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mardi 8 novembre 2022

La serrure de la porte bleue

Rien écrit ici (ni ailleurs) depuis plus de deux semaines. C'est que le covid est passé par là. Le covid que j'avais évité jusque-là, à tel point que je commençais presque à croire que je faisais peut-être partie de cette minorité mystérieusement résistante à la maladie. Illusion qui a donc volé en éclats ces derniers temps. Et de quelle manière : suspectant donc la présence du virus après plusieurs jours de fatigue, de rhume et de toux, je vais en ville de bon matin prendre un rendez-vous pour un test PCR. Fixé à 11 h 15, je tue le temps en arpentant la ville à douce allure, et finit par passer par ma librairie préférée, Arcanes. C'est là que je suis soudain saisi d'un malaise vagal. Je reprends conscience dans le camion des pompiers qui me conduit aux urgences. La salle d'accueil est bondée, je vais rester là dix-sept heures sur un brancard en attendant  les divers examens auxquels on me soumet. J'ai pu mesurer concrètement l'état de tension qui règne dans le système de soins français et rends hommage aux soignants qui font ce qu'ils peuvent dans ce contexte très difficile.

Rentré chez moi à cinq heures du matin, je vais donc affronter la bête : les sept jours qui suivent se résument à un seul symptôme, le mal de crâne obsédant, incessant, que ne parvient guère qu'à estomper le Doliprane qu'on m'a prescrit. Impossible de poser les yeux sur un livre : quand le grand lecteur que je suis n'a plus le goût à sacrifier à sa passion, c'est que les choses vont vraiment mal. Quant à écrire, c'est encore pire : je mesure là combien il faut de forme physique pour pouvoir se consacrer à un effort intellectuel comme celui de l'écriture. Néanmoins, petit à petit, je vais ressortir de ce trou noir, recommencer à lire, marcher dans les rues, laisser la pluie fouetter mon visage. Les céphalées s'espacent, ne reviennent qu'au mitan de la nuit, juste assez pour fragmenter mon sommeil. Parfois, j'ai eu envie de pousser le cri de Munch, épuisé de subir les élancements migraineux, les rêvasseries sans grâce, la fébrilité des membres.

Si je parle de Munch, c'est avec une arrière-pensée : avant d'être terrassé par le covid, j'avais retrouvé dans un carnet de 2016 un texte où était évoqué le célèbre tableau du peintre norvégien (au coeur du dernier article publié, Le cri de la dernière reine). J'avais décidé en mon for intérieur de le reproduire ici, et c'est donc par là que je reviens en ce jour. Voici donc, à peine rectifié, le chapitre XIII, daté du mercredi 16 mars 2016, de ce que j'appelai alors le Carnet de l'attracteur étrange (2), rédigé au crayon noir sur le carnet Pantone Sulphur Spring 13-0650.

"A Argenton, ce samedi après-midi, j'avais une autre visée, je voulais faire d'une pierre deux coups, et après la visite au musée de la Chemiserie, je voulais rendre visite à Gaëlle Monsacré afin de découvrir enfin de visu les lampes qu'elle façonne dans les calebasses du Mali et d'ailleurs. Nous en avions discuté brièvement lors d'une soirée des Tasons où elle était venue avec Michel Thouseau, son compagnon. Je n'avais pas noté l'adresse précise, croyant l'avoir identifié d'après sa description, au bord de la Creuse, là même où j'allais manger mon sandwich et lire mon journal, avant d'intervenir dans les classes.

La rivière, grossie des pluies récentes, roulait ses eaux turbulentes, et nombre de pêcheurs ponctuaient les berges ou affrontaient le flot avec leurs cuissardes. Je m'étais leurré sur l'adresse : le moulin qui enjambait la partie droite de la Creuse, propriété d'un peintre local, n'était pas ce que je cherchais. Je remontais alors la promenade le long de la rive jusqu'au moulin du Rabois, puis revins vers le centre par les petites rues silencieuses où, ça et là, une échelle de mesure de la hauteur des eaux, une marque datée sur un mur, témoignent encore de la violence et de l'ampleur de la crue d'octobre 1960, à un mois de ma naissance.

