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lundi 24 janvier 2022

Receveur des Postes et Télégraphes

En me rendant dans le centre-ville, régulièrement je traverse le cimetière Saint-Denis, un excellent memento mori. Je ne manque pas de saluer ces chers disparus que j'eusse aimé connaître : Ernest Nivet et Gabriel Albert Aurier, et il n'est pas rare qu'une plaque insolite retienne mon attention. Comme celle-ci, le 9 janvier, qui m'intrigua pour deux raisons. Tout d'abord il n'est pas fréquent, du moins sur les humbles tombes castelroussines, que soit indiquée la profession du défunt. Il faut croire que Receveur des postes et télégraphes était un grand honneur pour cet homme ou ses proches. Le souci de précision est remarquable (décédé à Levroux) : les comptes postaux devaient être tenus au cordeau. Ensuite il faut noter que la plaque devait à l'origine accueillir d'autres noms (Ici reposent), mais la place est demeurée vacante. 


J'ai posté ce jour-là l'affaire sur Facebook, et une amie (Fred Bris pour ne pas la citer), familière des Archives départementales, a trouvé que ce M. Jammet, né à La Souterraine, était l'époux de Marie Elise Célestine Martinaud et demeurait à Levroux, champ de foire. Le décès serait survenu à 5 heures du soir, déclaré par le beau-frère coiffeur à La Souterraine et un voisin maréchal-ferrant. Elle posait l'hypothèse que la veuve était peut-être repartie en Creuse, dans sa famille, ne bénéficiant plus du logement du receveur des postes. Continuant ses recherches, Fred établit que le mariage avait eu lieu le 20 octobre 1887, et elle débusqua le livret militaire sur le site geneanet. Ce petit blond aux yeux roux (1m 61) servit dans l'infanterie de marine, fit la campagne de Nouvelle Calédonie, avant d'être réserviste au service télégraphique du Blanc. Il  habita aussi à Paris rue de Meaux en 1881.


Me fascine particulièrement cette campagne de Nouvelle-Calédonie, où il est présent du 26 octobre 1878 au 15 février 1881. Une période de guerre est indiquée jusqu'au 12 mars 1879 : il s'agit là de la Grande révolte kanak de 1878. La Nouvelle-Calédonie a été proclamée colonie française en 1853 et l’administration coloniale astreint en 1868 les Mélanésiens à « se regrouper dans des territoires délimités à cet effet, les réserves ».  De 1862 à 1877, l’emprise foncière européenne passe de 27000 à 150 000 ha.  En assimilant les jachères à des terres vacantes qu’elle accapare, l’Administration coloniale déstabilise l’économie vivrière des Mélanésiens, qui sont de plus en plus repoussés dans les hautes vallées de la chaîne sur des terrains de moindre qualité. Le bétail des colons, élevé sans clôtures, divague et détruit les tarodières, champs d’ignames et autres espaces cultivés.
Le grand chef Ataï réussit en 1878 à coaliser plusieurs clans et mène des attaques sur tout le front pionnier. Mais le pouvoir colonial parvient à enrôler d'autres tribus et Ataï est tué au combat le 1er septembre 1878 à Fonimoulou par Segou, un auxiliaire kanak. Une mort rapportée dans ses Mémoires par Louise Michel, au moment des faits déportée sur la presqu'île de Ducos à la suite de la Commune de Paris : « Ataï lui-même fut frappé par un traître. Que partout les traîtres soient maudits !" 



La répression est féroce : 1000 à 1500 kanak sont déportés dans les îles proches ou lointaines, voire à Tahiti, et même Obock, près de Djibouti. Les chefs rebelles sont exécutés, sans jugement, au cours des opérations. Le général Arthur de Trentinian (1822-1885) reconnaît lui-même, dans son enquête sur les causes de l’insurrection de 1878, que « les spoliations de terres indigènes, les dégradations subies (?) par le bétail, les réquisitions abusives de main-d’œuvre ont fait naître un sentiment d’injustice chez les indigènes. ».
C'est donc à cette guerre que notre Creusois, futur receveur des Postes et Télégraphes, a participé. On ne saura jamais dans quelle mesure.

C'est ce même jour où je traversais ce fameux cimetière Saint-Denis que je finissais ma lecture du Testament français d'Andreï Makine. Et là aussi il était question de cimetière. Alexis, le narrateur, a quitté la Russie pour la France, où il vit bientôt comme un SDF, n'ayant plus d'argent pour régler l'hôtel, fiévreux et animé de pensées suicidaires. Il se dit alors aspiré par le "vide brumeux" d'une vaste allée, sur laquelle donne le portail grand ouvert d'un cimetière. Il se réfugie là, à l'insu des gardiens, dans une chapelle funéraire. Et les laconiques épitaphes sur les plaquettes vont chez lui aussi susciter des rêveries (et incidemment, nous ferons ainsi nos retrouvailles avec le vertige) :
"J'étais encore trop faible. Je lisais une ou deux inscriptions et je m'asseyais sur les dalles, en respirant comme après un long effort, la tête bourdonnante de vertige. Né le 27 septembre 1837 à Bordeaux. Décédé le 4 juin 1888 à Paris. C'étaient peut-être ces dates qui me donnaient le vertige. Je percevais leur temps avec la sensibilité d'un halluciné. Né le 16 mars 1849. Rappelé à Dieu le 12 décembre 1901. Ces intervalles se remplissaient de rumeurs, de silhouettes, de mouvements mélangeant histoire et littérature. C'était un flux d'images dont l'acuité vivante et très concrète me faisait presque mal. Je croyais entendre le froissement de la longue robe de cette dame qui montait dans un fiacre. Elle rassemblait dans ce geste simple les jours lointains de toutes ces femmes anonymes qui avaient vécu, aimé, souffert, avaient regardé le ciel, respiré cet air..." (p. 273)
Cimetière Saint-Denis, porte de chapelle 

