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vendredi 6 mai 2022

6 - Notre-Dame de Babel

« Il est mort avant d’arriver à Rovno. Il est mort, le dernier prince au milieu de ses poèmes, de ses phylactères et de ses bandes molletières. Nous l’avons enterré au cours d’un arrêt, dans une bourgade oubliée. Et moi qui loge avec tant de peine dans le vieux corps les tempêtes de mon imagination, j’ai recueilli le dernier soupir de mon frère. »

 Isaac Babel, Le fils du Rèbbe, in Cavalerie Rouge

Retour sur le dimanche 3 avril, jour de la brocante des Marins, dont j'ai fait le récit dans Quelques cercles sur le banc de bois jaune. Il y eut d'abord celle émission de Talmudiques, avec Camille de Toledo, dont je surpris des bribes avant l'arrivée sur l'avenue, émission dont la figure de proue était l'écrivain Isaac Babel. Je lus dans les jours qui suivirent Le fantôme d'Odessa, le roman graphique de Camille de Toledo et Alexandre Pavlenko, qui retrace la terrible histoire de ce conteur de génie que Staline fit assassiner le 27 janvier 1940. Désireux d'en savoir plus sur Babel, je découvris sur la page de France Culture une rediffusion au 5 mars 2022 d'une émission Répliques du 7 novembre 2015. Alain Finkielkraut y avait invité pour parler de Babel l'écrivain Pierre Pachet et l'historien Adrien Le Bihan. Lequel disait ceci :

"Je pense comme Pierre Pachet, qu'il faut découvrir Isaac Babel par le plus saisissant des trois recueils, qui est certainement, Cavalerie rouge, et c'est par Cavalerie rouge qu'il est mondialement connu. C'est une bonne introduction pour un lecteur qui ne connaîtrait pas Babel, à commencer par le récit, La traversée du Zbroutch, que Babel a voulu en tête de Cavalerie rouge, avec le passage de la rivière en juillet 1920. On entre dans cette guerre et dans le chef-d'œuvre en même temps. Il y a beaucoup de rivières dans Cavalerie rouge."
"Quand on lit le Journal de 1920, on se rend compte que Babel a lu Notre-Dame de Paris. Il introduit dans Cavalerie rouge des éléments de Notre-Dame de Paris. Babel a lu Notre-Dame, et le plomb est la couleur qui succède à ces rouges, ces orange, et ces jaunes… Et Babel nous dit de ces meurtres - parce qu'il a besoin de meurtres : "Du plomb des meurtres, je vous donne l'or du récit". C'est l'alchimie de Babel, à mon avis."


Or, dans l'article sur la brocante des Marins, juste après avoir évoqué Babel, je mentionne la découverte  dans un bac du livre de littérature de jeunesse, Jody et le faon, de M.K. Rawlings. Il faut regarder en détail la photo qui en atteste :


Zoomons sur le livre à la tranche rouge au bas de l'image :


Il s'agit bien de Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo.

Sur Notre-Dame, je note encore son apparition dans un passage du livre de Robert Bober, Par instants, la vie n'est pas sûre, que j'ai souvent cité ces derniers temps. Il y évoque l'un des rares films qu'il n'a pas tourné en compagnie de Pierre Dumayet, Le Choix de Dieu, avec le cardinal Jean-Marie Lustiger (1987). "Au cours de ce tournage, écrit Bober, sont arrivés, tout à fait inattendus bien que pas vraiment dus au hasard, des événements apparemment anodins qui ont la place qu'ils méritent d'avoir : celle de m'en souvenir avec plaisir." C'était au moment, précise-t-il, de la préparation du dernier entretien tourné à Notre-Dame, et le cardinal (dont il faut rappeler qu'il avait des origines juives polonaises) avait proposé un endroit accessible par un escalier étroit d'où l'on avait une vue d'ensemble sur la cathédrale. Seul inconvénient, il y faisait très froid. Bober fait alors venir du café. 

« Le cardinal, après avoir été servi en café, prit un morceau de sucre qu’il mit dans son gobelet et marqua un temps d’arrêt : il n’y avait pas de petite cuillère prévue pour le remuer. « Vous savez pourtant bien ce qu’on fait, lui ai-je dit étant servi à mon tour, juste avant de boire une boisson chaude, au lieu de mettre le morceau de sucre dans la tasse, on fait ça : on le dépose sur la langue. Et le cardinal a éclaté de rire. Alerté par ce rire, Dominique Wolton qui n’était pas loin, curieux de ce qui l’avait déclenché, nous en demanda l’origine. Alors le cardinal, tout en souriant, nous désignant alternativement lui et moi, a répondu à Wolton : « C’est juste une histoire entre nous. »

Ce morceau de sucre posé sur la langue était un geste qu’il savait ancien. Un geste simple que ni lui ni moi n’avions connu, mais que nous savions l’un et l’autre que c’était comme ça que dans les petites villes de Pologne, à Bendzin comme à Przemysl on buvait le thé.

Il me reste aujourd’hui le souvenir de ce rire que nous avions partagé. »

Bendzin était la petite ville de Pologne dont le père et la mère du cardinal étaient originaires. Arrivés en France sitôt après la Première Guerre mondiale, le couple avait tenu un petit magasin de bonneterie dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Sa mère, Gisèle, est arrêtée le 10 septembre 1942, "pour infraction au port de l'étoile jaune (selon le biographe Henri Tincq) ou sur dénonciation de son employée de maison (selon le cousin d’Aron, l'historien allemand Arno Lustiger) : cette jeune femme, en relation intime avec un membre de la Milice, était avide de récupérer son appartement"(selon Wikipedia). Gisèle Lustiger est alors internée à Drancy puis déportée, par le convoi n°48, en date du 13 février 1943, vers Auschwitz où elle est gazée à son arrivée le 16 février 1943. Une destinée tragique très proche, jusque dans les dates, de celle de la mère de Georges Perec, Cyrla, qui fut aussi arrêtée et internée à Drancy en janvier 1943, puis déportée à Auschwitz le 11 février de la même année.

