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jeudi 9 juillet 2026

Univers Bloch

A Rémi Schulz, in memoriam,

Le second article issu de la recherche "univers-bloc" sur le site est daté du 4 juin 2019. Il porte le titre du roman qui en constitue son sujet principal, Les Furtifs, d'Alain Damasio. Et s'ouvre sur cette citation :

"- Feu ! Ma maman file comme un fif... elle fait la fée... parfois... et fout la farce aux... fous qui font la foire... facile... fouff... La touffe fougère...flamme... Arrff ! Plouf... Raffut... Ouf... je cafouille et je fuis... je fruis, je flousse...
- Super ma Tishka ! C'est si beau les mots que tu inventes..." (p. 466)

Je précise un peu plus loin que je venais d'écrire la veille le précédent article qui tournait autour du conte de la Belle au bois dormant, avec cette belle citation rimbaldienne reprise par Gérard Macé au début de son recueil de poésie Bois dormant - "Château de fougères et sommeil dans un nid de flammes"-, lorsque je découvris le passage cité en exergue avec ces mots "...La touffe fougère...flamme...".  

J'écrivais encore :

Fougère... flamme... le jeu des f qui se faufile encore dans le titre même du livre, Les Furtifs. En 2009, Damasio écrivait déjà dans son essai La rage et le sage : « Furtif : ce sont les six lettres qui épèlent la nouvelle résistance. Fuir Un Réseau Trop Intrusif, Fuir. Glissez mortels, n’appuyez pas. Passer outre, se décaler des axes, vivre hors champ. Chercher la visibilité moindre à la lisière du pinceau des phares. Clandestino ? Si, Hombre." 

Ceci étant dit, quel rapport entre ces Furtifs et notre univers-bloc ? 

 

Il faut revenir à l'article Riz amer et longue vie. Où, immédiatement après avoir traité du roman de Valentin Retz, je signale ceci :

L’attracteur étrange est toujours actif : ce soir, je suis tombé sur cette publication de la revue Le Grand Continent : Un lapsus de Marc Bloch, datée elle aussi du 17 juin, et qui redonne le texte de Carlo Ginzburg confié à la revue pour un hommage à Marc Bloch, et prononcée en l'absence du l'historien par son traducteur Martin Rueff au Panthéon le 1er avril 2026. 

Le texte est précédé des ligne suivantes : "Par une coïncidence vertigineuse, le plus grand historien de sa génération est mort le même jour que l'auteur des Rois thaumaturges. Il nous avait confié son dernier texte à quelques jours de la panthéonisation."

En fait Marc Bloch est mort le 16 juin 1944, exécuté par la Gestapo. Et Carlo Ginzburg dans la nuit du 16 au 17 juin. Hervé Mazurel écrit de son côté  : "Difficile de ne voir aucun signe dans la date à laquelle Carlo Ginzburg s’en est allé, à l’âge de 87 ans. Un 16 juin. Tout comme Marc Bloch, son modèle. Comme on sait, l’historien-résistant, co-fondateur des Annales, fusillé par les nazis en 1944, s’apprête à faire son entrée, dans une poignée de jours seulement, au Panthéon. Nul doute que l’absence à la cérémonie du très grand historien italien s’en fera d’autant plus durement ressentir."

Le nom qui fait le pont entre tout cela n'est autre que celui de fougère, car c'est au hameau de Fougères, sur la commune du Bourg d'Hem, dans la Creuse, que Marc Bloch avait une maison de campagne. C'est là qu'il se retire avec l'armistice pour écrire L'étrange défaite. Et quand il doit retirer son nom de la revue des Annales, qu'il a co-fondé avec Lucien Febvre, c'est sous le pseudonyme de Marc Fougères qu'il continue d'y publier. En somme, il vivait là hors-champ comme un des Furtifs de Damasio.

Et puisqu'il est question de lapsus dans l'article (Carlo Ginzburg : "Nous serions alors face à un lapsus, échappé à Bloch et (si je ne me trompe pas) à ses lecteurs, qui nous permettrait d’entrer soudainement dans l’atelier des Rois thaumaturges. "), je suis saisi par cet écho : ce matin (j'écris le 8 juillet, ma mère a 87 ans aujourd'hui, l'âge même de Ginzburg), je découvris que l'article le plus consulté (avec 111 visites) était Les lapsus du temps, du 22 octobre 2020.


 L'expression provenait d'un extrait d'un récit de Camille de Toledo :

Or, avant de me mettre à la table pour écrire cet article, j'ai commencé précisément cet après-midi Thésée, sa vie nouvelle, le dernier livre de Camille de Toledo, acheté hier à Arcanes, et par ailleurs premier livre que je lis de cet auteur, qui s'ouvre sur le suicide du frère aîné, et où je découvre ces lignes :

"(...) on mange place de la Bourse, à Paris, un jour gris ordinaire ; et c'est le vingt-six janvier, jour de naissance du fils mort ; mais le rituel de l'anniversaire a perdu son sens ; on fait semblant de parler, on se quitte sur le trottoir ; puis en fin d'après-midi, juste quelques heures plus tard, la mère est retrouvée  dans un bus, au terminus, endormie pour l'éternité ; jour de naissance du fils, jour de mort de sa mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d'autres, de ces dates qui se recoupent, de ces "synchronies", puisque c'est ainsi qu'on les nomme ; des coïncidences, diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ; mais moi je dis : "les lapsus du temps", là où le passé se mêle à l'avenir, où le contour assuré des corps se trouble devant tout ce qui relie les noms entre les âges (...)" (p. 19-20, c'est moi qui souligne)

Remontant quelques articles en arrière, cette année-là, je tombe sur Tempestaire 111, daté du 25 septembre 2020, qui tourne autour du dernier film de Jean Epstein.

Blogruz alias Rémi Schulz m'avait laissé un commentaire le 29 septembre :

Je découvre cet article aujourd'hui, or avant-hier j'ai appris que Bernard Werber avait imaginé les 111 vies antérieures du héros de La boîte de Pandore à partir d'un fait "réel": une voyante consultée à contrecœur en 1997 lui avait vu 111 vies antérieures.
Ceci m'a fait modifier l'article que j'y avais consacré.
Par ailleurs le titre m'est particulièrement évocateur, en rapport indirect avec Werber, lequel songeait à abandonner l'écriture en 1997 après l'échec de son roman Les thanatonautes. Il y apparaissait des noms d'anges issus d'une série de 72 dont la section 216 du roman donnait l'origine. Werber m'a assuré ignorer que les noms de ces 72 anges étaient formés à partir de 3 versets consécutifs de l'Exode formés chacun de 72 lettres (216 en tout). Ce n'est qu'un aspect d'une constellation dont je donne quelques éléments ici.
Le lien avec le "tempestaire", c'est que Sinoué a aussi utilisé ces anges dans Les silences de Dieu, où leurs messages sont introduits par la formule "Tempesta unus" (j'ignore pourquoi).  

Hier, il se trouve que m'inquiétant de ne pas avoir vu de nouveau billet sur son dernier blog, Vivre, j'ai fait une rapide recherche et découvert, hélas, que Rémi était mort le 3 mai, d'une crise cardiaque, semble-t-il. 

Je veux dire ici toute mon émotion. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, Rémi et moi, mais l'attention qu'il a porté à mes petites investigations, les nombreux commentaires dont il m'a gratifié m'ont beaucoup touché. Son inlassable recherche personnelle, sa traque des coïncidences où je me reconnaissais pleinement, sans jamais être parasité par une spiritualité frelatée ou un esprit de système prétendant tout comprendre, son honnêteté et son humour lui donneront toujours une place éminente dans ma mémoire et, j'espère, celle de nombreux autres chercheurs de vérité.

