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mercredi 22 mai 2024

Mes forêts sont de longues traînées de temps

Appel de la crue
Appel au flot sombre des mots criblés d'ajours
A la boue bouleversant le mol balancé des rives
Au tourbillon tourbeux à la tombe certaine
Que monte la hargne des troncs la clameur des biefs
Qu'elle m'emporte en sa main noire d'aragne bègue
Qu'elle précipite les nuits sur le versant lissé des jours
Qu'elle ébouriffe les toits et ventile les ruelles

Soif du poème 

Besoin en ce temps-ci de boire à la source vive de la poésie. Après avoir découvert en mars dernier le recueil étincelant de Maya Angelou, Et pourtant je m'élève, j'ai acheté le 13 avril Mes forêts, d'Hélène Dorion (Coll. Sacoche, Bruno Doucey, 2021), "première Québécoise et première femme vivante au programme du baccalauréat", nous dit la quatrième de couverture, mais ce n'est évidemment pas pour ça que je l'ai choisie alors que je ne n'en avais jamais entendu parler, mais bien plutôt pour ce qui suivait : "vit environnée de lacs et de forêts, de fleuves et de rivages, de brumes de mémoire et de vastes estuaires où la pensée s'évase." Car le besoin de poésie que j'éprouvais alors (et continue d'ailleurs d'éprouver) coïncidait aussi avec la soif d'espace, de terre et de ciel, de nuages, de rivières, de chemins creux et de lisières. C'est à haute voix que je lus la plupart des pièces du recueil, dont celui-ci qui en est l'ouverture :
Mes forêts sont de longues traînées de temps
elles sont des aiguilles qui percent la terre
déchirent le ciel
avec des étoiles qui tombent
comme une histoire d’orage (...)

Deux jours plus tôt, j'étais passé par la médiathèque où j'avais emprunté L'invité du miroir d'Atiq Rahimi (dont j'ai parlé ici), La mémoire délavée de Nathacha Appanah et Incendire, le dernier récit d'Hélène Cixous. De ce dernier j'ai commencé la lecture le 13 avril. Or, au cœur de ce livre brasillait le Grand Incendie de La Teste-de-Buch de juillet 2022, les feux de forêt en Gironde au milieu desquels Hélène Cixous était prisonnière, en sa maison d'Arcachon. D'une Hélène l'autre, je m'aviserai plus tard que j'avais mis en oeuvre le mot-valise du titre, Incendire, en disant justement les poèmes tombés d'Orion avant de plonger dans une prose où je relevai par exemple : "Celui-là est arrivé brûlant et dégageant une odeur de chair calcinée et éternellement il crépite encore dans notre mémoire, le seul que le temps et les vigoureuses équipes de l'Oubli ne réussissent pas à éteindre et aujourd'hui il flamboie dans mes forêts de rêve." (p. 47)

Mes forêts de rêve. Ainsi "mes forêts" étaient-elle partagées d'une rive à l'autre de l'Atlantique. Plus tard, le 25 avril, résonnèrent les deux vers d'Hélène Dorion : "Mes forêts sont des bêtes qui attendent la nuit/pour lécher le sang de leurs rêves."

Un autre mot allait produire sa gerbe d'étincelles : ce si beau mot d'aiguille présent dès l'envoi ("elles sont des aiguilles qui percent la terre") et que je retrouve le 3 mai page 100 :

dans un magma
elles se sont mises à tourner
les particules lumineuses
les saisons    la Terre   les planètes
l'aiguille a percé la mince couche de bleu
elle a chassé l'éternité

en même temps que dans le recueil de poèmes de Roberto Bolaño paru dernièrement au Seuil, et dont je me suis emparé immédiatement :

Quand l'aiguille à force d'être appelée
se transforme en fleur dans l'obscurité
de ton corps qui ferme les yeux (p. 95)



Et il faut dire encore que la traversée d'Incendire m'a conduit à reprendre l'étude de Lettres de fuite, le séminaire 2001-2004 d'Hélène Cixous, cet énorme pavé de 1182 pages édité par Marta Segarra. La séance du 22 décembre 2001 interrogeait la thématique du sang et se terminait par l'évocation d'un texte de Jacques Derrida, Circonfession, texte, précise Cixous, qui commence par des histoires de sang, et elle cite un passage, la scène de la prise de sang, que je vous redonne ici (sans les notes en italique de l'écrivaine) :

[...] avant la prise de sang, lorsque, par exemple, dans mon enfance, et je me rappelle ce laboratoire dans une rue d'Alger, la peur et la vague d'un glorieux apaisement s'emparaient à la fois de moi, me prenaient aveugle dans leurs bras, à l'instant précis où par la pointe de la seringue s'assurait un passage invisible, toujours invisible, pour l'écoulement continu du sang, absolu, absous en ce sens que rien ne semblait s'interposer entre la source et l'embouchure, le dispositif assez compliqué de la seringue n'étant introduit à cette place que pour laisser le passage et disparaître en tant qu'instrument, mais continu en cet autre sens que, sans l'intervention maintenant brutale de l'autre, qui, décidant d'interrompre le flot une fois la seringue, toujours dressée, retirée du corps, repliait vivement mon bras vers le haut et pressait le coton à l'intérieur du coude, le sang eût pu inonder encore, non pas indéfiniment mais continûment jusqu'à m'épuiser, aspirant ainsi vers lui ce que j'appelai : le glorieux apaisement. "(cité p. 153-154)

L'aiguille n'est pas nommément citée, mais qu'est-ce d'autre que "la pointe de la seringue" ?  

lundi 1 février 2021

La collision des hyperrêves

Dans le même numéro de Libération, à la date du 18 décembre 2020, où j'avais lu l'article de Philippe Lançon sur le "A" de Louis Zukofsky, il y avait, au verso même, un entretien d'Hélène Cixous avec Frédérique Roussel (ce qui me posa de terribles problèmes de conscience car j'ai l'habitude de découper les articles de journaux pour les coller dans mon cahier bleu), à l'occasion de la parution simultanée de Lettres de fuite,  volume rapportant trois ans de séminaires, de 2001 à 2004, et Ruines bien rangées, son dernier récit, où elle revient sur la ville d'Osnabrück, la ville de sa mère.

Je revenais d'une virée à Noz, où je ne vais plus si souvent car il me semble que l'endroit a perdu de sa magie. Il y a moins de livres, enfin non, ce n'est pas ça, il y en a autant, mais la masse appartient à cette sous-littérature déprimante qui me fait toujours penser que ce n'est pas le livre en soi qui est respectable. Et, une fois de plus, j'étais pratiquement bredouille. Sauf qu'en lisant l'entretien, je tombe sur ces mots de Cixous sur Osnabrück : "C'est une ville qui a un destin extraordinaire. Depuis sa création au VIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui, elle a été le théâtre d'événements inouïs, en particulier le traité de Westphalie, c'est-à-dire la fondation de l'Europe, la fin d'une guerre de religion qui a fait des millions et des millions de morts." Et du coup, je réalise que je suis un crétin : à Noz, j'avais failli tout de même acheter ce livre des éditions Complexe, 1648, La Paix de Westphalie, ou la naissance de l'Europe politique moderne, par Arnaud Blin. Et je n'en avais rien fait.


Eh bien j'y suis retourné. A Noz. Le livre y était encore, vous pensez bien. J'aurais dû m'en douter, ce n'est pas la première fois que le traité de Westphalie entre dans ces pages. Le 10 janvier 2019, je chroniquais sur Les enfants du bon dieu, d'Antoine Blondin, où le personnage principal est un certain Sébastien Perrin, professeur d'histoire marqué par son séjour forcé en Allemagne. Permettez-moi de reprendre paresseusement ce que j'écrivais alors : "Marié à Sophie, "née Rostopchine ou peu s'en faut", qu'il surnomme la petite fille modèle (allusion à la Comtesse de Ségur, dont le vrai nom est Sophie Rostopchine), il mène une vie morne qui lui laisse le sentiment aigu de dépérir sur pied. A la suite de l'effondrement sur le lit nuptial d'une boule de gui (provoqué par Elina Mordoret, la bonne solitaire de l'étage du dessus glissant dans son agonie sur le carrelage de sa chambrette exiguë), il décide de contrevenir à l'ordre immuable de l'Histoire :

"Peut-être suffisait-il de faire sauter un écrou quelque part pour rouvrir les vannes de la fortune, de l'aventure, du devenir ? Puisque l'Histoire m'avait détraqué, je détraquerais l'Histoire. Les temps de l'inertie étaient révolus.
Aux approches de l'aube, je décidai que cette année-là, on ne signerait pas le traité de Westphalie, et il me sembla, en m'endormant, que le monde desserrait sa ceinture." (p. 71)
Le chapitre suivant est jubilatoire : le lendemain, il assène à ses élèves une leçon d'histoire où le traité de Westphalie (1648) n'est pas signé, ce qui entraîne une cascade d'événements nouveaux, la guerre de Trente ans continue, et Perrin décide de battre le record de la guerre de Cent ans : "Pour satisfaire leur sens sportif et flatter leur amour-propre national, je décidai de m'arrêter au chiffre 101 et j'annexai d'urgence les Pays-Bas à la France, à la suite d'une campagne que j'attribuais à Turenne, plus sympathique que Condé."
 
