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mardi 18 juin 2024

La nostalgie de l'infini

"Maintenant que l'ombre a dissous le dôme bleu des cieux, je peux retrouver Andromède ; debout, pressée contre la vitre, je m'absorbe, extasiée et craintive dans l'éclat aveuglant et glacé de la galaxie. "Nostalgie de l'infini", Chirico : des ombres projetées ruissellent dans la cour éclairée, creusant des canons."

Annie Dillard, Pèlerinage à Tinker Creek, Christian Bourgois, 2022, p. 106-107.

De Giorgio de Chirico, j'ai parlé récemment, le 11 juin, dans A Turin tout est apparition. Et voici que soudain, dans ce livre si éloigné de l'univers minéral, tout urbain de Turin, dans ce livre immergé dans le paysage de la vallée de Tinker Creek en Virginie, resurgit de manière totalement inattendue le vieux peintre italien. A travers donc de ce tableau, "Nostalgie de l'infini", conservé au Museum of Modern Art de New York (MoMA). Il est daté de 1912-1913, bien que soit inscrit sur le tableau la date de 1911.  Selon l'historien de l'art Robert Hughes, la peinture s'inspirerait de la Mole Antonelliana de Turin, un célèbre monument de la ville qui doit son nom à l'architecte qui l'a conçue, Alessandro Antonelli.



La notice de Wikipedia m'a renvoyé sur une étude de George Sebbag parue dans un dossier dédié à la Mole Antonelliana, dans la revue « l’architecture d’aujourd’hui », no 330, septembre-octobre 2000 : La Mole Antonelliana ou comment on devient ce que l’on est, p. 78-83. George Sebbag ne m'était pas inconnu, il est en effet l'auteur d'une passionnante biographie d'André Breton, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige, qui m'inspira quelques articles en 2021.

Mole Antonelliana

J'ai retrouvé le texte sur le site de Sebbag lui-même, Philosophie et Surréalisme. Les premières lignes contiennent déjà l'essentiel : "Lors de son séjour à Turin, Frédéric Nietzsche s’identifiera à la Mole Antonelliana. Il en ira de même pour Giorgio De Chirico, dont la « peinture métaphysique » n’est autre que la transfiguration de la ville de Turin contemporaine des dernières illuminations de Nietzsche puis de son effondrement.Il relate ensuite l'histoire de la construction de l'édifice, qui commence en 1863,  quand la communauté juive de Turin confie à Alessandro Antonelli le soin d’édifier une synagogue monumentale qui devait être le symbole de leur émancipation et le témoignage de leur gratitude (les juifs turinois avaient obtenu droits civiques et liberté de culte). "Le terrain étant situé en contrebas du Pô, précise Sebbag, il fallait que le bâtiment fût surélevé. Dans un projet ultérieur, l’idée fut avancée d’installer sur la pointe de la coupole un chandelier à sept branches visible des environs. On s’acheminait vers la construction d’un temple imposant qui allait dépasser les 47 mètres initiaux. Toutefois, après un bon démarrage, les travaux furent suspendus en 1869. La coupole restait inachevée, faute de crédits." La municipalité rachète l'édifice en 1877 pour pouvoir relancer le projet. "Quand Antonelli meurt, le 18 octobre 1888, la Mole culmine à 153 mètres. Son fils, l’ingénieur Costanzo Antonelli, prend le relais. Le 10 avril 1889, conformément à l’ultime projet de l’architecte, la Mole est couronnée d’un génie ailé coiffé d’une étoile. L’édifice atteint alors une hauteur 163, 35 mètres, dont exactement la moitié fuse de la coupole quadrangulaire."

1888, c'est l'année, on l'a vu, où Nietzsche écrit Ecce Homo. Sebbag note le fait "surprenant" que la mort d’Alessandro Antonelli, « vieux comme Mathusalem », "intervient dans la philosophie et l’imaginaire de Nietzsche". Deux lettres importantes, selon lui, en témoignent. En premier lieu, l'ultime lettre adressée à Jacob Burckhardt, l'historien d'art de la Renaissance italienne, le 6 janvier 1889, où il affirme : " Cet automne, j’ai sans aucun étonnement assisté à deux reprises à mon enterrement, la première fois sous le nom du Comte Robilant (non, c’est mon fils, dans la mesure où, infidèle à ma nature, je suis Charles-Albert), la seconde j’étais moi-même Antonelli. "

Alessandro Antonelli

Nietzsche ajoute : "Cher Monsieur, vous devriez voir ce monument d’architecture (...)" Il s'agit évidemment de la Mole Antonelliana, identification que l'on retrouve dans un brouillon de lettre à Peter Gast, daté du 30 décembre 1888. Reproduit, avec un dessin de la Mole, dans L'immense solitude de Frédéric Pajak :


Georges Sebbag mentionne ensuite un post-scriptum à la lettre à Peter Gast : « J’ai également assisté, en ce mois de novembre, aux funérailles du vieil Antonelli. Il vécut, jusqu’à ce que Ecce Homo, le livre, soit terminé. Le livre, et en plus, l’homme. » Sebbag souligne qu'en "cette année 1888, Nietzsche est attentif aux coïncidences, * Né le 15 octobre 1844, jour de naissance de Frédéric-Guillaume IV, jour doublement fêté durant l’enfance, Frédéric-Guillaume Nietzsche entame la rédaction de Ecce Homo, le jour anniversaire de ses quarante-quatre ans. Le 13 novembre 1888, toujours à son ami Peter Gast, il confie : « Mon Ecce Homo, Comment on devient ce que l’on est a jailli entre le 15 octobre, jour de mon anniversaire et fête de mon très saint patron, et le 4 novembre, avec une autorité impérieuse et une bonne humeur proprement antique, au point qu’il me semble trop bienvenu pour qu’on se permette d’en plaisanter. »

