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jeudi 13 mai 2021

Cri blanc dans la chute sombre d'une falaise

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !  

Paul Valéry, Le Cimetière marin

Certains se sont peut-être étonnés de ce parallèle que j'ai opéré entre le bleu doré de Vivonne, le roman et le poète de Jérôme Leroy et le bleu doré (disons plutôt l'or et l'azur) des icônes d'Andreï Roublev. Peut-on rapprocher sans extravagance "ce bleu doré du calme après l'orgasme" des couleurs des scènes religieuses du peintre ? Le nier serait oublier que de l'extase physique à l'extase spirituelle les ponts ont de tout temps été nombreux. Et c'est bien ce qui se passe pour l'amoureuse la plus sensuelle d'Adrien Vivonne, Agnès Villehardouin, qui avait suivi le poète en Grèce et "avait eu une révélation brutale par un midi écrasant de chaleur" :

"Adrien et elle montaient les rudes escaliers qui menaient au monastère de la Panaghia Chozoviotissa, à Amorgos. Si Adrien avait retrouvé là une illustration presque parfaite de "l’Éternité de Rimbaud et avait eu encore la confirmation qu'il fallait lire la poésie  comme un reportage sur tous les endroits où un passage était possible pour l'autre côté, le choc du site de la Panaghia Chozoviotissa avec sa façade blanche troglodyte suspendue entre cile et mer, l'immense et sourd gémissement marin à des dizaines de mètres en contrebas, avait été encore plus violent et décisif pour Agnès Villehardouin.
Elle s'était mise à pleurer, pas des larmes de désespoir, au contraire.
- Tu te souviens de Pascal, Alexandre ? "Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. Dieu de Jésus-Christ. Joie, joie, joie, pleurs de joie." On a vu une photocopie du texte manuscrit en hypokhâgne. On aurait dit un calligramme, des lettres énormes, des lignes qui partaient dans tous les sens. Eh bien, voilà, c'est ce qui lui est arrivé, à Amorgos...
- Et ?
- Et elle m'a dit qu'elle était certaine, ici et maintenant, de l'existence de Dieu, qu'elle ne voyait pas d'autre issue que de l'adorer...
- Vous aviez fumé la moquette ou quoi ?" (p. 319)

 

Le Monastère de la Panaghia Chozoviotissa (Amorgos) - Wikipedia

Je lis dans la notice Wikipedia consacrée à Amorgos que le poète Lorand Gaspar a consacré un poème au monastère de la Panaghia Chozoviotissa, poème inclus dans le recueil Égée Judée. Or, je possède ce recueil, que j'ai déniché à Bruxelles le dimanche 25 octobre 2015, au Marché aux Puces de la Place du Jeu de Balle, dans le vieux quartier populaire des Marolles.  Quelques jours plus tard, j'écrivis un article sur ce même site : 

"Sur un étal déployant quelques centaines de bouquins, jetés dans le plus complet désordre, je trouvai mon bonheur. Même si j'en reposais finalement quelques-uns, par crainte de surpoids dans le sac à dos, je fis emplette de quatre volumes (à 1 euro pièce), quatre volumes de poésie dont trois de la NRF collection blanche. Après coup, je m'aperçus qu'ils avaient tous appartenu au même homme, A. Bozon, semble-t-il, et d'ailleurs deux, La Sainte Face, d'André Frénaud et Egée, de Lorand Gaspar étaient dédicacés par ces auteurs.


Curieusement, le nom sur la dédicace avait été effacé, gratté, et j'imaginai volontiers que le propriétaire, à coup sûr grand amateur de poésie (dont je partageai donc si spectaculairement les goûts), avait passé l'arme à gauche et que ses héritiers n'avaient pas hésité longtemps avant de balancer toute cette poésie dont ils n'avaient que faire. Cruel destin des bibliothèques privées, encore que là, grâce au Marché aux Puces, ces livres allaient connaître une nouvelle vie, de Bruxelles en Berry."

Je suis honteux, j'ai toujours remis la lecture de ce livre à plus tard, et aujourd'hui il s'impose, quarante-et-un ans après sa parution, et je lis avec émotion les vers de ce poète d'origine hongroise qui fut aussi  traducteur, photographe et grand médecin :

Monastère à pic sur nos pentes d'armoise
entre les herbes qui purgent nos troupeaux.
Sifflement d'aile du matin qui te lève
et tu cherches laborieux dans tant d'emmêlements
un son qui t'accompagne, une lame d'éclair.
Au fond des gorges une paume de mer
noire et dure patience de ton cri.

Le monastère est évoqué aussi un peu plus loin, dans le Journal de Patmos :

"Amorgos. Monastère de la Panaghia.
Cri blanc dans la chute sombre d'une falaise. Nudité brûlante, prière. Dans le bleu absolu, l'entêtement d'une poignée de chaux. La nuit venue un vent noir nous rançonne. En bas la mer se durcit sous le trépignement des étoiles."(p. 98)*

Et c'est un autre poème, de Jean de la Croix, qu'Agnès Villehardouin récite à voix basse à Amorgos, ce jour-là, raconte Vivonne à Alexandre Garnier, toujours sceptique et plus que jamais jaloux, face à la mer, tout en pleurant :

Après une blessure qui était pleine d'amour
Et qui ne manquait point d'espérance,
Je volai si haut, si haut,
Que je finis par atteindre le but

"Elle s'est retournée vers moi, poursuit Vivonne, et elle a dit, en essuyant ses larmes : "Viens, maintenant je sais J'ai envie de toi, vite" Et nous avons fait l'amour dans une lumière ocre qui rendait sa peau encore plus belle."

*** 

Quelques notes supplémentaires, un peu en vrac, car je suis un peu pressé par le temps (je dois rendre Vivonne à la médiathèque, j'ai déjà plusieurs jours de retard).

1/ J'ai écrit en février un article sur les Solitaires, autrement dit ceux qui avaient  choisi de vivre une vie retirée et humble à l'abbaye janséniste de Port-Royal des Champs. J'avais cité in fine l'essai de Pascal Quignard, Sur l'idée d'une communauté de solitaires (Arléa, 2015), que je lus le mois suivant. Dans la première partie, Les Ruines de Port-Royal, qui reprend une conférence donnée par deux fois en 2014, Quignard raconte, entre autres anecdotes, comment Jacqueline Pascal, la sœur de Blaise, quitte sa famille pour rejoindre le couvent. C'est Gilberte Pascal, la sœur aînée qui parle au début : 

"Ainsi elle se leva, s'habilla, et s'en alla, faisant ces actions comme toutes les autres, dans une tranquillité et une égalité d'esprit inconcevables. Nous ne nous dîmes point adieu, de crainte de nous attendrir, et je me détournai de son passage, lorsque je la vis prête à sortir. Voilà de quelle manière elle quitta le monde. Ce fut le 4 janvier  de l'année 1652, étant alors âgée de vingt-six ans et trois mois."