Assez cité. Le fait est que ce fameux traité de Westphalie ne me quitta plus, je le retrouvai chez le politologue Olivier Roy, et il confirma être comme un des noeuds du roman blondinien. 

Voilà, c'est par là que ça commence, cette coïncidence avec le traité de Westphalie, qui ne conduit pas très loin finalement, mais il s'est hissé d'un seul coup au statut de motif récurrent. Désormais, je ne peux rien laisser passer qui vienne de Westphalie. Et puis, je savais qu'avec Hélène Cixous, il fallait être sur ses gardes, car elle avait déjà de nombreuses entrées ici. Je ne sais pas trop comment raconter la suite, l'ordre des événements me reste un peu confus. Alors j'ai envie de passer par la médiation d'un autre livre, que je viens de ressortir de son rayonnage, un livre où Osnabrück tient une place certaine : Une autobiographie allemande (Bourgois, 2016), fruit d'un entretien entre Hélène Cixous et Cécile Wajsbrot, laquelle j'ai évoquée récemment ici et .
 
Oui, Osnabrück apparaît dès les premières lignes du livre, sous la plume justement de Cécile Wajsbrot :
"Certains livres attendent sur les tables des librairies, sur les étagères des bibliothèques, le moment de faire signe. Leur rayon solitaire vous atteint avec d'autant plus de force qu'il se détache de la succession des temps, devenu intemporel, singulier. J'ai lu Osnabrück quelques années après sa parution, je l'ai après d'autres livres d'Hélène Cixous alors qu'il avait été écrit avant, hors chronologie, hors temps."

Plus loin, elle écrit ceci : "Dans Hyperrêve, quelques années auparavant, se trouvait cette phrase : "Tout d'un coup, mais je ne m'en suis aperçue sur le moment, je suis passée sous le régime des derniers temps, je veux dire les ultimes, ceux qui vont venir.

Hyperrêve, un livre de 2006, dont le nom apparaissait dans la liste des livres du même auteur, au début de Ruines bien rangées, et sur lequel je percutais tout de suite : n'était-ce pas le titre même du dernier album de Marc-Antoine Mathieu, ce bédéaste qui avait ouvert ma longue série des 313 articles de 2017, avec Otto et son attracteur étrange ?


En 2017, cet article inaugurait le projet Heptalmanach, tout entier fondé sur le nombre 7. Qui semble encore bien prégnant à la parution de ce nouvel opus puisqu'il s'agit du septième tome des aventures de Julius-Corentin Acquefaques (entendez Kafka à l'envers), prisonnier des rêves, et que je lis qu'il aura fallu sept ans de réflexion à l'auteur pour le livrer au public. Et le chapitre 7 intitulé «L'Horizon des événements» met en scène les trois personnages (Julius, Hilarion Ozéclat et le professeur Ouffe, qui avaient été aspirés dans un trou noir) ressurgissant en un tourbillon infini. Cette page 44 se déplie comme un origami.


A la question d'Olivier Delcroix, "D'où est venue l'idée de concevoir un origami avec cette planche?", Marc-Antoine Mathieu répond :

«Hé bien, l'idée m'est venue de manière assez logique, répond l'auteur. Je me suis d'abord posé la question de savoir ce qui se passait au centre d'un trou noir. La réponse est qu'il s'y passe forcément autre chose! En faisant l'analogie avec la bande dessinée, médium qui par définition se développe sur deux dimensions, je me suis imaginé que mes personnages quittaient le monde de la 2D pour aller vers la 3D! Une troisième dimension pliée de plein de manières... Donc l'origami! Un origami doit être une sorte de catastrophe quantique pour les personnages de BD. Cela crée une singularité au sein de l'univers de nos héros. Au cinéma, Christopher Nolan a déjà traité de la question avec Inception ou Interstellar...»


Une fois totalement dépliée, la page 44 se transforme en une double page où figure au verso un dessin en forme de huit horizontal, en fait un ruban de Möbius, symbole d'infini. Ce n'est sans doute pas un hasard si cela survient à la page 44, 4 plus 4 faisant 8.

Ceci dit, cette rencontre entre Cixous et Mathieu ne relève-t-elle pas d'une simple coïncidence fortuite ? Même si l'on tient le dessinateur pour l'un des plus brillants de son domaine, un dialogue peut-il s'installer valablement entre son oeuvre et celle, ô combien imposante, de l'écrivaine ?

Je pose la question mais je ne sais pas y répondre. Ou pas encore. 

On reprendra demain.

 

mercredi 20 novembre 2024

Dors ton sommeil de brute

J'ai raconté dans l'article précédent, Le goût du néant, comment  a surgi cette intuition d'ouvrir sans délai, alors que la nuit était bien avancée, le roman de Carole Martinez, Dors ton sommeil de brute. Il me faut maintenant ajouter que ce ne fut pas la seule de cette journée-là. Je veux parler d'intuition. De ce mystère qu'est l'intuition, quand elle vous traverse (et croyez-bien que c'est très loin d'être tous les jours), qui vous fait abandonner tout ce que vous faisiez l'instant d'avant, imposant sa nécessité quand bien même elle se teinte aussi d'absurde. Et absurde était bien sûr le désir de replonger le 16 novembre dans Lettres de fuite, l'énorme recueil des séminaires qu'Hélène Cixous donna entre 2001 et 2004. Absurde parce que j'avais au moins trois autres livres en route ce jour-là, et qu'il eût été logique de s'en tenir là, d'en finir au moins un. Mais non, il fallait que j'y revienne, alors que plusieurs mois s'étaient écoulés depuis ma dernière incursion dans le pavé. Et voilà, je déboule donc page 295, Lettres de la mère à la mère, ou la nudité du père. Où Hélène Cixous convoque la figure de Madame de Sévigné. Et ma première réaction, c'est plutôt du recul. Quoi, Madame de Sévigné, que je ne connais guère que par les lointains souvenirs de la classe de Français au lycée, qu'est-ce qu'une Madame de Sévigné peut encore nous dire en ce XXIème siècle ? Et puis j'avance tout de même parce que Cixous n'en reste pas bien sûr aux clichés et qu'elle assure que Madame de Sévigné occupe une place à part dans le grand courant de l'écriture littéraire en France, qu'elle est, par exemple, bel et bien inscrite dans La Recherche de Marcel Proust : "Madame de Sévigné, elle est un personnage ; elle est là comme l'ombre, le double, la compagne, la copine de la grand-mère et de la mère." L'ombre, le double... là je commence à tendre l'oreille, on arrive tout de suite sur les motifs que je traque. Il faut lire la suite : "Quand on lit le début de La Recherche, il serait enrichissant de revenir un petit peu à Madame de Sévigné, à la fois parce qu'on entendrait aussi - Proust fait appel à elle ou la fait venir pour cela - les battements de son cœur et cette histoire absolument étonnante de relation-passion entre Madame de Sévigné et sa famille. On sait que l'objet absolu de sa passion c'est sa fille, mais il n'y a pas que la fille, toute sa famille est là, fils, enfants de la fille..., et ses affectivités, ses tendresses, ses élans, ses fureurs - parce que ce sont des fureurs - maintiennent dans un état d'exaltation une famille supplémentaire qui accompagne la famille du narrateur dans Proust."(p 296)


"Entre Madame de Sévigné et Madame de Grignan, dit plus loin Hélène Cixous, quelque chose est déplacé : Madame de Sévigné - c'est criant - a avec sa fille un rapport de liaison ; c'est un objet d'amour absolu, illimité. [...] Avec Madame de Sévigné, il n'y a pas de tabou sur l'inceste ; elle parle à sa fille, elle l'aime et elle lui déclare son amour, sa flamme d'une manière qui est hors-tabou." (p. 299)