C'est en 1907 que décède, encore bien jeune (il n'avait que 48 ans), Jean Marie Charles Jammet. La même année sont publiés Les Immémoriaux, de Victor Segalen, où il dénonce les méfaits de la colonisation sur la culture maorie* (il se trouve que je viens enfin de remettre la main sur ce livre que je cherchais depuis des semaines - cette redécouverte sera l'objet d'un autre article).

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* En rédigeant le post FB sur l'épitaphe Jammet, le correcteur orthographique, apparemment ignorant du latin, m'avait corrigé memento mori en mémento maori...

jeudi 5 septembre 2019

Bron/Broen/Bridge

"Les notions de destin et de chance sont une composante essentielle de la vision du monde de Lynch, et ses proches peuvent en attester. "J'habitais dans la même rue que lui et, quand nous tournions à Los Angeles, nous partions ensemble en voiture pour le plateau de Sailor et Lula, confirme Montgomery. Nous ne pouvions nous rendre sur place sans qu'il ait fait sa numérologie avec les plaques d'immatriculation que nous croisions et vu ses initiales sur au moins une plaque. Parfois il fallait continuer à tourner un moment jusqu'à ce qu'on ait croisé ces trois lettres, "DKL", sur une plaque. Les rares occasions où les lettres étaient dans cet ordre, c'était un présage extrêmement favorable."
Lynch admet avoir "observé les plaques d'immatriculation" avant même le tournage d'Eraserhead, et que son chiffre de chance était le sept."

Kristine McKenna, L'espace du rêve (avec David Lynch), JCLattès, 2018, p. 355.

Connaissant cette propension de Lynch à la pensée magique, je ne puis croire une seconde que le film de Blake Edwards, Experiment in Terror, n'ait pas été séminal dans la genèse de Twin Peaks. Mais, pour une raison que j'ignore, Lynch fait l'impasse aussi bien sur le film que sur son réalisateur. D'ailleurs, aucune véritable indication n'est donnée dans L'espace du rêve sur les sources d'inspiration de la série, tout au plus est-il évoqué une projection de Peyton Place, qui aurait précédé la présentation du projet à la chaîne ABC, mais la série, premier feuilleton télévisé de soirée de la télévision américaine, diffusé entre 1964 et 1969, se déroule dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre, un ancrage géographique bien éloigné de celui de Twin Peaks.

C'est en cherchant les occurrences de Twin Peaks que je suis tombé sur ce passage sur les plaques d'immatriculation, ce qui m'a bien amusé car on a vu (cf. Jurassic Bartt) que j'étais moi aussi depuis quelque temps affligé de la même lubie. Tenez, il faut que je vous conte les derniers développements du délire : le 30 août, j'ai repéré lors du même déplacement, et dans le même quartier, deux plaques 813. Ce nombre a déjà fait l'objet de plusieurs articles en 2018, et Rémi Schulz l'a également souvent évoqué. 813 était le nombre fétiche de François Truffaut. Dans mon petit voyage à Grenade, en février dernier, je suis d'ailleurs tombé par inadvertance, au hasard de mes flâneries, sur une exposition au Centro Cultural Gran Capitan intitulée 813, consacrée aux dessins grand format de l'artiste espagnole Paula Bonet, inspirés de l'oeuvre du cinéaste (je n'en avais pas parlé ici à l'époque, mais je savais bien qu'un jour ou l'autre, j'aurais l'occasion d'y revenir).


Il se trouve encore que depuis le 2 septembre, chaque jour j'enregistre une plaque 813. Cela fait donc quatre jours, et chaque fois, c'est à un endroit différent et avec une automobile différente. Aujourd'hui, c'était une voiture rouge entrée dans la cour de la maison voisine de celle d'Ernest Nivet, à deux pas de chez moi.

Paula Bonet - 813
Il n'y a pas que les 813 qui me donnent le tournis. Je continue à être obsédé par les numéros triples. Ainsi ai-je enregistré en fin d'après-midi, au retour du travail, un 666, suivi d'un 111 et enfin d'un 999 au pied de mon immeuble. Bon, celui-ci, de 999, je me disais que ça ne comptait pas vraiment puisque je le croise souvent, c'est manifestement la voiture d'un voisin. Sur ce, je vais chercher du pain à la boulangerie proche. Juste en sortant, voici que je croise mon 999 qui tourne devant moi rue Ernest Nivet. Sauf que ce n'est pas le même : l'autre est toujours garé à la même place.
Bon, on verra demain si la vague des 813 perdure...