J'avais emporté mon appareil photo. J'avais passé des mois sans lui (à Grenade, je n'avais que l'ipad et le Zoom H1) et j'étais comme frustré. C'était un bonheur de partir à nouveau dans cette chasse subtile en sachant que ce qui me requiert ce ne sont pas les humains (non que je les dédaigne, mais je me sens incapable pour le moment du moins de les saisir d'une manière qui me satisfasse), mais la matière, dans les accidents de ses textures, le temps inscrit dans la substance, dans les abstractions qu'elle dessine. C'est ainsi que je m'attardai sur une porte bleue, avec une serrure en forme de coeur. De retour à Châteauroux, une analogie me frappa avec le célèbre tableau de Munch, Le Cri.


J'avais fermé la boucle de ma promenade, et me retrouvai comme le personnage de Munch sur le pont dominant la rivière, le vieux pont autrefois pourvu de maisons, reliant les deux parties de la ville médiévale. Pour autant, aucune détresse, la simple déception de n'avoir pas su dénicher le repaire de la Fée des lumières. Avant de repartir, je contemplais une dernière fois les maisons à galerie donnant sur la Creuse et c'est alors que je la vis, prenant l'air sur le balcon vert de l'une de ces maisons. Elle m'avait aperçu aussi et vint m'ouvrir côté rue.

Long couloir. La maison est la réunion de deux logis antérieurs : au Moyen Age, une rue les séparait, une ruelle étroite qu'on combla ensuite sans remords. Nous sommes au coeur de l'Argenton historique dont les traces affleurent dans la pierre des murs, un arc de porte, l'enchevêtrement des toitures. 

C'est dans l'une des petites pièces de la demeure que Gaëlle sculpte ses lampes. Elle m'en fait admirer certaines, qui jettent sur les murs des broderies d'ombre. Son travail est de plus en plus reconnu, et plusieurs de ses réalisations ont franchi l'Atlantique. Je lui en commande une, qui déploie ses draperies lumineuses sur 360°.

Il y a onze ans, en ce même mois de mars, je me lançai dans l'écriture, avec le blog Fragments de géographie sacrée, reprise de mes travaux antérieurs à partir de l'équinoxe de printemps. Argenton, sur l'axe 0° Bélier, le point vernal, était la première étape du périple zodiacal. Le premier billet s'ornait d'une photo prise au même endroit. Le Bélier c'est la victoire de la lumière sur les ténèbres : à compter du 21 mars, les jours prennent le pas sur les nuits. Les lampes de Gaëlle épousent la symbolique de la cité ; de la galerie verte elle domine le flot puissant de la rivière au nom d'abîme (la Creuse), et je songe que son nom même est merveilleusement accordé à la situation du lieu : Mont sacré.


vendredi 14 octobre 2022

Blanc 88

Dans son dernier billet, du 10 octobre, l'ami Rémi Schulz raconte que deux jours plus tôt, se rendant en matinée à Manosque, il a mis la radio, France-Culture, avec l'émission Concordance des temps, qu'il dit n'écouter "que lorsque le hasard s'y prête (en voiture)". Jean-Noël Jeanneney y recevait Michel Pastoureau, pour son livre, Blanc, histoire d'une couleur. Il se trouve que j'étais moi aussi à ce moment-là en voiture, de retour du Marais poitevin, où j'avais passé quelques jours chez un couple d'amis, et j'écoutais également  Michel Pastoureau (passionnant), qui était en direct des Rendez-vous de l'histoire à Blois, une manifestation où je vais en principe tous les ans, mais là l'amitié avait pris le pas, et je ne l'avais pas regretté.


Pour Rémi, il s'agissait d'une coïncidence : "C'est le dernier volet d'une hexalogie consacrée aux couleurs, et Pastoureau avait publié Noir en octobre 2008. BLANC NOIR = 32+56 = 88 fait partie des couples d'opposés de somme des valeurs 88, dont la recherche m'a conduit aux 88 chapitres de Loevenbruck."

