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mardi 11 novembre 2025

De mon côté de la rive du temps

11 novembre. Je continue de lire, à petits pas, La maison vide, de Laurent Mauvignier. Entre temps, il a reçu le prix Goncourt, devançant Nathacha Appanah, Emmanuel Carrère et Caroline Lamarche. Lots de consolation : le prix Femina a été remis à  Appanah tandis que Carrère a été couronné par le Médicis. Quid de Caroline Lamarche ? Eh bien pour le moment, chou blanc pour les prix. Bah, ça n'a pas beaucoup d'importance, les prix sont de l'écume, Le Bel Obscur est un très bel objet littéraire dont la trace lumineuse ne me quitte pas.

 

Cette Grande Guerre, dont on commémore donc le 107ème anniversaire de l’armistice, intervient très tôt dans La maison vide, dès la page 14, où il est annoncé que le grand-père Jules reçut à titre posthume la Légion d'honneur, après être tombé le 18 mai 1916 dans le bois d'Avocourt, près de l'Argonne. On le retrouve un peu plus loin, page 23 :

Moi, de mon côté de la rive du temps, j'aperçois tout ça comme le seul récit diffracté d'un monde dont la gloire a été - par la mort de Jules - le signe avant-coureur de la catastrophe familiale qui a nourri le récit qu'aujourd'hui quelque chose en moi cherche à comprendre, comme pour en reconstituer le puzzle - vieux cliché que l'image du puzzle, mais si limpide et évidente qu'elle s'impose avec une force telle que je me refuse à la révoquer, oui, l'image d'un puzzle dans une histoire du temps que j'ai cherché depuis ce matin à reconstituer en retrouvant le certificat de Légion d'honneur dressé en 1920 sur lequel on fait le panégyrique d'un Jules parmi les autres, mort dans la boue de la Grande Guerre avec ses majuscules tonitruantes comme une charge de cavalerie. (C'est moi qui souligne)

Lisant ces lignes, je me souvins que la même image du puzzle, - ce vieux cliché que Mauvignier ne peut révoquer - avait aussi sa place dans Le Bel Obscur. Dans un paragraphe des pages 112 et 113 :

De nombreux sens fantômes circulent entre des archives lacunaires. Si j'en choisis un plutôt qu'un autre - ici la remarque amusée de ma mère - c'est comme on passe et repasse devant un puzzle, plaçant une pièce, puis une autre, découvrant peu à peu le motif. Ma mère, si expéditive pourtant, adorait les soirées consacrées à cette passion lente. L'image entamée pouvait rester durant des semaines inachevée sur la table du salon. Chaque personne de passage rajoutait une pièce ou se contentait d'observer quel coin de ciel ou de frondaison s'était comblé, quel animal avait trouvé sa patte ou sa tête, quelle maison son toit ou sa porte. Ma récolte d'éléments offre autant d'entrées qu'un puzzle de mille pièces. La main du lundi n'est pas la main du jeudi, ni celle du matin aussi leste que celle du soir, mais toutes finissent par relier entre elles les couleurs et les formes. Sur la table je déplace ces fragments ancestraux que j'ai sortis de leur relégation comme on va chercher, un jour de pluie, la boîte contenant l'image aux pièces mélangées. Il suffit que je les rapproche pour que se révèlent des motifs qui se trouvaient déjà là. (C'est moi qui souligne)

On retrouve ici cette expression d'archives lacunaires (qu'on peut entendre d'ailleurs dans la vidéo réalisée pour Mollat), cette notion d'archives que j'avais déjà signalée à la fin de l’article sur Le Bel Obscur. Rapprocher différentes pièces d'archives révèlent donc des motifs, et c'est bien la même démarche de reconstitution de motifs à laquelle se livre Mauvignier, qui lui permet d'écrire l'histoire de ses aïeux.

Passant à la médiathèque le 5 novembre, j'ai emprunté le dernier roman de Marie Richeux, Officier radio. Je n'avais jusqu'à lors jamais rien lu de la productrice de l'émission "Le Book Club" sur France Culture. Le roman n'avait pas franchi l'étape de sélection des grands prix, ce qui ne m'inquiétait pas, bien au contraire, je crois aussi que j'aimais que ce ne fut justement pas un roman (bien que le mot soit employé par l'éditrice), mais un récit, autour de l'accident du cargo Emmanuel Delmas en 1979, au large des côtes italiennes, collision avec un pétrolier qui provoqua un incendie où périrent 27 personnes, dont Charlot, l'oncle de Marie Richeux, officier radio sur le navire.* Elle-même, née en 1984, n'a pas connu son oncle mais elle enquête obstinément sur ce drame qui a marqué sa famille.


 Et là encore, le rôle des archives est fondamental. 

