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vendredi 7 novembre 2025

Bon pour les filles

A Aigurande, en ce jour de Toussaint, j'avais donc acheté Le Bal des Conscrits de Louis Peygnaud. A la ferme de La Font du Four, celle des grands-parents maternels où je naquis en 1960, il n'y avait en dehors des livres d'école que quelques livres de littérature générale, je me souviens de Typhon de Joseph Conrad et de cet ouvrage de Louis Peygnaud, De la vallée de George Sand aux collines de Jean Giraudoux, publié chez Charles-Lavauzelle en 1949, et couronné par l'Académie française. 

Cette distinction n'a pas rendu l'homme célèbre et j'ai beaucoup peiné à trouver une notice biographique sur Louis Peygnaud (Google vous refourgue aussitôt une masse de sites sur Louis Pergaud, c'est très agaçant). En insistant, j'ai néanmoins trouvé quelques lignes sur le pdf d'un groupe de marcheurs de Bonnac-la-Côte en Haute-Vienne, département d'origine de Louis Peygnaud, né le 9 août 1895 dans le hameau de Chasseneuil (commune de Saint-Symphorien-sur-Couze). Après ses études primaires et secondaires, il rejoint l’école normale de Limoges. Mobilisé en 1915, il est blessé en 1918 et démobilisé en 1919. De retour à la vie civile, il est nommé instituteur à Saint-Sornin-Leulac en Haute-Vienne. En 1930, il passe l’examen d’inspecteur primaire, fonction qu’il exerce d’abord à Gordon-Murat en Corrèze et à partir de 1931 à La Châtre (Indre). Il y restera au-delà de sa retraite prise en 1958. Proche d’Aurore Dudevant (1866-1961), la petite-fille de George Sand, il était souvent invité à Nohant. Dans les dernières années de sa vie, il rejoint sa Haute-Vienne natale, où il s’éteint le 12 mai 1988 à l’âge de 92 ans. (Source : Bulletin des Amis du Vieux La Châtre, n°3, 2011).

 

Le Bal des Conscrits a été publié sans mention d'éditeur en 1968, imprimé par les bons soins de l'imprimerie Rault, fondée en 1934 par Arsène Rault pour son fils Roger, et toujours existante (reprise en 2017 par le groupe Paragon, elle est la seule entreprise importante qui subsiste à Aigurande). Le volume que j'ai acheté comporte une dédicace que je ne vois qu'aujourd'hui, et qui m'émeut car elle s'adresse à Monsieur et Madame Renaud : "Croyez bien que je n'ai pas oublié le temps de Crozon qui s'éloigne si vite !" Crozon qui est ma commune natale...


Le livre s'ouvre sur une citation de Chateaubriand, que Louis Peygnaud reprend et prolonge dans sa préface : "Dans une page admirable, Chateaubriand se souciait du sort réservé par l'avenir à la mémoire de tous ces paysans laissés en Russie - et ailleurs : "Il n'y a peut-être que moi qui, dans les soirées d'automne, en regardant les oiseaux du Nord, se souvienne qu'ils ont vu la tombe de nos compatriotes"."

Et Peygnaud poursuit ainsi : "Comme Chateaubriand, pourquoi, certains soirs autour de la Toussaint, ne resterions-nous pas attentifs à toutes ces voix étranges, mystérieuses, qui se mêlent au vent de la nuit ? Ces clameurs, ces plaintes dans le ciel ? : celle des âmes tourmentées qui n'ont pas eu accès au paradis, pensaient nos anciens, mais, bien sûr, point les âmes pures de nos infortunés petits conscrits." (p. 10-11)

La Toussaint était ainsi étrangement évoquée, jour même de l'achat du livre, et de la bande dessinée de Davodeau, Chute de vélo, où l'intrigue tourne autour du personnage de Toussaint, et de son terrible secret. Toussaint qui retrouve Irène, la grand-mère atteinte de la maladie d'Alzheimer, sur le bord de la rivière, au grand soulagement de ses enfants.


 
 
Mais ce n'est pas tout. A la salle d'Aigurande où la brocante se déroulait, passa mon ami Gary Tupolev, accompagné d'Anne-Marie et William. Des mois que je ne les avais vus, et il fut convenu qu'en retournant à Châteauroux, je m'arrête à Cluis, où une petite fête était organisée le soir-même par les jeunes de la famille. 
Là, à Cluis, Anne-Marie me montra la réponse qu'Amélie Nothomb avait faite à Gary, à la suite de l'envoi de sa bande dessinée Bon pour les filles, parue à la Bouinotte en septembre 2014. Amélie Nothomb a la réputation de répondre à toutes les lettres manuscrites qu'on lui envoie et cette réputation n'est semble-t-il pas surfaite car elle a répondu très vite au message qui accompagnait le don de l'album.
Ceci dit pour l'anecdote car ce qui me captive dans cette histoire, c'est l'accent mis tout à coup sur cette bande dessinée atypique, qui a donc onze années d'âge.
 
 
Que raconte donc Bon pour les filles ? Lisons le descriptif : 
"Bon pour les filles ! » Le conseil de révision a tranché : bon pour le service, trois ans sous l’uniforme, la vie loin d’ici, du quotidien. Et l’honneur de ne pas avoir été réformé. Bon pour les filles…
Désiré, lui, n’a pas franchi la toise, pour se coiffer du képi et empoigner un Lebel. Pas de chance, et adieu Mathilde, la fille du boulanger, pourtant bien jolie. Les autres y étaient, eux, bon pour les filles. Et bientôt pour les tranchées, la boue. Bon pour la peur, la fosse commune ou le poteau d’exécution.
Alors, tout faire quand même, pour aider les copains, sur le front à quelques kilomètres de là. Pour exister aux yeux de Mathilde et de son cocardier de père. Le récit court, percutant, d’une tranche de guerre « à côté » : le désespoir de ne pas en être et l’apprentissage de l’horreur, pour les yeux d’une fille que l’on aura jamais."