Or, avant même de lire son article, j'avais noté ce même 8 octobre la récurrence du blanc sur les derniers jours. Ayant eu le plaisir et l'honneur d'être invité à trois reprises, j'avais chaque fois apporté à la maîtresse de maison (chaque fois différente) un bouquet de fleurs blanches (pas toujours les mêmes). Cela n'avait d'ailleurs rien eu d'une décision a priori. J'avais hésité chaque fois, et chaque fois j'avais opté pour le blanc, parce que c'était ce que je trouvais le plus beau sur le moment. Je songeai aussi que ce retour à Châteauroux m'avait fait passer par Le Blanc, et je m'étais arrêté à Argenton, pour donner la main sur un déménagement (l'argent, bien sûr, renvoie au blanc), 3 rue Gambetta (il semble que le 3 soit important dans cette affaire).*

J'avais aussi noté sur le trajet une invraisemblable quantité de plaques pour moi significatives, à savoir 3 777, 3 666, et un 8888 (qui entre donc directement en résonance avec les 88 de Rémi). Mais surtout, alors que je repartais d'Argenton, besogne accomplie, je photographiai un binôme 450-750. Je me suis aperçu ces derniers temps que ce sont les écarts numériques entre deux plaques qui deviennent de plus en plus prégnants. Ici, l'écart était de 300. Je n'en aurais toutefois pas parlé si, revenu à Châteauroux, je n'avais repéré dans la rue des Etats-Unis un autre binôme 127-427, lui aussi porteur d'un écart de 300** (et enfin, je notai dans ma propre rue un 827 et un 888, ceci encore une fois, je le répète, avant d'avoir eu connaissance du billet de Rémi).



Encore un détail : au moment où je photographiai les deux voitures à Argenton, un coup de klaxon me fit me retourner : c'était l'ami musicien Michel Thouseau qui m'avait reconnu, et nous discutâmes un bon moment sur le parking (je ne manquai pas de me dire en moi-même que son nom n'était pas sans quelque rapport euphonique avec Michel Pastoureau).

Rémi évoque ensuite sans transition la mort de Bruno Latour le 9 octobre : " C'était un ami de Tobie Nathan, lequel l'a introduit dans un de ses romans, Dieu-Dope, sous la forme Bruno Lareine, en référence évidente au jeu d'échecs. C'est La diagonale des reines qui m'a conduit au présent billet, et le mot "reine" a joué un rôle crucial dans mes découvertes sur Alphabets."
Bruno Latour, que j'ai évoqué également ce même 10 octobre, dans le dernier épisode de Cristal noir. Avec une prolongation, par l'ami Incrédule Doc.

_______________________

* Le 11 octobre, je reçus le livre de l'auteur que nous allons recevoir bientôt à la centrale de Saint-Maur, Matthieu Tordeur, récit de sa traversée solitaire dans l'Antarctique. Son titre : Le continent blanc.


Par ailleurs, je vis que le dernier opus de Sylvain Tesson donnait aussi dans le blanc, et on ne peut faire plus simple : le livre s'appelle Blanc.


Au moment exact où je publie cet article, le billet de blog en tête sur le bandeau latéral Autre sentes est Indian Horse de Richard Wagamese: le chef des Zhaunagush au pays des peuples premiers, de Christiane Chaulet Achour, de Diacritik. Or, le livre chroniqué se nomme Jeu blanc (Indian Horse en anglais). Extrait : "Les huit chapitres suivants (de 2 à 10) sont le récit de la vie indienne de Saul dans le contexte d’une domination par les Blancs. Il s’attarde sur son nom et le nom de sa famille en évoquant l’histoire de la venue du cheval chez les Indiens de son clan. Comme à chaque fois que la vie indienne sera évoquée, on a des pages magnifiques sur la vie d’avant. Ce sont les Zhaunagush (les Blancs) qui les ont nommés « Indian Horse » et c’est devenu le nom de leur famille. Saul date de ses 8 ans la disparition de son « indianité » lorsque la famille a dû fuir les Blancs."



** Sur le sens à donner à cet écart de 300, je n'ai pour l'instant aucune piste.

jeudi 13 mai 2021

Cri blanc dans la chute sombre d'une falaise

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !  

Paul Valéry, Le Cimetière marin

Certains se sont peut-être étonnés de ce parallèle que j'ai opéré entre le bleu doré de Vivonne, le roman et le poète de Jérôme Leroy et le bleu doré (disons plutôt l'or et l'azur) des icônes d'Andreï Roublev. Peut-on rapprocher sans extravagance "ce bleu doré du calme après l'orgasme" des couleurs des scènes religieuses du peintre ? Le nier serait oublier que de l'extase physique à l'extase spirituelle les ponts ont de tout temps été nombreux. Et c'est bien ce qui se passe pour l'amoureuse la plus sensuelle d'Adrien Vivonne, Agnès Villehardouin, qui avait suivi le poète en Grèce et "avait eu une révélation brutale par un midi écrasant de chaleur" :

