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lundi 8 février 2021

Le sable, c'est ce qui reste quand tout a disparu

La médiathèque Equinoxe, un peu moins désertique que les fois précédentes où je m'y suis hasardé, m'a permis de découvrir Mémoire morte, cet album de Marc-Antoine Mathieu apparu avec la chronique du 3 février. J'en ai profité pour emprunter deux autres opus du maître : L'Origine et Le Décalage, respectivement premier et sixième tomes de la série des aventures de Julius-Corentin Acquefacques. C'est dans Le Décalage, une des plus sidérantes productions de MAM (l'album commençant à la page 6 n'a pas de couverture à proprement dire - elle est incluse dans les pages intérieures - et l'on y trouve trois pages déchirées) que j'ai rencontré un nouvel écho à ce motif du sable, émergé chez Chantal Thomas, qui en fait comme la matière même de l'enfance. Que l'on me permette de rappeler le passage, et donc de m'auto-citer

Elle écrit à ce sujet qu'elle a été choquée par la manière dont W.G. Sebald associe sable et poussière, sable et dévastation dans Les Anneaux de Saturne, livre qu'elle qualifie tout de même de magnifique. Son voyage à pied sur les côtes du Suffolk "culmine et manque de s'achever", dit-elle, sur une vision de tempête : "Lorsque la tempête se calma, les vagues de sable amoncelées par le vent sur les arbres couchés émergèrent lentement de l'obscurité. A bout de souffle et le gosier desséché, je rampai hors de la cuvette qui s'était formé autour de moi, unique survivant, ainsi pensai-je, d'une caravane engloutie par le désert." Sebald a le sable triste, déplore-t-elle, tandis que "nous, les enfants, nous qui n'avions aucun sens de la ruine, nous avions le sable radieux."

Or, dans Le Décalage, les personnages secondaires errent dans l'album en l'absence de Julius Corentin, enfermés dans l'infini, ainsi que le précise le titre du chapitre 5. Le paysage est un désert de sable, d'où émergent sporadiquement les ruines d'une construction qui leur restent incompréhensibles (mais le lecteur s'élevant au-dessus de l'horizon, découvre qu'il s'agit ni plus ni moins que des cases d'une planche de bande dessinée en forme de bas-reliefs).


Notons la phrase prononcée par le professeur Igor Ouffe : "Le sable... c'est ce qui reste quand tout a disparu". Elle décalque assurément la célèbre phrase, La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié, faussement attribuée à Edouard Herriot (1872-1957), ancien maire de Lyon pendant des décennies. Certains ont crû bon de la mettre au crédit d'Emile Henriot, un contemporain, écrivain et critique littéraire français (1889-1961), élu à l'Académie Française en 1945, mais ceci serait erroné, car c'est bien Herriot qui écrit dans Notes et maximes, (posthume, 1961) : « La culture, déclare un pédagogue japonais, c’est ce qui demeure en l’homme, lorsqu’il a tout oublié. » En vérité, la phrase originelle proviendrait de l’essayiste suédoise Ellen Key (1849-1926), qui écrit précisément : « La culture est ce qui subsiste, quand on a oublié tout ce qu’on avait appris » (Revue Verdandi, 1891, p. 97, article intitulé « On tue l’esprit dans les écoles »). 

Toute cette histoire de citation est fort bien racontée par Le Songeur, dans un billet de 2016. Dont je dois souligner incidemment le passage suivant : 

"Il m’arrive parfois de revérifier mes certitudes définitives. Il y a peu, j’ai eu connaissance d’un site qui se propose d’authentifier ou rectifier toutes sortes de connaissances : le « Forum de Babel »5. Sur celui-ci, à la date du 4-02-2014, plusieurs acteurs ont tenté à leur tour de retracer l’origine de notre citation. Très vite, ils sont amenés à considérer la piste Édouard Herriot (Notes et Maximes, tout en ignorant la version de 1948). Et en viennent à évoquer ma propre interprétation, non sans réserve : « Le pédagogue japonais serait une Suédoise » !"

Il n'est que de se projeter sur la page web de ce Forum de Babel pour y voir en guise de logo la Babel de Brueghel, reproduite dans mon article du 4 février, Miroir dans le miroir.


Et, évidemment, la réplique de l'un des frères Dalenvert : "Vous oubliez le stade d'après, la poussière", résonne pleinement avec l'association sable et poussière opérée par Sebald, et regrettée par Chantal Thomas. 

