce début de l'année 2019, une telle émergence a eu lieu autour de l'allégorie de la caverne de Platon. Par cinq fois ce texte fameux, le plus commenté, paraît-il, de la littérature philosophique, s'est imposé à moi. Tout d'abord à travers la lettre d'information de France-Culture à laquelle je suis abonné : on m'y prévenait de la diffusion le 7 janvier de la première émission de la série "Fabuleux Platon ! " intitulée L'allégorie de la caverne : vivons-nous dans l'illusion ?, et présentée ainsi :
"Dans une grotte se trouvent des hommes qualifiés de prisonniers, attachés par les jambes et la nuque, divertis par d’autres hommes qui agitent des objets fabriqués : peuvent-ils être semblables à nous ? Se poser cette question est l’un des enjeux de l'allégorie qui intervient au livre VII de La République : existe-t-il un lien avec l’enjeu de celui-ci qui est de s’interroger sur la définition de la justice et réfléchir sur une constitution politique à même de rendre les gens capables de vivre ensemble ?"
René Magritte, La Condition humaine, 1935 Huile sur toile, 54 x 73 cm. Norfolk Museums Service © Adagp, Paris 2016 (Cette toile renvoie directement à l'allégorie de la caverne, dont Dimitri El Murr déplore qu'une grande partie de l'iconographie existante représente faussement le texte platonicien)
L'invité du jour de cette émission dirigée par Adèle Van Reeth était Dimitri El Murr, philosophe, professeur en histoire de la philosophie ancienne à l’ENS à Paris. Je n'ai d'ailleurs pas écouté sur le moment, je ne viens de le faire que maintenant, à la suite précisément de l'émergence de la série, juste avant de me plonger dans la rédaction de cette chronique. Et je ne l'ai pas regretté, il y est présenté quelques fortes hypothèses sur un texte dont par ailleurs l'interprétation se révèle infinie :
"Qui sont ces prisonniers ? On l’ignore… C’est un mystère et il est clair que Platon a choisi de ne pas donner une réponse à cette question et de la laisser dans la limite de la comparaison : ces hommes sont semblables à nous, mais qui sont-ils vraiment, on ne le sait pas. Le dispositif même de leurs ligatures, des liens qui leur sont imposés, est extrêmement important : ils n’ont pas les mains liées. Pourquoi ? Une des hypothèses qui a été faite dans un article admirable de Jacques Brunschwig c’est que les mains sont libres parce que ça permettrait peut-être aux prisonniers de voter sachant qu’en grec voter se dit "kheirotonein" : "lever la main".    
La fable politique est donc un enjeu de l’allégorie de la caverne. Si la société carcérale de la caverne est une image de la cité démocratique, clairement quand on vote, on est conditionné par un certain nombre de manipulations qui sont ici ces fameux montreurs de prestige qui projettent dans la caverne les ombres d’objets... "


Seconde occurrence  de l'allégorie, la chronique "divergences" du dernier numéro de Philosophie Magazine : Pourquoi sommes-nous fascinés par les tours de magie ? par Cyprien Machtalere. Quatre réponses de philosophes sont données. Avant Hume, Spinoza et Bergson, voici Platon :

"Parce que nous préférons l’illusion à la vérité
PLATON (Ve-IVe siècle av. J.-C.)

Dans la République, Platon imagine des hommes prisonniers dans une caverne, à qui l’on montre des ombres d’objets qu’ils prennent pour des choses réelles. De même, durant un spectacle de magie, nous sommes coincés sur notre siège, et le prestidigitateur ne nous laisse pas tourner autour de lui. Ses gestes et mouvements furtifs, qui sont les causes véritables de ses tours, restent cachés. Mais c’est là tout le sens de ce spectacle : nous faire perdre notre rapport à la vérité. Plongés dans l’illusion, nous oublions qu’il existe un monde véridique, gouverné par la raison. Mais il est tellement plus confortable et agréable de se laisser guider par les illusions !"

