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jeudi 11 février 2021

Toute la mémoire du monde

Après avoir découvert le recueil de citations de remue.net, où cohabitaient de façon pour moi étonnante, dans l'orbe de ces lieux fascinants que sont les bibliothèques, ces écrivains que je traquais depuis plusieurs semaines, un autre nom s'imposa à moi. Il n'était pas au nombre des cités, mais Chantal Thomas l'avait déjà désigné dans son ouvrage, regrettant son "sable triste". Lui, dont le sable, curieusement, est contenu dans le nom même : (Winfried Georg) Sebald. Et dont il me souvint tout à coup que la bibliothèque, et pas n'importe laquelle, la Bibliothèque nationale de France, tient une place considérable à la fin de son dernier roman, ce chef d’œuvre qu'est Austerlitz.

Je m'y suis très vite replongé, comme mû par une sorte d'urgence, celle qui me pousse à publier presque chaque jour en ce mois de février, écrivant au fil de la plume, ne sachant pas trop bien chaque fois où je vais atterrir, jouissant aussi de cette improvisation continue, qui m'entraîne en des lieux parfois insoupçonnés, me surprenant moi-même.

Il me faut quand même préciser tout d'abord, pour le lecteur qui n'aurait pas eu encore le loisir, la chance ou l'occasion de lire Sebald, qu'Austerlitz, dans ce roman, ne désigne pas le lieu, ni la bataille, mais un personnage, Jacques Austerlitz, "hanté par une appréhension obscure, lancé dans la recherche de ses origines", comme nous le dit la quatrième de couverture de l'édition Folio que je consulte ici. Mais, comme rien n'est simple chez Sebald, le lieu aussi, Austerlitz, la gare, le quartier, intervient aussi, précisément dans cette partie terminale du roman. On verra comment.


Tout commence à la page 345, où le narrateur dit recevoir une carte postale d'Austerlitz avec sa nouvelle adresse à Paris (6, rue des Cinq-Diamants, dans le 13ème arrondissement), "ce qui, je le savais, était une invitation à venir lui rendre visite dès que possible". Il arrive donc à la gare du Nord, dans un Paris asséché par la canicule, et rejoint Austerlitz au bistro Le Havane, sur le boulevard Auguste-Blanqui, non loin de la station de métro Glacière. Un grand écran de télévision diffuse alors des images des incendies gigantesques ravageant alors l'Indonésie : "Un moment nous regardâmes tous deux le spectacle de cette catastrophe qui se déroulait à l'autre bout du monde avant qu'Austerlitz, sans préambule, ne commence à se raconter." Il n'est pas de détail sans importance chez Sebald : la catastrophe, déjà en germe dans la canicule parisienne, se donne à voir par l'image et annonce celle à venir, ou plutôt faut-il dire celle qui a déjà eu lieu, et qui détermine la quête du personnage principal. S'il a pris pension dans le 13ème arrondissement, c'est en souvenir de son père, Maximilian Aychenwald, dont la dernière adresse avant sa disparition était rue Barrault. Ce n'est pas la première fois qu'il vient à Paris, y ayant loué une chambre, en novembre 1958, "chez une dame d'un certain âge, presque diaphane, nommée Amélie Cerf, au numéro 6 de la rue Émile Zola, à quelques pas du pont Mirabeau dont je vois parfois, encore aujourd'hui, dans mes rêves angoissés, la masse de béton informe." En semaine, raconte-t-il encore, il allait tous les jours à la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, "où je restais assis jusqu'au soir à ma place, en muette solidarité avec les nombreux autres travailleurs de l'esprit, perdu dans les minuscules notes en bas de page des livres que je consultais, dans les ouvrages que je trouvais mentionnés dans ces notes et dans les annotations de ceux-ci, et ainsi de suite, remontant toujours en arrière, depuis la description scientifique de la réalité jusqu'aux détails les plus saugrenus, dans une sorte de constante régression qui se concrétisa sous la forme bientôt totalement absconse des notes de plus en plus foisonnantes, de plus en plus hétéroclites que je prenais." Cette phrase vertigineuse me donna aussitôt à penser au "A" de Louis Zukofsky dont j'ai parlé dans la chronique précédente, et dont Philippe Lançon termine la recension en précisant qu'il est, "à l'image du cerveau, un tissu de ramifications sans fin." Un autre souvenir, plus personnel, s'y ajouta : la visite de la bibliothèque de Tours avec mes camarades du groupe Baxter, à la découverte des anciens catalogues sur rouleaux toujours visibles.


