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mercredi 18 janvier 2017

# 15/313 - Le concept Napoléon

Mercredi 11 janvier (oui, j'ai à peu près une semaine d'avance pour mes chroniques, une marge de sécurité qui me semble indispensable, et qui en tout cas me rassure), à la suite de la parution de la neuvième , Niagara et Edgar Allan Poe, Nicolas B., un fidèle lecteur, (qu'il en soit remercié), me chambre gentiment sur l'absence de Napoléon (ce qui n'était d'ailleurs pas tout à fait exact). Ce à quoi je lui répondis que le bougre n'avait sûrement pas dit son dernier mot, et qu'on le reverrait sans doute un jour ou l'autre. Je ne croyais pas si bien dire car le soir même je recevais un courriel de mon ami Jean-Claude Moreau (qui a eu plusieurs fois déjà les honneurs d'Alluvions), avec un texte bien balancé qu'il intitule le concept Napoléon.

Incidemment, voici la première contribution de l'un de ceux que j'ai appelés dans la présentation de l'Heptalmanach, des Alliés. Auteur, créateur, artiste, professionnel ou dilettante, saltimbanque ou charlatan, l'Allié, femme ou homme, jeune ou vieux, ajoute son grain de sel ou de folie, et jette un nouveau fil à travers l'horizon sur lequel marcheront à leur tour les funambules amoureux du hasard.

Merci Jean-Claude, et à toi la parole :

Un jour que les nécessités d’un montage de dossier m’avaient obligé à consulter des documents en la mairie de Vicq-Exemplet, un peu de disponibilité de temps m’avait incité à consulter les actes de décès communaux de 1793 à 1815. Sans vouloir faire un relevé systématique des décès attribuables aux campagnes napoléoniennes j’ai été malgré tout frappé de la diversité des lieux où un certain nombre de jeunes hommes ont pu finir leurs jours. Les voyages formant la jeunesse, quelle somme de formation nouvelle pour tous ces jeunes gens : Italie Espagne, Autriche, Russie, Prusse … ! Quel pays européen, mis à part pour une fois le manque de fair-play britannique, n’a-t-il pas pu profiter de la visite de nos jeunes touristes ? Beaucoup ont fait un voyage sans retour. N’est ce pas la preuve du désintéressement fondamental de l’entreprise napoléonienne ? Qu’il n’y ait pas de monument aux morts des guerres napoléoniennes tient de la bonne logique : n’y aurait-il pas indécence à écrire le nom de personnes qui ne savaient même pas signer ?

Et me vient à l’esprit l’auteur allemand Arno Schmidt ( Scènes de la vie d’un faune) qui tire une bonne part de l’originalité de son court roman d’un rappel historique des nombreuses désertions de soldats français dans la région du Nord de l’Allemagne au début des années 1800 ;  ce que nos livres scolaires ont grosso modo la pudeur d’éviter. Et me revient à l’esprit une recherche généalogique par laquelle un mien cousin de cette époque meurt en 1806 à l’âge de 21 ans à l’hôpital militaire de Lübeck, nord de l’Allemagne, justement. Le jeune Jean Labergère a la malchance de mourir des suites « d’un coup de feu au thorax ». Barrer le feu était une chose à la portée de nos guérisseurs locaux (et des plus contemporains tout autant), mais le feu dont il est ici question semble évidemment lié à une arme. Hélas, le « rapport » auquel se réfère l’acte de décès, ne dit absolument rien des circonstances de cette malencontreuse façon de mourir : est-ce l’ennemi qui donne le coup ? Est-ce la suite d’un acte plus difficilement appréciable ? Nous n’en savons rien. Mystère napoléonien, quand tu nous tiens !

Les indices établis par M. Henri Guillemin (1903-1992) sous le titre  Napoléon tel quel , chez Gallimard, en 1959 puis réédité en 2005 sous le titre de  Napoléon, légende et vérité  aux éditions Utovie nous présentent un Napoléon en plein. Napoléon y est plein d’envies, plein d’argent volé, plein de morts sur la conscience, plein de mauvaise foi, plein de trahisons, plein de prétentions imbéciles, plein de pillages matériels et intellectuels … Henri Guillemin a eu grand tort de faire paraître ce travail puisqu’il n’a pas réussi à déboulonner la statue impériale. A côté des exégètes positifs dont la variété et la multitude semblent une donnée de l’histoire politique en France, un exégète négatif parait minoritaire et mesquin. Comme Balzac a pu le constater dans certains de ses romans les conquêtes napoléoniennes et leur lamentable effondrement ne passent pas pour une faute politique, tout au plus comme une faute de goût si on y décèle une arrière pensée sacrilège, et cette faute de goût ne peut effacer la saveur nostalgique des barouds militaires et leur odeur de crottin dans un contexte de surdosage d’adrénaline. . D’ailleurs ce manque de goût en arrive même chez H Guillemin à penser Napoléon comme le concept le plus achevé du « bandit corse ». Chez le général et homme politique, puis chez l’empereur, les innombrables rapines, un art de la débrouille avec l’argent, y compris et peut-être surtout dans la création de la banque de France, tout cela complète de manière « pleine » les exégèses les plus positives. Napoléon est le plus grand bandit corse connu et cela en a fait une vedette. Nous vivons avec le portrait en plein de Napoléon comme nous vivons avec le portrait en plein du grand père. Le portrait en plein est entier et ses fissures donnent de la crédibilité au personnage.