Avril 2005. Jean-Marie Lustiger à Birkenau. Wojtek Radwanski, GettyImages

vendredi 7 janvier 2022

Le rêve, parloir des morts

 A Marie (1971 - 2019)


Dans mon dernier article, Rivendell and Liverpool, j'ai poursuivi ce parallèle Jung-Tolkien apparu à la toute fin de l'année 2021. En faisant appel aussi à un rêve personnel qui m'a conduit à relire Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet. Par curiosité, je me suis repenché sur les articles d'Alluvions où son nom apparaît. Ils ne sont pas très nombreux car je ne connaissais absolument pas cet écrivain avant janvier 2020, et la vision du film Les Envoûtés de Pascal Bonitzer.  C'est en cherchant à mieux comprendre le sens de ce film étrange que je suis tombé sur un entretien avec le réalisateur, qui recelait le passage suivant :

Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."

Il se trouve - et je finissais l'article là-dessus - que le film est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre, ce même jour où ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020, où je publiais ces lignes.

Azar (Anabel Lopez) dans Les Envoûtés

Dès lors, je ne tardai pas à découvrir l'oeuvre de Pachet, dont je trouvai quelques éléments à la médiathèque. C'est ainsi que je lus Loin de Paris, un recueil de chroniques préfacé par Pierre Michon. L'article qui en rendait compte s'achevait sur une résonance avec Albert Camus, où la mort - je le constate à l'instant - trouva encore à se glisser : 

J'avais commencé, je l'ai dit, la lecture de l'essai d'Albert Camus, L'été. Dans la partie nommée L'énigme, cette nuit-là je lus ceci :

"Mais nous avons appris, loin de Paris, qu'une lumière est dans notre dos, qu'il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder en face, et que notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer." (p .150) [C'est moi qui souligne]

La troisième mention de Pierre Pachet est également en toute fin d'article, à la date du 25 août 2020, avec Lilith ou le métier de vivre, consacré à un essai de Chantal Thomas déniché chez une bouquiniste d'Aubusson, au retour d'un petit voyage sur le plateau de Millevaches. Il y était question de Cesare Pavese et de Primo Levi. Là encore, je terminais en notant que j'avais écrit l'article "en partie en écoutant "Les gestes de la survie", Pages arrachées à Primo Levi (2/5), avec Pierre Pachet (France-Culture)."

Enfin, le 4 septembre, je rendais compte de ma découverte enthousiaste de l'écrivaine britannique Deborah Levy, avec les deux premiers tomes de sa living autobiography. Et, en passant, je notai une coïncidence avec un motif retrouvé aussi chez Pierre Pachet (dont je venais juste d'achever ma première lecture d'Autobiographie de mon père) :

"Le premier tome de Deborah Levy commence ainsi :

"Ce printemps-là, alors que ma vie était très compliquée, que je me rebellais contre mon sort et que je ne voyais tout bonnement pas vers quoi tendre, ce fut, semblait-il, sur les escalators de gares que je pleurais le plus souvent. La descente se passait bien, mais quelque chose dans mon immobilité et le mouvement ascendant provoquait cette réaction. Comme surgies de nulle part, les larmes coulaient de mon corps et le temps que j'arrive au sommet et sente le souffle du vent, je devais vraiment prendre sur moi pour arrêter de sangloter. A croire que la vitesse de l'escalator m'entraînant dans son ascension était l'expression physique d'une conversation que j'entretenais avec moi-même. Les escalators, qui dans les premiers temps de leur invention, étaient connus sous le nom d'"escaliers roulants", ou "escaliers magiques", s'étaient mystérieusement transformés en zones dangereuses." (p. 9)

Ce motif singulier (et on me l'accordera, pas si fréquent) de l'escalator, je devais le retrouver le même jour après avoir achevé Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet, la première oeuvre des neuf composant le recueil Un écrivain aux aguets, publié cette année chez Pauvert, après la mort de cet écrivain que j'ai évoqué ici au début de l'année [...]. Dans la présentation du texte suivant, Le grand âge, publié pour la première fois en 1992 au Temps qu'il fait, Yaël Pachet écrit : " Le grand âge est une observation au coeur même de la violence du temps : l'auteur s'immisce dans l'espace qui sépare les plus vieux des plus jeunes dans une sorte d'incompréhension mutuelle. Profitant de son âge charnière (il a alors cinquante-quatre ans) et des relations privilégiées qu'il entretient avec des êtres proches et plus vieux que lui, dans lesquels on peut reconnaître sa mère mais aussi le traducteur Pierre Leyris et sa femme Betty Leyris, Pachet mène l'enquête. Il se tient en équilibre devant un escalator et décrit la cathédrale en mouvement que représente un corps encore capable de se mouvoir dans la foule et d'adopter le rythme d'une machine." (p. 133, c'est moi qui souligne)

