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mardi 24 novembre 2020

Sent vibrer en lui la divinité du vertige

"Ce fut comme un long orage où tous prirent peur. Quand les premiers livres typographiques sortirent des premières presses de l'Histoire de l'Europe du Nord, sur les bords de l'Ill, toutes les sociétés d'Europe voulurent les interdire. La lecture individuelle souffla comme une tempête. La psychè à l'état libre fit peur à l'ensemble des régimes, des hiérarchies religieuses, des groupes communautaires si inconsciemment associés à leur langue. Le roi Louis XI envoya un homme à Strasbourg, là où avait été écrite pour la première fois la langue française sous la main du comte Nithard, en sorte de s'attacher les imprimeurs."

Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres, Grasset, 2020, p. 163.

Nithard, au coeur du roman Les Larmes (2016) de Pascal Quignard, resurgit donc dans le dernier tome publié de la série Le Dernier royaume (XI), dont j'ai achevé récemment la lecture. Il y évoque donc Louis XI, qu'il nomme "seul grand roi de la lettrure" : "La coiffe de drap gris, la modestie errante, le hibou nocturne, Louis XI est le seul roi de France qui aimât lire." Et qui prit la défense des imprimeurs, assurant vouloir les protéger de l'imputation de sorcellerie dont on commençait à les soupçonner. Il autorise le Savoyard Guillaume Fichet (1433-1480), socius de la Sorbonne, docteur en théologie en 1469, et le Rhénan Jean Heynlin, également docteur en théologie et alors prieur de Sorbonne, à établir un atelier d’imprimerie dans le prestigieux Collège.*

C'est dans ce livre encore que je retrouvai le vertige, dont j'ai cessé d'inventorier les apparitions, mais qui demeure si prégnant que parfois j'en conçois quelques regrets. Là, c'est dans un paragraphe isolé de la page 126 :

"Ce qui me retenait dans le classicisme français, c'est qu'il présentait une esthétique qui ne reconnaissait aucun autre but à la création littéraire que la lecture.
Dans le classicisme ce n'est pas à Dieu que s'adresse le livre, c'est au lecteur.
Le lecteur comme vertige.
Le lecteur est le vertige propre à la littérature classique. (Dans la littérature romantique, le livre, c'est l'auteur.)"

Vertige que l'on débusque encore dans l'entretien que Quignard a accordé à Libération (édition du 21/22 novembre) :

"Être au onzième tome d'un grand œuvre, n'est-ce pas être sur une voie ?

Non, c'est un état d'immersion. La pensée construite volontaire n'est pas pour moi. Ni le rêve absolu, rêver pour les autres, car je ne suis pas chamane. Mais les états d'absorption, de contemplation, des états où l'on perd le sens du temps... Se retrouver dans une bulle étrange, c'est ce qu'on appelle en psychiatrie la quatrième état, c'est ça qui m'intéresse. Ce n'est pas l'hypnose non plus qui est lié au langage Mais c'est un état d'engloutissement, le bonheur. C'est ça que je cherche, depuis tout petit enfant.

Etait-ce un refuge ?

Ce n'est pas un refuge, mais un vertige, une extase. Autant s'occuper de la mort, je trouve cela douteux, autant se laisser absorber complètement par la sensation, par le sensoriel, je trouve cela parfaitement magnifique."

Le vertige c'est encore ce qui clôt la septième partie du premier texte de Jean Epstein dans ses Écrits complets, ce Mage d'Ecbatane où l'Eau invoque la Lune :

"O Lune, je suis l'Eau ; je suis grande et je teins ma robe aux couleurs de tes songes.
Et seule tu sais pourquoi l'homme à me regarder longtemps couler sent vibrer en lui la divinité du vertige." (p. 41)
Coeur fidèle, Jean Epstein

Et enfin, le vertige est une nouvelle fois au coeur du propos de Camille de Toledo dans l'émission de France Culture, La Suite dans les idées, de Sylvain Bourmeau, du 21 novembre dernier (vous pouvez écouter à partir de la 35ème minute), qui traitait de la question de l'identité :

"Pour finir avec une question qui, moi, m'inspire beaucoup... Moi, vous savez, j'ai travaillé pendant des années sur la notion de vertige (...) Je parle de vertige, certains parlent de trouble. Et dans ces études, ce travail de thèse sur le vertige, vertige des noms avec Pessoa, vertige de la fiction avec le Quichotte, vertige des temps avec Sebald, vertige de l'indice documentaire, de l'usage de l'archive même chez Sebald, tout ce travail je l'ai fait pour qu'on comprenne les opérations que j'accomplis dans Thésée, pour qu'elles servent de soubassement théorique. Et une des questions que je me posais sans cesse dans ce travail sur le vertige, c'était une question en rapport avec le Quichotte. Le Quichotte est un devenir, il requalifie le monde sans cesse par la fiction et il se débat avec un réel que Sancho Panza ne cesse de ramener, et à la fin de sa vie - et c'est avec ça que je pourrais peut-être terminer -, à la fin de sa vie, je me demande : est-ce que c'est le Quichotte qui meurt ou est-ce que c'est l'état-civil du sieur Quixada de la Manche, cet hidalgo qui a rompu avec son lieu, sa bibliothèque, avec sa maison pour se faire chevalier errant ? Et voilà, pour moi, l'essentiel de la vie du Quichotte tient dans cette requalification par la fiction, requalification du monde."

