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samedi 14 février 2026

Ils ont écrit leurs visages

[...] aux environs du grand chemin, je vis venir une longue file d'hommes qui marchaient deux à deux. Ils étaient tous enchaînés par un bras et par le cou, comme s'ils étaient des bêtes féroces. ils étaient conduits par d'autres hommes armés jusqu'aux dents, d'une mine cruelle et sinistre. On assurera que tous étaient condamnés aux galères. Je demandais quels étaient donc ces crimes et l'on me donna l'exemple d'un vieux bonhomme de laboureur, chargé de famille, qui, pour avoir tué deux pigeons qui mangeaient son blé, avait été condamné... cette jurisprudence est abominable, le seigneur des lieux ne pouvait être qu'un oppresseur et un tyran digne de l'exécration publique.

Valentin Jameray-Duval, Mémoires, Le Sycomore, 1981 (cité par Arlette Farge)

Dans l'essai d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato, Guerres et Capital, apparaît de temps à autre le nom de Paul Virilio (1932 - 2018). J'ai ici même plusieurs fois évoqué cet urbaniste et philosophe tout à fait singulier, et l'envie m'est venue de m'immerger une nouvelle fois dans le monumental volume publié par le Seuil en 2023, regroupant 22 essais parus entre 1957 et 2010 sous le titre La fin du monde est un concept sans avenir.


Je me relançai donc depuis l'endroit exact où je m'étais arrêté, avec l'essai Vitesse et Politique (1977). Un demi-siècle s'est presque écoulé mais l'actualité de cette réflexion reste étonnante. Dans la première section de la deuxième partie, Virilio évoque cette caricature de James Gillray représentant William Pitt et Bonaparte se partageant à coups de sabre le globe terrestre en forme de gros pudding, Bonaparte emportant le continent européen et Pitt se réservant les océans. 

 

Partage qui s'avèrera défavorable à Napoléon : "Vaincre sans se battre un adversaire continental qui sans arrêt se lance et s'épuise dans les limites spatio-temporelles du champ de bataille terrestre, c'est ce que réussira, on le sait, l'Angleterre. Hitler comme Napoléon sera vaincu par les hommes du fleet in being, qui tireront sans cesse la victoire de leur inaccessibilité au combat, de l'abandon du principe nocif qu'il faut attaquer sitôt l'ennemi aperçu, raccourcir la distance entre lui et nous."

Cette formule de fleet in being est utilisée pour la première fois en 1690 par l'amiral Arthur Herbert, comte de Torrington, Conscient de la supériorité de la marine de Louis XIV sur la Royal Navy qu'il commandait, Herbert refuse tout combat. Sa flotte devient force de dissuasion dans les ports anglais, contraignant ainsi les Français à patrouiller dans la Manche et les empêchant ainsi de prendre part à d'autres opérations."Le but poursuivi est psychologique, écrit Virilio, créer un état permanent d'insécurité dans l'ensemble de l'espace traité." Et il poursuit : "La tactique du fleet in being, sa planification, adhère à celle du mercantilisme européen, routes maritimes, itinéraires triangulaires ou circulaires, mais, plus encore, conduits économiques autonomes jetés hors de tout espace quotidien... "Guerre, commerce et piraterie, les trois en un, inséparables "(Faust, II), les trois comme une action de même nature."(Essai sur l'insécurité du territoire, 1976, l'essai précédent où Virilio abordait déjà ce concept de fleet in being).

C'est dans ce même essai qu'il cite un autre amiral, allemand celui-ci, Friedrich Ruge, ancien confident du maréchal Rommel, qui travailla activement avec les Américains, de 1949 à 1952, à la reconstitution de la marine fédérale, accélérée par les débuts de la guerre froide : "C'est sur mer que la guerre a revêtu très tôt un caractère total, car celui qui domine sur mer ignore les contingences, les obstacles... mer indestructible qui n' a pas besoin d'entretien., dont tous les espaces sont naturellement reliés." Et Virilio d'ajouter que "la stratégie aérienne alliée allait reprendre ces termes dans un autre élément. En saturant l'espace allemand, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec ses bombardiers, le général Harris* espère lui aussi atteindre à un "effet psychologique" sur l'ensemble des populations traitées, et cela "sans aucune limitation dans l'emploi des moyens techniques."

 

Revenant sur l'essai de 1977, qu'est-ce que je retrouve ? Rien moins que Moby Dick : "Gordon Pym ou Moby Dick ne sont que les récits anticipés de la croisière nucléaire, le sous-marin stratégique n'a besoin de se rendre nulle part, il se contente, en tenant la mer, de demeurer invisible, mais sa fin horaire est déjà marquée. D'ailleurs, dès que le fleet in being est devenu une donnée fondamentale du Droit à la mer, les explorateurs, découvreurs et amateurs de raids de tout poil, s'ils cherchent encore des terres nouvelles, vont également s'attacher à l'invention des passages, c'est-à-dire à la réalisation de voyage circulaire absolu, ininterrompu, puisqu'il ne comporterait ni départ, ni arrivée, réalisation de la boucle du non-retour préfigurée déjà par les routes maritimes circulaires ou triangulaires du mercantilisme européen."

Virilio souligne que le Droit à la mer est devenu en fait très rapidement le droit au crime, à une violence elle aussi libérée de toute contrainte, et la mer libre est bientôt remplacé par "l'empire des mers". Le peuple anglais est selon lui le premier qui réponde absolument à la définition du prolétariat industriel de Karl Marx : "Les ouvriers n'ont pas de patrie... il faut couper le cordon ombilical qui relie le travailleur à la terre.""En Angleterre, écrit-il, jusqu'au XIXe siècle, on pratique la razzia de matelots en fermant simplement  les ports par ordre du roi et en ramassant les gens de mer. En France, au XVIIe siècle, l'industrialisation de la guerre sur mer exigeant un personnel de plus en plus nombreux, on instaure le numérotage et l'enregistrement de toute la population côtière qui est "déclarée disponible et enrôlée pour une seule et grande armée servant à tour de rôle à la guerre, au négoce, aux travaux d'aménagement du territoire", c'est ce qu'on appelle le système des classes." Système des classes** (dont le nom vient des « classis » ou flottes de l’Empire romain) qui devient l'Inscription maritime à partir de la Révolution française, en 1795.

C'est que la France de Louis XIV, royaume le plus peuplé du continent et disposant de la première armée de terre d’Europe, ne possédait en 1662 qu'une flotte de 15 vaisseaux contre 150 pour le Royaume Uni et près de 200 pour la Hollande. En quelques décennies, à l'instigation de Colbert, elle parviendra à rattraper ses deux principaux rivaux grâce à un effort financier colossal consacré à la construction navale, mais aussi à ce système de recrutement inédit qui va s’appuyer sur l’Église, en utilisant les registres de naissance des paroisses catholiques. Chacune de ces paroisses est tenue de fournir aux équipages de la flotte un contingent précis de marins. 

Virilio parle de prolétarisation et souligne que - fait assez rare à l'époque -, on s'inquiète de la "nationalité" du nouveau prolétariat : "déporté de la guerre totale, il doit justifier de ses origines, s'il est étranger il devra se faire naturaliser au bout de cinq ans, la désertion est sévèrement réprimée et l’État pratique le contrôle social des familles en se déclarant "protecteur des femmes et des enfants" des travailleurs réquisitionnés." Les gens de mer demeuraient donc toute leur vie sous la tutelle de l’État. Cimarconet cite un discours d’Adolphe Thiers, prononcé en 1846, qui définit remarquablement ce rapport de dépendance :

Colbert a dit : tout homme qui travaille sur mer, qui se livre à la navigation, a besoin de protection plus qu’un autre. Vous avez besoin de protection, vous serez protégé ; mais j’exige de vous que vous soyez sans cesse sous la main du gouvernement (…) Colbert a ajouté : si je prends votre vie, en revanche je suis votre père nourricier ; j’institue la Caisse des Invalides, qui n’existe nulle part. Quand vous serez vieux, quand vous serez devenus infirme au service, je pourvoirai à vos besoins ; si vous avez une femme et des enfants qui, pendant vos longues absences, manquent de pain, la Caisse des Invalides leur en donnera. Telle a été cette institution de paternité, ou plutôt de maternité, qui est le contrepoids de l’Inscription maritime.

