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mardi 28 décembre 2021

Ilona llega con la lluvia

La pluie, la pluie toujours, qui cingle au moment même où j'écris la fenêtre du bureau. La pluie au centre des deux derniers articles, et qui s'invite encore une fois. Je recherchais encore désespérément Les Immémoriaux de Victor Segalen, pour suivre mon fil polynésien, et une nouvelle fois ce livre demeurait introuvable. Il était l'un des 22 récupérés le dimanche 3 juin 2018, dans des cartons oubliés sur le trottoir de la brocante des Marins. Je finissais par en douter mais une photo prise ce jour-là, montrant une petite partie du butin, m'a confirmé qu'il était bien dans la maison. Je ne l'ai pas prêté, donc il hante un rayonnage, se cache dans une pile, en tout cas se joue de moi. C'est très énervant, un livre qui se dérobe. Je le traquais donc une fois encore lorsque je tombais sur un autre naufragé de la brocante, l'un des 22, un livre des Cahiers Rouges de chez Grasset, Ilona vient avec la pluie, d'Alvaro Mutis


Ilona vient avec la pluie (en espagnol, les allitérations en donnent un titre plus poétique encore, Ilona llega con la lluvia). Je ne l'avais encore pas lu, et n'avait aucunement prévu de le faire, mais là c'était trop tentant. Je n'avais en réalité rien lu de Mutis, mais j'en savais assez pour que déjà, en 2018, je choisisse ce livre parmi bien d'autres. Il était possible maintenant que le titre, bien que contenant la pluie, ne soit qu'un détail, sans que le motif ne soit traité avec quelque profondeur.

Le soir-même, je le lus avidement. Non pas seulement dans la préoccupation de cet écho avec le motif, mais avec le plaisir intrinsèque de la découverte d'une histoire forte et d'un style personnel. Le roman se déroule à Panama, où échoue le personnage emblématique d'Alvaro Mutis, Maqroll el Gaviero, marin, aventurier, baroudeur à la Corto Maltese, en plus poissard et mélancolique. Il s'enfonce peu à peu dans la dèche lorsque survient la saison des pluies "qui s'abattent sur l'isthme avec l'énergie démesurée d'une trombe et transforment les rues en fleuves opulents et infranchissables." Sa situation périclite encore dangereusement, et puis, quelques jours plus tard : "J'étais sur le point de tomber au fond de l'abîme lorsque survint le miracle sauveur. Il apparut, accomplissant un rituel de ma vie à ce point régulier et fidèle que je ne peux que l'attribuer à l'indéchiffrable volonté des dieux tutélaires qui me guident, avec des fils invisibles mais incontestables, au milieu de leurs obscurs desseins."

Et ce miracle prend la forme d'une femme. Une après-midi, alors que Maqroll se rapprochait du quartier des grands hôtels, avec ses deux derniers dollars en poche,"sans qu'aucun signe ne l'annonçât, une averse s'abattit qui se transforma très vite en une véritable trombe menaçant de tout emporter." Il se réfugie sous la porte d'un petit hôtel, où il retrouve, jouant sur une machine à sous, Ilona Grabowska, née à Trieste d'un père polonais et d'une mère triestine, fille de Macédoniens. Ilona, avec qui il avait déjà vécu bien des aventures. Il l'avait connue dans une crêperie d'Ostende où, déjà, il s'était réfugié pour se protéger de la pluie : "Une de ces pluies glaces, menues, persistantes, typiques des Flandres, qui nous trempent en quelques secondes sans que nous nous en apercevions." Ils vécurent ensemble plusieurs mois, occupés de contrebande d'or dans les ports de la Manche et de Bretagne, avant de s'installer à Chypre, où les rejoignit leur ami Abdul Bashur, autre personnage emblématique de la geste Maqrollienne. Une relation amoureuse d'Ilona avec ce dernier les sépare de Maqroll : "Comme seule Ilona savait le faire, tout se passa sans la moindre difficulté entre nous et sans que la vieille et mutuelle considération qui nous unissait, Bashur et moi, en souffrît le moins du monde." Et ils ne se virent plus pendant plusieurs années jusqu'au jour où ils se retrouvent en prenant le ferry pour l'île de Man : "Il tombait cette sempiternelle pluie écossaise qui aide tellement à rehausser le vert de la végétation."

