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jeudi 15 octobre 2015

Alluvions encore, Victoria et la rue Inutile

Envie de retourner à ce blog. Si je n'écrivais plus ici, ce n'était pas par lassitude ou manque d'inspiration, mais c'est parce que ce n'était pas le bon support. Ce que j'avais à dire ne pouvait être donné à lire immédiatement : j'ai donc écrit sur un carnet, Pantone bleu 18-3949, au crayon de papier, pendant des mois. Premier carnet terminé, j'en ai commencé un autre. Rien de sulfureux pourtant, ou d'indiscret, ou de particulièrement intime dans ces carnets, pour lesquels je songe plus ou moins à une publication future, non, rien de tout cela, mais la nécessité ressentie d'une distance, d'un recul. Rien ne presse. Cependant, j'ai aussi, en même temps, le désir d'écrire pour le présent, de partager, si peu que ce soit, quelques impressions, quelques joies ou douleurs, quelques découvertes, et je vais le faire ici, mais ce sera sous forme véritablement alluvionnaire, comme cela était la vocation de ce blog, affirmée dès le début, donc des notes, des bouts de poème, des fragments désordonnés de pensée, au fil de l'eau, du flux des lectures et des rencontres [à l'instant même, une petite fenêtre pop-up m'avertit que je viens de recevoir un commentaire sur l'article du 2 septembre 2014, Et la vie à Casablanca aura un sens pour moi, consacré à un chapitre du livre d'Adrien Bosc, Constellation : commentaire anonyme comportant des précisions sur le pilote Jean de La Noüe. Or, je n'ai pas eu de commentaires sur Alluvions depuis des mois, très précisément depuis le 19 novembre 2014, il est saisissant que ce soit justement à l'instant où je renoue avec le site, sur ce mot même de rencontre, qu'un envoi inconnu s'y dépose : la dimension de hasard objectif si présente sur Alluvions en est d'emblée confirmée.]

***
Cette femme s'appelle Victoria Ocampo, et cette photo est celle qui  se trouve sur la couverture de sa Correspondance avec Roger Caillois, publiée chez Stock en 1997, et que j'ai débusquée à la dernière brocante de l'Avenue des Marins, le dimanche 4 octobre. Je me suis beaucoup intéressé à Roger Caillois dans le Carnet bleu, et j'étais donc désireux d'en savoir plus sur cette femme, éditrice argentine, issue d'une riche famille de Buenos-Aires, qui rencontra en 1939 à Paris le jeune Caillois, âgé alors de 26 ans (elle en avait 48), agrégé de grammaire et fondateur, avec Georges Bataille et Michel Leiris, du Collège de sociologie. 
Je lis cette correspondance de manière discontinue, en même temps que d 'autres ouvrages, et suis parvenu à l'année 40, où Caillois, fuyant la France occupée, a gagné l'Argentine. C'est Victoria qui a organisé son voyage et la série de conférences qu'il va donner dans son pays. De manière générale, elle sera pour lui un véritable Pygmalion. 
Plusieurs autres Français ont quitté la France, qu'elle reçoit avec générosité, mais qu'elle juge aussi avec lucidité, et donc sévérité, ainsi du décorateur Jean-Michel Frank :
"Jean-Michel Frank, une autre paire de manches. Appartient à ce milieu (où du moins y vivait) des gens riches et snob, de la haute couture, des artistes d'avant-garde [...]. Terrible ! Des gens durs mais non courageux, trop faibles pour être méchants avec efficacité ; frivoles et durs... Durs par égoïsme et self-indulgence, non par exigence envers eux-mêmes. N'accordant de l'importance qu'à un joli cendrier, à un Picasso (c'est déjà mieux), à une robe de Schiap, à un mouchoir d'Edwards and Butler, à un clip de chez Cartier [...] ; tout ça, dans les moments actuels, devient indescriptible, comme la neige qui fond dans les rues de Paris. De la saleté. "Comment feront un tel et un tel sans drogue !..." (Bébé Bérard, Cocteau, etc.) [...] Car tous ces gens savaient quand ils devaient fuir et en avaient les moyens (essence et argent). 
Enfin, tu entendras cela toi-même. Sinon tu vas m'accuser  d'être mauvaise langue et de trouver tous ces gens immondes excepté moi. Le fait est que je n'aime pas les gens aux goûts exquis mais dépourvus de spiritualité à un degré aussi remarquable ! Pleins de petites gourmandises mais sans vrai appétit ! Pleins de convoitises urgentes, mais sans ardeur, ni flamme. Je dis : merde."
Et elle ajoute sans plus de commentaires :
"Les Dali se sont très bien arrangés, même avec les franquistes."

*** 

de Vailly-sur-Sauldre
Panneau bleu
sur crépi gris

Fragments alluvions encore
La Sauldre en crue 
affouille les rives

La crue de l'amour
Mes rivières
La Vauvre et l'Anglin 

16 octobre 2014

Vailly-sur-Sauldre

mardi 2 septembre 2014

Et la vie à Casablanca aura un sens pour moi

Le chapitre 2 de Constellation met en avant le pilote de l'avion, Jean de la Noüe. Loin d'être un novice, ce breton de Pléneuf Val-André, qui avait rejoint les Forces françaises libres en 1943, compte soixante-mille heures de vol et quatre-vingt-huit traversées.