Or, ce même 16 novembre, j'ai commencé aussi la lecture de Dors ton sommeil de brute, j'ai dépassé le poème baudelairien et découvert l'accouchement de la narratrice, une neurologue qui ne voulait pas avoir d'enfant et qui a fini par céder devant l'insistance de Pierre, son mari. A ses yeux, la naissance était quelque chose d’écœurant et d'horrifique : "Je savais bien que je n'étais pas faite pour ça ! Pour être mère ! Je n'aurais jamais dû céder, mais je cède toujours à Pierre et de plus en plus facilement." (p. 21)

Huit ans plus tard, quelques pages seulement plus loin, Eve est avec sa fille, Lucie, au bord d'un lac "rose de flamants et de sel". Et rien n'est plus pareil : "Lucie s'était installé en moi en quittant mon ventre. Un lien s'était tissé, le seul qui valait désormais à mes yeux, j'étais prise dans le tissu du monde grâce à ce nœud unique. Moi qui ne voulais pas d'enfant, j'étais fascinée par cette gamine, comme amoureuse, pire qu'amoureuse. Et désormais, plus rien n'avait d'importance, tout ce qui m'avait tenue jusque-là et obligée à précipiter ma vie : mes recherches, l'hôpital, mon couple, l'humanité qui battait de l'aile... Seule comptait la prodigieuse vitalité de Lucie." (p. 27, c'est moi qui souligne)

Comment ne pas être frappé par cette coïncidence, ces rapports mère-fille en fusion chez Madame de Sévigné et dans cette fiction contemporaine, dans ces deux textes supports de ma double intuition ?

Un troisième livre va trianguler cette résonance. Ce sera pour la prochaine.


vendredi 5 février 2021

De la Dune et du Blockhaus

Cécile Wajsbrot, dans le texte introductif d' Une autobiographie allemande, raconte avoir rencontré Hélène Cixous par un ami commun, Frédéric-Yves Jeannet, "dont me rapproche, dit-elle, un sentiment d'exil que ses livres révèlent."

C'est en lançant sur Google la recherche "Cixous + Arcachon" que je suis tombé sur un texte mis en ligne par la revue Remue.net, titré Le Livre que Tu n'écriras pas, transcription d'un entretien entre Hélène Cixous et Frédéric-Yves Jeannet, par lettres croisées, en 2005. Dès son entame, il est question d'un livre précédant de deux ans Hyperrêve, à savoir Tours promises (Galilée, 2004), désigné par Cixous elle-même comme "Le livre que je n'écris pas", "livre-tour-pilier-fantôme, je devrais n'en parler, assure-t-elle, qu'en secret ou avec précaution, puisqu'il/elle bouge, est de plus en plus présent, de plus en plus insistant." S'invitent donc d'emblée ces deux motifs apparus dans la chronique précédente : la tour et le fantôme. Et un troisième, sur lequel je n'ai pas insisté alors, mais qui m'a frappé par la suite, et que je retrouve dans la première relance de Jeannet, le thème du secret : "Pour continuer ce portrait en creux amorcé dans ma question précédente, ce "Livre que tu n'écris pas" serait-il (pourrait-il être) une image qui te guide, t'aide à écrire, un négatif, est-ce le non-dit, le secret à garder, l'ange – ou le dieu – au secret ? Est-ce "cette émanation du Livre des livres*" que tu évoquais dans Tombe en 1973 ?" Mais, pour être exhaustif, ou du moins tendre à l'être, il ne faudrait pas oublier, puisque tout dérive de cette idée d'hyperrêve, la place majeure que prend encore justement le rêve : "Le Livre devrait être écrit exclusivement au-dessus de mes forces en tout, dans tous les états. Mais l'au-dessus de mes forces je ne l'atteins qu'en rêve."

L'entretien ne m'a pas malgré tout permis d'aller au-delà de l'évocation de ces motifs, alors j'en reviens à Arcachon. Pourquoi insister sur ce lieu, où se place, redisons-le, la "maison d'écriture" d'HC ? C'est qu'une autre écrivaine, Chantal Thomas, récemment élue académicienne, l'évoque également à multiples reprises dans De sable et de neige, le beau récit qu'elle a donné pour la collection Traits et Portraits au Mercure de France, et que j'ai découvert à la mi-janvier.


Arcachon, qu'elle avait déjà raconté dans un roman de 2017, Souvenir de la marée basse, ville de ses grands-parents maternels, puis de ses parents, mais le père, auquel Chantal Thomas consacre là des pages émouvantes, disparut précocement un 2 janvier, au lendemain d'un jour de fête, et sa mère finira par la quitter. Mais ces quelques années d'enfance auront suffi pour ancrer l'amour de ces lieux mouvants comme « le sable alluvion venu de la mer côté plage, le sable vif des dunes côté terre ». Elle écrit à ce sujet qu'elle a été choquée par la manière dont W.G. Sebald associe sable et poussière, sable et dévastation dans Les Anneaux de Saturne, livre qu'elle qualifie tout de même de magnifique. Son voyage à pied sur les côtes du Suffolk "culmine et manque de s'achever", dit-elle, sur une vision de tempête : "Lorsque la tempête se calma, les vagues de sable amoncelées par le vent sur les arbres couchés émergèrent lentement de l'obscurité. A bout de souffle et le gosier desséché, je rampai hors de la cuvette qui s'était formé autour de moi, unique survivant, ainsi pensai-je, d'une caravane engloutie par le désert." Sebald a le sable triste, déplore-t-elle, tandis que "nous, les enfants, nous qui n'avions aucun sens de la ruine, nous avions le sable radieux." C'est peut-être négliger le fait que le littoral exploré par Sebald n'avait rien à voir avec la joliesse du bassin d'Arcachon**. 

"Nous aimions le sable, écrit Chantal Thomas. Nous sculptions le sable, parce qu'il ne nous opposait pas de résistance, se modelait selon nos caprices, parce que, lisse et miroitant, il réapparaissait intact chaque matin, et que l'usure sur lui comme sur nous n'avait pas de prise." Et encore : "Monter la Dune du Pilat aurait pu nous occuper toute une journée. Et après ? Existait-il quelque chose de mieux à nous proposer ? Il n'y avait pas de limite à la grande Dune, et pas davantage à l'été." (p .66)

Cette Dune majusculée, on la retrouve dans Hyperrêve

"Je me suis trouvée ce matin avec mon frère avant le soleil paru sur la crête du mont sans nom qui dans cent ans ne sera plus - la dune mesurait quinze mètres à la naissance, dit mon frère, il y a cent ans personne n'imaginait qu'elle deviendrait la plus haute la plus belle Dune d'abord de l'Europe et peu après du monde nous l'avons connue en pleine ascension, nous l'avons vue lever sa tête dorée d'une forme parfaite et devenir l'étonnement du monde, et cette dune formidable est désormais entrée en disparition, dans cinquante ans les forces des vents et du destin l'auront anéantie, il restera de la créature magnifique des millions de photographies, heureusement me dis-je nous-mêmes nous serons à l'état de photographies, c'était le 15 Juillet 2005, j'étais heureuse de sentir la vie décroître, cette dune unique au monde s'en va sous nos pas, je me suis assise sur une souche entre deux troncs déifiés jusqu'à l'os qui naguère furent pins géants, ce lieu est d'une telle pureté, les pensées s'y pressent venant de tous les âges avec les souvenirs d'enfances, d'Algérie, de Montaigne, de Stendhal, de Derrida, de mon ami le pourtoujours qui est aussi Derrida, de ma Vie ancienne et moderne avec ses héros et ses savants, à venir et passés, avec ses tombeaux et ses bibliothèques." (p. 61-62)
Splendeur et souffle de la phrase de Cixous, qui embrasse le temps passé et à venir, de la naissance aux tombeaux, à partir de ce point d'ancrage, 15 Juillet 2005, tout en déployant l'espace, de la crête à la souche. Ce même jour, un autre motif surgit hors du sable :

"A l'aller du quinze juillet dès que j'avance je reviens, on va jusqu'au blockhaus, dit mon frère on va jusqu'au Blockhaus dis-je, Blockhaus, le nom des soldats inconnus, tous ces Allemands, ils tiraient par les meurtrières, tous ces soldats sont maintenant changés en régiments de moules, des milliers d'écailles de casques, la guerre en poussière de métal, à partir du blockhaus on revient dis-je, j'écris à partir du Blockhaus, depuis l'oubli total d'un reste d'épouvantes et de désespoirs, un crâne de béton que l'océan et le vent auront le temps des temps à ronger les orbites effarés." (p.114)
Le blockhaus est également mis en relief dans "De sable et de neige": 