René Magritte, Le sorcier (ou le magicien) - Autoportrait à quatre mains, 1951. (Dans le nom Magritte, est inscrit le mot magie, dans l'ordre des lettres. Voir aussi Virual magie)
Troisième occurrence : un DVD emprunté à la bibliothèque pédagogique de l'ESPE de Châteauroux, Socrate dans la cité, dont le titre reprend le premier des quatre films montrant le travail remarquable effectué dans la classe relais de Frédérique Landoeuer, la réalisatrice, présenté comme suit : "des élèves déscolarisés entrent dans le débat philosophique en découvrant le mythe de la caverne. Le groupe se met dans la situation de celui à qui on propose un choix. Doivent-ils quitter la cité sécurisante, mais dans le même temps aliénante ?"

Dans un article pour la revue Diotime, Frédérique Landoeuer revient en détail sur son travail autour des mythes avec des élèves de 13 à 16 ans admis en classe relais pour des problèmes d'absentéisme, de comportement, d'incivilité, de refus scolaire, de démotivation dans l'apprentissage ou de déscolarisation. 
"Nous avons travaillé sur le concept de vérité en partant d'un texte écrit, " le mythe de la caverne " de Platon, traduit par Sylvain Connac. (...) Je n'ai pas de suite présenté la fin du texte, je l'ai arrêté au moment où l'homme qui sort de la caverne hésite à informer ses pairs que dehors il existe un monde différent. La première fois que je leur ai lu le texte, certains ont mal réagi, ils ont refusé d'écrire la suite ne voulant pas " se prendre la tête " avec cette histoire qui ne tenait pas debout et qui n'était pas possible. Ils bloquaient sur ce qu'il y avait avant l'histoire. On ne pouvait pas vivre enchaîné, ils étaient tous adultes, comment ils mangeaient... J'ai saisi cette occasion pour introduire le débat, leur dire que ce texte est une métaphore et a été écrit pour faire réfléchir, pour penser le réel. Le texte du " mythe de la caverne " est une allégorie. Les élèves ont écrit la suite de l'histoire. Ils ont presque tous dans l'écriture de leur récit fait allusion à la découverte du monde, à l'évolution. Pour eux les endroits qui ressemblent à la caverne étaient la prison. (...)
Durant une sortie de sport en plein air, j'avais volontairement choisi de les amener dans une petite grotte présentant les mêmes caractéristiques que la grotte du mythe (c'était un grand trou avec quinze mètres de rappel, on ne voyait que nos ombres). Instinctivement quelques élèves ont prélevé des cailloux différents pour chercher en sciences ce que c'était. Cette attitude a donné lieu à un nouveau débat en lien avec le mythe. Ils n'ont pas eu une attitude passive mais ils ont cherché à comprendre. Que se serait-il passé si des hommes étaient restés dans la caverne et d'autres en étaient sortis avec leurs échantillons ? (...)
Je leur ai fait faire un lien avec les problèmes qu'avaient rencontré des scientifiques (Galilée) vis-à vis-des gens qui préféraient rester dans l'erreur. En cours d'histoire de l'humanité, nous avions constaté que chaque fois que l'église a essayé d'imposer sa conception du monde, il y a eu des conflits. J'ai repris leurs propres attitudes en classe de refus face au récit scientifique des origines. Malgré le fait que des explications scientifiques indéniables expliquaient les origines, ils les refusaient d'emblée, taxant les scientifiques de tous les noms d'oiseaux, car cela mettait en doute leurs croyances. Au cours d'un autre débat, j'ai pu leur faire faire un lien entre le mythe et le film en cours. Ils étaient inquiets sur ce qu'on allait voir d'eux à la télévision. " L'autre fois j'étais énervé quand je me suis battue, mais je ne suis pas que comme ça ! Les gens vont nous prendre pour des Botchs ". Ce mythe nous a aidés à penser le réel : l'art, la télévision nous donnent une représentation de la réalité qui la rend différente. Le film part du réel, mais Marie va montrer une réalité différente, le temps et l'espace ne seront pas réels, elle va montrer notre réalité vue par elle, elle pourrait montrer le pire comme le meilleur. Elle a beaucoup de pouvoir. La télé ne nous montre pas la réalité. Il est important pour chercher sa propre vérité d'aller explorer soi-même le monde, la vie afin de se construire ses propres représentations, qui évolueront au cours des rencontres... Ce débat a été important parce que trop souvent ces jeunes ne font pas la différence entre la réalité et la fiction, ils avalent les vérités que d'autres veulent leur faire intégrer. Chercher sa propre vérité, c'est exercer son jugement, ne pas croire l'autre sur parole. J'ai très souvent utilisé ce mythe pour imager qu'il était important qu'ils sortent du monde des autres pour devenir acteur de leur propre pensée."