 

 

 

jeudi 29 avril 2021

Adrien Roublev

Avant de revenir sur le Matthieu de Denis Guénoun, je te propose, ô patient lecteur, une petite bifurcation avec le couple Leroy/Tarkovski. Lundi dernier, j'ai en effet terminé la lecture de Vivonne, le dernier roman de Jérôme Leroy, publié à la Table ronde, et vu, le soir-même, pour la seconde fois de ma vie, le chef d’œuvre d'Andreï Tarkovski, Andreï Roublev. Entre les deux se fomentèrent aussitôt des échos si puissants que le désir d'en établir une chronique s'imposa très vite. Et j'ai l'intuition qu'une seule n'y suffira pas.


A ma droite, donc, Jérôme Leroy, plusieurs fois rencontré dans ces pages, avec ce nouveau roman, Vivonne, qui fait sauter la barrière des genres : thriller, fantastique, anticipation s'y mêlent savamment avec un autre élément littéraire peu familier de ces domaines : la poésie. L'action se déroule principalement en 2028, ce qui autorise à parler de dystopie légère, à l'instar des Furtifs d'Alain Damasio, qui consiste en somme à extrapoler certaines tendances contemporaines, mais les retours en arrière sont aussi très nombreux, sans compter le prologue et l'épilogue, qui encadrent le récit principal en nous transportant dans une temporalité plus éloignée. C'est dire si l'on a affaire à une construction complexe.

J'ai lu depuis lundi pas mal de critiques et d'avis sur Vivonne, mais je n'ai pas vu pour l'instant d'interrogation sur le pourquoi de ce titre, qui reprend le patronyme du personnage principal, le poète Adrien Vivonne, dont Leroy s'amuse à clore le roman par la bibliographie exhaustive. Il lui prête aussi nombre de ses traits, en le faisant naître par exemple à Rouen le 13 septembre 1964, tandis que lui-même est mis au monde dans la même ville le 29 août 1964. Un décalage de quinze jours qui les place néanmoins dans une certaine gémellité astrologique, placés qu'ils sont tous les deux sous le signe de la Vierge. Le livre tout entier se présente comme une quête de ce personnage, disparu mystérieusement en 2008, sur fond de décomposition de la société, en proie à une "balkanisation climatique" (mais le livre parle aussi de Libanisation) qui voit s'affronter les milices de différents clans, tandis que se profile la menace d'un Stroke, la Panne générale d'internet et de toute communication numérique (qui reprend en quelque sorte le concept d'accident intégral de Paul Virilio*).

Mais revenons sur ce nom de Vivonne, évidemment emprunté à Marcel Proust qui rebaptise ainsi le Loir qui coule à Illiers-Combray, associé à un souvenir d'enfance évoqué dans Du côté de chez Swann :

« Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois « contenant » aux flancs transparents comme une eau durcie, et « contenu » plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard avec des lignes ; j’obtenais qu’on tirât un peu de pain des provisions du goûter ; j’en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation, car l’eau se solidifiait aussitôt autour d’elles en grappes ovoïdes de têtards inanitiés qu’elle tenait sans doute jusque-là en dissolution, invisibles, tout près d’être en voie de cristallisation."

On peut suivre François Bon qui, en 2013, vient sur les lieux retrouver la Vivonne :

 

"D’abord, ci-dessus, la bande-son au Pré-Catelan d’Illiers-Combray : trois pas plus loin que le marché du vendredi sur la place de l’Église et les bruits de la route, probablement peu de différence avec ce que Marcel Proust entendait, les trois étés où il est venu à Combray, entre ses 8 et ses 11 ans.

Il y a bien les deux directions pour suivre le petit cours d’eau tranquille, entre gués et nénuphars, que Proust nomme dans son livre la Vivonne – nom pour moi associé à Poitiers où elle coule toujours. [...]

On porte chacun une Vivonne intérieure, qu’on a reconstruit comme Proust lui-même à partir de nos souvenirs d’enfance, il importe de ne pas la dissoudre au profit de la beauté ici d’une allée couverte, d’un reflet du vieux lavoir, ou de cette échappée de route qui s’envole en tournant."
Alexandre Garnier, l'ami et éditeur de Vivonne, tentant de reconstituer sa biographie, raconte l'accouchement aquatique à la clinique Semmelweiss de Rouen :

"Si je me permets cette supposition d'un lien de cause à effet entre cet accouchement et la joie d'Adrien Vivonne, c'est que décidément, à lire son œuvre, l'eau joue un rôle fondamental, originel. L'eau est l'élément bienfaiteur : celle qu'on boit et celle où on se baigne, mers, rivières, lacs. Adrien Vivonne n'était pas sportif mais il était, d'après tous les témoignages, un excellent nageur." (p. 81)
Il est temps, maintenant, d'en venir à ma gauche, autrement dit à Andreï Roublev, ce film tourné en 1966 mais que le monde ne verra qu'en 1969, au festival de Cannes, avant même le public soviétique, qui n'y aura droit qu'en 1971 (il faut dire que Brejnev, qui eut le privilège d'un visionnage exclusif, ne s'y trompa pas : malgré le fait que l'histoire se passe au XVème siècle et ne comporte pas de critique explicite du régime, il en perçut tout de même le fond contestataire et quitta ostensiblement la salle). Nous avons, ma fille Violette et moi, décidé de regarder tous les films de Tarkovski, dans l'ordre de leur sortie. Après L'enfance d'Ivan la semaine dernière, c'était donc le tour d'Andreï Roublev. Eh bien que voit-on dès le prologue (et je ne m'avise qu'à l'instant que le film et le roman sont construits identiquement avec un prologue et un épilogue), sinon un fleuve, sur le fond duquel se détache cet homme nommé Yefim qui prépare un ballon à air chaud près d'un petit village, un prototype rudimentaire de montgolfière, et parvient à s’envoler, avant d’atterrir en catastrophe sur la rive.


Le motif du fleuve revient plusieurs fois dans le film. Sur le forum dvdtoile, un commentateur, Vincentp, tient les propos suivants :

"Tarkovski place sa caméra à une hauteur de deux mètres environ et filme ses personnages en légère contre-plongée, selon la position du christ orthodoxe, dixit le documentariste Chris Marker. Des mouvements de caméras spectaculaires permettent d’accroître considérablement cette hauteur et d'observer la société russe du XV° siècle dans un plan d'ensemble. Le film s'ouvre (par le vol en ballons) et se conclut (par la fonte de la cloche) par une représentation d'un collectif composé d'anonymes. Est porté à notre regard un monde qui se situe à la frontière de la ruralité et de la petite cité organisée autour de son lieu de culte orthodoxe. Le fleuve, et la boue qui le sépare du rivage, réalisent la transition entre ces deux mondes. Aux portes de la cité existe une nature omni-présente, immense, boueuse, déifiée par les moujiks. L'air y circule de façon paisible (chute de flocons) ou tumultueuse (bruit des moustiques dans la steppe)." [C'est moi qui souligne]

Jean Douchet, dans une causerie à l'Institut Lumière sur le film, montre bien, à l'avenant, que la terre, et surtout la terre humide, est un élément essentiel dans la symbolique déployée par Tarkovski. 