Ainsi, par trois fois, les apparitions d'Ilona se produisent par hasard, dans les endroits les plus inattendus, par un temps, comme le dit la quatrième de couverture, "invariablement pluvieux."

Le hasard, la rencontre et la pluie, c'était déjà beaucoup pour moi. Mais il y avait mieux. J'avais un autre volume d'Alvaro Mutis en ma possession, et celui-ci non plus je ne l'avais pas lu. Je l'avais même depuis plus longtemps que le roman, c'était un recueil de poésie nommé Et comme disait Maqroll el Gaviero, publié en 2008 chez Gallimard et acheté à Noz, autre lieu magique, en 2015. La singularité de Mutis c'est bien d'avoir promené son personnage de Maqroll aussi bien dans la prose que dans le poème. Je lus avidement aussi la préface de Eduardo Garcia Aguilar, qui commence par nous dire que le poète naît à Bogota le 25 août 1923, et je ne peux pas ne pas penser aux images de Bogota dans le dernier film d'Apitchapong Weerasethakul, Memoria, évoqué encore récemment. Préface traduite par Michèle Lefort, qui dans une "note sur cette édition" m'apporte la plus belle des résonances avec le motif qui m'occupe ces derniers jours de l'année :

"La Summa de Maqroll et Gaviero, titre sous lequel est publiée en espagnol la poésie écrite par Alvaro Mutis de 1948 à 1988, s'ouvre par "La crue" et se termine par "Visite de la pluie", deux poèmes qui donnent à l'ensemble une forme cyclique hautement symbolique. Une lecture attentive met aisément en évidence le lien étroit qui unit ces deux poèmes. En effet, l'eau, sous toutes ses formes - mer, fleuve, pluie, neige - est l'élément primordial essentiel auquel est associée toute la vie de Maqroll el Gaviero, comme bien sûr, celle d'Alvaro Mutis. Elle est à la fois source et véhicule de toute vie, lieu de régénération aussi bien que de mort, force fécondante ou destructrice, magnifiant ou oxydant lentement tout ce qu'elle touche. Pour Alvaro Mutis, la pluie est le catalyseur de la mémoire dont le fleuve est la métaphore, pluies et fleuves ayant constitué l'environnement naturel de son adolescence à Coello, dans "la terre chaude" de Colombie. Le crépitement de la pluie sur les toits revisite le passé et ressuscite de l'oubli tout ce que la crue avait apporté ou emporté avec elle : jeux et peurs de l'enfance, cadavres et alluvions, histoires de pirates et de chercheurs d'or, mystère de la Grotte du Farfadet... A l'image du cycle naturel des eaux de pluie qui grossit les rivières, "Visite de la pluie" renvoie à "La crue" : elle est la grande fête des eaux voyageuses" qui ressuscite "le train arrêté devant le viaduc emporté par la pluie". Mais elle est aussi bien davantage, car elle est le point du cercle où tout recommence, sorte de charnière du temps cyclique qui porte en germe et féconde la renaissance de Maqroll el Gaviero, laquelle prend forme dans le premier des sept récits qui lui sont consacrés : La Neige de l'Amiral, dont l'écriture est presque contemporaine de celle de "Visite de la pluie"." [C'est moi qui souligne]

Nous retrouvons, avec cette forme cyclique du recueil, les figures du cercle et de l'anneau visibles chez Ursula K. Le Guin et Bernard Moninot.

Voici les derniers vers de "Visite de la pluie" :

Souvenus-nous toujours de la visite de la pluie. Yeux clos, essayons de nous rappeler sa clameur,
et assistons, encore une fois, à la victoire de ses troupes, un instant victorieuses de la mort.

mercredi 22 décembre 2021

Vers la nuit gonflée comme une eau noire

"Nous étions en train de tourner une scène de danse lorsque l'on reçut la première goutte de pluie. Il n'y avait pourtant pas un nuage dans le ciel. Une deuxième, puis une troisième, puis, à peine en un clin d'oeil, des trombes d'eau s'abattirent sur l'îlot et le lagon alentour. On ne pouvait que supposer qu'il pleuvait également sur Bora : la pluie était si dense que l'on ne voyait plus rien à plus de quinze mètres. On remballa à toute vitesse tout ce que l'on pouvait sauver. Et puis on attendit. Ça avait tout l'air d'une simple averse, qui cesserait aussi vite qu'elle avait commencé.