René Magritte - 1929 huile sur toile, 62.2 x 81cm
Los Angeles County Museum of art,**
Quatrième occurrence : dans le numéro du 5 janvier de Charlie-Hebdo, numéro spécial consacré au retour des anti-lumières, que j'ai acheté et lu (en entier s'il vous plaît) le jeudi 10 janvier (je ne partage pas la vision anti-religieuse du journal, que je trouve souvent partiale et sans nuance, mais je reste profondément attaché à l'emblème de la liberté et de l'humour qu'il représente). Où Platon s'y cachait-il donc ? Eh bien dans la chronique de Yannick Haenel, dont le titre était La caverne de la servilité. On y retrouve une analyse qui n'est pas sans lien avec les paroles de Frédérique Landoeuer :
"Alors quand j'essaie de penser aux lumières de la raison - aux formes possibles de leur existence aujourd'hui, et à l'obscurcissement qui affecte nos libertés - me revient le souvenir de la caverne de Platon.
Avec ce mythe, on comprend que les hommes n'ont jamais eu accès aux lumières : Platon décrit des hommes enchaînés aux cuisses et au cou depuis l'enfance, qui ne peuvent regarder que ce qui face à eux. Derrière, il y a un feu ; et entre les enchaînés et ce feu, un chemin où des montreurs de marionnettes remuent des figures de pierre et de bois, dont les spectateurs perçoivent les ombres sur les parois de la caverne. Ils croient que ce qu'ils voient est vrai, ils pensent que ces ombres sont le monde.
Nous en sommes là, rivés à nos écrans, prisonniers de ce qu'on nous montre. Comme les enchaînés de la caverne, nous ne percevons que des ombres : la lumière, ce serait de sortir de la caverne, mais tout est organisé pour que la connexion nous maintienne dans la caverne, désormais globale, du virtuel."
Enfin - et c'est la cinquième occurrence - j'ai retrouvé pas plus tard qu'hier soir cette opposition du réel et du virtuel, en relation avec la caverne platonicienne, dans le Cosmos de Michel Onfray (qui m'intéresse pour plusieurs raisons mais d'un autre côté me navre avec sa plate et lancinante rhétorique anti-religieuse, mais que voulez-vous, je pense toujours qu'il faut régulièrement lire ce qui ne nous agrée pas, ce qui nous dérange et nous irrite, bref il faut penser contre soi). Voici donc le passage en question :
" Notre époque vit selon l'ordre platonicien : on sait que, dans l'allégorie de la caverne, Platon dénonce les abusés qui croient à la vérité des ombres et ignorent qu'elles procèdent de la vérité d'objets réels. Enchaînés, autrement dit entravés par leur ignorance du système de production des simulacres, les esclaves se trompent en prenant le virtuel pour le réel. Le téléspectateur s'avère lui aussi un esclave enchaîné qui prend pour vraie la construction d'une fiction et méconnaît la vérité de la réalité qui est réalité de la vérité. Nombre d'auditeurs et de spectateurs, sinon de dévots des écrans, croient plus à l'illusion qu'à la matérialité du monde." (p. 148-149)
La  critique est convenue : haro sur les écrans (forcément mauvais), la télévision (forcément temple de l'illusion, instrument de la corruption des âmes), et plus largement sur le virtuel. Mot qui concentre toutes les vilenies : le virtuel c'est le Mal en personne. Il me semble tout d'abord que l'on en fait un usage outrancier : les ombres sont-elle vraiment de l'ordre du virtuel ? Non, les ombres ont une réalité objective, elles ont une couleur, une surface, elles sont douées de mouvement, elles vibrent, se déforment, se transforment, s'effacent et puis parfois reviennent. L'objet réel n'est pas seulement, n'est pas toujours un objet tridimensionnel. Platon, quand il écrivait, ne songeait pas aux écrans de télévision, et il ne dénonce personne, il ne parle d'ailleurs pas d'esclaves, mais d'hommes enchaînés qui n'ont aucunement la sensation d'être des esclaves puisqu'ils ne connaissent aucune autre sorte de condition.