Un autre jeu de citation pour terminer : à la page suivante, Ouffe évoque un poète sans le citer :


Le poète en question est Boris Vian, qui écrit dans L'Automne à Pékin : "Le désert est la seule chose qui ne puisse être détruite que par construction."

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[Ajout du 9/02 : Je me souvenais d'avoir évoqué Boris Vian en 2020, mais je n'avais plus connaissance du détail. Une recherche me donna deux articles, qui se succédaient, le 27 et le 31 mars de cette année-là. Or, le second consacre deux paragraphes à Otto, l'album de Marc-Antoine Mathieu, séminal pour mon projet Heptalmanach de 2017.]

vendredi 5 février 2021

De la Dune et du Blockhaus

Cécile Wajsbrot, dans le texte introductif d' Une autobiographie allemande, raconte avoir rencontré Hélène Cixous par un ami commun, Frédéric-Yves Jeannet, "dont me rapproche, dit-elle, un sentiment d'exil que ses livres révèlent."

C'est en lançant sur Google la recherche "Cixous + Arcachon" que je suis tombé sur un texte mis en ligne par la revue Remue.net, titré Le Livre que Tu n'écriras pas, transcription d'un entretien entre Hélène Cixous et Frédéric-Yves Jeannet, par lettres croisées, en 2005. Dès son entame, il est question d'un livre précédant de deux ans Hyperrêve, à savoir Tours promises (Galilée, 2004), désigné par Cixous elle-même comme "Le livre que je n'écris pas", "livre-tour-pilier-fantôme, je devrais n'en parler, assure-t-elle, qu'en secret ou avec précaution, puisqu'il/elle bouge, est de plus en plus présent, de plus en plus insistant." S'invitent donc d'emblée ces deux motifs apparus dans la chronique précédente : la tour et le fantôme. Et un troisième, sur lequel je n'ai pas insisté alors, mais qui m'a frappé par la suite, et que je retrouve dans la première relance de Jeannet, le thème du secret : "Pour continuer ce portrait en creux amorcé dans ma question précédente, ce "Livre que tu n'écris pas" serait-il (pourrait-il être) une image qui te guide, t'aide à écrire, un négatif, est-ce le non-dit, le secret à garder, l'ange – ou le dieu – au secret ? Est-ce "cette émanation du Livre des livres*" que tu évoquais dans Tombe en 1973 ?" Mais, pour être exhaustif, ou du moins tendre à l'être, il ne faudrait pas oublier, puisque tout dérive de cette idée d'hyperrêve, la place majeure que prend encore justement le rêve : "Le Livre devrait être écrit exclusivement au-dessus de mes forces en tout, dans tous les états. Mais l'au-dessus de mes forces je ne l'atteins qu'en rêve."

L'entretien ne m'a pas malgré tout permis d'aller au-delà de l'évocation de ces motifs, alors j'en reviens à Arcachon. Pourquoi insister sur ce lieu, où se place, redisons-le, la "maison d'écriture" d'HC ? C'est qu'une autre écrivaine, Chantal Thomas, récemment élue académicienne, l'évoque également à multiples reprises dans De sable et de neige, le beau récit qu'elle a donné pour la collection Traits et Portraits au Mercure de France, et que j'ai découvert à la mi-janvier.


Arcachon, qu'elle avait déjà raconté dans un roman de 2017, Souvenir de la marée basse, ville de ses grands-parents maternels, puis de ses parents, mais le père, auquel Chantal Thomas consacre là des pages émouvantes, disparut précocement un 2 janvier, au lendemain d'un jour de fête, et sa mère finira par la quitter. Mais ces quelques années d'enfance auront suffi pour ancrer l'amour de ces lieux mouvants comme « le sable alluvion venu de la mer côté plage, le sable vif des dunes côté terre ». Elle écrit à ce sujet qu'elle a été choquée par la manière dont W.G. Sebald associe sable et poussière, sable et dévastation dans Les Anneaux de Saturne, livre qu'elle qualifie tout de même de magnifique. Son voyage à pied sur les côtes du Suffolk "culmine et manque de s'achever", dit-elle, sur une vision de tempête : "Lorsque la tempête se calma, les vagues de sable amoncelées par le vent sur les arbres couchés émergèrent lentement de l'obscurité. A bout de souffle et le gosier desséché, je rampai hors de la cuvette qui s'était formé autour de moi, unique survivant, ainsi pensai-je, d'une caravane engloutie par le désert." Sebald a le sable triste, déplore-t-elle, tandis que "nous, les enfants, nous qui n'avions aucun sens de la ruine, nous avions le sable radieux." C'est peut-être négliger le fait que le littoral exploré par Sebald n'avait rien à voir avec la joliesse du bassin d'Arcachon**. 