Pour donner un autre exemple de parallèle entre Vivonne et Roublev, je vais choisir un autre passage, situé cette fois à la fin du livre, dans l'épilogue :

"    Adamas avait été bombardé par les bateaux des Autres.
    Aucun bâtiment ne semblait épargné. Les tavernes où aimaient traîner Titos étaient dévastées. Et on voyait des corps, toujours des corps. La Douceur ne l'avait pas préparé, ni lui, ni personne, à cette vision de la mort de masse. Une mort qui surprend dans des positions grotesques, une mort qui abîme les chairs, qui défigure.
    Dans la Douceur, quand un Ami passait de l'Autre Côté, il était entouré des siens. Les proches récitaient des poèmes d'Adrien, des chants du Grand Aveugle. Parfois, celui qui pressentait sa mort proche choisissait de partir vers le large, face au soleil : on le perdait de vue depuis la rive, il devenait écume, rayon de soleil ou poisson aux écailles scintillantes et entrait dans l'Alliance du Vivant." (p. 402)

Cette cruauté, ce chaos sont aussi au coeur de Roublev, avec l'invasion tatare qui conduit au sac de la ville de Vladimir et au massacre de ses habitants, un épisode qui conduit Andreï  à cesser de peindre et à faire vœu de silence. Dans le tableau de la fête (1408), au premier tiers du film, où il avait découvert des paysans dans leur rituel païen, dansant nus sur le bord du fleuve, il avait été attaché par un groupe d'hommes qui l'avaient menacé de noyade. Une femme, Marfa, l'avait libéré après l'avoir embrassé.Le lendemain, alors qu'il a rejoint ses compagnons et descend le fleuve en barque, des soldats arrivent et violentent les païens. Andreï détourne le regard devant Marfa qui s'enfuit en nageant, s'éloignant sans retour.


Comme je le pressentais, cette exploration des rapports entre les deux œuvres ne fait que commencer.

_____________________

* C'est aussi en 2008 que Virilio confiait dans un entretien au Monde, que le krach boursier représentait l'accident intégral par excellence. L'article finissait par ces lignes :

"Vous croyez au chaos ?

Après avoir déstabilisé le système financier, le krach risque de déstabiliser l'Etat, dernier garant d'une vie collective. Il essaie en ce moment de rassurer. Mais si la Bourse continue de baisser, c'est l'Etat qui sera à son tour en faillite, et va plonger les nations dans le chaos. Ce n'est pas du catastrophisme de ma part. Je ne crois pas au pire, je ne crois pas au chaos, c'est absurde, c'est de l'arrogance intellectuelle, mais il ne faut pas s'empêcher d'y penser. Face à la peur absolue, j'oppose l'espérance absolue. Churchill disait que l'optimiste est quelqu'un qui voit une chance derrière chaque calamité."

Le chaos, engendré par un État dépassé par les événements, est au cœur du roman de Jérôme Leroy.

vendredi 27 mars 2020

Penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas

" - Marseille, dit Marc d'un ton ferme. La peste arrive à Marseille.
Adamsberg s'était attendu à une diversion du semeur puisque son texte décrivait une éclosion nouvelle, mais pas à une sortie de Paris.
- Vous êtes sûr de vous, Vandoosler ?
- Formel. C'est l'arrivée du Grand Saint-Antoine, le 25 mai 1720, aux îles du château d'If, vaisseau venant de Syrie et de Chypre, chargé de ballots de soie infectés et portant à son bord un équipage déjà décimé par la maladie. Les noms manquants des médecins sont Peissonel père et fils, qui sonnèrent l'alarme. Le texte est célèbre et l'épidémie aussi, un désastre qui enleva près de la moitié de la ville."

Fred Vargas, Pars vite et reviens tard, Vivian Hamy, 2002, p. 207-208.

Dans  l'article La grande maladie du vieux temps, j'ai décrit les récurrences du nombre 9, avec ses dérivés 99 et 999. Au moment de sa rédaction, et les jours qui ont suivi, d'autres manifestations du nombre ont pu être enregistrées. C'est là un effet typique de l'Attracteur étrange, en une sorte d'épidémie sémiotique courant parallèlement à l'épidémie virale qui traverse le pays et la planète. Et n'est-ce pas étonnant de retrouver Marseille - au coeur d'une polémique ces jours-ci -, dans  deux livres cités dans l'article, le polar de Fred Vargas (voir supra) et  GEnove, de Benoît Vincent, dont l'avant-propos est écrit dans la ville phocéenne ?

Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (musée Atger, Montpellier).


Ce ne sont pas moins de neuf occurrences du 99 que j'ai recensées entre le 7 et le 23 mars. La première est déjà tragique. Elle se situe dans Les Disparus de Daniel Mendelsohn, au moment où la quête de l'auteur le conduit au Danemark pour recueillir le récit d'un survivant de la ville de Bolechow. Mendelsohn note que ce petit pays est le seul en Europe à avoir opposé une résistance "paisible, mais remarquablement efficace, aux politiques antijuives des nazis, l'exemple le plus spectaculaire étant le passage clandestin et réussi, en une nuit, de presque tous les huit mille Juifs du pays dans des petits bateaux jusqu'à la Suède, avec (selon le livre que j'ai consulté) seulement quatre cent soixante-quatre Juifs déporté à Theresienstadt"(p. 506-507). Les calculs sont simples : alors que 6 % des Juifs du Danemark ont péri dans l'Holocauste, seuls 48 Juifs de Bolechow ont survécu, sur les six mille qui habitaient la ville, autrement dit 99, 2 % des Juifs y ont été exterminés.
Ce nombre, que Mendelsohn donne en lettres la première fois, revient sous forme numérique à la page 545, à l'heure du bilan de cette extraordinaire enquête sur plusieurs continents :
" Nous avons appris tout ça et, naturellement, nous avons appris leurs histoires aussi, les histoires des narrateurs ; et c'est donc devenu une partie de notre histoire aussi. Les cachettes, le bunker, le grenier, les rats, la forêt, les faux certificats de naissance, les granges. Et il y a l'histoire du présent : les gens que nous avons rencontrés et à qui nous avons parlé, leurs familles, la nourriture que nous avons mangée, les rapports que nous avons établis maintenant, aujourd'hui, à 99,2 chances contre 1."
Les cachettes, le bunker, les granges, tout cela ce sont aussi des histoires de confinement, pas devant un virus mais devant une menace plus humaine, encore plus cruelle et implacable, celle des nazis et de leurs collaborateurs ukrainiens.

L'ironie de l'histoire c'est que ma deuxième occurrence provient d'un Allemand. De la tragédie on passe plutôt à la comédie. Jugez-en : je ne sais plus par quel média je tombe le 10 mars  sur ce qui peut apparaître comme une blague : en février dernier,  Simon Weckert, un artiste berlinois, a trompé Google Maps en provoquant un embouteillage virtuel par le transport de 99 smartphones dans un petit chariot.


Pourquoi 99 ? Aucune précision là-dessus. Il fallait bien sûr un nombre important de smartphones connectés pour créer le bouchon virtuel, mais 98 ou 100 n'auraient rien changé. On peut considérer que ce nombre 99 possède pour le moins une aura particulière.

Retour à la tragédie pour ma troisième apparition du nombre. Lors de la projection du thriller de Todd Haynes, Dark Waters, à l'Apollo le 11 mars. Lutte inégale entre un avocat tenace, Robert Billott (Mark Ruffalo), et la multinationale de l'industrie chimique DuPont de Nemours (au nom français si trompeur en sa douceur feutrée), dont il a découvert qu'elle polluait en toute connaissance de cause les eaux de la ville de Parkesburg avec une molécule servant à fabriquer le Teflon. Un carton explicatif à la fin du film révèle que 99 % de l'humanité possède cette molécule dans le sang. 


Quatrième occurrence de 99 le lendemain, en lisant le hors-série de la revue Socialter intitulé Le réveil des imaginaires, et en particulier cet entretien avec Alain Damasio. Il y rebondit sur une évocation des créatures extraordinaires qui sont au coeur de son roman, et qui lui donnent aussi son titre : Les Furtifs :
"Les furtifs sont donc des créatures de l'ouvert. Ils sont faits de sons, s'ils sont vus, ils meurent et se transforment en une statue, belle à regarder mais figée.

