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mercredi 11 mai 2022

2.1 - Histoire du fils

"Toutes les familles abritent dans leurs replis les plus intimes ces petits morts qui étaient le lot des temps, une sorte de tribut de chair fraîche et tendre payé aux dieux lares des descendances pléthoriques."

Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils, Folio, p. 142

 → Suite de 2 - Le fils perdu (mais peut se lire indépendamment)

Le 8 avril dernier, de passage à Cultura, je vois que Histoire du fils, le dernier roman de Marie-Hélène Lafon, est paru en poche. J'aime beaucoup Marie-Hélène Lafon, qui a déjà hanté ces pages à plusieurs reprises, mais je ne m'étais pas précipité sur ce livre, qui avait reçu le prix Renaudot. Moi, les prix, ça ne m'encourage guère à l'achat, c'est même le plus souvent répulsif. Un stupide esprit de contradiction, peut-être ? Rien de systématique, je tiens à le dire, mais quand même. Alors là, en poche, vais-je m'y résoudre ? J'ouvre le volume et je lis, sur une page nue, cette seule date, Jeudi 25 avril 1908.

Alors que la veille, j'avais écrit cet article sur le compas new-yorkais chiné à la brocante des Marins, le Eagle Compass and Divider No. 569. Où il était écrit au revers du couvercle, Maurice Niveau, Château-du-Loir, janvier 1908. Cette coïncidence de dates, ce 1908 récurrent, évidemment, produit son effet. 


Je retrouverai plus tard cette année 1908 dans l'écriture de 2 - Le fils perdu, avec James Joyce et Ulysse, commenté par Philippe Forest :

Forest pose alors une autre question : que savait-il, Joyce lui-même, de la mort ? Pas grand chose en fait, dit-il, avant de signaler pourtant une épreuve dans l'existence du romancier, à laquelle les biographes de Joyce n'accordent pas plus d'importance qu'à la disparition du fils unique de Shakespeare - "comme si, précise-t-il avec un peu d'ironie amère, ces triviaux incidents n'intéressaient que la nursery et ne méritaient pas d'avoir exercé quelque influence que ce soit sur la library de la littérature universelle." Ce "trivial incident", le voici :

"Le 4 août 1908, donc, Nora, mère déjà d'un petit garçon et d'une petite fille, Giorgio et Lucia, perd en fausse couche celui - ou celle - qui aurait dû être son troisième enfant. La grossesse s'interrompt brutalement  et sans que l'on puisse savoir pourquoi au bout de trois mois. La jeune femme ne se trouvera plus jamais enceinte. A son frère, Stanislaus, Joyce confie être probablement le seul "à regretter  l'existence tronquée" de cet être qui ne sera pas. Et il lui avoue avoir longuement examiné le foetus rejeté du ventre de sa femme." (p. 166)

Et que se passe-t-il donc ce 25 avril 1908 dans le roman de Marie-Hélène Lafon ? Je ne divulgâche guère l'intrigue si je révèle qu'il s'agit d'un accident mortel, même si la mort n'est pas dite explicitement. La mort d'un enfant de cinq ans. Un autre fils perdu.

Importance cruciale des dates chez la romancière du Cantal. Ce sont des dates précises qui constituent les différents chapitres de l'histoire. Le dernier est placé au vendredi 28 avril 2008, et commence justement par ces mots, les dates :

"Les dates sont là, gravées en lettres dorées sur le marbre sombre du caveau, quasiment pimpantes dans l'avril bondissant. 2 août 1903-28 avril 1908. Armand Lachalme. Cent ans. Le jour, le mois, l'année sautent aux yeux d'Antoine. Armand Lachalme est mort et enterré depuis cent ans, jour pour jour, à Chanterelle, Cantal, pays perché, pays perdu. Antoine, son petit-neveu, il hésite un instant sur le terme exact à mettre sur ce degré de parenté jusqu'alors inusité dans le champ de sa conscience d'homme bientôt quinquagénaire, lui donc, Antoine Léoty, son petit-neveu, citoyen franco-américain, nanti de la double nationalité depuis plus de quinze ans, de passage en France pour trois jours, entre deux avions, se tient là devant la tombe de cet enfant de cinq ans dont, quelques heures plus tôt, débarquant à Chanterelle au volant d'une voiture louée à Clermont-Ferrand, il ignorait jusqu'à l'existence." (pp. 164-165)