En octobre dernier, je lus Etat des lieux, le troisième et semble-t-il dernier tome de l'autobiographie de Deborah Levy, puis son seul roman publié en France et réédité en Points/Seuil, sous l'eau. Or, il se trouve que celui-ci est préfacé par Chantal Thomas. Autrement dit, ces deux femmes, qui n'avaient d'autre rapport que d'être rattachées l'une et l'autre à l'écrivain Pierre Pachet dans le cadre de simples articles, se retrouvent associées étroitement sur cette publication. Chantal Thomas écrit que "la forme romanesque permet à Deborah Levy de déployer un goût du surréel et du baroque, une liberté fantasque, qui font de cette semaine niçoise un condensé à la fois drôle et tragique des infinis virtualités de l'existence.", avant de citer un passage de Ce que je ne veux pas savoir, qui évoque justement ce roman Sous l'eau :

"Le piano muet, la fenêtre qui s'ouvre comme une orange et le carnet polonais que j'avais emporté à Majorque étaient liés à mon roman qui n'était pas encore sorti à l'époque, Sous l'eau. Je réalisai que l'écriture de ce livre était pour moi comme une opération à coeur ouvert (pour parler comme un chirurgien) dans les questions qu'il posait : "Que fait-on d'un savoir qui nous empêche de vivre ? Que fait-on de ce qu'on ne veut pas savoir ?" Tandis qu'elle regarde de sa chambre d'hôtel la neige qui tombe sur les frondaisons d'un palmier, Deborah Levy se pose une autre question, plus directe : "Devrais-je accepter mon sort ?"

Comme j'ai ouvert ici sur le rêve, je ne peux pas ne pas mentionner la citation liminaire du roman, emprunté au n°1 de La Révolution surréaliste de 1924 :

"Chaque matin, dans toutes les familles, les hommes, les femmes et les enfants, s'ils n'ont rien de mieux à faire, se racontent leurs rêves. Nous sommes tous à la merci du rêve et nous nous devons de subir son pouvoir à l'état de veille."

Il est tout de même singulier que j'aie rangé, bien avant de constater cette association Thomas-Levy, les deux premiers tomes de l'autobiographie juste à côté du dernier essai de Chantal Thomas, De sable et de neige (évoqué ici le 5 février 2021).

Il me plaît aussi que le livre à côté de celui de Chantal Thomas soit Les coïncidences exagérées de Hubert Haddad.

Cela m'a donné envie de retourner me promener dans les pages vibrantes du livre de Chantal Thomas. Bien qu'il soit pour l'essentiel situé dans le cercle d'enfance du bassin d'Arcachon, il s'en évade sur la fin pour un séjour à Kyoto, sous la neige un 31 décembre : "Bientôt la neige s'est densifiée. Les mêmes rues qui m'avaient paru si désolées s'aimaient maintenant des gens heureux de cette rare coïncidence : une tempête de neige un soir de 31 décembre. Se fêteraient ensemble l'événement de la neige et le passage en la nouvelle année, l'année du Lapin." (p. 194)

Quelques pages plus tôt, elle expliquait qu'aux approches du nouvel an, il lui était impossible, où qu'elle soit, d'oublier la proximité avec la date anniversaire de la mort de son père. Ces jours préliminaires de réjouissances avaient pour elle "une résonance lugubre". Cette mort, je l'avais noté dans l'article où une recherche googlisante m'avait conduit sur un billet du blog de Fabien Ribery, L'intervalle, publié très exactement le 7 janvier 2021, un an plus tôt jour pour jour :

Le 2 janvier 1963 arrive, comme une grande jatte de fraises empoisonnées, la mort : « J’expérimentais cela : qu’il existe dans la souffrance un seuil de démesure à partir duquel ses manifestations sont toutes aussi folles les unes que les autres, et nécessairement en deçà. » Puis : « Le médecin avait fourni une explication scientifique. Elle n’ébranlait pas en moi la conviction que mon père était mort de silence, comme on meurt de solitude ou de faim. »

Et puis voici la rencontre : "Heureusement, pour retrouver les défunts, il y a l’écriture, et les rêves, et même les hyperrêves à la façon de Hélène Cixous rêvant de son ami Jacques Derrida décédé, ou de Gwenaëlle Aubry retrouvant son père dans un songe (lire Personne). " [C'est moi qui souligne]

Il s'agissait alors de la rencontre entre Hélène Cixous et Chantal Thomas, toutes deux si fortement reliées à ce bassin "initiatique" d'Arcachon. Encore une fois le rêve était de la partie (et même ici l'hyperrêve). Quant à Personne, de Gwenaëlle Aubry (née en 1971), je lis, sous la plume de Benjamin Fau (Le Monde du 17 septembre 2009), qu'il s'agit d'un "portrait cubiste et polyphonique, d'une écriture touchante d'élégance et de retenue, Personne est l'autobiographie à deux voix d'une relation père-fille, dont chaque fil délicatement tissé d'impressions, de souvenirs et de parole concourt à recréer la figure d'un homme attachant et complexe, étranger au monde comme - car ? - à lui-même." Ce qui nous rappelle, bien sûr, l'Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet.

"Depuis longtemps je ne veille plus à maintenir dans une séparation absolue temps immobile et dévorateur du deuil et le temps productif et mobile de l'envie de vivre. Les deux s'interpénètrent. A l'improviste le plus souvent, comme lorsque j'ai lu dans Personne, de Gwenaëlle Aubry, ce rêve de son père : "Peu de temps après sa mort et alors que, déjà, je savais que j'écrirais sur lui (ce livre aurait été de toute façon, mais tant qu'il était vivant, ç'aurait été un livre noir, plein d'aveux et de violences), il m'est apparu en rêve, dans l'un de ces rêves si denses, si précis et si francs qu'il sont l'irruption d'une présence. Il était assis, massif, grave, apaisé, à la barre du vieux voilier qu'il ancrait jadis dans la bais d'Arcachon et, sans me quitter des yeux, sur la mer calme et comme fondue au ciel à force de clarté, il s'éloignait."

