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vendredi 25 juillet 2025

Adoration des mages : la note du Doc

J'ai reçu aujourd'hui de mon ami Jean-Claude Moreau alias le Doc une note sur ce singulier tableau « Adoration des mages avec un groupe de donatrices » (Musée de Tours) attribué à Mechtelt van Lichtenberg toe Boecop, examiné dans mon billet Adorations tourangelles. Je l'en remercie et lui laisse volontiers la parole.



Pour analyse je me réfère à un découpage longitudinal (parties « S » pour parties supérieures numérotées de 1 à 5 en allant de gauche à droite et parties « I » pour parties inférieures de 1 à 4-5).

Avant de rentrer dans le descriptif des parties, il me semble raisonnable d’admettre que le tableau puisse avoir été modifié, corrigé, voire peut-être recomposé avant de nous parvenir sous cette forme. Les fautes de construction des personnages dans la partie gauche du tableau (S1 et I1) sont si évidentes par rapport à la finition artistique de cette peinture qu’elles ne peuvent s’accorder avec le simple fait d’être maladroites. Les techniques de radiographie, de spectrographie, scanners et autres technologies ont montré combien de tableaux célèbres et anciens pouvaient avoir été modifiés par le peintre lui-même ou par d’autres, découpés, recomposés, caviardés … Il serait intéressant que ce tableau soit présenté à de telles technologies, si cela n’a pas déjà été fait.

Le tableau est censé s’organiser autour de la présentation de l’enfant Jésus par sa mère, Marie (I3). Elle a les mains jointes et l’enfant n’ayant pas besoin d’être tenu semble bénir le front du premier roi mage Melchior. Presque sous les pieds de l’enfant se trouvent deux objets cylindriques. Sont-ce des présents ou des morceaux de colonnes ? Derrière Marie et l’enfant, se tient Joseph (S3). La position des mains de Joseph peut se comprendre comme protection. Joseph a un regard descendant et ne rentre pas dans l’échange des regards des personnages de la partie inférieure.  Parmi ces derniers on trouvera sur la partie droite les quatre donatrices et, au tout premier plan,  deux  personnes féminines agenouillées. Elles sont présentées petites probablement à cause d’un statut social inférieur.  Il est frappant de remarquer combien les attitudes  des donatrices sont amalgamées à l’attitude de la Vierge : mains jointes, orientations de la tête identiques à Marie. Comme cette dernière et bien qu’agenouillées elles présentent des visages pleins de calme et donnent une impression de certitude. A contrario les personnages de gauche (I1) semblent dans la confusion ou le désaccord. La tête de Balthazar n’est pas dans le respect indiqué par Melchior. D’ailleurs, au lieu de regarder horizontalement vers l’enfant il cherche plutôt le regard de Joseph, celui-ci étant en position supérieure. Que recherche ce regard sinon exprimer une quémande ?  Toujours dans ce I1 et plus à gauche un personnage semble tenir la coupe qu’il faudra offrir. Et celui qui, de trois-quarts profil gauche,  semble son interlocuteur me semble une réplique du Balthazar en profil droit. Donc, finalement je  me demande si le personnage Balthazar n’est pas représenté deux fois, car il y  aurait, bien séparés, le moment du choix de délégation et le moment de l’acte d’adoration.

Passons à la partie supérieure et on ira de la droite vers la gauche, du 5 vers le 1. Suivant les indications du Musée l’étendard indiquerait la famille Boecop. Il semble cohérent que la peintre et les donatrices s’inscrivent au départ dans la colonne de toutes et tous, celles et ceux qui viennent rendre hommage à l’enfant Jésus. On distingue un chameau et les marcheurs semblent s’engager dans un passage se situant derrière le bâtiment qu’on voit en S4. Ce bâtiment comporte un rez de chaussée donnant sur  une cour intérieure. On y distingue un escalier menant au premier étage. Dans ces endroits on distingue des silhouettes de gens en armes (lances). On en voit en agitation de course. La partie S3 contient la figure de Joseph avec un arrière plan de masse sombre (tour ?). En S2 sous une arche se tient une foule d’adorateurs possibles, voyageurs dont on apercevait la colonne en S5. La partie S1 donne à voir deux personnages grimpés le long d’une colonne. Mais on voit très bien qu’il y a des marches sur lesquelles ils ont pu se jucher. Dans ce S1 on voit  Gaspard, en costume tout aussi magnifique que celui de ses deux collègues rois. Il tient en offrande un objet (ciboire ? encensoir ?) et là encore le regard est davantage tourné vers Joseph que vers Marie et l’enfant. D’autres personnages ont pu entrer dans le bâtiment. Leurs couvre-chefs peuvent indiquer une position sociale importante : évêques, juges, chefs militaires … Là où le peuple ordinaire n’a pas encore pu entrer les bourgeois dirigeants sont aux premières loges. On peine à deviner ce qui porte leur regard et on peut se demander s’ils ne sont pas d’abord intéressés par le fait qu’il y ait une telle presse et qu’ils soient bien présents sur la photo. Si on revient aux deux personnages accrochés à la colonne, il est évident que celui qu’on voit de dos semble ne pas avoir de tête. La partie de  tête qui semblerait émerger de son corps n’est pas cohérente en grosseur et en perspective avec son corps. L’autre personnage a le corps caché par le précédent et par la colonne. Son visage, de profil droit, est parfaitement dessiné. Pour ma part j’y reconnais très facilement le profil du visage du personnage en I1 à l’extrême gauche, celui qui semble donner la coupe à son interlocuteur.