C'est une fiction. MHL pourrait se passer de cette coïncidence. L'histoire serait presque la même, peut-être même plus crédible. Mais j'aime qu'elle s'en empare parce que la vraie vie, c'est ça, je ne cesse de le vérifier, contrairement à ce que la majorité pense, les coïncidences sont légion dans l'existence. Elles participent de son mystère. Paul Auster ne dit pas autre chose : "En tant qu'auteur de romans, je me sens l'obligation morale d'incorporer à mes livres des événements de ce genre, de décrire la réalité telle que je la vis - pas telle qu'on me dit qu'elle devrait être. L'inconnu se précipite sur nous à tout instant. Ma fonction, telle que la comprends, consiste à demeurer ouvert à de telles collisions, à guetter tout ce qui se produit de mystérieux dans le monde." (L'Art de la faim, p. 386)

Cette collision de dates n'est pas unique chez MHL, un autre exemple s'en trouve dans Nos vies : " (...) on aurait tout fêté ensemble, le mariage et le baptême de l'enfant, le samedi 28 octobre 1967, le jour des trente-trois ans de Lionel, on n'avait pas fait exprès, mais c'était un beau hasard." (Buchet-Chastel, 2017, p. 92) Citation que je mis en exergue d'un article d'octobre 2017.

Coïncidences qu'on retrouve encore dans le chapitre du 21 avril 1962, où le père d'Antoine, André Léoty, se rend à Paris avec sa femme Juliette, boulevard Arago où réside le père qu'il n'a pas connu, Paul Lachalme, frère jumeau d'Armand Lachalme, le fils perdu. Il s'agit de "faire face au fantôme, se tenir un jour devant lui, oser, monter à l'assaut, crever le vieil abcès qui ne faisait pas mal, pas encore, mais ne se viderait pas seul." A Pâques, ils ont réservé trois nuits dans un hôtel de la rue Gay-Lussac "dont l'enseigne leur était apparue, à une lettre près, comme un signe de bel augure. L'Hôtel des Familles, Maison Lachaume, Père et fils, depuis 1924, portait bien son nom ; ils y avaient été accueillis, et enveloppés, par une patronne bienveillante, native de Bretenoux et exilée au nord de la Loire par amour pour Monsieur Lachaume fils, né en 1924, année de la création de l'hôtel, et prénommé Paul. Ahuris de coïncidences, Juliette et André avaient été sur le point de tout raconter à leur hôtesse, et s'étaient ravisés, avant de prendre d'un pas plus léger, dès le samedi matin, le chemin du boulevard Arago." (p. 118, c'est moi qui souligne)

Ce n'est que le samedi soir, après avoir visité le Louvre, et s'être saoulés "de couleurs, de corps, de motifs" devant les Noces de Cana, qu'il ont osé franchir le seuil de l'immeuble, sonner à la lourde porte, longuement, deux fois, trois fois. En vain. Il n'y eut pas d'autre tentative.

Les Noces de Cana par Véronèse, vers 1563

Ce n'est pas la seule présence de ces coïncidences qui m'a fait aimer ce livre, ce n'est jamais seulement cela d'ailleurs, non, ce serait très réducteur, je dois dire surtout qu'à la fin de ce livre, qui ne verse jamais, au grand jamais, dans le pathos, malgré le malheur initial, les secrets de famille et les deuils accumulés, j'ai éprouvé une émotion rare, aussi surprenante et intense que celle qui m'avait saisi en lisant les nouvelles de Cristal de roche d'Adalbert Stifter.