Deus semaines plus tard, nous attendions toujours. La pluie, torrentielle, était tombée pratiquement sans interruption, de jour comme de nuit."

Nicolas Chemla, Murnau des ténèbres, Cobra, 2021, p. 159.

Cette pluie diluvienne est bien sûr interprétée par beaucoup comme une vengeance des esprits du lieu, une des rétorsions - il y en aura d'autres, bien plus dramatiques - pour avoir profané le motu sacré. Superstition ? chacun pensera ce qu'il voudra. Ce qui m'a surtout retenu dans ce motif de la pluie, c'est qu'il m'était déjà apparu avec force dans L'oeil du héron, d'Ursula K. Le Guin. La planète Victoria, cadre de l'histoire, semble placée sous un intense régime pluvieux, comme en témoigne par exemple cet incipit du chapitre II : "Des nimbus noirs s'avançaient en longue procession au-dessus de la Baie du Songe. La pluie crépitait en rafales sur les tuiles de la maison de Falco. Du fin fond des cuisines filtrait un écho assourdi de bruits de voix et de remue-ménage domestique. Aucun autre son, à part celui de la pluie." Plus loin, alors que les soldats de la Cité ont contraint des paysans de la Zone à travailler sur le chantier des nouveaux domaines de la Vallée du Sud, c'est la météo effroyable qui ruine la tentative : "La nuit tomba, noire et torrentielle. Il ne pleuvait jamais comme ça dans la Cité ; il y avait des toits là-bas. Le chant de la pluie résonnait dans les ténèbres alentour, sur des kilomètres et des kilomètres de désert vierge. Les braises grésillèrent, noyées."

La pluie est si prégnante, s'infiltrant partout, détrempant les sols, qu'elle va jusqu'à se glisser implicitement dans la réflexion des personnages sur leur destin. Luz, la fille de la Cité qui a rejoint les rebelles de la Zone - et qui est comparée au héron gris de l'Etang du Peuple par le silence qui est en elle - Luz propose de tout réinventer : 

"Victoria, c'est grotesque, c'est un nom terrien. Nous devrions lui donner un nom propre.
- Comment ?
- Un qui ne signifie rien : Beurk ou Baba. A moins de le baptiser Boue, puisqu'il n'est fait que de boue... Si la Terre s'appelle "Terre", pourquoi celui-ci ne s'appellerait-il pas "Boue" ?"

Boue. Et je songe en recopiant cet extrait à ce livre de Maurice Genevoix, le troisième tome de Ceux de 14, qui se nomme précisément La Boue. Je vais chercher le volume, jamais bien loin, l'édition de Flammarion de 2013 qui rassemble les quatre livres de son témoignage sur la guerre, et j'en remonte les pages, glissant en diagonale, et je prends la page 558, tout en sachant que d'autres auraient aussi bien fait l'affaire, mais tout de même, celle-ci n'est pas mal, euphémisme bien sûr, je devrais dire magnifique, terrible et magnifique :

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.
"Broom ! tousse Porchon. Il y a aujourd'hui cent neuf ans, c'était la bataille d'Austerlitz... Austerlitz... le soleil..."
La boue clappe. [...]"

Pouvais-je mieux tomber que sur ce passage, alors que le suivant d'Ursula Le Guin, dûment repéré avant la rédaction de cet article, jouait sur ces mêmes contrastes entre soleil et pluie, lumière et boue ? Qu'on en juge :