La deuxième partie de l'article fait la part belle à Chirico. Sebbag cite des extraits d'écrits du peintre que j'ai déjà reproduits ici à travers l'ouvrage de Pajak. Je vais néanmoins redonner ce passage crucial :

"C’est Turin qui m’a inspiré toute la série de tableaux que j’ai peints de 1912 à 1915. À la vérité j’avouerai qu’ils doivent beaucoup également à Frédéric Nietzsche dont j’étais alors un lecteur passionné. Son Ecce Homo […] m’a beaucoup aidé à comprendre la beauté particulière de cette ville. […] L’après-midi, les ombres sont longues, partout règne une douce immobilité. […] Le charme automnal de Turin est rendu plus pénétrant encore par la construction rectiligne et géométrique des rues et des places et par les portiques […] À Turin tout est apparition. On débouche sur une place et on se trouve en face d’un homme de pierre qui nous regarde comme seules savent regarder les statues. […] toute la nostalgie de l’infini se révèle à nous derrière la précision géométrique de la place."

On y retrouve l'importance de l'ombre, dont le souvenir a perduré dans la méditation d'Annie Dillard, et cette expression, "la nostalgie de 'infini," qui a donc aussi nommé le tableau de 1912.

Georges Sebbag en donne la description suivante :

"Le tableau métaphysique qui dépeint sans conteste la Mole Antonelliana se nomme La Nostalgie de l’infini. Ce tableau réalisé à l’automne de 1912, Chirico prend soin de le dater de 1911, année de son premier séjour à Turin. Comme s’il retrouvait l’image nietzschéenne d’une Mole à l’air libre, souveraine et isolée, le peintre métaphysique campe sur un monticule, pour qu’elle se détache dans le ciel, la silhouette massive d’une tour agrémentée de trois péristyles. Par son indétermination même (est-ce un donjon, un fort, un phare, une stèle, un mausolée ?), ce monument provoque un sentiment mêlé de jamais vu et de déjà vu. Le but n’est pas de reconnaître la Mole Antonelliana mais de recréer les conditions d’une apparition. Il y a une vie impérissable des espaces métaphysiques. On pourrait se moquer et parler de maquette posée sur un tapis. En fait, Chirico qui comme Nietzsche veut fixer le calme alcyonien d’un instant fatal, use d’étonnants artifices : le monochrome assure la sérénité, la longueur des ombres équivaut à un cadran solaire, le plein n’est que l’envers du vide, les oriflammes signalent un frisson sur les hauteurs."
Un peu plus loin, il écrit que l’histoire n’est pas finie : " la peinture métaphysique de Chirico ayant foudroyé les surréalistes, ce sera au tour d’André Breton de s’identifier en 1940 à Nietzsche dans son poème de fatalité Fata Morgana : « Je suis Nietzsche commençant à comprendre qu’il est à la fois Victor-Emmanuel et deux assassins des journaux Astu momie d’ibis »."

Il me faut préciser aussi que lorsque j'ai découvert la citation dans le texte d'Annie Dillard, ne connaissant pas le tableau (non reproduit, lui, par Pajak), j'ai cherché aussitôt sur google avec cette requête "Chirico + nostalgie infini". Le deuxième résultat (le premier étant sans surprise la notice Wikipedia) était une page de Liminaire, le site de Pierre Ménard. Publiée le 16 mars 2014, le texte y évoquait une visite de la villa de Port-Royal dans le 14ème.

Villa de Port-Royal, Paris 14ème

Le texte commençait ainsi : 
"C’est un privilège, une chance inouïe, une occasion à ne pas rater, entrer dans ce repli du monde, cette cache soigneusement protégée, cachée, dissimulée, qu’on ne peut atteindre en ville qu’accompagné, guidé, par une personne avec ses entrées, le code à la clé. Je suis resté un long moment derrière les grilles, souhaitant entrer mais ne le pouvant pas, accès interdit, fermé, pas le droit, l’accès, la clé, de cette propriété privée, inaccessible.

Puis elle m’a fait entrer. Du mal à y croire."
Ce qui me sidéra fut de retrouver le tableau de Chirico, La Gare Montparnasse (1914), que j'avais déjà rencontré dans l'article de Dominique Rabourdin (voir ici), Le premier Breton.  Ainsi que l'extrait comportant "la nostalgie de l'infini".

"L’espace des tableaux du peintre De Chirico, écrit Pierre Ménard, paraît tendu par un mystérieux destin, et par un phénomène menaçant pouvant à chaque instant exploser en un événement effrayant. En arpentant les ruelles de cette villa, je m’attends à voir apparaître un des personnages de ses tableaux, un de ces mannequins froids, peints avec la même apparente absence d’émotion que les objets qui les entourent."

Ce qui me saisit enfin, c'est la récurrence de Port-Royal. En effet, l'un des quatre articles où apparaît le nom de Georges Sebbag est D'un judas de Port-Royal. La villa de Liminaire n'est pas en ligne de mire, c'est la station de Port-Royal sur la ligne de Sceaux, à travers le film de Jules Dassin, Du rififi chez les hommes. Mais il est aussi question d'un poème-objet d'André Breton, Portrait de l’acteur A. B. dans son rôle mémorable de l’an de grâce 1713.



Ce poème-objet, Breton le réalise en décembre 1941 à New York, où il est alors en exil.