Mais de coïncidence, il en reste encore une à exposer, une résonance personnelle celle-ci, elle se trouve à deux pages de la fin :
"Antoine le sait depuis longtemps, quelque chose a résisté à son père, l'a empêché de remonter aux sources de Chanterelle, a été plus fort que le désir et le manque. Son père a désiré, son père a manqué. Il réfléchit, il roule dans la nuit, vitres ouvertes, le vert pétulant des feuillages neufs éclate dans la lumière des phares, le haut pays et ses frênes encore nus sont derrière lui, il a dépassé Aurillac, file vers Maurs, Figeac est à un peu plus d'une heure."
Aurillac, Maurs, Figeac, c'est la même route que nous avons arpenté l'été dernier dans le Cantal, et dont porte en partie témoignage cet article écrit au retour, Nous allons perdre deux minutes de lumière, qui reprenait le titre d'un petit livre de poésie de Frédéric Forte, où il était question, encore, de "relever des coïncidences". L'article finissait ainsi :

Le jeu est très présent dans le livre de Frédéric Forte, avec le sudoku et candy crush au chant 1, qui se termine d'ailleurs avec des SMS des deux garçons de l'auteur : A. m'écrit / j'ai bien joué au théâtre j'étais Lucky/ Luke et Camille Pikachu. gros bisous. Au chant 2, on peut lire : je croque une pomme et le roi la reine / les parties de bataille sont interminables, tandis qu'au chant 3 il est dit : deux labyrinthes dans une même journée / ça fait beaucoup. dans celui de verre au jardin / d'acclimatation les enfants n'ont presque pas / essayé de se perdre. Et il se trouve - autre coïncidence - que je viens juste de lire au Lieu tranquille l'entrée que consacre Alain Baraton, dans son Dictionnaire amoureux des jardins, au Jardin d'acclimatation, dont il commence par dire que les Parisiens le découvrirent le 6 octobre 1860, donc 157 ans jour pour jour avant la fin de l'écriture de Nous allons perdre deux minutes de lumière.

Encore une date-clé, encore un événement survenu n ans plus tard, jour pour jour. 

J'ajouterai, pour finir, que cette dernière date, 6 octobre 1860, renvoie à une année, 1860 donc, absolument essentielle pour l'œuvre d'un écrivain récemment apparu dans ces pages avec Fenua, son dernier livre : Patrick Deville. Or, il était l'invité de l'Envolée des livres, le salon qui s'est déroulé à Châteauroux ce week-end, au couvent des Cordeliers. J'ai assisté samedi après-midi, bien sage spectateur, à une table ronde où Patrick Deville côtoyait Hyam Yared, Patrice Franceschi et Olivier Weber. L'écrivain expliqua entre autres comment l'année 1860 est au coeur du cycle de douze romans qu'il a entrepris. Dans La Presse, il répondait déjà, en 2017, à une même question sur cette année-là :

"Pourquoi cette obsession de l'an 1860, dans vos romans?

Tous les romans du cycle Sic transit gloria mundi commencent en 1860 et vont jusqu'à aujourd'hui. C'est maintenant une année que je connais tout autour du monde comme si je l'avais vécue. 1860, c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale."

Je regrette de n'avoir pu échanger un moment avec l'auteur. Il ne vint pas ensuite à sa table de dédicace et je ne pouvais revenir le lendemain. J'achetai néanmoins Viva, en pensant que c'était le premier de la série (je me trompais, c'était Pura Vida), mais cela a peu d'importance, les livres peuvent se lire dans le désordre.

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[Ajouts du 12 mai, après-midi

1/ Après avoir rédigé et publié cet article, j'ai parcouru l'édition numérique de Libération, et suis tombé sur le portrait de Soeur André, devenue à 118 ans la nouvelle doyenne de l'humanité. Je fus frappé par les premières lignes : "Au commencement, elles étaient deux. Lydie et Lucile, nées le 11 février 1904 à Alès, dans le Gard. La première est décédée à 18 mois d’une pneumonie. La seconde, âgée de 118 ans, défie aujourd’hui toute certitude scientifique sur la longévité. Sœur André, de son vrai nom Lucile Randon, est devenue doyenne de l’humanité le 19 avril dernier, une distinction décernée par le livre Guinness des records et l’International Database of Longevity (IDL)."

Comment ne pas faire le parallèle avec les jumeaux de Histoire du fils, Armand et Paul Lachalme, celui qui décède à cinq ans, et celui qui meurt à 95 ans ?

2/ Ce matin, je vois sur mon fil Facebook une notification de Frédéric Forte, pour un atelier d'écriture oulipien. Or, je n'ai pas publié mon article sur FB, et c'est la première fois, à ma connaissance, que le nom de Frédéric Forte s'affiche sur mon mur. L'algorithme zuckerbergien est-il puissant au point de lire dans les publications non directement visibles de ses membres ? Quoi qu'il en soit, cette quasi-synchronicité interroge.