"Lorsqu'il sortit de la cabane, une bourrasque de pluie le frappa en plein visage, lui coupant la respiration. Suffoquant, il sentit les larmes lui monter aux yeux, mais le vent n'y était pour rien. Il se remémorait cette lumineuse matinée, où un soleil d'argent avait salué son immense bonheur, seulement trois jours auparavant. Aujourd'hui c'était la grisaille, pas de ciel, peu de jour, rien que de la pluie et de la glaise. Boue, ce monde ne mérite pas d'autre nom, songea-t-il. Il avait envie de rire, mais ses yeux étaient encore plein de larmes. Elle avait rebaptisé le monde. L'autre matin sur la route, il avait connu le bonheur, mais maintenant, c'était... il n'avait d'autre mot à sa disposition que son prénom, Luz. Tout y était condensé : le lever de l'astre argenté, le flamboyant coucher de soleil au-dessus de la Cité jadis, l'ensemble du passé et tout ce qui restait à venir, y compris leur actuelle mission : l'élaboration d'une stratégie, la confrontation finale et leur future victoire, la victoire des lumières.
[...] La pluie avait un goût douceâtre sur ses lèvres."

Et, comme souvent, quand l'Attracteur étrange fait émerger un motif, comme ici celui de la pluie (jamais encore traité), il n'est pas avare de résonances. J'en comptai trois dans les jours qui ont suivi. Tout d'abord, par le fil Facebook d'André Markowicz, je découvris l'annonce de la parution en avril 2022, de Pluies, de Françoise Morvan, présenté ainsi sur le site des Editions Mesures : "Une année d’enfance dans un village de Bretagne, une année de pluies – pluies douces, averses, bruines légères, lourdes pluies d’orage venant à leur tour éveiller la mémoire des ombres… Chaque quatrain recèle un instant captif comme d’une goutte d’eau reflétant l’univers."


Revenant sur la page FB de Markowicz, je relis le post qu'il a écrit pour saluer un autre livre de Françoise Morvan, son dernier qui a pour titre L'oiseau-loup. Il n'hésite pas à dire que c'est un livre majeur : "Un livre qu'on ne lira pas comme ça, sur la plage, ou, je ne sais pas, comme un autre, pour se distraire. Non, c'est un livre de vie, au sens où non seulement il porte des dizaines de vies, mais Françoise y a mis toute sa vie (pas seulement les événements — elle me dit que c'est une histoire vraie), mais toute sa vie. Je veux dire tout son être. Ce livre, quand on y entre, lentement, page à page, texte à texte, j'en suis certain, il peut changer la vie. La vôtre, de vie.

Parce qu'il s'impose en tant que tel. Il ne ressemble absolument à rien. Il créé son propre temps, — le temps qu'il porte et le temps qu'il demande. Ce livre, sa place est au centre de nos Mesures."

Et il en livre le début dans un post du 14 décembre, le titre en est Tourbière. Et j'y retrouve presque sans surprise, mais avec émerveillement, la lumière et la boue :
"Plus bas vers l'ouest, la route est lente. Les prairies arrêtées devant quelques collines ont l'air de pâturages que les vagues de la mer auraient laissés là, d'un vert plus sombre et plus rougeâtre, et c'est dans l'épaisseur des laîches que les ruisseaux mincissent jusqu'à se perdre. Il arrive aussi que les bêtes s'y embourbent. Un vieux en bottes de caoutchouc les cogne avec un bâton sans écorce qui luit comme d’une lueur de lune. La bête s'arrache à la boue et continue de meugler. Plus loin, les bottes s'enfoncent, le vieux jure comme on crache et pèse sur son bâton.
Comme le purin ruisselle de la cour vers l'allée pierrée, la lumière colle aux murs et vient se mouler sur un pli sculpté du linteau, l'ogive et la pliure aussi dans la moulure de boue devant l'étable, et celle autour des sabots de la vache, où la botte a marqué son empreinte."

Le 13 décembre, c'est un entretien avec Valentin Retz dans Diacritik qui me délivre un nouvel écho (j'ai déjà évoqué cet auteur en juin 2019 dans l'article Le livre d'Esther). Son dernier livre, Une sorcellerie, est au coeur de la discussion avec Arnaud Jamin. Cela me conduit à la critique du livre par ce même Jamin en octobre dernier : La bataille pour la lumière de Valentin Retz. La fin de l'article avec l'extrait cité est éloquent :

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.