 


Que la Bibliothèque soit une sorte d'entité vivante, aux parties interdépendantes, est une idée développée par Sebald un peu plus loin :

"Un jour, plus tard, j'ai vu dans un film documentaire en noir et blanc sur la vie de la Bibliothèque nationale les messages circuler à grande vitesse par courrier pneumatique entre les salles de lecture et les réserves, le long de trajets nerveux, pour ainsi dire, et j'ai constaté que la communauté des chercheurs reliés à l'appareil de le Bibliothèque forme un organisme extrêmement compliqué, sans cesse en évolution, consommant comme aliment des myriades de mots qui lui permettent de générer à son tour des myriades de mots. Je me rappelle que ce film que je n'ai vu qu'une seule fois mais qui, dans mon imagination, est devenu de plus en plus fantastique et monstrueux, était signé d'Alain Resnais et intitulé Toute la mémoire du monde."

Ce film, tourné en 1956, je ne l'avais jamais vu, et je l'ai cherché immédiatement, vous pensez bien. Il se trouve qu'il est disponible sur You Tube. Il faut absolument le visionner, c'est une sorte, là aussi, de chef d’œuvre. 


L'atmosphère créée par les mouvements de caméra, les travellings incessants, la voix grave du narrateur, Jacques Daumesnil (qui doublera le Chaplin de Monsieur Verdoux) et l'extraordinaire musique (composée par Maurice Jarre avec une direction d'orchestre de Georges Delerue) confine au fantastique. On ne s'étonne pas de voir Chris Marker au générique : certains plans pourraient facilement trouver place dans La Jetée (1962). On jurerait que Marc-Antoine Mathieu y a trouvé matière aux rêves de Julius-Corentin Acquefacques.


Resnais développe dès le départ la métaphore de la forteresse associée à la peur, celle d'oublier. Et pour se repérer dans cette "citadelle silencieuse", la nécessité est d'établir des listes, des inventaires, des catalogues.

On y suit le trajet d'un livre, depuis son dépôt légal jusqu'à son placement dans les rayonnages, au sein d'un extraordinaire labyrinthe de salles, d'allées et de couloirs.


Dans l'évocation des trésors de la Bibliothèque, le film fait la part belle aux œuvres fortes, saisissantes, parfois chargées d'horreur, comme pour bien accentuer ce caractère décidément presque irréel qui le distingue absolument du documentaire lambda auquel on pourrait s'attendre pour la découverte d'un bâtiment comme celui-ci.


La conservation de tout cela nécessite une surveillance constante : "coûte que coûte, dit le Narrateur, il faut faire échec à la destruction". Une telle phrase ne peut que résonner très fort dans l'imaginaire sebaldien, obsédé justement par la ruine et le naufrage.


Résonne aussi puissamment dans notre psyché d'aujourd'hui ce plan où l'on voit le livre se faire vacciner. La bibliothèque est le lieu, est-il affirmé, "d'une lente bataille contre la mort"


Et puis voici le moment évoqué par Austerlitz, le courrier pneumatique, les messages qui fusent à travers le dédale des magasins.

Enfin, nous suivons le livre qui parvient jusqu'à la salle Labrousse, où l'attend le lecteur, le chercheur, et le commentaire se fait lyrique, parlant de cet ici "qui préfigure l'instant où toutes les énigmes seront résolues, un temps où cet univers, et quelques autres, nous livrent leurs clés, et cela simplement parce que ces lecteurs, assis devant leurs morceaux de mémoire universelle, auront mis bout à bout les fragments d'un même secret, et qui a peut-être un très beau nom, et qui s'appelle le "bonheur"."

Un final bien surprenant parce que le film montre à l'évidence tout autre chose que du bonheur. Les employés y déambulent comme des gardiens de prison, graves et solennels. Et l'on comprend que Sebald qui assurément, comme Austerlitz, a vu le film, en ait gardé une empreinte "monstrueuse".

L'incursion dans le labyrinthe n'a fait que commencer.