Ce n'est pourtant pas cette histoire de plaques que je voulais consigner ici à l'origine. Non, c'était plutôt une manière de synchronicité avec la vision du film de Blake Edwards. En effet, j'ai été saisi dès les premières images d'Experiment in Terror par la coïncidence avec le thème visuel central de la série télévisée scandinave que je suivais alors, que l'on m'avait prêtée au début de l'été mais que je n'avais commencé à regarder que fin août : The Bridge. Lee Remick, au volant de sa somptueuse américaine, traverse un des gigantesques ponts de San Francisco : c'est là-dessus que s'inscrit le générique. De même, la série se profile et s'ordonne autour du pont de l'Øresund qui relie Copenhague à la ville suédoise de Malmö (un cadavre y est retrouvé sur la frontière exacte entre les deux pays)



The Bridge (Bron-Broen en suédois-danois), générique
Le pont n'est pas le seul point commun entre le film et la série : ce sont tout d'abord deux oeuvres nocturnes. Experiment in Terror commence dans la nuit du pont constellé des lumières des phares et des lampadaires et s'achève dans la nuit du stade de base-ball ; dans The Bridge, tout est filmé en hiver où l'obscurité est reine à cause de la latitude.
Enfin, le criminel est chaque fois un grand solitaire, un homme machiavélique qui agit seul, n'a en apparence aucun scrupule mais pourtant échappe à la noirceur totale : chacun des deux épargne qui, la soeur de Lee Remick, qui, les enfants du policier danois qui mène l'enquête (Kim Bodnia).
Le nom de ce policier est Martin Rohde, qui est bien proche phonétiquement de Ross Martin, l'acteur interprétant Red Lynch. Et, consultant  la bio de l'acteur Kim Bodnia, je vois que sa famille est d’origine juive, en particulier de la Pologne et de la Russie, (Wikipedia se croit tenu de préciser qu'il n’est pas pratiquant). Point commun donc avec Martin Rosenblatt/Artemus Gordon.

En revanche, j'ai bien sûr jeté un coup d'oeil sur les plaques d'immatriculation des deux oeuvres, et là, je dois dire que je n'ai rien remarqué.
Et ma foi, c'était reposant.

Paula Bonet - 813, Françoise Dorléac dans La peau douce.

mardi 6 novembre 2018

Mes pas dans l'ombre sépulcrale

Quatre petits jours à Porto, et rien n'est plus pareil. Quand je voyage, j'aime être déconnecté. Mon smartphone est heureusement d'un modèle si incommode à consulter que la tentation est facile à surmonter. Donc pas de mail (mais des centaines bien évidemment à éplucher au retour, c'est le revers de la médaille), pas de Facebook, de Twitter, de blog. Être seulement présent à ce qui advient. Et Porto, deuxième ville du Portugal, que nous découvrions pour la première fois, avait beaucoup à donner. Mais que m'arrive-t-il ? J'avais en octobre lancé plusieurs fils, ouvert plusieurs pistes, et il me restait donc un bon nombre de chroniques à écrire. Porto a comme perturbé ce flux, comme un affluent aux eaux tourbeuses vient soudain troubler le cours tranquille d'un fleuve plus du tout impassible. Et voilà que je ne sais plus que faire : reprendre la marche d'hier ou suivre une impulsion nouvelle, bifurquer alors que tout n'est qu'ébauché.

Sé Cathédrale de Porto
Et si la solution c'était, plus que jamais, d'être alluvionnaire, d'échapper à la lame unitaire qui roulerait entre des rives de béton et de se fondre dans les boues et les limons de courants turbulents. Identification à l'inondation.

Alors allons-y, descendons dans les catacombes de l'église de São Francisco, crypte qui servit de cimetière privé au Tiers Ordre de St-François de 1749 à 1866. Des têtes de mort au-dessus des enfeux, une vitre au sol laissant voir l'ossuaire des pauvres quelques mètres plus bas. Des statues, dont l'une me rappelle les sculptures d'Ernest Nivet.


Ernest Nivet (tombeau)
Dans le panier d'un bouquiniste de la Rua das Flores, les Œuvres d'Edmond-Henri Crisinel, parues aux Éditions de l'Age d'Homme en 1979. Crisinel, poète suisse dont toute la production tient dans cet unique volume de cent-quatre-vingts pages. Crisinel jamais lu, mais dont le nom m'est familier grâce à la lecture de la Correspondance de Gustave Roud et Philippe Jaccottet (livre lu en 2002 - à l'aide de l'index, j'en ai reparcouru les passages où il est question de Crisinel et je suis surpris d'avoir retenu ce nom car les deux poètes, s'ils estimaient tous deux cet homme durement marqué par la psychose, ne déploient aucune analyse précise dans leurs lettres).