"Bon pour les filles", c'est  cet insigne militaire qu'on décernait au conscrit à l'issue du conseil de révision, et dont quelques exemples ornent le dos de couverture de l'album.

 
 
C'est donc une autre histoire de conscrits qui se rappelle à moi en cette soirée de Toussaint. Mais les coïncidences ne s'arrêtent pas là. Louis Peygnaud entame son livre par le chapitre Le 22 octobre 1914 avec les conscrits de la classe 1915, et ces lignes-ci :
"Le 22 octobre 1914, sept garçons de dix-neuf ans s'en revenaient de Nantiat et regagnaient leurs villages de la vallée de la Couze. sur toutes les routes qui partaient du chef-lieu d'autres garçons cheminaient vers toutes les communes du canton. Ils venaient de passer le conseil de révision."

Ces sept garçons, on les retrouve pour ainsi dire dans cette case de la page 8 : 

 

Une dernière pour conclure : le héros de "Bon pour les filles" est le pauvre Désiré Lamoureux, recalé au conseil de révision à cause de son mètre cinquante-deux.



Or, à la page 27 du Bal des conscrits, Louis Peygnaud raconte une autre conscription, celle du 10 mars 1793, an II de la République, où eut lieu la première levée en masse de 300 000 hommes. De tous les villages affluaient les hommes célibataires ou veufs sans enfants de dix-huit à quarante ans. Le 15 juillet, l'Assemblée législative avait proclamé la Patrie en danger. De fait, cette première journée ayant donné peu de résultats, il fallut remettre le couvert le 17 mars. Ainsi, au Péchereau, près d'Argenton, seuls deux volontaires s'étaient inscrits le 10 mars. Et le 17, 45 hommes durent se soumettre à la voix du sort. Le maire avait préparé 33 bulletins blancs et 12 bulletins portant la mention "soldat", et chacun vient tirer un bulletin dans un chapeau : "Mais soudain, minute pathétique entre toutes, alors que sept volontaires nationaux viennent d'être désignés, voici que se présente devant le fatidique chapeau, non plus un garçon mais un homme d'environ cinquante ans, qui dissimule avec peine son émotion. C'est Sylvain LAMOUREUX, laboureur, qui vient tirer à la place de son fils empêché par la maladie. L'assistance, quelque peu animée, devient brusquement silencieuse. Tous les présents ont le sentiment de la gravité du geste de ce père qui va décider du sort de son enfant. Le père de François LAMOUREUX prend un billet et le tend au maire qui l'ouvre et annonce le fatidique : "soldat"."

 


mardi 9 janvier 2024

Sentir les lilas du Connecticut avant de mourir

En confrontant le 10 décembre la lecture des Cinq sens de Michel Serres à Demande à la poussière, le roman de John Fante, je me suis laissé entraîner dans une dérive qui m'a conduit bien loin de mes deux points de départ (et encore cette dérive n'est-elle pas terminée, mais sur ce sujet je reviendrai un autre jour). Je me permets donc de renouer aujourd'hui avec ce chapitre II où nous avons abandonné Arturo Bandini, le narrateur de Fante, dans une rue de Chinatown, dans l'attente de la fille qui l'avait aguichée un peu plus tôt mais dont il avait décliné la proposition. Le Mexicain avec qui elle était montée dans l'immeuble sort le premier (ce qui nous vaut un petit couplet raciste de Bandini : "Tu peux toujours sourire, saloperie de chorizo."), puis c'est la fille qui sort du brouillard à son tour, l'aperçoit, le reconnaît et  sans ambages lui redit : "Salut, mon chou, tu veux du bon temps ?" Il s'ensuit un double dialogue, celui de Bandini avec la fille, et celui, intérieur, de Bandini avec lui-même, comme s'il était tiraillé entre le diablotin fouaillé à vif par le désir brut, et l'angelot pâlissant qui tire tant qu'il peut sur la bride : "Doucement, Bandini, vas-y mollo."

Et tout cela s'exprime au mieux dans cette prière sourde qui le traverse dans cet immeuble à senteur de cancrelat où l'entraîne la fille : "Je vous salue Marie pleine de grâce, tout ça en montant les marches, mais il n'y a rien à faire, je ne peux pas. Faut que je me sorte de là. [...] Oh, Marie, le fruit de vos entrailles est béni, priez pour nous pauvres pécheurs qui vous implorons - qui vous implorons jusqu'à ce qu'on arrive au palier et jusqu'à la chambre au bout du couloir sombre et poussiéreux ; jusqu'à ce qu'elle allume la lumière."

La scène est comique, par le dénivelé entre la concupiscence de Bandini et les scrupules qui le retiennent, l'appel désespéré à la Vierge Marie et le frémissement incoercible de la tentation charnelle. Et quand la fille vient s'asseoir près de lui, l'embrasse, lui butine les dents avec sa langue froide, il fait un bond pour ne pas succomber. Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec un autre passage des Cinq sens : "Christ ? Cela signifie oint. Mais encore ?/ Christ signifie  : touché légèrement, effleuré. Quelqu'un s'approche au plus près voisinage et frôle. Alors une femme s'approcha de lui, elle essuya ses pieds avec ses cheveux. Voile doux." Et, un peu plus haut, Michel Serres désigne l'événement de référence, le fameux repas de Béthanie. Parfois nommé "repas chez Simon", cette scène est relatée par les quatre Evangiles,  non sans des différences sensibles. Luc ( 7, 36-50) raconte l'épisode ainsi :

« Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table. Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum, et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait ; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. Le pharisien qui l’avait invité, voyant cela, dit en lui-même : "Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c’est une pécheresse." Jésus (...) dit à la femme : "Tes péchés sont pardonnés". Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : "Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés ?" Mais Jésus dit à la femme : "Ta foi t’a sauvée, va en paix." » (Bible Segond) 

Dieric Bouts (c. 1420–1475), Le Repas chez Simon le pharisien, Gemäldegalerie (Berlin).