Mais oublions Onfray pour le moment, que dire maintenant à l'issue de cette quintuple recension ? Peut-être d'abord qu'elle s'inscrit dans la droite ligne de l'article précédent sur la lumière et l'ombre, qui faisait en quelque sorte aussi le constat d'une série. Notons que la lumière n'est pas non plus un objet tridimensionnel, c'est une onde mais elle est aussi associée à des particules, les photons, qui ont une masse considérée comme nulle. Cette dualité onde-corpuscule c'est, si l'on veut, l'oxymore même qui définit la lumière physique : "On ne peut parler de photon en tant que particule, nous dit Wikipedia, qu’au moment de l’interaction. En dehors de toute interaction, on ne sait pas — et on ne peut pas savoir — quelle « forme » a ce rayonnement. On peut se représenter intuitivement le photon dans le cadre de cette dualité comme une concentration ponctuelle qui ne se formerait qu’au moment de l’interaction, puis s’étalerait, et se reformerait au moment d’une autre interaction. On ne peut donc pas parler de « localisation » ni de « trajectoire » du photon, pas plus qu'on ne peut parler de « localisation » ni de « trajectoire » d'une onde." Voilà qui me semble bien plus crucial et bien plus passionnant que cette stérile opposition du réel et du virtuel.

Les deux prochains articles ne feront pas plaisir à Onfray si diable, il venait à passer par ici (mais les chances sont faiblissimes, on s'en doute).

René Magritte, L'empire des lumières, 1954 (un bel oxymore visuel)


_____________________
* L'exemple qui me vient spontanément à l'esprit est l'émergence de la série des treize ans. En décembre 2017, sept "treize ans" m'étaient apparus en un temps très bref, en quelques minutes, écrivais-je alors. Des échos divers avaient prolongé la série au début de l'année suivante.

** L'analyse du tableau sur le site imagesanalyses apporte en passant une information tout à fait éclairante sur un passage de l'intervention du 15 janvier d'Emmanuel Macron lors du lancement du grand débat national.  Le "c'est de la pipe" n'a pas manqué de susciter des débats et a fait le traditionnel "tour des réseaux sociaux".


Or voici ce que Martin Lefebvre écrit sur le site :
"(...) il y a d’autres significations au mot /pipe/, dont une en particulier qui s’est égarée dans les siècles à peu près partout sauf au Québec.
Une lecture liée à la sémantique :
En effet, c’est une expression bien québécoise, mais dont la source est ô combien française qui m’a mis la puce à l’oreille. Cette expression a d’ailleurs une cousine en France, il s’agit de : « conter ou raconter des pipes ». En France on dira des histoires racontées par celui qui   conte des pipes » que « c’est du pipeau ». Ainsi, celui qui « conte des pipes » essaie de leurrer, de tromper.
Or, ce que démontre l’étymologie c’est que l’usage du mot /pipe/ pour désigner l’instrument du fumeur est en fait un dérivé d’un autre usage, beaucoup plus ancien celui-là, dont le champ sémantique est celui du leurre, de l’imitation, de la tromperie, ou de la tricherie.