Bibliothèque municipale de Tours, entrée


mercredi 10 février 2021

Matthieu : Attracteur étrange

J'ai commencé timidement à lire l'immense poème de Louis Zukofsky, "A", dont la traduction vient de paraître aux éditions Nous. En suivant les indications de Philippe Lançon, j'ai découvert le z.site.net, "A Companion to the Works of Louis Zukofsky", un site collaboratif, un work in progress dans l'exégèse de presque chaque vers. Il y faut, sinon une vie, du moins longtemps pour lire "A", prévient Lançon. Mais quoi de plus normal quand on sait qu'il fallut presque toute sa vie à Zukofsky pour l'écrire, de 1928 à 1974 (il est mort en 1978). Alors nous rentrerons patiemment dans cette oeuvre infinie.

Elle s'ouvre avec Bach : "La ronde des violons se joue Bach / Venez, filles, partagez mon angoisse -", très précisément avec la Passion Selon Matthieu, composée en 1729 et interprétée, écrit Zukofsky, à Carnegie Hall en 1928. Le z.site écrit à ce sujet :

Bach: the contemporary setting of the opening of “A”-1 is a performance of Johann Sebastian Bach’s St. Matthew Passion (Matthäuspassion) that LZ attended at Carnegie Hall in NYC on Thursday, 5 April 1928 (1.21-25), the eve of Good Friday and also the beginning of Passover (see 3.32). This contemporary performance is paralleled by the work’s initial performance conducted by Bach himself on Good Friday, 15 April 1729 in Leipzig (current scholarship puts the probable first performance in 1727). Although LZ’s primary source of information on Bach was Charles Sanford Terry’s scholarly biography, in this case the information on the original performance of St. Matthew Passion in “A”-1 appears to have come from the program notes of the performance LZ heard.

Je ne suis pas allé plus loin que "A"1, pour l'instant. Je me disais qu'il me fallait auparavant écouter cette Passion Selon Matthieu, que j'avoue ne pas connaître (ma culture musicale est particulièrement lacunaire).

Or, hier après-midi, passant au nouveau magasin Emmaüs du centre-ville, je découvre sans même avoir à fouiller - il était placé devant tous les autres disques - le coffret de la Passion Selon Saint Matthieu, dans la version d'Otto Klemperer (1962).


Sept euros. Vinyles en très bon état. Je n'ai pas hésité une seule seconde.

Le soir-même, je remarque sur le flanc droit du site, dans la rubrique Autre sentes, la parution d'un article de Denis Guénoun : Mars : Matthieu. Mon sang ne fait qu'un tour : voici ce que j'y lis :

L’essai Matthieu sera disponible, en librairie et en édition électronique, le 10 mars 2021 (Editions Labor et Fides).

En voici la présentation en quatrième page de couverture :

Denis Guénoun cherche à comprendre l’importance énigmatique prise dans sa vie  par le prénom Matthieu. Celui-ci a été présent tout au long de son histoire, sans jamais s’accrocher à une relation ou des événements de premier plan : insistant mais insaisissable, ne cessant de resurgir après des éclipses, comme un cours d’eau souterrain ou un indice dans une intrigue dont on ignore la clé. L’enquête conduit le livre à s’attarder devant les grandes toiles consacrées à saint Matthieu par Caravage, à traverser l’immense Passion selon Matthieu de Bach, à méditer sur L’Évangile selon Matthieu de Pasolini, puis à laisser vibrer les résonances du récit biblique, avant de revenir, comme sur le dessin d’un fer à cheval, vers Pasolini, puis Bach, puis à nouveau Caravage. Le tracé de cette piste donne forme à un essai insolite, où la quête autobiographique se nourrit de pensées esthétiques et théologiques, qu’en retour elle éclaire d’un jour inattendu. [C'est moi qui souligne]

"(...) insistant mais insaisissable, ne cessant de resurgir après des éclipses, comme un cours d’eau souterrain ou un indice dans une intrigue dont on ignore la clé." Je vois dans cette description le mode d'existence de ce que je désigne comme l'Attracteur étrange - et dont je ne cesse ici de traquer les émergences. 

Il va sans dire que j'ai grande curiosité à découvrir ce livre.

[Ajout du soir : C'est après publication de cet article que j'ai réalisé qu'un autre Mathieu (avec un seul t) hantait ces lieux depuis quelques semaines : Marc- Antoine bien sûr ]

lundi 1 février 2021

La collision des hyperrêves

Dans le même numéro de Libération, à la date du 18 décembre 2020, où j'avais lu l'article de Philippe Lançon sur le "A" de Louis Zukofsky, il y avait, au verso même, un entretien d'Hélène Cixous avec Frédérique Roussel (ce qui me posa de terribles problèmes de conscience car j'ai l'habitude de découper les articles de journaux pour les coller dans mon cahier bleu), à l'occasion de la parution simultanée de Lettres de fuite,  volume rapportant trois ans de séminaires, de 2001 à 2004, et Ruines bien rangées, son dernier récit, où elle revient sur la ville d'Osnabrück, la ville de sa mère.

