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jeudi 4 août 2016

Les pierres de foudre

Je vais insister un tantinet  sur la carte XVI du Tarot de Marseille, la Maison-Dieu, car il se trouve qu'en 1991 j'avais ébauché à son propos une petite étude. Comme je persiste à penser qu'elle en éclaire des aspects peu connus, je me permets de la dévoiler ici pour la première fois.

"Taillant dans la jungle des multiples jeux de tarot édités depuis des siècles, les ésotéristes soucieux de rigueur ont fondé leurs interprétations sur le célèbre Tarot de Marseille. Les atouts - rebaptisés arcanes sans doute pour valoriser le mystère - ont été analysés sous toutes les coutures : couleurs, dimensions, proportions, nombres, détails symboliques, rien n'a, semble-t-il, été laissé au hasard. Force est pourtant de constater que, nonobstant ce choix (mal explicité) d'un seul et unique Tarot comme base de toute interprétation, les gloses les plus diverses continuent de proliférer. Le Tarot est docile, qui se plie à toutes les tentatives d'explication. Les plus tolérants diront que tout le monde a raison et tendront à présenter le vénérable jeu comme une sorte de médiéval test de Rorscharch.

Il est pourtant des détails qui résistent jusque là à tout examen. Ne comptons pas sur l'occultiste courant - auto-baptisé tarologue - pour nous les soumettre : tout ce qui échappe au système préconçu par ce dernier est bien sûr passé sous silence. Heureusement quelques chercheurs honnêtes mentionnent quelquefois, sans s'attarder il est vrai, mais tout de même, leur impuissance ou leur perplexité. Tel est le cas de Robert Grand, auteur d'une véritable somme, L'Univers inconnu du Tarot, paru dans la collection Gnose aux éditions du Rocher, en 1979.

Je ne prendrai qu'un exemple, mais il va s'avérer lourd de conséquences : il s'agit de la lame XVI nommée Maison-Dieu dans le Tarot de Marseille. Robert Grand, qui procède à un tour d'horizon de l'ensemble des lames majeures, confesse que celle-ci est un "véritable casse-tête"(page 126). Que sont au juste ces "énigmatiques petites boules colorées " tombant du ciel comme des flocons de neige ?

Tarot Conver, Marseille ca 1760
Paris, Bibl. Nationale, Estampes, Kh 381, n°81
Un peu plus loin, page 129, il va jusqu'à écrire : "Au fait, que signifie ce terme de "Maison-Dieu", puisqu'il ne s'agit pas d'une église ou d'un temple ? On ne sait." En effet, on voit mal une église ou un temple frappés par la foudre divine.

Pour les besoins de cette étude, je me suis servi de deux jeux de Tarot. Un Tarot de Marseille bien sûr, mais pas n'importe lequel : une reproduction du jeu de 78 cartes édité en 1761 par Nicolas Conver, maître-cartier à Marseille. Soit dit en passant, les couleurs différent sensiblement de celles adoptées par les éditions modernes. J'ai acquis ensuite une réédition du jeu de Jacques Vieville, maître-cartier à Paris, entre 1643 et 1664. Jeu donc plus ancien, très rare selon les érudits, et présentant des différences notables avec le Conver. C'est le cas en ce qui concerne la fameuse lame XVI, où la Tour a proprement disparu, remplacée par un arbre. Ou plutôt, faudrait-il écrire, en raison de l'antériorité du Vieville, un arbre apparaît, qui sera remplacé par la tour. Pas de personnages chutant, mais un homme semblant implorer le ciel. Un troupeau de moutons au pied de l'arbre. Et toujours les fameuses petites boules.

Tarot Jacques Vieville
Or, il a existé dans l'Antiquité des boules de pierre que les Hébreux, selon Jill Purce (La spirale mystique, Chêne, 1974), appelaient Béthel. Et Béthel, ou Bétyle,  signifie Maison de Dieu (Beth : maison -El : Dieu). Ces boules de pierre étaient selon James G. Frazer, cité par Purce, "rondes et noires, comme vivantes et habitées par des âmes, comme en mouvement dans les airs et prononçant des oracles en une voix sifflante que des sorciers pouvaient interpréter."

Cela étant dit, reste à expliquer pourquoi se sont attachées à la lame des significations négatives de chute, ruine et catastrophe."

Je n'étais pas allé plus loin. Mais cette analyse me semble toujours juste : la notice de Wikipedia sur les bétyles confirme l'origine céleste de ces pierres. Extraits :

Un bétyle est une pierre sacrée de forme variée, vénérée comme une idole dans le monde arabe et sémitique. Dans les sources antiques, il s'agit plus particulièrement de météorites, au sens strict ou supposé, dans laquelle les anciens voyaient la manifestation d'une divinité, tombée du ciel. Les bétyles étaient ordinairement l'objet d'un culte et parfois d'offrandes. [...] Le mot bétyle provient de l'hébreu 'Beth-el' (« demeure divine » ou « Maison de Dieu »). Par la suite, ce mot est utilisé par les peuples sémitiques pour désigner les aérolithes, appelés également « pierres de foudre ».
La maison-dieu désigne donc à l'origine ces petites boules de couleur descendant du ciel, et je suppose donc que cette attribution n'a plus été comprise à une certaine époque, ou jugée absurde, ce qui expliquerait qu'on ait substitué à l'arbre, réceptacle de la foudre divine, une tour, à la verticalité semblable mais plus susceptible d'apparaître comme une maison.