La statue « Napoléon et son cheval Vizir » présentée à La Rochelle par ses concepteurs. - (Photo Romuald Augé)
Tout autre est le portrait en vide et, qu’on y voie opportunité ou pas, c’est la réalisation idéale du concept « Napoléon ». La réalisation de la municipalité de Châteauroux tient de cette vision. Dans ce cas de figure il ne s’agit plus de montrer tout ce que Napoléon contient mais le vide autour duquel la forme napoléonienne se découpe. C’est par habitude mentale qu’une organisation conceptuelle s’impose et nous dit : « Napoléon ». La statue de Châteauroux est « vide » de Napoléon et seuls les contours métalliques de l’œuvre dessinent les données archétypales de l’objet « Napoléon » puisqu’on en imagine en reconnaître les accessoires habituels. Le premier à avoir travaillé cette vision est l’écrivain belge Simon Leys, le sinologue auteur de Les habits neufs du président Mao, lorsqu’il écrivit en 1986 une fiction sous forme de conte philosophique :  La mort de Napoléon  (éditions Espace Nord). Il imagine que Napoléon, même à Sainte Hélène, a encore et toujours un plan d’évasion et ce plan réussit ! Celui que notre général Bertrand a accompagné est subrepticement remplacé par un sosie. Ce sosie va mourir avant que le vrai Napoléon ne puisse, après un très long périple, mettre en action les différents relais que l’on a, depuis Paris, préparés pour lui. La dernière vadrouille napoléonienne devient le prolongement caricatural de l’abandon d’humanité de l’homme de pouvoir. Quand déjà, sous la Restauration, les fous se prennent pour Napoléon, comment le vrai Napoléon pourra-t-il se faire reconnaître? Confronté à son « propre mythe », l’homme Napoléon meurt, vaincu par sa propre démence, démence qu’il doit cacher sous peine de se faire enfermer comme imitateur !

Napoléon est joué en « legos » à Châteauroux. Dans le monde de l’enfance il accompagne les dinosaures. De braves pères de famille rejouent la bataille d’Austerlitz ou la défaite de Waterloo pour s’imaginer sentir l’odeur de l’aventure humaine sous sa forme la plus dangereuse. Ils collectionnent des petits bouts de plastique, des guêtres et leur « fashion revue » ne les met pas plus en danger que Napoléon ne voulait se mettre en danger par ses coups les plus tordus. Ouf.

mercredi 4 janvier 2017

# 3/313 - Ubik et Lego

21 décembre, solstice d'hiver. La veille, j'ai commencé Ubik, de Philip K. Dick, l'un de ses livres majeurs que, curieusement, je n'avais pas encore lu. C'est passionnant et je le termine en fin d'après-midi. Dans le contexte de mes interrogations sur le temps, on peut dire que je suis servi, avec cette régression temporelle à laquelle est confrontée la bande de Joe Chip. Extrait :

"- Nous sommes revenus en arrière dans le temps, fit Pat.
- Pas vraiment, dit Joe.
- Alors quoi ? déclara Pat. Nous sommes allés en avant ? Dans le futur ?
- Nous ne sommes allés nulle part, dit Joe. Nous sommes là où nous avons toujours été. Mais pour une certaine raison - une parmi plusieurs possibles - la réalité a reculé ; elle a perdu son support, son assise, et elle a reflué vers des formes antérieures. Les formes qu'elle avait il y a cinquante-trois ans. Il se peut qu'elle régresse encore plus." (Ubik, 10/18, p.207)

Dick place son histoire en 1992, ce qui veut dire que les personnages ont émergé en 1939. En réalité (si l'on peut risquer l'expression), ils sont tous morts dans une explosion sur la Lune et l'illusion dont ils sont l'objet provient de leur placement dans des cercueils réfrigérés au Moratorium des Frères Bien-Aimés, en Suisse : il sont devenus des semi-vivants. Dick a vu très vite (Ubik est publié en 1969) le parti narratif qu'il pouvait tirer de l'invention en ces années-là de la cryogénisation : c'est en effet le 12 janvier 1967 que pour la première fois un être humain, en l'occurrence le professeur de psychologie James Bedford, fut cryopreserved. Il est toujours conservé dans sa cryocapsule à l' Alcor Life Extension Foundation, et le 12 janvier est devenu le Bedford Day, pour la communauté des cryonisists.