Tout ça pour dire, c'est peut-être grossier, que je fais un lien entre l'office des morts et l'officier radio, entre officier pour les morts et officier à la radio. Je fais ce lien en me plongeant passionnément dans des archives d'il y a quarante-cinq ans, mais cela me permet de dire que je l'ai toujours fait. Dans mon désir - si précoce - d'enregistrer des voix, des paroles, des descriptions de lieux, de façons de vivre, de cuisiner, de partir à la pêche ou de prononcer certains mots de patois, il y a la volonté farouche de lutter contre la disparition des choses et des êtres, les enregistrer pour leur garantir une mémoire, les fixer quelque part. Il y a la conscience trouble d'un monde promis à la disparition, un certain monde agricole, marin, breton, il y a l'urgence d'aller contre l'oubli. Comment ne pas oublier, dit mon père au début de l'histoire, comment ne pas oublier, dis-je en allumant mes micros. J'officie radio, comme un office des morts en avance pour garder par-devers moi une poignée de mots des futurs disparus. Ou, à défaut, des images et du son qui seront une autre façon d'écrire pour eux. (p. 127-128, c'est moi qui souligne)

Hier (je viens seulement de m'en aviser, après avoir commencé la rédaction de ce billet), Laurent Demanze a consacré un article au livre sur AOC, et cite ce même passage donné au-dessus que j'avais consigné dans mon cahier dès le 7 novembre. Il poursuit en suggérant que "Sans doute est-ce là l’art de la conversation que déploie magnifiquement Marie Richeux dans son récit et dans ses émissions radiophoniques du « Book Club », qui consiste à lutter contre l’effacement, en rapiéçant des bribes d’histoire, en reliant les mots épars de la discussion, en ravaudant les fils ténus de la conversation : la parole comme une matière à modeler et façonner, en saisir le point d’incandescence et la faire bifurquer jusqu’à cheminer vers un nœud en travers de la gorge."

Plus haut, il avait écrit : "La disparition de l’oncle occasionne dans le récit des cercles concentriques : pour saisir la force de rêverie et de romanesque que suscite le mot, à la façon d’un vide entraînant nos pensées dans sa gravitation, Marie Richeux mobilise Georges Perec et Daniel Mendelsohn comme des interlocuteurs de prédilection. Ici La Disparition, là Les Disparus sont convoqués pour donner à cette évanescence toute son ambivalence, tout ensemble lestée des drames de l’Histoire et allégée par la possibilité du jeu de la contrainte."


Georges Perec et Daniel Mendelsohn font partie des écrivains de ma nébuleuse. Ici, j'ai particulièrement aimé ce que Marie Richeux rapporte des propos de Mendelsohn dans un épisode de Par les temps qui courent, du 24 novembre 2020. L'écrivain était au bout du fil, assis dans un fauteuil à deux heures de train de New York, dans sa maison de campagne, et elle, dans "la pénombre très rassurante du studio à Paris." Après une coupure dans la liaison radio, il avait repris avec ces mots : "Ce qui me semble extraordinaire dans le monde réel, c'est qu'il nous permet de trouver parfois ce sentiment puissant de lien que l'on connaît habituellement dans la littérature. Des connexions incroyables, des coïncidences. Quand on est sensible à une question, on commence à voir ces liens apparaître, tout le temps et partout. C'est une sensation extraordinaire. Le monde est peut-être plus structuré que nous voudrions bien le croire." 

Paroles qui rejoignaient cette autre observation de Caroline Lamarche : "Étrange comme une obsession attire les coïncidences qui la documentent." (p. 134)

 

___________________

* Une autre raison du choix de ce livre est que je lis en ce moment, par bribes (uniquement dans le Lieu tranquille, au sens de Peter Handke, ce qui explique cette lecture fragmentée), L'intervieweur, d'Alain Veinstein, (Calmann Lévy, 2002), où l'auteur se nourrit de son expérience radiophonique (à l'époque, il animait l'émission Du jour au lendemain). Le livre de Marie Richeux venait là en résonance directe avec cette écriture.

 

 

lundi 15 avril 2024

I am the ghost

Que la chanson Funiculi Funicula soit connue au Japon, nous en avons une preuve dans le manga Hôzuki le stoïque, de Natsumi Eguchi. Le fait était signalé dans la notice de Wikipedia, et j'ai pu retrouver l'exemplaire concerné (volume 1, chapitre 6)  à la médiathèque. L'origine napolitaine de la chanson, son lien au funiculaire du Vésuve sont clairement indiqués.


Il faut croire que la publicité est dans son ADN, car en voici une version japonaise adaptée pour la promotion d'une certaine Oda City :


Bon, on est loin de Jeanne Moreau.

Tout cela c'était pour information. Plus intéressant, me semble-t-il, est le commentaire que déposa Monsieuye Am Lepiq le même jour, à 16 h 39, c'est-à-dire avant la publication de l'article. Commentaire au bas d'un article ancien, Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre, du 9 janvier 2020 : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous. Amicalement..." Je ne connais pas du tout Daniel Sangsue, mais cette préconisation amicale m'a intrigué de suite, et j'ai commandé le livre un peu plus tard.

Ensuite je m'aperçus qu'un autre article ancien, Miroir dans le miroir, du 4 février 2021, était deuxième au top 10 des articles les plus consultés (et il l'est toujours à ce moment précis). Or, il s'ouvrait sur cette citation d'Hélène Cixous, extrait d'Une autobiographie allemande : "Il faut que vivants, morts, fantômes, personnages de rêve soient doués d'une parole frappante, soient des fabricants d'étincelles."
(p. 51), ainsi que sur ce paragraphe :

Eve, la mère d'Hélène Cixous, était au coeur d'Hyperrêve. Morte à cent trois ans, elle continue d'exister pour sa fille. Dans l'entretien de Libération, elle se dit "convaincue qu’elle est par là. Elle est assise avec mes chats". Et quand on lui fait la remarque qu'il y a beaucoup de morts dans ses livres, et s'il y a lieu de parler de "fantômes", elle dit que le problème, c’est de ne pas avoir les bons mots : "Quand on parle de fantômes, on se dit que ce sont des morts. Mais pour moi, ce sont des vivants. J’entends tout à fait ma mère me commenter certaines choses et intervenir dans mon existence. Il n’y a pas qu’elle bien sûr. Je fonctionne de cette manière."