Un site anglais, où j'ai pu retrouver une image de la carte XVI de Vieville,  met en correspondance cartes du Tarot et pétroglyphes de cathédrales. A la Maison-Dieu, il associe ce bas-relief de la cathédrale d'Amiens :

Amiens - Shepherd in Flight from Egypt sequence
Ce site m'a fait découvrir incidemment une réplique de Wikipedia entièrement consacrée au Tarot : Tarot-pedia, où l'on peut par exemple consulter la page de la Maison-Dieu.

La pierre noire de la Kaaba à La Mecque, l'Omphalos de Delphes sont des bétyles. La pierre sur laquelle s'endort Jacob en est aussi un prototype. Retour à la notice de Wikipedia :

"Dans la tradition biblique, un bétyle est une pierre dressée vers le ciel symbolisant l'idée de divinité. L'origine de cette pierre est attribuée à une scène de Jacob à Béthel. Celui-ci, endormi sur une pierre, rêve d'une échelle dressée vers le ciel et parcourue par des anges, quand Dieu lui apparaît et lui donne en possession la pierre en question. Jacob comprend alors que la pierre est une porte vers le ciel et vers la divinité. D'une position allongée, il la fait passer à une position verticale et y répand de l'huile. Il la nomme Béthel (Beth : maison, El : divinité ⇒ « maison de Dieu »). "
Curieusement c'est cette idée de la pierre comme porte vers le ciel que l'on va retrouver dans un détail de la tour de La Maison-Dieu. Mais j'en ai assez dit pour aujourd'hui et ce sera pour la prochaine fois.

lundi 2 juin 2014

Des Marins à Caroline Choléra

Dimanche matin, brocante des Marins. Peu d'exposants, la concurrence fait rage à la belle saison. Je me tâte pour acheter un nouveau couteau.


Ou un de ces plombs magnifiques dans leur boîte en bois.


Ce n'est qu'en observant de près la photo que je me suis aperçu qu'un zodiaque était représenté sur celui de droite.


Cette forme est celle du zodiaque traditionnel de l'astrologie médiévale "qui, au lieu du cercle naïvement figuratif, représentait le zodiaque par le dessin d'une triple enceinte carrée, rappelant la Jérusalem céleste et rendant intelligible l'interaction du trois et du quatre dans le déroulement des temps", nous dit Guy-René Doumayrou dans Géographie sidérale (ce livre acheté ici même lors d'une brocante des Marins en février 1980, qui m'a toujours suivi, et dont le nom donne le titre d'un Tumblr que je viens de créer).


L'horoscope de Kepler en représentation zodiacale traditionnelle

Je regrette de ne pas avoir vu ce détail sur l'instant, j'aurai volontiers acheté le plomb en question. En revanche, je n'ai pas laissé passer un lot de BD intéressant : le lovecraftien Mort Cinder d'Alberto Breccia, L'Arbre-Coeur de Comès et Caroline Choléra, de Pichard et Dubos.
Georges Pichard, un des maîtres de la bande dessinée érotique. J'ai en rayon les deux tomes de Paulette, qu'il avait réalisés avec Wolinski au scénario. Caroline Choléra est une héroïne du même calibre, mais je n'avais jamais lu ses aventures. Singularité : la scénariste est une femme, Danie Dubos, ce qui était peu courant à l'époque (1982).


 
Et puis, surprise quand je découvre la première page : la plantureuse Caroline est berrichonne.


Qui aurait crû que l'érotisme pouvait se nicher dans les étangs de la Brenne ?

Cela m'a rappelé opportunément que du sexe, il y en a en Brenne. A Pouligny Saint-Pierre, dont nous parlions naguère, près du hameau de la Jozière, dans les bois, on peut trouver la pierre à sexe. Enfin, en ce qui me concerne, allant en 2012 sur les traces de Jean-Pierre Le Goff et Robin Plackert, je suis resté bredouille. J'ai tournicoté dans les taillis sans mettre la main sur la vulve de pierre, si je puis m'exprimer ainsi.

Aussi, ai-je été surpris (et plutôt agréablement) lorsqu'au dernier Chapitre Nature du Blanc, pendant la belle lecture de Sylvie Durbec au moulin de la Filature, je distinguai parmi les étonnantes photos d'Israël Ariño exposés dans la salle cette fameuse pierre à sexe.

Israël Ariño,
LE NOM QUI EFFACE LA COULEUR
20 x 25 cm / 40 X 50 cm / 75 x 90 cm
Silver Gelatin Print
2014