"Adrien et elle montaient les rudes escaliers qui menaient au monastère de la Panaghia Chozoviotissa, à Amorgos. Si Adrien avait retrouvé là une illustration presque parfaite de "l’Éternité de Rimbaud et avait eu encore la confirmation qu'il fallait lire la poésie  comme un reportage sur tous les endroits où un passage était possible pour l'autre côté, le choc du site de la Panaghia Chozoviotissa avec sa façade blanche troglodyte suspendue entre cile et mer, l'immense et sourd gémissement marin à des dizaines de mètres en contrebas, avait été encore plus violent et décisif pour Agnès Villehardouin.
Elle s'était mise à pleurer, pas des larmes de désespoir, au contraire.
- Tu te souviens de Pascal, Alexandre ? "Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. Dieu de Jésus-Christ. Joie, joie, joie, pleurs de joie." On a vu une photocopie du texte manuscrit en hypokhâgne. On aurait dit un calligramme, des lettres énormes, des lignes qui partaient dans tous les sens. Eh bien, voilà, c'est ce qui lui est arrivé, à Amorgos...
- Et ?
- Et elle m'a dit qu'elle était certaine, ici et maintenant, de l'existence de Dieu, qu'elle ne voyait pas d'autre issue que de l'adorer...
- Vous aviez fumé la moquette ou quoi ?" (p. 319)

 

Le Monastère de la Panaghia Chozoviotissa (Amorgos) - Wikipedia

Je lis dans la notice Wikipedia consacrée à Amorgos que le poète Lorand Gaspar a consacré un poème au monastère de la Panaghia Chozoviotissa, poème inclus dans le recueil Égée Judée. Or, je possède ce recueil, que j'ai déniché à Bruxelles le dimanche 25 octobre 2015, au Marché aux Puces de la Place du Jeu de Balle, dans le vieux quartier populaire des Marolles.  Quelques jours plus tard, j'écrivis un article sur ce même site : 

"Sur un étal déployant quelques centaines de bouquins, jetés dans le plus complet désordre, je trouvai mon bonheur. Même si j'en reposais finalement quelques-uns, par crainte de surpoids dans le sac à dos, je fis emplette de quatre volumes (à 1 euro pièce), quatre volumes de poésie dont trois de la NRF collection blanche. Après coup, je m'aperçus qu'ils avaient tous appartenu au même homme, A. Bozon, semble-t-il, et d'ailleurs deux, La Sainte Face, d'André Frénaud et Egée, de Lorand Gaspar étaient dédicacés par ces auteurs.


Curieusement, le nom sur la dédicace avait été effacé, gratté, et j'imaginai volontiers que le propriétaire, à coup sûr grand amateur de poésie (dont je partageai donc si spectaculairement les goûts), avait passé l'arme à gauche et que ses héritiers n'avaient pas hésité longtemps avant de balancer toute cette poésie dont ils n'avaient que faire. Cruel destin des bibliothèques privées, encore que là, grâce au Marché aux Puces, ces livres allaient connaître une nouvelle vie, de Bruxelles en Berry."

Je suis honteux, j'ai toujours remis la lecture de ce livre à plus tard, et aujourd'hui il s'impose, quarante-et-un ans après sa parution, et je lis avec émotion les vers de ce poète d'origine hongroise qui fut aussi  traducteur, photographe et grand médecin :

Monastère à pic sur nos pentes d'armoise
entre les herbes qui purgent nos troupeaux.
Sifflement d'aile du matin qui te lève
et tu cherches laborieux dans tant d'emmêlements
un son qui t'accompagne, une lame d'éclair.
Au fond des gorges une paume de mer
noire et dure patience de ton cri.

Le monastère est évoqué aussi un peu plus loin, dans le Journal de Patmos :

"Amorgos. Monastère de la Panaghia.
Cri blanc dans la chute sombre d'une falaise. Nudité brûlante, prière. Dans le bleu absolu, l'entêtement d'une poignée de chaux. La nuit venue un vent noir nous rançonne. En bas la mer se durcit sous le trépignement des étoiles."(p. 98)*

Et c'est un autre poème, de Jean de la Croix, qu'Agnès Villehardouin récite à voix basse à Amorgos, ce jour-là, raconte Vivonne à Alexandre Garnier, toujours sceptique et plus que jamais jaloux, face à la mer, tout en pleurant :

Après une blessure qui était pleine d'amour
Et qui ne manquait point d'espérance,
Je volai si haut, si haut,
Que je finis par atteindre le but

"Elle s'est retournée vers moi, poursuit Vivonne, et elle a dit, en essuyant ses larmes : "Viens, maintenant je sais J'ai envie de toi, vite" Et nous avons fait l'amour dans une lumière ocre qui rendait sa peau encore plus belle."