C'est une manière de dire que le visuel tue. C'est d'ailleurs littéralement le cas dans l'armée. Voir sa cible = la tuer. Peut-être est-ce suggérer que la société de l'image dans laquelle nous vivons tue aussi. Je comprends très bien que des cinéastes ou des photographes puissent dire le contraire. sauf qu'aujourd'hui 99 image sur cent sont utilisées pour nous formater et faire passer un mot d'ordre qui susurre : "Achetez !" L'image est une forme d'expression, ultra-étudiée pour manipuler neurologiquement. Je fais attention à ne pas trop mettre de descriptions visuelles dans mes livres, à faire confiance au lecteur et à son désir de produire ses propres images. On ne devrait jamais imposer au lecteur un imaginaire qui l'empêche de travailler le sien par lui-même." (p .79)
Le lendemain encore, je regarde sur France 3 le documentaire consacré à Boris Vian, Un coeur qui battait trop fort. Vian qui aurait eu 100 ans cette année, Vian qui était persuadé de ne pas dépasser la quarantaine, à raison puisqu'il est mort quelques mois avant cet anniversaire, au cours d'une projection  de J'irai pas cracher sur vos tombes. Ce qui fait qu'il est mort à 39 ans le 23 juin 1959. Ce qui fait beaucoup de dates en 9 pour Bison Ravi alias Boris Vian - neuf lettres -,  d'abord nommé Equarisseur de première classe avant de devenir Satrape et Promoteur Insigne de l'Ordre de la Grande Gidouille du Collège de Pataphysique. Vian qui, lors d’une émission de radio, en mai 1959, un mois donc avant sa mort, "expliqua, nous disent Nicole Bertolt et Anne Mary, qu’il faisait de la ‘Pataphysique depuis qu’à l’âge de neuf ans il avait été marqué par une phrase dans une pièce de Robert de Flers et Gaston Arman de Cavaillet, La Belle Aventure: « Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas. » Il devait toujours garder en lui cette clé jusqu’à ce qu’il trouve la porte du Collège." [C'est moi qui souligne]



(Et moi je me demande soudain si l'Attracteur étrange n'est pas au bout du compte une des figures de la Pataphysique ? )

Bon, allons au coeur du noeud de la question : Vian avait-il à quelque chose à voir avec le 99 ? Une recherche googlisante allait-elle me donner une piste ? Il fallait que je m'en assure, et voici le résultat :


Ce Live 99 renvoie à Lavilliers et n'a donc rien à voir directement avec Vian, mais n'est-ce pas formidable de tomber sur un de ses poèmes les plus émouvants,  Je voudrais pas crever, écrit en 1952 qui est encore une référence à la mort, dont vous avez bien compris qu'elle est omniprésente dans ce périple du 9 (bon, d'accord pas les smartphones de Weckert).


J'arrête là pour ce soir. Un coup de fatigue. A la revoyure pour les quatre occurrences qui restent.

mercredi 18 mars 2020

La vengeance du pangolin ?

" - T'es dans le trou du cul du monde, mon pote ! Au pire endroit que tu connaîtras jamais dans ta petite vie de racle-merde ! T'es dans la zone de mort de la Déferlante !
- Où... ça ?!
- Banlieue ouest d'Aberlaas, Extrême-Aval, falaise des Confins ! Ça te va pour le topo ? Tu viens de naître ou quoi ?"

Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Folio SF, p.0.

La situation est irréelle : devant moi, le parvis de l'immeuble où viennent de cesser enfin les ronflements des rotofils dévorant les pelouses de trèfle trop drues pour les tondeuses, le ciel bleu avec juste quelques petits nuages au-dessus de l'horizon, le calme d'un après-midi très ordinaire qui semble démentir tout ce qui se dit à la télé, à la radio, sur le net, cette menace qui a retourné toute la planète, ruiné tous les programmes et rompu toutes les digues du quotidien. Comment faire coïncider la tranquillité de cet instant avec ce que l'on sait, avec cette vague de mort et de souffrance qui doit nous engloutir ? 
Il y a ceux qui paniquent, ceux qui fuient, et puis ceux qui luttent, ceux qui aident, ceux qui soignent, au mépris parfois de leur propre santé, avec des moyens souvent dérisoires, victimes d'une politique managériale qui montre aujourd'hui sa nocivité profonde. Si l'on sort de la crise, ce sera grâce à eux, et je devrais plutôt dire à elles, car elles sont majoritaires, les femmes, dans ce combat au plus près du drame.
Au Moyen Age, et même en d'autres temps, cette pandémie aurait été vue comme un châtiment divin. C'est un discours qui se fait très rare, et c'est heureux. Est-ce à dire qu'il s'agit d'une fatalité ? D'un pur accident du vivant ? D'un phénomène imprévisible ? Hélas, tout porte à croire que ce genre de maladie infectieuse est une conséquence du saccage des écosystèmes tropicaux, d'une déforestation qui prive les animaux sauvages de leur habitat et les conduit à coloniser d'autres milieux où ils importent les microbes pathogènes autrefois confinés dans quelques zones peu fréquentés par les êtres humains.*


J'aime beaucoup ce dessin de mon ami Gary Tupolev. Je n'y vois qu'un défaut : son titre. Car je ne pense pas que le pangolin veuille se venger, ni d'ailleurs aucune autre bête sauvage  traquée par les hommes. Ce serait remplacer Dieu par la Nature. Une Dame Nature qui punirait ceux qui martyrisent ses enfants. Non, je crois, avec le philosophe Baptiste Morizot (qui a inspiré le personnage de Varech dans Les Furtifs de Damasio), que nous ne sommes pas des humains face à la Nature, qu'il faut sortir de ce dualisme qui consiste à "penser le monde en termes binaires, opposés, exclusifs et hiérarchisés : les "humains" et la "nature"."
" Voici la carte d'identité que je propose : nous sommes des vivants parmi les vivants, façonnés et irrigués de vie chaque jour par les dynamiques du vivant. Le vivant est ici tout autre chose que la "nature" des dualismes, il est inclusif : car nous sommes nous aussi des vivants. Nous ne sommes plus une espèce solitaire confrontée au reste du monde empaqueté en "nature" : nous ne sommes plus face à face, mais côte à côte avec le reste du vivant, face au dérobement de notre monde commun."
(Nous sommes le vivant qui se défend, Socialter, Hors-Série "Le réveil des imaginaires")
Et Morizot n'est pas le seul à penser ainsi. Même son de cloche chez le jeune philosophe anglais Timothy Morton, qui écrit que "l'écologie peut se passer du concept d'un quelque chose d'une certaine sorte, "loin là-bas", appelé Nature."
"Le fantôme de la "Nature", entité neuve travestie en relique d'une époque révolue, a hanté la modernité dans laquelle il est né. Cette Nature fantomatique a empêché l'essor de la pensée écologique. Ce n'est qu'aujourd'hui, où le capitalisme contemporain et le consumérisme recouvrent la Terre entière et atteignent en profondeur les formes du vivant, qu'il est enfin possible, ironiquement, de se défaire de ce fantôme inexistant. L'exorcisme, c'est bien, mais les êtres humains ont dépassé le moment où la Nature était un recours. La continuité de notre survie, et par conséquent la survie de la planète que nous dominons sans nul doute aujourd'hui, dépend du fait de penser par-delà la Nature." La Pensée écologique, Zulma, 2019, p.19.


On ne trouvera pas trace non plus du mot nature dans l'entretien qu'un autre philosophe, italien celui-ci, Emanuele Coccia**, a accordé à Libération dans son édition du week-end dernier. Coccia qui rappelle que "tout virus, et celui-ci en particulier, nous apprend donc à ne pas mesurer la puissance d'un être vivant sur la base de ses équipements biologiques, cérébraux, neuronaux. Il casse aussi notre étrange narcissisme : dans l'anthropocène, nous continuons à contempler notre grandeur, même négativement, et nous nous magnifions dans nos puissances malignes, destructrices... "Regardez comme nous sommes puissants." Les virus nous rappellent que n'importe quel être a la force de détruire le présent et d'établir un ordre inconnu, inattendu. Le coronavirus montre enfin que le vie se moque des frontières, des entités politiques, des distinctions de races, qu'elle mélange tout, elle rallie tout. C'est assez libérateur."