J'étais sidérée. Comme si François-Xavier Aubry, un homme avide de jouer tous les rôles proposés par la société, anxieux de tâter tous les personnages (du jeune juriste prometteur au vieux clochard, en passant par le professeur à La Sorbonne) et mon père, indifférent ou même étranger au théâtre du monde, ne faisant plus qu'un pour voguer sur le même bateau et sur la même eau, le regard tourné vers leur fille orpheline, vers la part muette qu'ils avaient creusé en elle, leur seul héritage, dont il me faudrait, à moi en tout cas, de longues années pour y voir ma vraie richesse.

Le deuil revient à l'improviste, comme les rêves, avec les rêves, ou bien selon une fatalité.

Et les dates relèvent de la fatalité." (pp. 1887-188)

 


vendredi 4 septembre 2020

Riposte armée

 "Vous ignorez qui est Deborah Levy ? Plus pour longtemps. Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie – les deux premiers volumes de son autobiographie – viennent d’être traduits, et c’est splendide." Ainsi commençait l'article que Lise Wajeman livrait dans Mediapart, le 27 août dernier. Je ne fais pas volontiers cas des articles dithyrambiques qui fleurissent inévitablement au moment de la rentrée littéraire, mais j'ai fait une exception avec celui-ci. En effet, je ne connaissais absolument pas Deborah Levy, mais c'est sans aucun doute la description de Lise Wajeman qui attisa ma curiosité :

 "Il était temps que le lecteur français découvre cette voix merveilleuse et singulière, qui sait rire du chaos de nos vies, y déceler des cohérences secrètes comme autant d’indices permettant de reconstituer une énigme insoluble ; une voix qui s’emploie à nous raconter une histoire restée longtemps inédite, celle d’une femme seule de plus de 50 ans, qui s’est séparée du père de ses enfants et qui cherche à savoir où elle en est, où nous en sommes : « Le fantôme de la féminité est une illusion, un mirage, une hallucination collective. Ce n’était pas une histoire que j’avais envie d’entendre encore une fois. »

"Rire du chaos de nos vies, y déceler des cohérences secrètes comme autant d’indices permettant de reconstituer une énigme insoluble", j'adhère complètement à ces idées-là. Et puis, un peu plus loin : 

"Deborah Levy n’est pas Hercule Poirot – ni Miss Marple : si son « journal intime » ressemble bien à « un calepin d’inspecteur de police », elle n’attend pas de révélation finale et ne bâtit pas un raisonnement déductif qui enchaîne rationnellement causes et conséquences. Elle suit de préférence la logique – tout aussi fine, mais bien plus mystérieuse – des coïncidences, des analogies, des motifs singuliers qui finissent par émerger de nos vies erratiques." [C'est moi qui souligne]

Le lecteur régulier de ce blog ne s'étonnera pas que je mette cette dernière phrase en valeur, il sait que cette logique-là est la mienne depuis longtemps. Dès lors, je n'eus de cesse de me procurer les deux tomes en question. Par bonheur, je les trouvais deux jours plus tard à Arcanes, et je plongeais aussitôt dans leur lecture.


Lise Wajeman avait dit juste : c'est splendide.  Ces deux volumes sont courts, mais d'une densité exceptionnelle. Le passage sur son enfance sud-africaine est tout simplement bouleversant. Un peu paradoxalement, je n'ai pas perçu avec évidence cette logique évoquée tout à l'heure ; si elle existe, elle est en tout cas plus enfouie, plus subreptice que chez Sebald par exemple, ou Paul Auster, dont l'écriture joue beaucoup avec la coïncidence. Et pourtant, coïncidence il y eut. Mais avec trois oeuvres extérieures, amenées par les circonstances. C'est ici que la magie une nouvelle fois opéra.

Dans le premier chapitre, l'auteure, en pleine crise existentielle, s'envole pour Palma de Majorque, où elle se rend ensuite dans un hôtel isolé en pleine montagne. Elle a emporté avec elle ce fameux calepin, riche déjà d'un précédent voyage en Pologne, en 1988, mais aussi quelques livres dont Un hiver à Majorque de George Sand, "un récit de l'hiver qu'elle avait passé à Majorque avec son amant, Frédéric Chopin, et les deux enfants de son premier mariage". Or, j'avais ce jour-là ma fille Violette à la maison et, dans le joyeux désordre qu'elle aime à instaurer tout de suite au pied de son lit, il y avait Un hiver à Majorque, livre que je n'ai jamais lu et dont on ne peut pas dire que je lui aurais conseillé un jour ou un autre.

 Le premier tome de Deborah Levy commence ainsi :