"J'avais atteint le blockhaus au sommet de la dune. Il était bordé d'une piste pour hélicoptères. Le blockhaus lui-même, couvert de graffitis, rompait avec l'harmonie du site. Avec sa splendeur étrangère aux marques de l'humain, une splendeur quasi mystique, me disais-je en suivant de plus près le racé brut des traits noirs, les couleurs stridentes, explosives, les messages de cul (...). Bien avant leur revêtement de graffitis, les blockhaus avaient représenté, dès leur origine, une déchirure dans un paysage intemporel de sable et d'herbes sèches. (...) Mais lorsque, à peine sortie de l'enfance, toute livrée au charivari de mes expériences érotiques, je fréquentais les blockhaus, je n'étais pas en priorité tournée vers les épisodes de guerre. De plus, Armand, mon père, le mieux placé pour en parler, ne disait mot sur le sujet. Sur celui-ci, comme sur le reste, il demeurait muet. Il ne lui arrivait jamais d'évoquer ses années de résistance à Lyon, ni même de nous confier quoi que ce fût qui m'aurait permis de faire coïncider l'époque de mes vingt ans avec la Seconde Guerre mondiale. Mon père à qui la guerre avait volé sa jeunesse et apporté, en dépit des apparences d'une victoire, une preuve supplémentaire à un sentiment intime de défaite, ou plutôt, peut-être, à celui de la vanité des combats. Mon père, muré, emmuré dans son blockhaus de silence." (p.28-29)
Là aussi, passage admirable, qui atteint, à travers l'image du blockhaus, au coeur vibrant du récit : cette figure du père, mutique, mais complice tout de même de la petite fille qu'elle était.

On me dira, avec quelque bon sens, qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que des écrivains, séjournant sur ce rivage d'Océan, fassent se lever pareillement les fortes images de la Dune et du blockhaus. Il est vrai, mais alors, pour avoir fréquenté les mêmes endroits, se connaissent-elles les deux femmes d'Arcachon ? Peut-être. En tout cas, nulle mention dans leurs livres.

La curiosité me vint alors de les googliser d'un seul tenant. Hélène Cixous + Chantal Thomas. Le premier résultat nous conduit sur L'intervalle, le blog de Fabien Ribéry, pour un article du 7 janvier précisément consacré au livre de Chantal Thomas : Un bassin initiatique. Il s'ouvre par cette citation qui, une nouvelle fois, exalte la notion de secret : « Il y aurait d’un côté les filles fusionnelles avec leur mère, éperdues de caresses et de mots tendres. De l’autre, les filles amoureuses de leur père. Celles-ci sont vigilantes et distantes. Gardiennes d’un secret qu’elles savent partagé. » Il évoque aussi évidemment le sable qui est, pour Chantal Thomas, "une anti-école, la matière même de l’enfance, que W.G. Sebald cet ange exterminateur fabuleux associe à la poussière de la dévastation dans les Anneaux de Saturne.", ainsi que la mort du père : " Le 2 janvier 1963 arrive, comme une grande jatte de fraises empoisonnées, la mort : « J’expérimentais cela : qu’il existe dans la souffrance un seuil de démesure à partir duquel ses manifestations sont toutes aussi folles les unes que les autres, et nécessairement en deçà. » Puis : « Le médecin avait fourni une explication scientifique. Elle n’ébranlait pas en moi la conviction que mon père était mort de silence, comme on meurt de solitude ou de faim. »

Et puis voici la rencontre : "Heureusement, pour retrouver les défunts, il y a l’écriture, et les rêves, et même les hyperrêves à la façon de Hélène Cixous rêvant de son ami Jacques Derrida décédé, ou de Gwenaëlle Aubry retrouvant son père dans un songe (lire Personne). " [C'est moi qui souligne]

Il fallait bien toute la puissance des hyperrêves pour susciter cette rare association entre ces deux grandes dames de la littérature.

______________________

* Nouvel écho avec l'oeuvre de Marc-Antoine Mathieu, qui a publié en 2017 Le Livre des Livres :

** Il se trouve que j'ai évoqué récemment ce moment de la geste sebaldienne (Kapka sur le rivage, au 10 juillet 2020).

lundi 15 avril 2024

I am the ghost

Que la chanson Funiculi Funicula soit connue au Japon, nous en avons une preuve dans le manga Hôzuki le stoïque, de Natsumi Eguchi. Le fait était signalé dans la notice de Wikipedia, et j'ai pu retrouver l'exemplaire concerné (volume 1, chapitre 6)  à la médiathèque. L'origine napolitaine de la chanson, son lien au funiculaire du Vésuve sont clairement indiqués.


Il faut croire que la publicité est dans son ADN, car en voici une version japonaise adaptée pour la promotion d'une certaine Oda City :


Bon, on est loin de Jeanne Moreau.

Tout cela c'était pour information. Plus intéressant, me semble-t-il, est le commentaire que déposa Monsieuye Am Lepiq le même jour, à 16 h 39, c'est-à-dire avant la publication de l'article. Commentaire au bas d'un article ancien, Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre, du 9 janvier 2020 : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous. Amicalement..." Je ne connais pas du tout Daniel Sangsue, mais cette préconisation amicale m'a intrigué de suite, et j'ai commandé le livre un peu plus tard.

Ensuite je m'aperçus qu'un autre article ancien, Miroir dans le miroir, du 4 février 2021, était deuxième au top 10 des articles les plus consultés (et il l'est toujours à ce moment précis). Or, il s'ouvrait sur cette citation d'Hélène Cixous, extrait d'Une autobiographie allemande : "Il faut que vivants, morts, fantômes, personnages de rêve soient doués d'une parole frappante, soient des fabricants d'étincelles."
(p. 51), ainsi que sur ce paragraphe :

Eve, la mère d'Hélène Cixous, était au coeur d'Hyperrêve. Morte à cent trois ans, elle continue d'exister pour sa fille. Dans l'entretien de Libération, elle se dit "convaincue qu’elle est par là. Elle est assise avec mes chats". Et quand on lui fait la remarque qu'il y a beaucoup de morts dans ses livres, et s'il y a lieu de parler de "fantômes", elle dit que le problème, c’est de ne pas avoir les bons mots : "Quand on parle de fantômes, on se dit que ce sont des morts. Mais pour moi, ce sont des vivants. J’entends tout à fait ma mère me commenter certaines choses et intervenir dans mon existence. Il n’y a pas qu’elle bien sûr. Je fonctionne de cette manière."

Les chats et les fantômes étaient par là aussi associés. Bon, dès lors je suis en alerte, les fantômes semblaient faire une entrée en force dans mon petit quotidien. A la médiathèque, après avoir déniché le manga funiculien, je ne peux bien sûr m'empêcher d'emprunter plusieurs nouveautés, dont le dernier récit d'Hélène Cixous, Incendire. Mais aussi le dernier opus d'Olivier Rolin, auteur hautement apprécié, Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Sous-titré "Sur une page des Misérables". Et c'est sur ce livre que j'ai d'abord jeté mon dévolu. Normal, pour quelqu'un qui, en 2012, a réalisé  pour la forteresse de Cluis-Dessous le spectacle  Les Misérables 62, histoire d'une adaptation du célèbre roman hugolien par un village berrichon (j'avais même ouvert un blog pour l'occasion, voir le lien).

Cette fameuse page des Misérables, je ne l'avais pas traitée dans le spectacle, et pour cause, elle ne se situait même pas en 1832, l'année de l'insurrection qui occupe le coeur du roman. Victor Hugo opère un flash forward et se transporte en juin 1848, où deux barricades s'opposent : « La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple », l'une commandée par l'ex-officier de marine Frédéric Cournet, l'autre par l'ouvrier Emmanuel Barthélémy. Deux hommes qui se retrouveront à Londres en 1852, pistolet à la main, pour le dernier duel mortel de l’histoire anglaise, Englefield Green, un pré dans les environs du château de Windsor (Rolin y est allé, il est sûr à 98 % que c'est bien là que s'est déroulé l'événement). A l'auberge de Barley Mow, une inscription rappelle encore le duel : c'est là que Cournet fut transporté et où il mourut quelques heures plus tard.