C'est le 4 janvier 1652 avant que l'aube soit parue. Blaise ne lui a pas dit un mot, ni la veille, ni le matin, alors qu'il sait qu'elle part, alors qu'il est là, dans la chambre d'à côté. Jacqueline Pascal est partie à jamais. Elle restera désormais à Port-Royal jusqu'à sa mort." (pp. 15-16)

Agnès Villehardouin est en somme la Jacqueline Pascal de notre temps. Dans Vivonne, on retrouve curieusement la trace des Solitaires, dès le prologue, où l'on découvre le personnage de Galia, dont il est dit qu'elle est une Solitaire, une de celles qui ne veulent pas vivre dans les communautés de la Douceur, qui ne veulent pas utiliser la langue des Amis : "Ses parents l'avaient laissé partir. Ils ne pouvaient pas faire autrement. On ne peut pas obliger les Solitaires à rester. Ils se réveillent un matin et tout leur est devenu insupportable, ils ont l'impression d'étouffer. La seule solution pour eux, c'est de prendre quelques affaires et de partir sur les chemins, au hasard, en ne s'arrêtant jamais plus de deux nuits au même endroit." (pp. 22-23) On retrouvera Galia dans l'épilogue, où elle vient en aide à Titos, un petit garçon qui a fui l'horreur des massacres perpétrés par ceux qu'on appelle les Autres :

"Elle sentait encore l'île, perdue à tout jamais :
- Tu aurais mieux fait de ne pas m'aider... Tu serais encore chez nous... dit Titos.
- Tu parles ! Seule ou presque dans un pays en ruine, qu'est-ce que j'aurais fait ?
- Tu es pourtant une Solitaire, non ? Une Solitaire, c'est fait pour être toute seule...
La bouche de Galia vient s'enfouir dans ses cheveux.
- Je viens de comprendre une chose, Titos. C'est un peu tard, tu me diras : une Solitaire n'existe que si d'autres Amis existent. Sans les Amis, je ne suis pas une Solitaire, je suis un fantôme. Même pas : je ne suis plus personne, je ne suis plus rien." (p. 404.)

 


2/ J'ai évoqué aussi en mars la mort du grand poète Philippe Jaccottet,  or celui-ci est mentionné au moment où Garnier, accompagné de Béatrice Lespinasse et de Chimène, la propre fille de Vivonne, parviennent à ce qui est sensé être le domicile du poète dans l'île de Syros, 3 odos Zoé Carelli à Posidonia. Mais la maison est vide, "comme le tombeau du Christ" :

"La pièce du bas était blanchie à la chaux, simple et propre. Je me suis rappelé la chambre de la rue de Maubeuge, j'ai retrouvé la même sérénité monastique. Une table, quatre chaises, une cuisine minimaliste. Au mur j'ai vu la citation de Rimbaud sur l'éternité retrouvée et, ce qui m'a surpris, une photo de la maison anglo-normande du 22, rue des Alouettes, à Carville.

Au premier, un lit à deux places, peu-être celui où il avait dormi avec Agnès, il y avait quarante ans et des poussières. Des livres empilés, dont l'Odyssée en grec et aussi dans plusieurs traductions dont celle de Jaccottet. Une strophe d'un poème du même Jaccottet m'est revenue à la mémoire. Je l'avais lue il y a très longtemps et elle a été cette nuit-là une révélation tant elle résumait qui avait ou avait été Adrien, je ne savais à quel temps conjuguer son existence. Il s'agissait d'un poème sur la beauté :

Elle n'est pas donnée aux lieux étranges
mais peut-être à l'attente, au silence discret,
à celui qui est oublié dans les louanges
et simplement accroît son amour en secret
." (p. 377)

3/ Enfin, je voudrais souligner la récurrence dans le roman de lieux proches de ma géographie personnelle : ainsi Châteauroux (par exemple, pages 220/221), La Châtre (où Chimène est contrainte de s'arrêter une semaine à cause d'un cyclone), le plateau voisin de Millevaches  avec la ville de Doncières, où l'on aura reconnu Eymoutiers (où nous campâmes cet été), mais surtout peut-être Argenton-sur-Creuse :

"Adrien connaissait bien cette ligne, vous savez, il l'aimait même... Vous vous souvenez du "Syndrome d'Argenton-sur-Creuse" ? Quand il décrit l'éblouissement en voyant par la vitre du train la petite ville surgir au détour d'une colline boisée, son envie de descendre et de de rester là pour toujours. C'est dans Entretien des ascenseurs, je crois, à moins que ce ne soit dans Défense des becs et des seins..." (p. 220)

Ce passage m'a frappé car je me demande si ce n'est pas un écho voulu à un autre écrivain cité dans le roman, que j'ai cité dans une ancienne chronique du 28 janvier 2011, Nomade #50 : Gare tapie dans la nuit, non pas sur ce site mais sur celui des Tasons :

"Tout chemin m'est bon dès que la voiture m'a hissé insensiblement - presque toujours, de quelque côté qu'on l'aborde, par de longues rampes douces - sur cette terrasse éventée de la France, où errer à l'aventure a quelque chose de plus grisant qu'ailleurs : même dans le Limousin, moins accidenté, plus monotone, la surprise s'embusque presque partout. Ainsi, alors que je roulais de Guéret vers Poitiers, dans la sombre petite ville d'Argenton-sur-Creuse, pour moi jusque-là seulement le nom d'une gare tapie dans la nuit qui marquait presque abstraitement (le long de la ligne Paris-Toulouse) le changement de rythme du convoi attaquant, dans un roulis ensommeillé, l'escalade des rampes de la Marche, et que je découvris, agglutinée au bord des eaux noires de sa rivière, bougeante, affairée, faite d'une seule et longue rue singulièrement populeuse, une coulée citadine inattendue cachée au creux de sa rainure feuillue, tout comme à Tulle ou à Aubusson." 

                              Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, p. 70-71.

argenton-niveau.jpg
Souvenir d'une crue à Argenton-sur-Creuse

_______________________________

* En cherchant à en savoir un peu plus sur Lorand Gaspar, j'ai découvert que ce grand poète est mort à 94 ans le 9 octobre 2019. Une disparition qui fut peu remarquée à l'époque, si bien qu'Antoine Perraud parla le 15 octobre dans Mediapart de disparition en tapinois. Il le désigne comme poète, chirurgien, photographe, arpenteur de paysages, fou des silences du désert, mais aussi ami du peuple palestinien. Ce qui résonne fort en ce moment d'embrasement de Jérusalem-Est. "Mobilisé en 1943, écrit Perraud, alors qu'il vient d'être reçu à l'école polytechnique de Bucarest, il est ensuite déporté dans un camp de travail, d'où il s'évade en 1945 pour gagner la France. Là, il étudie la médecine. Devenu chirurgien, il exerce à Jérusalem et Bethléem de 1954 à 1970, puis à Tunis, jusqu'en 1995. Elias Sanbar, délégué de la Palestine à l'Unesco, se souvient d'avoir découvert l'homme en tant qu'auteur d'une Histoire de la Palestine (1968, dans la « petite collection » de chez Maspero) : « À l'époque, il n'y avait quasiment aucun livre en français sur la question – la bibliographie était surtout en anglais et en arabe –, aucun livre de surcroît favorable à la cause palestinienne », se remémore Elias Sanbar pour Mediapart."


Dans un passionnant entretien avec Laurent Margantin, on découvre la place fondamentale qu'a occupé le passage à Jérusalem, tant pour le médecin que pour le poète :

Dans l´Essai d´autobiographie qui précède Sol absolu vous évoquez les années hongroises et les années de guerre, suivies du séjour en France, puis une expérience fondamentale pour vous, qui a été celle qu´on retrouve notamment dans Judée, je veux parler des années en Israël. Vous vous ouvrez alors à un tout nouvel espace physique, mais aussi culturel. Peut-on dire que c´est à cette période que, parallèlement à une activité professionnelle très chargée et astreignante, vous développez votre propre écriture poétique ? Vous parlez notamment des heures matinales : « J´avais ainsi, chaque jour, deux ou trois heures transparentes, miraculeuses, avant d´entamer une longue journée à l´hôpital. Le peu que j´aie réussi à lire et à écrire, je le dois à ces matins de Jérusalem… ». Comment percevez-vous aujourd´hui cette importance d´un espace et d´un temps précis pour le développement de votre poésie et de votre poétique ? Est-ce cela pour vous, l´écriture poétique : avant tout l´expérience la plus forte possible d´un lieu et d´un espace déterminés ?