Don Quichotte et Sancho Panza traversant la Sierra Morena

_______________________

* Les imprimeurs exprimèrent à Louis XI leur reconnaissance pour son accueil bienveillant et lui firent l'hommage de leurs personnes et de leur industrie : « On nous traite ici à Paris, ville capitale de votre royaume, non comme des gens du pays, des habitants ou de simples hôtes, mais comme des bourgeois jouissant de toutes leurs libertés. Ce traitement est si doux, que nulle part, nous ne saurions trouver une plus grande liberté que celle dont nous jouissons à présent, grâce à vous, Roi très pieux, nous qui, uniquement soutenus par votre clémence, avons le plus vif plaisir de contribuer à l'illustration de votre très heureux règne en imprimant des livres. » Le roi accorda plus tard leur naturalisation. Voir ici.


jeudi 19 novembre 2020

La barque de l'aube

"La barque acquise à Saint-Nazaire, toilettée, le bagage pensé, l'itinéraire établi, il restait l'inutile. Dadais de nous : une bibliographie prescrite (Au cœur des ténèbres, Les Eaux étroites, L'Arbre sur la rivière, Sept jours sur le fleuve, etc.), doublée d'une indigeste filmographie. Trois hommes en bateau. Nous n'en lûmes aucun, ne revîmes aucun des films."

Michel Jullien, Intervalles de Loire, Verdier, p. 21.

J'ai fini l'autre jour sur la barque de l'aube de Françoise Ascal, et je me propose donc de poursuivre sur ce motif, d'embarquer en quelque sorte dans le sillage de ce bateau minimal, si humble que ses usagers, le plus souvent épisodiques, ne sauraient prétendre au titre de marin, marinier ou même batelier. Non, le quidam qui mène sa barque est l'antithèse parfaite du skipper du Vendée Globe. C'est peu dire qu'il ne recherche pas l'exploit. Et c'est bien ainsi que l'entend Michel Jullien, avec son récit Intervalles de Loire qui conte, dans une langue finement ouvragée, sa descente de Loire avec deux amis. Défi parti d’une boutade, lors d'une soirée arrosée dans la Nièvre où l'écrivain possède une modeste maison de campagne : "(...) alors que nous avions profité le matin du spectacle de la Loire à Nevers, l’un de nous lança l’idée un peu potache de descendre le fleuve à la rame, une façon de fêter nos 50 ans – nous en avions tous trois 49. Pari tenu un an plus tard, depuis la commune d’Andrézieux à hauteur de Saint-Étienne jusqu’à l’océan, soit 850 kilomètres en vingt-six jours sans jamais s’arrêter dans des hôtels ou les campings, vingt-six nuits sous les étoiles."

Michel Jullien avoue avoir tenu un carnet de bord, mais il n'a rien gardé ou presque de cette centaine de pages : "Intervalles de Loire se veut un récit anti-sportif dans lequel l’action est systématiquement remplacée par des impressions. Le livre a bien un début, un départ, les premiers coups de rame sont dans les premières pages et il a une fin – la rencontre de l’océan –, mais entre les deux tout est dans le désordre, les étapes ne sont pas linéaires, les villes n’apparaissent pas dans l’ordre qu’elles ont en effet sur la carte de géographie, les paysages non plus, les jours ne sont pas marqués ni les temps de la journée. Il ne faut pas s’attendre à des « petits drames », à du sensationnel ou à un quelconque suspens. Des trois que nous sommes à bord il n’y a aucun visage, aucune matérialité des êtres, nos noms ne sont pas donnés, comme si nous ne formions qu’un seul individu."  


J'ai lu ce livre en même temps que l'autre Verdier, le Thésée de Camille de Toledo. Pas grand chose à voir entre les deux livres, assurément, mais malgré son ton plus badin, infiniment moins douloureux, il s'échappe parfois de ce périple mineur quelques notations de belle profondeur, qui ne sont pas sans lien avec certaine récente méditation sur les rivières. Cela se trouve page 45, dans la section intitulée Jusqu'à Mitchum, où l'auteur parle de cet appel à l'enfance jeté par la rivière : "Les longues routes sont l'affaire des adultes - ils disposent d'élucubrations, d'engins réservés à leur âge, les voitures, les rails, jusqu'aux avions. La rivière, elle, pourrait être ce grand itinéraire donné à l'initiative d'un enfant, proposé à ses seuls moyens. (...) Henri Bosco et d'autres auront usé de cette vieille métaphore des rivières, le voyage initiatique, l'eau défendue, la transgression devant quoi l'enfant va mesurer les risques d'une autre vie ou le prochain miroir de la sienne, dérouler son destin dans les remous ou le domestiquer avant la lettre." Et d'évoquer La Nuit du chasseur de Charles Laughton, ce chef d’œuvre unique, où les enfants John et Pearl sont traqués par le révérend Harry Powell : " Muette comme une carpe, la rivière est pour eux le sillon inviolable, comme sacré, un blanc-seing, un fil où les gamins tiennent à distance la poursuite par le seul abandon de l'eau, sans même se diriger, se soustraient aux hurlées meurtrières de Robert Mitchum, inatteignables dans leur canot de bois."