Protection bien illusoire et en tout cas toute relative (voir note **). D'autant plus, écrit encore Virilio,  que "l'expansion de la guerre fut telle que la prolétarisation se trouva associée à la répression judiciaire et policière : on recruta au hasard et les prolétaires se virent confondus avec la troupe des déportés et des galériens que les tribunaux "fabriquaient" en grand nombre sous la pression du gouvernement. Au XVIIe siècle, le prolétariat maritime est déjà littéralement un peuple de forçats, de "damnés de la terre"."

Et lisant ceci, j'étais comme sidéré de retrouver le thème central de l'essai que j'avais très récemment acheté à Bourges, le 31 janvier dernier pour être précis, et que j'avais lu presque immédiatement, Ils ont écrit leurs visages, de l'historienne Arlette Farge (MétisPresses, 2025).

 

J'ai déjà évoqué le travail d'Arlette Farge dans l'article Malaise dans la vie intérieure du 16 septembre 2025. Ici encore, c'est à travers son regard porté sur les archives de police - qu'elle recopie toujours à la main -, qu'elle donne à voir les visages de ces galériens, de ces forçats mis au ban de la société d'alors. Comprendre comment cette société du XVIIIe siècle a "vu" celles et ceux considérés par toutes et tous comme les plus contestables, c'est aussi pour elle "rendre hommage à Michel Foucault, constamment préoccupé par la " vie des hommes infâmes". Il écrivait avoir ressenti "des impressions physiques" face à ces "vies de quelques lignes ramassées en une poignée de mots". ajoutant : "elles ont secoué en moi plus de fibres que ce que l'on appelle d'ordinaire la littérature". Je ne saurais mieux exprimer mon lien à ces archives." (p. 19)

La galère, dit-elle plus loin,  est une véritable institution qui perdure du milieu du XVe siècle jusqu'à 1748 (l'ordonnance du 27 septembre porte le coup de grâce à la flotte de galères ancrée à Marseille). "Contrairement à ce qu'on croit, elles ne bougent pas beaucoup. Certes, les forçats rameront de temps en temps, mais beaucoup seront contraints à l'immobilité au port dans des conditions effrayantes, et nombreux sont ceux qui n'ont que des cordes entremêlées pour pouvoir s'assoupir." Elle cite André Zysberg (voir note **) qui parle du "plus grand pourrissoir d'hommes de la France." L'article cité en note, "La société des galériens au milieu du XVIIIe siècle", paru dans la revue Annales en 1975, est d'ailleurs consultable en ligne.

 

Dans la deuxième partie du livre, Karelle Ménine, la directrice de collection, écrit qu'Arlette Farge vit mal l'actualité : 

"Elle dit se sentir parfois comme la marchande de journaux de son quartier, jeune femme iranienne, anciennement libraire et réfugiée, qui a tout perdu : son pays qu'elle a dû fuir, son mari, et son logement. "Depuis des années, elle vend des journaux du monde entier, mais sans jamais les lire. Elle retourne les piles et dit ne plus rien savoir du monde. Ces derniers temps, j'ai parfois songé qu'elle avait raison. Alors que je suis passionnée par l'actualité, je comprends sa douleur. Il m'arrive de ne plus parvenir a mon tour à lire les informations... J'achète toujours les journaux, mais cela devient terriblement anxiogène et je ne sais pas comment m'en protéger. Alors : j'écris. C'est pour moi, la seule résistance possible. Lorsque je tente d'établir un dialogue avec celles et ceux qui nous ont quitté.es  depuis si longtemps, je retrouve un peu de souffle, car l'archive permet de s'immerger dans la singularité. Le tout petit, inconnu ou effacé. [...] Ces documents de signalements m'aident ainsi à faire face à ce qui me révolte jour après jour : la violence, l'exclusion, et l'injustice." (p. 78)

N'est-ce pas ce qui, moi aussi, toutes proportions gardées, me conduit à écrire ici ?

______________________

* Arthur Travers Harris (1892 - 1984), surnommé Butcher Harris par ses subordonnés, avait expérimenté cette stratégie au Moyen-Orient. Extrait de la notice Wikipedia :

Dans les années 1920, les Français et les Britanniques se sont partagé les dépouilles du défunt Empire ottoman et l'Empire britannique cherche à sécuriser les réserves pétrolières (les navires de guerre modernes abandonnent la chauffe au charbon pour le mazout et l'industrie automobile se massifie).

L'Angleterre a obtenu (entre autres) la Mésopotamie — futur Irak — qui regorge de pétrole et cherche à imposer un roi unique (et inféodé à l'Angleterre) aux tribus musulmanes locales (certaines sunnites et d'autres chiites) qui mènent la vie dure aux soldats britanniques et à leurs supplétifs indiens (plus de 100 000 soldats déployés et des centaines de morts dans le camp britannique).

En charge d'une escadrille britannique au Moyen-Orient, Arthur Harris est un des plus enthousiastes promoteurs d'une politique de bombardements destinés à inspirer terreur et respect aux tribus rebelles, politique décidée en haut lieu par le ministre travailliste de l'Air, Lord Thomson et par ailleurs chaudement approuvée à la chambre des Communes par Winston Churchill (ex ministre de la Guerre alors dans l'opposition, qui n'avait pas d'objection morale, y compris à l'emploi de gaz de combat ). Cette stratégie de bombardement des tribus irakiennes, baptisée du nom euphémistique d' Aerial Policing (pacification aérienne), est bien moins coûteuse financièrement que le combat terrestre. Elle aboutira à la reddition de plusieurs tribus et Lord Thomson s'en félicitera à la chambre des Communes.

Arthur Harris, alors simple lieutenant-colonel commentera ainsi son action: "Les Arabes et les Kurdes savent maintenant ce que signifie un vrai bombardement ! En 45 minutes nous pouvons raser un village et tuer ou blesser un tiers de sa population". (C'est moi qui souligne)


 ** Ce système des classes n'a jamais bien fonctionné, comme le montre par exemple le programme Cimarconet, conçu et mis en place en 1998 par André Zysberg, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen de 1997 à 2008.

"En temps de guerre, comme l’effectif de la classe de service s’avérait souvent insuffisant d’une année à l’autre, les commissaires levaient les marins qui restaient dans leur quartier, quelle qu’ait été la classe à laquelle ils appartenaient. En outre, les paies des marins servant dans la Royale étaient souvent réglées avec des retards considérables (plusieurs années pendant le règne de Louis XIV), ce qui projetait les familles dans la misère. Ajoutons à ce tableau que les conditions de vie à bord des vaisseaux étaient très dures. La mortalité pour cause d’épidémie, de nourriture avariée et surtout de captivité en Angleterre était considérable : 20 à 30 % des marins levés, parfois davantage, ne sont pas revenus chez eux à l’issue des guerres de Sept Ans (1756-1763) et d’Amérique (1778-1783).

Les compensations restaient, dans les faits, minimes, sinon illusoires. En effet, le versement d’une demi-solde aux marins estropiés ou invalides représentait une « faveur » (accordée par le roi) et non un droit, malgré le système de prélèvements. Enfin, le service dans la marine royale pesait uniquement sur les navigants. Seuls les marins de métier semblaient capables de servir sur les vaisseaux de guerre du roi de France, alors qu’en Angleterre, des « terriens » de la ville et de la campagne étaient enrôlés de gré ou de force dans la Royal Navy. Comme le coût humain de chaque guerre navale était très élevé, la population des gens de mer français n’a jamais dépassé 60 000 hommes entre le règne de Louis XIV et la Révolution. Un illustre marin de Granville, Pléville Le Pelley, disait que la Royale consommait des marins sans jamais en former."