Je dois d’abord vous donner quelques précisions. Quand j’avais posé ma candidature au poste devenu libre de chirurgien des hôpitaux français de Jérusalem et de Bethléem, je ne savais même pas que Jérusalem était une ville divisée. Engagé à fond dans mes études de médecine et ma formation de chirurgien, j’étais totalement ignorant de la situation géopolitique du Proche Orient. C’est seulement quand j’eus la surprise et la joie d’être convoqué aux Affaires Étrangères que je commençai à m’informer et c’est le chef de service auprès duquel je fus convoqué qui m’apprit que l’Hôpital Français de Bethléem se trouvait en Jordanie et que l’Hôpital Saint Louis de Jérusalem était située dans la partie israélienne de Jérusalem. Or la population essentiellement israélienne de la nouvelle ville était servie par d'excellents hôpitaux. Ainsi, peu de temps après le partage de la ville il était devenu clair que si on voulait continuer cette œuvre, il fallait tout faire pour la transplanter côté Est. Au moment où je devais partir, les Sœurs de Saint Joseph avaient installé un "hôpital provisoire" dans un hôtel assez spacieux dans la partie jordanienne de la ville, en attendant d'entreprendre la construction d'un nouvel hôpital. En effet, arrivé là-bas, la construction du nouvel hôpital français de Jérusalem fut très vite mise en chantier. Je passe sur les détails ; c’est pour vous dire simplement que les deux hôpitaux français dont je fus chargé sur le plan médical étaient situés, jusqu’à l’issue de la « guerre des six jours », en Jordanie.
Si je n’avais, en dépit d’une sérieuse surcharge de travail durant mes années d’études, jamais complètement renoncé à l’écriture, il est vrai que c’est après m’être installé avec ma famille (d’abord à Bethléem, puis très vite à Jérusalem Est), que je me suis remis plus sérieusement à écrire, le plus souvent, en effet, très tôt le matin, avant d’entamer mes longues journées à l’Hôpital.
Assurément, c'est un nouvel espace humain, historique, géographique et géologique assez complexe qui s'ouvrait à mes yeux, à mon expérience quotidienne d'y vivre. Je devais, en effet, faire, peu à peu, la connaissance d'une population essentiellement arabe (palestinienne), d'une langue et d'une culture que je côtoyais dans ma vie de tous les jours, en m'occupant de mes malades et en rencontrant leurs familles à l'hôpital autant que lors de mes escapades dans cette vieille ville à la fois fascinante et attachante." [...] (C'est moi qui souligne)

 

mercredi 24 mars 2021

Le grand vertige de la vie qui bascule

"Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c’est une autre histoire. Ce qu’il faut dire d’abord, c’est qu’il y régnait un grand silence lourd et sans fêlure – quelque chose comme l’équilibre d’une balance. Des cris d’oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux."

Albert Camus, Noces, Le vent à Djémila

Alors j'ai lu Un vertige d'Hélène Gestern, court récit d'une soixantaine de pages lui-même suivi d'un récit encore plus court, La séparation.

Un vertige. On peut s'interroger sur ce titre, qui n'est pas véritablement explicité dans le texte. Désigne-t-il l'effet de cette rupture amoureuse qu'elle conte dès le premier chapitre ? Suivie de retrouvailles sept ans plus tard, qui conduisirent au même chaos. Toujours est-il que le mot vertige affleure en plusieurs endroits, que je me propose ici d'inventorier. En même temps je constatai l'émergence parallèle d'un autre motif, auquel j'avais failli consacrer une chronique lorsque je découvris (bien tardivement) Noces d'Albert Camus, car il est, sans doute aucun, l'un des traits saillants de cette prose magnifique : le silence.


Première occurrence, chez Hélène Gestern, du vertige page 20 (de l'édition Folio dont je me sers) :

"Durant les fêtes, j'ai séjourné trois jours à Paris, dans l'appartement que m'avait laissé une amie durant son absence. J'ai passé le lendemain de Noël à parcourir le quartier et les lieux qui avaient été les nôtres : les librairies, le Ve arrondissement, le jardin des Plantes. Chaque pas était un vertige, j'étais dans une sorte de mort intérieure, tout m'apparaissait blanc et silencieux, irréel, je ne savais plus au fil des rues ce qui restait de moi"
Désorientation, sensation de vide et d'irréalité à reparcourir les chemins qui furent autrefois ceux de l'amour partagé. L'espace est blanc et silencieux. Silence que l'on retrouve à la page suivante : la narratrice est reparti début janvier en Normandie, dans une abbaye, afin de consulter des manuscrits et elle écrit : "Dans ma chambre, le soir, j'écoutais le silence, absolu, car peu de rumeurs du monde parvenaient  jusque-là."

Cette alliance, et j'ai même envie de dire cet alliage, du vertige et du silence se retrouve page 31:

"Le temps, dévastateur, vient poser une nappe étale d'indifférence sur la situation. Le désir meurt, la souffrance du désir en même temps que lui. Le corps glisse dans son propre vertige, un espace très blanc et très silencieux où plus rien n'a droit de cité, surtout pas la pensée de l'autre." [C'est moi qui souligne]
Ce que m'évoque aussi ce passage c'est le motif proustien de l'amour oublié dans Albertine disparue : "sans sa pulsation aortique [de la jalousie], le "très haut amour", écrit encore Gestern, souvenir dévitalisé qu'aucun désir ne colore plus, n'est que le résidu d'une passion morte." Très haut amour renvoie bien sûr au poème de Catherine Pozzi, qui fut l'amante de Paul Valéry de 1920 à 1928.

Très haut amour, s’il se peut que je meure

Sans avoir su d’où je vous possédais,

En quel soleil était votre demeure

En quel passé votre temps, en quelle heure

            Je vous aimais,

La référence n'est pas anodine, car cette liaison avec Valéry est aussi une histoire toute de brûlures et de ruptures. Gil Pressnitzer écrit justement que « Vénus tout entière à sa proie attachée », elle ne pouvait posséder son amant fuyant. Elle l’orgueilleuse, ne pouvait être que la maîtresse que l’on cèle, que l’on scelle, que l’on dissimule. Après la rupture, elle ne voudra que d’une solitude fiévreuse, totale, noire. « Le prince des poètes » avait la lâcheté des hommes. Il n’en sortira pas indemne lui aussi. Les disputes incessantes, les séparations mille fois consommées, les retrouvailles en pleurs les auront tous les deux dévastés. Car il s’agit plus d’une union mystique que d’une union physique."

« Je ne sais plus si ton bras est autour de mon esprit ou ta pensée appuyée à mon corps qui te cède ». 