Dans la calme nuit portuane de l'appartement Avenida de Fernão de Magalhães (autrement dit Magellan), j'ai lu le soir-même la moitié du livre.
O vous, corps oubliés dans vos humbles cercueils,
Le front bas, j'ai quitté les voûtes infernales,
Mais vos râles, vos cris, vos transes, comme un deuil,
Ont égaré mes pas dans l'ombre sépulcrale.

(in  Élégie de la maison des morts)

samedi 21 janvier 2017

# 18/313 - Sept pi douze

Samedi 14 janvier, Violette a douze ans. Pas rien douze ans. J'ai envie de dire, c'est un nombre rond, mais on réserve ça d'habitude aux multiples de 10, alors que douze mérite bien plus d'être appelé un nombre rond, étant celui de la somme des heures du cadran. Douze indique un cycle terminé, le départ d'un autre, un midi et un zénith. Il reste qu'avoir un anniversaire si près de Noël, on le sait bien, n'est guère enviable question cadeaux. Elle en a eu un, un gros, attention il faut s'entendre sur gros, relativement à nos moyens disons. Un cadeau qui devait faire Noël et l'anniversaire. Bon, on dit ça, et puis le jour venu, on a envie quand même d'offrir un petit quelque chose, une bricole. Donc je vais chercher la bricole, un livre cette fois (le gros n'était pas un livre), du genre qu'elle ne va pas dévorer en une nuit, comme elle en est capable. Je me rends donc à Arcanes, de bon matin, enfin après dix heures, ça n'ouvre qu'à dix heures. Je trouve la chose et puis, passant devant le présentoir à nouveautés, où il est bien sûr radicalement impossible que je ne risque pas un œil, que vois-je ? La couverture bleue d'un roman édité au Mercure de France, d'un auteur que je connais absolument pas, Anne Serre, et dont le titre ne peut que m'émoustiller : Voyage avec Vila-Matas.


La quatrième de couverture ne me laisse pas le choix, il faut que je lise ce roman, et vite :

"Dans le train qui l’emmène vers un festival littéraire, Anne Serre a emporté un livre d’Enrique Vila-Matas. Soudain, l’auteur espagnol est là, assis à côté d’elle. Heureuse coïncidence ou fruit de son imagination? Elle entame avec lui une conversation qu’on dirait commencée depuis longtemps… Plus tard, ils seront voisins de chambre dans un hôtel où l’on croisera aussi Anna Magnani… Tout cela est-il bien réel?
Dans Voyage avec Vila-Matas, Anne Serre prend un malin plaisir à «manipuler» son lecteur, sous les auspices d’un maître en la matière. Avec ce texte jubilatoire, elle nous parle du pouvoir de la littérature et livre aussi un autoportrait singulier."
L'après-midi, je travaille à l'écriture de la note précédente, et il apparaît évident, là encore, qu'il me faut ce livre de Yann Martel, L'Histoire de Pi. Je vais le chercher à la médiathèque d'autant plus que j'avais déjà prévu d'y aller pour assister dans l'auditorium à la projection du documentaire de Pascal Guilly sur Ernest Nivet.


Or, en allant vérifier la disponibilité du livre de Yann Martel sur un des ordinateurs de la médiathèque, je tombe sur cette recherche d'ouvrage, qui me fait sourire car j'y vois l'un de ces nombreux clins d'oeil que l'attracteur étrange distille dans toute exploration de ses ramifications.


Ce roman de Tristan Garcia, sobrement titré 7, s'inscrit bien sûr à merveille dans le projet de l'Heptalmanach. Je ne l'ai pas lu, et ne pensais pas du tout à lui jusque là, mais peut-être qu'un jour, je me pencherai sur ses pages.

Revenu de la projection (sur laquelle je ne m'attarderai pas aujourd'hui, mais je reviendrai sans doute sur le cher Ernest un jour ou l'autre), je me jette dans le livre d'Anne Serre (dont je regrettai un peu le nom en forme de palindromes inachevés - un Anna Serres eût été parfait, mais trop sans doute), et je découvre un véritable écrivain, bien inscrit dans la fibre tout à la fois joyeuse et mélancolique, humoristique et grave qui caractérise l'art du catalan. Jeanne Ferney, dans sa critique de La Croix, écrit très justement :

"Au sommet du panthéon littéraire d’Anne Serre, il y eut longtemps Kafka, Thomas Bernhard, Thomas Hardy, Robert Walser. Après s’être laissée enchanter par leurs textes, plaçant nombre de ses romans sous leur égide, elle s’en est progressivement détachée, comme on se sépare d’un amant devenu trop encombrant. Mais l’addiction à la littérature est un mal qu’elle a renoncé à soigner. Vila-Matas est devenu sa nouvelle obsession, qui lui inspire cette variation en trois actes, suspendue entre rêve et réalité.La voici donc qui marche gaiement dans les pas du maître du trucage et de la manipulation littéraires, mêlant ses mots à ceux d’écrivains imaginaires dont elle sème, l’air de rien, de fausses citations – elles n’en sonnent pas moins justes."
Ce n'est que ce matin que j'ai réalisé qu'un des passages du livre résonnait étrangement et bellement avec l'entame même de cette note, à savoir l'anniversaire des douze ans de ma fille :