"Ce printemps-là, alors que ma vie était très compliquée, que je me rebellais contre mon sort et que je ne voyais tout bonnement pas vers quoi tendre, ce fut, semblait-il, sur les escalators de gares que je pleurais le plus souvent. La descente se passait bien, mais quelque chose dans mon immobilité et le mouvement ascendant provoquait cette réaction.Comme surgies de nulle part, les larmes coulaient de mon corps et le temps que j'arrive au sommet et sente le souffle du vent, je devais vraiment prendre sur moi pour arrêter de sangloter. A croire que la vitesse de l'escalator m'entraînant dans son ascension était l'expression physique d'une conversation que j'entretenais avec moi-même. Les escalators , qui dans les premiers temps de leur invention, étaient connus sous le nom d'"escaliers roulants", ou "escaliers magiques", s'étaient mystérieusement transformés en zones dangereuses." (p. 9)
Ce motif singulier (et on me l'accordera, pas si fréquent) de l'escalator, je devais le retrouver le même jour après avoir achevé Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet, la première oeuvre des neuf composant le recueil Un écrivain aux aguets, publié cette année chez Pauvert, après la mort de cet écrivain que j'ai évoqué ici au début de l'année (et je m'aperçois en reparcourant les billets du moment que l'oiseau noir, en l'occurrence une corneille mantelée, y était déjà présent). Dans la présentation du texte suivant, Le grand âge, publié pour la première fois en 1992 au Temps qu'il fait, Yaël Pachet écrit : " Le grand âge est une observation au coeur même de la violence du temps : l'auteur s'immisce dans l'espace qui sépare les plus vieux des plus jeunes dans une sorte d'incompréhension mutuelle. Profitant de son âge charnière (il a alors cinquante-quatre ans) et des relations privilégiées qu'il entretient avec des êtres proches et plus vieux que lui, dans lesquels on peut reconnaître sa mère mais aussi le traducteur Pierre Leyris et sa femme Betty Leyris, Pachet mène l'enquête. Il se tient en équilibre devant un escalator et décrit la cathédrale en mouvement que représente un corps encore capable de se mouvoir dans la foule et d'adopter le rythme d'une machine." (p. 133, c'est moi qui souligne)

Enfin, et toujours en ce 29 août, invités au décrochage de l'exposition des dessins du Covid de mon cher ami Gary Tupolev, celui-ci me pressa aussitôt d'enfourner dans ma besace un volume Découvertes Gallimard dont le titre était La Plume et l'épée, la littérature des guerres de Religion à la Fronde, par Marie-Madeleine Fragonard. Nous n'eûmes d'ailleurs pas le temps d'en discuter, la chaleureuse soirée appelait à d'autres conversations.

 


Un peu plus tard, dans le calme retrouvé de la nuit du Boischaut sud, je reprends la lecture de Deborah Levy, et je tombe, page 84, sur ces mots :

" Billy Boy était ma principale préoccupation. J'ai posé le stylo puis j'ai ouvert la porte de ma chambre. Je devais prendre garde à ne pas faire de bruit pour éviter qu'Edward Charles William me confonde avec un cambrioleur et mette à exécution la menace brandie par le panneau devant la maison :

RIPOSTE ARMEE

Si je faisais ce qui était suggéré "entre les lignes" de ma liste, à savoir libérer Billy Boy, alors il se pouvait qu'Edward Charles William fasse ce qui était suggéré "entre les lignes" de sa RIPOSTE ARMEE. Les mots étaient-ils de simples menaces ou fallait-il les prendre au sérieux ? Ou l'épée était-elle plus dangereuse que la plume ?"

On m'objectera que l'expression n'est point si rare (2 830 000 résultats sur Google), mais la résonance m'a tout de même saisi. Et puis qui est ce Billy Boy que la jeune Deborah, huit ans alors, finira par  libérer, au grand dam de ses oncle et tante (le susdit Edward Charles William et Marraine Dory), sinon une perruche ? Donc un oiseau (certes pas noir, mais bleu).

Un dernier détail - qui n'a rien à voir avec ces trois coïncidences que je viens de relever -, sur le sens de ce panneau RIPOSTE ARMEE, qui n'était pas plus clair pour la petite Deborah (recueillie par ses oncle et tante parce que son père, militant à l'ANC, venait d'être incarcéré à Johannesburg) :

"Quand j'ai demandé ce que ça voulait dire à ma marraine qui savait tout, elle s'est fait une joie de m'expliquer : "Si les Noirs entrent par effraction  dans la maison pour nous cambrioler, mon mari, le vénérable Edward Charles William, les abattra, mais ne le dis pas à ta mère. Donc, tant que tu seras chez nous, inutile de t'inquiéter de quoi que ce soit !"(p. 60)

mardi 25 août 2020

Lilith et le Métier de vivre

En revenant du plateau de Millevaches la semaine dernière, nous fîmes une courte escale à Aubusson, le temps d'un rafraîchissement dans la rue principale. Mais pas seulement. Une bouquinerie imposa aussi un arrêt : elle était pleine de merveilles ; un Giono, un Genevoix, un Canetti tombèrent dans ma besace, en même temps qu'un mince essai de Chantal Thomas, Comment supporter sa liberté (Payot, 1998). C'est lui que je lus en premier, récit alerte et allègre d'une femme revendiquant avec insolence ou espièglerie son indépendance, pas un brûlot féministe mais de son propre aveu, "une incitation aux déplacements, aux absences"- il s'agit de proposer des "manières d'habiter les marges, d'inscrire les mirages, de célébrer sa solitude." La littérature est reine dans ces parages : le dernier chapitre est ainsi intitulé "Question de style" et évoque Casanova et Cesare Pavese, dont Le Métier de vivre ne fut pas pour elle "un livre parmi d’autres : pendant des années, disait-elle en 2004 à Mona Chollet, je l’emportais partout, quand je déménageais c’était la première chose que j’installais... Il est lié à certaines chambres, à certaines arrivées : je revois exactement à quel endroit je l’avais placé dans la première chambre où j’ai dormi à New York... Je pense que la culture, au sens vivant du terme, c’est ça. Et ce qui est beau, c’est que pour chacun, c’est une sorte de configuration unique."