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* Et que dire de moi-même, qui depuis si longtemps en est le traqueur inlassable. Si cette propension est signe annonciateur d'aliénation mentale, il y a belle lurette que je devrais être interné...


lundi 18 mars 2024

La dame au gant bleu

Ce dimanche 3 mars, où j'ai découvert Léon Spilliaert à la brocante des Marins, fut marqué également par   une autre coïncidence autour d'Eric Poindron. Dans Le voyageur inachevé, un chapitre liminaire, portant le titre explicite de Sur le seuil, mettait en scène une fiction censée se dérouler un premier dimanche d'octobre. Le narrateur avait accepté "avec entrain l'invitation de Lise Deharme, la complice d'André Breton, la romancière et l'héroïne romanesque, à rendre visite à Cosme Pardaillan, le propriétaire du château de l'Horloge, chemin des Lilas, dont je tais l'adresse." 

Lise Deharme (par Man Ray), 1935.

Lise Deharme. Je n'avais jamais rencontré ce nom depuis 2005, année où je conçus pour la circonscription de La Châtre un projet d'écriture poétique que j'appelai alors "Farouche à quatre feuilles", directement inspiré de l'ouvrage du même nom, publié en 1954, aux éditions Grasset,  réunissant des textes d'André Breton, Julien Gracq, Jean Tardieu et Lise Deharme. Le farouche était le nom méridional d'une sorte de trèfle. A chacune des feuilles de ce farouche (Dire, Lire, Ecrire, Ecouter) correspondaient quatre propositions d'activités. J'avais poussé la métaphore végétale jusqu'à proposer huit "ivraisons", mises en ligne à chaque pleine lune à partir du 8 septembre 2005.

A l'époque, je n'avais pas cherché à en savoir plus long sur Lise Deharme. Le nom seul m'était resté, que je retrouvai donc avec une surprise certaine dans le récit énigmatique d'Eric Poindron : "C'est en cherchant mon trousseau de clés que je m'aperçus qu'un gant de daim bleu pâle appartenant à Lise avait trouvé refuge dans la poche de ma veste. Encore un mystère, certes modeste, à ranger dans la boîte à mystères." Ce gant bleu n'est autre qu'une résurgence de Nadja, où Breton rapporte la visite, le 15 décembre 1924, à la Centrale surréaliste, rue de Grenelle, de Lise Meyer, née Hirtz, la future Lise Deharme. Aragon, avec qui il tient la permanence ce jour-là, suggère qu'elle offre au Bureau de recherches un des étonnants gants bleu ciel qu’elle porte alors. "Comme la visiteuse est sur le point d’y consentir, écrit Georges Sebbag, Breton, particulièrement troublé, la supplie de n’en rien faire. Sa panique augmente quand la dame projette de revenir poser sur la même table un gant féminin moulé en bronze, au poignet plié et aux doigts sans épaisseur. L’émoi de Breton est considérable. Depuis ce 15 décembre, il est fort épris de Lise Meyer, sans que son amour soit payé de retour. Son désespoir retentit dans des pages de l’Introduction au Discours sur le peu de réalité qui campent une atmosphère de fin du monde et où le narrateur se retrouve seul avec la femme aimée : « Paris s’est écroulé hier ». Un échantillon des lettres à la dame au gant témoigne de l’amour sublime ressenti par Breton : « Vous êtes pour moi, au sens propre du mot, une apparition » (11 février 1925)." Alain Joubert, chroniquant les Lettres à Simone Kahn (1920-1960) dans En attendant Nadeau, nous donne la fin de l'histoire : "La dame au gant plonge Breton dans un émoi qui va le tenir en haleine jusqu’en octobre 1927, près de trois ans sans que son amour ne parvienne à trouver un écho chez celle qui semble se jouer de lui avec l’habileté d’une grande coquette. Finalement lassé, il prendra prétexte de la présence d’Emmanuel Berl chez elle, alors qu’ils avaient rendez-vous, pour rompre sans retour, par deux lettres des 25 et 26 octobre 1927."

Ce retour de la farouche Lise Deharme près de vingt ans plus tard me laissait rêveur, mais ce n'était pas terminé : ce fameux dimanche 3 mars, me plongeant nuitamment dans l'énorme livre de Grégoire Bouillier, Le coeur ne cède pas, commencé le 18 février, je lis ceci à la page 138 :
"Lise Deharme est une poétesse aujourd'hui oubliée. Amie des surréalistes , de Cocteau, de Picasso aussi, elle tint, entre 1939 et 1949, le journal de ses Années perdues et, le 11 septembre 1939, elle écrit ce poème dont j'ai envie de citer certains vers :
"Mon bol bleu ! C'est la paix.
Mes serviettes bien rangées sur le porte-serviettes : c'est la paix.
Se moquer du temps qu'il fait : c'est la paix.
Regarder par la fenêtre : c'est la paix.
Embrasser : c'est la paix.
Se plaindre : c'est la paix.
Perdre son temps : c'est la GUERRE."

Le 3 mai 1943, elle écrit aussi : "Je ne reconstituerai pas de mémoire les événements de cette nuit affreuse : celle du 17 au 18 avril. Je laisse dans l'oubli cette nuit  pendant laquelle ils ont célébré à leur manière l'anniversaire d'Hitler. Je garde au fond de mon coeur la blessure causée par l'attitude de certains "compatriotes", ce qui ne serait pas très grave, si... Mais je ne le dirai pas ! Je ne peux pas l'écrire. Immonde époque dont rien n'efface la souillure. Ils peuvent tout me prendre, mais ils ne peuvent rien m'enlever. Il faut n'avoir peur de rien , car la peur n'évite rien."