Dans L'obstination du perce-neige, Françoise Ascal cite ici et là Pascal Quignard. Ainsi le 24 mai 2017, elle écrit : "Pensé à Pascal Quignard et à son révérend qui notait les sons des oiseaux bien avant Messiaen, mais aussi le son des objets du quotidien, celui de la goutte d'eau du robinet qui fuit et tombe dans le seau." Il doit s'agir de ce texte paru la même année 2017, Dans ce jardin qu'on aimait, et que j'ai lu en mars 2019, dans l'édition Folio. Le reparcourant aujourd'hui à cette occasion, je tombe sur cette page où il est dit : "Le révérend tient entre ses mains une petite merlette blessée qui palpite et se plaint." Et qui fait remonter cette riche thématique du merle, et plus largement de l'oiseau noir, qui a surgi en août dernier.

Mais c'est un autre opus de Quignard que j'ai fini ces jours-ci, un roman, Les Larmes, que j'avais acheté à sa parution en 2016 mais que je n'avais pas terminé, pour une raison qui m'échappe aujourd'hui. Je l'ai repris parce qu'il me souvenait qu'il évoquait longuement Nithard, petit-fils de Charlemagne, historien qui a transmis à la postérité les Serments de Strasbourg (842), considéré comme le plus ancien écrit en langue française, événement ouvrant justement une passionnante histoire de la phrase française, ouvrage collectif sous la direction de Gilles Siouffi, publié en octobre chez Actes Sud en collaboration avec l'Imprimerie nationale.


Sans cette étude de la phrase française, je n'eusse pas repris Les Larmes, et sans Les Larmes, je ne serais pas tombé sur ce passage où le calife Harun al-Rachid arrive nuitamment sur la rive du Tigre :

"Le batelier, qui était très âgé, lissa sa barbe blanche. Il ne réfléchit pas longtemps parce que le calife Harun al-Rachid le gifla avec violence.

Alors Hagus se remit debout, en vacillant, sur le plancher de sa barque. Il alluma sa lanterne et la fixa avec peine au crochet qui était fixé sur le mât, il s'assit sur le banc au fond de sa barque et saisit le gouvernail et c'est ainsi que dans la nuit ils longèrent les rives jusqu'à l'aube.

Au retour, Mazrur le bourreau de Bagdad, décapita le vieux nautonnier qui s'appelait Hagus." (p. 69)

Il y avait la barque, il y avait l'aube. C'était ascalien en diable. Et quignardien extrêmement, car l'aube est un motif central chez l'écrivain, ce dont témoigne à l'envi les dernières pages. Ainsi, page 206, peut-on lire :

"Mais un jour l'aube fut faite de silence.

Tous les animaux s'avancèrent sur la berge et entourèrent une tête  rompue qui tournoyait dans les remous de l'eau.

Alors un petit merle tout noir, qui avait un bec plus blanc que jaune, les pieds comme pris dans un lacet de femmes amoureuses, siffla un chant indiciblement beau devant l'écureuil, le chat, la vipère d'eau, le cygne qui, tous, restèrent immobiles."

Est-ce hasard si nous recroisons le merle noir ? 

Et c'est sur un autre oiseau qui se conclut le roman, la chouette,  qui accompagne Quignard dans un des spectacles de ténèbres qu'il a écrit. Voici le dernier paragraphe, qui s'achève précisément sur le mot aube :

"Elle mangea sa limace sur mes doigts puis nous parlâmes. Nous nous entretînmes une bonne partie de la nuit. Quand je rentrai dans la maison c'était presque l'aube."

Il me reste encore une barque à amarrer à cette chronique : celle de Jean Epstein, dont j'ai reçu le volume 1 des Écrits complets. Le premier texte, de jeunesse (il n'avait guère plus de vingt ans), Le Mage d'Ecbatane, fait entendre la prière de l'Eau : "O Lune, je suis l'Eau et je teins ma robe aux couleurs de tes songes."

Ce qui est étonnant, c'est de voir comment ces lignes, qui peuvent presque prêter à sourire par leur lyrisme un peu exacerbé :

"Mais ô Lune, je suis la plus belle quand tu ne me vois plus. [...] Je m'enivre longuement aux voluptés que je rêve, sournois et exquisement cruelle. Je choisis le marin jeune et fort qui sera ma proie et mon amour d'une nuit, et je le convoite avec une atroce gourmandise. Sais-tu, ô Lune, ce que c'est que d'avoir à la bouche le goût délicieux du crime ?"

annoncent en fait les films bretons de Jean Epstein, et en particulier Mor'Vran, où un jeune marin parti en barque à la pêche à la sardine ne survivra pas à la tempête :

"Au moment où il s'y attend le moins, lorsque, à l'avant de sa barque, il tend son regard bleu vers de lointains récifs, je l'enlace éperdument et je le fais mien. Je le possède, ô Lune, dans mes vertes ténèbres, je glisse mille doigts caressants dans ses cheveux dorés, tièdes et souples ; je meurtris ses yeux de baisers ; et je m'insinue entre la chaleur de ses lèvres, vivantes encore, et qui voudraient me repousser. Et tu sais, ô Lune, après quels sacrifices voluptueux et quelles mystérieuses et entières jouissances, je rejette, au matin, le cadavre couronné d'algues, où j'ai peint l'ineffaçable cerne de mes noces." [ C'est moi qui souligne]

 



vendredi 25 septembre 2020

Tempestaire 111

 « Car le travail du rêve est le premier voleur. Le rêve vole les valeurs de la veille. Il dérobe les silhouettes de la nature, les saveurs, les êtres du passé, toutes les choses une à une qui manquent, que l’on espère, les tacts, les contacts, les jonctions, tous les caractères qui permettent d’identifier les formes désirables.
Étrange prédation-souche au cœur de la psyché des animaux et des humains.
Toute silhouette désirable vient à son revenir, au cours du sommeil. Chez les tigres. Chez les femmes. Chez les oiseaux. Chez les enfants. Chez les loups. Chez les hommes. »

Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres, Grasset, 2020.