On sait que Pavese s'est suicidé le 27 août 1950, mais à travers ce geste, Chantal Thomas voit autre chose que la marque d'un ratage. "L'idée du suicide, écrit-elle, finit par s'imposer lorsque, par suite de l'usure et de l'épuisement du "stock vital", elle ne peut plus avoir le rôle actif et positif de "protestation de vie". Elle est inéluctable lorsque, devant la mort, on n'éprouve plus le sentiment inouï d'être encore vivant, que l'on n'éprouve plus rien. Mais alors, poursuit-elle, n'est-il pas trop tard pour avoir encore l'énergie de se tuer ? Tout le suspense se joue là. Car si la frontière qui sépare la vie de la mort est fragile, quoique irréversible, celle qui sépare la vie de cette non-vie qu'est sa perpétuation fantômale ou mécanique, en l'absence de toute adhésion à soi, de tout projet réfléchi, de toute envie mentale ou physique, l'est également." Et Chantal Thomas d'invoquer alors un autre écrivain italien : "Et c'est de cette mort d'avant la mort qu'étaient d'abord assassinés les déportés d'Auschwitz : "De ma vie d'alors, il ne me reste plus aujourd'hui que la force d'endurer la faim et le froid.", écrit Primo Levi dans Si c'est un homme, et il ajoute : "Je ne suis plus assez vivant pour être capable de me supprimer". Il devait se suicider en 1987, à Turin, sa ville natale."  

Primo Levi, je le retrouvai le lendemain même, à la lecture d'un autre livre passionnant, à la croisée de la pédagogie et de la philosophie, celui de Renaud Hétier, Cultiver l'attention et le care en éducation, A la source des contes merveilleux (PURH, 2020). 

"Qu'en est-il de notre sens moral, si nous ne sentons pas - et donc ignorons - l'existence de ce que nous détruisons ? Quand Primo Levi évoque le regard du SS qui balaie l'espace sans voir les prisonniers, du moins sans voir que les prisonniers sont des individus, des individus humains, dont il serait possible de se rapprocher, avec qui il serait possible de parler, il témoigne d'une indifférence qui est indissociablement insensibilité "physique" et morale. L'indifférence morale (ce ne sont pas des hommes) génère l'indifférence sensible (je ne les vois même pas). Mais l'indifférence sensible aboutit aussi bien à l'indifférence morale."(p.46)

 

Primo Levi

Deux pages plus haut, Renaud Hétier entendait montrer que toute une vie, visible, se "cachait" dans les détails. Le fond de sa thèse est qu'être humain, c'est être capable de porter attention à des détails, des détails importants en ce qu'ils permettent d'exister et de vivre sa propre vie, et de saisir au moins en partie la situation d'autrui dans sa singularité. "La vie peut tenir, affirme-t-il, à un fil, à un détail, non pas  - seulement - du point de vue du destin, mais du point de vue du rapport à la vie. C'est même parfois en un détail et un seul que toute la vie se tient, notamment quand elle s'absente partout ailleurs." Et il en appelle alors à un autre témoin des camps de concentration, Victor Frankl : "Alors qu'il fait un travail absurde et épuisant, alors qu'il est insulté par un garde qui passe à proximité de lui, il voit cependant ceci : "un petit oiseau vient se percher sur le monticule de terre que j'avais creusé ; ses petits yeux vifs se posèrent sur moi. Il me regarda longuement"."(C'est lui qui souligne)

Un tel détail ne pouvait incidemment que me parler à moi-même très fortement, à moi qui consigne les apparitions d'oiseau ces derniers jours, oiseaux noirs en l'occurrence, merles, cormorans, corbeaux... Alors quand cet après-midi, Primo Levi s'est une nouvelle fois invité à l'occasion d'une simple notification Facebook, je me suis souvenu soudain que j'avais un autre livre de lui, et c'était l'un des 22 livres trouvés sur le trottoir de la brocante des Marins le 3 juin 2018. J'allais le chercher dans la pile où je les tiens encore regroupés, c'était Lilith, un recueil de nouvelles édité pour la première fois en France, par Liana Levi en 1987. Année de son suicide, sur lequel revient Nicole Chardaire dans sa présentation : parmi les silhouettes croisées par Primo Levi à Auschwitz, il y avait en dernier lieu Lorenzo, un maçon italien,  qui pendant des mois lui fit passer, au péril de sa vie, une gamelle de soupe. Sans cet apport régulier de calories, le frêle chimiste n'aurait peut-être pas survécu. Levi raconte qu'il retrouve après la guerre Lorenzo dans son village de Fossano, épuisé, non pas du chemin parcouru après avoir quitté le camp en janvier 1945 "mais fatigué mortellement, d'une fatigue sans retour". " A Auschwitz, explique Nicole Chardaire, il n'était pas un déporté, puisqu'il faisait partie des travailleurs civils, néanmoins, il se mourait du "mal des déportés"... Beaucoup plus tard, le 11 avril 1987, n'est-ce pas aussi le "mal des déportés" qui conduira Primo Levi au suicide, lorsqu'il se jettera du haut de l'escalier de son immeuble à Turin ?"

Toujours est-il que je fus une fois de plus saisi en découvrant la couverture de Lilith : l'oiseau noir, ici du même métal que les barbelés, se dressait sur un fond étroit de ciel bleu.

 

Ecrit en partie en écoutant "Les gestes de la survie", Pages arrachées à Primo Levi (2/5), avec Pierre Pachet (France-Culture).

jeudi 30 janvier 2020

Loin de Paris, il était un oiseau

"Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."

Entretien avec Pascal Bonitzer (pour son film Les Envoûtés

J'ai déjà cité cette partie d'un entretien avec Pascal Bonitzer dans un article précédent. J'y reviens aujourd'hui car il a suscité en moi une curiosité à propos de cet écrivain ami du cinéaste, Pierre Pachet. Je ne le connaissais pas, n'avais jamais rien lu de lui, mais il y eut comme une sorte d'appel. A la médiathèque, je recherchais son oeuvre, je ne trouvais que trois volumes (sur les quinze que compte une bibliographie arrêtée en 2005), parmi lesquels je choisis un recueil de chroniques, Loin de Paris, écrites entre 2001 et 2005 pour La Quinzaine littéraire. Comme on pouvait s'y attendre, il était exilé en magasin.