Je ne devais pas lire ce livre. C'est Christian, le grand-père des enfants qui avait tenu à me le prêter. Il m'avait déjà mis dans les mains naguère Son odeur après la pluie, de Cédric Sapin-Defour. Et on a vu ce qu'il en était advenu (voir Ubac). Et là il récidivait, mais je l'avais bien prévenu, j'avais plein d'autres livres à finir, celui-ci, ce pavé de 900 pages, cette masse d'imprimé presque indécente, il attendrait son heure, il faudrait pas être pressé. Rodomontade. Le soir-même, j'y jetais un oeil, et puis les deux yeux, et tout y passait, j'étais refait. 

Pourquoi ? Parce qu'en août 1985, à Paris, une femme du nom de Marcelle Pichon s’est laissée mourir de faim chez elle pendant quarante-cinq jours en tenant le journal de son agonie. Cadavre découvert seulement dix mois plus tard. Fait divers entendu à la radio par Grégoire Bouillier. Jamais oublié. Et voilà qu'en 2018, le hasard le remet sur la piste de cette femme. Dès lors, d'elle, de Marcelle Pichon, il veut tout savoir, tout comprendre. Ça donne ce monstre littéraire, et puis un site. Même nom, Le coeur ne cède pas. Regardez bien la page d'accueil, vous comprendrez sûrement pourquoi j'ai été si vite fasciné moi aussi. 


Cela m'a rappelé bien sûr l'attracteur étrange de Marc-Antoine Mathieu. Mais je n'en dis pas plus pour l'instant. On en reparle vite.



jeudi 18 mars 2021

La lumière unique de la coïncidence

"Je chante la lumière unique de la coïncidence."

André Breton

En finissant hier sur le reliquaire de Vivant Denon, je ne m'attendais pas à le retrouver quelques heures plus tard, par le truchement d'un livre qui n'avait par ailleurs rien à voir...

Mais ne brûlons pas les étapes. J'ai encore deux ou trois choses à dire au chapitre de la mort. Et tout d'abord revenir sur cette biographie d'André Breton par Georges Sebbag*. Il se trouve que j'en ai poursuivi la lecture en parallèle avec celle de L'entretien des muses, de Philippe Jaccottet, et qu'un sentiment d'agacement est monté petit à petit devant une certaine futilité de celui que l'on désigne souvent comme le pape du surréalisme. Prompt à excommunier, bannir, rejeter celui qu'il louait hier encore, passant d'un amour à l'autre avec véhémence et le plus souvent avec une parfaite bonne conscience, il paraît souvent jouer un jeu, ostentatoire en ses déclamations et manifestes, loin de la réserve et du doute que l'on observe chez Philippe Jaccottet. Moins flamboyant, celui-ci semble en revanche plus lucide dans ses jugements. Ceci ne doit pas minorer le talent et la puissance poétique de Breton, parfaitement  reconnus d'ailleurs par  Jaccottet dans sa petite étude - Un discours à crête de flamme :

"Il est certain que le mouvement dont André Breton n'a cessé d'être l'animateur véritable a ouvert les portes à des hordes piteuses de faux barbares, celles de la liberté à des hommes qui n'en étaient pas toujours dignes ; mais lui-même était à la hauteur de ce rêve contagieux. Même s'il paraît plus nécessaire aujourd'hui de dessiner de nouvelles limites que de s'épuiser à en rompre sans cesse d'autres, il a été de ceux dont la démesure est féconde et sans doute nécessaire. L'oubli de l'Illimité est aussi une mort." (p. 80) 

Mort que j'ai retrouvée samedi en lisant chez ma mère, à Aigurande, l'édition du jour de La Nouvelle République, à travers une interview de Delphine Horvilleur (dont je m'étonne presque de n'avoir pas encore parlé ici car je suis son action et son œuvre, encore jeune, depuis plusieurs années). Rabbin du Mouvement juif libéral de France à la synagogue de Beaugrenelle, à Paris, après des études de médecine et un travail de journaliste, elle vient de publier un nouvel essai, Vivre avec nos morts (Grasset).** Elle y présente onze histoires de deuil, personnelles et collectives, où elle exalte la puissance de vie que peut procurer le langage : "La capacité de parler du défunt et de sa vie, c'est le seul moyen que l'on a pour dire à la mort qu'elle n'aura pas le dernier mot."

Un autre entretien, donné au Monde des religions, abordant peu ou prou les mêmes thèmes, m'a particulièrement  retenu pour le passage suivant :

"Vous racontez dans votre livre la terreur qui s’est emparée de vous lorsque, à 10 ans, vous avez pris conscience de votre mortalité. Le fait de côtoyer si souvent la mort, en tant que rabbine, a-t-il permis de calmer cette angoisse ?

Cela n’a rien changé, si ce n’est que je regarde avec plus de lucidité et de tendresse la petite fille de 10 ans terrorisée, qui fait face à l’idée de la mort pour la première fois. Cette petite fille est toujours là. Mais j’ai compris avec les années que s’il y a un monde que la mort ne peut pas toucher, c’est celui des mots. Le propre de la mort est qu’elle ne se raconte pas. Ce qu’on peut raconter, c’est la vie. Quand quelqu’un meurt et qu’on sait raconter sa vie, on fait un sacré pied de nez à la mort. Le seul pouvoir dont je dispose face à cette obscurité qui se tenait devant la petite fille de 10 ans, c’est celui des mots."

Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Une petite fille qui prend conscience soudain de la proximité de la mort ? Eh bien le texte de Sebald bien sûr, avec cette petite fille croisée au jardin du Luxembourg. Relisons-le une fois encore :

"Parmi les images qui me sont restées en mémoire, il y a celle d'une petite fille à la tignasse indisciplinée, aux yeux vert d'eau, qui en sautant à la corde sur une des aires de gravier blanc du Luxembourg s'était empêtrée dans le bas de son imperméable beaucoup trop long et égratigné le genou droit, une scène qui inspira à Marie une impression de déjà-vu, car il y avait plus de vingt ans, dit-elle, exactement au même endroit, il lui était arrivé la même chose, un petit malheur  qui lui était alors apparu honteux et lui avait fait entrevoir pour la première fois ce que pouvait être la mort." 

Belle lumière unique de la coïncidence : alors que je cherchais en vain des références à cette scène, c'est l'avenir et non le passé qui m'en offrit une.

Parmi toutes les paroles très sensées de Delphine Horvilleur dans ces deux entretiens, je retiendrais  le passage suivant pour conclure cette chronique, car il y est question encore de l'enfant :

Vous avez une approche très intellectuelle de la religion. Y a-t-il une place dans votre vie pour la pensée magique, les superstitions ?

Absolument. Je fais dialoguer en moi des moments de rationalité et des moments de pensée magique. Lorsque les pensées magiques se manifestent, c’est souvent l’enfant en nous qui parle. Je laisse cette enfant parler en moi en mettant au point des rituels qui me sont propres. Par exemple, je ne rentre jamais directement chez moi après être allée au cimetière ; il me faut un « sas » de décontamination de la mort, aller dans un café, un magasin…

Il a beaucoup été question, ces temps-ci, de la notion d’essentiel et de non-essentiel. Qu’est-ce qui est essentiel pour vous ? Ce qui est superficiel peut-il être essentiel ?

De la même manière que je fais dialoguer en moi rationalité et pensée magique, j’ai besoin dans ma vie que dialoguent la profondeur et la légèreté. Je suis quelqu’un qui place beaucoup de légèreté dans sa vie – j’ai une passion pour le karaoké, la danse. Pourquoi faudrait-il être cohérent dans la vie ? Il faut simplement laisser les différentes voix parler en soi.

Ce qui est essentiel, à mes yeux, c’est de voyager hors de soi, de trouver des ponts qui nous relient à plus grand que nous. C’est toujours, au fond, la question de la transcendance. Ce qui est essentiel, c’est de savoir qu’il y a plus grand que soi, plus grand que son histoire, que les temps de sa vie, que sa compréhension d’un mot, que notre croyance. La littérature nous fait toucher cela du doigt, parce qu’elle nous plonge dans le monde d’un autre qu’on ne comprend pas.

Cette rencontre de son monde et du mien est la condition du dialogue, un ressort d’empathie. D’où, pour moi, l’absurdité du débat actuel sur qui doit traduire la poétesse Amanda Gorman. Tout l’objet de la traduction, c’est précisément qu’elle doit être faite par quelqu’un qui n’est pas vous. C’est la rencontre entre son monde et le vôtre qui crée la possibilité d’un voyage entre deux univers."

Faire dialoguer rationalité et pensée magique, il me semble que je ne fais que cela... 

Et Denon alors, me direz-vous ? Le reliquaire ? Ce sera pour la revoyure, avec un retour vers un autre pan d'Austerlitz, par le biais qui fut pour moi complètement inattendu d'un auteur libanais contemporain.

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* Georges Sebbag, qui me frappe par sa proximité phonétique avec Winfried-Georg Sebald.

** La lecture d'un article de la revue littéraire en ligne Diacritik, consacré à la jeune maison d'édition Anamosa, m'a fait découvrir la revue, papier celle-ci, Sensibilités, dont le titre du dernier numéro semestriel (que j'ai pu me procurer à la librairie Arcanes) est tout à fait en rapport avec mon motif principal. 



mercredi 17 mars 2021

D'un judas de Port-Royal

Je me suis aperçu que, depuis le 26 février, je ne parlais guère que de la mort, ou du moins était-elle omniprésente : de la mort de Joseph Ponthus à celle de Philippe Jaccottet (survenues le même jour), des ossements de Cid et de Chimène dans Burgos mise à sac par les troupes de Napoléon jusqu'à l'épisode dans Austerlitz de la petite fille du jardin du Luxembourg qui rappelle à Marie de Verneuil sa première entrevision de la mort. Et avant-hier encore, c'était la mort encore qui clôturait l'excellent  film noir de Jules Dassin, Du rififi chez les hommes, vu sur Arte. On dira avec raison que cela n'a rien d'exceptionnel dans un film noir, mais il y a un détail qui, en renvoyant à une période malheureuse de l'Histoire, faisait sens pour moi.

Résumons brièvement le film : Tony le Stéphanois (admirable Jean Servais) sort de cinq ans de prison, tuberculeux et mélancolique. Avec son ami Jo le Suédois et deux autres comparses, il monte le cambriolage audacieux d'une bijouterie (reprenant le coup du parapluie de Marius Jacob*, l'Arsène Lupin anarchiste qui finira ses jours marchand forain dans l'Indre). Malgré le succès de l'opération, une autre bande, affranchie par une maladresse de César, l'Italien perceur de coffres (joué par Dassin lui-même), kidnappe Tonio le fils de Jo et exige le butin en échange. Tout cela finit très mal, dans une villa en construction de Saint-Rémy-lès-Chevreuse.