Cette vision de la continuité de la vie remet en cause, comme le soulignent Sonya Faure et Anastasia Vécrin dans l'entretien, l'idée de naissance comme commencement. Selon Coccia, la naissance est un couloir qui mène une même vie d'une forme à une autre, d'une espèce à l'autre :
"La vie que nous sommes et que nous exprimons existait avant nous, c'était la vie de nos parents, et celle de nos grands-parents dans un couloir continu qui arrive jusqu'au début de la vie sur la planète. C'est dans ce couloir que l'individu, l'espèce et la Terre communiquent les uns les autres. C'est pour cela qu'il n'y a rien de plus universel que la naissance : un chêne, un champignon, un chat, une bactérie sont tous des êtres définis par la naissance. Tout enfant est un corps qui a imposé à sa matière d'origine une métamorphose, tout être naît dans un corps autre : naître, c'est ne pas pouvoir séparer sa propre histoire de celle du monde. La naissance est en ce sens un processus de migration de la vie, on laisse migrer en nous un moi, un souffle venu d'ailleurs vers d'autres destins. tout accouchement est une continuation de la tectonique des plaques."
Morizot, Morton, Coccia, trois penseurs pour nous aider à nous diriger dans ce monde sans boussole, plus que jamais incertain. Trois pensées qui vont au-delà de l'effondrement que certains prédisent, dessinent un chemin d'espoir, un appel du vivant. L'attracteur étrange dont je parle si souvent se tient peut-être en ce lieu de rencontre, comme une divinité faible qui n'a pas pouvoir sur le monde, mais peut nous désigner les "occasions", le kairos grec, qu'il faut saisir à temps. Fanal dans la nuit.



____________________
* Lire l'article de Sonia Shah, dans Le Monde diplomatique de ce mois. Aperçu sur le site du journal.

** J'ai déjà évoqué les travaux d'Emanuele Coccia dans plusieurs articles.

mardi 17 mars 2020

Le silence de Genova

                                               Montaient-ils, bonté bruyante, jusqu’au paradis, 
                                               entre les légumes du couvent, entre les figuiers, 
                                               ou te conduisait-il, le funiculaire,
                                               vers la mort de saison en saison ? 

André Frénaud, Le silence de Genova, in La Sainte Face, Gallimard, 1968. 

Je venais de découvrir le commentaire de Rémi Schulz, qui finissait ainsi : "Curiosité, il y a 15 jours environ, j'ai pris un stoppeur, chaque fois différent, lors de 3 allers consécutifs à Manosque, alors que c'est tout à fait exceptionnel. L'un d'eux était un Italien né à Genova." Genova (Gênes) avait été au cœur de ce dernier article, La grande maladie du vieux temps. 
Juste après, je me livre à une activité qui n'a rien à voir : j'essaie de retrouver mon exemplaire de La Horde du Contrevent, d'Alain Damasio, que je cherche en vain depuis deux jours. Je passe systématiquement en revue tous les rayonnages de la bibliothèque, et c'est ainsi, sans raison précise, que je sors La Sainte Face, un recueil de poèmes d'André Frénaud, chiné dans une brocante, je ne sais plus laquelle, car j'ai négligé de renseigner comme je le fais le plus souvent, la date et le lieu de l'achat. Ce volume, je l'ai à coup sûr depuis plusieurs années, et je ne l'ai pas encore parcouru. Je le mets donc de côté, ce qui est d'autant plus absurde que j'ai déjà tant à lire.
Je finis par remettre la main sur ma Horde (elle était dans une valise avec un tas d'autres bouquins encore à ranger), puis je me plonge un instant dans Frénaud. Surprise, page 185, je découvre un long poème écrit en 1961-1962 et intitulé Le silence de Genova. Entendez bien, pas Gênes, mais Genova, son nom italien. Pas une seule seconde je ne me suis attendu à retrouver Genova dans ce recueil poétique. Par quel mystère mon cerveau m'a-t-il convaincu de sortir précisément ce soir-là ce livre qui dormait depuis des années dans l'étagère, et qui ne m'était commandé par aucune urgence concrète ?
Détail émouvant : le volume est dédicacé à un Monsieur qui restera inconnu car le nom a été gratté, et qui pourrait dédicacer, sinon le poète lui-même ? Sur Wikipedia, je trouve la signature de Frénaud, il n'y a aucun doute à avoir. C'est bien la même que sur mon livre.


Photo : Michel-Georges Bernard (Wikipedia)

Je songe maintenant qu'il y a peut-être une raison à mon attention soudaine à Frénaud (mais qui n'a pu se matérialiser qu'à travers cette quête circonstancielle du roman damasien) : une conversation samedi soir au bar Le Bruit qui tourne, quelques heures avant la fermeture ordonnée de tous les  estaminets, cafés et restaurants. Avec Michel M., j'avais évoqué la mort de ma petite soeur, et je ne sais plus par quel détour de la parole, j'avais redit cette phrase "Il n'y a pas de paradis." J'écris redit car c'était là le titre d'une fiction brève du dimanche publié le 24 septembre 2006, précédée d'une citation de Jean-Claude Pirotte : "Nous ne pouvons nous attacher qu'à ce qui meurt. A ce qui est frappé du signe de la destruction." (J. C. Pirotte, Plis perdus)

Cette fiction n'en était d'ailleurs pas une. Il s'agissait plutôt d'une chronique autour d'un souvenir d'enfance : la mort de notre premier chat. Bon, allez, je vous la remets ici en entier :

Si je me fie à ma mémoire (mais celle-ci m'apparaît de plus en plus suspecte, habile qu'elle devient à retricoter tout le passé accumulé), le premier deuil dont je fis l'expérience fut celui de la jeune chatte que nos parents nous avaient donné à l'époque où mon père "faisait l'épicier" dans un village qui se targuait d'être, concurremment à deux autres, le véritable centre de la France (ce qui occasionna des joutes dominicales des plus intéressantes, mais là n'est pas le sujet d'aujourd'hui). C'était le premier animal de compagnie que nous avions, magnifique félin tigré qui devint le compagnon de chaque instant dans la maisonnée et l'objet de caresses infinies. Il advint donc qu'au retour de l'école, un vilain jour de je ne sais plus quelle saison en enfer, on nous apprit la triste nouvelle : notre chatte avait été renversée par une voiture.
  J'étais pour la première fois confronté à l'inconcevable : comment cette boule de poil soyeux pouvait-elle être absente et ceci définitivement ? Hier encore, elle bondissait sur les toits, ronronnait sous nos étreintes. Et il fallait soudain accepter que jamais plus, jamais ces moments ne reviendraient. S'imposa alors à moi la nécessité d'un paradis, je dis ce mot, mais c'est parce que c'est celui qu'on donne à ce lieu de retrouvailles après la mort. Oui, là-bas, on allait se retrouver, on allait à nouveau se regarder dans les yeux, se vautrer sur les lits moelleux. Je mettrais ma tête entre ses griffes et elle me labourerait le crâne , et nos jeux dureraient toujours, dans un éternel après-midi pluvieux. Le scandale était réparé, oublié, ce n'était qu'une mauvaise parenthèse à jamais fermée.
   Souvent, j'évoquais en moi-même cette consolante perspective. Aujourd'hui,
comme on s'en doute un peu, cette croyance (le mot est trop fort, c'était plutôt une vision à laquelle je voulais croire, à laquelle il était doux de croire), cette croyance m'a quitté : d'ailleurs, si je devais monter au paradis  (en état de péché mortel, je le crains), je ne reconnaîtrais sans doute pas ma petite chatte, figée dans le temps de mon enfance. Seul le petit garçon que j'étais aurait ce pouvoir. Il faudrait retrouver là, intact, l'immense continent de nos souvenirs ensevelis.
  Le paradis n'est peut-être né que de ça : l'inguérissable nostalgie de ce qui fût sur la terre des hommes.