"De mon côté, je suis toujours un peu divisée entre la consultation de livres que j'ai emportés et celle du paysage car après tout le paysage "vaut tout de même le coup d'oeil", comme l'avait dit James Aspert lors d'une conférence à Singall, lui qui ne sortait jamais de chez lui et avait vécu douze ans sans du tout mettre le nez dehors, exactement comme Nathaniel Hawthorne à Salem. Parfois je rêvais à ces douze années d'enfermement d'Aspert et de Hawthorne, vingt-quatre années d'enfermement à eux deux, car le nombre douze comportait pour moi comme le chiffre huit pour Giacinto Scelsi quelque chose de magique et d'asséné par ma destinée. Ma mère était morte lorsque j'avais douze ans, en 1992 j'avais publié mon premier livre, en 2012 j'avais publié le douzième de mes livres qui m'avait valu un franc succès, j'avais quitté Guillaume le grand amour de ma jeunesse un douze décembre et rencontré Thomas un douze, etc. J'avais sûrement oublié un tas de douze dans mon comptage, mais il apparaissait clairement que ce douze jouait un rôle bizarre et insistant dans mon existence." [C'est moi qui souligne]

Sept Pie XII

mardi 1 novembre 2016

Toussaint : en mémoire de Gabriel Albert Aurier

Hier soir je regardais Van Gogh, le film de Maurice Pialat, que je n'avais pas vu à sa sortie en salles. C'était en 1991, j'ai mis le temps pour réparer cet oubli. Soudain, lors d'une scène de discussion houleuse entre Vincent et son frère Théo, j'entends parler d'un critique d'art nommé Aurier. Et tout de suite, je fais la connexion avec la rue Albert Aurier, proche de chez moi, près du gymnase Saint-Denis. Sur le panneau, je me souvenais qu'on pouvait lire en-dessous du nom : critique d'art. S'agissait-il du même ?


Un tour de Google plus tard, je peux l'affirmer, il s'agit bien de Gabriel Albert Aurier, né à Châteauroux le 5 mai 1865, co-fondateur de la revue du Mercure de France, et auteur du premier article sur Vincent Van Gogh, intitulé Les isolés, en janvier 1890, disponible en ligne sur MercureWiki. Extrait :

"Ce qui particularise son œuvre entière, c'est l'excès, l'excès en la force, l'excès en la nervosité, la violence en l'expression. Dans sa catégorique affirmation du caractère des choses, dans sa souvent téméraire simplification des formes, dans son insolence à fixer le soleil face à face, dans la fougue véhémente de son dessin et de sa couleur, jusque dans les moindres particularités de sa technique, se révèle un puissant, un mâle, un oseur, très souvent brutal et parfois ingénûment délicat. Et, de plus, cela se devine, aux outrances quasiment orgiaques de tout ce qu'il a peint, c'est un exalté, ennemi des sobriétés bourgeoises et des minuties, une sorte de géant ivre, plus apte à des remuements de montagnes qu'à manier des bibelots d'étagères, un cerveau en ébullition, déversant sa lave dans tous les ravins de l'art, irrésistiblement, un terrible et affolé génie, sublime souvent, grotesque quelquefois, toujours relevant presque de la pathologie. Enfin, et surtout, c'est un hyperesthésique, nettement symptômatisé, percevant avec des intensités anormales, peut-être même, douloureuses, les imperceptibles et secrets caractères des lignes et des formes, mais plus encore les couleurs, les lumières ; les nuances invisibles aux prunelles saines, les magiques irisations des ombres."

Avouez que ce n'était pas mal vu. La même année, en juillet, à Auvers-sur-Oise (et c'est cette période qui est représentée dans le film de Pialat), le peintre se tirait une balle dans l'abdomen, et en mourait deux jours plus tard. Toutefois, il avait entre temps, le 9 ou le 10 février, répondu au jeune critique (Aurier n'avait que 25 ans, et il déployait une érudition impressionnante), en lui adressant ses remerciements (le site Deslettres.fr où j'ai pu lire cette missive précise bien que l'article d'Aurier fut le seul texte élogieux qu'il reçut de son vivant), lui offrant même de lui faire parvenir par Théo une étude de cyprès en souvenir de l'article.

Extrait de la lettre de Vincent Van Gogh à Albert Aurier
Sortant cet après-midi pour me promener, j'ai aperçu dans le cimetière Saint-Denis, tout proche de chez moi, une foule de gens, et je me suis souvenu évidemment qu'en ce jour de Toussaint il était d'usage de porter des chrysanthèmes au chevet des disparus. L'idée m'est alors venu de rechercher la tombe d'Aurier (je le savais ici : dans la notice de Wikipedia, il était dit qu'il avait été inhumé dans le caveau familial à Châteauroux).