Au départ de cette séquence, il y a cette rencontre entre Tony et son ex-compagne Mado les Grands Bras, qui l'avait abandonné pour Pierre Grutter, le gérant de boîte de nuit qui a kidnappé le fils de Jo. Elle se fait pardonner en quelque sorte en fournissant à Tony le moyen de retrouver la villa où l'enfant est détenu. Cette retrouvaille se déroule devant la station de Port-Royal, sur la ligne de Sceaux, ainsi nommée car à proximité de l'abbaye de Port-Royal, laquelle fut fondée au XVIe siècle pour décongestionner la maison-mère située en l'abbaye de Port-Royal des Champs, au cœur de la vallée de Chevreuse.**

On se souvient peut-être que j'ai parlé ici de l'abbaye de Port-Royal à propos de L'or du temps, le récit de François Sureau. Retrouver ce fil janséniste m'a ému d'autant plus que je venais récemment de recevoir (et de lire dans la foulée) le petit opus de Pascal Quignard, Sur l'idée d'une communauté de solitaires, dont le premier texte s'intitule Les Ruines de Port-Royal, texte d'une conférence donnée deux fois en 2012, ponctuée de pièces musicales dont O Solitude, a ground, d'Henry Purcell :


"Le propre de Port-Royal pour moi, écrit Quignard, c'est l'invention passionnante - même si elle est difficilement concevable pour l'esprit - d'une communauté de solitaires."

"Le mot de "solitaire", au sens que leur donnaient les Jansénistes, est finalement aussi beau qu'il est énigmatique. Les "solitaires" désignaient des hommes de la société civile, aristocrates ou riches bourgeois, qui optaient pour les mœurs des couvents (ses abstinences, ses silences, ses austérités, ses veilles, ses tâches, ses lectures) mais qui refusaient de s'y lier par des voeux. [...] Ils quittaient la cour pour franchir vingt kilomètres et se retrouver dans un bois.
Ils ne se guidaient sur aucune règle extérieure, n'obéissaient à personne, jaloux seulement de leur retrait du monde. [...] Ils étudiaient. Ils ne tutoyaient personne. Ni Dieu, ni les enfants, ni les pauvres, ni les bêtes. Ils saluaient les corneilles, admiraient leurs becs durs et noirs et caressaient les chats.
En 1678 les derniers solitaires furent contraints de quitter la ferme des Granges sous peine d'incarcération ou de bûcher. En 1711 Port Royal fut rasée sur l'ordre du roi Louis XIV en sorte qu'il "n'y restât pas pierre sur pierre". Puis, à la fin de l'automne, alors que le froid était très vif, que la terre était couverte de neige, les tombes furent ouvertes. Les chiens affamés, les corbeaux, les corneilles, les souriceaux des champs dévoraient ce qui restait de chair sur les os des saints qui étaient morts. Ils dévorèrent Racine. Ils dévorèrent Monsieur Hamon qui avait été son maître."

Et c'est encore une histoire d'ossements qu'on transporte, qu'on profane, qui se déroule avec les os nus des Solitaires qu'on va jeter à la fosse commune de la paroisse voisine de Saint Lambert où Quignard  raconte qu'il enregistra, toute une nuit durant, avec Montserrat Figueras et Jordi Savall, la musique sur laquelle il avait composé un petit livre, et entre autres les Leçons de Ténèbres pour le mercredy de François Couperin.  


Port-Royal m'est aussi apparue à la fin de la biographie de George Sebbag consacrée à André Breton, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige. Sebbag raconte que Breton confectionna en 1941, à New York, un poème-objet intitulé Portrait de l’acteur A. B. dans son rôle mémorable de l’an de grâce 1713. :

"Ce tableau-collage, qui est composé d’objets, de phrases et d’images, forme un dispositif qui enserre des durées survenues en 1713. Le collagiste a projeté un faisceau de durées propres à l’histoire européenne. Tout spécialement, il retient des événements de 1713, la naissance de Diderot et de Vaucanson, le mariage du mathématicien aveugle Saunderson, inventeur d’une machine à calculer décrite par Diderot dans la Lettre sur les aveugles. Il évoque aussi la paix d’Utrecht et la bulle Unigenitus du pape Clément XI, qui consacre le triomphe des jésuites sur les jansénistes. L’abbaye de Port-Royal est détruite. Breton traite Clément XI de vieux chien car il a porté ombrage à Pascal et à Racine." (Georges Sebbag, site Philosophie et surréalisme)

Ce collage de Breton, que je découvre pour la première fois, m'évoque furieusement, avec ses différentes petites cases, le reliquaire de Vivant Denon


 Je n'en ai pas terminé avec la mort, j'en ai peur.

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* Marius Jacob, avec sa bande dite des "Travailleurs de la nuit" a pratiqué entre 150 et 500 cambriolages (la fourchette est conséquente) entre 1900 et 1903. "L'une de ces créations notoires, rapporte la notice de Wikipedia, est celle du « coup du parapluie » : un trou est pratiqué dans le plancher de l'appartement du dessus. Un parapluie fermé est ensuite glissé dans l’ouverture puis ouvert par un système de ficelles afin de récupérer les gravats lorsque ses complices agrandissent le passage. Évitant ainsi le bruit de leur chute. Il lui arriva de refermer les portes par un de ses mécanismes de ficelles et de morceaux de bois, de manière à faire croire qu'il était toujours à l'intérieur ; il assista une fois de la terrasse d'un café à un assaut en règle donné à une maison pillée dans la nuit." Il se suicida à Reuilly l'année même du tournage du Rififi chez les hommes.

Photographie d'identité judiciaire de Marius Jacob, 1903.