Enfin, dernière résonance, musicale celle-ci. Je tombe ces mêmes jours sur une chronique de Max Dozolme de France-Musique à propos de "Águas de Março"d'Antônio Carlos Jobim, un grand classique de la bossa nova : "Antonio Carlos Jobim a un jour confié qu’il avait eu l’idée d’écrire les Eaux de Mars lors d’une promenade avec sa femme Thereza Otero Hermanny. C’était en mars 1972. C’est à dire le début de l’automne au Brésil. Lorsque les jours s’assombrissent et que le pays entier est en proie à des pluies diluviennes. Lors de cette promenade, Jobim voit les ouvriers construire sa nouvelle maison, les rigoles creusées dans le sol par l’averse. La tristesse le submerge. Il se met au sec et note quelques notes, quelques images."


Les Eaux de Mars seront reprises par Georges Moustaki en français (et par Pauline Croze, en 2016). 

C'est le cri d'un hibou, un corps ensommeillé
La voiture rouillée, c'est la boue, c'est la boue
Un pas, un pont, un crapaud qui croasse
C'est un chaland qui passe, c'est un bel horizon
C'est la saison des pluies, c'est la fonte des glaces
Ce sont les eaux de Mars, la promesse de vie

Chemla, Genevoix, Le Guin, Morvan, Retz, Jobim, Moustaki, Croze, que de beautés la pluie a-t-elle inspirés ! Que de mélancolies et de tristesses aussi. Mais, comme le rappelait Baudelaire, la mélancolie n'est-elle pas l'illustre compagnon de la beauté ?  "Elle l'est si bien que je ne peux concevoir aucune beauté qui ne porte en elle sa tristesse."

Je ne finirai pas là-dessus, car aujourd'hui même, pas plus tard que cet après-midi, j'ai eu droit à une autre épiphanie de la pluie. J'ai en effet, avec ma compagne et mes enfants, vu enfin le film Memoria, d'Apitchapong Weerasethakul, chroniqué ici en novembre. Film magnifique et déroutant (mes deux ados n'ont guère goûté, il faut bien le dire, ses longs plans fixes et sa lenteur contemplative), film qu'il faut avant tout écouter, selon le conseil même du réalisateur, et qui s'achève avec la pluie, le son de la pluie qui accompagne tout le générique final. Ce qui ne saurait surprendre après avoir découvert l'entretien qu'il accorda à Libération le 16 novembre dernier depuis son domicile thaïlandais de Chiang Mai. Extrait :

Vous souvenez-vous d’un son qui vous a marqué pendant l’enfance ?

Je dirais la pluie. J’aimais sortir pour mieux en profiter, au grand dam de ma mère. J’aimais particulièrement quand elle était forte. J’ai l’impression qu’elle ne tombe plus aussi dru que quand j’étais enfant.

La pluie fait un son complexe, selon l’endroit où elle tombe.

Et elle s’accompagne d’autres sensations, l’odeur, l’humidité.

[...]

Marcel Proust associe le souvenir au sens du goût et de l’odorat – la madeleine trempée dans une infusion de tilleul.

Souvent, une sensation démarre une réaction en chaîne. Je parlais de la pluie, plus tôt. Memoria se finit par une scène sous la pluie. En travaillant sur le mixage, je pouvais sentir l’odeur de la terre.

Continuant ma recherche autour des rapports du cinéaste et de la pluie, je déniche un autre article de Libération, intitulé, bien dans le style Libé, Apitchapong Weerasethakul, et pluie c'est tout. Il s'agit d'une courte vidéo, diffusé sur une galerie d'art virtuel, October Rumbles, "qui adopte à nouveau le point de vue fixe d'un observateur de chambre contemplant un rideau qui bouge au rythme du vent, tandis que la pluie dehors fait rage et inonde les grasses frondaisons d'un jardin-jungle."

Enfin, on ne sera pas étonné de voir que, parmi les dix films préférés de AW figure un court-métrage de 1929, La Pluie (Regen), de Joris Ivens et Mannus Franken.