Les chats et les fantômes étaient par là aussi associés. Bon, dès lors je suis en alerte, les fantômes semblaient faire une entrée en force dans mon petit quotidien. A la médiathèque, après avoir déniché le manga funiculien, je ne peux bien sûr m'empêcher d'emprunter plusieurs nouveautés, dont le dernier récit d'Hélène Cixous, Incendire. Mais aussi le dernier opus d'Olivier Rolin, auteur hautement apprécié, Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Sous-titré "Sur une page des Misérables". Et c'est sur ce livre que j'ai d'abord jeté mon dévolu. Normal, pour quelqu'un qui, en 2012, a réalisé  pour la forteresse de Cluis-Dessous le spectacle  Les Misérables 62, histoire d'une adaptation du célèbre roman hugolien par un village berrichon (j'avais même ouvert un blog pour l'occasion, voir le lien).

Cette fameuse page des Misérables, je ne l'avais pas traitée dans le spectacle, et pour cause, elle ne se situait même pas en 1832, l'année de l'insurrection qui occupe le coeur du roman. Victor Hugo opère un flash forward et se transporte en juin 1848, où deux barricades s'opposent : « La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple », l'une commandée par l'ex-officier de marine Frédéric Cournet, l'autre par l'ouvrier Emmanuel Barthélémy. Deux hommes qui se retrouveront à Londres en 1852, pistolet à la main, pour le dernier duel mortel de l’histoire anglaise, Englefield Green, un pré dans les environs du château de Windsor (Rolin y est allé, il est sûr à 98 % que c'est bien là que s'est déroulé l'événement). A l'auberge de Barley Mow, une inscription rappelle encore le duel : c'est là que Cournet fut transporté et où il mourut quelques heures plus tard.

"Le patron de l'auberge, ou celui que je juge tel, est un grand costaud à barbe et à moustache blond-roux ressemblant assez au marin dont la tête ornait autrefois, entourée d'une bouée de sauvetage, les paquets de cigarettes Player-s Navy Cut. Il me sert a stone bass (maigre, ou courbine, en français) dont je n'ai pas à me plaindre, accompagné d'un verre de pinot grigio (deux, soyons honnête : un pour le poisson, un pour Cournet). [...] En partant, le marin de Player's me dit qu'il n'a jamais rencontré le fantôme de Cournet et ma lenteur d'esprit fait que c'est seulement une fois dehors sous la pluie qui s'est remise à tomber et fait briller le vert de l'herbe, que je songe que j'aurai dû lui répondre : "I am the ghost, c'est moi le fantôme." (150-151)


Dans un bel article d'AOC sur le livre de Rolin, Laurent Demanze commence par ces mots : "Écrire la lecture : Olivier Rolin s’est donné pour ainsi dire le programme esquissé par Roland Barthes dans S/Z et trop peu réalisé aujourd’hui. « Ne vous est-il jamais arrivé, lisant un livre, de vous arrêter sans cesse dans votre lecture, non par désintérêt, mais au contraire par afflux d’idées, d’excitations, d’associations ? En un mot, ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ? » Jusqu’à ce que mort s’ensuive est précisément cet afflux d’associations et cette enquête rêveuse dilatant à force de recherches et d’hypothèses une page des Misérables pour lui donner 200 pages d’ampleur." 

C'est à un pareil afflux d'associations que je fus témoin en ces jours d'avril. Le motif des fantômes n'était que le premier d'une suite de thèmes récurrents, jusqu'à un événement tout à fait surprenant que je narrerai plus tard. 

mercredi 12 janvier 2022

Simone et Blaise sous le signe d'Orion

Samedi dernier, j'achète à Arcanes le premier volume des Démons de Dostoïevski, dans la traduction d'André Markowicz. Mais un autre livre, soudain, m'interpelle avec sa belle couverture rouge et noire, rideau d'arbres au tronc fin laissant voir dans ses fentes le ruban lisse d'un fleuve. Colonne, d'Adrien Bosc. Je feuillette, il est question de la philosophe Simone Weil, celle-là même que citait Alain Supiot à la fin de ce chapitre 6 que j'avais revu à la suite de la relecture de Les sources et le sens du communisme russe, de Nicolas Berdiaev. En cette même année 1936 où le philosophe exilé en France achevait son essai, Simone Weil rejoignait l'Espagne pour s'engager dans les Brigades internationales de la colonne Durutti. C'est cet épisode intense et douloureux, sur lequel il existe peu de documents, "un passeport, des notes éparses d'un "Journal d'Espagne dont il reste trente-quatre feuillets, des lettres et des photographies en uniforme", que nous conte Adrien Bosc, qui n'est pas un inconnu pour nous, comme en témoignent les cinq articles où il apparaît.