Catherine Pozzi et Paul Valéry

Nous retrouvons silence et vertige dans le chapitre intitulé Corps, où Hélène Gestern se dit persuadée que l'amour nous modifie biologiquement :

"Dans les jeux de l'amour, qui confondent la barrière des identités, nous rendant poreux, vulnérables, perméables, ouverts et offerts, il pourrait y avoir quelque chose qui nous ramène à la chaleur première, au cercle paisible de la chair autour de la chair, quand nous respirions encore dans un monde de silence amniotique où le froid n'avait pas pris possession de nous." (p. 42)
La rupture consommée, il faut alors composer avec le manque. Le corps devient île que seul le chat peut toucher, un fardeau quotidien sur quoi l'on doit "imprimer des attitudes, des expressions destinées à faire croire aux autres que je suis en vie alors qu'à l'intérieur tout est vide et blanc." Et la crainte survient que jamais ce corps ne puisse être à nouveau ému :

"Réapprendre la grammaire du corps d'un autre, même s'il m'arrive d'en avoir le désir fugitif, me paraît une tâche insurmontable, car ma masse organique s'est pétrifiée dans la chair de celui qui lui parlait un langage de splendeur et de vertiges."
Le dernier couple silence/vertige se situe dans le dernier chapitre, Écrire. "Écrire n'a pas été salvateur, écrit-elle. La grande souffrance s'est faite dans le silence." Et, un peu plus loin, elle s'interroge sur la "force qui nous pousse, au mépris le plus élémentaire de nous-même, dans des amours invivables, sur ce que cela suppose de défaillance - puisque l'on finit par tout abdiquer -, de masochisme et de désir de mort. Mais aussi sur la valeur intrinsèque de cette démence, celle qui nous porte hors de nous et nous permet de voir de près, au moins une fois, le grand vertige de la vie qui bascule."

Dans ce récit bref, tranchant, découpé comme au scalpel, d'autres échos étaient perceptibles, bien familiers pour moi aujourd'hui. Il y avait d'abord cette histoire de Noël solitaire, ces marches dans le centre de Paris, la mention du jardin des Plantes. C'était encore une fois, on l'aura deviné, la grande ombre de Sebald qui s'étendait sur ces lignes. D'autant plus qu'à la phrase suivante, elle raconte être allée voir le lendemain, avec un ami à peu près aussi mal en point qu'elle, une exposition sur les émigrés d'Ellis Island, "renouant avec ma fascination ancienne pour les gens sans lieu, leur regard si fixe, si grave, si poignant sur ces photographies où presque aucun d'eux ne sourit."*

Mais le plus troublant c'était encore un chapitre titré Bibliothèque nationale. Lorsqu'elle a commencé, dit-elle, à fréquenter le bâtiment Tolbiac, rebaptisé par la suite François Mitterrand, "le quartier était encore en chantier et l'avenue de France un morceau d'asphalte ouvrant sur du vide. Je crois que T. et moi étions ensemble quand j'ai pris ma première carte."

La bibliothèque est devenu pour Hélène Gestern un lieu de repli presque foetal, où là aussi le silence a tous ses droits :

"Il m'arrive aussi de plus en plus souvent, d'y aller pour rien, avec mes propres livres, et de passer simplement  quelques heures à écrire dans cet espace de silence, dont j'aime la géométrie et le calme, une fois franchi le sas utérin de l'entrée qui renvoie l'univers extérieur au loin." (pp. 59-60)

Mais cet espace n'est pas aussi pacifié que l'on pourrait croire. Six mois après la première rupture, où T. avait annoncé quitter l'Europe, elle le voit de dos, dans un couloir de la Bibliothèque, non seulement il n'avait pas quitté l'Europe mais, ajoute-t-elle ironiquement, "son chagrin avait trouvé une jolie et blonde compagnie." Sept ans plus tard, "au printemps de nos retrouvailles, nous sommes retournés à la Bibliothèque nationale ensemble. Il me disait qu'il n'avait jamais été aussi heureux dans ces lieux que ce jour-là." Un bonheur qui fut donc bref, et il a fallu revenir. Sans lui. "Remettre ses pas dans le vide du présent, refaire seul l'itinéraire enchanté que l'on fit à deux, sur une esplanade devenue chemin de croix. Le silence était surnaturel, je tournais dans un espace métamorphosé et inquiété par sa présence."

Une esplanade que Sebald évoque ainsi dans Austerlitz :

"Une fois gravies les quatre douzaines de marches aussi raides qu'étroites, opération qui même pour les visiteurs assez jeunes ne va pas sans danger, dit Austerlitz, vous voici sur une esplanade couverte des mêmes madriers striés, délimitée aux quatre coins par les tours de vingt-deux étages de la Bibliothèque et couvrant la surface approximative de neuf terrains de football, qui, littéralement parlant, vous en impose et vous écrase." (p. 375)
Après cette digression gesternienne, nous allons remettre nos pas dans la pérégrination sebaldienne.

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* Dans une étude pour la revue en ligne Textimage, intitulée Écrire avec et contre l’image,
dispositifs de l’enquête mémorielle dans Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir
de Georges Perec et Robert Bober et Les Emigrants de W. G. Sebald, Marie-Jeanne Zenetti ouvre par cette citation d'Austerlitz, p. 109 :

"Ce qui m’a constamment fasciné dans le travail photographique, c’est l’instant où l’on voit apparaître sur le papier exposé, sorties du néant pour ainsi dire, les ombres de la réalité, exactement comme les souvenirs, dit Austerlitz, qui surgissent aussi en nous au milieu de la nuit et, dès qu’on veut les retenir, s’assombrissent soudain et nous échappent, à l’instar d’une épreuve laissée trop longtemps dans le bain de développement."

Perec, autre écrivain majeur pour Hélène Gestern

lundi 12 novembre 2018

Sa stèle à chaque énigme

"Ma route est d'un pays où vivre me déchire"

Crisinel encore. Oui, j'insiste, je revois encore ce livre dans le panier posé à l'entrée du bouquiniste Rua das Flores, je ne vois que lui, il est fait pour moi, j'en ai l'intuition immédiate. Et pourtant, je le répète, jusqu'à lors je n'ai jamais lu une seule ligne de Crisinel. Il n'est qu'un souvenir brumeux, venu de la Correspondance de Gustave Roud et Philippe Jaccottet lue en 2002, seize ans déjà, et pourtant c'est comme si c'était hier. Est-ce ce nom qui m'a marqué, ce nom de Crisinel que Bartt m'a dit aimer aussi beaucoup ? Est-ce sa résonance de cristal qui l'a porté jusqu'au Portugal ? Ce mot que je hasarde, j'en retrouve le sillage dans Alectone, écrit entre 1930 et 1931, pendant une des pires crises psychotiques éprouvés par le poète. Il en conclut ainsi la première partie :
"Les anneaux du cercle fatal se resserrant autour de moi, et condamné à ne vivre plus qu'au sein de ténèbres glaciales, je résolus de me rendre, après avoir tiré un augure défavorable du vol d'un oiseau noir. Un morceau de cristal, ramassé  parmi les détritus du parc où son éclat avait attiré mon regard, servit à mes desseins. Tandis que vers ma chambre montaient de suaves cantiques, on me trouva inerte, la tête inclinée sur l'oreiller en sang. C'était le matin de Noël."
Noël, c'est la rime fatale à Crisinel. Se peut-il qu'un nom porte ainsi un destin ? "Alectone, écrit Pierre-Paul Clément dans sa préface, femme réelle et figure mythique, est investie des sentiments contradictoires qui déchirent le poète : elle est l'ennemie, fille de colère, femme aux dents de cristal, "ange durci de gel et de neige"."

En juin 1945, il y pense encore et dans un court texte écrit à Savigny, il commence ainsi : "Où es-tu Alectone ?" Dans le jour finissant, "reposant sous les frais tilleuls entre l'église et le cimetière", c'est ce nom qu'il interroge : "Ton nom... Ai-je jamais su ton nom, Alectone, sinon, dans l'anxiété et la confusion du délire, celui que je t'ai donné, fille de colère ?" Il nous donne un peu plus loin la référence mythologique, Alecto*, l'implacable, la soeur de Mégère et de Tisiphone, toutes les trois formant le groupe des Erynies, les trois déesses infernales que les Anciens appelaient par antiphrase les Euménides, autrement dit les Bienveillantes, histoire de s'attirer leurs bonnes grâces en les flattant. Mais Crisinel repousse cette identification : celle qu'il entrevit dans le parc enneigé ce n'était pas Alecto, "mais, semblable à Cassandre devant les murs suintants de sang du palais où le couteau va faire son office, une altesse brisée, s'avançant, avec une grâce que la folie épargna, vers sa tombe de pierre froide."