Retour sur ce singulier écrivain belge, Patrick Lowie, découvert le 8 septembre, jour de mon rêve de crue. Décrit ici par Pierre Guéry dans Diacritik :

 "En décembre 2013, à la sortie de son livre Amaroli Miracoli aux éditions Maelström, Patrick Lowie annonce à la RTBF qu’il s’agit du début d’une série littéraire de quarante épisodes accompagnée de performances musicales, intitulée Les chroniques de Mapuetos et jalonnée de nombreux récits de rêves. Elle est censée avoir été écrite par un certain Marceau Ivréa, qu’il prétend avoir découvert et dont il aurait recomposé le travail disparate. Dans la fiction littéraire de Lowie, Marceau Ivréa est présenté comme un écrivain belgo-italien retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles en Belgique, auteur de milliers de pages retrouvées dans une chambre du Grand Hôtel Liégeois de Bruxelles.

Depuis 2016, il écrit des portraits oniriques de personnalités sur le site Next-F9.com, portraits dans lesquels ce nom étrange de Mapuetos revient souvent…
Drôle d’histoire à tiroirs.

Entretien avec un bricoleur de rêves."

Cet entretien commence avec l'évocation d'une vidéo, réalisée, selon Lowie, par un jeune artiste brésilien, Marcelo Favaretto. Pierre Guéry note "la superposition de diverses langues barrant tout accès au sens de ce qui est dit en chacune de ces langues." Et parle d'un certain brouillage en exergue du projet. Ce que confirme Lowie : "Vous parlez, à juste titre, de brouillage, ce qu’on pourrait comprendre de façon péjorative ; mais le brouillage est le symbole du rêve justement, sa représentation visuelle dans le cinéma ou la photographie. Chez le réalisateur Jean Epstein par exemple, les symboles liés aux rêves sont toujours les mêmes : l’œil, le brouillage, les images au ralenti, les rouages de l’horloge, etc…"


Belle surprise bien sûr pour moi de retrouver cité le cinéaste Jean Epstein, qui s'était imposé ici même ces dernières semaines. Or, l'on retrouve cette idée de brouillage dans les mots mêmes de celui qui  assignait au cinéma la tâche de « brouiller l’ordre qu’à grand-peine nous avions mis dans notre conception de l’univers. » 

Rien n'est plus stimulant pour moi que ces rebonds imprévus : ce Jean Epstein, hier inconnu, refait surface, et ce qui n'apparaissait au départ que comme un cas certes intéressant mais au fond anecdotique se révèle finalement bien plus profond. C'est même un continent nouveau qui se profile, car Jean Epstein non seulement a filmé, mais a écrit aussi, énormément. Et ses Ecrits complets sont en cours de réédition (neuf volumes prévus). Certains sont d'ores et déjà accessibles sur le net, ainsi Le cinéma du diable, publié en 1947, que j'ai découvert en googlant "cinéma + rêve + Epstein".

"Pour Jean Epstein, écrit Laurent Le Forestier, le cinématographe serait une invention du diable, au sens médiéval de l'expression, parce que, par sa novation et ses caractéristiques, il pourrait générer une philosophie " antidogmatique, révolutionnaire et libertaire, diabolique en un mot."(...)
Pour Epstein, le cinéma diffère radicalement du langage oral et écrit et si une analogie est envisageable, elle se situerait plutôt "entre le langage du film et le discours du rêve". 

Il se trouve que j'ai emprunté à la médiathèque, à la suite de mon dernier article, l'ambitieux essai de Bernard Lahire, L'interprétation sociologique des rêves (La Découverte, 2018). J'avais déjà été tenté de m'y plonger l'an passé, mais les cinq cents pages annoncées avaient quelque peu calmé mon ardeur. Là, devant la prégnance soudaine du rêve dans mon existence, c'était comme si je ne pouvais plus reculer. L'audace de Lahire c'est de vouloir soumettre le rêve à l'enquête sociologique, alors que c'était un objet jusque-là quasiment ignoré des sciences sociales. Il se propose donc de repartir du modèle freudien, en en rectifiant les erreurs et les faiblesses, et aboutit donc à une théorie qui donne au rêve une signification liée tout à la fois aux expériences passées des individus (sans se limiter aux événements de la prime enfance) et aux contextes du moment.Or, j'ai été frappé, en parcourant Epstein, de la grande proximité avec ce que je venais de lire chez Lahire. Par exemple, ceci :

"Il existe une étroite parenté entre les façons dont se forment les valeurs significatives d’un cinégramme et d’une image onirique. Dans le rêve aussi, des représentations quelconques reçoivent un sens symbolique, très particulier, très différent de leur sens commun pratique et qui constitue une sorte d’idéalisation sentimentale. Ainsi, par exemple, un étui à lunettes en vient à signifier grand-mère, mère, parents, famille, en déclenchant tout le complexe affectif – filial, maternel, familial – attaché au souvenir d’une personne. Comme  l’idéalisation du film, celle du rêve ne constitue pas une véritable abstraction, car elle ne crée pas de signes aussi communs, aussi impersonnels que possible, à l’usage d’une algèbre universelle : elle ne fait que dilater, par voie d’associations émouvantes, la signification d’une image jusqu’à une autre signification à peine moins concrète, mais plus vaste, plus richement définie, mais tout aussi personnelle."