La publication à laquelle quelques personnes (dont ma fille Pauline) ont réagi est une photo d'étranges nuages, que j'ai appelé nuages-méduses, aperçus dans le crépuscule castelroussin pendant la rédaction même de mon billet.



jeudi 19 octobre 2017

# 250/313 - La constellation et les lucioles

Lucioles donc, avais-je choisi de nommer ces coïncidences semblant déconnectées du réseau proliférant, arachnéen, rhizomatique qui s'était développé autour de la sorcellerie et de la ville de Ravenne. Pour rester dans le champ sémantique de la lumière, nous pourrions aussi l'appeler constellation. Ainsi sur le théâtre nocturne de nos existences se donneraient donc à voir aussi bien les lumières venues du plus lointain du cosmos que les étincelles fragiles palpitant dans les buissons que nous pourrions effleurer et explorer de nos dix doigts.

Constellation qui me fait souvenir de l'avion qui emmena Marcel Cerdan, Ginette Neveu et quarante-six autres personnes dans la nuit des Açores du 27 octobre 1949 dont ils ne devaient jamais revenir, trajectoires fatales dont Adrien Bosc, dans son roman du même nom, retrace la pelote serrée.

Lucioles qui m'évoquent le film d'Isao Takahata, Le Tombeau des lucioles (1988), film d'animation déchirant qui raconte le calvaire de deux enfants après le bombardement à la bombe incendiaire de la ville de Kobe. Film adapté de La Tombe des lucioles (蛍の墓, Hotaru no Haka), une nouvelle semi-autobiographique de l'écrivain japonais Akiyuki Nosaka parue en 1967. "Le Tombeau des lucioles, écrit Olivier Père, est sans doute le film d’animation le plus bouleversant du monde qui rivalise avec les plus grands témoignages sur la guerre et l’enfance, à ranger aux côtés des œuvres de Rossellini (Allemagne, année zéro) et de Ozu, et aussi de Jeux interdits de René Clément." Je ne puis qu'être d'accord avec lui : quand j'ai eu la possibilité de revoir ce film, je ne l'ai pas saisie, car je n'étais pas sûr de pouvoir en supporter à nouveau l'immense tristesse. Pourtant - et c'est aussi une des forces du film -, à côté de son réalisme impitoyable, il aborde à la poésie la plus haute quand il montre Seita et Setsuko ravis de l'apparition merveilleuse des lucioles dans la campagne où ils errent à la recherche désespérée de nourriture.