Pierre Michon s'était fendu d'une préface, intitulée Tôkaidô. C'est par là que je commençai. Tôkaidô, c'est le parcours de 500 kilomètres qui reliait Edo à Kyoto, les deux capitales, une sorte de pèlerinage que les lettrés japonais s'imposaient au moins une fois dans leur vie : cinquante-trois étapes le jalonnaient, où l'on se remémorait tel poème, l'on y voyait "tel arbre, tel oiseau, telle auberge que leurs prédécesseurs avaient mentionné". Pachet, suggère Michon, a accompli son Tôkaidô personnel, en cinquante étapes, trois de moins que chez les Japonais. L'une d'elles, narrée au fragment 7, était Tel Aviv. Pachet, rapporte Michon, regarde en juin 2001 une pelouse de campus et écrit : là, "des corneilles de couleur insolite, les ailes et la queue noires, le dos et le ventre beiges", s'ébattent. Quand ils se revoient, Michon fait observer à Pachet que ces corneilles n'ont rien d'insolite pourvu qu'on les appelle par leur nom de corneilles mantelées. Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd :
"En décembre 2002, Pachet est à Louxor, dans le pays des morts et du temps. Il évoque des ombres chères qui le rabrouent. Les morts sont de puissants souverains. Des coqs chantent en pleine nuit, les canards vont par sept, la Grande Ourse et le croissant de lune sont sanglants, on est au pays de la magie noire. A deux pas , le désert attend. Au milieu de ces vicissitudes, il a la mince satisfaction d'appeler les choses vivantes par leur nom. Il sort un instant, par la pensée, d'Egypte. Il écrit : "Sur les fils des derniers poteaux électriques sont postées des corneilles mantelées."
Quinze jours plus tard dans La Quinzaine je lis ces lignes. Je suis content d'y découvrir mon influence sur Pachet. Nous sommes sur le Tôkaidô, nous nous citons les uns les autres, imperceptiblement." (p.10-11)
L'histoire des corneilles ne s'arrête pas là, poursuit Michon. Elles reviendront dans un texte sur Walter Benjamin qu'il devait donner dans un colloque au même moment et qui lui donnait du fil à retordre. Passons. 
Ce qui m'a sidéré à la lecture de ce texte, c'est que le même jour, le 9 janvier 2020, dans la matinée, alors que je manifestai avec des milliers d'autres dans les rues de Châteauroux contre la réforme des retraites, il avait été aussi question d'une corneille, au sein même de ce défilé animé par une batucada improvisée. Le musicien Michel Thouseau avait délaissé sa contrebasse pour une percussion plus modeste. Comme le prochain thème de notre chère revue Torticolis doit porter sur l'animal, je l'entretins des oiseaux car j'avais encore en mémoire l'inénarrable performance qu'il fit au Blanc pour une des dernières éditions du festival Chapitre Nature : Il était un oiseau, que l'on voit encore figurer sur la page d'accueil de son site :


Extrait :



(On peut se demander quel rapport peut bien avoir l'oiseau avec l'objet même de la manif, mais c'est ainsi, on parle de plein de choses dans les manifs et même si l'on a à coeur la défense des quelques valeurs essentielles qui nous ont amené à battre le bitume, on s'autorise aussi de quelques belles digressions.) Bref, c'est lors de cette discussion que Michel me parla de la corneille de Tristan Plot.

Tristan Plot est un spécialiste des méthodes douces d'éducation d'oiseaux. Milan noir, cygnes, geai et donc corneilles sont entraînés pour intervenir sur des plateaux de théâtre, au cinéma ou dans des performances artistiques.


Comme il vit dans la Vienne, non loin d'ici, Michel a entamé un travail musical avec l'une des corneilles de Tristan Plot. Travail fascinant, semble-t-il.
En tout cas, retrouver la corneille, fut-elle mantelée, le soir-même sous la plume de Michon, fut une belle résonance.

Une autre résonance s'imposa juste après. J'avais commencé, je l'ai dit, la lecture de l'essai d'Albert Camus, L'été. Dans la partie nommée L'énigme, cette nuit-là je lus ceci :
"Mais nous avons appris, loin de Paris, qu'une lumière est dans notre dos, qu'il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder en face, et que notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer." (p .150) [C'est moi qui souligne]
Loin de Paris... Le titre même du livre de Pierre Pachet.

mardi 7 janvier 2020

Les rêves et les moyens de les diriger

Jeudi dernier, je suis allé voir Les Envoûtés à l'Apollo. Un film de Pascal Bonitzer, avec Sara Giraudeau et Nicolas Duvauchelle. Nous étions trois dans la salle, pas sûr qu'il soit un grand succès. Et pourtant ce ne serait pas usurpé, car cette adaptation d'une nouvelle de Henry James, - « Comment tout arriva » (The Way It Came) ou « Les Amis des Amis » (The Friends Of The Friends), selon les deux titres sous lesquels elle a été publiée - tout à fait en dehors du cadre originel anglo-saxon, est impressionnante de maîtrise. C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"





Je n'ai pas lu la nouvelle de Henry James, mais si j'ai tenu à aller voir ce film c'est bien parce que l'auteur m'avait en son temps, d'une certaine façon, envoûté. D'ailleurs, j'ai plusieurs fois écrit sur lui, son nom apparaissant pour la première fois sur ce site le 14 mars 2018.