Ce qui est très intéressant dans ce texte, c'est que la femme qui oint les pieds de Jésus, et le fait donc littéralement Christ, est désigné comme une femme pécheresse. Que la tradition identifiera longtemps avec Marie de Magdala, la Marie-Madeleine que nous avions récemment rencontré avec les oeuvres d'Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint. Le pharisien est offusqué et doute de Jésus qui, selon lui, ne devrait pas accepter d'être touché par une telle femme (pécheresse voulant naturellement dire "prostituée").
Bandini se débat entre le pharisien et le jouisseur qui coexistent en son for intérieur : "La fille se renverse, les mains derrière la nuque, les jambes chavirées sur le lit. Moi je veux sentir les lilas du Connecticut avant de mourir, et les petites églises blanches bien proprettes de ma jeunesse, et les piquets de clôture que j'ai brisés pour m'enfuir."
Le pharisien en lui triomphe, Bandini se dit écrivain et exige qu'on cause. Qu'on cause avant. La fille alors se redresse. "T'as de l'argent, mon chou ?" Bandini vient juste de recevoir dix dollars de sa mère, qui a liquidé pour ce faire les polices d'assurances de la maison. Alors, quand la fille lui demande s'il a de l'argent, il le sort, son petit rouleau de billets de un dollar. Bien sûr qu'il a de l'argent, et quand la fille lui dit que la passe est de deux dollars, il en donne trois, "négligemment, comme si c'était rien du tout".

L'argent, tiens, il en est question aussi dans les autres versions du repas à Béthanie, ainsi celle de Jean (12:1-8) :
« Six jours avant la Pâque, Jésus arriva à Béthanie, où était Lazare, qu’il avait ressuscité des morts. Là, on lui fit un souper ; Marthe servait, et Lazare était un de ceux qui se trouvaient à table avec lui. Marie, ayant pris une livre d’un parfum de nard pur de grand prix, oignit les pieds de Jésus, et elle lui essuya les pieds avec ses cheveux ; et la maison fut remplie de l’odeur du parfum. Un de ses disciples, Judas Iscariot, fils de Simon, celui qui devait le livrer, dit : "Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers, pour les donner aux pauvres ?" Il disait cela, non qu’il se mît en peine des pauvres, mais parce qu’il était voleur, et que, tenant la bourse, il prenait ce qu’on y mettait. Mais Jésus dit : "Laisse-la garder ce parfum pour le jour de ma sépulture. Vous avez toujours les pauvres avec vous, mais vous ne m’avez pas toujours." » (Bible Segond)
Michel Serres commente le passage :
"L'argent n'a pas d'odeur. Vendez le nard. Distribuez trois cents deniers en pièces à la foule. N'approchez pas le flacon d'albâtre, éloignez le parfum, évitez l'onction. Judas, déjà, pour la première fois, veut sauver le Sauveur. Evitez de lui donner la senteur qui le marque et le fait remarquer. L'argent, anonyme, ne désigne personne et s'éparpille aisément dans les mains de multitude, pièces éparses en substitut des membres écartelés. Ne désignez point le corps à la vindicte publique par l'enduit odorant, vendez, vendez avant même que le parfum ait touché ou effleuré ou stigmatisé le corps."

Pierre Paul Rubens, Le Repas chez Simon le pharisien, vers 1618-1620, Musée de l'Ermitage.

Bandini, à la fois attiré et affolé par ce corps qui ne cesse de se rapprocher, donne l'argent de sa mère pour éviter le péché de chair : "L'argent n'est pas un problème, je te dis. D'accord, mon chou, mais mon temps à moi il est précieux. Bon, tiens, voilà encore deux billets. Ça fait cinq, mon Dieu, cinq dollars et je ne suis pas encore dehors, oh, comme je peux te détester, sale pute. Mais tu es quand même plus propre que moi, parce que toi au moins tu n'as pas d'esprit à vendre, juste ta pauvre viande." La fille est conquise, il en est persuadé, prête à faire tout ce qu'il voudra, absolument, mais quand elle tente de l'attirer contre elle, il maintient qu'il veut causer et lui balance encore trois billets, en lui disant de s'acheter quelque chose de bien avec. Et il se sauve en prétextant un rendez-vous avec son éditeur, il se carapate, il dévale les escaliers et veut retrouver le joli brouillard là dehors, à moi l'air pur.

Michel Serres : "Autour de la table circulent l'argent et les mots, à mort. Lazare et Judas, condamnés, entourent le verbe, condamné aussi, jouant à qui meurt et à qui reviendra, présents, absents, substituables et non substituables. L'argent remplace le langage, qui remplace le corps, qui remplace le pain, jeux de transformation sur la scène tragique, où l'on cherche un autre monde. " De Marie, il affirme à la page précédente : "Elle institue l'extrême-onction."

Et si vous pensez que j'exagère en tissant ce parallèle entre Serres, sa lecture évangélique, et Fante, romancier de la débine, lisez donc les dernières lignes de ce chapitre 2 :

"Huit dollars qui me coulent littéralement des yeux. Oh, Jésus, trucide-moi et oublie pas de renvoyer mon cadavre à la maison, tue-moi net et surtout que je meure bien comme un idiot de païen sans prêtre pour m'absoudre, sans extrême-onction sans rien. Huit dollars, mince, huit dollars..."

El Greco, Repas dans la maison de Simon, 1608-1614.

 


lundi 20 novembre 2023

Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Eternité.

"J'ai débuté la vie éternelle. L'expression consacrée ne signifie encore rien pour moi : ce mot d'éternité n'a de sens que pour les mortels."

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel, 2019, p. 135.