"Nous aimions le sable, écrit Chantal Thomas. Nous sculptions le sable, parce qu'il ne nous opposait pas de résistance, se modelait selon nos caprices, parce que, lisse et miroitant, il réapparaissait intact chaque matin, et que l'usure sur lui comme sur nous n'avait pas de prise." Et encore : "Monter la Dune du Pilat aurait pu nous occuper toute une journée. Et après ? Existait-il quelque chose de mieux à nous proposer ? Il n'y avait pas de limite à la grande Dune, et pas davantage à l'été." (p .66)

Cette Dune majusculée, on la retrouve dans Hyperrêve

"Je me suis trouvée ce matin avec mon frère avant le soleil paru sur la crête du mont sans nom qui dans cent ans ne sera plus - la dune mesurait quinze mètres à la naissance, dit mon frère, il y a cent ans personne n'imaginait qu'elle deviendrait la plus haute la plus belle Dune d'abord de l'Europe et peu après du monde nous l'avons connue en pleine ascension, nous l'avons vue lever sa tête dorée d'une forme parfaite et devenir l'étonnement du monde, et cette dune formidable est désormais entrée en disparition, dans cinquante ans les forces des vents et du destin l'auront anéantie, il restera de la créature magnifique des millions de photographies, heureusement me dis-je nous-mêmes nous serons à l'état de photographies, c'était le 15 Juillet 2005, j'étais heureuse de sentir la vie décroître, cette dune unique au monde s'en va sous nos pas, je me suis assise sur une souche entre deux troncs déifiés jusqu'à l'os qui naguère furent pins géants, ce lieu est d'une telle pureté, les pensées s'y pressent venant de tous les âges avec les souvenirs d'enfances, d'Algérie, de Montaigne, de Stendhal, de Derrida, de mon ami le pourtoujours qui est aussi Derrida, de ma Vie ancienne et moderne avec ses héros et ses savants, à venir et passés, avec ses tombeaux et ses bibliothèques." (p. 61-62)
Splendeur et souffle de la phrase de Cixous, qui embrasse le temps passé et à venir, de la naissance aux tombeaux, à partir de ce point d'ancrage, 15 Juillet 2005, tout en déployant l'espace, de la crête à la souche. Ce même jour, un autre motif surgit hors du sable :

"A l'aller du quinze juillet dès que j'avance je reviens, on va jusqu'au blockhaus, dit mon frère on va jusqu'au Blockhaus dis-je, Blockhaus, le nom des soldats inconnus, tous ces Allemands, ils tiraient par les meurtrières, tous ces soldats sont maintenant changés en régiments de moules, des milliers d'écailles de casques, la guerre en poussière de métal, à partir du blockhaus on revient dis-je, j'écris à partir du Blockhaus, depuis l'oubli total d'un reste d'épouvantes et de désespoirs, un crâne de béton que l'océan et le vent auront le temps des temps à ronger les orbites effarés." (p.114)
Le blockhaus est également mis en relief dans "De sable et de neige": 

"J'avais atteint le blockhaus au sommet de la dune. Il était bordé d'une piste pour hélicoptères. Le blockhaus lui-même, couvert de graffitis, rompait avec l'harmonie du site. Avec sa splendeur étrangère aux marques de l'humain, une splendeur quasi mystique, me disais-je en suivant de plus près le racé brut des traits noirs, les couleurs stridentes, explosives, les messages de cul (...). Bien avant leur revêtement de graffitis, les blockhaus avaient représenté, dès leur origine, une déchirure dans un paysage intemporel de sable et d'herbes sèches. (...) Mais lorsque, à peine sortie de l'enfance, toute livrée au charivari de mes expériences érotiques, je fréquentais les blockhaus, je n'étais pas en priorité tournée vers les épisodes de guerre. De plus, Armand, mon père, le mieux placé pour en parler, ne disait mot sur le sujet. Sur celui-ci, comme sur le reste, il demeurait muet. Il ne lui arrivait jamais d'évoquer ses années de résistance à Lyon, ni même de nous confier quoi que ce fût qui m'aurait permis de faire coïncider l'époque de mes vingt ans avec la Seconde Guerre mondiale. Mon père à qui la guerre avait volé sa jeunesse et apporté, en dépit des apparences d'une victoire, une preuve supplémentaire à un sentiment intime de défaite, ou plutôt, peut-être, à celui de la vanité des combats. Mon père, muré, emmuré dans son blockhaus de silence." (p.28-29)
Là aussi, passage admirable, qui atteint, à travers l'image du blockhaus, au coeur vibrant du récit : cette figure du père, mutique, mais complice tout de même de la petite fille qu'elle était.