*** 

Quelques notes supplémentaires, un peu en vrac, car je suis un peu pressé par le temps (je dois rendre Vivonne à la médiathèque, j'ai déjà plusieurs jours de retard).

1/ J'ai écrit en février un article sur les Solitaires, autrement dit ceux qui avaient  choisi de vivre une vie retirée et humble à l'abbaye janséniste de Port-Royal des Champs. J'avais cité in fine l'essai de Pascal Quignard, Sur l'idée d'une communauté de solitaires (Arléa, 2015), que je lus le mois suivant. Dans la première partie, Les Ruines de Port-Royal, qui reprend une conférence donnée par deux fois en 2014, Quignard raconte, entre autres anecdotes, comment Jacqueline Pascal, la sœur de Blaise, quitte sa famille pour rejoindre le couvent. C'est Gilberte Pascal, la sœur aînée qui parle au début : 

"Ainsi elle se leva, s'habilla, et s'en alla, faisant ces actions comme toutes les autres, dans une tranquillité et une égalité d'esprit inconcevables. Nous ne nous dîmes point adieu, de crainte de nous attendrir, et je me détournai de son passage, lorsque je la vis prête à sortir. Voilà de quelle manière elle quitta le monde. Ce fut le 4 janvier  de l'année 1652, étant alors âgée de vingt-six ans et trois mois."

C'est le 4 janvier 1652 avant que l'aube soit parue. Blaise ne lui a pas dit un mot, ni la veille, ni le matin, alors qu'il sait qu'elle part, alors qu'il est là, dans la chambre d'à côté. Jacqueline Pascal est partie à jamais. Elle restera désormais à Port-Royal jusqu'à sa mort." (pp. 15-16)

Agnès Villehardouin est en somme la Jacqueline Pascal de notre temps. Dans Vivonne, on retrouve curieusement la trace des Solitaires, dès le prologue, où l'on découvre le personnage de Galia, dont il est dit qu'elle est une Solitaire, une de celles qui ne veulent pas vivre dans les communautés de la Douceur, qui ne veulent pas utiliser la langue des Amis : "Ses parents l'avaient laissé partir. Ils ne pouvaient pas faire autrement. On ne peut pas obliger les Solitaires à rester. Ils se réveillent un matin et tout leur est devenu insupportable, ils ont l'impression d'étouffer. La seule solution pour eux, c'est de prendre quelques affaires et de partir sur les chemins, au hasard, en ne s'arrêtant jamais plus de deux nuits au même endroit." (pp. 22-23) On retrouvera Galia dans l'épilogue, où elle vient en aide à Titos, un petit garçon qui a fui l'horreur des massacres perpétrés par ceux qu'on appelle les Autres :

"Elle sentait encore l'île, perdue à tout jamais :
- Tu aurais mieux fait de ne pas m'aider... Tu serais encore chez nous... dit Titos.
- Tu parles ! Seule ou presque dans un pays en ruine, qu'est-ce que j'aurais fait ?
- Tu es pourtant une Solitaire, non ? Une Solitaire, c'est fait pour être toute seule...
La bouche de Galia vient s'enfouir dans ses cheveux.
- Je viens de comprendre une chose, Titos. C'est un peu tard, tu me diras : une Solitaire n'existe que si d'autres Amis existent. Sans les Amis, je ne suis pas une Solitaire, je suis un fantôme. Même pas : je ne suis plus personne, je ne suis plus rien." (p. 404.)

 


2/ J'ai évoqué aussi en mars la mort du grand poète Philippe Jaccottet,  or celui-ci est mentionné au moment où Garnier, accompagné de Béatrice Lespinasse et de Chimène, la propre fille de Vivonne, parviennent à ce qui est sensé être le domicile du poète dans l'île de Syros, 3 odos Zoé Carelli à Posidonia. Mais la maison est vide, "comme le tombeau du Christ" :

"La pièce du bas était blanchie à la chaux, simple et propre. Je me suis rappelé la chambre de la rue de Maubeuge, j'ai retrouvé la même sérénité monastique. Une table, quatre chaises, une cuisine minimaliste. Au mur j'ai vu la citation de Rimbaud sur l'éternité retrouvée et, ce qui m'a surpris, une photo de la maison anglo-normande du 22, rue des Alouettes, à Carville.