Globalement ce tableau a toute cohérence à avoir été peint par une femme. Le désordre et la tension sont créés par tous ces hommes, puissants ou pas, quand le calme et la sérénité sont portés par les femmes. Je ne serais pas loin d’y voir un tableau à prémonition féministe. De toute façon c’est un tableau extrêmement intéressant. 

L’affaire n'est pas close. Cette analyse du Doc m'a conduit à d'autres observations que je vous livrerai dans un prochain post.

 

jeudi 24 juillet 2025

Ostentatio genitalia

Continuons donc de passer en revue les Adorations des mages du musée des Beaux-Arts de Tours.

Le tableau suivant (nous les abordons, vous l'aurez remarqué, dans l'ordre chronologique, qui ne fut pas celle de notre visite*), comme celui de Mechtelt van Lichtenberg, provient de la même collection du marquis de Biencourt, propriétaire du château d'Azay-le-Rideau, et grand-père de la vicomtesse de Poncins, qui en fit don au musée en 1949. Il s'agit d'une très belle grisaille attribué à Jacques Nicolaï (Dinant, 1605 - Namur, 1678), (situé dans la même salle que la magnifique Fuite en Égypte de Rembrandt (le seul Rembrandt du musée, oui, mais c'est déjà formidable)).

 

Frère jésuite, ayant travaillé dans l'atelier de Rubens sans l'avoir connu de son vivant, Nicolaï fut chargé de la décoration de l'église Saint-Loup de Namur, que Victor Hugo, dans Les Misérables, désigne comme "le chef d’œuvre de l'architecture jésuite". C'est au sortir de sa visite que Baudelaire est victime d'une attaque le 15 mars 1866, qui le laissera aphasique. 

« Merveille sinistre et galante. Saint-Loup diffère de tout ce que j’ai vu des jésuites. L’intérieur d’un catafalque brodé de noir, de rose et d’argent. Confessionnaux, tous d’un style varié, fin, subtil, baroque, une antiquité nouvelle. L’église du Béguinage à Bruxelles est une communiante. Saint-Loup est un terrible et délicieux catafalque. »  

C'est le même Baudelaire qui parlera de Nicolaï comme du "faux Rubens".

Et nous en arrivons au XVIIIe siècle, avec L'Adoration des mages de Sebastiano Conca (Gaete, 1680 -Naples, 1764).

 

Remarquable continuité à travers les siècles : le roi noir porte le ciboire de la même façon que son homologue sur le tableau de Mechtelt. Ici, il est clair qu'il content de l'encens, au vu des volutes qui s'en dégagent. L'ange au-dessus enfonce le clou, avec cet encensoir qu'il agite sur fond de nuage.

Il faut citer encore l'esquisse de Pierre Subleyras (que Pierre Dubois ne mentionne pas). Subleyras (Saint-Gilles du Gard, 1699 - Rome, 1749), fils d'un peintre d'Uzès, dont le talent précoce   lui valut de travailler dès 1717  à Toulouse dans l'atelier d'Antoine Rivalz, qui, revenu d'Italie, admirait Poussin et les Bolonais. Plus tard, à Paris, élève de l'Académie Royale, il obtint du premier coup le Grand prix en 1727. Succès qui lui valut d’être envoyé comme pensionnaire à l’Académie de France à Rome. 