On me dira, avec quelque bon sens, qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que des écrivains, séjournant sur ce rivage d'Océan, fassent se lever pareillement les fortes images de la Dune et du blockhaus. Il est vrai, mais alors, pour avoir fréquenté les mêmes endroits, se connaissent-elles les deux femmes d'Arcachon ? Peut-être. En tout cas, nulle mention dans leurs livres.

La curiosité me vint alors de les googliser d'un seul tenant. Hélène Cixous + Chantal Thomas. Le premier résultat nous conduit sur L'intervalle, le blog de Fabien Ribéry, pour un article du 7 janvier précisément consacré au livre de Chantal Thomas : Un bassin initiatique. Il s'ouvre par cette citation qui, une nouvelle fois, exalte la notion de secret : « Il y aurait d’un côté les filles fusionnelles avec leur mère, éperdues de caresses et de mots tendres. De l’autre, les filles amoureuses de leur père. Celles-ci sont vigilantes et distantes. Gardiennes d’un secret qu’elles savent partagé. » Il évoque aussi évidemment le sable qui est, pour Chantal Thomas, "une anti-école, la matière même de l’enfance, que W.G. Sebald cet ange exterminateur fabuleux associe à la poussière de la dévastation dans les Anneaux de Saturne.", ainsi que la mort du père : " Le 2 janvier 1963 arrive, comme une grande jatte de fraises empoisonnées, la mort : « J’expérimentais cela : qu’il existe dans la souffrance un seuil de démesure à partir duquel ses manifestations sont toutes aussi folles les unes que les autres, et nécessairement en deçà. » Puis : « Le médecin avait fourni une explication scientifique. Elle n’ébranlait pas en moi la conviction que mon père était mort de silence, comme on meurt de solitude ou de faim. »

Et puis voici la rencontre : "Heureusement, pour retrouver les défunts, il y a l’écriture, et les rêves, et même les hyperrêves à la façon de Hélène Cixous rêvant de son ami Jacques Derrida décédé, ou de Gwenaëlle Aubry retrouvant son père dans un songe (lire Personne). " [C'est moi qui souligne]

Il fallait bien toute la puissance des hyperrêves pour susciter cette rare association entre ces deux grandes dames de la littérature.

______________________

* Nouvel écho avec l'oeuvre de Marc-Antoine Mathieu, qui a publié en 2017 Le Livre des Livres :

** Il se trouve que j'ai évoqué récemment ce moment de la geste sebaldienne (Kapka sur le rivage, au 10 juillet 2020).

jeudi 9 juin 2016

Il faudrait descendre plus bas dans le calme

Un beau croissant de lune au-dessus de l'immeuble d'en face. J'écris devant la nuit, il fait si doux que j'ai ouvert la fenêtre.
J'avais annoncé un quatrième chapitre du roman du hasard, mais je digresse, je procrastine, je dois rendre compte encore de quelques enchantements poétiques. J'appelle "enchantements" ces collisions de mots, ces résonances aux vibrations longues qui viennent mettre de l'ordre et du sens dans nos existences si prosaïques. Ceci me fait penser à cette vidéo partagée récemment par l'ami Tomahawk Piper (navajo cluisien) :



Etienne Cornevin, dans Paçages, (in Torticolis 3), notait que ce mot anglais de random (hasard) venait sans doute de l'ancien français randon (mouvement brusque, impétueux), "qui a signifié primitivement "course impétueuse" et appartenait au langage de la vènerie où il a fini par avoir le sens précis de "circuit que fait à l'entour du même lieu une bête qu'on a lancée". "Courir de randon" ou "courir à randon" signifiait courir jusqu' à l'extrême, jusqu'au bout de ses forces : l'expression a donné le verbe de l'ancien français "randir" (courir avec impétuosité) d'où est venu "randonner" et, de ce dernier "randonnée", "randonneur"(...)"