 

vendredi 26 novembre 2021

Memoria

Le même jour où j'écrivais sur les mystérieuses rencontres du kairos, je découvrais sur AOC media un entretien de Jean-Michel Frodon avec le cinéaste thaïlandais Apitchapong Weerasethakul, autour de son dernier film, Memoria, qui a déjà reçu le prix du Jury à Cannes en juillet dernier. Et ce fut comme si un nouveau kairos s'était produit à cette occasion, comme si soudain une porte s'était ouverte laissant entrevoir une enfilade de pièces nouvelles. C'était immédiatement très étrange, et à relire aujourd'hui l'introduction de Frodon à cet entretien, je ne suis qu'à moitié surpris d'y voir par deux fois en quelques lignes cette mention de l'étrangeté :

"Le public saluait un film magnifique, bien sûr, mais c’était aussi comme si, en ce moment si particulier où le cinéma esquissait une renaissance après la longue immobilisation due au Covid, tous les présents, artistes, professionnels, officiels du Festival, critiques, spectateurs en tous genres célébraient une très haute idée de ce que peut être un film, sa richesse, son ambition, sa délicatesse, son étrangeté et sa pertinence. Tandis que le toujours discret « Joe » Weerasethakul frémissait d’embarras d’être l’objet d’une telle ferveur, on put songer alors, aussi étrange que cela puisse paraître, que cette communauté s’applaudissait aussi elle-même, applaudissait l’ensemble des conditions qui rendent possible l’existence d’une œuvre aussi remarquable que Memoria – les festivals et la présence d’un public faisant partie de ces conditions." [C'est moi qui souligne]


Le premier écho entre Memoria et Avant l'été c'était le prénom de l'héroïne : Jessica Belmont ici, Jessica Holland là. Interprétée par Tilda Swinton, dont l'unique passage sur Alluvions (mais quel passage...) se situe au 27 juin 2017, dans un billet consacré au film de Jim Jarmusch, Only lovers left alive. Tilda Swinton, dont je découvre qu'elle est née le 5 novembre 1960, autrement dit qu'elle est mon aînée de 23 jours seulement. C'est aussi en 1960 que fut fondé le festival du film de Carthagène, en Colombie, où le cinéaste fut invité, précisément en 2017. Presque tous ses films furent montrés mais il en éprouva un certain malaise : "j’avais l’impression de participer à un hommage posthume, il y avait quelque chose de funèbre, ce à quoi j’ai cherché à échapper en partant voyager. J’ai circulé dans tout le pays, Bogota, Cali, etc., mais aussi des petites villes, dans la campagne, la forêt, et j’ai senti que c’était comme une renaissance. J’ai donc commencé à écrire, en me basant sur mes rencontres avec différentes personnes, notamment des artistes. Je me sentais plus proche des artistes que des cinéastes quand j’étais là-bas, sauf à Cali où il y a une forte communauté de cinéma. Et pendant le processus d’écriture, j’ai eu l’idée d’utiliser ce syndrome que j’ai depuis longtemps, celui d’entendre des sons dans ma tête, comme des explosions."

Voilà donc le point de départ du film, un son que Jessica entend un matin dans sa tête alors qu’elle est sur le point de se réveiller. Il s’agit du “syndrome de la tête qui explose”, médicalement reconnu. Memoria raconte la quête de ce personnage, attaché à comprendre le sens de ce bruit dans sa tête.

Vaudou (Jacques Tourneur)

Le nom de Jessica Holland n'est pas anodin, on s'en doute : en réalité, il est un écho d'une autre Jessica, Jessica Holland, personnage de I Walked with a Zombie, film réalisé par Jacques Tourneur en 1943 (en français, Vaudou). Dans l'avant-propos du dossier de presse, Apitchapong Weerasethakul décrit son cheminement scénaristique :
"J'imagine un scénario dans lequel Jessica Holland, personnage comateux du film Vaudou de Jacques Tourneur, se réveille. Elle se retrouve à Bogota, attirée par un rêve ou un traumatisme dont elle ne se souvient pas. Elle marche, s'assoit et écoute. Dans son bref voyage en Amérique du Sud, elle porte la mélancolie d'une étrangère. Des sons furtifs et lointains résonnent dans la campagne. Encore enveloppée dans la brume du film de 1943, elle entend le roulement des tambours vaudous. Ils l'invitent à marcher et à participer à un rituel. Pendant une seconde, elle se demande si elle est encore dans ce film, allongée dans son lit, ouvrant les yeux après un rêve. Puis, comme la nuit précédente, l'écho la conduit vers l'océan sombre."