Le narrateur de Soif, rappelons-le, n'est autre que le Christ. Jésus-Christ. Ou bien devrais-je écrire Jésus tout court ? Je ne sais pas, écrire Jésus, le Christ, ou Jésus-Christ, on sent bien que ce n'est pas la même chose, quand bien même c'est la même figure qui est désignée. Le narrateur de Soif est en tout cas pleinement humain, c'est sans doute ce qui a heurté certains lecteurs du livre, catholiques intransigeants qui ne pouvaient voir d'un bon oeil ne serait-ce que le sentiment clairement affiché de Jésus pour Marie-Madeleine.  Bon, mais ce n'est pas cet aspect que je voulais discuter ici, c'est la notion d'éternité qui apparaissait dans l'extrait reproduit.

Presque en même temps, j'avais donc lu Nue, de Jean-Philippe Toussaint. J'ai montré dans Nue/Soif comment les deux livres étaient en résonance autour du personnage de Marie-Madeleine. Une autre résonance plus discrète tenait dans ce mot d'éternité. Dans la deuxième partie du livre, le narrateur accompagne Marie sur l'île d'Elbe, où ont lieu les funérailles de Maurizio, le gardien de la propriété de son père sur l'île. De fait, après une série de déconvenues, ils ne parviennent au cimetière qu'au crépuscule et échouent à trouver la tombe du défunt. Marie a un malaise et finit par s'affaisser sur le marbre d'une pierre tombale. Comme il lui demande ce qui se passe, elle lui répond : " (...) mais tu ne le vois pas ce que j'ai ? Mais je suis enceinte, dit-elle."

Un peu plus tard, alors qu'ils reviennent à l'hôtel par les routes tortueuses de l'île, le narrateur se rappelle un autre raté, une autre fois où il était rendre visite à son oncle au cimetière et était ressorti sans l'avoir vu. "Plus tard, écrit-il, alors que m'arrivait une expérience du même ordre, réfléchissant à cet acte singulier de ne pas trouver quelqu'un qu'on va voir dans un cimetière, je m'étais rendu compte que cette mésaventure révélait dans le fond la vraie nature de toute visite dans un cimetière, c'est que, quand on va voir quelqu'un dans un cimetière, il est naturel qu'on ne le trouve pas, car on ne peut le trouver, jamais, et c'est à son absence qu'on est confronté, à son absence irrémédiable."

A ce moment je ne peux pas m'empêcher de penser à ce mort que, pareillement, on ne trouve pas dans le récit évangélique : c'est encore Marie la Magdaléenne (c'est ainsi que la désigne Frédéric Boyer dans sa récente traduction) qui se rend à l'aube au tombeau alors qu'il fait encore noir, et elle voit que la pierre a été enlevée. Elle court pour en informer Pierre et Jean, elle pense alors que des gens ont enlevé le Seigneur du tombeau. Une sorte d'urgence s'empare d'eux et ils courent ensemble vers le sépulcre. J'aime bien cette insistance sur le fait de courir, et Jean va jusqu'à préciser que "l'autre disciple" (il ne dit pas Jean) "court devant, plus vite que Pierre, et parvient le premier au tombeau." Il voit le lin qui gît à terre, et Pierre, pénétrant le premier dans le tombeau, voit le suaire qui était sur la tête de Jésus roulé dans un coin. Ils retournent ensuite chez eux, et c'est à Marie, restée là, en pleurs, que deux anges en blanc apparaissent, puis Jésus lui-même.

Noli me tangere, Fra Angelico, couvent San Marco, Florence.

Dans le récit de Nothomb, Jésus raconte qu'une fois "laissé seul avec sa mort", il a connu un "moment de pur vertige". Son coeur a explosé de réjouissance : "Les musiques les plus grandioses du présent, du passé et du futur ont déferlé en moi et j'ai connu l'infini. (...) Lorsque le caveau n'a plus suffi à contenir l'exaltation, je suis sorti. On s'est beaucoup demandé par quelle magie j'y suis arrivé. Cela m'a été si naturel que je ne peux pas répondre. J'ai aimé me retrouver dehors. Le silence qui a suivi la musique a été un délice que j'ai hautement apprécié." C'est à la suite de cela qu'il affirme avoir débuté la vie éternelle.

Je reviens à Nue. Une fois à l'hôtel, vers seize heures, ils doivent attendre une heure décente pour se présenter dans un restaurant du vieux port : "Près de trois heures nous séparaient encore du dîner, trois heures blanches, inoccupées, qui s'étendaient devant nous comme une immensité de vide vertigineuse." Ce détail est loin d'être anodin, ce temps creux s'impose à l'instar de l'espace vide du tombeau christique, et ce n'est sans doute pas un hasard si le mot même de vertige surgit là aussi inopinément. Observons aussi que la scène se déroule encore une fois au crépuscule : "Même s'il ne faisait pas encore nuit, les réverbères étaient déjà allumés." La narrateur, allongé sur le lit, contemple Marie fumant en silence à la fenêtre :

"Je voyais sa silhouette en manteau qui me tournait le dos, son poignet légèrement désaxé, et sa main, fine, qui tenait la cigarette entre ses doigts. C'était la même image, exactement la même - l'attitude, la fixité du visage, la cigarette immobile de laquelle s'élevait lentement la fumée - que celle de Marie dans le café de la place Saint-Sulpice deux jours plus tôt, quand je l'avais observée dans la nuit derrière les vitres. Et même si, à ce moment-là, à Saint-Sulpice, je ne pouvais pas encore deviner que Marie était enceinte, je le savais déjà en réalité, c'est là, à Saint-Sulpice, que j'ai su pour la première fois que Marie était enceinte. Je l'ai su par l'image, de façon subliminale, comme si l'invisible était entré dans ma vision, et l'éternité dans le temps." (p. 154, c'est moi qui souligne)

L'éternité. Là encore. Mais ce n'était pas tout. Ce qui allait suivre est tout à fait étonnant, qui vient résonner avec force avec ce qui me requiert ces derniers jours. Poursuivons la lecture : "Et je songeai alors que ces deux scènes s'apparentaient en réalité à des Annonciations, la première à Saint-Sulpice, une Annonciation contemporaine, une image du XXIe siècle, aux allures de photo numérique, avec la nuit et la présence très forte de la pluie, des traces de gouttelettes éparses sur les vitres, une photo à la Nan Goldin, avec le visage de Marie entraperçu dans les traînées de phare d'un bus 87, les pommettes mouillées et les cheveux emmêlés qui rappelait le fameux tableau de Hopper, une scène de nuit dans un café, les personnages hiératiques enfermés chacun dans sa solitude, un serveur de profil derrière le bar, et la robe rouge de Marie (peut-être suffirait-il d'appeler ce tableau de Hopper Annonciation plutôt que Nighthawks pour en transfigurer complètement la vision ?)."