A la place des grains de couscous, je pense qu'on aurait pu prendre du sable. Le sable c'est la matière des peintures indiennes sacrées, et ce qui vint sous la plume de Georges Perros, on l'a vu récemment, mais je l'ai retrouvé aussi chez un autre grand poète, comme Perros noteur invétéré, mais encore vivant, lui : Antoine Emaz, dont je viens tout juste d'achever la lecture du dernier volume de notes, Planche (Rehauts, 2016).

Et voici la note en question :
Tout est calme sous le ciel vaste bleu. Je sais qu'il faudrait avancer dans la besogne, mais je n'en ai pas envie. Et je ne peux pas écrire sans impulsion interne : nécessité urgente ou vague désir, peu importe, mais il faut une intensité de pression minimale. Sinon, non. Regarder le jardin suffit, présentement. Et je sais que ce n'est pas paresse mais incapacité. Inutile de m'obliger, je ne ferai rien de bon.
Il faudrait descendre plus bas dans le calme, au fond, pour trouver encore des mots dans le sable silencieux de ce début d'après-midi d'été. Et non. On va rester dans le plat calme bleu et l'immobilité des arbres.
D'emblée nous sommes confrontés à ce motif du bleu du ciel qui nous accompagne depuis des jours, et qui ici commande l'arrêt, la suspension du mouvement créatif. Pour le réanimer, il "faudrait descendre dans le calme, au fond, pour trouver encore des mots dans le sable silencieux de ce début d'après-midi d'été". Cette métaphore du sable semble appelée par le calme : encore une fois, comme dit Perros, un mot en amène un autre, et la vibration sonore du mot calme, presque imperceptible, fait surgir la figure du sable dit justement "silencieux". L'assonance calme-sable  suscite d'autres harmoniques : regardez ce ciel vaste bleu. Étrange combinaison quand on y pense : n'importe qui écrirait le "vaste ciel bleu" ou "le ciel bleu et vaste". Non, Emaz écrit "ciel vaste bleu", et vaste assonne avec "calme" - qu'on retrouve en finale dans le "plat calme bleu", où le calme a décalqué la couleur du ciel, en inversant la formule commune "calme plat"-, et le dernier mot de la note, ces "arbres" à l'immobilité finalement trompeuse, car tout a vibré subtilement tout au long de cette note paradoxale qui fait surgir un poème en prose en même temps qu'il décrit l'impossibilité d'écrire.



lundi 6 juin 2016

et jouissons du grain de sable

Le bleu du ciel revenu, après la diluvienne semaine passée, il est somme toute logique de revenir  vers les mots qui inaugurèrent ce que j'ai appelé le roman du hasard, les mots de Georges Perros dans La vie ordinaire, que j'ai plaisir à redonner ici :

"(...)
J'aimais me sentir dans le vent
dans le blé bleu qui pique aux jambes
le blé n'est pas bleu je le sais
mais un mot en amène un autre
et tout a la couleur du ciel
quand notre œil est en nouveauté "

 Mots qui entraient en résonance avec d'autres mots, ceux de Tony Hillerman décrivant le geste d'un apprenti-chaman laissant filer entre ses doigts les grains de sable bleu formant l'extrémité d'une plume solaire.
 
Source 

Poursuivant ma lecture quotidienne du recueil de Perros, je découvre hier page 111 ce court poème sans titre (aucun titre d'ailleurs dans ce recueil qui se veut roman poème) :

Certains disent très courageux
j’aurais mon heure C’est à peine
si je m’espère une seconde
dans le grenier de mon prochain
Je n’en suis pas le moins du monde
amer ou triste ou malheureux
Mourir de même ne me semble
ni injuste ni ténébreux
Je ne suis pas né pour me plaire
mon état de vie c’est la guerre
qu’un jour je me suis déclaré
et ce passage entre les cieux
et ce qu’on appelle la terre
me ferait plutôt l’effet d’être
comme un cadeau non dénué
de l’humour le moins contestable
Connaissons-en la vanité
et jouissons du grain de sable
blé de la mer qui le travaille.

et jouissons du grain de sable
blé
de la mer qui le travaille.