Ainsi, dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècle on donne le sens « tromperie » comme l’un des premiers sens du mot /pipe/, sens bien antérieur à celui qu’on utilise communément aujourd’hui. On cite ainsi Rabelais chez qui on peut lire : « Nous sommes ici bien pippez a pleine pippes, mal équippez  ». Ce sens a également donné les dérivés /pipeur/ (« tricheur ») et /piperie/ (« tromperie », « leurre ») qui sont toujours dans le vocabulaire actif de la langue française d’aujourd’hui."

samedi 5 août 2017

# 186/313 - Anne/Marc

Beaucoup d'émotion en apprenant ce matin (j'écris ce lundi 24 juillet) que la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle s'est noyée sur une plage de Ramatuelle en tentant de secourir des enfants. Elle avait 53 ans et je ne pourrais jamais oublier le livre avec lequel je découvris sa pensée, ce livre dont le titre, Éloge du risque, montre si cruellement qu'elle mit sa vie à la hauteur de ses idées :  elle y citait Platon en épigraphe : "Le risque est beau", en même temps que Kierkegaard : "L'instant de la décision est une folie". Folie de cette décision de porter secours alors que la mer est mauvaise, que le danger est trop grand peut-être pour les capacités du corps, folle générosité qui est la vie même.


Il se trouve qu'hier soir j'ai terminé L'étrange défaite de Marc Bloch. Ce témoignage passionnant, écrit par le grand historien du Moyen Age entre juillet et septembre 1940, dans sa maison de campagne de Fougères, en Creuse, j'en connaissais depuis longtemps l'existence mais je n'avais pas encore eu la curiosité de le lire. Il a fallu, je pense, la lecture très récente aussi du formidable Journal (1939-1945) de l'avocat Maurice Garçon, pour franchir le pas : je souhaitais mieux comprendre les raisons de la débâcle de 40 et, comme l'affirme Stanley Hoffmann dans la préface du livre, ce que l'auteur a appelé modestement ce"procès-verbal de l'an 40", "reste l'analyse la plus pénétrante et la plus juste des causes de la défaite."
Je parle de Marc Bloch parce que lui aussi prit tous les risques. A presque soixante ans, il s'engagea dans la Résistance, et contribua grandement à l'organiser. Arrêté et torturé par la Gestapo, il est fusillé à Trévoux le 16 juin 1944.
Je parle de Marc Bloch parce que lui aussi, à la première page de ses Carnets tenus dès octobre 1940, déposa des citations en manière d'épigraphe, où la vie si chèrement aimée ne s'en adosse pas moins à la mort :

"Je ne hais point la vie et j'en aime l'image
Mais sans attachement qui sente l'esclavage."
Polyeucte, V, II

"L'un des points de ma morale est d'aimer la vie sans craindre la mort."
Descartes, Lettre à Mersenne du 9 janvier 1639

"Pour vivre, il faut savoir dire : Mourons."
Lamennais, lettre au marquis de Coriolis, 19 décembre 1828

A quoi il faut ajouter, dit-il, cette phrase de Lamennais, qui aujourd'hui (juin 1943) rend un son si actuel : "Mon enfant, il manque toujours quelque chose à la belle vie qui ne finit pas sur le champ de bataille, sur l'échafaud ou en prison" (citée par Duine, p. 317, comme adressée à Henri Heine)."


mardi 30 mai 2017

# 128/313 - Cahors et le chaos

"Filles sont très belles et gentes 
Demourantes à Sainct-Genou".
François Villon

Deux localités sur le même parallèle, deux saints évêques de Cahors, Genou et Ambroix. La question se pose naturellement : pourquoi Cahors ?
Il se trouve que Cahors n'est pas une inconnue dans la géographie sacrée berrichonne.
De la vaste abbatiale de Déols, près de Châteauroux, ne restent guère que le clocher et quelques vestiges pour la plupart conservés au Musée Bertrand de Châteauroux. Ainsi des fragments du tympan.