"Le patron de l'auberge, ou celui que je juge tel, est un grand costaud à barbe et à moustache blond-roux ressemblant assez au marin dont la tête ornait autrefois, entourée d'une bouée de sauvetage, les paquets de cigarettes Player-s Navy Cut. Il me sert a stone bass (maigre, ou courbine, en français) dont je n'ai pas à me plaindre, accompagné d'un verre de pinot grigio (deux, soyons honnête : un pour le poisson, un pour Cournet). [...] En partant, le marin de Player's me dit qu'il n'a jamais rencontré le fantôme de Cournet et ma lenteur d'esprit fait que c'est seulement une fois dehors sous la pluie qui s'est remise à tomber et fait briller le vert de l'herbe, que je songe que j'aurai dû lui répondre : "I am the ghost, c'est moi le fantôme." (150-151)


Dans un bel article d'AOC sur le livre de Rolin, Laurent Demanze commence par ces mots : "Écrire la lecture : Olivier Rolin s’est donné pour ainsi dire le programme esquissé par Roland Barthes dans S/Z et trop peu réalisé aujourd’hui. « Ne vous est-il jamais arrivé, lisant un livre, de vous arrêter sans cesse dans votre lecture, non par désintérêt, mais au contraire par afflux d’idées, d’excitations, d’associations ? En un mot, ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ? » Jusqu’à ce que mort s’ensuive est précisément cet afflux d’associations et cette enquête rêveuse dilatant à force de recherches et d’hypothèses une page des Misérables pour lui donner 200 pages d’ampleur.

C'est à un pareil afflux d'associations que je fus témoin en ces jours d'avril. Le motif des fantômes n'était que le premier d'une suite de thèmes récurrents, jusqu'à un événement tout à fait surprenant que je narrerai plus tard. 

jeudi 4 février 2021

Miroir dans le miroir

"Il faut que vivants, morts, fantômes, personnages de rêve soient doués d'une parole frappante, soient des fabricants d'étincelles."

Hélène Cixous, Une autobiographie allemande, p. 51.

Eve, la mère d'Hélène Cixous, était au coeur d'Hyperrêve. Morte à cent trois ans, elle continue d'exister pour sa fille. Dans l'entretien de Libération, elle se dit "convaincue qu’elle est par là. Elle est assise avec mes chats". Et quand on lui fait la remarque qu'il y a beaucoup de morts dans ses livres, et s'il y a lieu de parler de "fantômes", elle dit que le problème, c’est de ne pas avoir les bons mots : "Quand on parle de fantômes, on se dit que ce sont des morts. Mais pour moi, ce sont des vivants. J’entends tout à fait ma mère me commenter certaines choses et intervenir dans mon existence. Il n’y a pas qu’elle bien sûr. Je fonctionne de cette manière."

Elle n'est pas la seule : cet ami, ce vieil ami que j'ai croisé samedi dernier dans la rue Grande, et qui m'invita à prendre l'apéro à son domicile tout proche (et en fait, nous passâmes tout l'après-midi ensemble, je ne me sauvai qu'à la menace du couvre-feu), cet ami qui a perdu sa femme à l'issue d'une longue maladie, me raconta encore une fois combien elle était toujours présente, même si ces derniers temps, il lui semblait qu'elle l'était un peu moins, comme si elle lui laissait le champ libre, ce qu'il ne désirait d'ailleurs pas. 

C'est un thème qui affleure aussi dans Une autobiographie allemande. D'Arcachon, où elle écrit le 27 août 2013, de cette "maison d'écriture" où elle passe toujours deux mois, elle dit que ses revenants "sont des toujours-vivants : des êtres et des choses qui viennent témoigner que la mort n'est pas un château-fort souterrain, que l'amour, l'amitié, la télépathie, l'écriture ont des pouvoirs surnaturels et réels. Que les êtres ont des ressources d'infini."

L'infini, on y revient, ce thème obsédant des albums de Marc-Antoine Mathieu. Revenons donc aussi à cet album de 2000, Mémoire morte.

Clément Lemoine écrit que "Mathieu fait reposer sa fable sur l’opposition entre deux figures, le carré et le cercle. [...] Le carré, c’est le temps de la Cité contrôlée par Rom. Les hommes y ont abandonné leur autonomie de communication au profit d’une entité supérieure ; en conséquence, ils ont perdu leur unité. Comme le dit l’ordinateur, « la totale interconnexion de vos boîtes noires vous a rendus dépendants de moi comme les cellules sont dépendantes de leur organisme. » C’est la machine qui s’est approprié la création et l’imaginaire. À l’inverse, le cercle, le temps du prologue et de l’épilogue proposera un avenir positif : aux « ruines géométriques » répondront des « fondations circulaires ». Les hommes y construiront des tours rondes, non pas une seule, mais plusieurs. En renonçant à l’universalité, ils retrouveront un esprit commun. C’est la leçon de la tour de Babel : ne pas se prendre pour Dieu, et travailler à hauteur d’homme, si on ne veut pas être dépossédé par sa construction. Borges proposait déjà l’idée d’une bibliothèque de Babel, la folle théorie d’un savoir total à portée de mains."


Le même Clément Lemoine montre les liens étroits de l'album avec la nouvelle de Borges, Les Ruines circulaires, "où le personnage principal s’inventait un enfant imaginaire avant de découvrir qu’il est lui-même le produit d’un rêve. De la même façon, dans Mémoire morte, Houffe réalise des rêves enchâssés, qui réutilisent certaines composantes des vignettes précédentes.[...] Houffe et ses camarades construiront à nouveau des tours de Babel : les colimaçons des fondations circulaires ressemblent, visuellement cette fois, aux gravures de Bruegel."

Pieter Bruegel - La tour de Babel (Vienne)

Doit-on encore s'étonner de retrouver Babel dans cette interrogation de Cécile Wajsbrot, page 40 d'Une autobiographie allemande ?

"Mais n'existe-t-il pas quelque chose en vous comme la douleur des langues ? Une sorte d'écho à l'effondrement de la tour de Babel - "De la Tour se voit le monde entier", écrivez-vous dans Benjamin à Montaigne où il s'agit, bien sûr, de la tour de Montaigne mais ce pourrait être toute autre Tour. N'y a-t-il jamais sentiment de la séparation ou de la dispersion ?
Ce à quoi Hélène Cixous répond qu'il y a "des liens, secrets aussi à moi-même, entre langues et Tours, qui vibrent en moi comme des cordes de violon, dans une connivence qui s'est établie il y a longtemps." Et un peu plus loin, elle parle d'une "langue-tour avec vue sur le monde entier, une langue-phare, jets de regard sur tous les tours de l'humanité, les mille livres du monde autour de la petite table de Montaigne."

"C'est depuis l'autre langue que je découvre les ressorts merveilleux de la langue dans laquelle je prends la parole. Par l'allemand, je m'entends mieux en français, au français. Si j'évoque la colère (en français), elle appelle Angst pour s'en faire sortir. J'aime qu'elle me souffle Wut ! Wut !

Et quand je m'approche (je rampe) du champ désert où Ajax va se faire tuer par son épée, je m'émerveille d'entendre le cri qui dit la douleur dans toutes les langues, le même, reste peut-être de l'unilangue qu'on parlait dans Babel.

Non, finalement, je n'éprouve pas de douleurs de séparation mais plutôt c'est du ravissement à des retrouvailles d'une langue à l'autre inconnue que je jouis.

Vous savez, chère Cécile, les mots allemands ont un charme particulier pour moi : ils me semblent toujours revenir, être des mots retrouvés, sauvés."

Lors de ma première lecture, j'avais souligné ce dernier paragraphe au crayon de papier. Et je ne sais plus ce qui m'avait touché en eux si fort pour que je prenne le temps de cette marque. Qu'importe, c'est toute la page qui est magnifique, avec ce final sur les mots allemands revenants.

L'allemand qui n'est pas étranger à l'univers de MAM : le personnage principal de Otto, cet album qui a inauguré ma série de 2017 a pour nom Spiegel, en allemand le miroir.

Marc-Antoine Mathieu, "The Origin" (1990), lors de l'exposition "Kartografie der Träume" au Musée des arts appliqués (MAK) de Francfort-sur-le-Main (Allemagne) de juin à octobre 2017 Cf. France-Culture

Pour finir (provisoirement), cet extrait d'Arvo Pärt, Spiegel im Spiegel pour violoncelle et piano :


________________________

"Je ne cède jamais là-dessus. Par chance, j'ai un environnement indispensable. J'ai besoin de solitude, de nature. Il y a de la forêt, de la mer, du vent, des animaux. Il n'y a pas d'appareils, pas de télévision. J'attends, puis ça arrive. Je ne vais pas dire que c'est magique, ça arrive comme les rêves arrivent. Après tout, quand je me couche, je me dis : «Rêve». J'attends et ça n'a jamais aucun rapport avec ce que j'aurais pu prévoir, évidemment." (Libération, 18 décembre 2020)

mardi 26 novembre 2024

De pierre et d'os

Dans l'article précédent, j'ai établi un parallèle entre Madame de Sévigné (d'après le séminaire d'Hélène Cixous) et Eva, la narratrice de Dors ton sommeil de brute, de Carole Martinez. L'amour qu'elles vouent, l'une et l'autre, à leur fille est pour ainsi dire hors-norme, démesuré. Hélène Cixous parle pour Sévigné d'un amour absolument passionné et fou.