Le sable et le blé, écho par mes soins repéré, se suivent ici sans autre forme de procès. Ici encore, un mot en amène un autre, les syllabes ble (bleues ?) s'enchaînent, son et sens accordés, blé et sable étant affaire de grains (et renvoient si l'on veut au "grenier du prochain", au tout début du poème).

dans le sable aquitain

dimanche 1 avril 2012

Sables

La poésie d'Antoine Emaz n'est pas riante, elle est chargée d'une tension parfois extrême, elle va forer les émotions, souffle coupé, heurté. Le vers est court, ou bien cela se distord en brefs paragraphes. Lecture lente, on doit toujours lire la poésie lentement - et ce mot même lentement ne cesse d'y affleurer -, mais avec Emaz, c'est encore plus vrai, chaque mot pèse son poids, chaque mot est la résultante d'un effort, effort souvent vain, voué au rien, dissipé en pure perte, et dont l'image est parfois le sable, la matière sans assise où la langue mouvante elle-même se disperse :

Hors de portée, dedans, les sables que les mots croient fixer, où ils se perdent. Ce mouvement bruissant de dunes, musique seule et sans fin sinon finir soi, devenir matière sans bruit, sable ou souffle dans le vent d'une langue. (Poème autour d'un visage, III, p.97)
(...)
s'ouvre vaste devant
un paysage à vide
avec de longs murs bas
des tas de sable
jusqu'à plus voir

***
une sorte de fin

visages muets du même

longs murs longtemps
et le sable

pas plus
(...)
(Fini, p. 116)
La vie est envisagée telle une physique du tas de sable, un effondrement inéluctable, un éboulement régulier, une fuite ralentie mais que rien ne peut retenir.

on va dans le temps lent
dans le tassement d'un jour
fixé journée achevée
sur le tard
 (...)
au ras des yeux
le sable
et plus haut
l'eau

(...)

on voit le poème fondre
et demeurer dehors
le tas de choses
et nous
en tas
presque
parmi les choses

(Calme, cinq fois, II, p. 118-121)

La figure du sable, je l'ai retrouvé ces jours-ci dans l'essai d'Aldo Leopold, Almanach d'un comté des sables, que j'ai découvert grâce au numéro des Cahiers philosophiques consacré aux naturalismes, et considéré comme un des textes fondateurs de l'écologie. Publié à titre posthume en 1949, il porte l'idée alors très nouvelle de la terre comme communauté à laquelle l'homme appartient. La première partie de l'ouvrage "raconte, écrit Léopold, ce que ma famille observe et fabrique dans le coin où elle se réfugie, le week-end, à l'abri de trop de modernité : c'est la "cabane". Dans cette ferme de la région des sables du Wisconsin, épuisée, puis abandonnée par notre société du "toujours-plus-toujours-mieux-", nous essayons de reconstruire à coups de pelle et de cognée ce que nous perdons ailleurs."
C'est un texte magnifique qui se donne ainsi à lire au fil des mois et des saisons, que je lis ainsi, lentement, à raison d'un mois chaque soir, au mieux, venant de goûter récemment les crues de printemps, en avril, qui parfois isolaient la ferme du reste du monde :

        Il y a des genres et des degrés de solitude. Une île au milieu d'un lac, c'est un genre de solitude ; mais les lacs ont des bateaux, et on peut toujours espérer une visite. Une cime perdue dans les nuages, c'est un autre genre de solitude ; mais la plupart des cimes ont des sentiers, et les sentiers ont des touristes. Je ne connais pas de solitude plus sûre que celle gardée par une crue de printemps ; les oies non plus d'ailleurs, et elles ont vu bien plus de genres et de degrés de solitude que moi.
       Assis sur notre colline à côté d'une pasque nouvellement éclose, nous regardons passer les oies. Je vois notre route qui s'enfonce doucement dans l'eau et je conclus (avec une jubilation intérieure mais un détachement de façade) que la circulation, dans un sens ou dans un autre, reste, pour aujourd'hui en tout cas, un sujet de discussion réservé aux carpes. (p. 46)

Le sable était encore présent sur Le Flotoir de Florence Trocmé, que je suis avec grand plaisir depuis quelque temps. Chaque article, composé essentiellement de notes de lecture, s'ouvre sur un paragraphe consacré au ciel du jour et se ferme sur un autre de facture plus strictement poétique, mots jetés en pluie, qui donnaient donc ceci à la date du 30 mars 2012 :

sable, sa fluence
sable grains de sable, est-ce sable en veines, fourmillement, délitement d’os et de temps à pas lents, sûrs – sable, sa fluence et ses demeures, sabliers : lent effondrement du temps sur lui-même, avaloir du est en fut


Il ne me reste plus qu'à conclure moi-même sur ce poème, le premier poème d'Alluvions (le recueil inédit), dont la photocopie ouvrait ce blog même :



Sable aquitain, 2011.