"Protégé par la princesse Pamphili et par l’ambassadeur de France, le duc de Saint-Aignan, il élabora un langage reconnaissable entre tous. Au sortir du palais Mancini, il épousa la plus célèbre miniaturiste de son temps, Maria Felice Tibaldi, et s’installa à Rome où il « entra dans l’arène avec une manière toute nouvelle ». L’exposition de l’immense Repas chez Simon, peint pour les Chanoines réguliers du Latran en 1737, lui obtint ainsi la reconnaissance de tout Rome. Trois ans plus tard, il s’imposa encore face à ses confrères romains pour peindre le portrait du nouveau pape Benoît XIV. Le souverain pontife lui confia la prestigieuse commande d’un retable pour Saint-Pierre, La Messe de saint Basile. Son succès lui valut d’être aussitôt transcrite en mosaïque. Sa carrière brillante, couronnée par les succès, fut interrompue par la maladie au faîte d’une gloire qui promettait de s’étendre." (Notice de l’École du Louvre)

Cette Adoration des mages, écrit Catherine Pimbert, "est l'esquisse préparatoire au tableau conservé à la Residenzgalerie de Salzbourg. La toile de Salzbourg, signée et datée, est essentielle pour la connaissance de l’œuvre de l'artiste car elle témoigne de son talent extrêmement précoce. La peinture de Subleyras montre un goût très marqué pour les contrastes vigoureux d'ombres et de lumières, révélateurs de l'influence du caravagisme, et une exécution rapide et robuste. La palette savoureuse et savante montre à quel point l'artiste domine déjà ce sujet."

Le roi noir au ciboire rappelle fortement celui de Conca, mais ce qui m'intéresse particulièrement ici, c'est un motif dont je n'ai pas encore soufflé mot, mais qui est abordé par Daniel Arasse avec son chapitre sur "L’œil noir" dans On n'y voit rien. Ce motif est celui de l'ostentatio genitalia, clairement mis en évidence par l'historien d'art Leo Steinberg dans son essai La sexualité du Christ.

Revenons donc sur L’Adoration des mages de Bruegel étudiée par Arasse. Et examinons ce détail précis du tableau :

 

La position du vieux roi mage face à l'enfant nu est identique dans les deux tableaux. Que nous dit Arasse ? Que regarde-t-il, Balthazar ? nous demande-t-il. Que cherche -t-il à voir d'aussi près ? Et il répond ceci : "Étant donné la position respective des figures, ce ne peut être que le sexe du petit Jésus. La vieille tête chenue de Balthazar est exactement face aux cuisses ouvertes de l'Enfant, à la hauteur et dans l'axe de son sexe." Et c'est à ce moment qu'il fait appel à l'étude de Leo Steinberg. Il précise ensuite que l'idée peut paraître absurde, "l'élucubration d'un obsédé. Mais la démonstration savante de Steinberg ne laisse aucune place au doute. Textes et images à l'appui, il démontre comment il existait à la Renaissance un culte des parties génitales du Christ, comment l'ostentatio genitalia était au centre de nombreuses peintures - et comment, seules, l'évolution des pratiques religieuses et, aussi, la pruderie du XIXe siècle ont fini par nous aveugler sur ce point (quand on ne retouchait pas les tableaux ou les fresques pour effacer ce membre devenu choquant)." (p. 78)

Pourquoi maintenant une telle attention au sexe christique ? Étonnamment, la réponse est théologique et a tout à voir avec la question de l'Incarnation. Quand Dieu s'est incarné, il l'a fait dans un corps "pourvu de tous ses membres, "entier dans toutes les parties qui constituent un homme", c'est-à-dire aussi, bien sûr, le sexe.  Et c'est bien pour cette raison que la circoncision du Christ avait aussi dans ce contexte une importance considérable. Dieu incarné versait son sang pour la première fois. "Steinberg, confirme Arasse, a beau jeu de montrer comment, en fêtant la Circoncision le 1er janvier, l’Église célèbre le jour 'qui nous ouvre le chemin du Paradis tout comme il nous ouvre à l'année."

Panneau de l'Armadio degli Argenti, par Fra Angelico, v. 1451
 

Je me suis surpris en flagrant délit d'ignorance : je ne savais rien de cette célébration de la circoncision du Christ. Mais j'ai au moins une bonne excuse : cette fête liturgique n'est plus en usage dans l'église catholique depuis 1960, année même de ma naissance (si j'en crois Wikipedia . une autre source fait remonter la disparition de la fête à 1974). Pourtant la circoncision de Jésus est un événement relaté dans l'Évangile selon Luc (2:21) : « Et lorsque furent accomplis les huit jours pour sa circoncision, il fut appelé du nom de Jésus, nom indiqué par l’ange avant sa conception » (Lc 2:21) 

La nativité étant placée au 25 décembre, la circoncision tombait à propos le 1er janvier. L'iconographie de cette fête est très abondante, mais il est étrange que je n'en ai jamais été frappé, comme si depuis quelques décennies on avait en somme voulu oublier les racines juives du christianisme.