Et comment ne pas voir  encore en ce nom de crise éternelle la marque même du drame : au cœur du nom, une seule lettre nous le change en criminel ? Et pourtant Crisinel ne fut criminel que de lui-même, mettant fin à ses jours le 25 septembre 1948. On le retrouve immergé dans le lac, à peu de distance de la clinique de La Métairie, près de Nyon, où il avait admis au début du mois à la suite d'une nouvelle dépression.

Pierre-Paul Clément voit l'expérience de la folie culminer dans la prose d'Alectone : "Œuvre aux visages énigmatiques, écrit-il, sur le seuil de laquelle je placerais volontiers ces mots de Valéry, poète de la lucidité : "Sa stèle, à chaque énigme."" Et, lisant ces mots, je suis heureux de retrouver Paul Valéry, rencontré plusieurs fois ces temps-ci. Mais je le connais bien mal, je l'ai si peu lu que je ressens le besoin d'en savoir plus, et je m'aperçois que le net est bien silencieux sur cette fameuse stèle. Heureusement, un autre poète, lui aussi abordé dès octobre, Jean-Michel Maulpoix, sur son site en un texte intitulé Introduction à une Poétique du texte offert, nous propose sa lecture :
"On offre, on dresse un monument. Un poème est un hommage que l'on rend au langage. Il s'agit, selon le voeu valéryen, de "construire un petit monument à chacune de ses difficultés. Un petit temple à chaque question. Sa stèle à chaque énigme" Cet objet fabriqué va se substituer à la réalité, surtout quand elle est perdue, ou impossible à atteindre. Cet objet prend valeur de temple : abri pour l'immatériel, lieu de prière et de résonnance."
D'un autre poème, Le Veilleur, Clément écrira que la forme procède directement du Cimetière marin.

Souvenons-nous que le cimetière marin, Patti Smith est allée le visiter, à Sète, et que cela constitue la matrice de son dernier livre, Dévotion. Souvenons-nous encore que Georges Perros, à l'hôpital de Marseille, avait pour voisin de lit le gardien de ce cimetière marin : "Il ouvre désespérément la bouche. Rien n'en sort. Rires. (...) A nous les citations. Il me recopie quelques strophes dudit Cimetière marin, que je lui mime. Belle paire." Crisinel s'insère donc dans cette constellation avec une cohérence remarquable qui sera pour moi parachevée par la découverte juste au retour de Porto, à la maison de la presse d'Aigurande, un dimanche matin, disposée comme à mon intention avec la même évidence que le petit volume crisinélien chez le bouquiniste portugais, de l'édition française de Dévotion, tout juste parue le 1er novembre.




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* Dans l'article précédent, j'avais rapproché Crisinel d'Harry Potter. Or, cherchant à en savoir plus sur Alecto,  je découvre sur le net (je n'ai pas lu la saga de Rowling) que Alecto Carrow est une Mangemort, comme son frère Amycus. Petite femme trapue aux cheveux noirs, elle est au service de Voldemort.


jeudi 25 octobre 2018

J'habite près de mon silence

J'ai terminé hier Juste après la pluie, le livre de poèmes de Thomas Vinau acheté le jour de son passage à Châteauroux. Le poème qui donne son titre au volume tout entier est précisément le dernier de la liste. Suit immédiatement un quatrain de Georges Perros (Thomas Vinau aime, comme il dit, semer des noms qui comptent pour lui, et cela tombe bien, car George Perros compte aussi beaucoup pour moi ):

Mieux vaut traverser la manche 
Sur le dos d'un requin bleu 
Que de perdre une heure ou deux
À bien retrousser sa manche.

Ceci extrait du recueil J'habite près de mon silence. Alors évidemment, j'y vois dans ce silence revenu un écho au thème qui s'affirme depuis le début d'octobre. D'autant plus que Georges Perros s'ajoute à la prestigieuse liste des poètes saisis par le silence, rappelons-les, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Valéry. Oui, Perros, atteint d'un cancer de la gorge fut empêché de parler à la suite d'une opération. Il faut lire dans Papiers collés III ce texte terrible intitulé L'ardoise magique (c'est l'instrument qui lui servait à communiquer avec ses proches), qu'il dédie aux laryngectomisés. Sans aucun pathos, Perros y décrit son parcours de souffrance, et l'inhumanité de l'hôpital (nous sommes en 1977) :

"Aucune parole d'homme à homme. Vous n'êtes plus un homme. Un "semblable". Mais sous le coup d'un décret qui vous a retiré votre identité, comme si des douaniers vous avaient dépouillé de tout papier. Ou, quand ils condescendent à quelque rapport, une gentillesse pour demeurés, une énorme plaisanterie d'arrière-garde. Il faut bien rire un peu. Le moral. Ce mot pour concierge. Mais nous ne sommes plus récupérables. Ce qu'on est, a été, sera -espérons!- tout le monde s'en fout. Le corps d'abord. Rien que le corps. Vos entrailles, toute cette usine sanguinolente, leur affaire. D'un certain côté, quoi de plus souhaitable ? J'en ai toujours un peu rêvé, de cet état. Mais librement chois, tiens, gros malin. Et toutes ces questions qu'on vous pose, réponses relevées, notées, pour les archives de la mort, peut-être ? Quel dossier ! Cousu de fil noir. Mais il faut bien servir à l'espèce. A sa perpétuité. Il y aura des hommes après nous. Surprenant, remarquait Valéry."
Tiens, Valéry. George Perros suivait régulièrement son cours au Collège de France. A Marseille, où il est ensuite hospitalisé, son voisin de lit se trouve être le gardien du cimetière marin de Sète : "Il ouvre désespérément la bouche. Rien n'en sort. Rires. (...) A nous les citations. Il me recopie quelques strophes dudit Cimetière marin, que je lui mime. Belle paire." Un peu plus loin, il écrit :
"Un peu de répit, à la pensée de Rimbaud, claquant là, pas très loin. D'Artaud, naissant là, tout près... Tant qu'à faire !
Il retourne à Douarnenez, retrouve sa famille, refuse toute rééducation de la parole :
" Mais enfin, j'ai bientôt cinquante-quatre ans, presque tous les hommes que j'ai aimés, qui m'ont aimé, pourquoi pas, sont morts. D'où choix, oui. A qui bon réapparaître, réapprendre à parler avec cette voix d'outre-tombe, détimbrée, celle du mort que je trimballe en sursis ? Tout ce que j'entends - radio, télévision - me répugne. Il n'était pas dans mes intentions de me présenter à la députation. Témoin, seulement, d'un énorme abus d'une parole morte, atrocement fardée, vieille belle, tuméfiée, pédante, démagogique, chacun se la coupe, au profit d'une dégradation possessive, dérisoires parts d'un gâteau moisi, mais aristocratiquement dégusté. Alors merde. Tant qu'on m'enverra des manuscrits, après tout, c'est mon métier, ma nouvelle manière d'être n'y change rien, nous tiendrons le coup."
Georges meurt quelques mois plus tard, le 24 janvier 1978. Sa voix d'écrivain nous parvient toujours, de plus en plus claire.



lundi 15 octobre 2018

Un macchabée dans la tranchée

Un macchabée dans la tranchée. Place Gambetta, les ouvriers de TZF (Terrassements Zanucci France) ne décolèrent pas : leur pote Xavier Turfain, le prince de la pelleteuse, un artiste en son genre, celui qui a fait la macabre découverte, n'a même pas eu un jour de congé. C'est un sensible pourtant, le Xav. Déjà qu'il picolait pas mal. Et on les oblige même à bosser de nuit. Faut pas s'étonner s'ils distribuent des tracts pour leur prochaine manif aux curieux qui viennent aux nouvelles. Et il y en a eu des curieux, cette nuit-là. Plus de 700.