 

mardi 18 novembre 2025

Charlot à l'horizon négatif

Le dernier article De mon côté de la rive du temps a été publié le mardi 11 novembre à 23 h 08 très précisément. Au cœur d'icelui se tenait le récit de Marie Richeux, Officier radio, passionnante enquête autour du naufrage du cargo Emmanuel Delmas, en 1979, au large des côtes italiennes, naufrage où périrent 27 personnes, dont l'oncle paternel de l'écrivaine, Charles dit Charlot, qu'elle n'aura jamais connu. 

 

Publiant donc l'article, l'affichant sur la page, je reste (comment dire ? je cherche le mot, sidéré me semble beaucoup trop fort, surpris ne me convainc pas, pas plus qu'étonné, optons pour interdit - qui ne me sied qu'à moitié), oui, je reste interdit devant la coïncidence visuelle que voici (capture d'écran effectuée à 23 h 15) 

 

En face de l'image de couverture des Disparus de Daniel Mendelsohn, cet appel vers le site de Jean-Jacques Birgé : Phantasmata d'Eric Vernhes à la galerie Charlot. La capture d'écran était là nécessaire, car cet agencement sur la page était éphémère, le principe même de la barre latérale Autres sentes étant d'accueillir au fur et à mesure qu'ils paraissent les billets de quelques blogs dont j'ai établi depuis longtemps la courte liste. En effet, le lendemain matin, il n'y avait déjà plus trace de cette résonance avec l'oncle Charlot disparu.

Encore une fois, on peut dire qu'il ne s'agit là que d'un rapprochement fortuit, une simple péripétie du hasard. Il m'a tout de même plu d'aller plus loin : je ne connaissais pas du tout cet Eric Vernhes évoqué par J.J. Birgé, j'ai donc lu l'article, qui commence ainsi : 

"Une fois de plus je suis fasciné par les créations d'Eric Vernhes. Si Meeting Philip, son hommage critique à Philip K. Dick, fait un carton à la Biennale Nemo, son exposition à la Galerie Charlot rassemble des pièces anciennes ou récentes comme Dormeurs éveillés qui s'empare d'un texte incroyable de Gaston Bachelard"
Me rendant ensuite sur le site d'Eric Vernhes donné en lien, je file vers sa page bio où je lis ceci :

SINCHRONICITÉ

La pratique artistique d’Eric Vernhes repose sur la création « d’objets temporels ». Ce concept, issue de la phénoménologie, qualifie des dispositifs dotés d’un mouvement intrinsèque qui épouse celui de la conscience du spectateur. Eric Vernhes l’utilise dans son travail pour créer un moment magique: Celui où l’imaginaire du spectateur, mis en mouvement par l’œuvre, vient à s’incarner en elle.
Notre corps, nos émotions, nos idées sont constamment en mouvement. Confrontés  au mouvement de l’œuvre, une relation de sympathie se crée avec elle par synchronicité. Cette relation avec un objet nous fait prendre conscience de notre matérialité: Avant tout autre chose, et en l’absence de démonstration de l’existence de l’âme, le spectateur est un corps, à un moment précis, dans un lieu donné, plongé dans la contemplation de son propre imaginaire qu’il projette dans l’œuvre. Une parenthèse s’ouvre alors dans le mouvement incessant qui le propulse vers sa finitude. Il y a là une expérience intrinsèquement, spécifiquement humaine: L’expérience artistique.
Souvent l’art propose des questions. Le travail d’Eric Vernhes propose plutôt une ambition: conquérir un niveau toujours plus élevé de conscience de nous même, de nos corps, du monde et du temps afin de perpétuer, malgré tout les défis, l’expérience de notre humanité.

La synchronicité étant au cœur de mes derniers articles (la notion apparaît aussi bien chez Cécile Guilbert que chez Caroline Lamarche), je suis conforté dans le sentiment que la collision visuelle repérée dans la nuit de novembre n'est pas qu'une simple facétie aléatoire.

Je remarque en outre que l'artiste a été élève de Paul Virilio : "Après un diplôme d’architecte dirigé par Paul Virilio, Eric Vernhes travaille en production cinématographique aux côtés d’Anatole Dauman (Argos films).Paul Virilio, que j'ai évoqué à plusieurs moments, Anatole Dauman, aussi, que j'ai découvert à travers un volume chiné à Noz, en 2017.

Dans l'article du 11 novembre, je citais Laurent Demanze"La disparition de l’oncle occasionne dans le récit des cercles concentriques : pour saisir la force de rêverie et de romanesque que suscite le mot, à la façon d’un vide entraînant nos pensées dans sa gravitation, Marie Richeux mobilise Georges Perec et Daniel Mendelsohn comme des interlocuteurs de prédilection.(...)" (Passage compris dans la capture d'écran), enchaînant sur : "Georges Perec et Daniel Mendelsohn font partie des écrivains de ma nébuleuse."Or, si l'on se rend sur le lien Georges Perec, le second article collecté est Vient me chercher sur sa moto noire, du 13 juin 2025, renvoyant lui-même à un article d'avril 2020, dont le titre est aussi emprunté à un poème de Roberto BolañoSur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, et comportant l'image que voici :

 

Or, sur la page de la galerie Charlot consacrée à Eric Vernhes, on peut voir, parmi les travaux présentées, plusieurs œuvres intitulées Horizon négatif.

Horizon négatif, Eric Vernhes, 2019, Acier, écran 4K, ordinateur, caméra, haut-parleur (210 x 60 x120 cm)   
 

On y retrouve, multiplement dupliquée, cette forme triangulaire dont j'avais pointé la récurrence dans les deux couvertures. 

Trucs de Charlot, me souffle l'incrédule (qui ne croit pas si bien dire).




vendredi 13 juin 2025

Vient me chercher sur sa moto noire

                     L'âne

Parfois je rêve que Mario Santiago
Vient me chercher sur sa moto noire.
Et que nous quittons la ville et à mesure 
Que les lumières disparaissent
Mario Santiago me dit qu'il s'agit
D'une moto volée, la dernière moto
Volée pour voyager dans les terres pauvres
Du Nord, direction le Texas,
A la poursuite d'un rêve innommable
Inclassable, le rêve de notre jeunesse,
C'est-à-dire le rêve le plus courageux de tous
Nos rêves. [...]

Roberto Bolaño, Poèmes, Points/Seuil, p. 454

Vertiges, de Jean-Pierre Dupuy, est un essai riche de multiples questionnements, auxquels l'auteur répond en s'appuyant sur l’œuvre de Borges, qui l'a accompagnée toute sa vie. Dans un entretien passionnant qu'il a accordé au site Le Grand Continent, il en donne une liste non exhaustive : "Il y a des questions aussi diverses que le Carnaval brésilien et les paniques financières, la catastrophe de Tchernobyl, les élections présidentielles américaines, l’arme et la guerre nucléaires, la mort, la violence et le sacré, l’antisémitisme chrétien, le nouveau roman et la nature de la littérature et, surtout, omniprésent, lancinant, le grand mystère du temps qui ne peut s’approcher que par une démarche où abondent les paradoxes." Le grand mystère du temps. C'est bien cela qui me taraude ces jours-ci, lors de l'examen des motifs débusqués dans la lecture. L'attention portée à Blaise Pascal a fait resurgir Giordano Bruno et le projet Manhattan avec la bombe-test de Trinity. Le feu du bûcher qui emporta le génial Italien sur le Campo de Fiori le 17 février 1600 et le feu nucléaire du 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique, où Robert Oppenheimer se souvint d'un verset de la Bhagavad-Gita : « Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime…"

Car ce n'est pas la première fois que Le Trinity monument, l'obélisque de lave de 3,7 mètres, marquant depuis 1965 l'emplacement de l'hypocentre de l'explosion, se retrouve associé au philosophe de la pluralité des mondes. Un article du 5 avril 2020 en témoigne, dont le titre, Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, est emprunté au poème de Roberto Bolaño dont je donne ici le début.