Je revenais d'une virée à Noz, où je ne vais plus si souvent car il me semble que l'endroit a perdu de sa magie. Il y a moins de livres, enfin non, ce n'est pas ça, il y en a autant, mais la masse appartient à cette sous-littérature déprimante qui me fait toujours penser que ce n'est pas le livre en soi qui est respectable. Et, une fois de plus, j'étais pratiquement bredouille. Sauf qu'en lisant l'entretien, je tombe sur ces mots de Cixous sur Osnabrück : "C'est une ville qui a un destin extraordinaire. Depuis sa création au VIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui, elle a été le théâtre d'événements inouïs, en particulier le traité de Westphalie, c'est-à-dire la fondation de l'Europe, la fin d'une guerre de religion qui a fait des millions et des millions de morts." Et du coup, je réalise que je suis un crétin : à Noz, j'avais failli tout de même acheter ce livre des éditions Complexe, 1648, La Paix de Westphalie, ou la naissance de l'Europe politique moderne, par Arnaud Blin. Et je n'en avais rien fait.


Eh bien j'y suis retourné. A Noz. Le livre y était encore, vous pensez bien. J'aurais dû m'en douter, ce n'est pas la première fois que le traité de Westphalie entre dans ces pages. Le 10 janvier 2019, je chroniquais sur Les enfants du bon dieu, d'Antoine Blondin, où le personnage principal est un certain Sébastien Perrin, professeur d'histoire marqué par son séjour forcé en Allemagne. Permettez-moi de reprendre paresseusement ce que j'écrivais alors : "Marié à Sophie, "née Rostopchine ou peu s'en faut", qu'il surnomme la petite fille modèle (allusion à la Comtesse de Ségur, dont le vrai nom est Sophie Rostopchine), il mène une vie morne qui lui laisse le sentiment aigu de dépérir sur pied. A la suite de l'effondrement sur le lit nuptial d'une boule de gui (provoqué par Elina Mordoret, la bonne solitaire de l'étage du dessus glissant dans son agonie sur le carrelage de sa chambrette exiguë), il décide de contrevenir à l'ordre immuable de l'Histoire :

"Peut-être suffisait-il de faire sauter un écrou quelque part pour rouvrir les vannes de la fortune, de l'aventure, du devenir ? Puisque l'Histoire m'avait détraqué, je détraquerais l'Histoire. Les temps de l'inertie étaient révolus.
Aux approches de l'aube, je décidai que cette année-là, on ne signerait pas le traité de Westphalie, et il me sembla, en m'endormant, que le monde desserrait sa ceinture." (p. 71)
Le chapitre suivant est jubilatoire : le lendemain, il assène à ses élèves une leçon d'histoire où le traité de Westphalie (1648) n'est pas signé, ce qui entraîne une cascade d'événements nouveaux, la guerre de Trente ans continue, et Perrin décide de battre le record de la guerre de Cent ans : "Pour satisfaire leur sens sportif et flatter leur amour-propre national, je décidai de m'arrêter au chiffre 101 et j'annexai d'urgence les Pays-Bas à la France, à la suite d'une campagne que j'attribuais à Turenne, plus sympathique que Condé."
 
Assez cité. Le fait est que ce fameux traité de Westphalie ne me quitta plus, je le retrouvai chez le politologue Olivier Roy, et il confirma être comme un des noeuds du roman blondinien. 

Voilà, c'est par là que ça commence, cette coïncidence avec le traité de Westphalie, qui ne conduit pas très loin finalement, mais il s'est hissé d'un seul coup au statut de motif récurrent. Désormais, je ne peux rien laisser passer qui vienne de Westphalie. Et puis, je savais qu'avec Hélène Cixous, il fallait être sur ses gardes, car elle avait déjà de nombreuses entrées ici. Je ne sais pas trop comment raconter la suite, l'ordre des événements me reste un peu confus. Alors j'ai envie de passer par la médiation d'un autre livre, que je viens de ressortir de son rayonnage, un livre où Osnabrück tient une place certaine : Une autobiographie allemande (Bourgois, 2016), fruit d'un entretien entre Hélène Cixous et Cécile Wajsbrot, laquelle j'ai évoquée récemment ici et là.
 