Bon, voilà, pour la troisième fois, je fus l'un des bénévoles de la Nuit du Polar, orchestré par l'équipe de la Bouinotte, selon un scénario comme d'habitude savamment élaboré (on ne le dit pas assez) par Yvan Bernaer, mélange raffiné d'énigme et d'humour qui permit aussi de découvrir la vieille ville sous un autre angle, au hasard des errances de l'enquête. Cette beauté modeste qui fait le prix de Châteauroux se révèle à travers ses jardins et ses ruelles, les coulisses de ses monuments (le cinéma Apollo fut la grande nouveauté de cette année) et quelques sites insolites comme cette cave voûtée, véritable crypte, de la rue Descente-des-Cordeliers (que tous n'auront pas vue, eh oui, il faudra revenir), qui fut mon dernier poste (il fallait éviter que les joueurs se rompent les os en s'appuyant sur une rambarde traîtresse).

Tout avait commencé au Musée Bertrand, par un flash-back dans les années 20, avec enterrement à la clé, croque-morts, curé en soutane et corbillard tiré par un cheval, pleureuses et discours du maire de l'époque. Et puis voilà, au moment crucial, le mort jaillit du cercueil et se sauve par les toits. L'édile en a la chique coupée.

Que voilà une habile transition vers mes propres obsessions...

Paul Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Stéphane Mallarmé.
Question pour le jeu des mille euros : Qui s'est donc rendu sur la tombe de Valéry, à Sète, et a ensuite écrit un livre intitulé Dévotion ?
Réponse (je vous laisse quelques secondes pour vous remettre dans les oreilles les sons de cristal du glockenspiel joué en direct, bon allez c'est terminé, de toute façon vous n'avez pas trouvé) : Patti Smith.
Oui, la chanteuse n'a pas d'yeux seulement pour ce punk de Rimbaud, elle aime aussi, semble-t-il, le poète de La Jeune Parque. Elle raconte son pèlerinage à François Busnel, et c'est toujours dans le grand entretien d'America.
"J'ai voulu aller à Sète pour voir la tombe de Paul Valéry. A côté de la sienne, il y avait celle d'une fillette qui s'appelait Fanny. Sur sa pierre tombale, ses amis et sa famille avaient  disposé des chevaux qui formaient une sorte d'écurie qui m'a semblé capable  de résister aux intempéries comme aux vandales. Et puis, plus loin dans ce cimetière, j'ai vu une tombe qui portait une inscription en diagonale : "Dévouement". Avant de reprendre le train pour Paris, je suis allée me promener dans un parc. Je me sentais désœuvrée. J'ai eu un vertige. Et j'ai commencé à écrire. Pour m'occuper. Dans le train du retour, j'ai continué à écrire. Un journal intime, un journal où tout est vrai. Il y est question de Simone Weil, d'Albert Camus et de Patrick Modiano. Entre autres. De retour à Paris, j'ai continué à écrire. J'aime bien écrire à la terrasse du Café de Flore. Et je me suis rendu compte que toutes ces notes se faisaient écho, en cercles. (...). Voilà, Dévotion est un livre qui parle du patinage, des pierres tombales, d'Albert Camus, de Simone Weil, de Patrick Modiano, des rues de Paris..."


jeudi 11 octobre 2018

Dessiner le silence

"Poème - lieu de la mémoire où l'unique voix
              trouve à se fixer dans la chambre d'échos

              où les langues viennent déposer -

              strates, témoignages, alluvions."

Auxeméry, Retable, in FAILLES/traces, Flammarion, p. 264.

Le Las Vegas le plus proche de chez moi


Dans le roman de Christian Garcin, j'avais aussi épinglé le 5 octobre l'extrait suivant, page 108 :
"(Il) se disait que tout était lié, que la réalité prenait un malin plaisir à lancer des passerelles d'un monde à l'autre, reliant entre eux les êtres et les choses dans un réseau serré d'échos et de correspondances à travers le temps, la géographie, la généalogie, la poésie, le vol des oiseaux, et même l'onomastique et la topographie. Il s'était rendu compte, repensant souvent à ces journées du printemps 1950 et aux lieux dans lesquels sa mère et lui vivaient, à quel point les choses parfois se répétaient : à Boulder, ils habitaient dans Flamingo Drive, une rue orientée sud-ouest nord-est avec la rivière Boulder Creek au sud. Ici, à Las Vegas, il vivait dans un tunnel longeant une voie orientée également sud-ouest nord-est, avec le Flamingo Trail au sud, et la Boulder Station plus loin. Tout se répétait." [C'est moi qui souligne]
Juste après, j'avais repris ma lecture fragmentée d'un petit opus de Jean-Michel Maulpoix, Les 100 mots de la poésie (Que sais-je ? 2018), qui, arguant du fait que la poésie est irréductible à une définition simple, propose de "réunir autour d'elle une constellation de mots qui l'éclairent par facettes." Le résultat en est un abécédaire riche de citations qui dessine les contours, les cimes et les abîmes de l'expérience humaine. J'ai pris le parti de lire quatre ou cinq notices par jour, pas davantage, car chacune a sa densité particulière qu'il importe de ruminer longuement. Ce jour-là, j'avais atteint le mot LIEN, et ce que je lus alors me sembla complètement relié - le monde m'apparut là en état de cohérence maximale-, avec les phrases du roman encore palpitantes dans ma mémoire :
"Le travail d'écriture poétique est pour une large part un travail de liaison. Sur le plan sémantique, par le jeu des comparaisons, des correspondances, des images et des métaphores, il opère quantité de rapprochements et désigne souvent les objets les uns par les autres, en établissant entre eux des rapports. [...] Si la poésie est une manière de lier des mots ensemble pour en faire un poème, elle a également quelque chose à voir avec nos attachements. Si elle ne raconte guère d'histoires, elle nous parle de ce monde et de la manière dont nous y sommes liés. Faute de nous dire pourquoi nous y sommes, elle nous dit comment nous y existons. Elle nous en montre les bords et en rapporte les expériences capitales (le naître, le mourir, le vouloir, le douloir, aimer...). La poésie est pour une grande part une affaire d'appartenance. " (p. 64-65)
J'avais noté sur le moment ce rapprochement qui pouvait se lire en somme comme un rapprochement au carré, mais ce qui ne m'apparut qu'au moment de rédiger ceci, c'est le contexte plus large de la citation : la même page 108 commençait en effet avec ces mots :
" Soixante-dix ans, c'était l'âge auquel était mort William Blake, avait-il lu dans la notice biographique du petit livre trouvé dans le carton du Blue Angel Motel. Il était mort dans la misère, entouré de ses quelques rares amis, sans avoir pu achever les dessins inspirés de la Divine Comédie de Dante, et avait été enterré dans une fosse commune.
Misère, rares amis, dessins inachevés, fosse commune : il avait au moins cela en commun avec Blake, se disait-il en souriant intérieurement. Il repensait au vol des chauve-souris de la veille, à cette phrase lue juste après dans Le Mariage du ciel et de l'enfer : "Comment savez-vous si chaque oiseau qui fend les voies aériennes n'est pas un monde immense de joie fermé par ses cinq sens ?"*, et se disait que tout était lié (...)"
Il est vrai que le jeu d'échos autour de William Blake n'était pas encore perceptible à cette date. Cette mention a posteriori ne fait que prolonger la résonance, ou bien faut-il dire que son ombre ici présente annonçait sa survenue.