J'avais acheté Le Banquet des Cendres en revenant de Grenade, le 8 février 2019. J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'avais quitté le RER à Saint-Michel pour me rendre à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, j'étais passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vis en devanture ce livre de Giordano Bruno. Bruno qui ne m'était pas inconnu, grâce surtout à la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates.

L'horizon négatif, de Paul Virilio, fut acheté par Nunki Bartt dans la même librairie Sillage. Il raconta l'anecdote dans un mail adressé au Doc et à moi-même :

"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm  (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes, je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "

J'avais écrit peu avant, le 23 mars 2020, un article mentionnant Paul Virilio, et Nunki m'avait apporté (c'était en temps de confinement) son volume. Et j'avais été immédiatement frappé par des coïncidences : "Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle
."

Cinq ans plus tard, resurgit donc ce binôme Bruno-Trinity. Avec cette question : cette boucle temporelle a-t-elle un sens ? Et, à vrai dire, je n'en sais rien. Je constate, c'est tout, j'enregistre. On pourra toujours dire bien sûr que ce rapprochement est aussi fortuit que la première fois. Peut-être. 

Je voudrais tout de même ajouter quelque chose. Le 1er avril 2020, j'avais reçu un livre d'un certain Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié (Liana Levi, 2002). Il me semble que c'était le Doc qui me l'avait recommandé. 

Originalité du roman : il s'agit d'un polar se déroulant à Paris en décembre 1582, deux inconnus pénètrent chez Nicolas Heucqueville, riche libraire parisien, et massacrent la famille entière : lui, son père, son épouse, ses deux fils, son nouveau-né et leur bonne. Non loin de là, Rue de Latran habite Giordano Bruno, de passage dans la capitale, et voilà notre philosophe qui se pique d'enquêter sur cette tuerie, aidé du jeune narrateur, Jean Hennequin, en collaboration plus ou moins étroite avec Dagron, le lieutenant de police. Le 22 mai 2003, Philippe Lançon rend compte du livre dans Libération, un article ma foi assez élogieux intitulé Giordano brio. Il souligne la malignité de l'auteur, qui commence tout d'abord par placer son intrigue en un temps absent : "En 1582, une bulle du pape Grégoire XIII remplace le calendrier julien par le calendrier grégorien : le 15 octobre succède à Rome au 4 octobre. Dans la France catholique d'Henri III, ce changement s'effectue en décembre et provoque un certain désordre : dix jours n'auront jamais existé. Jacques Bonnet place son premier roman, une enquête menée par le philosophe Giordano Bruno sur un fait divers sanglant, pendant ces journées absentes : du 10 au 19 décembre. Il occupe, librement et sans le révéler dans son livre, en truite espiègle et narrative, un trou de l'Histoire."

Le temps est décidément au cœur de notre affaire.

Autre supercherie du livre dévoilée par Lançon : le fait divers est soi-disant tiré d'un passage des Registres-Journaux de Pierre de L'Estoile : "Cet audiencier à la chancellerie du Parlement, célèbre mémorialiste de l'époque, dressa son herbier quotidien des événements de 1574 à 1611. Il est très sûr lorsqu'il évoque des faits survenus à Paris. Le massacre qu'il rapporte brièvement le 10 décembre se déroule justement à Paris. Le texte est précis. Mais il est faux : Bonnet l'a inventé. A l'enseigne de l'amitié est une œuvre gigogne, semée de faux documents d'époque et de petits pièges pour érudits."

Dans le prologue, l'auteur affirme avoir trouvé le manuscrit de Jean Hennequin dans une vieille édition originale du Candelaio de Giordano Bruno acheté en 1972 pendant ses études parisiennes. Encore une fois, tout est faux, mais on peut s'y méprendre tant tout semble vrai, comme le signale Philippe Lançon.

Le Candelaio est une comédie philosophico-satirique de Giordano Bruno, éditée à Paris en 1582, à l'Enseigne de l'Amitié
 

J'ai donc lu ce livre en 2020 (et relu entièrement ces jours-ci), et pourtant je n'en ai jamais parlé ici. J'ai retrouvé cette note dans mon cahier vert de l'époque, à la date du 3 avril : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire.

Je voudrais juste citer deux passages de l'épître liminaire que Bruno adresse au très illustre Seigneur de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre (Le Banquet des Cendres est publié à Londres en 1584).

Point de nectar, Monseigneur, dans le banquet que je vous offre ici : il n'a pas la majesté du banquet de Jupiter tonnant. Ni les effets, désastreux pour l'humanité, du repas de nos premiers parents [...] ; ni la philosophie du banquet de Platon, ni la misère du repas de Diogène. Ce n'est pas une bagatelle, comme le banquet des sangsues ; [...] ni une comédie, comme le banquet de Bonifacio dans le Candelaio. [...]

Quel symposium, quel banquet est-ce là, me demanderez-vous ? C'est un souper. Quel souper ? Un souper des Cendres. Que veut dire souper des Cendres ? Vous aurait-on servi pareille pitance ?  Pourra-t-on dire à cette occasion : cinarem tamquam panem manducabam ? Nullement ; il s'agit d'un banquet qui a réuni les convives après le coucher du soleil, en ce premier jour de carême que nos prêtres appellent dies cinerum, ou parfois jour du memento.

Memento fait référence au verset de la Genèse (Gn 3,19) que le prêtre prononce après avoir tracé une croix de cendre sur le front des fidèles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » (en latin : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris). 

Dernière remarque : Philippe Lançon écrit en 2003 que "Jacques Bonnet a traduit Norbert Elias, écrit un livre sur le peintre renaissant Lorenzo Lotto, travaillé dans l'édition. Il vit désormais dans la Creuse à Sainte-Sévère, le village où Tati tourna Jour de fête". Faisant juste une petite erreur : Sainte-Sévère est dans l'Indre, non dans la Creuse. Village où je me suis rendu cent fois, comme en témoigne cette petite chronique du 20 janvier 2011, dite du Nomade pédagogique :

Peu à peu tu t'es déshabitué du fracas des cantines. La pause de midi, tu l'as ancrée de plus en plus dans la solitude.

Tu as ainsi constitué au fil des ans une famille d'endroits discrets, plutôt que secrets, où déjeuner avec la seule rumeur des eaux ou des oiseaux, lire le journal ou écouter la radio.

L'un de ces endroits est à Sainte-Sévère, en-deça de la place où Tati tourna Jour de fête. Une porte donne sur un parc dominant la vallée de l'Indre, la mousse et la ronce y colonisent d'antiques balustrades.

Jamais personne. Même aujourd'hui, avec 0°, c'est là que tu as aimé être.

 


Chronique précédée de cette citation de Julien Gracq, où le vertige est présent : 

"Rarement je pense au Cézallier, à l'Aubrac, sans que s'ébauche en moi un mouvement très singulier qui donne corps à mon souvenir : sur ces hauts plateaux déployés où la pesanteur semble se réduire comme sur une mer de la lune, un vertige horizontal se déclenche en moi qui, comme l'autre à tomber, m'incite à y courir, à m'y rouler, à perdre de vue, à perdre haleine."

                        Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, p. 64.


samedi 3 février 2024

Klee

"Il faut insister sur ce point essentiel : soi est la porte d'entrée du mystère."