Oui, Osnabrück apparaît dès les premières lignes du livre, sous la plume justement de Cécile Wajsbrot :
"Certains livres attendent sur les tables des librairies, sur les étagères des bibliothèques, le moment de faire signe. Leur rayon solitaire vous atteint avec d'autant plus de force qu'il se détache de la succession des temps, devenu intemporel, singulier. J'ai lu Osnabrück quelques années après sa parution, je l'ai après d'autres livres d'Hélène Cixous alors qu'il avait été écrit avant, hors chronologie, hors temps."

Plus loin, elle écrit ceci : "Dans Hyperrêve, quelques années auparavant, se trouvait cette phrase : "Tout d'un coup, mais je ne m'en suis aperçue sur le moment, je suis passée sous le régime des derniers temps, je veux dire les ultimes, ceux qui vont venir." 

Hyperrêve, un livre de 2006, dont le nom apparaissait dans la liste des livres du même auteur, au début de Ruines bien rangées, et sur lequel je percutais tout de suite : n'était-ce pas le titre même du dernier album de Marc-Antoine Mathieu, ce bédéaste qui avait ouvert ma longue série des 313 articles de 2017, avec Otto et son attracteur étrange ?


En 2017, cet article inaugurait le projet Heptalmanach, tout entier fondé sur le nombre 7. Qui semble encore bien prégnant à la parution de ce nouvel opus puisqu'il s'agit du septième tome des aventures de Julius-Corentin Acquefaques (entendez Kafka à l'envers), prisonnier des rêves, et que je lis qu'il aura fallu sept ans de réflexion à l'auteur pour le livrer au public. Et le chapitre 7 intitulé «L'Horizon des événements» met en scène les trois personnages (Julius, Hilarion Ozéclat et le professeur Ouffe, qui avaient été aspirés dans un trou noir) ressurgissant en un tourbillon infini. Cette page 44 se déplie comme un origami.


A la question d'Olivier Delcroix, "D'où est venue l'idée de concevoir un origami avec cette planche?", Marc-Antoine Mathieu répond :

«Hé bien, l'idée m'est venue de manière assez logique, répond l'auteur. Je me suis d'abord posé la question de savoir ce qui se passait au centre d'un trou noir. La réponse est qu'il s'y passe forcément autre chose! En faisant l'analogie avec la bande dessinée, médium qui par définition se développe sur deux dimensions, je me suis imaginé que mes personnages quittaient le monde de la 2D pour aller vers la 3D! Une troisième dimension pliée de plein de manières... Donc l'origami! Un origami doit être une sorte de catastrophe quantique pour les personnages de BD. Cela crée une singularité au sein de l'univers de nos héros. Au cinéma, Christopher Nolan a déjà traité de la question avec Inception ou Interstellar...»


Une fois totalement dépliée, la page 44 se transforme en une double page où figure au verso un dessin en forme de huit horizontal, en fait un ruban de Möbius, symbole d'infini. Ce n'est sans doute pas un hasard si cela survient à la page 44, 4 plus 4 faisant 8.

Ceci dit, cette rencontre entre Cixous et Mathieu ne relève-t-elle pas d'une simple coïncidence fortuite ? Même si l'on tient le dessinateur pour l'un des plus brillants de son domaine, un dialogue peut-il s'installer valablement entre son oeuvre et celle, ô combien imposante, de l'écrivaine ?

Je pose la question mais je ne sais pas y répondre. Ou pas encore. 

On reprendra demain.

 

samedi 16 janvier 2021

"A"

Le 17 décembre dernier, je découvre Saint Jacques La Mecque, un film de Coline Serreau sorti en 2005. Deux frères et une soeur apprennent qu'ils ne toucheront l'héritage de leur mère que s'ils font ensemble le  pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle depuis le Puy-en-Velay. Le problème est qu'ils se détestent autant qu'ils détestent la marche. Le pactole étant quand même substantiel, ils se résignent tout de même à l'équipée. Guy, leur guide (Pascal Légitimus), les accompagne en même temps que cinq autres pélerins dont  Camille, une lycéenne, Saïd, un lycéen amoureux de Camille, ainsi que son cousin Ramzi, auquel il a fait croire qu'ils se rendaient à La Mecque. Le film, bien que tourné dans de magnifiques paysages (dont l'Aubrac chère à mon coeur), n'éblouit pas par ses jeux d'acteurs, et je vois dans la notice de Wikipedia qu'il a été honoré de prix peu flatteurs : le Bidet d'Or du titre 2006 et le Gérard du Cinéma 2006 de la Plus mauvaise tentative d'un comique dans un rôle dramatique pour Muriel Robin. Ce qui n'est pas très juste par ailleurs, car ce rôle de la soeur interprété par Muriel Robin ne se veut pas un rôle dramatique. En revanche, le jeune acteur qui joue Ramzi, Aymen Saïdi, a eu une nomination pour le César du Meilleur jeune espoir masculin.