« ...cinq ou six traînées lumineuses ondulèrent dans l'espace, d'autres lumières haletaient dans le filet »
Et puis je me suis souvenu aussi que ce même phénomène que je traduis par cette image des lucioles s'était déjà produit en mai 2016. J'avais alors délaissé la voie numérique et transcrivais mes observations au crayon à papier dans un carnet Pantone vert (Sulphur Spring 13-0650 pour être précis). Et voici ce que j'écrivais donc à la date du dimanche 22 mai :
"Il me faut consigner un phénomène nouveau. Qui s'est imposé très progressivement, par touches successives, par le simple fait de l'accumulation. Jusque-là, l'attracteur étrange se traduisait par des chaînes associatives proliférantes, se ramifiant en rhizomes, avec des mouvements ascendants et des reflux parfois brutaux, jusqu'au silence. Or, ce qui m'est apparu ces derniers temps c'est plutôt une émergence de cellules isolées, une éclosion de bulles synchroniques crevant la surface de la vie quotidienne. J'en ai relevé pas moins de huit ces trois dernières semaines."
Les huit bulles (grand cahier Soul nb 1 01)
Or, je remarque que la septième de ces bulles synchroniques tournait déjà autour du thème des lucioles, ce que j'avais oublié (mais certainement pas mon inconscient) :
" 7. Le vendredi 13 mai, j'emprunte à la médiathèque deux brefs volumes : Football, de Jean-Philippe Toussaint et Incertaines demeures, Enquête sur l'habitat précaire, de Gaspard Lion.
C'est dans la dernière partie de son livre, Brésil 2014, que Jean-Philippe Toussaint, traversant une période difficile de sa vie, écrit que c'est à l'été 2014, pendant ou juste après la Coupe du monde de football, que, deux fois, les lucioles ont croisé son chemin :
"La première fois, une vraie luciole, un ver luisant aperçu à l'improviste dans la nuit. C'était un soir, tard, près des poubelles, j'ai aperçu une luciole dans l'obscurité d'une chaude soirée de juin en Corse, petit serpentin d'un vert luminescent, cristallin et liquide, qui envoyait son fragile signal immobile au versant d'un talus, entre l'herbe et la rocaille plongée dans la pénombre. La deuxième fois, il s'agissait des lucioles immatérielles du livre de Georges Didi-Huberman. J'ai découvert Survivance des lucioles par hasard en juin à la librairie du Palais de Tokyo, et sa lecture m'a procuré le genre de bonheur inattendu que peut provoquer l'apparition soudaine d'une luciole dans la nuit, une rencontre fortuite qui irradie l'esprit et illumine la pénombre de sa frêle stimulation luminescente."
Gaspard Lion, menant son enquête pendant plusieurs années dans les bois, les rues et les campings de la région parisienne, auprès de ceux qui y ont élu domicile, dans l'incertitude et la précarité, la fait précéder d'un extrait de Survivance des lucioles :
"Mais aux marges, c'est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d'innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. Peuples-lucioles quand ils se retirent dans la nuit, cherchent comme ils peuvent leur liberté de mouvement, fuient les projecteurs du "règne", font l'impossible pour affirmer leurs désirs, émettre leurs propres lueurs et les adresser à d'autres."
Faut-il encore préciser que, choisissant ces deux livres, je n'avais aucunement repéré cette référence commune ?
Ce sont lucioles aussi, si l'on veut, ces rencontres de textes, ces fanaux dans la pénombre."
A dix-huit mois de distance, ce sont donc deux couples de lucioles qui se font écho,  Toussaint-Lion en 2016 suivi de Lafon-Jannelle en 2017. Avec cette passerelle entre les deux qui est l'ouvrage de Georges Didi-Huberman, dont Bérangère Jannelle se réclamait quand, le soir de la projection à l'Apollo, elle répondait à une question du public sur le choix du titre de son documentaire. Encore une fois, c'était des enfants, les enfants en l'occurrence de l'école Arago, qu'elle voyait comme lucioles de ce temps obscur, allant porter le message insurrectionnel de la poésie jusque dans les grands temples du marché moderne.

mercredi 18 octobre 2017

# 249/313 - Mais c'était un beau hasard

" (...) on aurait tout fêté ensemble, le mariage et le baptême de l'enfant, le samedi 28 octobre 1967, le jour des trente-trois ans de Lionel, on n'avait pas fait exprès, mais c'était un beau hasard."

Marie-Hélène Lafon, Nos vies, Buchet-Chastel, 2017, p. 92.

Oui, un beau hasard, comme une autre luciole, que cette fête envisagée il y aurait presque cinquante ans exactement, en cette année 1967 que je sonde chaque dimanche, et ce conditionnel qui passe à l'imparfait dans la même phrase c'est l'imaginaire qui se charge de réel, le mélange de la fiction et de la réalité, le roman qui n'en est pas tout à fait un, car l'auteure l'a vraiment rencontrée - elle nous a raconté ça l'autre soir à Arcanes - cette caissière au corps inouï du Franprix parisien. 

Et luciole encore, la mention du 11 septembre 2001 dans les deux livres, Nos vies et Une colère noire. Et certes l'événement, dans sa sidérante survenue, a nourri bien des pages en ce début de XXIe siècle, mais quinze ans  ont passé, et cette rencontre n'a plus grand chose d'anodin. Chez MHL, cela coïncide avec la mort de la mère de la narratrice : "Je n'ai pas soigné ma mère, elle disait je partirai comme un coup de fusil et elle avait raison." Stop. Arrêt sur image. Juste avant de me plonger dans la rédaction de ce billet, je regardais La grande librairie, l'émission sur la 5 de François Busnel. Parmi les invités, il y avait Alexandre Jardin (dont je dois avouer n'avoir jamais lu un seul livre), qui publie "Ma mère avait raison."