Je l'avais découvert à travers son premier roman, Constellation, qui raconte la catastrophe aérienne  du Lockeed Constellation F-BAZN d'Air France qui s'élance d'Orly au soir du 27 octobre 1949. A son bord, il y avait onze membres d'équipage et trente-sept passagers, dont quelques célébrités, la violoniste prodige Ginette Neveu et le boxeur Marcel Cerdan. Cerdan qui part à New York avec l'ambition de reconquérir son titre de champion du monde contre le Taureau du Bronx, Jake LaMotta. Trois places prises au dernier moment, à cause de l'impatience d'Edith Piaf, qui a supplié son amant de venir la rejoindre au plus vite. Le droit de priorité accordé au champion a laissé à terre un jeune couple, Edith et Philip Newton, ainsi qu'une certaine Mme Erdmann.
Mais quelques heures plus tard, l'avion, qui devait faire escale aux Açores, ne répond plus.
On retrouvera le lendemain l'épave fracassée sur les pentes du Mont Redondo, sur l'île de São Miguel. Il n’y a aucun survivant.
Constellation, c'était le nom de l'avion, mais c'était aussi la métaphore de ces quarante-huit hommes et femmes, dont le destin se croisait en cette nuit fatale. Autant de trajectoires diverses que l'auteur, après une enquête longue et serrée, s' employait à reconstituer. Agitant une poignée de questions qui ne pouvaient me laisser insensible, je cite la quatrième de couverture :
Quel est l’enchaînement d’infimes causalités qui, mises bout à bout, ont précipité l’avion vers le mont Redondo ? Quel est le hasard objectif, notion chère aux surréalistes, qui rend « nécessaire » ce tombeau d’acier ?

Deux mois plus tard, en novembre 2014 donc, Adrien Bosc, âgé seulement de 28 ans, reçut le Grand Prix du roman de l'Académie française. Il déclarait alors : "Constellation est un livre très important pour moi. Il sonde le destin, les coïncidences qui font qu'on prend tel avion plutôt que tel autre".
Et aussi : "Ce roman questionne le hasard, la synchronicité des dates et des chiffres. C'est mon obsession."
C'était aussi la mienne, vous vous en doutez un peu. j'écrivais alors que c'était complètement stupide, mais ce prix c'est un peu comme si je l'avais reçu moi-même, j'en étais bêtement heureux moi aussi.
Adrien Bosc confiait également qu'il était "d'autant plus ému de recevoir le prix de l'Académie française " que son livre préféré est "Le journal d'un curé de campagne" de Georges Bernanos qui l'avait reçu en 1936. Et je notais encore que le démon de l'analogie ne le quittait pas, à l'évidence, pas plus qu'il ne me quittait moi-même.

Or, Bernanos est l'autre grand personnage de Colonne. Il apparaît à la page 93, avec la reproduction de la lettre que Simone Weil lui a adressée en 1938. Installé à Majorque, l'écrivain fêtait justement le 18 juillet son prix de l'Académie française avec la bourgeoisie locale lorsque certains éléments de l'armée se mutinèrent contre la République, un putsch qui marquait le début de la guerre civile dans la péninsule. Le monarchiste Bernanos, au départ favorable à la Phalange (où s'engagea par ailleurs son fils Yves), fut de plus en plus révolté devant les exactions des franquistes, appuyés par un contingent de fascistes italiens : exécutions sommaires, familles entières assassinées sur la foi d'une dénonciation. Devant cette capitulation morale, la complicité du clergé espagnol, il tirera Les Grands Cimetières sous la lune, qui précipitera sa rupture avec l'Action française.


Adrien Bosc a évoqué la lettre de Simone Weil en septembre dernier à Guéret pour les Rencontres de Chaminadour, où Lydie Salvayre marchait sur les grands chemins de Georges Bernanos. C'est à la mort de l'écrivain, le 5 juillet 1948, qu'on la retrouva à l'intérieur de son portefeuille : "Une grande feuille de papier fatigué, pliée en huit et glissée dans une poche en revers. (...) Dix ans à l'abri, transportée de veste en veste. C'était l'une des deux lettres, avec celle reçue de Mgr Fontenelle, que Bernanos avait conservées dans son portefeuille jusqu'à la fin. On ne sait s'il répond. Sans doute non. Aucune trace dans les fonds d'archives. Elle y raconte sa guerre d'Espagne et sa lecture des Grands Cimetières sous la lune. Elle témoigne de sa désillusion en miroir du récit  des opérations sanglantes des nationalistes et des troupes italiennes  sur l'île de Majorque que raconte Bernanos." (p. 107)

Je découvre aujourd'hui seulement, dans la rédaction même de cet article, que Colonne avait l'objet d'une recension dans Diacritik, sous la plume de Laurent Demanze, lui aussi familier de Chaminadour, et que j'ai évoqué récemment (voir Chorda Achillis et Godzilla) à travers sa lecture avisée de Bruno Remaury (qui concluait lui aussi une trilogie) : "Avec Colonne, Adrien Bosc clôt avec élégance sa trilogie de non-fiction, commencée avec Constellation et poursuivie quelques années plus tard avec Capitaine. Il explore, récit après récit, les communautés provisoires, en marge de l’histoire notamment : dans l’avion Constellation, avec à son bord trente-sept passagers dont Marcel Cerdan et Ginette Neveu, ou dans un navire conduisant notamment Breton et Lévi-Strauss aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est encore dans le sillage de la guerre que se forme ici une communauté éphémère et disparate : c’est la colonne Durruti, rassemblant pour beaucoup des anarchistes de tous pays, au commencement de la guerre d’Espagne en août 1936."