Il se trouve qu'à la même période j'ai été conduit à lire De pierre et d'os, de Bérengère Cournut (Le Tripode, 2020). Je ne l'avais pas choisi, c'est encore une fois F., le détenu que j'accompagne à la centrale de Saint-Maur dans le cadre de Lire pour en sortir, qui l'avait sélectionné dans le catalogue. De pierre et d'os n'a, à première vue, aucun rapport avec les deux œuvres précitées. C'est l'histoire d'une jeune fille inuit, Uqsuralik, qui est séparée de sa famille par une fracture nocturne de la banquise. Il va lui falloir survivre, seule dans ce paysage glacé. Elle parviendra à rejoindre un groupe, composé de trois familles, au sein duquel elle va devoir faire sa place. Aucune date n'est donnée, tous les personnages de l'histoire sont des Inuits, tout se passe donc en un temps où les Blancs n'ont pas encore pénétré cette civilisation du Grand Nord.


Uqsuralik devient la femme d'un chasseur, Tulukaraq, mais un jour celui-ci ne revient pas d'une expédition en kayak. A nouveau seule, enceinte, elle marche vers le nord en espérant atteindre un camp de chasseurs : "L'enfant que je devine en moi n'est pas plus lourd qu'une aile d'oiseau, mais il dévore mon sommeil et ma joie. / Je m'allonge sur la plage et j'attends le secours de quelqu'un. Si personne ne vient, je marcherai dans l'eau jusqu'à soulager cette vie qui me prend et qui, en hiver, ne résistera pas." (p. 65). Il est étonnant de retrouver dans ce passage une tonalité semblable à celle d'Eva qui, avant l'accouchement, affirme : "Je panique, c'est trop violent, je ne tiendrai pas, je ne veux plus être là, je veux partir." (p. 19) Et, encore plus étonnant, de revoir l'image de l'aile d'oiseau au moment-clé de l'expulsion : "Et j'expulse... un bruissement d'ailes. Je sens des plumes me caresser l'entrejambe, des dizaines d'ailes blanches battent contre mes cuisses ouvertes, je vois des oies sauvages s'échapper de mon corps, tout un vol d'oies sauvages partir à tire-d'aile avec ma douleur et gagner le ciel bleu de ce petit matin de mai."(p. 21)

Une autre figure, que l'on peut dire mythologique, intervient au moment de la naissance dans les deux romans, celle du Géant. Carole Martinez : "Haletant sous le masque qu'on m'a interdit de retirer, [...] je m'accroche à n'importe quoi, aux images qui surgissent dans ma tête, ces illustrations du Géant égoïste et de Nils Holgersson, des livres que j'adorais enfant, et que j'ai ressortis hier pour cette créature qui se fraye un chemin jusqu'à notre monde." Bérengère Cournut : "Sauniq appelle le bébé par des petits noms que je n'entends pas. Je ne vois que son visage noir devant la lampe qui vacille. Son ombre immense sur la tente me rappelle le géant qui m'avait parlé sur l'île où j'étais arrivée avec ma chienne." (p. 81)

Sauniq, la vieille chamane qui fait en somme office de sage-femme, reprend ensuite le bébé et lui murmure plusieurs noms à l'oreille. Mais le bébé ne réagit pas. Un peu plus tard, Sauniq redonne le bébé en disant : "Ta fille s'appelle Hila. C'est le nom du cosmos... et celui de ma mère." Pour Sauniq, c'est donc l'esprit de sa mère qui s'est transporté dans le corps de ce nouveau-né. Cet épisode de l'histoire est suivi par l'un des nombreux chants qui ponctuent le roman, ici appelé Chant de Sauniq à sa petite mère, où l'on peut entendre par exemple : 

Mmm mmm, arnaliara
Petite mère adorée
C'est une telle joie de te retrouver

Sauniq ayant souhaité adopter Uqsuralik, voilà une bien curieuse situation familiale, résumée à la page 88 : "J'ai maintenant une mère qui est également la fille de ma fille, et dont je suis aussi la grand-mère : nous sommes un cycle de vie nous trois, et les autres se trouvent naturellement reliés à nous par leurs liens à Sauniq."

Cette intrication a des résonances avec La Recherche proustienne, aussi extraordinaire que cela puisse apparaître, compte tenu des environnements si dissemblables, la toundra et Illiers-Combray, la banquise et le boulevard Hausmann... Mais rappelons-nous, je l'ai déjà noté, Madame de Sévigné est dans La Recherche comme "l'ombre, le double, la compagne, la copine de la grand-mère et de la mère." Et Hélène Cixous d'ajouter : "Le narrateur fait réciter, rejouer par la grand-mère, qui est d'abord mère principale, la mère qui, étant deuxième mère, devient première mère une fois que la grand-mère a disparu, et le narrateur, petit à petit, lui aussi, devient Madame de Sévigné ; tout le monde est un peu Madame de Sévigné dans cette affaire." (p. 296)

Les frères Proust et leur grand-mère paternelle Virginie Proust, vers 1876.
 

Il y a entre les trois oeuvres (Sévigné/Proust, Cournut, Martinez) un jeu d'échos formidable. Dors ton sommeil de brute comporte aussi un personnage de chamane. Miria, femme-médecine navajo qui va avoir un rôle essentiel à la fin du livre. Mais il faut avant cela évoquer l'événement déclencheur, un cri formidable poussé par tous les enfants de la planète pendant leur sommeil. Un rêve collectif qui court à la vitesse de la rotation terrestre dans la nuit du 1er au 2 février. Bientôt suivi d'autres rêves qui font intervenir des grenouilles puis des moustiques, entraînant des désordres considérables où l'un des personnages, Serge, un colosse solitaire, vraie résurgence de la figure du Géant, voit une réédition des neuf plaies d’Égypte de la Bible. Nageant en pleine irrationalité selon Eva, neurologue de profession, spécialiste justement de l'étude des rêves :

"J'avais toujours exploré le rêve avec nos outils occidentaux, IRM, électroencéphalogrammes, utilisé la pharmacopée pour guérir les malades atteints de troubles du sommeil paradoxal, et jamais je n'avais songé que ces gens, qui rêvaient sans verrou, étaient ailleurs considérés comme des chamans.
- Ils utilisent même les ressources qu'offre la nature pour amplifier leurs songes. Jimson weed, peyotl, ayahuasca, autant de substances sacrées dans d'autres cultures et rejetées par la nôtre. Notre propre civilisation a autrefois considéré rêves et rêveurs autrement. Dans la Bible, comme dans les mythes antiques, le divin s'est adressé aux hommes dans leur sommeil. Le rêve portait une voix universelle et prophétique. Dieu parle par des songes, par des visions nocturnes." (p. 213)

Le rêve est sans surprise un motif important dans l'histoire d'Uqsuralik. Ainsi rêve-t-elle d'un homme-lumière plusieurs nuits d'affilée. Et, un jour, au cœur d'une nuit d'hiver, Sauniq annonce aux membres du groupe qu'Uqsuralik a fait un rêve où le ciel rejoint la mer :" Nous allons bientôt recevoir de la visite." Le rêve est prémonitoire. Au septième été d'Hila, la petite fille tombe dans une langueur étrange, son corps est mou, "elle a la consistance de la glace qui fond au printemps." Elle va être sauvée par un étranger rencontré sur la banquise, un chaman lui aussi, qui va entreprendre un voyage intérieur pour sauver Hila, dont le tarniq, l'âme principale selon les Inuits, s'était envolée et "si elle ne revenait pas bien vite, son corps serait bientôt sans vie". Cet étranger c'est Atanaarjuat, l'homme rapide*, ou encore Naja, le Goéland.

De même qu'Hila est sauvé par le chaman, Lucie (qui a huit ans, autrement dit presque le même âge) a été sauvé dès le début du roman par le bon géant Serge alors qu'elle allait se noyer dans les marais. Et c'est lui qui la protège encore à la fin en la cachant dans un espace dit sacré, près d'un étang, dans une cahute** de pêcheur.