Au premier, un lit à deux places, peu-être celui où il avait dormi avec Agnès, il y avait quarante ans et des poussières. Des livres empilés, dont l'Odyssée en grec et aussi dans plusieurs traductions dont celle de Jaccottet. Une strophe d'un poème du même Jaccottet m'est revenue à la mémoire. Je l'avais lue il y a très longtemps et elle a été cette nuit-là une révélation tant elle résumait qui avait ou avait été Adrien, je ne savais à quel temps conjuguer son existence. Il s'agissait d'un poème sur la beauté :

Elle n'est pas donnée aux lieux étranges
mais peut-être à l'attente, au silence discret,
à celui qui est oublié dans les louanges
et simplement accroît son amour en secret
." (p. 377)

3/ Enfin, je voudrais souligner la récurrence dans le roman de lieux proches de ma géographie personnelle : ainsi Châteauroux (par exemple, pages 220/221), La Châtre (où Chimène est contrainte de s'arrêter une semaine à cause d'un cyclone), le plateau voisin de Millevaches  avec la ville de Doncières, où l'on aura reconnu Eymoutiers (où nous campâmes cet été), mais surtout peut-être Argenton-sur-Creuse :

"Adrien connaissait bien cette ligne, vous savez, il l'aimait même... Vous vous souvenez du "Syndrome d'Argenton-sur-Creuse" ? Quand il décrit l'éblouissement en voyant par la vitre du train la petite ville surgir au détour d'une colline boisée, son envie de descendre et de de rester là pour toujours. C'est dans Entretien des ascenseurs, je crois, à moins que ce ne soit dans Défense des becs et des seins..." (p. 220)

Ce passage m'a frappé car je me demande si ce n'est pas un écho voulu à un autre écrivain cité dans le roman, que j'ai cité dans une ancienne chronique du 28 janvier 2011, Nomade #50 : Gare tapie dans la nuit, non pas sur ce site mais sur celui des Tasons :

"Tout chemin m'est bon dès que la voiture m'a hissé insensiblement - presque toujours, de quelque côté qu'on l'aborde, par de longues rampes douces - sur cette terrasse éventée de la France, où errer à l'aventure a quelque chose de plus grisant qu'ailleurs : même dans le Limousin, moins accidenté, plus monotone, la surprise s'embusque presque partout. Ainsi, alors que je roulais de Guéret vers Poitiers, dans la sombre petite ville d'Argenton-sur-Creuse, pour moi jusque-là seulement le nom d'une gare tapie dans la nuit qui marquait presque abstraitement (le long de la ligne Paris-Toulouse) le changement de rythme du convoi attaquant, dans un roulis ensommeillé, l'escalade des rampes de la Marche, et que je découvris, agglutinée au bord des eaux noires de sa rivière, bougeante, affairée, faite d'une seule et longue rue singulièrement populeuse, une coulée citadine inattendue cachée au creux de sa rainure feuillue, tout comme à Tulle ou à Aubusson." 

                              Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, p. 70-71.

argenton-niveau.jpg
Souvenir d'une crue à Argenton-sur-Creuse

_______________________________

* En cherchant à en savoir un peu plus sur Lorand Gaspar, j'ai découvert que ce grand poète est mort à 94 ans le 9 octobre 2019. Une disparition qui fut peu remarquée à l'époque, si bien qu'Antoine Perraud parla le 15 octobre dans Mediapart de disparition en tapinois. Il le désigne comme poète, chirurgien, photographe, arpenteur de paysages, fou des silences du désert, mais aussi ami du peuple palestinien. Ce qui résonne fort en ce moment d'embrasement de Jérusalem-Est. "Mobilisé en 1943, écrit Perraud, alors qu'il vient d'être reçu à l'école polytechnique de Bucarest, il est ensuite déporté dans un camp de travail, d'où il s'évade en 1945 pour gagner la France. Là, il étudie la médecine. Devenu chirurgien, il exerce à Jérusalem et Bethléem de 1954 à 1970, puis à Tunis, jusqu'en 1995. Elias Sanbar, délégué de la Palestine à l'Unesco, se souvient d'avoir découvert l'homme en tant qu'auteur d'une Histoire de la Palestine (1968, dans la « petite collection » de chez Maspero) : « À l'époque, il n'y avait quasiment aucun livre en français sur la question – la bibliographie était surtout en anglais et en arabe –, aucun livre de surcroît favorable à la cause palestinienne », se remémore Elias Sanbar pour Mediapart."