Stéphane Lambert, Paul Klee jusqu'au fond de l'avenir, aléa, 2021, p. 38

La tétralogie Ubac/Cash/Allu/Barq ayant été dûment consignée, il me faut opérer maintenant une petite remontée dans le temps. Jusqu'au 18 décembre. Une date qui n'a rien d'anodine pour moi, car c'est l'anniversaire de mon ami Eddy, alias Didou alias le Président. Il est de vingt jours plus jeune que moi, et nous nous connaissons depuis l'hiver 1969, où j'arrivai à l'école des garçons d'Aigurande après la mort brutale de mes grands-parents maternels dans un accident de voiture. L'amitié est une longue aventure. Nous ne manquons jamais de nous appeler aux jours anniversaires, lui qui est maintenant établi sur les rives du bassin d'Arcachon, moi toujours enraciné en Berry.

18 décembre donc, et puis ce jour-là de 2023, une vidéo sur Facebook me rappela que c'était aussi la date anniversaire de Paul Klee, né en 1879 à Münchenbuchsee (près de Berne en Suisse). Or, j'avais noté très peu de temps auparavant une double apparition du peintre, à la note 35 d'un essai de Paul Virilio, L'inertie polaire, * et à la page 350 de Mon année dans la baie de Personne, de Peter Handke, à l'intérieur du chapitre L'histoire du peintre : "Et avec les années, il put ensuite dire en variant la phrase de Paul Klee : "Le lointain et moi ne faisons qu'un, je suis peintre."**

Il n'en fallait pas plus pour que je me plonge enfin dans le bel ouvrage que Boris Friedewald a consacré à Klee, et qui se contentait depuis belle lurette d'occuper l'angle droit ou gauche de la table basse.


Mais c'est d'un autre livre que Paul Klee revint taper à ma porte. De John Berger, j'ai déjà raconté la découverte à Paris de sa trilogie Dans leur travail et la lecture dans la foulée de son grand roman G. Enthousiasmé par cette écriture, je passai le 4 janvier à la médiathèque pour emprunter deux autres volumes de John Berger, Le carnet de Bento et Photocopies (tous les deux étaient au magasin). Je commence ce dernier, un recueil de textes courts, séance tenante. Le douzième, Feuilles de papier dans l'herbe, évoque Marisa Camino, une artiste photographe et dessinatrice que Berger va rencontrer dans sa petite maison de Galice, non loin de l'Océan. Elle lui montre ses dessins en les posant dans l'herbe.

"Certains dessins sont des études préparatoires et d'autres des croquis pour des projets de chefs d'oeuvre. Il y a toutes sortes de dessins. Ceux qui sont maintenant dans l'herbe ont été tracés comme des lettres.
   La collection la plus remarquable de ces derniers - ceux écrits comme des lettres -, il faut la chercher au Kunstmuseum de Vienne, il sont été réalisés par Paul Klee entre 1927 et 1940. (Les années de mon enfance ; ce fut en 1940, l'année de sa mort, que j'ai vu pour la première fois la reproduction d'une peinture de Klee.) Ces dessins au crayon de Klee parlent, entre autres, de la montée du fascisme, de ses amours, de sa santé et de sa mort annoncée. Ils ressemblent à des lettres parce qu'ils donnent l'impression d'avoir été tracés sans que l'artiste ne lève une seule fois les yeux et que l'ami à qui ils s'adressent se trouve dans le papier même." (p. 84)

Klee revient un peu plus tard, quand John Berger explore à l'étage la chambre qui sert d'atelier de restauration (car Marisa Camino est également restauratrice et répare alors la volute cassée d'un autel doré et une statue de Vierge peinte du XVIIe siècle).

"Il y a un dessin, pas d'elle, mais de Klee, intitulé Chien poltron... Il montre un chien craintif devant un oiseau qui ressemble à une cigogne. La couardise de l'animal s'exprime à travers les griffonnages qui rendent confus les contours de son corps. Pour Klee chaque sensation passait par la main qui dessine. Dans la réalisation de ses dessins à elle, il n'y a pas de main, en apparence."

Je n'ai rien trouvé sur le net qui porte le titre de Chien poltron. Le dessin en question est certainement celui-ci, daté de 1926, mais intitulé Tierfabel (Vogel, Hund und Widder) - Fable animalière (oiseau, chien et bélier).


Photocopies a été publié pour la première fois en 1996, chez Bloomsbury, mais l'amitié entre John Berger et Marisa Camino a perduré et s'est même traduite par des oeuvres créées en commun, exposées en Espagne en 2006, au Círculo de Bellas Artes de Madrid (cf. catalogue de l'expo en pdf - la définition des oeuvres représentées est hélas très mauvaise).


Le 2 janvier, jour anniversaire de la mort de John Berger, sept ans plus tôt en 2017, je terminai l'essai de Boris Friedewald ainsi que le roman de Peter Handke. Mon ami Nunki Bartt publiait en même temps ce jour-là Trois billets sur l'au-delà, qui s'ouvrait sur le tableau de Klee, Grenzen des Verstandes  (Limite de la raison), 1927. Et ce n'était pas un clin d'oeil, je ne lui avais encore pas dit que j'étais immergé à ce moment-là dans l'oeuvre de Paul Klee.


_________________________

* Note 35 dans le récent recueil des essais de Paul Virilio, La fin du monde est un concept sans avenir. Et note 5 du chapitre IV dans le pdf que je mets ici en lien. Je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi Virilio fait appel à Klee sur ce passage. Il n'y a pas de citation explicite, et je ne vois pas le rapport entre le peintre et le contenu même de la phrase. D'autre part, et ceci n'a rien à voir, c'est en visionnant ce document que je vis que le paragraphe suivant, séparé du précédent par des astérisques, évoquait un accident de la circulation, et je fus saisi à cette seconde même car cela venait en écho avec ce que je venais de rapporter dans mon article un instant auparavant.


** Handke écrit "en variant" car la phrase originale de Klee,  datant de son voyage en Tunisie au printemps de 1914, évoque non le lointain mais la couleur. "La couleur me possède, écrit-il alors dans son Journal. Je n'ai plus besoin de la rechercher. Voici ce que signifie ce moment heureux : moi et la couleur nous ne formons plus qu'un. Je suis peintre."

dimanche 26 novembre 2023

De la rue du Calvaire à l'hôtel de la Paix

"Je ne crois finalement pas plus au "Temps", qu'à "l'espace". Je ne crois qu'à l'Eternité. D'où mon travail, ma recherche, sur "la Vitesse" comme révélation de la relativité du "Temps", de "l'espace", de la vie même... "

Paul Virilio, Cahier de reconnaissance daté du 7 juillet 1989, in Oeuvres, 1957-2010, Seuil, p. 84.

En lisant Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint, j'avais croisé ce motif de l'éternité, redoublant la présence chez l'une et l'autre d'une Marie Madeleine dont la figure outrepassait le seul modèle évangélique. Et en chroniquant le All that Heaven Allows, de Douglas Sirk, j'avais évoqué aussi le monumental recueil des Oeuvres de Paul Virilio aux éditions du Seuil, sous ce titre La fin du monde est un concept sans avenir. Et c'est dans ses premières pages que j'avais rencontré la citation liminaire, tirée de l'un de ses Cahiers dit de reconnaissance, sortes de brouillons de ses futurs essais, et dont l'ouvrage offre quelques fac-similés. Depuis, je me suis avancé dans sa lecture, lentement, presque à tâtons, mal assuré en raison de la fréquente densité du propos, et j'ai retrouvé trace du thème de l'éternité dans Essai sur l'insécurité du territoire, premier opus virilien publié en 1977. Notamment au sein de ce paragraphe qui n'a pas perdu grand chose de son actualité...