Cette fin, nous en parlerons un autre jour.

______________________

* Allusion probable au film de 2001 de Zacharias Kunuk.

** Ce mot, cahute, que l'on retrouve dans le poème de Baudelaire qui donne son titre au roman :

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.


mardi 2 février 2021

Ressuscitant par les chemins des rêves

Une première question s'impose : qu'est-ce que ça peut bien être qu'un hyperrêve ?

Googlons le mot : la première page nous donne  huit renvois à la bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu et un seul à Hélène Cixous. Les pages suivantes ne font que confirmer ce ratio. Aucun autre auteur n'est cité, il semble donc bien que la notion d'hyperrêve est commune et restreinte à Cixous et Mathieu. Et je suis sans doute le seul à les avoir mis en relation.

Tout cela ne nous donne de définition pour autant. Examinons alors les émergences du mot dans les deux oeuvres.

Première surprise : j'ai eu beau chercher, le mot hyperrêve n'existe pas ailleurs que dans le titre de l'album de MAM. Certains commentateurs assurent que le rêve de Julius Corentin est entré en collision avec celui de son voisin Hilarion, transformant le tout en hyperrêve, mais ce n'est pas exactement ce qui est raconté.


Ce rêve-errant de force 8 serait donc l'hyperrêve ? Sans doute, mais curieusement, MAM n'emploie jamais le mot. Et finalement, ce sera plutôt avec Hélène Cixous que la cueillette sera plus riche.

La première apparition est à la toute fin du Prière d'insérer, traditionnellement texte d’accompagnement d’un livre, d’une collection ou d’un article, motivant l’intérêt de le publier ou d’en parler. Souvent repris en quatrième de couverture, il est à l'inverse placé ici au début de l'ouvrage, dans un format légèrement plus petit - ce qui rappelle incidemment le jeu de MAM avec la page 41, correspondant au chapitre 6, Le quasi-tout et le presque rien (titre à la Jankélévitch*), qui se décline en pages de plus en plus petites, étiquetées 41,1, puis 41,2, etc, puis 41,89 jusqu'à 41, 99. 

Et je m'aperçois en le relisant que ce Prière d'insérer est d'une richesse fabuleuse (je le retrouve intégralement reproduit sur le site de Régine Detambel, ce qui me facilite les choses). En voici l'incipit :

« Intus et in cute
J’oignais ma mère. “Je fais la peau de maman” me dis-je. C’était un peu avant la fin, tu es le temps, pensais-je, le temps d’avant la fin. J’habitais maintenant avant la mort de ma mère, je regardais ma mère se lever et se coucher tous les jours à mon horizon, avec une admiration bouleversée je me vivais d’angoisse.
Les derniers temps, me dis-je, je n’ai pas arrêté de sentir que tout a changé, tout ce que j’appelle “tout” confusément, a commencé à se passer tout autrement qu’avant les Événements. Tout d’un coup, je suis passée sous le régime des “derniers temps”, je veux dire les ultimes, ceux qui vont venir, mais qui ne sont pas sans connivence avec “les derniers temps” ceux qui viennent de se passer. Les uns s’éloignent vers le passé, les autres s’éloignent dans l’avenir. La différence entre les derniers temps ultimes et les temps derniers c’est que ces derniers ont une date, alors que les ultimes, non."

 "je regardais ma mère se lever et se coucher tous les jours à mon horizon", "tout ce que j’appelle “tout” confusément, a commencé à se passer tout autrement qu’avant les Événements." Horizon, Événements, ce sont là les mots-mêmes du titre du chapitre 7 de MAM, avec la fameuse page 44 origamienne :


Je saute à la fin du Prière d'insérer :

"À la fin la mort gagnera. Mais jusqu’à la fin on ne sait pas qui gagne.
Je serai cette peau demain
J’oins ma vieille heaulmière je me confesse
Je serai cette peau demain
Et l’oignant je cultive les temps, les étale à deux mains l’un sur l’autre le sien le tien le mien le nôtre, je broute et je rumine l’avenir. J’étudie : comment la mort fait sentir ses morsures délicates et compliquées. Comment elle est déjà un peu là, mordillant. Ses incursions. Comment la vie les lui rend. Comment elle reprend forces et corps en suscitant, citant, ressuscitant par les chemins des rêves.
Or c’est en ces temps-là, au moment où tout est perdu que je trouverai enfin la réponse à la mort, le chemin du bonheur dans la douleur : c’est autre-chose-qu’un rêve, c’est l’hyperrêve."

L'hyperrêve, le voici enfin, au bout du bout. Le récit peut commencer.

Je réalise une autre chose : la phrase d'Hyperrêve citée par Cécile Wajsbrot était précisément issue du Prière d'insérer.

Et puis une autre : Cixous écrit que c'est au moment où tout est perdu qu'elle trouvera enfin la réponse à la mort. Et je songe que la mort est l'autre inconnue de l'album de MAM. Pas plus que l'hyperrêve n'y figure à l'intérieur, la mort n'y a droit de cité. La logorrhée des trois rêveurs est emplie d'infini mais vide de la pensée de la mort.

J'avance à tâtons, chaque jour, et que celui qui y voit plus clair que moi  me lance un fanal.

On continuera demain.

 _____________________

* En 1980, le philosophe Vladimir Jankélévitch publiait en trois tomes "Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien". Voir France-Culture, où l'on peut lire sur la page de l'émission :

" Comme toutes les choses très importantes, plus elles jouent un grand rôle dans notre vie, plus elles sont impalpables, invisibles et manipulables. Ce n'est pas un nouveau concept que j'aurais inventé et qui s'ajouterait à la liste déjà longue des concepts qui meublent l'histoire de la philosophie. Je prétends à autre chose : ce n'est pas un concept, ce n'est pas un joujou avec lequel on puisse jouer ce "je ne sais quoi". Il faut bien donner un nom à ce qui est impalpable, après tout c'est le métier des philosophes et de la philosophie !"

vendredi 26 février 2021

On écrit toujours avec une main coupée

" (...) je rappelle ce que veut dire date. Étymologiquement, c'est du latin data, ce qui est donné ; mais c'est un reste d'expression, car l'expression complète, c'est littera data, lettre donnée. Il s'agit d'une expression latine assez récente, qui ne date pas de l'époque romaine mais du Moyen Age, du latin médiéval, et c'est une expression juridique, les premiers mots de la formule indiquant la date à laquelle un acte juridique, notarial ou autre, était rédigé ; ces lettres-là étaient données. Il nous reste de cela la date, mais aussi l'ombre de cette expression originaire, littera data, lettre donnée."

Hélène Cixous, Lettres de fuite, Séminaire 2001-2004, Gallimard, 2020, p.28. 

Je voudrais revenir sur cette affirmation de Victor Toubert : "Sebald entourait fréquemment les dates dans ses livres, y cherchant hasards, coïncidences, significations, construisant ses propres livres sur ces coïncidences." Il poursuit ainsi : "Muriel Pic a montré comment la place accordée aux dates, chez Sebald, ne correspond pas seulement à une obsession chronologique ou historique, mais remplit une fonction poétique, ces dates prenant le visage d’une anecdote ou d’une figure astrologique, formant la trame d’une constellation, d’un montage qui vise à dépayser le temps, à l’étrangéiser."*

Ce qui est extraordinaire, c'est que je retrouve cette interrogation sur la date dans Lettres de fuite d'Hélène Cixous. Et pas n'importe où, à la page qui suit celle de la citation de l'autre jour sur Albertine disparue. Au verso de Proust, elle dit revenir à ce 11 septembre 2001, à cette catastrophe qui vient de se produire à deux mois du présent séminaire, et pour cela prend une petite citation dans Schibboleth, le texte de Derrida, qu'elle dit être "scandé par une réflexion sur la date" : "Parle-t-on jamais d'une date ? Mais parle-t-on jamais sans parler d'une date ? D'elle et depuis elle ? [c'est une question de fond] Qu'on le veuille ou non, qu'on le sache, l'avoue, le dissimule, une parole est toujours datée." Le texte se réfère, dit-elle, à Paul Celan, puis elle prolonge par une plus longue citation, dont je redonne une partie ici :

"Dans certaines conditions, du moins, dater revient à signer. Inscrire une date, la consigner, ce n'est pas seulement signer depuis une année, un mois, un jour, autant de mots qui ponctuent le texte de Celan, mais aussi depuis un lieu. Tels poèmes sont datés de Zürich, Tübingen, Todtnauberg, Paris, Jérusalem, Lyon, Tel Aviv, Vienne, Assise, Cologne, Brest, etc. Au début ou à la fin d'une lettre, la date consigne un "maintenant" du calendrier ou de l'horloge ("alle Uhren und Kalender", seconde page du Méridien), autant que l'ici d'un pays, de la contrée, de la maison en leur nom propre. Elle marque ainsi, à la pointe du gnomon, la provenance de ce qui se trouve donné, en tout cas envoyé, et, que cela arrive ou non, destiné."