A mettre en parallèle avec ce passage :

"Pourtant, l'étude de rêves précis montre que Freud est tout à fait conscient du caractère extrêmement personnel des symboles du rêve, dans le sens où ceux-ci renvoient à des expériences particulières. Le rêveur ne retient de son rêve que les éléments les plus parlants pour lui. Ce sont des sortes de symboles personnels, qui représentent et condensent de nombreux aspects de son expérience. Ces "points nodaux où se rejoignent un très grand nombre des pensées du rêve" sont des éléments du rêve qu'il faut chercher à comprendre en s'appuyant pour cela d'abord et avant tout sur les représentations-associations du rêveur avant d'évoquer des symboles généraux ou universels." (p. 332-333)

 


Mais encore :

"Quand le sommeil la libère du contrôle de la raison, l’activité de l’âme ne devient pas anarchique ; on y découvre encore un ordre qui consiste surtout en associations par contiguïté, par ressemblance, et dont l’agencement général est soumis à une orientation affective. Le film, puisqu’il use d’images  semblablement chargées de valences sentimentales, se trouve plus naturellement capable de les assembler selon le système irrationnel de la texture onirique, que selon la logique de la pensée à l’état de veille, de la langue parlée ou écrite." [C'est moi qui souligne]

Qu'il faut rapprocher de ceci : 

"On parle parfois d'"association"  en confondant deux types de lien : l'analogie entre deux réalités (personnes, lieux, objets, situations, etc.) et le lien de contiguïté spatiale, temporelle ou logique (les deux réalités sont contextuellement liées dans l'expérience du rêveur, les deux réalités se sont succédé, l'une est la conséquence de l'autre). [...] Dans son Cours de philosophie au Lycée de Sens en 1883-1884, Durkheim soulignait déjà l'existence de ces deux types d'associations : "Il faut donc admettre au moins deux types : l'association par contiguïté et l'association par ressemblance. Telles sont les différentes espèces d'association des idées." (p. 310-311)

Qu'Epstein ait par ailleurs, en son temps, lu Durkheim, ne serait absolument pas étonnant, tant sa culture philosophique est présente tout au long de ses écrits.

Je reviens à l'entretien avec Patrick Lowie, et en particulier le passage suivant :

"J’ai promis que le quarantième épisode des Chroniques de Mapuetos apporterait des réponses, j’espère qu’il s’agit d’un pressentiment. Et j’ai choisi sans réfléchir le chiffre 40, mais je ne suis pas le premier à l’avoir utilisé. Tout est symbolique en effet et les Chroniques de Mapuetos sont surtout un jeu littéraire. Par exemple, les deux livres qui reprennent les portraits ont deux chiffres symboliques. Dans le premier, il y a 111 portraits (chiffre magique) et dans le second 66. Le 66 est un chiffre qui équilibre la vie spirituelle, physique et matérielle. Il y a des indices partout dans les sept premiers épisodes publiés. J’espère avoir assez de temps pour publier les trente-trois prochains épisodes, tout en sachant qu’un des épisodes sera un livre accompagné de tarots que j’ai l’intention de créer. Ma liberté, donc, consiste à ne pas avoir de plan de route et je pourrais dire que le projet Mapuetos avance un peu comme ces gens qui découvrent une ville en suivant des inconnus puis d’autres inconnus puis encore d’autres inconnus."

C'est ce nombre 111, que Lowie dit magique, qui m'intrigue, car il a surgi à plusieurs reprises dans les jours qui ont précédé le rêve de la crue, et donc la découverte de cet entretien. Comme souvent, c'était des plaques minéralogiques. Mais les jours qui ont suivi ont également été riches en 111. Ce fut (diversion amusante) un galet sur la table d'un restaurant des bords de Creuse (le Petit Roy pour ne pas le nommer) :

 


J'ai commencé hier l'écriture de cet article, et déjà au matin, allant au travail, j'avais croisé un 111 au carrefour de la route de Blois (j'ai constaté depuis longtemps que les carrefours sont les lieux les plus propices aux rencontres numérologiques). Après avoir bouclé une partie de ce texte, je suis allé à la boulangerie, et au carrefour de la rue Fontaine Saint-Germain et de la rue des Etats-Unis, un second 111 passa devant moi. Puis, en allant chercher mon fils, une voiture de pompiers, au même carrefour de Blois que le matin, afficha aussi un 111. Et enfin, à l'adresse où je m'arrêtai, était garé un 1116, qui conclua donc une belle série (le nombre n'en est pas d'ailleurs à sa première apparition, il a déjà émaillé une poignée d'articles ici et là).