En fait, ce titre je le devais à André Frénaud, dont je venais d'acheter en juin de la même année 2006 (mon ex-libris là en atteste) le recueil Il n'y a pas de paradis.
« Le poète est cet homme contradictoire, ce visiteur inacceptable et inaccepté, dont le sort consiste à appeler sans attendre de réponses, à marcher sans apercevoir de but. Il n’y a pas de paradis : le terme du chemin, c’est le chemin lui-même. », (Bernard Pingaud, préface à l’édition de Il n’y a pas de paradis, Poésie-Gallimard)
« Le poète est un homme qui s’interroge et qui interroge l’Homme à travers lui. Ce qu’il dit vaut pour lui, mais vaut pour l’Homme aussi... Pourquoi sommes-nous ici en tant qu’existants, dans ce plein de contradictions, en fin de compte malheureux et happés par la Mort ? Le poète articule des objets à travers lesquels il essaye de rendre compte de cette profonde douleur fondamentale et en même temps de l’appel vers un Illimité inconcevable. Cet Indicible, il en dit tout de même quelque chose, il en donne des équivalents à travers un mouvement d’images. C’est comme ça qu’il construit son objet ». (André Frénaud, entretien avec Ratimir Pavlovic) 

En ces temps de gravité et d'extrême danger, la poésie est plus que jamais nécessaire. Que le confinement nous conduise au moins à explorer les confins du rêve et de l'émotion pure de l'existence.

mardi 8 octobre 2019

L'angle mort est leur lieu de vie

Parfois le flux des associations d'idées, la dynamique des thèmes abordés, m'entraînent sur certains chemins et me font oublier d'autres éléments dûment repérés, mais que le traitement prioritaire de l'information m'oblige à différer la prise en compte. Et parfois même, ils restent tellement longtemps sur la berge que je ne sais plus comment les réintégrer. Je les ai comme perdus de vue. Ce sont branchages échoués, galets naufragés, alluvions en attente de la crue qui leur redonnera la chance d'un nouveau voyage.
Une fois n'est pas coutume, remontons donc le courant, et établissons-nous au 10 mai 1019, à cinq mois d'ici. Ce jour-là, je commence Les Furtifs d'Alain Damasio. Et certes, j'en parle dès le 4 juin dans un article éponyme. Mais je suis vite entraîné vers une série de résonances avec le cinéaste Adolfo Arrietta et le poète Gérard Macé. Et je n'évoque pas une autre rencontre importante, celle avec le penseur belge Henri Van Lier, découvert la même semaine de mai grâce à une vidéo postée par Benoît Peeters - que je me permets de remettre ici car elle est essentielle.


Ce n'est que le 8 septembre que j'ai parlé pour la première fois d'Henri Van Lier, à l'occasion d'un article sur le film de Blake Edwards, Experiment in Terror. Mais je ne faisais aucune mention de Damasio. Et pourtant, très vite, un point commun puissant s'était imposé : le thème de l'angle.

Pour Henri Van Lier (et cela est très tôt explicité dans la vidéo) l'homme est le primate anguleux. Cela est affirmé jusque dans l'en-tête de son site Anthropogénie, où toute son œuvre est généreusement disponible.


La capacité du corps humain à former des angles est exploré dès le premier chapitre,  Corps technique et sémiotique :
"L'angle droit, qui réfère entre eux les trois plans et les trois dimensions selon lesquelles le corps redressé d'Homo distribue son environnement, a envahi ses articulations. Il a plié orthogonalement deux à deux phalangettes et phalangines, phalangines et phalanges, et ainsi de suite de main en poignet, en coude, en épaule, en tronc, comme aussi de doigts de pied en pied, jambe, cuisse, tronc. A quoi s'ajouteront d'une épaule à l'autre les rotations de la tête sur 180°, c'est-à-dire 90° x 2, confirmant l'orthogonalité des trois dimensions à partir du plan transversal. De plus, le Primate redressé entretient en permanence un angle droit circulaire au sol, qui en fait l'animal antigravitationnel. Quand il s'assied, sa station assise (sedere, ad) crée et entretient deux angles droits opposés. Son agenouillement, technique ou révérentiel, comporte un angle droit quand il a lieu à deux genoux, et deux angles droits quand il a lieu sur un genou, avec ou sans fléchissement du tronc. Les bras levés, cette menace des Primates qu'Homo transforma en supplication au ciel, confirment la fécondité anthropogénique des angles. Rien d'étonnant que ce corps orthogonalisant se soit mis un jour à précadrer ses images au paléolithique supérieur, et à cadrer (quadrare, carrer) ses images et tout son milieu au néolithique. La perpendiculaire, en français, est dite normale au sens de normative. En grec, gônia, l'angle de la géométrie dérivait de gonu, le genou."[C'est moi qui souligne]
Or, ce qui frappe très vite à la lecture des Furtifs de Damasio, c'est l'omniprésence des angles. Comme en témoigne déjà l'épitaphe finale :
A la mémoire de Marilou (...)
Dans un angle vif parfois, 
          je te vois encore :
                          tu luis "
Mais aussi le premier chapitre, intitulé LE BLANC, qui commence par une chasse au furtif mené par un des personnages principaux, Lorca Varèse. Il s'agit d'une épreuve de chasse dans un cube, un huis clos, qui décidera ou non de l'admission définitive de Lorca au Récif (Recherches, Études, Chasses et Investigations Furtives), un corps militaire d'élite de chasseurs de Furtifs : "A peine si je distingue les angles droits des murs." Page suivante: "Les quatre angles, je les code NO, NE, OS et ES." Page suivante encore : "Je me loge dans l'angle OS pour avoir la porte dans mon champ de vision. (...) Calé dans mon angle, je regarde le plafond droit à ma verticale puis la totalité du cube blanc, tacheté de croix, qui s'étend devant moi. Rien, bien sûr. Sans parler du silence, presque insultant.
Il est dedans. Je veux bien les croire, putain. Mais où ?
Ça pourrait être une farce. Un bizutage de fin de formation. Mon champ de vision couvre 180° à l'horizontal et 120° à la verticale. Quand je regarde la salle, posté dans l'angle, j'ai l'impression panoptique de tout couvrir - et cependant je laisse de courtes plages hors champ - sol, côté, plafond - où le furtif se cache. "L'angle mort est leur lieu de vie" -c'est la première chose qu'on nous apprend."

L'angle mort est leur lieu de vie. L'angle mort, cette expression ne cessera plus de revenir dans le livre. Regardant en replay l'émission La Grande Librairie où Damasio sera invité le 30 mai, je l'entendrai utiliser par deux fois.

Phonophore, Enquête sonore autour des furtifs.
Cette rencontre orthogonale entre ce philosophe belge presque inconnu et cet écrivain français ne doit-elle pas être pensée comme une occasion de penser une situation proprement politique ? A l'instar de ce que je suggérais l'autre jour, avec la triple récurrence de la date 1770 dans deux opus cinématographiques et l'écho d'une catastrophe ancienne à Rouen, la coïncidence n'est peut-être pas qu'un pur jeu formel et qu'une curiosité sans lendemain, elle porte peut-être aussi la marque d'une urgence, d'une invitation au questionnement. 
Ce qui me conduit à reprendre la question que je posais à la fin de l'article du 4 juin : "L'Attracteur étrange, qui se plaît à ourdir des rencontres entre les éléments a priori désaccordés de nos vies, n'est-il pas à sa manière une sorte de furtif, œuvrant dans le hors-champ de nos parcours algorithmés ?"

samedi 6 juillet 2019

De la baleine aux ronds de Janmari

Au cours de ma réflexion sur le livre d'Esther, j'avais initié une recherche sur le site au sujet du rabbin Josy Eisenberg, et j'avais donc retrouvé cet article de 2018 titré Le pain de la honte. Une illustration montrait Jonas rejeté par la baleine, une enluminure de la Bible de Jean XXII, de l'École française du XIVe siècle.