Dans un passionnant entretien avec Laurent Margantin, on découvre la place fondamentale qu'a occupé le passage à Jérusalem, tant pour le médecin que pour le poète :

Dans l´Essai d´autobiographie qui précède Sol absolu vous évoquez les années hongroises et les années de guerre, suivies du séjour en France, puis une expérience fondamentale pour vous, qui a été celle qu´on retrouve notamment dans Judée, je veux parler des années en Israël. Vous vous ouvrez alors à un tout nouvel espace physique, mais aussi culturel. Peut-on dire que c´est à cette période que, parallèlement à une activité professionnelle très chargée et astreignante, vous développez votre propre écriture poétique ? Vous parlez notamment des heures matinales : « J´avais ainsi, chaque jour, deux ou trois heures transparentes, miraculeuses, avant d´entamer une longue journée à l´hôpital. Le peu que j´aie réussi à lire et à écrire, je le dois à ces matins de Jérusalem… ». Comment percevez-vous aujourd´hui cette importance d´un espace et d´un temps précis pour le développement de votre poésie et de votre poétique ? Est-ce cela pour vous, l´écriture poétique : avant tout l´expérience la plus forte possible d´un lieu et d´un espace déterminés ?

Je dois d’abord vous donner quelques précisions. Quand j’avais posé ma candidature au poste devenu libre de chirurgien des hôpitaux français de Jérusalem et de Bethléem, je ne savais même pas que Jérusalem était une ville divisée. Engagé à fond dans mes études de médecine et ma formation de chirurgien, j’étais totalement ignorant de la situation géopolitique du Proche Orient. C’est seulement quand j’eus la surprise et la joie d’être convoqué aux Affaires Étrangères que je commençai à m’informer et c’est le chef de service auprès duquel je fus convoqué qui m’apprit que l’Hôpital Français de Bethléem se trouvait en Jordanie et que l’Hôpital Saint Louis de Jérusalem était située dans la partie israélienne de Jérusalem. Or la population essentiellement israélienne de la nouvelle ville était servie par d'excellents hôpitaux. Ainsi, peu de temps après le partage de la ville il était devenu clair que si on voulait continuer cette œuvre, il fallait tout faire pour la transplanter côté Est. Au moment où je devais partir, les Sœurs de Saint Joseph avaient installé un "hôpital provisoire" dans un hôtel assez spacieux dans la partie jordanienne de la ville, en attendant d'entreprendre la construction d'un nouvel hôpital. En effet, arrivé là-bas, la construction du nouvel hôpital français de Jérusalem fut très vite mise en chantier. Je passe sur les détails ; c’est pour vous dire simplement que les deux hôpitaux français dont je fus chargé sur le plan médical étaient situés, jusqu’à l’issue de la « guerre des six jours », en Jordanie.
Si je n’avais, en dépit d’une sérieuse surcharge de travail durant mes années d’études, jamais complètement renoncé à l’écriture, il est vrai que c’est après m’être installé avec ma famille (d’abord à Bethléem, puis très vite à Jérusalem Est), que je me suis remis plus sérieusement à écrire, le plus souvent, en effet, très tôt le matin, avant d’entamer mes longues journées à l’Hôpital.
Assurément, c'est un nouvel espace humain, historique, géographique et géologique assez complexe qui s'ouvrait à mes yeux, à mon expérience quotidienne d'y vivre. Je devais, en effet, faire, peu à peu, la connaissance d'une population essentiellement arabe (palestinienne), d'une langue et d'une culture que je côtoyais dans ma vie de tous les jours, en m'occupant de mes malades et en rencontrant leurs familles à l'hôpital autant que lors de mes escapades dans cette vieille ville à la fois fascinante et attachante." [...] (C'est moi qui souligne)

 

jeudi 12 septembre 2013

Le retour du Nomade

A nouveau à temps plein sur le poste d'animateur informatique, j'ai pu reprendre mes pérégrinations à travers la campagne, par exemple aujourd'hui j'ai retrouvé avec bonheur les berges de la Creuse à Argenton. Un casse-croûte et un journal acheté en passant à la Maison de la Presse, c'est trois quarts d'heure de vraie détente. J'ai bien pensé un moment reprendre ma chronique du Nomade pédagogique que j'ai tenu un an sur un autre site, mais j'ai déjà la contrainte de la fiction brève sur l'année 1913, point trop n'en faut, il faut ménager la bête.