Couverture du calendrier de Kempten de W.G. Sebald, année 1993

Muriel Pic signale de son côté que l'agenda de Sebald est un calendrier de Kempten, dont une page, dit-elle, est reproduite dans Séjours à la campagne. Je crois bien qu'il s'agit là du seul livre de Sebald que je n'ai pas lu, je ne comprends d'ailleurs pas vraiment cette lacune. Par bonheur, j'en ai retrouvé sur le net un extrait, les vingt premières pages qui contiennent le début d'Une comète dans le ciel, une note d'almanach en l'honneur de l'ami rhénan, c'est-à-dire l'écrivain allemand Johann Peter Hebel.  Sebald affirme que s'il n'arrête pas de lire et de relire les histoires de "son almanach", c'est que "tout à fait incidemment" son grand-père, "dont la langue en de nombreux points rappelait celle de l’ami de la famille, avait l’habitude d’acheter à chaque nouvelle année un calendrier de Kempten où il consignait au crayon à encre les fêtes de ses parents et amis, la date de la première gelée, de la première chute de
neige, l’arrivée du foehn, les orages, la grêle ou autres phénomènes atmosphériques, et à l’occasion, sur les pages réservées aux notes personnelles, une recette pour fabriquer du vermouth ou de l’eau-de-vie de gentiane
."


 

Et, par bonheur encore, j'ai découvert grâce à cette recherche sur le calendrier de Kempten, la thèse de Victor Toubert, soutenue semble-t-il en 2019, et intitulée Entre le livre et la lampe : représentations et usages de l’érudition chez Pierre Michon, W.G. Sebald et Antonio Tabucchi. Je recherche le mot-clé Kempten dans ce vaste écrit de plus de 400 pages et je lis ceci : 

"Une très grande partie de l’intérêt de Sebald pour la nature et les sciences naturelles lui viendrait de son grand-père, que la sœur de Sebald décrit comme un « Naturphilosoph », connaissant le nom des plantes et leurs utilisations. Sebald tiendrait largement de son grand-père ses goûts pour les longues marches, pour le jardinage, pour les almanachs, pour le monde naturel, qui jouent des rôles particulièrement importants dans ses récits. Le grand-père de Sebald ne s’intéressait pas à la littérature, ne lisait pas de romans ou de pièces de théâtre, mais il utilisait un almanach imprimé à Kempten, dans lequel il notait les fêtes de ses proches, les dates importantes de l’année, les cycles de la lune, les saisons. C’est peut-être dans cette pratique de la lecture de l’almanach, qui fait aussi partie du monde paysan décrit par Pierre Michon, que l’on peut retrouver en partie l’origine de la fascination de Sebald pour les dates, et de son intérêt pour les coïncidences temporelles dont Muriel Pic a montré l’importance décisive dans la poétique de Sebald." (pp. 49-50, c'est moi qui souligne)

C'est Muriel Pic aussi qui cite page 10 de son étude sur la Politique de la mélancolie chez Sebald un extrait du dernier texte publié de son vivant, et daté, dit-elle, du 18 novembre 2001.

Or, le texte issu du séminaire d'Hélène Cixous est daté, lui, du 10 novembre 2001. Huit jours seulement séparent ces deux textes. Grande différence : L'un ouvre une œuvre tandis que l'autre la clôt.

Le titre de ce premier séminaire retranscrit dans Lettres de fuite est "On écrit toujours avec une main coupée". Ceci faisant référence à un passage de L'Origine de Thomas Bernhard, où il raconte le bombardement de Salzbourg : "Sur le chemin qui mène à la Gstättengasse, devant l'église du Bürgerspital j'avais marché sur un objet mou, je crus, en regardant cet objet, qu'il s'agissait d'une main de poupée [Puppenhand], mes camarades de classe, eux aussi, avaient cru qu'il s'agissait d'une main de poupée, mais c'était une main d'enfant [Kinderhand] arrachée à un enfant."

Or, la veille au soir, lisant le livre récupéré le jour-même à la librairie Arcanes, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige, de George Sebbag, commandé juste après avoir écrit la chronique sur Je cherche l'or du temps, je tombai devant le passage suivant, évoquant le poème Fata Morgana, écrit par Breton à Marseille, en décembre 1940, alors qu'il était en attente d'un bateau pour l'Amérique.

"Le 23 novembre 1407, à Paris, rue Barbette, à huit heures du soir, à la lueur des torches, le duc d'Orléans est assailli par une troupe. Il a la main droite tranchée qui sera ramassée le lendemain. Main gantée du funambule tenant une torche (couronnement d'Isabeau), main gantée du duc tenant un flambeau (bal des Ardents), main gantée tranchée (assassinat du duc). Breton tient à souligner cette série de trois mains gantées :

Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s'est toujours souvenu qu'elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois
trois fois 

Dans le collage Charles VI jouant aux cartes pendant sa folie [collage d'André Breton] se superposent le destin de Charles VI et la vie de Breton. Le comte de Foix assassine son fils. Charles VI, en raison de la maladresse de son frère, manque d'être consumé dans le buisson des Ardents, comme Yvain de Foix. Son frère, le duc d'Orléans, meurt la main tranchée." (p. 75)

La mort, c'est ce qui a frappé aussi, beaucoup trop tôt, Joseph Ponthus. L'écrivain est décédé d'un cancer à 42 ans. Il avait connu un succès foudroyant avec A la ligne, premier roman sous-titré Feuillets d'usine, où il relatait son expérience d'ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons. Sans presque aucune ponctuation, revenant sans cesse à la ligne, comme en un long poème dicté, disait-il, par les rythmes mêmes de l'usine, son texte rendait compte avec une puissance de marteau-pilon de la dureté de la condition ouvrière aujourd'hui encore. Ce matin cette disparition m'a saisi, j'ai réouvert le livre au hasard et l'attracteur étrange m'a fait cadeau de ces pages :

Je me souviens des doigts coupés de Raymond

Kopa à qui j'ai serré la main il y a plusieurs 

années de cela

(...)

A l'atelier où je bosse

J'en serre 

Des mains fauchées 

Au vestiaire

(...)

Et Kopa joue au ballon  en rentrant de la mine

Et j'essaie d'écrire comme Kopa jouait au ballon

Allez Raymond

Je bois un coup à la santé de tes doigts coupés

De la main coupée de Cendrars

De la tête trépanée d'Apollinaire

De mon pied sauvé par une coque de métal

Au bar des amputés des travailleurs des mineurs

et des bouchers (pp. 139-142)

Dans une intervention à la librairie Mollat, le 16 mai 2019, Joseph Ponthus avait dit que même s’il avait lu Marx et de nombreux livres sur la condition ouvrière, il ne s’inscrivait pas dans une tradition littéraire prolétarienne, se reconnaissant "plutôt dans ces écrivains partis à la guerre de 14 : Genevoix, Apollinaire, Aragon, Cendrars… Il se sent de cette filiation-là, comme ces ouvriers d’abattoir, psychologiquement meurtris, qui témoignent aller travailler comme ils vont à la guerre."


Dans la 66ème section, Joseph Ponthus écrit à sa femme Krystel :

"Mon épouse amour

Il y a ce poème d'Apollinaire aux tranchées qui 

m'obsède par sa beauté et sa justesse

(...)

Il y a Pontus de Tyard qui est mon ancêtre

et dont deux vers s'accordent si bien avec ces 

feuillets d'usine

"Qu'incessamment en toute humilité

Ma langue honore et mon esprit contemple"

(...)

Il y a le choeur final de la Passion selon Mathieu

de Bach que j'écoute en t'écrivant ces mots 

(...)

Il y a qu'il n'y aura jamais

De 

Point final

A la ligne

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* Il renvoie en note au texte de Muriel Pic, « Politique de la mélancolie chez W.G. Sebald. Résistance, achronologie et divination », p. 16-22 en particulier, inclus dans le recueil collectif qu'elle a dirigé, Politique de la mélancolie, à propos de W.G. Sebald, Les presses du réel, 2016, (livre offert pour mes 60 ans).