Dès le 5 novembre, j'avais posté ici une Annonciation, celle de Fra Angelico qui est visible au Musée du Prado de Madrid. Mais ce qui me retient encore plus aujourd'hui, avec cette relecture, c'est la mention du tableau de Edward Hopper. Début novembre je n'avais pas encore visionné la série Polar Park. Or, qu'a-t-on vu à la fin du dernier épisode ? Rien moins qu'une claire allusion à Nighthawks.

Edward Hopper, "Nighthawks" (1942), Art Institute of Chicago


Allusion, mais inversion en quelque sorte de l'intention : si la solitude semble être l'apanage des quatre personnages du restaurant, la scène de Polar Park réunit David Rousseau, son père et sa soeur retrouvées, ainsi que l'adjudant Louvetot. La caméra est passée de l'intérieur à l'extérieur, et s'éloigne lentement. Sans transition, on voit alors Amélie Poulidor (excellente India Hair) venant éclairer un mur de boîtes de conserve, ici des tomates italiennes dont la forme et la couleur font référence directe à une autre oeuvre iconique de la peinture américaine : Campbell's Soup Cans, créée en 1962 par Andy Warhol. 


lundi 13 novembre 2023

La fin de la jalousie

Samedi matin 11 novembre, j'avais lu ce tweet de Jacques Attali : "Question simple : aurait-il fallu cesser les combats contre l’Allemagne nazie, la laisser exister, faire fonctionner les camps de la mort et prospérer à travers les siècles, pour ne pas prendre le risque de toucher un seul civil allemand ?"

J'étais consterné : cette question soi-disant simple n'était-elle pas complètement biaisée ? On conçoit bien que la réponse est évidente aux yeux d'Attali : les bombardements sur les villes allemandes (un fait non spécifié et sous-entendu dans la question), ne pouvant être que légitimes au vu de la nature ignoble du régime nazi, légitiment à leur tour les actuels bombardement sur Gaza. Certes il y a des victimes civiles mais il faut malheureusement en passer par là pour annihiler la barbarie. 

Ce raisonnement présuppose que tous les bombardements sur l'Allemagne aient été justifiés. Or, il semble bien - c'est un euphémisme - que ce ne soit pas toujours le cas. Prenons un seul exemple parmi bien d'autres : le bombardement de Dresde le 13 février 1945. Rien n'accordait un rôle militaire décisif pour cette ville ancienne, de haute culture, qui avait, pour cette raison, été épargnée pendant cinq ans. Le but annoncé était de couper les transports vers le front allemand de l'Est, et cela aurait été possible en détruisant le pont qui franchit l'Elbe. Mais le pont est resté intact, il n'est même pas mentionné comme objectif de l'attaque. En une nuit et deux jours, près de 1 300 bombardiers larguent 2 431 tonnes de bombes « HE » (high explosive), et 1 475 tonnes de bombes « IB » (incendiary bombs, soit des centaines de milliers de bombes incendiaires), soit plus de 3 900 tonnes d'engins explosifs et incendiaires.. La température est montée à plus de mille degrés. Plus de 25000 civils ont été tués (nombre que certains jugent largement sous-estimé), dix-neuf hôpitaux permanents ont été détruits ou gravement endommagés. 

Le 6 mars 1945, on évoque Dresde à la Chambre des Communes. Le travailliste Richard Stokes soulève la question : "Mis à part le bombardement stratégique, sur lequel j'ai des doutes très sérieux, et le bombardement tactique, que j'approuve s'il est effectué avec une précision raisonnable, le bombardement de terreur est, à mon avis, indéfendable, en quelque circonstance que ce soit."
Churchill, embarrassé, écrit le 28 mars à son état-major : "Je crois qu'il faut davantage se concentrer sur la destruction d'objectifs militaires, comme les industries pétrolières et les communications proches de la zone de combat, plutôt que sur des actions de terreur et une destruction arbitraire, aussi impressionnantes soient-elles."

Je puise ces informations dans Maintenant, tu es mort, Le siècle des bombes, de Sven Lindqvist (Le Serpent à plumes, 2002), déjà évoqué ici à plusieurs reprises (par exemple, le 20 avril 2022). J'y apprends que l'un des témoins de l'horreur fut l'écrivain américain Kurt Vonnegut*, prisonnier de guerre dans un abattoir de la ville, et qui survécut en se réfugiant dans les caves du bâtiment. Il participa au déblaiement des cadavres, et de son expérience s'inspira pour écrire Abattoir 5 (1969).