En replongeant dans Constellation (avec une sorte de remords, car j'avais eu le projet en 2014 de reprendre pas à pas chaque chapitre du livre et d'en développer les ramifications - projet que j'ai délaissé), je me suis porté vers le post-scriptum, intitulé Le mariage des vieux amants. Dans cet ultime chapitre, Bosc commence par évoquer le poème Fernando de Noronha, de Blaise Cendrars, noté alors qu'il était dans un avion pour Lisbonne :

De loin on dirait une cathédrale engloutie
                           De près
     C'est une île aux couleurs si intenses
     que le vert de l'herbe est tout doré

Il écrit encore qu'il y trouvait une description fidèle des Açores, bien que "les Açores ne ressemblent en rien à l'archipel brésilien de Fernando de Noronha où le vert tropical chute dans le bleu turquoise des lagunes. Vingt et une îles, perdues à plus de cinq cent kilomètres de Recife. C'est en tombant sur le rapport d'enquête du crash du Paris-Rio qu'un lien étonnant naissait." Adrien Bosc parle ici bien sûr de la catastrophe du 31 mai 2009, où le vol AF447 Rio-Paris s'est abîmé dans l'Atlantique, causant la mort de 228 personnes. Le rapatriement des premières dépouilles s'effectuera depuis l'aérodrome de Fernando de Noronha.



Adrien Bosc enchaîne  aussitôt avec ce jour funeste où Blaise Cendrars perd son bras droit le 28 septembre 1915, au cours d'une offensive en Champagne. Et toujours sans transition il passe à cette "fiévreuse nuit d'écriture, le 1er septembre 1916, (où) il retrouve l'inspiration, ce sera La Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame."

Page de titre (national library of the netherlands)

La notice de wikipedia donne une date différente ("Au cours de l'été 1917, qu'il passe à Méréville (Seine-et-Oise, aujourd'hui Essonne), il découvre son identité nouvelle d'homme et de poète de la main gauche, en rédigeant, au cours de sa « plus belle nuit d'écriture », le 1er septembre, La Fin du monde filmée par l'Ange N.-D.") C'est Wiki qui a sans doute raison car le Centre d'études Blaise Cendrars, sur sa page Constallation-Cendrars, signale aussi que c'est en 1917 que le poète s'installe à Méréville : "été d’intense création (L’Eubage, Moravagine, La Fin du Monde filmée par l’Ange Notre-Dame). Publication de Profond Aujourd’hui.." C'est cette année-là aussi qu'il rencontre la comédienne Raymone Duchâteau, qu'il finira par épouser, mais bien plus tard et pas n'importe quel jour : "Quand tu aimes, il faut revenir. Le 27 octobre 1949, tandis qu'un avion au nom de Constellation décolle d'Orly, à Sigriswil, dans l'Oberland bernois, le poète Blaise Cendrars se marie avec son aimée de toujours, Raymone Duchâteau. Le mariage des vieux amants, dans une auberge suisse allemande, voyage de fiançailles d'abord, l'anneau scelle le retour au pays natal. Blaise l'apatride s'est trouvé une patrie. Parti pour ne pas revenir, au seuil de sa vie, il trouve dans le village de Sigriswil la terre des ancêtres."(p. 191)

Mais revenons un instant sur cette Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame.*Wikipedia continue en affirmant que "Commence alors une période d'activité créatrice intense placée sous le signe tutélaire de la constellation d'Orion, dans laquelle la main droite du poète s'est exilée." Et Adrien Bosc ne dit pas autre chose quand il écrit : "Sous le signe de la constellation d'Orion, le membre fantôme est monté au ciel et lui insuffle en muse les vers élastiques de la modernité, le poète de la main gauche est né", mais quand il ajoute, après avoir rappelé qu'Orion a été élevé au ciel après avoir piqué par le dard du scorpion d'Artémis, que "Scorpion et Orion sont côte à côte en constellations", il se trompe.  Dans l'une des versions de sa mort, ce chasseur émérite ne cessait de se vanter de ses prouesses. Une arrogance qui déplut si fortement à Héra (dans une autre version, il s'agit en effet d'Artémis) qu'elle commanda à un scorpion de le piquer. Orion succombant au venin du petit animal fut transformé en constellation, mais comme Héra n'avait pas oublié de porter également au ciel le loyal scorpion,  Zeus intervint en faisant  en sorte qu'Orion et le Scorpion ne puissent jamais s'atteindre ; c'est pour cela que lorsqu'Orion se lève à l'horizon Est, le Scorpion se couche à l'horizon Ouest. Scorpion et Orion ne sont donc jamais visibles en même temps dans le ciel, ils ne sont jamais côte à côte.