Aujourd'hui, jeudi 11 octobre, j'ai lu quatre notices, SENS, SENSIBILITE, SILENCE et SOIF. Je fus particulièrement frappé par le dernier paragraphe de la notice du silence :
"Si la poésie parvient à chanter encore, c'est "bouche fermée". Et il n'est pas anodin que l’œuvre de trois de ses plus éminents représentants s'achève par un brusque silence : c'est Charles Baudelaire  s'écroulant aphasique à Namur en 1866 ; c'est Arthur Rimbaud lançant, dans "Matin", "je ne sais plus parler" au moment d'achever son parcours et de quitter précocement l'écriture ; c'est Stéphane Mallarmé s'effondrant le 9 septembre 1898, victime d'un spasme du larynx !" (p. 104)
Bon, sur ce, je m'avise qu'il va me falloir me rendre quasi séance tenante à la médiathèque rendre quelques livres avant la menace de suspension de cinq jours. Parmi eux, un recueil de poésie d'Auxeméry, FAILLES/traces. Jean-Paul Auxéméry, né en 1947, 71 ans, tiens, comme Patti Smith, poète donc et traducteur. Jamais lu encore, mais le volume m'avait fait signe. Pas très longtemps puisqu'en trois semaines je n'avais pas trouvé une seconde à lui consacrer (il faut dire que je naviguais déjà entre une bonne dizaine de livres). J'allais le retourner sans lui avoir accordé un tant soit peu d'attention. Une sorte de remords me fit le feuilleter, et très vite je compris que j'avais failli passer à côté de la pépite. Un poème rédigé entre 2010 et 2015, intitulé Retable, et dédié à la poétesse américaine Rachel Blau du Plessis. J'y vins surtout après avoir lu la page 346, Note finale à Retable, exposé, peut-être, dit-il, d'une certaine méthode. "La dédicataire elle-même, explique-t-il, a donné un livre agencé ainsi, selon une grille de renvois entre lieux de sens possible (des mots-charnières, des interrogations, des recours à des voix étrangères...) et a nommé cet entrelacs dans sa langue Drafts, que son traducteur a rendu par Brouillons. [...] Une conversation  - un débat entre langues, continents, et oeuvres partagées : on aura lu dans le poème les noms des auteurs qui hantent les lieux de l'échange."
On aura compris que je retrouvais dans tout son éclat la thématique du lien. Mais il y avait plus tonnant encore : dans le long paragraphe suivant, Auxéméry donne les sources de ses citations, Dante, Zukofsky, Pound, Olson, Nietzche, Deguy et termine ainsi :
"L'anecdote de Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Mallarmé, et ses détails, se trouve chez ses biographes."

C'était  presque incroyable : Valéry en somme prolongeait la série énumérée par Jean-Michel Maulpoix : Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, et voici Valéry devant Mallarmé  lui aussi contraint au silence. Reportons-nous au poème lui-même, page 269  :

Et quelle présence, 
               "un dieu venu nous habiter"

                quel scribe absurde et confondant         là :

                au bord de la fosse, Valéry effondré

               incapable de dire adieu à son maître :

               il cueillait des fleurs naïves, lui
               l'artifice fait homme

               "l'air était feu", les silences peuplés de vertiges**

               et l'été préparait l'or de l'automne,

               "coup de cymbale" -

                                                  étranglement."
Ultime coup de cymbale pour cette chronique : retournant vers le roman de Christian Garcin, rebroussant chemin jusqu'à la page précédente, 107, à celle déjà donnée ici, je peux lire, et c'est le début de ce chapitre (aucun n'est numéroté) :
  "Le lendemain Hoyt partit vers le nord-ouest, son cartable rouge à la main. Il voulait dessiner les perspectives fuyantes d'une avenue bordée de motels, supérettes, magasins de pneus, centres de fitness, bars mexicains, fast-foods, prêteurs sur gages, night-clubs, et puis, brusquement, plus rien, juste les ombres coupantes des façades géométriques et nues de grands entrepôts indécis, le vide de l'espace et le silence bourdonnant.
    Il voulait dessiner le silence." [C'est moi qui souligne]

_______________________
* "How do you know but ev'ry Bird that cuts the airy way,/ Is an immense world of delight, clos'd by your senses five ?" William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978).

** Un nouveau "vertige" qui vient compléter ma déjà luxuriante collection inscrite au Cahier des vertiges.

mercredi 13 septembre 2017

# 219/313 - Dans les nuits d'août

"Pourquoi un "roman" ne serait-il pas le journal d'une journée de quelqu'un ?
Ce serait cet enchaînement incohérent  et pourtant enchaînement de substitutions de moments et phases bien différents qui constitue - mais pour un certain regard - de temps à autre - une journée de nous - qu'il faudrait d'abord étudier abstraitement."

Paul Valéry, Cahiers (1943)

Au terme de son étude sur le jour, Jean Starobinski élargit sa perspective en montrant des exemples  de la persistance en littérature de l'attention à ce cadre temporel, "donnée structurante à laquelle les romanciers du XXe siècle ont recouru avec insistance. Parmi les oeuvres marquantes, il suffira de mentionner : Ulysse de James Joyce, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, La Mort de Virgile de Hermann Broch, Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. Il faudrait y ajouter une quantité considérables de films. L'important n'est pas d'en dresser la liste exhaustive, mais de constater que la forme du jour, pour des raisons qui ne tiennent pas toutes à la mémoire culturelle, se prête, et souvent de manière inattendue, à un retour du sacré." Il cite ensuite W.H. Auden, Paul Valéry, Saint-John Perse, Bonnefoy, Jaccottet, en somme rien que des poètes. De fait, c'est sur une fonction possible de la poésie qu'il conclut :
"On l'a souvent remarqué : le surgissement, l'illumination soudaine sont la manifestation première du sacré (lequel demande aussitôt à être fixé dans l'inscription, la statue, la règle, etc.). Le fil du temps quotidien tisse largement la trame de lumière et d'ombre qui attend d'être découpée en heures (lesquelles, dans les personnifications tardives de l'Antiquité, sont autant d'apparitions féminines successives). De surcroît cette trame est aussi le fond sur lequel peut s'enlever, dans sa fulgurance ou dans sa pointe angoissée, un instant de plus haute vérité. Accueillir cet instant de vérité, lui prêter une voix : si telle était aujourd'hui la tâche que s'assigne la poésie, elle aurait fonction, dans un monde profane, d'être la gardienne du sacré." (La Beauté du monde, p.475)
Jean Starobinski
  *
Dans Présence de Ravenne, l'étrange histoire de Jean Palou, il est bel et bien question "d'apparition féminine". Ce ne sont pas les Heures de l'Antiquité, mais ce sont bien en un sens des divinités qui se manifestent ou se dérobent à l'écrivain. Car ce n'est pas seulement Francesca de Rimini qui surgit dans la nuit de Ravenne, même si cet épisode est le plus saillant du récit. Relisons attentivement : tout commence à Venise où, "perdu dans le dédale de cette ville multiple", Palou voit, "derrière une grille de fer forgé, une femme de pierre debout près d'une vasque". Le lendemain, il ne parvient pas à retrouver cet "être marmoréen" qui lui est "plus sensible que les chairs bronzées du Lido".
Deuxième apparition, à Ravenne : "Nous eûmes juste le temps, avant le dîner, d'aller regarder, très vite, dans une pénombre poussiéreuse, la Theodora de mon enfance qui me déçut dans sa robe étroite et dans on corps trop droit."
Après le repas, il pense à "Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée".
Et enfin, au cœur de la nuit, voici, entièrement drapé de rouge, la tête disparaissant sous le capuchon rouge lui aussi, Francesca de Rimini, assassinée avec son amant, par son mari, avec qui il a une "brève étreinte, assez ardente, mais incomplète."
Femmes plurielles, comme dans la dédicace d'André Breton : "C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes comme celles du vase qu'on voit derrière la Fée aux griffons de Gustave Moreau, Francesca, la dame au sein nu du tableau mystérieux, une autre qui me tient à cœur et que je crois être en train de perdre ? Ou toutes les trois à la fois."