Au retour du cinéma, le même soir, je décide de lire Souvenirs dormants de Patrick Modiano, que ma soeur Mano m'a offert le jour de Noël. Modiano, autre écrivain du mystère, que j'ai beaucoup étudié en 2012 et 2013. Or, dans ce court volume, où le vertige s'impose dès le premier paragraphe, on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)
Rien de surprenant de retrouver les fantômes dans un livre de Modiano (par exemple, Daniel Parrochia intitulera Ontologie fantôme son essai sur l'oeuvre du prix Nobel, tandis que Philippe Zard dans un article titré "Fantômes de judaïsme" écrira qu' "Être écrivain c’est devenir soi-même fantôme – il n’est pas jusqu’à l’écriture de Modiano qui ne devienne à son tour spectrale…"),  je ne cherchais nullement des références au film de Bonitzer quand j'ai choisi de lire ce livre. Mais le fantôme n'est pas le seul point de contact entre les deux oeuvres. Le rêve est une autre entrée importante, comme en témoigne cet extrait (qui comporte soit dit en passant le second vertige du livre) :
"Ce cadavre sur le tapis, dans l'appartement que nous avions laissé sans éteindre la lumière... Les fenêtres resteraient allumées en plein jour, comme un signal d'alarme. J'essayais de comprendre pourquoi j'étais demeuré si longtemps immobile en présence du concierge. Et quelle drôle d'idée d'avoir écrit sur la fiche de l'hôtel Malakoff mon nom et mon prénom, et l'adresse de l'appartement, 2, avenue Rodin... On s'apercevrait qu'un "meurtre" avait été commis la même nuit à cette adresse. Quand je remplissais la fiche, quel vertige m'avait saisi ?  A moins que l'ouvrage d'Hervey de Saint-Denys, que je lisais au moment où elle m'avait téléphoné pour me supplier de la rejoindre, ne m'ait brouillé l'esprit : j'étais sûr de vivre un mauvais rêve. Je ne risquais rien, je pouvais "diriger" ce rêve comme je le voulais et, si je le voulais, me réveiller d'un instant à l'autre." (p. 87-88) [C'est moi qui souligne]

Frontispice du livre de Léon Hervey de Saint-Denys, Les rêves et les moyens de les diriger ; observations pratiques, Paris, Amyot, 1867, in Jacqueline Carroy.
Hervey de Saint-Denys (1822- 1892), sinologue qui deviendra professeur au Collège de France, avait tenu depuis l'âge de treize ans un journal de ses rêves. Il publiera anonymement en 1867 le livre d'on parle Modiano, qui le désigne comme le précurseur de ce que l'on nomme aujourd'hui les « rêves lucides ». Il raconte, explique Jacqueline Carroy,* qu’il a acquis très vite "la faculté d’avoir conscience de rêver pendant son sommeil. Cela lui a permis d’avoir des visions nocturnes si nettes qu’il a pu fixer son attention sur tous leurs détails avec « l’œil de l’esprit » au cours même de son sommeil. Il a ensuite, raconte-t-il, développé la capacité de diriger et d’orienter, au moins partiellement, ses songes, toujours en dormant." C'est cette capacité qui semble avoir fasciné Modiano.

"Nous arrivions, écrit-il un peu plus haut, page 80, place du Trocadéro. Environ deux heures du matin. Les cafés étaient fermés. Je me sentais de plus en plus calme et je respirais de manière de plus en plus profonde, sans aucun de ces efforts de concentration que l'on fait d'habitude au cours des exercices de yoga. D'où venait une telle tranquillité ? Du silence et de l'air limpide de la place du Trocadéro ? [...] Je subissais certainement l'influence de l'ouvrage que je lisais depuis quelques jours, Les Rêves et les moyens de les diriger, d'Hervey de Saint-Denys, et qui resterait, pendant toute cette période, l'un de mes livres de chevet. J'avais l'impression que je lui avais communiqué mon calme et qu'elle marchait maintenant du même pas que le mien. [...] j'avais gardé dans une poche de ma veste le revolver à l'étui de daim. J'ai cherché une bouche d'égout où je l'aurais laissé tomber. Comme je le tenais dans ma main, elle me jetait des regards inquiets. J'essayais de la rassurer. Nous étions seuls sur la place. Et si, par hasard, quelqu'un nous observait de la fenêtre obscure d'un immeuble, cela n'avait aucune importance. Il ne pourrait rien contre nous. Il suffisait de détourner ce rêve, selon les conseils d'Hervey de Saint-Denys, comme on donne un léger coup de volant. Et la voiture roulerait sans heurts, l'une des voitures américaines de ce temps-là, dont on aurait dit qu'elle glissait sur l'eau, en silence." [C'est moi qui souligne]

Passage étonnant, où le narrateur vit la réalité comme un rêve, inversant en réalité la méthode de Hervey de Saint-Denys qui consiste à manipuler le rêve, à s'y diriger, comme si l'on était dans la réalité. Autre chose étonnante : la présence du revolver (c'est avec cette arme que la jeune femme non citée a tué un certain Ludo F. (le cadavre sur le tapis de la page 87), qu'on retrouve dans Les Envoûtés, où il est donné par Sylvain, l'ami homosexuel de Coline, pour se protéger de Simon, et qu'elle utilisera contre ce même Simon pour menacer de se suicider.


 Quant au rêve, il a sa place dans le film, et Bonitzer l'évoque dans un entretien :
"Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."
Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020.


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* Jacqueline Carroy, « La force et la couleur des rêves selon Hervey de Saint-Denys », Rives méditerranéennes [En ligne], 44 | 2013, mis en ligne le 15 février 2014, consulté le 05 janvier 2020.