"On est très fier, en France, d'avoir créé le premier ministère de l'Environnement. Mais ce ministère, depuis sa fondation, demeure bizarrement inactif. Il paraît que notre espace national est déjà tellement saturé techniquement que le Ministre de l'Environnement n'est pas encore parvenu à y trouver un lieu où pourrait s'exercer concrètement son action en faveur du milieu. Tandis que les populations s'épuisaient en combats rapprochés dans la liste des sphères économiques et sociales privées de dimensions, comptabiliser et s'approprier le temps et l'espace humains (du time is money au compte à rebours) ont été les occupations véritables du système occidental. Cette capitalisation clandestine n'a été à aucun de ses niveaux anodine et sans conséquence : dans la paix totale, aujourd'hui, l'heure zéro est universelle, l'éternité disparue, et le Ministre de l'Environnement n'est, en réalité, que le premier ministre de l'Utopie." (p. 113, c'est moi qui souligne)

J'ai évoqué aussi récemment, après un tweet stupide de Jacques Attali, les bombardements de Dresde, et cela m'avait conduit à lire enfin Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, lequel avait vécu le déluge de feu qui s'était abattu en 1945 sur la belle ville allemande jusque-là épargnée. Il se trouve que Paul Virilio a lui aussi vécu les affres d'un bombardement, celui de Nantes, où sa famille était réfugiée en 1943. Et c'est par l'évocation de ces jours d'effroi qu'il commence son livre. Ceci dit, je ne le découvre pas aujourd'hui seulement, non, j'ai déjà raconté cette histoire dans un article du 18 avril 2020, Des bibliothèques et du désastre, et reproduit un extrait d'un entretien donné en 1995 à François Ewald (le lien donné alors dans l'article ne fonctionne plus malheureusement) :

"J'avais été avec ma mère chercher des biscuits pour les prisonniers à la biscuiterie Lu. Ma mère me dit : « Je fais la queue ; rejoins-moi tout à l'heure ; va donc faire un tour rue du Calvaire ». Il y avait là de grandes boutiques avec des jouets. Je reviens, je prends la queue avec ma mère. On rentre avec nos biscuits. L'après-midi, bombardement. Le lendemain, rue du Calvaire, il n'y avait plus rien, tout avait été rasé, on voyait l'horizon. Ce fut pour moi un sentiment extraordinaire : pour un enfant, une ville c'est éternel. Tout d'un coup, elle était tombée comme un décor. J'étais moins sensible à la mort, au drame, même si j'avais eu peur, qu'au côté d'évanouissement, ce que j'ai désigné par la suite comme « esthétique de la disparition », c'est-à-dire le tour de passe-passe, maintenant il n'y a plus rien. C'était cela la guerre, la guerre éclair, la domination, l'héroïsation de la technique : faire disparaître la réalité, la réalité de la vie, la réalité d'un quartier."

16 septembre 1943, rue du Calvaire

Paul Virilio écrit donc dans ce début de l'essai de 1977 que la seconde guerre mondiale a été sa mère et son père, ce qu'il redit des années plus tard à Ewald, précisant : "D’une certaine façon, à partir de 47-50, je n’ai pas vécu. Tout ce qui m’a constitué s’est produit avant. Voilà, à dix ans je suis devenu un vieux monsieur, un war baby, comme Perec et d’autres". Il affirme qu'il a été instruit par l'extrémité des situations vécues : "Il ne s'agit pas de complaisantes violences, comme cette tête coupée dans le caniveau ou ces camions de morts et de blessés remontant la rue (ma rue) vers l'hôpital Saint-Jacques après la destruction de l'Hôtel-Dieu, mais d'une vision du monde, inaltérable.

Et il enchaînait ainsi : "L'avènement du ciel dans l'histoire, la hauteur, usuelle désormais, le dessus, présent et omniprésent à partir de l'an 40. Les bombardements stratégiques sont indispensables à l'analyse du phénomène urbain."

En ce début novembre, je lisais le même jour Peste § Choléra, de Patrick Deville, emprunté à la médiathèque, un roman de son cycle Abracadabra centré, une fois n'est pas coutume, sur un unique personnage, ce génie trop méconnu qu'était Alexandre Yersin (Deville lui-même qui se met souvent en situation dans les autres ouvrages du cycle n'apparaît ici, très épisodiquement, que comme le "fantôme du futur"). Yersin, donc, disciple de Pasteur qui s'échappa très vite de l'étouffoir des laboratoires, gagna l'Indochine, s'y révéla explorateur avant de découvrir à Hong-Kong le bacille de la peste, le Yersinia pestis qui porte son nom, puis de s'établir à Nha Trang au Vietnam, d'y développer la culture de l'hévéa et de se consacrer à mille observations scientifiques dans de multiples domaines. Yersin donc, de passage à Paris alors que la Wehrmarcht en est aux portes, et qui s'envole au dernier jour de mai 40 dans ce qui sera le dernier vol de la compagnie Air France avant des années. 

"C'est aussi le dernier vol pour Yersin. Il ne reviendra jamais à Paris, jamais ne retrouvera sa chambre au sixième étage du Lutetia. Il s'en doute bien un peu, observe tout en bas les colonnes de l'exode dans la Beauce. Les vélos et les charrettes sont empilés des meubles et des matelas. Les camions au pas au milieu des marcheurs. Tout cela rincé par les orages du printemps. Les colonnes d'insectes affolés qui fuient les sabots du troupeau. Ses voisins du Lutetia ont tous quitté l'hôtel. Le grand échalas d'Irlandais binoclard, Joyce en costume trois-pièces, est déjà dans l'Allier. Matisse gagne Bordeaux puis Saint-Jean-de-Luz. L'avion met le cap sur Marseille. Entre les deux pinces qui se resserrent du fascisme et du franquisme. Alors que se dresse au nord, avant de frapper, la queue du scorpion. La peste brune." (p.10)

Alexandre Yersin (1863-1943)

Et je repense là au dernier atelier de Virilio, l'atelier de la dernière frontière, ainsi que le nomme sa fille Sophie, un trois pièces au sixième étage là encore, à La Rochelle, ouvert sur l'horizon marin, des baies vitrées partout. Je songe qu'au Lutetia, en 1940, l'amiral Canaris installa l'Abwehr, le service de renseignements et de contre-espionnage de l'état-major allemand. Le général de Gaulle y vivait encore à demeure en mai et juin 40. Pierre Assouline raconte que "fraî­chement nommé sous-secrétaire d’État à la guerre et à la défense nationale, il dînait­ régulièrement avec ses enfants dans la grande salle à manger. Un soir, un gendarme se présenta : « Mon colonel, le président du Conseil attend dehors avec d’autres voitures. Le gouvernement quitte Paris pour Tours. Il faut faire vite... » Le jeune De Gaulle monta prestement dans sa chambre pour revêtir son uniforme. Lorsqu’il redescendit, alors qu’on entendait ronfler les moteurs du convoi, le gendarme le pressa. « Un instant ! » répondit De Gaulle. Puis il se dirigea vers la récep­tion et eut ce mot historique qui m’a été rapporté par un ancien concierge : « Ma note, s’il vous plaît ! » Et il régla, comme plus tard devenu président de la République, il mettra un point d’honneur à toujours payer de sa poche à l’Élysée ses timbres et sa facture d’électricité..."

Le 15 septembre 1943, la veille du bombardement de Nantes, c'est dans un autre hôtel de luxe, le Raphael, que Ernst Jünger, officier de l'armée d'occupation,  assiste, écrit-il dans son Second Journal parisien, "à un spectacle à la fois terrifiant et grandiose. Deux puissantes formations en triangle survolaient le centre de la ville du nord-ouest au sud-est. Elles avaient déjà jeté leurs bombes, de toute évidence, car dans la direction d'où elles venaient, des nuages de fumée sombre montaient, s'étalaient en larges nappes et s'élevaient jusqu'au firmament. Vision funèbre ; on comprenait aussitôt qu'il y avait là-bas des centaines, et peut-être des milliers d'hommes qui étouffaient, brûlaient, perdaient leur sang."

Et je songe encore que sur la route de Lyon, que j'empruntais souvent dans les années 90 pour aller voir les enfants, je traversais Saint-Gérand-le-Puy, entre Varennes-sur-Allier et Lapalisse, où James Joyce habita de décembre 1939 à décembre 1940 (il mourut un mois plus tard à Zurich le 13 janvier 1941). 