Je retourne à mon cahier de 1992, où j'avais en quelque sorte résumé les principaux éléments de l'histoire et noté en regard que juste avant d'aller à la Bibliothèque Municipale de La Châtre pour photocopier le texte, je lisais Août 14, de Soljenitsyne, premier noeud (tome) du roman La Roue rouge.

Or, outre que les deux récits tournent autour du mois d'août, ce qui n'est pas une coïncidence bien convaincante, il y a surtout que l'un des personnages principaux de ce roman monumental (où Soljenitsyne rend compte de la bataille de Tanneberg, si funeste pour le camp russe), le colonel Georges Vorotyntsev est plongé dans un rêve qui fait écho de manière troublante à l'histoire de Ravenne :
"(...) Et comme par enchantement, il se retrouva dans une pièce, pas celle-ci, une autre ; les coins n'en étaient pas moins éclairés, une lumière avare venait on ne sait d'où et n'éclairait que l'endroit qu'il fallait d'elle. N'éclairait d'elle que le visage et la poitrine.
C'était elle, c'était bien elle ! il la reconnut tout de suite, ne l'ayant de sa vie jamais vue ! Il n'en revenait pas de l'avoir trouvée si vite. Cela semblait presque impossible à accomplir. Jamais ils ne s'étaient vus, et pourtant, s'étant reconnus tout de suite, ils s'étaient précipités l'un vers l'autre, s'étaient pris par les coudes.''
(...) En un clin d’œil, sans qu'il sût comment, le lit était fait et eux, déshabillés. Ils étaient allongés, très étroitement joints, et il y avait, les submergeant, la joie infinie de s'être trouvés, de n'avoir plus jamais rien ni personne à chercher.
... Mais voilà que ça tonnait, sifflait, faisait voler les vitres en éclats ! Georges se réveilla, n'ayant pas encore la force de remuer la tête. Les vitres n'avaient pas volé en éclats mais les premiers obus allemands tombaient tout près. Dans la pièce se répandait le gris de l'aube. Il ferma les yeux de nouveau." (pp. 189-190, c'est moi qui souligne)
De même, Jean Palou assure qu'il fut "tout de suite absolument certain que c'était Francesca de Rimini qui se trouvait dans ma chambre". D'autres coïncidences ont été notées ce même jour autour de Ravenne, que nous allons déplier au fil des jours qui viennent. Coïncidences que je consigne donc ici vingt-cinq ans plus tard. Curieux bouclage temporel.

mercredi 21 janvier 2009

Aveuglantes Lumières

Une de mes ressources est la médiathèque Equinoxe, où je puise à peu près toutes les trois semaines plusieurs volumes le plus souvent de nouveautés. Je recherche peu, me confiant au hasard des étals. Presque soulagé parfois de ne rien trouver qui fasse étincelle : je peux ainsi me consacrer aux seuls ouvrages qui m'attendent à la maison, dont la masse est déjà trop nombreuse pour le temps limité dont je dispose.
La dernière fois, j'étais dans ce cas et je m'étais seulement, si je puis dire, ravitaillé en bandes dessinées, et je m'apprêtais à repasser le seuil de l'endroit lorsque je fus attiré par un présentoir affichant des ouvrages à lire absolument. En règle générale, cette injonction a sur moi un effet répulsif, mais là, je ne sais pourquoi, espoir sans doute de flasher enfin sur quelque chose, j'y suis allé.
Et c'est ainsi que j'ai embarqué Aveuglantes Lumières, Journal en clair-obscur, de Régis Debray, publié en octobre 2006 chez Gallimard.
Je pensais que ce serait lecture rapide, ainsi que la plupart des journaux d'écrivains, mais ce ne fut pas exactement le cas. Ce journal n'en est pas tout à fait un : il tient plutôt le milieu entre l'essai et le carnet de travail, et il comporte quelques passages ardus qui commandent la lenteur. Pour aller vite, Debray asticote la vache sacrée voltairienne trop souvent invoquée selon lui en cette année 2006 marquée par l'affaire des caricatures de Mahomet. Je le rejoins en ceci qu'incroyant moi-même, ou du moins attaché fermement à la laïcité, je n'en estime pas moins que l'étude du fait religieux et son enseignement sont des impératifs de l'époque à traverser. Debray me paraît infiniment plus pénétrant que, par exemple, Michel Onfray sur le rapport de la société au sacré et à la religion.

J'extrais ici quelques passages de la dernière partie du livre, dont j'aurais peut-être usage dans la suite de mes propres études. Page 173, il évoque ainsi l'impératif mythologique : "(...) une identité collective ne va pas sans quelque médiation esthétique. Il n'y a pas les choses positives d'un côté (économie, commerce, fiscalité, etc.) et de l'autre les fictives ou factices. Dans la vie collective, tout ce qui n'est pas fictif est factice. D'où vient que les communautés humaines sont imaginaires ou ne sont pas, l'européenne y compris. Cela n'avait pas échappé à un pionnier du grand rationalisme comme Paul Valéry, dès l'avant-guerre. Il a expliqué mieux que personne que l'état de société exige de se placer sous l'empire des signes et des symboles afin de faire jouer "l'action de présence de choses absentes". Il n'est de collectivité durable que fiduciaire, tout retour à "l'ère du fait", celle des bêtes, lui est fatal. Et d'historique que dans le demi-jour du mythe : la lumière crue, fluide glacial qui dépoétise l'amour (on ne flirte pas sous un scyalitique), décourage tout autant la mise en route."

Il critique les billets de la monnaie européenne, qui ne transmettent selon lui aucun symbole : Le fil est coupé. "Un symbole qui ne raconte rien ne rassemble personne, et donc ne joue pas son rôle de symbole (ou réunion, en grec). Qu'il n'y ait pas de politique sans symbolique, ni de symbolique sans imaginaire, c'est une contrainte qui échappe au petit rationalisme, et qui amène à se demander si les continents n'ont pas les Lumières qu'ils méritent."

Page 181 : "Attelé tout entier au privatif, l'esprit des Lumières a fait l'impasse sur le ligatif. Sur l'inextinguible soif de conjonction, le lien émotionnel de fraternité, la communion croyante et militante, sur le jeu indéfiniment recyclé du transcendant et de l'agglutinant, bref, sur le sacré social, il jette le regard souriant et tranquille du patron qui a réussi et lance, comme Mme Thatcher : "La société n'existe pas."C'est le souhait des enrichis que les have not ne se regroupent pas : il n'y a que les faibles qui ont besoin de se syndiquer pour se sentir un peu moins faibles."