Or, selon Jean Favière (Berry Roman, Zodiaque, 1970, p. 201), il évoque "plus spécialement le Christ du tympan de Cahors." De même que Cahors est situé au Nord géographique de Toulouse, l'autre grand centre zodiacal héritier des omphaloi égéens, et que le tympan lui-même de cette cathédrale Saint-Etienne est celui du portail Nord, Déols est situé au nord de Neuvy Saint-Sépulchre.

En outre, le socle sur lequel il repose  est porté par deux animaux : le lion et le dragon. "Cette représentation des symboles de l'Antéchrist et du Diable suivant Honorius d'Autun, poursuit Jean Favière, fréquente dans la sculpture gothique, est unique dans l'iconographie des portails romans."
Sommes-nous en présence là encore d'un écho à Cahors ? Il n'est pas interdit de le penser quand on voit que Doumayrou rattache Cahors au chaos primordial : 
"Ce nom, ainsi que celui du Quercy, vient des celtes Cadurques, avec le souvenir des racines grecques cha, s'entrouvrir (d'où vient chaos) et chad, prendre, saisir, caractérisant l'avidité bien connue de cette gueule d'enfer qu'est le chaos." (Géographie sidérale, p.168)
Le géographe Augustin Berque, dans son livre Écoumène, vient à l'appui d'une telle interprétation : après avoir noté que Chaos est de même famille que chainô (s'ouvrir), qui provient de la racine indo-européenne ghei-, comme le latin hiatus, il relève  que "nombreux sont les auteurs qui leur apparentent  chôra, terme que Platon utilise dans le Timée pour dire le lieu des choses au sein du monde sensible."

"Le Timée, poursuit-il, est l'une des dernières œuvres de Platon, peut-être la plus célèbre. C'est en effet celle où il ramasse son ontologie et sa cosmologie - son onto-cosmologie, l'une allant avec l'autre - et qui narre entre autres le mythe de l'Atlantide. Pour ce qui nous concerne, on y trouve sa théorie du lieu. Après avoir distingué deux sortes d'être : la Forme ou Idée intemporelle et aspatiale (eidos ou idea), c'est-à-dire l'être absolu qui est l'"être véritable" (ontôs on) et relève de l'intelligible, d'une part, d'autre part l'être relatif ou en devenir (genesis), qui relève du sensible, Platon introduit un "troisième genre" (triton allo genos, 48e 3), qu'il va appeler chorâ."
Tympan de la cathédrale de Cahors
 
Le problème est que Platon ne donne pas de définition très précise de cette chorâ, ne la désignant que par des métaphores qui, selon Berque, paraissent peu cohérentes. Des choses qui sont, elle semble comme l'empreinte et en même temps la matrice, mère (mêtêr) ou nourrice (tithênê).

 "Si Platon, continue-t-il, ne trace pas de figure claire de la chorâ, du moins pouvons-nous inférer une image de ce qu'il lui associe. Genesis, que les spécialistes, pour cadrer avec le système platonicien, interprètent comme l'être relatif, le devenir ou l'étant, cela exprime d'abord et fondamentalement l'idée d'engendrement (du radical indo-européen gen- ou gne-, lequel a été dans nos langues, c'est le moins qu'on puisse dire, extrêmement prolifique). Ce n'est évidemment pas un hasard si, dans le Timée, cette idée se trouve couplée à celle de chorâ, qui nous renvoie, en deçà d'elle-même, au chaos comme béance."

Et nous pourrions écrire, en écho à Augustin Berque, que ce n'est évidemment pas un hasard si l'histoire de saint Genou (dont la racine gen- est manifeste) est couplée  à celle de la ville de Cahors, tirant son nom du Chaos  (et anagramme de chorâ, par dessus le marché).

En faisant de la vieille de Brisepaille, près de Saint-Genou, l'accoucheuse de Gargamelle, Rabelais s'inscrivait parfaitement dans cette ontologie platonicienne.
"La chorâ, [...], c'est bien l'ouverture par laquelle adviennent à l'existence les êtres qui vont constituer le monde. C'est le lieu géniteur et le giron, l'i grec hospitalier de tout ce qu'il "y" a sous le ciel" (Ecoumène, p. 22-23).