C'est justement autour de cet acteur que s'inaugure une nouvelle constellation ordonnée par l'Attracteur étrange.

Dans l'une des séquences oniriques du film, où les pèlerins écrasés de fatigue sont sujets à des rêves fantastiques pendant leurs nuits dans les refuges, Ramzi voit un gigantesque A majuscule s'avancer vers lui. Le jeune homme ne sait pas lire, et ce sera l'un des enjeux du film que cette carence.

Le lendemain, nouveau film. Vu sur Arte : La particule humaine, du cinéaste turc Semih Kaplanoğlu. De la science-fiction assez contemplative, présentant, dans un futur proche, une Terre bouleversée par un brusque changement climatique menaçant l'équilibre alimentaire de la planète, tous les organismes génétiquement modifiés périclitant pour des raisons inconnues. Erol Erin (Jean-Marc Barr), généticien spécialiste des semences, va rechercher dans la région des "Terres Mortes", le professeur Cemil Akman, un savant marginalisé dans lequel Erin voit un dernier espoir. Un film qui là encore n'a pas recueilli l'assentiment unanime de la critique. Jacques Mandelbaum, dans Le Monde, parle de "récit vide et désincarné" tandis que Marcos Uzal, dans Libération, évoque une "fable lente et indigeste (...) qui livre une réflexion simpliste sur le monde en déliquescence". Jugements sévères que je ne partage qu'en partie. Je préfère l'approche de Jean-Michel Frodon (dans Slate) qui, même s'il relève très justement que le titre français, et le slogan qui accompagne la sortie, «L’univers entier est humain»,  tire le film "vers un anthropocentrisme assez plat et très discutable", il ne rend pas justice à ce qui se joue sur l’écran. 

Il relève ce qui m'avait aussi frappé avec évidence, à savoir l'influence majeure d'Andreï Tarkovski, avec cette Zone de Stalker qui est "le grand référent visuel, dramatique et symbolique du film de Kaplanoglu, où passent aussi des réminiscences de Nostalghia, avec les corps dérivants à la surface de l’eau, et du Sacrifice, avec l’arbre qui brûle."

Kaplanoglu revendique d'ailleurs cette influence  : un internaute turc a d'ailleurs relevé dans une vidéo les références très explicites de Grain (le titre original) avec les films du grand cinéaste russe.


Frodon concède qu' "En racontant un monde marqué par les tragédies migratoires et les manipulations transhumanistes et où la catastrophe environnementale est bien l’horizon décisif, La Particule humaine touche juste dans ses prémisses." Puis il ajoute : " Mais dans ce monde, le nôtre donc, les quêtes intérieures matérialisées dans des espaces hantés apparaissent désormais comme des coquilles vides, des impuissances à penser et à agir, des échappées poétiques ou mystiques sans prise au-delà d'une dénonciation convenue –aussi impressionnantes soient-elles esthétiquement."

Si je suis d'accord sur l'anthropocentrisme du film (une position que l'on ne saurait reprocher à Tarkovski, bien plus subtil sur le sujet), je suis plus dubitatif sur cette idée de coquilles vides qui renverrait finalement toute quête mystique au néant. Mais qu'importe, ce que je pense n'a de toute façon que peu d'importance. Toujours est-il que cette "dénonciation qui débouche sur une quête mystique " forme la légende de la dernière photo de l'article, qui se trouve être à peu près la dernière image du film :


Dans la figure tracée au sol, elle-même enclose dans un cercle, il m'a semblé reconnaître un A. Mais il est vrai que d'autres lignes s'originent d'un point central. Je n'ai rien trouvé dans les critiques du film qui se hasarde à donner une quelconque interprétation de cette image finale. J'ai alors tenté une nouvelle recherche googlisante "Kaplanoglu  + bugday" (titre du film en turc), qui m'a conduit en premier lieu sur le site aa.com, ce qui m'a paru fort cohérent...