Fortuit, vraiment ? Pourtant lisez le laïus de présentation sur le site de Grasset, qui n'en finit pas de résonner avec ma propre entrée en matière sur le mixte indissociable du réel et de l'imaginaire :
 "Ce roman vrai est la pierre d’angle de la grande saga des Jardin. Après le portrait du père merveilleux (Le Zubial), du sombre grand-père (Des gens très bien), du clan bizarre et fantasque (Le roman des Jardin), voici l’histoire de la mère d’Alexandre. On y découvre une femme hors norme, qui ose tout, et qui s’impose comme l’antidote absolu de notre siècle timoré.
Elle est dans les yeux de son fils l’héroïne-née, la tisseuse d’aventures, l’inspiratrice des hommes, la source jaillissante de mille questions – elle est le roman-même.
Un roman qui questionne, affole, vivifie et rejoint la joie du fils. Mais la magicienne, hélas, n’est pas éternelle.
Certaines femmes, pourtant, ne devraient jamais mourir."  [C'est moi qui souligne]
Mais continuons : 
"Mon père l'a trouvée, il revenait du jardin [cela s'imposait, non ?] avec les derniers haricots, vraiment les derniers, juste une poignée à mettre en salade pour le soir pour eux deux, pas un de plus, au téléphone il m'avait donné des détails sur ces haricots de septembre ; elle avait l'air de dormir, la tête penchée sur le côté, les médecins ont parlé d'une rupture d'anévrisme ; c'était l'après-midi du 11 septembre 2001, à quatorze heures trente, mon père se souvenait que la demie avait sonné au carillon, dans le couloir, juste comme il entrait dans la cuisine ; elle n'a pas su pour l'attentat, les tours, les trois mille deux cents quatorze morts, elle n'a pas vu les images des gens qui se jetaient du cent-vingt-deuxième étage, elle en aurait parlé pendant des jours, elle s'était toujours intéressée à l'actualité, aux informations, elle aurait prié pour tous ces morts d'Amérique, elle les aurait appelés comme ça, les morts d'Amérique." (pp. 56-57)
Les morts d'Amérique, on les croise donc aussi page 119 du livre de Ta-Nehisi Coates. C'est l'un des passages les plus forts d'Une colère noire.
"Nous sommes arrivés deux mois avant le 11 septembre 2001. Je suppose que les gens qui étaient à New York ce jour-là ont une histoire à raconter. Voici la mienne : le soir même, j'étais sur le toit d'un immeuble en compagnie de ta mère, de ta tante Chana et de son petit ami, Jamal. Nous discutions en observant les impressionnantes traînées de fumée qui recouvraient l'île de Manhattan. Chacun connaissait quelqu'un qui connaissait une personne disparue. Mais en regardant les ruines de l'Amérique, je suis resté froid. J'avais mes propres désastres à affronter. Le policier qui avait tué Prince Jones, comme tous les policiers qui nous considèrent avec tant de méfiance, était l'épée de la citoyenneté américaine. Jamais je ne considérerai le moindre citoyen américain comme quelqu'un de pur. La ville et moi, nous étions désynchronisés. Je ne pouvais m'empêcher de penser que toute la partie sud de Manhattan avait toujours été Ground Zéro pour nous. C'est là qu'ils vendaient nos corps aux enchères, dans ce quartier soudain dévasté qu'on appelait à juste titre, le quartier de la finance. Il y avait même eu une fosse commune pour les gens vendus aux enchères. On avait construit un grand magasin sur cette partie de la fosse et on avait ensuite essayé d'ériger un bâtiment gouvernemental sur une autre partie. Seule une communauté de personnes noires de bon sens avait empêché cette construction. Je n'avais pas formé de théorie cohérente à partir de tout ça. Mais je savais que Ben Laden n'était pas le premier à faire régner la terreur dans cette partie de la ville. Je ne l'ai jamais oublié. Ne l'oublie pas non plus. Pendant les jours qui ont suivi, j'ai observé les ridicules défilés de drapeaux, le machisme des pompiers, les slogans pleins de colère. Qu'ils aillent tous au diable. Prince Jones était mort. Qu'ils aillent en enfer, ceux qui nous demandent d'être de bons petits soldats et nous tirent dessus quand même. Qu'elle aille en enfer, la peur ancestrale qui soumet les parents noirs à la terreur. Et qu'ils aillent en enfer, ceux qui pulvérisent le vaisseau sacré."
*
Le 8 octobre, j'ai revu le Blade Runner de Ridley Scott. En entendant le monologue final de Rutger Hauer, je ne pouvais pas ne pas penser aux lignes qui précèdent.