Les camarades canards sont toujours là. J'ai bien aimé celui-ci : pendant que ses petits copains fouillaient dans la vase pour becter, il demeurait impassible, le col bien droit, sans doute un canard philosophe observant les hommes observant les canards.
Sur le déversoir, un pêcheur, profitant des basses eaux de ce mois de septembre, avait installé ses gaules, et ses deux gros chiens somnolaient l'un contre l'autre sur ce petit espace sec entre les eaux.


En général, cette petite pause se termine par un petit café chez Aline, le bar au bout de la Rue Grande, un endroit rare dont je reparlerai quelque jour. C'est en chemin que je la vis, non pas Aline, mais elle, la randonneuse, le pèlerin de Saint-Jacques que j'avais rencontré hier, en faisant mon footing dans la forêt. C'était juste avant Notre-Dame du Chêne, elle m'arrêta pour me demander la route de Velles, me montrant son guide et sa carte. Je la remis donc dans le bon sens car au lieu d'aller à Velles, elle remontait droit au nord vers Châteauroux. Elle était étrangère manifestement, elle portait au cou une petite médaille avec la coquille Saint-Jacques.
Et voilà, c'était encore elle, à Argenton, je la reconnus, et j'engageai la conversation. C'était si improbable de se retrouver tous les deux, un jour plus tard ; il eût suffi que je m'attarde encore quelques minutes au bord de la Creuse pour que cette rencontre n'eut pas lieu. Elle allait maintenant vers Gargilesse et je lui indiquai une nouvelle fois la route à prendre. Alors qu'elle s'éloignait, je pensai tout à coup que j'aurai pu lui demander son nom, sa nationalité, et puis la photographier, j'avais mon appareil dans la poche, mais je n'ai pas eu le cœur de la rattraper, et j'ai pris cette photo d'elle disparaissant dans la rue.


Ce qui rend cette coïncidence si troublante, c'est le lieu même de la rencontre, au coin de la rue de l'Abreuvoir et de la rue d'Orjon. Car, à cet endroit précis, se trouve une montjoie, dont j'ai d'ailleurs déjà parlé dans une chronique du Nomade le 25 mars 2011 :

"Sur l'itinéraire qui mène à Argenton sur les rives de la Creuse, à l'angle de la rue de l'Abreuvoir et la rue d'Orjon, on peut voir une belle montjoie. Surmontée d'une coquille Saint-Jacques, elle devait indiquer le chemin du pèlerinage vers Compostelle, Argenton étant l'une des étapes de la via Lemovicensis, celle qui venait de Vézelay et traversait le Limousin."


L'attracteur étrange s'était-il réveillé ? Que voulait donc me signifier cette rencontre que je ne pouvais interpréter que comme un signe ? Fallait-il moi aussi me mettre en route ? Pour quelle destination ? Quel pèlerinage ?
Pour parfaire la constellation symbolique, il y eut ce même jour le poème de Cécile Reims, lors de la visite guidée de l'exposition de la médiathèque, Eloge de la caresse, par l'artiste elle-même, Elisabeth Raphaël.


Or, dans la chronique du 25 mars 2011, l'extrait littéraire choisi (il y avait chaque jour un extrait différent) était de Fred Deux, le mari de Cécile Reims :

Quatre dessins remuent en moi et me poussent aux extrêmes :
abandonner le crayon et regarder les nuages.
En cette période de l'année, les nuages sont gros, ventrus, laids.
Ils n'entraînent aucun désir et sont sans question.
Je pourrais sortir la chienne, mais je suis rongé de douleurs et le courage
qui m'a si souvent poussé à reprendre le crayon m'a quitté et me laisse seul dans l'atelier vide où j'entends les vaches aller à l'abattoir.
 
                       Fred Deux, Fred Deux au XXIème siècle, Alain Margaron éditeur, 2010 p.10.