Ignorant du turc évidemment, je n'en étais pas plus avancé sur l'herméneutique de l'affaire. Le croissant de lune près de la circonférence m'a fait songer au disque de Nebra, mais il n'y a point de lignes sur ce célèbre objet de bronze datant d'environ 1600 av. J.C.


Je ne sais plus si j'ai fait dès ce soir-là le parallèle avec le A du film de Coline Serreau, mais le lendemain, une autre émergence imposa définitivement le thème de cette lettre première. Et ce fut dans le Libération du 19 décembre 2020, à travers un article de Philippe Lançon (un autre habitué de ces pages), Les cantates de Zukofsky, "A" monument du poète objectiviste. Cela commence ainsi :

"Les poètes courent après la musique, mais la rejoignent-ils ? Ce sont rarement des anges musiciens. Certains toutefois s’en approchent. Les uns, par la mélodie ; les autres, par la structure. Le poète objectiviste américain Louis Zukofsky (1904-1978) est l’un de ceux qui sont allés le plus loin dans la structure. Son long poème en 24 chants, «A», a été composé de 1928 à 1974. Il recouvre une vie d’homme, et, si l’on en croit son auteur, il est sa vie même. A est la première lettre de l’alphabet ; c’est aussi le début d’une vie et du monde ; c’est enfin la lettre qui devient l’esprit."

Les éditions Nous proposent la première traduction intégrale de cette oeuvre.


Je le commandai la semaine dernière, mais ce pavé s'accompagnait d'un volume bien plus modeste, mais tout à fait délicieux, publié aux mêmes éditions Nous, celui de Jacques Barbaut, dont je découvris l'existence le 26 décembre, à travers une note de son site Barbotages, daté du 3 juin 2020, et dont j'ai oublié le chemin de hasard (malicieux) qui m'y conduisit : 

"Après que A As Anything, écrit en « mots anglés », fut publié — le premier titre édité chez Nous — en 2010, et alors que nous étions « sous Sarko »,

Apparut alors cet épiphénomène, décliné en titre et sous toutes ses facettes et variantes : La  France a perdu son triple A.

(Il s’AgissAit d’une rétrogrAdAtion d’une Agence de notAtion économique.)

— Je venais pourtant de le lui rendre.

(Mais, comme on le dit en langage de boxe ou de judo : nous ne luttions pas dans la même catégorie…)"

Le triple A n'était-il pas dans les nom et prénom mêmes de jAcques bArbAut* ?  

J'y ai retrouvé sans surprise (je l'ai lu quasiment à sa réception, contrairement  à "A", qui me demandera, je pense, plusieurs mois) une page consacrée à Louis Zukofsky, que je me permets de reproduire ici pour les besoins de la cause :


Curieusement, Jacques n'indique pas que ce vaste poème se nomme "A".

L'image de la page 73 est le A de Geoffroy Tory, évoqué page suivante, imprimeur-libraire né à Bourges en 1480, un berrichon comme moi donc, avec une citation de son livre sans doute le plus important, Champ fleury. Au quel est contenu l’Art et Science de la deue et vraye Proportion des Lettres Attiques, qu’on dit autrement Lettres Antiques, et vulgairement Lettres Romaines proportionnees selon le Corps & Visage humain (Paris : 1529), ouvrage qui décida François Ier à le choisir comme imprimeur officiel en 1531. Une exposition lui a d'ailleurs été consacrée à la bibliothèque de Bourges du 20 septembre 2019 au 18 janvier 2020. Le A était là encore au cœur de la présentation :

 

________________

* Dont le dernier opus traite justement des noms propres : C'est du propre, Traité d'onomastique amusante (je ne l'ai pas encore lu celui-ci). Le 2 décembre, dans l'article Ah ! Ah ! il poste une photo de vitrine de librairie où il côtoie le "A" de Zukofsky.

 


Qu'il commente ainsi : "Hasard des rencontres ad hoc de vitrine — de haut en bas et de gauche à droite —, sont cités, évoqués, entrechoqués, mis en scène dans C’est du propre : George Orwell (Eric Blair), Victor Segalen (le Maître-du-Jouir), une « lecture des Pierre », Emmanuel Hocquard (Un privé à Tanger)…", sans mentionner donc le "A" zukofskien...