Copie d'écran du 23 juin 2019
Or, en regard, on pouvait lire l'annonce d'un article du Stalker, Asensio au Kosovo ou la baleine dans le caniveau. Une coïncidence spatiale dont nous avons déjà eu un exemple récemment et qui me conduisit à lire ce billet où Juan Asensio raconte son invitation au Kosovo, et en profite pour étriller au passage Mathias Enard et... Alain Damasio : "Comme Alain Damasio, Mathias Enard parle comme il écrit; non, je me montre injuste car Alain Damasio écrit encore plus mal qu'il ne parle." Ce qui est un peu surprenant quand on l'a vu sur le même site accueillir un article de Grégory Mion, très élogieux sur son précédent roman La Horde du Contrevent. Ceci dit, c'est tout à son honneur de faire place à qui ne pense pas exactement comme lui.

Mais ce qui me frappe avant tout, c'est la photo qui est en tête de l'article, un détail d'une photo représentant "la sculpture (Heroinat Memorial), assez réussie, d'un visage de femme composé de ceux de 20 000 autres, violées durant la Guerre du Kosovo."

Et si cette photo me frappait, c'est qu'elle m'évoquait puissamment une autre photographie découverte peu de temps avant, et qui n'était autre que la photo de couverture du Journal de Janmari, livre publié par les éditions de l'Arachnéen :


Mêmes alignements de petits ronds sur fond noir.

Voici la présentation du livre sur le site de l'éditeur :
"Jean-Marie J., dit Janmari, a douze ans lorsque Fernand Deligny décide de créer un réseau d’enfants autistes, « autour » de lui, dans les Cévennes, en 1967. L’enfant est mutique, vif, adroit ; il découvre des sources enfouies, attrape les guêpes par les ailes sans les blesser, habite le hameau de sa présence forte et de ses trajets immuables. À la fin de sa vie, Gisèle Durand, présence proche de Janmari, lui tend un cahier à dessin. Jour après jour, il trace des ronds et des vaguelettes ; le moindre geste ou le moindre son de Gisèle Durand l’incite à varier les formes, à inscrire un cercle, un rectangle, puis à reprendre ses motifs. Ce Journal recueille la trace d’un geste primordial, "d’avant la lettre", la pulsation progressivement affaiblie du rythme de la vie et de la poésie."
Je découvre un peu plus tard en lisant la correspondance de Fernand Deligny avec François Truffaut que Janmari (aujourd'hui décédé) est originaire de Châteauroux.



Mais encore...

Lettre de François Truffaut à Fernand Deligny, Paris, 15 novembre 1968

"Cher ami,
Je suis très content de recevoir de vos nouvelles.
Ce que vous me dîtes à propos du garçon de Châteauroux qui est avec vous m’intéresse infiniment, car je compte tourner, l’année prochaine, un film intitulé l’Enfant sauvage et qui est tiré d’un texte que vous connaissez probablement : le mémoire ou plutôt les deux mémoires de Jean Itard sur Victor de l’Aveyron, rédigés tout au début des années 1800.
Si je n’étais pas obligé de quitter Paris dans quelques jours pour l’île de la Réunion d’où je ne reviendrai qu’au début de l’année prochaine, j’aurais pris aussitôt le train ou ma voiture pour venir vous voir.
Je suppose que votre garçon est trop fragile pour qu’il soit question d’envisager de le faire tourner et de lui faire jouer le rôle de « l’enfant sauvage », mais la description que vous me donnez de son comportement est tellement proche de ce qu’Itard a décrit dans ses textes et de ce que nous voulons obtenir dans le film que je suis extrêmement troublé.
Je crois, en tous cas, que votre garçon devrait nous servir de modèle à la fois pour choisir le garçon qui jouera effectivement le rôle et pour nous inspirer un style de comportement corporel. (...)"

Jamais je n'en ai entendu parler ici. L'identité de Janmari me reste inconnue.

Ce n'est pas tout. Le lendemain, je lis un article de Janjac Birgé sur le nouveau site du scénographe Raymond Sarti. Cliquant "au hasard" parmi les projets présentés, je débouche sur “Des souffles de vie”, un spectacle de danse contemporaine, avec une chorégraphie d'Hela Fattoumi et Eric Lamoureux, au Théâtre de la Bastille. L'ordonnancement des projecteurs sur fond noir, leur reflet sur la scène me font une nouvelle fois penser aux ronds de Janmari.


C'est peut-être plus éloquent encore sur le dessin de préparation :


En juillet, j'allais retrouver cette récurrence. Mais c'est une autre histoire.

lundi 17 juin 2019

Jeter la girafe à la mer

L'attracteur étrange s'amuse. Dernière facétie : un jeu de contiguïté entre le texte du dernier article et la barre latérale affichant l'actualité des sites que je suis dans la rubrique Autres sentes.


Sur cette copie d'écran du 15 juin, en face de la reproduction d'une page du roman damasien mettant en scène Saskia Larsen, la traqueuse phonique, nous avons le titre de l'article du musicien Jean-Jacques Birgé publié le 14 juin, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer. Le son est ici l'élément central : Saskia Larsen traque les Furtifs, ces "êtres de chair et de sons", tandis que la phrase mystérieuse renvoie au premier disque du batteur et compositeur Jacques Thollot, dont Birgé affirme qu'il est "un véritable chef d'œuvre, un bijou d'intelligence et de sensibilité comme il en existe peu".


Thollot. Ce nom déjà est un quasi palindrome, thème de mon dernier billet. "Quoi qu'il fasse, écrit Birgé, Jacques Thollot était avant tout un poète, jouant des fûts et des cymbales comme on compose des vers, des vers étranges comme ceux d'Henri Michaux qu'il adorait au point d'y trouver le titre de cet album assemblé lorsqu'il n'avait que 24 ans." Par curiosité, je lis le  long entretien que Raymond Vurluz et Birgé lui-même menèrent  avec Thollot fin 2002 [date palindromique] pour le Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz. Et, dès la première question posée par Vurluz, je reconnais des résonances familières :
"Raymond Vurluz – Comment choisis-tu de jouer de la batterie ?

Je faisais une sorte de bande dessinée sur des papiers comme des rouleaux à chiottes, mais c’était pour imprimer des comptes. Ça allait dans des machines. Je faisais des immenses histoires, des cirques interminables. Et dans les cirques, il y avait la fosse d’orchestre qui était en hauteur. Il y a toujours eu un rapport avec le rouge. Il y a beaucoup de rouge au cirque. C’était entre le cirque et les Indiens. Je dessinais beaucoup d’indiens avec des tambours et les fameux boum boum boum ! Tous ces trucs, ça fascinait. Ce qui m’a carrément illuminé, c’est les reflets à Tours où j’ai de la famille, par une lucarne de chez ma cousine couturière Alice, un 14 juillet. Les pompiers défilaient, avec les tambours au premier plan. Ça m’a achevé, si je peux dire… J’étais déjà dans un domaine où il y avait tout le temps une rythmique ou quelque chose de rythmique. J’ai suivi ce qui me plaisait le mieux et ça a abouti au premier tam-tam, avec des palmiers rouges sur fond jaune et un ou deux trucs verts, des couleurs qui vont pas du tout ensemble, et au pochoir, déjà. J’avais sept ans. C’était une époque où les gens s’invitaient encore beaucoup. À chaque fois qu’il y avait une soirée à Vaucresson, les gens dansaient et c’était l’occasion, comme la musique était un peu plus forte que d’habitude, de m’éclater à jouer derrière les disques." [C'est moi qui souligne]
Pompiers, tam-tam, c'est bien sûr Arrietta qui surgit à ces évocations. D'autant plus que celui m'a fait découvrir le cinéaste madrilène, le pas encore illustre (mais ça ne saurait tarder), Nunki Bartt, est originaire de Tours (faut-il rappeler la glorieuse expédition Baxter3 en cette ville fameuse, qui déboucha sur la découverte de la magnifique Pietà du tourangeau Jehan Fouquet ?). Et il se trouve que le dit Bartt est l'auteur d'un livre unique fabriqué à Angles sur l'Anglin, L'Angles d'Alice". 