La magie et le rêve sont  aussi dans Le Tempestaire, chef d'oeuvre terminal de Jean Espstein :




lundi 24 août 2020

Le cinéma est le plus puissant moyen de poésie

 "Cher ami, je crois que c'est le merle qui m'a fait penser à vous, et reproché mon silence. (...)"

Philippe Jaccottet à Gustave Roud, 28 février 1952, in Correspondance, Gallimard, p. 196.

Une petite merlette s'est posée dans le jardin, mais je n'ai pas eu l'heur de la voir. On m'a raconté. Et qu'il y avait beau temps que l'on n'avait vu de merle par ici. Et puis d'un livre lu en commun, un autre merle s'est manifesté, que j'avais déjà oublié : c'est à l'ouverture du bel essai de Vinciane Despret, Habiter en oiseau (Actes Sud, 2019). 

"Il s'est d'abord agi d'un merle. La fenêtre de ma chambre était restée ouverte pour la première fois depuis des mois, comme un signe de victoire sur l'hiver. Son chant m'a réveillée à l'aube. Il chantait de tout son coeur, de toutes ses forces, de tout son talent de merle. Un autre lui a répondu un peu plus loin, sans doute d'un cheminée des environs. Je n'ai pu me rendormir. Ce merle chantait, dirait le philosophe Etienne Souriau, avec l'enthousiasme de son corps, comme peuvent le faire les animaux totalement pris par le jeu et les simulations du faire semblant. Mais ce n'est pas cet enthousiasme qui m'a tenue éveillée, ni ce qu'un biologiste grognon aurait pu appeler une bruyante réussite de l'évolution. C'est l'attention soutenue de ce merle à faire varier chaque série de notes. J'ai été capturée dès le second ou le troisième appel, par ce qui devint un roman audiophonique dont j'appelais chaque épisode avec un "et encore ," muet. Chaque séquence différait de la précédente, chacune s'inventait sous la forme d'un contrepoint inédit."
Cette section du livre s'appelle justement contrepoint, et l'ensemble avancera ainsi, alternant chapitres et contrepoints, jusqu'à l'ultime, qui se refermera avec une nouvelle évocation du merle :

"L'hiver n'est pas fini, on annonce de la neige pour demain. Mais je sais que bientôt, c'est avec le merle que le soleil se lèvera et que chaque matin je m'éveillerai et vivrai dans un territoire chanté. Je peux dès à présent sentir qu'une nouvelle histoire est en train de se tramer. Le merle est là. Et je suis heureuse que ce soir par la grâce de sa présence, et en sa présence, que s'écrivent les dernières lignes de cette histoire et qu'en commence une autre. Qu'il en soit remercié."

La couverture même du livre exaltait ces oiseaux noirs qui sont également - je m'en avisai aussi un peu plus tard - dans le titre même des deux articles précédant celui des merles, Mor'Vran, la mer des corbeaux, et La Déesse blanche et le cormoran. 

A l'origine de ce triptyque, il y a donc ce Jean Epstein, dont je ne cesse de découvrir la richesse du cinéma. Grâce aussi à deux échos bienvenus. Le 11 août, Anne-Marie B. m'écrivait ceci : "Te lis ce soir et vole à la pointe de Van .. Bouffées de fraicheur ..Clin d'oeil joyeux car en Mai "confiné", l"association Cinéfil de Blois dont je fais partie proposait à ses adhérents via internet un volet "Mer" avec le cycle breton d'Epstein." Quelques liens suivaient. Je pus ainsi visionner le très beau documentaire de James June Schneider, Jean Epstein, Young Oceans of Cinema (2011) : "Histoires de lieux, à la recherche de la vérité fabuleuse : pour aborder la large part maritime de l'œuvre d'Epstein, James Schneider retrouve les lieux qui ont inspiré le cinéaste et reconstitue visuellement certains plans. Près de dix ans de travail pour monter à bien cette excursion. Extraits de films, citations de ses écrits, archives (interviews de sa sœur et collaboratrice Marie Epstein, de Jean Rouch, grand admirateur), et témoignages de descendants de marins complètent ce portrait hanté par des images de mer en colère et le grondement du vent." 




 

L'autre résonance est portée par le musicien Jean-Jacques Birgé, qui republia le 20 août dernier, quatre jours à peine, deux articles de 2007 et 2014 sur Jean Epstein, dont il mit en musique avec Un Drame Musical Instantané, plusieurs films muets.

De ce billet, j'extrais le passage suivant, qui se termine par l'évocation d'un autre oiseau noir...

 

"1928. La chute de la maison Usher. Le ralenti, les surimpressions, les travellings de ce cinéaste poète donnent déjà à Edgar Poe l’inquiétante musique qu’il mérite. C'est à cette occasion que Francis et Bernard adaptèrent pour la première fois L'invitation au voyage de Baudelaire et Duparc. Notre travail était beaucoup plus contemporain, nul besoin de repères historiques. Si La glace est très "modern style", Usher est intemporel et de nulle part, juste dans le rêve et l'inconscient. Nous voulions transposer Edgar Poe en musique, j'utilisais d'ailleurs une thématique empruntée à la version inachevée de Claude Debussy (rendant visite à Peter Scarlet dans son appartement de Ann Street, la plus petite rue de New York, célébrée par la plus courte chanson de Charles Ives, nous remarquons la plaque rappelant que Poe y écrivit Le corbeau...)"