Mosaïque illustrant le mythe d’Orion et du Scorpion découverte à Pompéi. © Pompeii – Parco Archeologico

Bon, on n'en voudra pas plus que ça à Adrien Bosc, qui écrit ensuite que Blaise transpose au mythe grec la légende personnelle de la main sidérale : "Arrachée, prise dans la mélasse boueuse des sentiers de la gloire, elle rejoint comme les cinq doigts de la main les nébuleuses d'Orion. Enchantement, assomption d'une main d'écriture s'agglomérant à Bételgeuse, l'étoile majeure du thème astral scintille :

C'est mon étoile
Elle a la forme d'une main
C'est ma main montée au ciel
Durant toute la guerre je voyais Orion par un créneau
Quand les Zeppelins venaient bombarder Paris ils
   venaient toujours d'Orion
Aujourd'hui je l'ai au-dessus de ma tête
Le grand mât perce la paume de cette main qui doit
   souffrir
Comme ma main coupée me fait souffrir percée qu'elle
   est par un dard continuel

J'ai retrouvé ce poème dans le recueil Au coeur du monde, Poésies complètes 1924-1929, publié en Poésie/Gallimard**. Et curieusement, sur la page suivante, nous trouvons un autre poème consacré à Fernando de Noronha :


Un bref passage dans Colonne me fut une réminiscence de la constellation. Le 14 mai 1942, Simone Weil s'embarquait avec ses parents Bernard et Selma à bord du paquebot Maréchal-Lyautey. Après Oran, le navire fit escale à Casablanca, où les passagers furent débarqués  et logés de force dans un camp. Adrien Bosc note qu'à Gustave Thibon, elle confie, comme une lettre de testament, la proprieté de ses cahiers, puis qu'en observant le ciel nu d'Afrique, elle écrivait à un ami : "Je penserai à toi en regardant Orion, que tu m'as montré jadis et qui est devenu aussitôt ma propriété personnelle."

Adrien Bosc ne donne pas le nom de cet ami, et je n'ai retrouvé nulle part une autre occurrence de cette lettre. De là à penser qu'il a inventé ce détail (qui cadre si bien avec le motif cendrarsien, bien que Cendrars ne soit jamais invoqué dans Colonne), non, je ne me le permettrai pas...


________________
* Ce titre me fait penser que nous avons regardé hier soir 4h44, dernier jour sur Terre, le film d'Abel Ferrara, sorti en 2012. Il n'eut pas le succès phénoménal de Don't look up, actuellement sur Netflix et que tout le monde semble avoir vu. Je n'en avais d'ailleurs jamais entendu parler, il se trouve que j'ai déniché le DVD à Noz en décembre dernier. Le film montre les dernières heures du monde du point de vue d'un couple, Cisco (Willem Dafoe), ancien drogué, et Skye (Shanyn Leigh), artiste bouddhiste, retranchés dans leur loft new-yorkais. Jean-François Rauger, dans Le Monde du 18 décembre 2012, écrit les lignes suivantes qui entrent en résonance avec les toutes premières lignes de cet article :
"Le cinéma d'Abel Ferrara a toujours donné corps à une philosophie morale. Quel sens donner à nos actes si personne ne les voit ? Si Dieu est aveugle, la distinction entre le bien et le mal est-elle légitime ?

Ce questionnement quasi dostoïevskien est littéralement celui du spectateur qui assistait aux méfaits sans conscience d'un gangster luciférien (The King of New York), d'un policier corrompu et défoncé (Bad Lieutenant), d'un couple de petits bourgeois trafiquants de drogue (R'Xmas)."


 ** Un volume qui ne m'appartient pas : je l'avais emprunté à la mère de Violette et Gabriel (il faudra que je lui rende). Je note qu'il lui a été offert par une amie le 1er septembre 1994, 77 ans jour pour jour après la "plus belle nuit d'écriture".

lundi 6 décembre 2021

Chorda Achillis et Godzilla

"(...) Je prends des chemins forestiers. Le sable est souple aux genoux et dur aux tendons d'Achille. Les jours les meilleurs sont quand il a plu. En agglomérant le sable, la pluie change le chemin en plaque photographique. On y déchiffre le chevreuil, le setter ou le sanglier, le vieux avec son bâton, le monsieur de Douat avec sa voiture, les perdreaux à la queue leu leu, le jaugeur, les orvets, les pics. Même cette forêt pauvre, faite à main d'homme dans un marais, abrite des peuples furtifs."

Jean-Christophe Cavallin, Valet noir, Vers une écologie du récit, José Corti, coll. Biophilia, 2021, p. 141.

Je venais tout juste de boucler l'article précédent, qui prenait racine encore une fois dans un fragment d'Olga Tokarczuk, ouvrant sur la Hollande et l'évocation d'un anatomiste et grand dessinateur, Philip Verheyen, découvreur du tendon d'Achille. J'avais repris la lecture de Valet noir, le passionnant essai de Jean-Christophe Cavallin, lorsque je suis tombé sur le passage cité en exergue. Une passerelle s'était créée entre les deux ouvrages. Mais peut-être n'est-il pas inutile de préciser ce qui m'avait conduit à Cavallin.


Le 2 novembre dernier, je lus dans AOC Media, un texte de Laurent Demanze sur L'Ordre des choses, de Bruno Remaury (là aussi publié chez Corti en 2021). J'avais croisé Laurent Demanze aux Rencontres de Chaminadour, à Guéret, en septembre 2017 : il m'avait dédicacé Encres orphelines, son essai de 2008 sur Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon. Quant à Bruno Remaury, j'en avais découvert l'existence dans un autre article de AOC, dont j'avais rendu compte dans le billet intitulé Vieux couple tatar à Astrakhan, le 23 octobre 2019. De fait, je n'avais pas encore lu Remaury, j'avais juste commandé l'ouvrage. De l'eau a coulé sous le pont de l'Indre, et c'est maintenant une trilogie de courts essais stimulants que j'ai à ce jour arpentée avec ferveur, sans que, étrangement, je n'aie réussi pour l'instant à lui donner une place, la place qu'elle mérite, dans Alluvions (mais cela ne saurait trop tarder).