** Une autre scène a été tournée au carrefour de Port-Royal :


vendredi 26 février 2021

On écrit toujours avec une main coupée

" (...) je rappelle ce que veut dire date. Étymologiquement, c'est du latin data, ce qui est donné ; mais c'est un reste d'expression, car l'expression complète, c'est littera data, lettre donnée. Il s'agit d'une expression latine assez récente, qui ne date pas de l'époque romaine mais du Moyen Age, du latin médiéval, et c'est une expression juridique, les premiers mots de la formule indiquant la date à laquelle un acte juridique, notarial ou autre, était rédigé ; ces lettres-là étaient données. Il nous reste de cela la date, mais aussi l'ombre de cette expression originaire, littera data, lettre donnée."

Hélène Cixous, Lettres de fuite, Séminaire 2001-2004, Gallimard, 2020, p.28. 

Je voudrais revenir sur cette affirmation de Victor Toubert : "Sebald entourait fréquemment les dates dans ses livres, y cherchant hasards, coïncidences, significations, construisant ses propres livres sur ces coïncidences." Il poursuit ainsi : "Muriel Pic a montré comment la place accordée aux dates, chez Sebald, ne correspond pas seulement à une obsession chronologique ou historique, mais remplit une fonction poétique, ces dates prenant le visage d’une anecdote ou d’une figure astrologique, formant la trame d’une constellation, d’un montage qui vise à dépayser le temps, à l’étrangéiser."*

Ce qui est extraordinaire, c'est que je retrouve cette interrogation sur la date dans Lettres de fuite d'Hélène Cixous. Et pas n'importe où, à la page qui suit celle de la citation de l'autre jour sur Albertine disparue. Au verso de Proust, elle dit revenir à ce 11 septembre 2001, à cette catastrophe qui vient de se produire à deux mois du présent séminaire, et pour cela prend une petite citation dans Schibboleth, le texte de Derrida, qu'elle dit être "scandé par une réflexion sur la date" : "Parle-t-on jamais d'une date ? Mais parle-t-on jamais sans parler d'une date ? D'elle et depuis elle ? [c'est une question de fond] Qu'on le veuille ou non, qu'on le sache, l'avoue, le dissimule, une parole est toujours datée." Le texte se réfère, dit-elle, à Paul Celan, puis elle prolonge par une plus longue citation, dont je redonne une partie ici :

"Dans certaines conditions, du moins, dater revient à signer. Inscrire une date, la consigner, ce n'est pas seulement signer depuis une année, un mois, un jour, autant de mots qui ponctuent le texte de Celan, mais aussi depuis un lieu. Tels poèmes sont datés de Zürich, Tübingen, Todtnauberg, Paris, Jérusalem, Lyon, Tel Aviv, Vienne, Assise, Cologne, Brest, etc. Au début ou à la fin d'une lettre, la date consigne un "maintenant" du calendrier ou de l'horloge ("alle Uhren und Kalender", seconde page du Méridien), autant que l'ici d'un pays, de la contrée, de la maison en leur nom propre. Elle marque ainsi, à la pointe du gnomon, la provenance de ce qui se trouve donné, en tout cas envoyé, et, que cela arrive ou non, destiné."

Couverture du calendrier de Kempten de W.G. Sebald, année 1993

Muriel Pic signale de son côté que l'agenda de Sebald est un calendrier de Kempten, dont une page, dit-elle, est reproduite dans Séjours à la campagne. Je crois bien qu'il s'agit là du seul livre de Sebald que je n'ai pas lu, je ne comprends d'ailleurs pas vraiment cette lacune. Par bonheur, j'en ai retrouvé sur le net un extrait, les vingt premières pages qui contiennent le début d'Une comète dans le ciel, une note d'almanach en l'honneur de l'ami rhénan, c'est-à-dire l'écrivain allemand Johann Peter Hebel.  Sebald affirme que s'il n'arrête pas de lire et de relire les histoires de "son almanach", c'est que "tout à fait incidemment" son grand-père, "dont la langue en de nombreux points rappelait celle de l’ami de la famille, avait l’habitude d’acheter à chaque nouvelle année un calendrier de Kempten où il consignait au crayon à encre les fêtes de ses parents et amis, la date de la première gelée, de la première chute de
neige, l’arrivée du foehn, les orages, la grêle ou autres phénomènes atmosphériques, et à l’occasion, sur les pages réservées aux notes personnelles, une recette pour fabriquer du vermouth ou de l’eau-de-vie de gentiane
."


 

Et, par bonheur encore, j'ai découvert grâce à cette recherche sur le calendrier de Kempten, la thèse de Victor Toubert, soutenue semble-t-il en 2019, et intitulée Entre le livre et la lampe : représentations et usages de l’érudition chez Pierre Michon, W.G. Sebald et Antonio Tabucchi. Je recherche le mot-clé Kempten dans ce vaste écrit de plus de 400 pages et je lis ceci : 

"Une très grande partie de l’intérêt de Sebald pour la nature et les sciences naturelles lui viendrait de son grand-père, que la sœur de Sebald décrit comme un « Naturphilosoph », connaissant le nom des plantes et leurs utilisations. Sebald tiendrait largement de son grand-père ses goûts pour les longues marches, pour le jardinage, pour les almanachs, pour le monde naturel, qui jouent des rôles particulièrement importants dans ses récits. Le grand-père de Sebald ne s’intéressait pas à la littérature, ne lisait pas de romans ou de pièces de théâtre, mais il utilisait un almanach imprimé à Kempten, dans lequel il notait les fêtes de ses proches, les dates importantes de l’année, les cycles de la lune, les saisons. C’est peut-être dans cette pratique de la lecture de l’almanach, qui fait aussi partie du monde paysan décrit par Pierre Michon, que l’on peut retrouver en partie l’origine de la fascination de Sebald pour les dates, et de son intérêt pour les coïncidences temporelles dont Muriel Pic a montré l’importance décisive dans la poétique de Sebald." (pp. 49-50, c'est moi qui souligne)

C'est Muriel Pic aussi qui cite page 10 de son étude sur la Politique de la mélancolie chez Sebald un extrait du dernier texte publié de son vivant, et daté, dit-elle, du 18 novembre 2001.