"Quelle expérience que de vivre dans la peur. Voilà ce que c'est que d'être un esclave."

Vingt-cinq ans après, l'acteur est revenu avec humour sur cette fin, dont il avait lui-même inventé une partie du monologue (et choisi d'ignorer une grande partie aussi de ce qui avait été initialement prévu).



mardi 17 octobre 2017

# 248/313 - Les lucioles

« J’ai l’œil, je n’oublie à peu près rien, ce que j’ai oublié, je l’invente. J’ai toujours fait ça, comme ça, c’était mon rôle dans la famille, jusqu’à la mort de grand-mère Lucie, la vraie mort, la seconde. Elle ne voulait personne d’autre pour lui raconter, elle disait qu’avec moi elle voyait mieux qu’avant son attaque. »

                         Marie-Hélène Lafon, Nos vies, Buchet-Chastel, 2017, p. 16.

30/09 - Je lis Nos vies, que l'auteur m'a dédicacé la veille, avec son étrange signature aux multiples boucles, même le m du mot septembre est une suite de trois boucles, ce qui est cohérent avec ce qu'elle a ajouté autour du titre Nos vies tressées, tissées, nouées. Et que fais-je d'autre ici que décrire les tresses serrées de la littérature et de la vie ?

Revenons sur la grand-mère Lucie qui appelait la narratrice "sa poulette, ou michonne, ou la sucrée quand j'ai attrapé quinze ou seize ans et quelle a cru que je devenais jolie, que je plairais aux garçons, qu'ils me plairaient aussi, que je serais amoureuse. Elle croyait ce que croient, ce que veulent croire les grands-mères quand elles sont rieuses et aveugles, et que leur petite-fille, la seule l'unique, attrape quinze ans." Quinze ans, je songe à ce moment où j'écris ce billet, que c'est aussi l'âge du fils de Ta-Nehisi Coates à qui il adresse son livre, mais je vais un peu plus loin et je lis : "J'étudiais le latin, je pensais que la lumière était réfugiée dans son prénom, et dans une poignée de mots qui lui allaient bien, lucide, luciole. J'ai appris à regarder pour elle et à me souvenir pour faire moisson et brassées. Je n'ai jamais perdu la main, en plus de quarante ans."


Et certes la narratrice n'est pas Marie-Hélène Lafon, mais en cet instant difficile de penser qu'elle ne s'y projette pas tout entière, que cet apprentissage du regard n'est pas autobiographique. Et puis il y a ce mot luciole. Et j'ai songé immédiatement au documentaire de Bérangère Jannelle, vu à l'Apollo trois jours avant, Les lucioles précisément. Tourné dans la classe de Sophie Renaud à l'école Arago.
"À l’occasion du Printemps des Poètes, des enfants d’une école publique de Châteauroux se lancent avec leur enseignante dans le projet fou d’une insurrection poétique. Depuis leur école où ils préparent « l’opération » pendant tout un printemps, cette aventure les mène sur la route de Tours, dans le centre E. Leclerc. Là dans un assaut poétique, ils se livrent à une expérience de partage unique portée par leur audace et leur détermination. Une ode à l’imaginaire et à la puissance des mots pour cette école de tous les possibles qui entend joyeusement « briser les murs à coups de mots » et va résonner dans tout un quartier."
Au Franprix du roman de Marie-Hélène Lafon répondait le Leclerc du film de Bérangère Jannelle.
Et je songeai encore que ce mot de lucioles collait bien pour toutes ces petites connexions que je ne cessais de collectionner ces jours-là, qui m'étaient comme autant de petites étincelles dans le crépuscule. Celles que j'ai déjà consignées ici, et puis d'autres, comme celle-ci : Interstellar non cité mais dont l'allusion au film était claire dans ce passage de Coates : " Combien de poèmes affreux ai-je écrits en pensant à elle ? Je sais aujourd'hui ce qu'elle représentait pour moi - le premier aperçu d'un pont tendu dans l'espace, un trou de ver, un portail galactique, un échappatoire à cette planète bornée et aveugle. Elle avait vu d'autres mondes, et elle portait toutes les descendances de ces autres mondes, de la façon la plus spectaculaire qui soit, dans le vaisseau de son corps noir." (p. 85)