Nunki Bartt, L'Angles d'Alice, page 6bis et 6ter, correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

age 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

Autres coïncidences : un des extraits de Damasio relatant une des traques de Saskia Larsen parle de livres sans doute "tombés ou jetés" (encadré vert), conséquences des mouvements des furtifs. Or, trois sites en vis-à-vis présentent une allusion à un tel geste de jet. "Jeter la girafe" bien sûr, mais aussi le "balance ton poste (de télé) de Diacritik et "l'atelier d'été, c'est lancé" du Tiers-Livre de François Bon.

On peut même se demander si le Aretha One Step Ahead du blog Etc-Iste de Thomas Vinau n'entre pas dans la danse lui aussi ? Aretha résonne fort avec Arrietta.


Terminons avec Jacques Thollot dont le vinyle Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer est édité par Le souffle Continu, 22€ (il reste peut-être, précise Birgé, quelques uns des 111 exemplaires transparents de l'édition limitée à 111 avec un dessin original signé de Stéfan Thanneur...)*

Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014". En 1959, dans une émission télévisée Jazz Memories et l'épisode En direct du Club Saint-Germain, on peut le voir à la batterie, âgé seulement de treize ans, et jouant le standard de jazz A Night in Tunisia de Dizzy Gillespie, accompagné par des musiciens aussi confirmés que Georges Arvanitas au piano, Robert Garcia au sax ténor, Bernard Vitet à la trompette, et Luigi Trussardi à la contrebasse. C'est bluffant et très touchant.**

_____________________
* 22, 111 sont également nombres palindromiques.

** A peine ai-je publié cet article que je m'avise d'une seconde coïncidence basée sur la proximité spatiale avec la barre latérale. J’écrivais donc : "Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014".Or, un peu plus bas, c'est le dernier article d'Arnaud Le Brusq sur Terre Gaste qui titrait L'enfant merveilleux.


vendredi 14 juin 2019

Trace l'inégal palindrome

Sur le précédent billet, Emporter le feu, Rémi Schulz m'a laissé un commentaire riche de prolongements inattendus. Permettez-moi d'y revenir :
Tout est contenu dans le mot "trace"
Perec ne renierait pas, avec son Grand Palindrome qui part de
Trace l'inégal palindrome...
pour finir sur
...ne mord ni la plage ni l'écart.
Chez Damasio ça part du mot caret, qui est aussi en anglais le signe ^. J'ai fait un parallèle entre Perec et Queen, où on trouve l'écart d'un "^" sur une carte.
Dans ce chant du signe de Queen, on trouve une Claire, un Samson Dark, un Walter Carlo...
Rappelons rapidement qu'un palindrome, du grec πάλιν / pálin (« en arrière ») et δρόμος / drómos (« chemin, voie »), est un mot (par exemple, kayak), ou un groupe de mots, une phrase (par exemple, Ésope reste ici et se repose) qui peuvent se lire dans les deux sens, aussi bien de gauche à droite que de droite à gauche. Le plus long palindrome français, comportant 5566 lettres, a été écrit par Georges Perec en 1969. Ce Grand Palindrome commence en effet par  Trace l'inégal palindrome. Neige. Bagatelle, dira Hercule. Le brut repentir, cet écrit né Perec. L'arc lu pèse trop, lis à vice-versa. Perte. Cerise d (où l'on voit que Perec a tenu à s'inscrire lui-même dans le texte, ainsi que la contrainte : lire à vice-versa), pour aboutir à Désire ce trépas rêvé : Ci va ! S'il porte, sépulcral, ce repentir, cet écrit ne perturbe le lucre : Haridelle, ta gabegie ne mord ni la plage ni l'écart.

Sur la notice Palindrome de Wikipédia, on notera que parmi les nombreux exemples cités se trouve un palindrome d'Alain Damasio tiré de son opus précédent, La Horde du Contrevent :
« Engage le jeu que je le gagne ». 

Si l'on se rend maintenant sur l'article mis en lien sur "ce chant du signe de Queen", on arrive sur  La polygraphie du chameau du site Perecqation. Je n'en retracerai pas le détail ni même tenterai un résumé, n'ayant jamais lu l'auteur, Ellery Queen, et donc son polar originellement paru en 1958, The finishing stroke. Je me contenterai de pointer simplement ce passage :
"Enfin la coquille est particulièrement significative en français, surtout en français perecquien, car le nom anglais de ce signe objet d’un « écart » sur la « carte » est « caret ». TRACE et ECART pourraient être les deux mamelles de l’écriture perecquienne"
Nous retrouvons ici quatre des six anagrammes analysées par le philosophe Varech dans Les Furtifs. La coquille, elle, fait ici référence à une différence entre l'édition américaine et l'édition française, en ce qui concerne certaines cartes essentielles à l'intrigue :
"Lors d’une réunion d’invités très (agatha-)christienne à Christmas dans un manoir isolé, le jeune poète John en l’honneur duquel la fête est organisée reçoit chaque soir un étrange présent, un ou plusieurs objets accompagnés d’une carte portant un couplet parodiant la comptine des douze jours de Noël, avec parfois au dos de la carte un dessin schématisant les cadeaux offerts. Le douzième soir le cadeau est un poignard planté entre les épaules du destinataire…"
Ces cartes correspondent aux pictogrammes de l’alphabet acrophonique phénicien, de A jusqu’à Z ou d’Aleph jusqu’à Zayin, du bœuf jusqu’au poignard. Les trois lettres ici représentées sont aleph (le boeuf, ox), beth (la maison), et gimel (le chameau).

Édition originale

Édition française
Dans l'édition française, le ^ figurant le toit de la maison a été omis. Or, ce signe lui-même signale une omission ; en anglais, Rémi l'a signalé, il se nomme caret, directement issu du latin caret « il est privé de » ou « il manque ». The caret (^) is the default symbol for the missing character. [xeroxscanners.com]

Ce  ^ intervient dans la correspondance de Perec avec Jacques Lederer. Rémi Schulz :
Le 27/12/06 j’ai lu le Portrait(s) de Georges Perec brossé par Paulette Perec, et j’y ai particulièrement remarqué une phrase : « Parmi les facéties qui émaillent les lettres qu’il adresse à Jacques Lederer, notons l’invention d’un signe typographique (^ ^) qui représente, dit-il, le jeu de cils particulier à Groucho et dont il ponctue sa correspondance (…) » (lettre 179 du 22/09/59)

L'invention typographique, on l'a vu, est l'une des caractéristiques éminentes du grand roman de Damasio, travail mené en collaboration avec la graphiste Esther Szac. Je me suis alors demandé si ce caret ^ était présent dans les signes de reconnaissance de l'un des personnages. C'est bien le cas pour la traqueuse phonique Saskia Larsen, qui combine croissants de lune, parenthèses et chevrons, un peu aplatis, il est vrai.


Perec -Damasio, des résonances fortes pour le moins (Alain Damasio  est un nom qui aurait pu entrer dans La Disparition - ce vaste lipogramme en e - et d'ailleurs, Les Furtifs ne s'articule-t-il pas autour d'une disparition, celle de Tishka, la petite fille follement aimée ?).

Une dernière curiosité : j'avais imprimé l'article de Rémi Schulz et le relisai une nouvelle fois dans le Lieu tranquille cher à Peter Handke lorsque je m'aperçus (je n'étais pas chez moi) qu'un petit carnet était posé par terre (j'avais presque marché dessus). Il s'agissait d'un petit opuscule de la marque Veja. Son symbole percutait directement mon enquête :