Couverture de l'édition originale (Slaughterhouse Five
or the Children's Crusade)

Je n'ai jamais lu Abattoir 5, un des grands classiques de la science-fiction, et l'envie est grande maintenant de combler cette lacune. Comme je vais en ville, j'en profite pour aller commander le livre à Arcanes. Ensuite, je me rends à 17 heures au rassemblement sur la place de la République pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza. Cent à cent cinquante personnes sont présentes, une seule voiture de police dans un coin de la place. Un texte commun est lu, puis chaque organisation, sans surprise, PCF, LFI, NPA, EELV, CGT, FSU,  j'en oublie peut-être, dit son petit mot, avec plus ou moins de chaleur et d'entrain. Certains (pas tous) mentionnent les massacres du 7 octobre, en appellent à la libération des otages, le leitmotiv est tout de même le cessez-le-feu. On réclame, on exige, le dernier orateur demande qu'on scande pour finir cessez-le-feu, cessez-le-feu. Je ne scande rien, les bombardements me révulsent, m'horrifient, mais je ne peux m'empêcher de ressentir quelque chose de l'ordre du dérisoire dans notre rassemblement. Il n'y aura pas de cessez-le-feu, on le sait bien, tout juste quelques pauses, dites "humanitaires". Que faire ? Je ne sais pas.

Après cela, je dois me diriger vers l'autre bout de la ville pour un dîner amical. J'ai encore du temps devant moi, alors je flâne en multipliant les détours. Découvre une épicerie fine italienne qui vient d'ouvrir récemment, y achète du Chianti et de quoi cuisiner un risotto. Puis mes pas m'entraînent vers le parc Balsan, silencieux, où les lampadaires trouent la nuit maintenant noire. Près de l'entrée la boîte à livres du Lion's club où j'ai déposé récemment toute une flopée de bouquins suite au rangement de la bibliothèque (depuis ils ont tous disparu, je soupçonne qu'il n'y a pas que de vrais lecteurs à fréquenter les lieux). Une jeune femme dépose elle aussi quelques livres. Je la laisse terminer puis repartir et, par curiosité, vais jeter un coup d'oeil (avant la razzia des aigrefins).

Et là, quelques bonnes surprises : je mets dans ma besace un roman d'un certain Lilian Auzas, Riefenstahl (Léo Scheer, 2012), avec même une dédicace de l'auteur à une certaine Gwenaëlle (est-ce la jeune femme de tout à l'heure ? ) et, surtout, La fin de la jalousie, un folio 2 euros, avec des nouvelles de Marcel Proust. Mais ce titre, La fin de la jalousie,  me dit quelque chose, je suis certain de l'avoir croisé il y a peu. Chez Toussaint ou Nothomb, très probablement.


Après une chaleureuse soirée chez les amis, je suis rentré à pied passé minuit, trois quarts d'heure sous une pluie fine par les rues et les places désertes, et quand je suis arrivé j'ai aussitôt vérifié. C'est dans Soif que je retrouvai La fin de la jalousie (un titre soit dit en passant que j'ignorais parfaitement jusque-là, et en même temps j'étais heureux de revoir la figure de Madeleine dans cet extrait) :

"Un des plus grands écrivains dira que le sentiment amoureux disparaît à la mort pour se transformer en amour universel. J'ai voulu le vérifier en allant revoir Madeleine. Avant même qu'elle s'aperçoive de ma présence, j'ai été bouleversé de la retrouver. Le souvenir de mon corps l'a prise dans les bras, elle m'a serré contre elle avec frénésie, rien n'altérait notre ferveur.
Le même écrivain aborde ce sujet dans une nouvelle intitulée La fin de la jalousie. Le narrateur, maladivement jaloux, guérit de cette maladie au moment de sa mort, et cesse simultanément d'être amoureux. Cet écrivain a une conception très spéciale de la jalousie : à ses yeux, elle constitue la quasi-totalité de l'amour." (pp. 137-138)

Amélie Nothomb ne cite pas explicitement le nom de Proust. Sans doute parce que le narrateur, en l'occurrence le Christ, n'est pas sensé connaître l'existence d'un écrivain vivant deux millénaires plus tard. Ne pas donner le nom atténue l'anachronisme.

Il n'importe. La coïncidence m'avait une fois de plus secrètement exalté. Dans ce tourbillon de l'histoire où nous nous sentons bien impuissants, elle ouvrait comme un chemin de minuscule espérance.

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* Il est né le 11 novembre 1922 à Indianapolis, il aurait donc eu 101 ans exactement s'il avait vécu jusqu'à ce jour (il est mort le 11 avril 2007 à New York).

jeudi 9 novembre 2023

Nue/Soif

Après avoir lu L'échiquier de Jean-Philippe Toussaint et Psychopompe d'Amélie Nothomb, j'avais envie de m'avancer un peu plus avant dans l'univers de ces deux écrivains. A la médiathèque, mon choix se porta  sur Soif (2019), roman que Nothomb qualifie elle-même de psychopompe, son narrateur n'étant autre que Jésus : "J"ai toujours su que l'on me condamnerait à mort" est l'incipit d'un ouvrage qui lui demanda quatre mois de terreur sacrée (cela ne doit rien à l'exagération, précise-t-elle : "Je ne subissais pas le supplice mais mon écriture en était à ce point proche que chaque matin, en me réveillant, je me disais : "Il est temps de monter sur la croix."), et sur Nue (2013), "le quatrième et dernier volet de l'ensemble romanesque - je recopie la notice de la quatrième de couverture - MARIE MADELEINE MARGUERITE DE MONTALTE, qui retrace quatre saisons de la vie de Marie, créatrice de haute couture et compagne du narrateur." Je n'avais lu aucun des trois précédents volets.