J'ai donc longuement erré à travers les divisions de la nécropole, en me dispensant d'ailleurs d'une recherche systématique car l'art de la sépulture a ses modes, et les tombes récentes, avec leurs dalles de marbre ondées, se distinguent aisément des tombeaux dix-neuvième où l'on pointait encore vers le ciel des croix majestueuses, ou prétentieuses, comme on voudra : la modernité privilégie l'horizontalité - et la famille prestigieuse se laisse percevoir alors par une sorte d'inflation dans la largeur - alors que dans le passé on œuvrait dans le vertical, en n'hésitant point, quand on avait les moyens, à édifier de vraies chapelles n'ayant pas grand chose à envier à celles de l'extérieur.

Statue de la stèle d'Ernest Nivet (les pieds)

Ce fut aussi l'occasion de rendre visite à mon cher Nivet, dont le tombeau échappe, je l'ai déjà dit ailleurs, à tous les stéréotypes, et de surprendre la poésie des mausolées abandonnés.



Enfin, au bout de moult arpentages d'allées, je trouvai le caveau de la famille Aurier, famille de notaires dont la plaque de marbre au fond de la petite nef funéraire reflétait le ciel clair de cette Toussaint radieuse. Son nom y était inscrit : Gabriel Albert Aurier (1865- 1892). Eh oui, le jeune critique n'avait survécu que deux ans à Vincent : après un séjour à Marseille, il avait succombé à son retour à Paris de la fièvre typhoïde.
  

Revenons à Pialat : il n'est pas tendre pour Aurier, qu'il met en scène dans son film. Antoine de Baeque écrit qu'il "a hérité de ce positionnement au centre des histoires d'en France une haine de tout ce qui est au-dessus ou au-delà de ce nœud central : les intellectuels, les artistes, les mondains, figures emblématiques d'un écart dandy férocement pourchassées par le cinéaste dans tous ses films. Dans chaque film existe ainsi un personnage plus que déplacé, haïssable et caricaturé comme tel, finalement ridicule : les photographes de Passe ton bac, le frère grand bourgeois de Nelly dans Loulou, l'éditeur d'A nos amours, le critique d'art, Aurier, de Van Gogh. Chacun endosse les railleries – contretype absolu de certaines figures féminines qui, elles, incarnent littéralement le peuple –, et devient l'exutoire d'une violence inouïe : à travers eux, Pialat emmerde le petit monde du cinéma et « fait chier les gens de gauche, les lecteurs du Nouvel Observateur. » "

Le critique d'art, Aurier, de "Van Gogh"

Le pauvre Aurier, parfait inconnu de ses congénères berrichons, mort trop tôt au seuil d'une œuvre qui commençait tout juste à se dessiner (outre ses critiques artistiques, il avait écrit des poèmes et un roman), mérite mieux, me semble-t-il aujourd'hui, que cette diatribe.

Laissons la parole à un autre écrivain bien méconnu de nos jours, Rémy de Gourmont : Dans son IIe Livre des masques, (1898), il insiste sur l'importance de travail de critique d'art d'Aurier : « Nous n'avons eu depuis l'ère nouvelle que deux critiques d'art, Aurier et Fénéon : l'un est mort, l'autre se tait. Quel dommage ! »

Portrait d'Albert Aurier
par Félix Vallotton
paru dans Le Livre des masques
de Remy de Gourmont (vol. II, 1898).

dimanche 1 novembre 2015

Bronson et le Fils de l'homme, Nivet et 4G.

Regardé vendredi soir pour la première fois un film de Nicolas Winding Refn, cinéaste danois qui semble avoir passé un palier de notoriété à partir de son film Drive (que j'ai raté au moment de sa sortie). J'ai donc vu (sur la plateforme Mubi) une œuvre antérieure, sortie en 2009 : Bronson. Un film qui cogne fort, à l'image de son personnage principal, Michael Peterson, dit Charlie Bronson, inspiré de la personne du même nom, prisonnier réputé le plus violent d'Angleterre.
Ayant écopé dans sa jeunesse de sept ans de taule après un braquage de bureau de poste (qui lui avait rapporté £26.18), Peterson a vu sa peine prolongée plusieurs fois en raison de diverses prises d'otage, coups et blessures, révoltes sur les toits (prison de Broadmoor en 1983, causant 750 000 £ de dommages)... Aussi dangereux pour ses co-détenus que pour les gardiens, il a connu plus de 120 établissements pénitentiaires ainsi que trois hôpitaux spécialisés. Et il a vécu plus de 26 années en isolement complet. Libéré tout de même le 30 octobre 1988, il est à nouveau  arrêté pour vol 69 jours plus tard. Relâché derechef le 9 novembre 1992, il ne tient que 53 jours en liberté avant d'être arrêté de nouveau, cette fois pour complot de vol.
Le film reprend ces éléments mais le traitement est très éloigné d'un quelconque documentaire ou biopic traditionnel : Bronson se présente comme le narrateur de sa propre histoire devant un public de music-hall dont il manipule les émotions comme un histrion ricanant et pervers. La composition de Tom Hardy est en tout cas impressionnante.