 

 

mercredi 12 août 2020

La Déesse blanche et le cormoran

 Sur l'article précédent, Mor'Vran (la mer des corbeaux), Rémi Shulz a déposé un court commentaire :

"morvran, c'est aussi le cormoran, apparu dans une "plus-que-coïncidence" chez Robert Graves, voir ici."

C'est bref, on pourrait passer outre, ne s'agit-il pas d'un détail sans grande importance ? On aurait bien tort de le penser. Cet ici nous renvoie à un article de Quaternité, publié le 31 août 2009, Des blancs et des noirs. Le grand écrivain anglais Robert Graves (1895 -1985), à vrai dire peu connu et peu traduit en France, y est évoqué à travers un de ses livres majeurs, La Déesse blanche, sous-titré Un mythe poétique expliqué par l'histoire (1948).

Éditions du Rocher, 1979.

Reportons-nous maintenant au texte de Rémi. Je vais directement au passage qui nous intéresse particulièrement :

"Une dernière coïncidence est effarante, bien qu'il soit encore nécessaire d'en écourter la présentation. A la base de La Déesse blanche, il y a des séries d'énigmes posées dans des poèmes gallois, dont Graves a imaginé les solutions décrire un alphabet secret... [...]

Une autre énigme du Hanes Taliesin est

J'ai été barde harpiste à Lleon de Lochlin
et la réponse qu'y donne Graves est Morvran (c'est le nom gaélique du cormoran, et c'est aussi un personnage mythologique).
Je n'essaierai pas de donner l'explication de Graves, qui me reste impénétrable, et ne ferai que résumer cette séquence ahurissante :
- 1996: Une lecture d'une nouvelle de Leblanc me fait découvrir le jeu N-AMOR.
- 1998: Je désire magnifier le jeu dans un Novel Roman écrit par Noël Navrom, alter ego de Morvan Léon, ignorant qu'il paraît cette année-là un roman avec le personnage Noël Morvan.
- 2009: Je découvre ce roman de Janine Boissard grâce à une erreur d'un programme télé, touchant un film où le mot BHMA me fait lire La déesse blanche, où une énigme à base de LLEON aurait pour réponse MORVRAN." [C'est moi qui souligne]

Il se trouve que je suis en possession depuis l'année 1980 de La Déesse blanche de Robert Graves. Livre foisonnant, prodigieusement érudit, dont l'ambition, que d'aucuns jugèrent démesurée, est de retrouver le langage d'un mythe poétique plongeant ses racines jusque dans le paléolithique, en l'honneur d'une déesse-lune ou d'une muse, langage demeuré celui de la "vraie poésie". J'avoue n'en avoir jamais achevé la lecture, malgré l'espèce de fascination qu'il exerça sur moi à l'époque.

Voici l'extrait sur lequel Rémi s'appuie pour son article. Il se situe à la page 105, dans le chapitre V, L'énigme de Gwion : 

"Quand le culte du dieu scandinave Odin, magicien et inventeur des runes, eut été introduit en Irlande, on l'identifia à son homologue Gwydion qui, au IVe siècle av. J.C. avait importé un nouveau système de lettres en Bretagne et qui avait été enrôlé comme fils de Danu ou Dôn. En outre, à en croire la légende, les Danéens étaient arrivés de Grèce en Bretagne en passant par le Danemark auquel ils avaient donné le nom de leur déesse, si bien que, dans l'Irlande médiévale, on confondit Danéens et Danois, les Danois du IXe siècle se voyant, en conséquence, attribuer les monuments de l'âge de bronze. Ainsi "Déon de Lochlin"peut vouloir dire "les Danois de Dublin". Avec un corbeau de mer pour pavillon, ces pirates étaient la terreur des Gallois et, pour les Danois de Dublin, le ménestrel passait probablement pour l'incarnation de ce corbeau de mer, consacré à Odin et croassant sur leurs victimes. S'il en est ainsi, la réponse à l'énigme serait "MORVRAN"("Corbeau de Mer"), fils de Caridwen et l'homme le plus laid du monde selon le Roman de Kilwch et Olwen. Dans les Triades, on lit qu'il avait été le seul rescapé de la bataille de Camlan (une autre des "trois frivoles batailles" de Bretagne) parce que tous l'avaient fui. Il faut l'identifier à Afagddu, fils de Caridwen, dont le Roman de Taliésin proclame la même laideur absolue et que sa mère aurait voulu rendre aussi intelligent qu'il était laid."
A noter que l'on parle ici de Déon de Lochlin et non de Lleon de Lochlin (Rémi Schulz s'appuie sur la traduction de Charlotte Guest qui propose I have been bard of the harp to Lleon of Lochlin.)

Plutôt que "la mer des corbeaux", c'est donc plutôt "corbeau de mer", ou cormoran, qui aurait donc dû traduire le Mor'Vran du film. 