Jusqu'à Pâques 1940, lui et sa femme prirent pension à l'Hôtel de la Paix. Ironie du sombre temps.


mercredi 1 novembre 2023

All That Heaven Allows

Depuis que j'ai vu en avril dernier Le Temps d'aimer et le Temps de mourir, de Douglas Sirk, je suis passionné par ce grand cinéaste et je ne pouvais donc manquer un autre de ses mélodrames flamboyants, Tout ce que le ciel permet (All That Heaven Allows, 1955), qui passait lundi soir 23 octobre sur Arte. Cary Scott (Jane Wyman), veuve d'un notable, mère de deux grands enfants, s'éprend de Ron Kirby (Rock Hudson), son jardinier, plus jeune qu'elle de quinze ans. Un amour simple et partagé qui va cependant se heurter aux préjugés de la petite communauté aisée de la ville à laquelle Cary appartient, ainsi qu'à l'hostilité des deux enfants qui interprètent cette liaison comme une trahison de leur père et un déclassement social. Dans un premier temps, Cary renonce au projet de mariage et semble plier sous le poids des conventions. Elle se reprendra ensuite. Il y eut une époque où l'on se gaussait d'un tel film, où il suffisait de qualifier un film de mélo pour le discréditer sans autre forme de procès. On est heureusement sortis de cet aveuglement, et le film a inspiré des années plus tard, rien moins que Fassbinder (Tous les autres s'appellent Ali) ou Todd Haynes (Loin du paradis).Toutefois, je ne veux pas développer ici la critique du film. Je conseille à celles et ceux que ça intéresse de visionner l'excellent cours donné par Carole Desbarats au Forum des images, le 3 décembre 2010. 



Non, je voudrais juste m'appesantir sur un détail. Que l'on peut toucher du doigt dans l'affiche et le photogramme que je mets ici en ligne. Ron et Cary y sont vus de dos, enlacés, devant une très grande baie vitrée, partiellement prise par la glace, laissant voir la campagne hivernale. Cette baie vitrée a été posée par Ron lui-même lors de la réfection de cet ancien moulin presque à l'abandon qui jouxtait la serre où il habitait avant. Cary fut séduite par le lieu et dès lors Ron travailla d'arrache-pied pour en faire un parfait nid d'amour. J'ai appris un peu plus tard que cette baie vitrée était directement inspirée de celle de la cabane de Thoreau. Henri David Thoreau, l'écrivain célèbre pour son Walden ou la vie dans les bois (en juillet 1845, il partit vivre pendant deux ans dans une cabane construite de ses propres mains, au bord de l’étang de Walden, dans le Massachusetts). Un livre qui n'est pas par hasard présenté dans le film comme le livre de chevet de Ron, adepte des mêmes valeurs que l'écrivain. *


Dans le final du film, Cary se rend au chevet justement de Ron, dans le coma après être tombé d'une falaise enneigée. L'inquiétude demeure encore sur sa survie. L'infirmière qui s'occupe de lui ouvre les grands volets intérieurs qui masquent la baie vitrée et la lumière d'hiver entre à flots dans la maison. L'arrivée de la biche déjà vue à deux reprises (Ron la nourrissait, elle venait manger dans sa main), va coïncider avec le réveil du jardinier.


Je possède ainsi une maison recouverte étroitement de bardeaux et de plâtre, de dix pieds de large sur quinze de long, aux jambages de huit pieds, pourvue d'un grenier et d'un appentis, d'une grande fenêtre de chaque côté, de deux trappes, d'une porte à l'extrémité, et d'une cheminée de briques en face. » 

Thoreau — Walden, Chapitre I, « Économie »


La baie vitrée, je la retrouvai deux jours plus tard en lisant le témoignage intime de Sophie Virilio dans l'imposant recueil des oeuvres de Paul Virilio,  La fin du monde est un concept sans avenir, où elle confie qu'aussi loin qu'elle se souvienne, aucun appartement dans lequel ont vécu son père et Suzanne, "son égérie, ma mère, n'a eu la fonction d'appartement. C'étaient des ateliers, des lieux où s'élaborait une oeuvre." Le dernier atelier, elle le nomme l'atelier de la dernière frontière : Paul et Suzanne ont quitté Paris et acheté un trois pièces à La Rochelle, au sixième étage. "Depuis le bureau de Suzanne, le regard survole les toits jusqu'au port et au-delà. Depuis celui de Paul, on aperçoit la Porte Océane et l'horizon marin. Il y a des baies vitrées partout. L'atelier est un point focal où se rejoignent départ et arrivée, avec, tout proches, la gare et le port. Un lieu exposé au vent d'ouest, exposé au vent marin."


Elle note un peu plus loin qu'en 2010 Xynthia ravage les ports et les rives de la Rochelle.

Et moi, j'écris cette nuit alors que l'on attend sur l'ouest du pays le passage de la redoutée tempête Ciaran. Déjà, je lis qu'à Ouessant et à la pointe du Raz, les vents relevés ont atteint 127 et 129 km/h. Dans le Morbihan, à Belle-Île, le vent allait jusqu’à 137 km/h.

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* « Filmothèque du Quartier latin : "Chez les amis du jardinier, l’héroïne feuillette le livre qui donne la clé même de tout le film, Walden de Thoreau, avec son invitation à retourner à la nature au nom d’une morale de l’individualisme qui refuse les conventions sociales : "La masse des hommes mène des vies tacitement désespérées. Ce qu’on prend pour de la résignation n’est qu’un désespoir confirmé… Pourquoi donc sommes-nous si désespérément pressés de réussir dans nos vaines entreprises ? Si quelqu’un ne marche pas au même rythme que ses compagnons, c’est peut-être qu’il entend le son d’un autre tambour. Qu’il marche au pas de la musique qu’il entend, si discrète ou si lointaine soit-elle." Jean-Loup Bourget, Douglas Sirk, Edilig

jeudi 29 avril 2021

Adrien Roublev

Avant de revenir sur le Matthieu de Denis Guénoun, je te propose, ô patient lecteur, une petite bifurcation avec le couple Leroy/Tarkovski. Lundi dernier, j'ai en effet terminé la lecture de Vivonne, le dernier roman de Jérôme Leroy, publié à la Table ronde, et vu, le soir-même, pour la seconde fois de ma vie, le chef d’œuvre d'Andreï Tarkovski, Andreï Roublev. Entre les deux se fomentèrent aussitôt des échos si puissants que le désir d'en établir une chronique s'imposa très vite. Et j'ai l'intuition qu'une seule n'y suffira pas.


A ma droite, donc, Jérôme Leroy, plusieurs fois rencontré dans ces pages, avec ce nouveau roman, Vivonne, qui fait sauter la barrière des genres : thriller, fantastique, anticipation s'y mêlent savamment avec un autre élément littéraire peu familier de ces domaines : la poésie. L'action se déroule principalement en 2028, ce qui autorise à parler de dystopie légère, à l'instar des Furtifs d'Alain Damasio, qui consiste en somme à extrapoler certaines tendances contemporaines, mais les retours en arrière sont aussi très nombreux, sans compter le prologue et l'épilogue, qui encadrent le récit principal en nous transportant dans une temporalité plus éloignée. C'est dire si l'on a affaire à une construction complexe.

J'ai lu depuis lundi pas mal de critiques et d'avis sur Vivonne, mais je n'ai pas vu pour l'instant d'interrogation sur le pourquoi de ce titre, qui reprend le patronyme du personnage principal, le poète Adrien Vivonne, dont Leroy s'amuse à clore le roman par la bibliographie exhaustive. Il lui prête aussi nombre de ses traits, en le faisant naître par exemple à Rouen le 13 septembre 1964, tandis que lui-même est mis au monde dans la même ville le 29 août 1964. Un décalage de quinze jours qui les place néanmoins dans une certaine gémellité astrologique, placés qu'ils sont tous les deux sous le signe de la Vierge. Le livre tout entier se présente comme une quête de ce personnage, disparu mystérieusement en 2008, sur fond de décomposition de la société, en proie à une "balkanisation climatique" (mais le livre parle aussi de Libanisation) qui voit s'affronter les milices de différents clans, tandis que se profile la menace d'un Stroke, la Panne générale d'internet et de toute communication numérique (qui reprend en quelque sorte le concept d'accident intégral de Paul Virilio*).