Revenons à Demanze glosant Remaury. Que nous dit-il sur la trilogie ? Ceci : "Avec ce troisième volume de Bruno Remaury, L’Ordre des choses, le lecteur a le sentiment qu’une œuvre s’est développée, et, plus encore, une manière singulière de faire littérature, entre essai et roman, entre faits et fictions. Ces trois volumes s’inscrivent dans le sillon de la pensée de Walter Benjamin, faisant de la pratique du montage et de ses carambolages un outil de pensée par rapprochements, analogies, comparaisons et confrontations."(c'est moi qui souligne)  Comment ne me sentirais-je pas étroitement concerné par une telle démarche ? Ce que la suite confirme encore : "Il y aurait presque là quelque chose d’un système littéraire, si précisément Bruno Remaury ne proposait une traversée non-systématique de l’histoire humaine, en multipliant les raccourcis et les coïncidences, au lieu de l’argumentation ou de la narration suivie." 

Plus loin, il écrit encore que le livre vibre d’un moment où le dieu Pan n’était pas mort, "mais il fait signe plutôt vers des savoirs alternatifs et des modes de connaissance mis au silence par la modernité rationnelle et masculine : la figure de la sorcière, si forte dans notre contemporain de Mona Chollet à Chloé Delaume, est ici une figure cardinale pour donner à penser une autre appréhension du monde, faite d’attention au minuscule et au détail, aux liens ténus entre les êtres et aux solidarités mystérieuses. (...) Il propose en filigrane de nouer un autre rapport au vivant, non plus sur le mode moderne de la séparation, de l’enclos ou de la palissade, mais de la confusion et de l’entre-deux, pour rendre sensible « le voluptueux désordre du monde ». Et l'on retrouve Pan une nouvelle fois : "La silhouette de Pan est ici essentielle, car non seulement elle est cet emblème de l’hybridité, mais surtout elle montre que ce rapport renouvelé au vivant va de pair avec la panique, dans une angoisse que l’on ne cesse de vouloir conjurer, comme le rappelle par ailleurs Jean-Christophe Cavallin dans un très bel essai." Cet essai n'est autre que Valet noir.

Dans le grand entretien que Cavallin accorde en mai 2021 à Christine Marcandier, c'est cette dimension panique qui est aussitôt mise en avant par celle-ci : "La peur est d’abord ce qui frappe dans Valet Noir, ce fond archaïque du phobos, la peur panique de l’enfant dès l’ouverture du récit, la terreur que les mythes mettent en forme et à distance, nos peurs au présent aussi : la peur de l’atome, la peur des désastres climatiques. Et tu montres le paradoxe à l’origine de ces terreurs : elles ne naissent pas de l’inconnu mais bien d’un savoir, du retour d’un refoulé (la nature) et d’une conscience critique terrible du désastre à venir…" Et Cavallin de répondre :

(...) Cela faisait pas mal de temps que nous n’étions plus de ce monde. On vivait dans un monde à nous, un milieu sécurisé, une sphère climatisée, où tout est à disposition et nous satisfait immédiatement. Dans la peur qui vient aujourd’hui, c’est un drame ancien qui retourne, un vieux débat qu’on croyait clos. Ce quelque chose est avant tout un ancien rapport au monde. Et si le monde redevenait une puissance incontrôlable, si la peur devenait si forte que nous serions collectivement menacés d’une crise de dépersonnalisation, serions-nous vraiment sans recours ? Aurait-on vraiment épuisé toutes les ruses possibles, aurait-on vidé le carquois de nos humaines ressources ? L’exemple des sociétés traditionnelles — les Pouilles de De Martino, la paysannerie de Sand — peut nous aider à répondre. La maîtrise technologique n’est pas la seule relation possible au réel. Quand cette maîtrise est trop imparfaite ou pas assez surpuissante pour changer l’ordre des choses, les crises de la présence au monde se règlent par le travail de l’imaginaire et par la symbolisation. Les grands récits premiers ne sont pas des fictions, ce sont des façons d’être au monde, des manières d’intégrer la singularité humaine dans l’ordre général des choses, de régler les relations entre les puissances du lieu et l’existence psychique et matérielle du groupe."

Il n'est guère étonnant de retrouver ici cette expression, l'ordre des choses, qui donne titre au troisième essai de Bruno Remaury, car c'est bien cet ordre des choses qui est bousculé par la crise climatique, et qui donne lieu à cette terreur panique "qui nous vient du monde".


A la notion d'anthropocène (ou ses variantes capitalocène ou plantationocène), Cavallin a proposé, en forme plutôt de boutade, le terme de gojirocène,  faisant référence au Gojira ou Godzilla de la culture populaire du Japon, dont le film de Honda, en 1954, inaugure, selon lui, "l’ère du nucléaire et de la terreur de l’atome — c’est le premier monstre de l’anthropocène. Les essais nucléaires américains le libèrent de la couche terrestre sous lequel le temps l’avait refoulé. Il est le parfait symbole des anciennes puissances de l’imaginaire réapparues en même temps qu’un nouveau monde hors de contrôle, effet-retour monstrueux de nos abus de puissance."