Nue et Soif, j'avais choisi ces deux livres indépendamment, rien ne les reliait à l'origine, mais déjà, par leurs titres monosyllabiques, je leur trouvais un air de famille. Mais c'est bien plus que cela que j'allais découvrir. En ouvrant Nue, me sauta d'abord à la figure cette citation de Dante : Dire d'elle ce qui jamais ne fut dit d'aucune. Eh oui, Dante encore, dont la phrase ici évoque bien sûr sa muse, sa Béatrice,  à la fin de son autobiographie de la Vita Nuova :  « J’eus alors une vision extraordinaire, pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent prendre la ferme résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse, jusqu’à ce que je pusse parler tout-à-fait dignement d’Elle ; et, pour en venir là, j’étudie autant que je peux, comme elle sait très bien. Aussi, dans le cas où il plairait à celui par qui toutes choses existent, que ma vie se prolongeât, j’espère dire d’elle ce qui jamais encore n’a été dit d’aucune autre. » La Béatrice du narrateur de Toussaint est donc cette Marie Madeleine Marguerite de Montalte, qu'il nomme plus simplement Marie, dont la dernière création est une robe en miel qu'un mannequin nu, suivi d'un essaim d'abeilles, porte à la fin d'un défilé de mode automne-hiver au Spiral de Tokyo. Un final somptueux qui tourne à la catastrophe : une légère hésitation au moment de sortir et voilà le mannequin qui trébuche et s'écroule, et les abeilles de la piquer de toutes parts. Ce qui n'empêche pas Marie de faire alors son apparition et de saluer le public comme si tout avait été prémédité. Elle qui veut toujours tout contrôler voit son oeuvre lui échapper mais, par sa sortie, se ré-approprie le tableau. Et Toussaint de conclure cette introduction du roman (qui compte ensuite deux grandes parties) par cette phrase, qui désigne rien moins qu'un credo artistique : "La conclusion inattendue du défilé du Spiral lui fit alors prendre conscience que, dans cette dualité inhérente à la création - ce qu'on contrôle, ce qui échappe - , il est également possible d'agir sur ce qui échappe, et qu'il y a place, dans la création artistique, pour accueillir le hasard, l'involontaire, l'inconscient, le fatal et le fortuit."

Dante Gabriel Rossetti (1828 – 1882)
La Salutation de Béatrice- 1859, National Gallery of Canada, Ottawa, huile sur 2 panneaux

Dans sa volonté de contrôle, Marie s'attachait aux détails les plus infimes, aux détails de détail, affirme le narrateur. La seconde phrase de Soif sonne en écho : "L'avantage de cette certitude, c'est que je peux accorder mon attention à ce qui le mérite : les détails."

Allons donc dans les détails et les échos. Marie-Madeleine c'est aussi un des personnages de Soif : "En ce moment inconcevable où j'ai choisi mon destin, je ne savais pas que celui-ci impliquerait de tomber amoureux de Marie-Madeleine. Je vais d'ailleurs l'appeler Madeleine : je ne raffole pas des prénoms doubles et je trouve fastidieux de l'appeler Marie de Magdala. Quand à l'appeler Marie tout court, je l'exclus. Confondre son amoureuse avec sa mère, c'est peu recommandable."

Madeleine, c'est aussi la femme de Jean-Philippe Toussaint. Elle apparaît à de nombreuses reprises dans L'échiquier. Le fragment 61 lui est plus spécialement consacré, qui commence par la notation de leur rencontre en mars 1981, et là encore, il est question de détail : "Je me souviendrai toujours de ce détail, que Madeleine avait une minuscule trace de rouge à lèvres sur les dents le jour où je l'ai rencontrée." Un détail que Toussaint n'oubliera pas, rappelant que dans La Salle de bains, le narrateur, accueillant Edmonsson à la gare, remarque sur ses dents une minuscule trace de rouge à lèvres. Et ce détail le ramène justement - quelle coïncidence - à Nue : "Dès le premier instant, Madeleine aura été pour moi une source d'inspiration intarissable. N'est-ce pas à Madeleine que j'ai pensé quand j'ai imaginé, dans Nue, la notion de disposition océanique, à partir du sentiment océanique que Romain Rolland définit comme la volonté de faire un avec le monde hors de toute croyance religieuse ? Oui, bien sûr. Car Madeleine, comme Marie, possède ce don, cette capacité singulière, de trouver intuitivement un accord spontané avec les éléments naturels, avec la mer, dans laquelle elle se fond avec délices, nue dans l'eau salée qui enrobe son corps, avec la terre, dont elle aime le contact physique, primitif et grossier, sèche ou un peu gluante dans la paume de ses mains."

Et pour en finir provisoirement, j'en reviens à Philippe Sollers, avec ce passage cité dans l'article précédent où il commentait un passage du Paradis dantesque au sujet de la Trinité. Juste avant il évoquait la prostituée Rahab, que Dante rencontre dans le ciel de Vénus, Rahab qui, dans Le Livre de Josué, accueille à Jéricho les deux espions envoyés par Josué, les cache, et obtient en échange la vie sauve lors de l'attaque et de la destruction de la ville. "La prostituée, qu'est-ce, demande Sollers, sinon le fil évangélique lui-même ? Ce Christ, ce Fils de Dieu, n'approuve-t-il pas ce qui choque tellement Judas : l'onction que lui donne Marie-Madeleine ?"

Rahab aidant les deux espions de Josué, par Elias van Nijmegen (1731), musée de Rotterdam.

Non, encore un mot. Dans Psychopompe, Amélie Nothomb écrit qu'elle apporté Soif à son père, le premier à lui avoir parlé de Jésus :

"Il le lut et l'aima. Cette lecture compta plus que mille autres pour moi. Je ne savais pas à quel point ma joie se justifiait. Quelques mois plus tard, mon père mourut. C'était le début de la pandémie, je ne pus donc pas assister aux funérailles. Confinée à Paris, seule avec ma peine, je perçus très vite qu'il se produisait un phénomène singulier.