Mais si je tiens tant à évoquer ce film, c'est parce qu'il évoque lui-même le peintre cité ici dernièrement, à savoir René Magritte. Bronson a en effet découvert l'art en prison, et il est même devenu un artiste reconnu ; Winding Refn brode sur ce thème avec l'épisode (réel) d'une prise d'otage de son prof d'arts plastiques. A partir de là, la scène est complètement inventée, on y voit Bronson, nu et enduit de cirage noir, transformer le prof en reproduction du célèbre tableau magrittien, Le Fils de l'homme.


Magritte, Le Fils de l'homme, 1964.



***

Toussaint radieuse. Le cimetière Saint-Denis, que je peux contempler depuis mes fenêtres, est traversé d'une foule recueillie, chargée de chrysanthèmes. Comme l'an dernier, je suis allé jusqu'à la sépulture d'Ernest Nivet, admirant encore une fois la modestie et l'humilité du monument, contrastant si puissamment avec les lourdes chapelles funéraires de ceux qui se targuaient de quelque renom, et qui bien souvent ont sombré dans l'oubli et l'abandon le plus total. Pas de croix non plus, juste une statue de femme endolorie. Douleur intense mais en même temps retenue : bien qu'elle s'appuie contre le cadre, la femme reste debout, yeux ouverts.

***

Premier dimanche du mois, c'était donc aussi la brocante des Marins. Qui m'est devenu un pèlerinage presque nécessaire. La vendange fut excellente, et dans ce paradis de l'ancien et du désuet, je trouvai le moyen de passer en 4 G, sauf que le "très haut débit mobile" était en provenance directe des réseaux du passé. Détaillons pour le geek égaré :
G comme Glossaire, le glossaire de termes techniques à l'usage des lecteurs de "la nuit des temps", la collection des éditions Zodiaque dédiée à l'art roman, éditions aujourd'hui disparues mais dont les volumes sont toujours prisés.
G comme Géographie de l'instant, de Sylvain Tesson, l'écrivain-voyageur, l'ermite du Baïkal, qui réunit ses bloc-notes parus dans le magazine Grands Reportages et divers journaux.
G comme Georges-Emmanuel Clancier, le grand écrivain centenaire, que j'ai déjà évoqué ici plusieurs fois, poète et romancier, auteur du Pain noir, et dont j'ai déniché La vie quotidienne en Limousin  au XIXe siècle.
Et enfin, au même vendeur, G comme Gaufrette, la Société Anonyme des Gaufrettes Rivoire § Jeandet, de Tarare dans le Rhône, une facture magnifique adressée à l'Union Coopérative de Saint Léonard de Noblat, en Haute-Vienne.


Dans le coin gauche, un dessin spécialement créé pour la dite société Rivoire § Jeandet par Benjamin Rabier :


En fait, c'est plusieurs centaines de vieilles factures des années trente que j'ai acquis en même temps que celle-ci... Il en est de très belles, et cela me rappelle les encres d'Alechinsky réalisées à partir de  factures semblables. Que du bonheur.

 Façon d'un lit, Pierre Alechinsky, 1978, Encre de Chine sur une facture de 1922, barrée et annotée au crayon de couleur, 275 x 210 mm, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Don de l'artiste, Bruxelles, 1980.

Tiens, Bruxelles.


dimanche 24 novembre 2013

Poésie verticale de Shangai et autres lieux

J'avais tout rendu à la médiathèque, livres, disques, BD. Plus rien emprunter. Jusqu'à ce que je parvienne à écoper un peu la masse d'imprimés que j'ai accumulés ces derniers mois. J'ai tenu quelques semaines, et puis voilà, mercredi, la curiosité l'a emporté. Il fallait que j'aille voir, on ne savait jamais, un livre qui se révèlerait indispensable allait peut-être surgir. Ils avaient peut-être fait une acquisition majeure. Il fallait au moins vérifier.

Et voilà comment je suis ressorti avec Béton armé de Philippe Rahmy et dixième poésie verticale de Roberto Juarroz.

Juarroz, c'est Cécile et Fred Deux qui me l'avaient fait découvrir. Le premier livre qu'ils m'ont prêté. Presque toute son œuvre est publié chez José Corti, dans la belle collection Ibériques. Ici en édition bilingue (la traduction est de François-Michel Durazzo). Je ne tenterai pas de définir quoi que ce soit de cette écriture. Que les curieux aillent y voir eux-mêmes. Le voyage vaut le détour, à condition de passer outre les brouillards. Il faut avancer à tâtons, risquer un pas l'un après l'autre, accepter de ne pas tout saisir, faire halte souvent, y revenir. Là, soixante-douze poèmes, sans titre, jamais de titre chez Juarroz, tous les recueils portent ce même intitulé de Poésie verticale, ne change que le numéro. Personnellement, j'en lis quatre par jour, pas plus, en commençant par lire à haute voix dans l'espagnol original, heureusement pas d'auditeur, accent catastrophique. J'ai appris l'espagnol, il m'en reste des traces, pas assez pour connaître tout le vocabulaire, suffisamment pour trouer l'inconnu. Puis je passe au français. Laisser mariner.