J'ai lu voici peu Notre ami l'atome, de Michaël Ferrier et Kenichi Watanabe (Gallimard, L'infini, 2021), et je n'avais pas souvenir que Godzilla y fut évoqué. C'est en effet le cas, mais en revenant dans le livre, je vois, page 183, une section intitulé Le cinéma de la bombe. J'apprends qu'en mars 1954, quelques mois donc avant la sortie de Godzilla (3 novembre 1954 - la France attendra 1957 pour découvrir le film), eut lieu, sur l'atoll de Bikini, l'essai nucléaire de Castle Bravo, la plus puissante bombe H jamais testée par les Etats-Unis : "L'explosion a été beaucoup plus forte que prévu. Un thonier japonais, le Daigo Fukuryû Maru, se trouve dans la zone des retombées radioactives. Fukuryû signifie "dragon chanceux", mais le petit bateau de pêche porte bien mal son nom : tout l'équipage va être exposé aux radiations de l'essai nucléaire américain. Moins de dix ans après Hiroshima et Nagasaki, le Japon se trouve à nouveau en proie aux effets mortifères de l'atome." Les autorités américaines ne cesseront de mentir, attribuant les maladies des marins tout d'abord à de l'oxyde de calcium provenant du corail calciné puis à une opération d'espionnage des Russes qui auraient soudoyé l'équipage du bateau pour discréditer le programme nucléaire américain. Ce qui n'empêcha pas la contestation de gagner le pays tout entier, aussi le 10 décembre 1954 un nouveau gouvernement fut-il instauré, intégrant plusieurs criminels de guerre réhabilités pour servir la politique anticommuniste, et une somme de deux millions de dollars est débloquée par les Américains pour acheter le silence des pêcheurs (ce sont en vérité plusieurs centaines de bateaux qui ont vécu le drame du Daigo Fukuryû Maru). 

    La bombe dite Crevette (Shrimp) en raison de sa forme. Photo publiée en 1954. Une silhouette d'homme a été rajoutée      ultérieurement pour donner l'échelle. Wikipedia.

Michaël Ferrier montre aussi comment la propagande passa par le cinéma : "Bientôt, les dessins animés fleuriront, commandés à Walt Disney ou ses collaborateurs, pour donner de l'atome une image rassurante et même féérique. Les géants de l'atome, jaillissant de l'écran comme des génies de la lampe d'Aladin, sont toujours nos amis. (...) Le règne sans éclat de l'atome est aussi celui sans partage des écrans. L'atome, invisible et insécable, trouve en l'image, spectaculaire et reproductible à l'infini, son meilleur allié. Comme dans le générique de "Notre ami l'atome ", un épisode de la série Disneyland, la fée Clochette va surgir et, d'un coup de baguette magique, saupoudrer le merveilleux monde de l'atome d'un nuage de divertissement et de ferveur technique réunis : c'est le début d'une ère dont nous ne sommes peut-être pas encore sortis aujourd'hui."

Cette ère n'est-elle pas ce Gojirocène dont parle Cavallin ? La notice de Wikipedia dit que l'affaire du thonier  Daigo Fukuryû Maru inspirera aussi tout le genre des kaijū eiga (films de monstres) "à commencer par Godzilla sorti en 1954". Mais ceci est faux, car Godzilla n'est autre que la version nipponne de The Beast from 20,000 Fathoms (Le Monstre des temps perdus), réalisé par le Français d'origine russe Eugène Lourié en 1953, d'après la nouvelle du même nom écrite par  Ray Bradbury et publiée dans le The Saturday Evening Post en 1951. En voici le synopsis donné par Wikipedia : 

"Dans les années 1950, un test nucléaire, Operation Experiment, est conduit au-delà du cercle Arctique. Mais l'explosion réveille une créature gigantesque, endormie sous la glace depuis 100 millions d'années, qui commence à se diriger vers la côte est des États-Unis, coulant de nombreux navires et un phare sur son passage.

Lorsque le monstre arrive à Manhattan, il sème le chaos le plus total. Tirée au bazooka par les militaires du colonel Evans, la Bête relâche un germe préhistorique virulent qui contamine la population. La seule façon d'en venir à bout est de brûler la créature pour éviter une pandémie. Cette dernière est finalement vaincue dans un parc d'attractions à Coney Island…"


 Il est intéressant de savoir que Godzilla ne sortira pas aux USA dans la version originale : en 1955, la Tōhō revend les droits de Gojira à la compagnie américaine Transworld Pictures. Le film est rebaptisé Godzilla, King of the Monsters ! et devient le premier long métrage japonais à être doublé. "Les producteurs décident de remonter le film en réalisant de nouvelles scènes, pour présenter le récit du point de vue "occidental", avec l'acteur Raymond Burr. (...) Ce second montage minimise l’implication des essais nucléaires américains dans la création du monstre."

Bon, je n'en ai pas terminé avec la notion de panique, mais je ne regrette pas ce détour par Godzilla, qui montre bien l'ambivalence de l'industrie cinématographique, balançant entre propagande et reflet hallucinatoire d'une époque. Sur la panique, je reviendrai très bientôt.