Mais revenons sur ce nom de Vivonne, évidemment emprunté à Marcel Proust qui rebaptise ainsi le Loir qui coule à Illiers-Combray, associé à un souvenir d'enfance évoqué dans Du côté de chez Swann :

« Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois « contenant » aux flancs transparents comme une eau durcie, et « contenu » plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard avec des lignes ; j’obtenais qu’on tirât un peu de pain des provisions du goûter ; j’en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation, car l’eau se solidifiait aussitôt autour d’elles en grappes ovoïdes de têtards inanitiés qu’elle tenait sans doute jusque-là en dissolution, invisibles, tout près d’être en voie de cristallisation."

On peut suivre François Bon qui, en 2013, vient sur les lieux retrouver la Vivonne :

 

"D’abord, ci-dessus, la bande-son au Pré-Catelan d’Illiers-Combray : trois pas plus loin que le marché du vendredi sur la place de l’Église et les bruits de la route, probablement peu de différence avec ce que Marcel Proust entendait, les trois étés où il est venu à Combray, entre ses 8 et ses 11 ans.

Il y a bien les deux directions pour suivre le petit cours d’eau tranquille, entre gués et nénuphars, que Proust nomme dans son livre la Vivonne – nom pour moi associé à Poitiers où elle coule toujours. [...]

On porte chacun une Vivonne intérieure, qu’on a reconstruit comme Proust lui-même à partir de nos souvenirs d’enfance, il importe de ne pas la dissoudre au profit de la beauté ici d’une allée couverte, d’un reflet du vieux lavoir, ou de cette échappée de route qui s’envole en tournant."
Alexandre Garnier, l'ami et éditeur de Vivonne, tentant de reconstituer sa biographie, raconte l'accouchement aquatique à la clinique Semmelweiss de Rouen :

"Si je me permets cette supposition d'un lien de cause à effet entre cet accouchement et la joie d'Adrien Vivonne, c'est que décidément, à lire son œuvre, l'eau joue un rôle fondamental, originel. L'eau est l'élément bienfaiteur : celle qu'on boit et celle où on se baigne, mers, rivières, lacs. Adrien Vivonne n'était pas sportif mais il était, d'après tous les témoignages, un excellent nageur." (p. 81)
Il est temps, maintenant, d'en venir à ma gauche, autrement dit à Andreï Roublev, ce film tourné en 1966 mais que le monde ne verra qu'en 1969, au festival de Cannes, avant même le public soviétique, qui n'y aura droit qu'en 1971 (il faut dire que Brejnev, qui eut le privilège d'un visionnage exclusif, ne s'y trompa pas : malgré le fait que l'histoire se passe au XVème siècle et ne comporte pas de critique explicite du régime, il en perçut tout de même le fond contestataire et quitta ostensiblement la salle). Nous avons, ma fille Violette et moi, décidé de regarder tous les films de Tarkovski, dans l'ordre de leur sortie. Après L'enfance d'Ivan la semaine dernière, c'était donc le tour d'Andreï Roublev. Eh bien que voit-on dès le prologue (et je ne m'avise qu'à l'instant que le film et le roman sont construits identiquement avec un prologue et un épilogue), sinon un fleuve, sur le fond duquel se détache cet homme nommé Yefim qui prépare un ballon à air chaud près d'un petit village, un prototype rudimentaire de montgolfière, et parvient à s’envoler, avant d’atterrir en catastrophe sur la rive.


Le motif du fleuve revient plusieurs fois dans le film. Sur le forum dvdtoile, un commentateur, Vincentp, tient les propos suivants :

"Tarkovski place sa caméra à une hauteur de deux mètres environ et filme ses personnages en légère contre-plongée, selon la position du christ orthodoxe, dixit le documentariste Chris Marker. Des mouvements de caméras spectaculaires permettent d’accroître considérablement cette hauteur et d'observer la société russe du XV° siècle dans un plan d'ensemble. Le film s'ouvre (par le vol en ballons) et se conclut (par la fonte de la cloche) par une représentation d'un collectif composé d'anonymes. Est porté à notre regard un monde qui se situe à la frontière de la ruralité et de la petite cité organisée autour de son lieu de culte orthodoxe. Le fleuve, et la boue qui le sépare du rivage, réalisent la transition entre ces deux mondes. Aux portes de la cité existe une nature omni-présente, immense, boueuse, déifiée par les moujiks. L'air y circule de façon paisible (chute de flocons) ou tumultueuse (bruit des moustiques dans la steppe)." [C'est moi qui souligne]

Jean Douchet, dans une causerie à l'Institut Lumière sur le film, montre bien, à l'avenant, que la terre, et surtout la terre humide, est un élément essentiel dans la symbolique déployée par Tarkovski. 

Pour donner un autre exemple de parallèle entre Vivonne et Roublev, je vais choisir un autre passage, situé cette fois à la fin du livre, dans l'épilogue :

"    Adamas avait été bombardé par les bateaux des Autres.
    Aucun bâtiment ne semblait épargné. Les tavernes où aimaient traîner Titos étaient dévastées. Et on voyait des corps, toujours des corps. La Douceur ne l'avait pas préparé, ni lui, ni personne, à cette vision de la mort de masse. Une mort qui surprend dans des positions grotesques, une mort qui abîme les chairs, qui défigure.
    Dans la Douceur, quand un Ami passait de l'Autre Côté, il était entouré des siens. Les proches récitaient des poèmes d'Adrien, des chants du Grand Aveugle. Parfois, celui qui pressentait sa mort proche choisissait de partir vers le large, face au soleil : on le perdait de vue depuis la rive, il devenait écume, rayon de soleil ou poisson aux écailles scintillantes et entrait dans l'Alliance du Vivant." (p. 402)

Cette cruauté, ce chaos sont aussi au coeur de Roublev, avec l'invasion tatare qui conduit au sac de la ville de Vladimir et au massacre de ses habitants, un épisode qui conduit Andreï  à cesser de peindre et à faire vœu de silence. Dans le tableau de la fête (1408), au premier tiers du film, où il avait découvert des paysans dans leur rituel païen, dansant nus sur le bord du fleuve, il avait été attaché par un groupe d'hommes qui l'avaient menacé de noyade. Une femme, Marfa, l'avait libéré après l'avoir embrassé.Le lendemain, alors qu'il a rejoint ses compagnons et descend le fleuve en barque, des soldats arrivent et violentent les païens. Andreï détourne le regard devant Marfa qui s'enfuit en nageant, s'éloignant sans retour.


Comme je le pressentais, cette exploration des rapports entre les deux œuvres ne fait que commencer.

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* C'est aussi en 2008 que Virilio confiait dans un entretien au Monde, que le krach boursier représentait l'accident intégral par excellence. L'article finissait par ces lignes :

"Vous croyez au chaos ?

Après avoir déstabilisé le système financier, le krach risque de déstabiliser l'Etat, dernier garant d'une vie collective. Il essaie en ce moment de rassurer. Mais si la Bourse continue de baisser, c'est l'Etat qui sera à son tour en faillite, et va plonger les nations dans le chaos. Ce n'est pas du catastrophisme de ma part. Je ne crois pas au pire, je ne crois pas au chaos, c'est absurde, c'est de l'arrogance intellectuelle, mais il ne faut pas s'empêcher d'y penser. Face à la peur absolue, j'oppose l'espérance absolue. Churchill disait que l'optimiste est quelqu'un qui voit une chance derrière chaque calamité."

Le chaos, engendré par un État dépassé par les événements, est au cœur du roman de Jérôme Leroy.