A personne je n'avais confié le caractère psychopompe de l'écriture de Soif et de mon écriture en général. Il faut supposer pourtant que mon père l'avait compris, car il se mit à me parler sans relâche. Cel n'avait rien à voir avec le filet de voix si ténu de mon premier mort. C'était, reconnaissable entre toutes, la voix paternelle."



dimanche 5 novembre 2023

Tout ce qu'il entendra, il le dira

D'Amélie Nothomb, je n'ai jamais parlé ici, et ça n'a rien de surprenant car je n'avais jamais lu d'elle que son premier roman, Hygiène de l'assassin, publié en 1992. Et ensuite plus rien, assez curieusement, car je crois bien que le livre, sans m'éblouir, m'avait plu. Ce fut en tout cas un succès immédiat pour la jeune écrivaine d'alors, succès qu'elle ne cessa de confirmer. Peut-être est-ce sa prolificité qui m'a retenu. Elle n'avait nul besoin de mon suffrage, mais j'aimais bien l'entendre lors de ses tournées promotionnelles, car elle a une vraie originalité, de l'humour et la pudeur qui laisse juste entrevoir la souffrance. L'ayant vue évoquer son dernier opus, Psychopompe, j'ai eu envie, une fois n'est pas coutume, de le lire. Je tombai dessus à la médiathèque, c'était parfait. J'avalai très vite les cent cinquante pages de ce récit vif qui commence par le conte nippon de la femme-grue que lui racontait Nishio-san (qu'on suppose être sa baby-sitter,) quand son père, diplomate, était en poste au Japon. Il sera donc beaucoup question d'oiseaux dans ces pages. Au mitan du livre, Amélie Nothomb raconte le viol dont elle fut victime à douze ans sur une plage du Bangladesh. Elle n'emploie pas le mot mais la scène n'est pas pour autant édulcorée, cela tient en une page à peine, en quelques phrases qui disent sans la moindre trivialité l'horrible saccage : "Quelque chose s'éteignit en moi. On ne me vit plus dans aucune eau."

Et l'oiseau va conclure le récit de ce segment infiniment douloureux de sa vie : "Cet après-midi-là, je vis voler au-dessus de la plage l'hirondelle fluviatile. D'habitude, elle n'allait pas jusque-là. Couchée sur le sable, je l'observais. Elle me proposait une interprétation. La violence des mains de la mer avait arraché la coquille, je n'étais plus l'oeuf que j'avais été. Oisillon dépourvu de plumes, il me faudrait accéder au statut d'oiseau. Cela serait monstrueusement difficile."

Contre le vide, affirme-t-elle encore, elle n'avait que les oiseaux. Elle rêvait plus que jamais de savoir voler, d'échapper à la pesanteur. Mieux, dans un rêve récurrent, elle découvrait la gymnastique qui permettait l'envol, mais au réveil, elle avait beau essayer, elle restait clouée au sol. Elle ne désespérait pourtant pas d'y parvenir un jour. Ce néant qui l'accablait, les oiseaux en faisaient un terrain de jeu : "Qu'est-ce que voler sinon s'adonner à l'ivresse du vide ?"

Dans ce temps difficile, elle n'en continuait pas moins d'étudier le grec ancien. C'est ainsi qu'elle apprit qu'Hermès, le dieu aux pieds ailés, était qualifié de psychopompe, autrement dit de passeur accompagnant les âmes des morts dans leur voyage. Et dans la religion chrétienne, l'oiseau psychopompe étant le Saint-Esprit, figuré par la colombe descendant sur la Vierge Marie lors de l'Annonciation, elle pense alors : "Et si c'était moi ?"


Annonciation,  Fra Angelico, v.1437

Annonciation (détail), l'hirondelle indique la saison où se déroule la scène, censée se produire le 25 mars, neuf mois avant la naissance de Jésus le 25 décembre) 

On peut lire alors ce passage assez hallucinant, qui laissera dubitatif, je suppose, nombre de ses lecteurs habituels : "La Trinité proposait des emplois que j'avais examinés avec sérieux. Le Père, non, je n'étais pas taillée pour ce costume, par ailleurs magnifiquement porté par mon père. Le Fils, j'avais envisagé ce rôle avec enthousiasme, mais ma découverte récente de la souffrance avait mis un terme brutal à cette ambition. Je ne voulais pas d'une carrière comportant une douleur à ce point absolue. Le Saint-Esprit, pourquoi pas ? Existait-il une raison d'exclure cette hypothèse ? D'autre part, qui mieux que moi convenait ?" Elle ironise bien sûr immédiatement après sur la mégalomanie du projet, mais il ne faut pas pour autant y voir une démystification. La Trinité doit être prise au sérieux. Pierre Cormary, dans Zone critique,  écrit avec justesse : "Où Pierre Michon disait-il que toute littérature digne de ce nom était une reprise de la Bible ? Après le Fils (Soif, 2019), le Père (Premier sang, 2021 et prix Renaudot), voici le Saint-Esprit, aboutissement de cette si singulière trinité d’Amélie Nothomb, à la fois traité d’ornithologie, art d’écrire, cinquième Accord toltèque s’il en est mais aussi Passion et résurrection de l’autrice qui se livre ici comme jamais."

Et je ne pouvais m'empêcher à ce moment-là de repenser à un passage de La Divine Comédie, non pas le poème de Dante mais le livre d'entretiens autour de l'oeuvre entre Philippe Sollers et Benoît Chantre, que j'avais lu à sa parution en l'an 2000 et que je venais de relire :

"Nous sommes toujours dans ce ciel de Vénus, où Dante vous rappelle - et il faut que nous nous en souvenions en même temps que lui - que le Père c'est la puissance ; le Verbe, la sagesse ;  l'Esprit Saint, l'amour. On réfléchit trop peu sur cette Troisième Personne. Le Saint-Esprit, que fera-t-il dans le temps de son avènement ? Augustin, dans son De Trinitate, a une formule sublime : "Tout ce qu'il entendra, il le dira." Il faut savoir entendre pour dire : il n'y a pas de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre." "Tout ce qu'il entendra, il le dira" : c'est la raison pour laquelle, au chant X du Paradis, Dante vous convoque en tant que lecteur, pour que vous entendiez ce qu'il vous dit et pour que vous vous nourrissiez de cette substance étrange qui vous permettrait de dire ce que vous entendez. "(p. 349)



Amélie n'est-elle pas aussi celle qui, par l'écriture, comme Dante, dira tout ce qu'elle entendra ?