Bon, comme nous étions en vacances, nous sommes allés avec les petits faire notre petite régression temporelle aux Cordeliers, où avait lieu l'exposition Lego, Histoire en briques, autour de la figure de Napoléon.


Qu'y avait-il à voir ? Je recopie la présentation du site de notre "métropole" :

" Plus de 30 objets en briques LEGO®, qui témoignent de la période napoléonienne seront présentés au sein du couvent des Cordeliers, parmi lesquels :
  • Côté architecture : le Château de La Malmaison, La Petite Malmaison, l'hôtel de la rue de la Victoire (la première demeure de Napoléon et Joséphine), l’arc de triomphe des Tuileries et l’hôtel de Beauharnais.
  • Côté mobilier et objet (taille réelle) : le fauteuil de Joséphine, le bureau de notaire du 1er Empire, la harpe de Joséphine, le bicorne de Napoléon, le code civil (en 2 exemplaires).
  • Côté portrait : Napoléon Ier franchissant Les Alpes d'après David, Joséphine d'après Prud'hon, Napoléon Bonaparte Premier Consul d'après Gros, Portrait de Victor Hugo.
  • Côté saynète : Napoléon à Sainte-Hélène d'après "Champignon Bonaparte" de Gilles Bachelet, Repas à La Malmaison d'après Job, Prédiction de l'avenir à Joséphine d'après Job, Naissance du roi de Rome d'après Job, la prairie de la rencontre à Laffrey.
  • Autres objets : la berline de l'Empereur, deux personnages de Guignol."
L'expo est, semble-t-il, un franc succès, plus de 7000 personnes ont à ce jour franchi les portes du vieux couvent. La municipalité a vraiment décidé de faire de Napoléon l'emblème de la ville, bien qu'il n'y ait jamais mis les pieds, avec l'inauguration d'une nouvelle place à son nom et d'un passage Joséphine-de-Beauharnais. Dans son discours du 10 décembre, Gil Averous rappelle à juste titre ses réformes institutionnelles : création du corps préfectoral, du Sénat, des chambres de commerce, des conseils des Prud’hommes, de la Cour des comptes, de la Banque de France, l'application de règlements encore en vigueur comme le Code civil (ancien Code Napoléon) ou le Code pénal, et il n'oublie pas les lycées, le baccalauréat et la refondation de l’Université. Que l'homme fut aussi ni plus ni moins qu'un dictateur, qui a mis l'Europe à feu et à sang et restauré l'esclavage, est en revanche pratiquement escamoté, assez habilement, il faut le reconnaître : " Quant aux conquêtes entreprises sous le Premier Empire, elles évoquent tantôt une légende noire, impulsée par les Espagnols, tantôt l’admiration comme celle du poète allemand Goethe ou du philosophe Hegel." Ce passage, inspiré de Jean Tulard, réactivé par Franck Ferrand, dédouane à bon compte l'autocrate. Légende noire, ourdie par les Espagnols ? Le Tres de Mayo, de Goya, est là pour nous rappeler que les massacres ne furent hélas pas légendaires.

Par Francisco de Goya — The Prado in Google Earth (Wikipedia)

De Napoléon, nous reparlerons bientôt (ce n'est pas la première fois qu'il apparaît sur ce site, ainsi ai-je pu dériver à loisir autour de son célèbre chapeau, d'ailleurs reconstitué en Lego dans l'exposition des Cordeliers). Mais on me pardonnera de préférer Philip K. Dick.


Au soir, je suis allé consulter la biographie que lui a consacrée Emmanuel Carrère (dénichée à Noz et pas encore lue). Le titre - Je suis vivant et vous êtes mort - est précisément tiré d'Ubik. Dans sa narration de la genèse du livre, on peut lire ces phrases :
"Normalement, les termites auraient dû s'en tirer sans trop de peine, ayant exécuté dix fois des programmes comparables. Mais il arriva quelque chose : d'un seul coup, il comprit qu'à la onzième ça ne marcherait pas. Fini. Inutile d'insister. Il ne servait plus à rien d'essayer d'empiler un mot sur un autre, comme dans son enfance il empilait ses Lego. (...) Cette année-là, 1968, fut aussi celle du film de Stanley Kubrick, 2001 : l'odyssée de l'espace. Dick le vit, comme tout le monde, et fut particulièrement impressionné par la scène où le cosmonaute déconnecte l'ordinateur HAL 2000, atteint de folie meurtrière. La voix synthétique, si froide et posée, devient de plus en plus grave, comme il arrive quand on passe un disque à la mauvaise vitesse, et bizarrement de plus en plus humaine, pathétique, à mesure qu'on détruit ses circuits." [petite erreur de E. Carrère : il s'agit de HAL 9000]
Emmanuel Carrère conclut en écrivant que c'est à cela que font penser les livres de Dick à la fin des années soixante.