Parfois je prends une note, sur mon carnet blanc (oui, toujours ce besoin de la trace physique de l'écriture, à côté du numérique, comme un autre versant de la mémoire) :

El lugar de una palabra
es siempre otro

Le lieu d'un mot 
est toujours autre
J'ai lu très différemment le récit de Philippe Rahmy. Trois jours m'ont suffi. L'écrivain, atteint de la maladie des os de verre, est invité en résidence par l'Association des écrivains de Shangai. Un défi pour quelqu'un comme lui qui n'avait jamais pu voyager, trop fragile, toujours à la merci d'une fracture. La rencontre avec Shangai tient de l'explosante-fixe d'André Breton. "Shangai n'est pas une ville." C'est la première phrase du livre. "Ce n'est pas le mot qui vient à l'esprit, continue-t-il. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d'océan ou de machine de guerre. Un tumulte, un infini de perspectives, d'angles et de surfaces amplifiant le vacarme." Le ton est donné, l'écrivain s'affronte à cette masse énorme de la mégapole, et de cette confrontation surgissent aussi les souvenirs d'une enfance bouleversée par la maladie, le père égyptien qui lui file son pistolet pour qu'il tue un lapin, la mère qui lui lit l'Ancien Testament pour distraire sa douleur, l'oncle ministre allemand pendant la période de la bande à Baader, le grand-père médecin qui lui injectera un sérum à base de chairs animales : "L'aiguille est entrée dans mon ventre. Des millions de chromosomes sauvages se sont mêlés aux miens. J'étais devenu mi-enfant, mi-animal. Cet instant est celui de ma mort. Il est celui de ma naissance en tant qu'écrivain."
Et à la ligne il ajoute : "On écrit pour faire taire la bête en soi."

L'écriture elle-même est au centre de ce livre, et la littérature qui fut longtemps la seule vraie compagne de l'enfant cloué au lit. Littérature qui est à l'origine d'un autre moment-clé de son existence : "Mes blessures se sont raréfiées au cours des années tandis que ma mère poursuivait ses lectures. Encore trop fragile pour affronter le monde, je restais allongé, libéré de mes plâtres, du moelleux de mes coussins et de mon édredon. Un après-midi, je m'en souviens très bien, nous venions de terminer Le Grand Meaulnes, je me suis redressé. J'ai senti mes jambes prêtes à me porter. Je me suis assis au bord du lit. J'étais Augustin Meaulnes, grand et mystérieux au seuil de la vie."

A ces deux lectures, l'une donc tout juste achevée, l'autre encore en cours, le web a comme diffusé ses échos. Ce fut tout d'abord Roberto Juarroz que Fred Griot citait dans sa dernière publication de Refonder, Respiration claire, à la date du 15 novembre, juste après avoir évoqué ce texte d'appel à la résistance morale Je ne me tairai plus, dont l'urgence m'avait saisi et que j'avais presque aussitôt relayé sur mon petit réseau personnel.

15.11.13
Paris.
soleil.

le « casque » au matin, la soirée ayant été arrosée.
toujours à écrire cette foutue colère, que je finirai par publier tard en soirée.
cela m’a pris une énergie considérable, celle de la colère mais à centrer sur un objectif, et celle nécessaire pour être précis, clair, percutant, tout en évitant consciencieusement de se tromper d’ennemi.
je ne me tairai plus.
Aujourd'hui je n'ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Roberto Juarroz
XIIIième Poésie Verticale, José Corti

Ce furent ces photos de Shangai en 1949, vieilles photos de Cartier-Bresson sur le site du Clown lyrique, dont voici un exemple :


 Et ce site signalé par François Bon (lui qui découvrit Philippe Rahmy dans un de ces ateliers d'écriture), Crosswords, et dont la page d'accueil offrait des vues de la Shangai d'aujourd'hui.

Tous ces éléments s'étaient comme rassemblés en fin d'après-midi alors qu'un voile de lumière tombait sur le bâtiment en face de ma fenêtre, heureuse parenthèse dans la grisaille des jours derniers. Je pris un moment pour regarder. Le cimetière Saint-Denis étendait à ma gauche les grises perspectives de ses sépultures. Au-dessus flamboyaient des arbres saisis par l'automne.

J'ai voulu les fixer de plus près, je me suis dépêché de descendre et je suis entré pour la première fois dans le vaste cimetière. Déjà la lumière avait décliné, et plongé l'espace vide de visiteurs dans une morne apathie. Curieusement je ne retrouvais pas les arbres, ou peut-être ceux que je vis n'étaient plus déjà que l'ombre d'eux-mêmes. Je lisais les plaques tombales, et j'ai trouvé cette statue, unique en son genre en ce lieu d'infinie tristesse, statue qui ressemblait fort à du Nivet (il me faudra vérifier). Statue qui dit si bien la douleur.