Phare de la Jument (Mor'Vran)

Ceci étant dit, qui n'est pas le plus important, il me faudra revenir sur cette idée de "plus-que-coïncidence" chez Robert Graves, évoqué par Rémi dans son commentaire. Le poète n'en fait mention que dans son post-scriptum, et si j'ai sauté bien des pages, ces dernières feuilles je ne les ai jamais oubliées.

lundi 10 août 2020

Mor'Vran (La mer des corbeaux)

                                                                                                                                           Pour Gaëlle

 "Pense si tu la connais 

A cette petite chapelle

A ce dernier refuge occidental

Du bon Dieu, mort paraît-il

Peut-être bien assassiné

Allez chercher le criminel

Elle passe son purgatoire

A la pointe du Van, là-bas"

Georges Perros, Marines, in Poèmes bleus, Poésie/Gallimard, 2019, p. 49-50.


Cette petite chapelle, nous l'avons vue le 16 juillet dernier, en parcourant  les sentiers de la pointe du Van. Elle était fermée, nul "pêcheur retraité" n'en "faisait visiter les absences", comme l'écrit Perros dans la suite de son poème. La mer était d'un calme absolu, et d'un bleu presque surréel. Rien qui respirât le drame dans cette douceur de l'air, bien éloignée de la canicule où nous sommes plongés, ici en Berry, depuis quelques jours.

 


Il y a bien longtemps, j'étais déjà passé par ici, et les humeurs de mon âme n'étaient pas alors au diapason de cette sérénité. Il était vrai que c'était l'hiver ou bien un dur printemps, je ne sais plus, mais nous portions manteaux et écharpes, et mon coeur vibrait de mélancolie. Le deuxième poème du recueil Alluvions, qui est à l'origine de ce site-ci, s'intitule justement Pointe du Van :

 


La veille, nous étions allés à Douarnenez, la ville élue par Perros, qui quitta la Seine-et-Oise pour cette Bretagne qui l'avait très jeune fasciné. Installé là, avec femme et très vite enfants, et malgré des conditions qui furent longtemps précaires, il songea peu à en partir. Le contraste est grand entre lui et son  grand ami Michel Butor. J'ai acheté leur correspondance, qui court de 1955 à 1978, dans une librairie du centre fort bien pourvue en poésie. Et j'ai commencé à la lire le jour-même de notre excursion à la pointe du Van. Une année par jour, en ai-je décidé alors. Eh bien autant Butor est sans cesse en voyage, passant de l'Angleterre au Nouveau-Mexique, de la Russie au Japon, conférençant en tous points de la planète, autant Perros est casanier, ne se rendant guère à Paris que par nécessité, ne se déplaçant qu'en raison de cette amitié profonde qui les lie tous les deux.

Comme le volume est lourd, je ne l'emporte pas dans mes petits déplacements de vacances, aussi n'ai-je abordé qu'aujourd'hui, de retour à l'appartement, l'année 1971. Butor s'installe avec sa famille à Saint-Laurent-du-Var, et, exceptionnellement, les deux complices se retrouvent au mois de mai à Tunis, invités par Lorand Gaspar. Mais il ne s'agit que d'un court séjour et au mois de juin, Perros écrit à Butor :"Mon cher Michel, quand cesseras-tu de bouger ?" Et en juillet (il ne date pas ses lettres contrairement à Butor, toujours précis), il dit qu'il a, dans son dos, "de tous les côtés, une centaine de manuscrits [il était lecteur pour Gallimard] qui coulent, camemberts en transit [cette tâche est pour lui un pensum dont il se plaint régulièrement, seule la nécessité économique le contraint à continuer]. Tunis et Paris, ça m'a cassé le rythme [on voit encore par là que ce n'est pas un grand voyageur]. Et j'ai marché dans un truc qui va me bouffer le mois d'août : aller dire des poèmes dans les îles - Ouessant, Sein, Groix - pour illustrer des petits films d'Epstein, Yannick Bellon, etc. Histoire en fait de boucler un budget défaillant. Vieille habitude, ô grande catin..." (Lettre 591)

Si je mentionne cette lettre, c'est pour une autre raison, c'est qu'au sortir de cette lecture de l'année 1971, je suis allé faire un tour sur mon fil Facebook, le plus souvent décevant, mais on ne sait jamais, et la preuve en est que je me focalise sur une annonce de la Cinémathèque française qui présente un vieux film de Jean Epstein. Oui, le même Jean Epstein dont parlait Perros. Un nom qui ne m'était pas inconnu car j'avais failli en parler ici au moment où j'écrivais sur le Masque de la Mort rouge, d'Edgar Poe. Roger Corman en avait tiré un film, et en 1960, il avait aussi réalisé La Chute de la maison Usher, et le 10 avril dernier j'avais noté sans y revenir que la cinémathèque proposait une adaptation de la même nouvelle par Jean Epstein.

Or, parmi tous les films d'Epstein, celui qui est proposé au public ce jour-ci, c'est Mor'Vran (la mer aux corbeaux), un court métrage consacré aux îles bretonnes, et plus particulièrement aux pêcheurs de l'île de Sein, qui ne peut être que celui évoqué par Perros dans sa lettre à Butor.




 

Cette synchronicité m'a somme toute permis de revenir sur ce beau séjour dans le Finistère, dont mille images resteront dans ma mémoire, comme celle de la chaumière bleue (où nous logions, au bout d'un chemin), et celle des religieuses lisant au bord d'une des falaises de la pointe du Van (peut-être à la recherche de l'assassin de Dieu) :