Or, le texte issu du séminaire d'Hélène Cixous est daté, lui, du 10 novembre 2001. Huit jours seulement séparent ces deux textes. Grande différence : L'un ouvre une œuvre tandis que l'autre la clôt.

Le titre de ce premier séminaire retranscrit dans Lettres de fuite est "On écrit toujours avec une main coupée". Ceci faisant référence à un passage de L'Origine de Thomas Bernhard, où il raconte le bombardement de Salzbourg : "Sur le chemin qui mène à la Gstättengasse, devant l'église du Bürgerspital j'avais marché sur un objet mou, je crus, en regardant cet objet, qu'il s'agissait d'une main de poupée [Puppenhand], mes camarades de classe, eux aussi, avaient cru qu'il s'agissait d'une main de poupée, mais c'était une main d'enfant [Kinderhand] arrachée à un enfant."

Or, la veille au soir, lisant le livre récupéré le jour-même à la librairie Arcanes, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige, de George Sebbag, commandé juste après avoir écrit la chronique sur Je cherche l'or du temps, je tombai devant le passage suivant, évoquant le poème Fata Morgana, écrit par Breton à Marseille, en décembre 1940, alors qu'il était en attente d'un bateau pour l'Amérique.

"Le 23 novembre 1407, à Paris, rue Barbette, à huit heures du soir, à la lueur des torches, le duc d'Orléans est assailli par une troupe. Il a la main droite tranchée qui sera ramassée le lendemain. Main gantée du funambule tenant une torche (couronnement d'Isabeau), main gantée du duc tenant un flambeau (bal des Ardents), main gantée tranchée (assassinat du duc). Breton tient à souligner cette série de trois mains gantées :

Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s'est toujours souvenu qu'elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois
trois fois 

Dans le collage Charles VI jouant aux cartes pendant sa folie [collage d'André Breton] se superposent le destin de Charles VI et la vie de Breton. Le comte de Foix assassine son fils. Charles VI, en raison de la maladresse de son frère, manque d'être consumé dans le buisson des Ardents, comme Yvain de Foix. Son frère, le duc d'Orléans, meurt la main tranchée." (p. 75)

La mort, c'est ce qui a frappé aussi, beaucoup trop tôt, Joseph Ponthus. L'écrivain est décédé d'un cancer à 42 ans. Il avait connu un succès foudroyant avec A la ligne, premier roman sous-titré Feuillets d'usine, où il relatait son expérience d'ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons. Sans presque aucune ponctuation, revenant sans cesse à la ligne, comme en un long poème dicté, disait-il, par les rythmes mêmes de l'usine, son texte rendait compte avec une puissance de marteau-pilon de la dureté de la condition ouvrière aujourd'hui encore. Ce matin cette disparition m'a saisi, j'ai réouvert le livre au hasard et l'attracteur étrange m'a fait cadeau de ces pages :

Je me souviens des doigts coupés de Raymond

Kopa à qui j'ai serré la main il y a plusieurs 

années de cela

(...)

A l'atelier où je bosse

J'en serre 

Des mains fauchées 

Au vestiaire

(...)

Et Kopa joue au ballon  en rentrant de la mine

Et j'essaie d'écrire comme Kopa jouait au ballon

Allez Raymond

Je bois un coup à la santé de tes doigts coupés

De la main coupée de Cendrars

De la tête trépanée d'Apollinaire

De mon pied sauvé par une coque de métal

Au bar des amputés des travailleurs des mineurs

et des bouchers (pp. 139-142)

Dans une intervention à la librairie Mollat, le 16 mai 2019, Joseph Ponthus avait dit que même s’il avait lu Marx et de nombreux livres sur la condition ouvrière, il ne s’inscrivait pas dans une tradition littéraire prolétarienne, se reconnaissant "plutôt dans ces écrivains partis à la guerre de 14 : Genevoix, Apollinaire, Aragon, Cendrars… Il se sent de cette filiation-là, comme ces ouvriers d’abattoir, psychologiquement meurtris, qui témoignent aller travailler comme ils vont à la guerre."


Dans la 66ème section, Joseph Ponthus écrit à sa femme Krystel :

"Mon épouse amour

Il y a ce poème d'Apollinaire aux tranchées qui 

m'obsède par sa beauté et sa justesse

(...)

Il y a Pontus de Tyard qui est mon ancêtre

et dont deux vers s'accordent si bien avec ces 

feuillets d'usine

"Qu'incessamment en toute humilité

Ma langue honore et mon esprit contemple"

(...)

Il y a le choeur final de la Passion selon Mathieu

de Bach que j'écoute en t'écrivant ces mots 

(...)

Il y a qu'il n'y aura jamais

De 

Point final

A la ligne

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* Il renvoie en note au texte de Muriel Pic, « Politique de la mélancolie chez W.G. Sebald. Résistance, achronologie et divination », p. 16-22 en particulier, inclus dans le recueil collectif qu'elle a dirigé, Politique de la mélancolie, à propos de W.G. Sebald, Les presses du réel, 2016, (livre offert pour mes 60 ans).