Les plus belles années de sa vie, rapporte Adrien Bosc, sont celles où il survolait la Méditerranée aux commandes de son Dakota pour aller parachuter des troupes en Italie puis en Provence. " A Casablanca, base arrière alliée, Jean reprenait vie. L'histoire était à pied d’œuvre et il en était, l'un des figurants du grand théâtre d'opération organisé par Churchill et Roosevelt lors de la conférence de Casablanca. [...] Après guerre, Jean avait emmené sa femme au Max Linder assister à la projection de Casablanca avec Ingrid Bergman et Humphrey Bogart. Il s'étonna d'une casbah à mille lieux de ses souvenirs et rit de bon cœur de cette Marseillaise orchestrée par le résistant Laszlo. Vaste blague. Il décrirait à Aurore en remontant le boulevard Poissonnière son Casablanca. [...] Il lui raconterait aussi l'histoire de l'aéropostale marocaine, les exploits de Mermoz et de Saint-Exupéry, le survol du désert, les dunes de sable où l'on ne voit rien, n'entend rien, et la beauté cachée par l'immensité."

Il est certes banal de comparer un avion à un oiseau, mais la métaphore aviaire est tout de même trop fréquente dans ce court chapitre (cinq pages) pour être tout à fait anodine : le Constellation est ainsi désigné comme un grand échassier (à cause de son train démesuré, est-il précisé dans le chapitre précédent). Le héros de Jean de la Noüe, Charles Nungesser, disparaît, l'année de ses quinze ans, lors d'une tentative de traversée de l'Atlantique sans escale à bord de son biplace baptisé l'Oiseau Blanc. Le Dakota qu'il pilotait à Casablanca était surnommé Gooney Bird par les pilotes anglais, autrement dit "l'Albatros", "gauche au sol, majestueux dans les cieux".

Dans le chapitre suivant, le Constellation est aussi désigné comme "un oiseau chromé né de la folie d'un homme, Howard Hughes." Cet homme d'affaires, dont Martin Scorsese a retracé une partie de la vie dans Aviator (avec Leonardo Di Caprio dans le rôle de Hughes), "en dessinait les plans, à main levée, des croquis guidés par une quête d'élégance et d'érotisme, charge aux ingénieurs d'adapter l'esquisse aux règles de l'aéronautique. A la même époque, pour les besoins du film Le Banni, le cinéaste-aviateur imaginait un soutien-gorge à armatures renforcées autoportant muni d'acier et transformait la poitrine de Jane Russell en un missile pointé droit sur l'écran et les ligues de vertu."

Or, que vois-je, hier au soir, passé minuit, sur l'écran de l'application Mubi à laquelle je suis abonné (et dont j'ai déjà fait référence ici et là), précisément le film Le Banni, dont, soit dit en passant, je n'avais jamais eu connaissance jusqu'à ce jour.


Creusons cette coïncidence, relevons cette date qui revient avec insistance : 1943. Année où Jean de la Noüe rejoint Londres, année de la conférence de Casablanca, mais aussi du film du même nom, et donc également du Banni.

Car c'est aussi en 1943 que paraît Le Petit Prince, à New York où Saint Exupéry est en exil, et qu'il reçoit, à sa grande joie, son ordre de mobilisation pour l'escadrille 2/33, laissant en Amérique la femme aimée, Consuelo, lui écrivant par la suite ses plus belles lettres d'amour.

Et il faut ajouter 1) qu'avant-guerre, en 1931, ils avaient vécu ensemble à Casablanca : Saint Exupéry, gêné financièrement, ayant accepté un poste de pilote de nuit sur la ligne Casablanca-Port Etienne (en Amérique du Sud); 2) qu'à la rentrée littéraire de septembre de cette même année paraît Vol de Nuit, préfacé par André Gide, qui obtiendra le prix Fémina. "C'est à deux qu'ils ont choisi le titre, en écrivant sur une feuille plusieurs titres possibles. Saint Exupéry penche pour Nuit lourde, mais Consuelo pense que Vol de nuit est meilleur. Va donc pour Vol de nuit..." (Alain Vircondelet, Antoine et Consuelo de Saint Exupéry, un amour de légende, les arènes,2005, p.46)

C'est sous l'égide encore une fois de la métaphore aviaire que l'on retrouve Saint Ex, Consuelo le désignant dans sa lettre comme son ketzal (ou quetzal), le ketzal étant oiseau d'Amérique centrale (Consuelo était salvadorienne) :

Mon ketzal,
Vous êtes déjà dans le ciel, mais je ne vous vois pas. Il fait nuit, et vous êtes encore loin. J'attendrai le jour. Je dormirai pendant que vous vous approcherez de notre maison. J'irai au terrain vous attendre. Mon mari chéri, déjà votre moteur ronfle dans mon cœur. Je sais que demain vous serez assis à cette même table, prisonnier de mes yeux. Je pourrai vous voir, vous toucher... Et la vie à Casablanca aura un sens pour moi. Et mes difficultés de ménage une raison pour le souffrir. Et tout, tout, mon oiseau sorcier, sera beau dès que vous me chanterez : "Que Dieu veuille dans sa grandeur te protéger." Plume d'or.

Consuelo en 1942 à Montréal (Wikipedia)
Et quel sens tout ceci a-t-il pour nous ?