Une autre source d'inspiration pour le réalisateur fut la rencontre, là encore à Carthagène, d'un Français prénommé Joseph : "il a beaucoup voyagé en Asie, mais il était en Colombie à ce moment-là, puis il est retourné en Thaïlande où il vit actuellement. C’est un homme tellement étrange, qui semble se souvenir de tout, et qui ne peut jamais dormir. Je l’ai vu comme un extraterrestre exilé sur terre. Il a inspiré le personnage nommé Hernán dans le film." Or, il me fut impossible à ce moment-là de ne pas penser à mon cher ami le Baroudeur, qui non seulement a séjourné à de nombreuses reprises en Thaïlande mais a voyagé aussi en Colombie, invité par son amie Meyral, linguiste rencontrée à Paris, pour travailler dans une communauté amérindienne de l'intérieur du pays. Effet renforcé en lisant que Weerasethakul habite précisément dans la ville thaïlandaise de Chiang Maï, que mon ami connaît bien* (dans mon souvenir, c'était la base arrière de plusieurs expéditions de recherche dans le pays Hmong (le lascar est l'auteur d'une étude sur les plantes médicinales utilisées dans le Nam Kan National Park)).


Autre écho intime : le 28 novembre (date de mon 61ème anniversaire) s'achèvera Periphery of the Night, l'exposition personnelle du réalisateur à l'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne. 

"Avec Periphery of the Night, Apichatpong Weerasethakul propose pour l’intégralité des espaces de l’IAC un projet immersif composé d’une vingtaine d’œuvres, incluant des pièces inédites. Le parcours, jalonné de chambres obscures, multiplie les supports et les dispositifs de projection, façonnant autant d’environnements initiatiques où s’exerce un véritable art de la dilatation. Porté par le rythme envoûtant des vidéos, leurs jeux d’ombres et de lumières, le tissu sonore pénétrant qui les accompagne, le visiteur est invité à circuler de l’une à l’autre dans un état de conscience altéré, à la lisière entre la veille et le sommeil."

 

C'est à Villeurbanne que mon fils Adrien, par ailleurs neveu du Baroudeur, habitait avant d'acheter une maison dans un village des monts du Lyonnais. Si j'avais eu connaissance plus tôt de l'existence de cette expo, je m'y serais rendu.

Au bout du compte, tout ceci résonne dans les paroles mêmes d'Apitchapong sur la nature profonde de son film (qu'il me reste à voir) :

"Pour moi, Memoria présente l'enchevêtrement des souvenirs, personnels et collectifs. Jessica se réveille comme une coquille vide et absorbe des souvenirs de personnes et de lieux. Elle est l'esprit du néant. Elle est un amplificateur (ou, comme le dit Hernan, une antenne). Le crâne troué est à remplir ou à vider. On ne sait pas. Ce signe d'humanité existe au plus profond des montagnes, qui contiennent elles-mêmes des couches de souvenirs. Jessica marche beaucoup, ce qui est pour moi un geste élégant, pour tracer et rassembler ces couches. Puis elle s'assied au bord du ruisseau et écoute. Enfin, elle disparaît comme les ondes radio qui se dispersent le soir."

________________________

* Pour preuve, cet extrait de mail de juin 2010 (je ne corrige pas l'orthographe et laisse les mots non accentués tels que je les ai reçus) :

" (...) Bon, sinon, tout va bien, j’ai fait une 2eme campagne de recolte et suis a nouveau a Chiang Mai pour identifier et traiter les echantillons, et bien sur me faire masser pour recuperer un peu.

Au fait j'ai trouve dans la personne du botaniste Maxwell qui identifie mes plantes, un L... local : il aime a organiser des 'Drinks", nocturnes rituelles sur la terrasse de l'herbier, ou il invite une petite coterie de chercheurs selectionnes pour leur endurance, chacun muni de quelques bouteilles, et ou quiconque partant avant d'etre fin bourre serait considere par lui comme le dernier des lacheurs... Il a 65 ans bien sonnes, comme quoi c'est pas de sitot que notre Doudou nous lachera la grappe avant l'aube !"