lundi 16 octobre 2017

# 247/313 - Le corps et la douceur

28/09 - J'emprunte à la médiathèque Une colère noire, de Ta-Nehisi Coates. Ce livre a reçu le National Book Award en 2015, et je sais qu'il remua les esprits à l'époque. Cependant je ne l'avais pas lu ; comme il s'offrait à moi ce jour-là autant en profiter (le verbe ne convient pas : profite-t-on vraiment d'un uppercut qu'on se prend dans le plexus ?). Choc. Attendu mais reçu. On peut penser tout savoir de la discrimination raciale, être conscient des injustices, des crimes et des sévices de plusieurs siècles, on ne s'attend pas néanmoins à ce que l'empreinte en soit encore si forte de nos jours. Et quand j'écris empreinte, c'est encore un mot bien faible, il faudrait plutôt parler de marquage au fer rouge.
Au centre du livre, le corps. Le corps noir : "Dehors, les Noirs ne contrôlaient rien, et surtout pas le destin de leur corps - lequel pouvait être réquisitionné par la police, annihilé par la prolifération des armes, violé, battu, emprisonné." Présenté comme une lettre à son fils de quinze ans, l'ouvrage insiste sur la peur, omniprésente, viscérale, qui accompagne la violence, qu'elle vienne des bandes du quartier de Baltimore où Coates passa son enfance, de la police et même des parents :
"Un an après avoir vu le gamin aux petits yeux dégainer son arme, mon père m'a battu parce que j'avais laissé un autre gamin me racketter. Deux ans après, il m'a battu parce que j'avais menacé ma prof de troisième. Si je n'étais pas assez violent, ça pouvait me coûter la vie. Si j'étais trop violent, ça pouvait me coûter la vie. Impossible de s'en sortir. J'étais un garçon capable, intelligent, apprécié, mais extrêmement apeuré. J'avais la vague intuition, sans pouvoir mettre des mots dessus, qu'un enfant marqué à ce point, forcé de vivre dans la peur, était une grand injustice. Quelle était la source de cette peur ? Qu'est-ce qui se cachait derrière l'écran de fumée de la rue et de l'école ?" (p. 49)

29/09 - Au soir, à la librairie Arcanes, rencontre avec Marie-Hélène Lafon. L'écrivain commence par lire le début de son dernier roman, Nos vies. Puis parle avec beaucoup d'entrain, de lucidité et d'humour de ses processus d'écriture, de la longue incubation de ses textes, de la rumination qu'elle s'impose. Je suis frappé de la convergence, au-delà des circonstances historiques et sociales qui sont évidemment très différentes, de ses obsessions principielles avec celles de Ta-Nehisi Coates. Le corps tout d'abord : au départ de chacun de ses livres, dit-elle, "le corps". D'ailleurs la citation épigraphe du roman, emprunté au peintre Jacques Truphémus, est celle-ci : "Je dois être corps dedans." Et le début du roman n'est autre que la description du corps de Gordana, la caissière du supermarché Franprix où la narratrice a l'habitude de faire ses courses.
Mais il y a aussi la douceur. Cette douceur que Coates finit par découvrir, "cette même douceur qui avait fait de moi une cible dans le passé les incitait maintenant à me raconter leur histoire en toute confiance." Cette douceur que je surprends au retour de la rencontre, dans le téléfilm qui passe comme par hasard le même soir sur Arte, L'Annonce, inspiré du livre du même nom de Marie-Hélène Lafon. Histoire d'une annonce matrimoniale qui réunit un paysan du Massif central et une ouvrière de Bailleul, dans le Nord, qui cherche à fuir son compagnon violent. A la fin, Annette confie à Paul : "Si j'ai répondu à l'annonce, c'est à cause de la douceur." En effet, il avait simplement écrit : "Homme doux, 46 ans, cherche jeune femme aimant la campagne."