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*E. m'avait rejoint à Tours (il faut bien être deux pour garder deux chats), et c'est en sa compagnie que j'ai eu le plaisir d'arpenter une nouvelle fois le musée (même si je dois préciser qu'elle préfère l'art plus contemporain : elle a par exemple beaucoup apprécié l'exposition Obey au Château de Tours que nous avons découvert par la suite (400 œuvres et pas une seule Adoration des mages...)).


 

mercredi 23 juillet 2025

Adorations tourangelles

Rien publié depuis le 11 juillet. C'est que j'ai été appelé à Tours, pour garder les deux chats de mon fils Gabriel, qu'il ne pouvait emmener avec lui en vacances. Catkeeper, je me suis donc exilé une semaine. Je n'écris guère en dehors de chez moi, et je n'ai pas fait exception à la règle. Ce fut un séjour par ailleurs bien agréable, les deux matous sont adorables et j'en ai profité pour flâner dans la ville et visiter quelques expositions. Ainsi suis-je retourné au Musée des Beaux-Arts de Tours, que j'avais découvert il y a plus de dix ans, au temps où Pauline faisait ses études dans cette ville. Le seul véritable souvenir précis que j'en avais gardé était  Mantegna dont les tableaux m'avaient marqués par leur puissance et la précision de leurs architectures. En particulier, La Prière au jardin des oliviers (1457-1459), que j'ai donc retrouvée avec plaisir.



Mais ce qui me frappa surtout pendant cette nouvelle visite, et à quoi je ne m’attendais pas, ce fut le nombre élevé d'Adoration des mages que le musée renfermait. J'ai consacré au thème pas mal de billets et, je le jure, je n'avais aucunement l'intention de jouer les prolongations. Celles-ci se sont en quelque sorte imposées. Que celles et ceux qui en ont soupé de Melchior, Gaspard et Balthazar (je peux les comprendre) s'épargnent donc la peine d'aller plus loin. 

Car j'ai l'intention de procéder à un petit inventaire des Adorations tourangelles (bien aidé en cela par le travail de Pierre Dubois en 2021).

Et commençons donc par la plus ancienne (et ce n'est pas la moins belle), celle de Naddo Ceccarelli, datant du deuxième quart du 14ème siècle, sous la forme d'un diptyque représentant aussi L'Annonciation au registre supérieur.

Tempera et or sur bois. H. 61 cm L. 26,5 cm (chaque panneau)

J'ai trouvé une petite vidéo explicative dont le texte a été écrit par Pierre Fresnault-Deruelle, sémiologue que je connaissais de par son travail sur la bande dessinée (il fut un des premiers universitaires à prendre cet art au sérieux).

 

 La seconde Adoration est l’œuvre d'un Flamand anonyme, datée aux alentours de 1520-1525 :

 

Gaspard, le roi noir, est à l'écart, sur le panneau latéral droit, une position habituelle pour lui, on l'a déjà observé chez Bruegel et Bosch. On notera la somptuosité là encore de la tenue, la finesse ouvragée de l'armure (mais en est-ce vraiment une ?), du plastron aux jambières. 

La troisième a d'abord ceci de particulier qu'elle est l’œuvre d'une femme, Mechtelt van Lichtenberg toe Boecop, une des rares femmes peintres hollandaises dont le nom soit connu. Née à Utrecht vers 1520, elle aurait été l'élève de Jan van Scorel, un peintre à qui on attribue l'introduction aux Pays-Bas de l'art de la Renaissance italienne. C'est la présence du blason de la famille Boecop dans la partie supérieure droite du tableau qui a laissé supposer que cette Adoration des mages avec un groupe de donatrices pourrait avoir été peinte par Mechtelt.

 

Curieux tableau avec le roi noir portant haut une sorte de ciboire contenant son présent. Son costume, avec la jupette en lanières, n'est pas sans rappeler celui du Gaspard de l'Adoration anonyme. Le Melchior chauve, avec sa couronne résiduelle de cheveux, ressemble beaucoup aussi à son prédécesseur, ainsi que la coupe qu'il tient en main.

 

Plus étrange encore la position de Balthazar. La tête ne semble pas à sa place, à mon sens bizarrement désaxée par rapport au reste du corps. On ne sait si sa main gauche tient elle aussi une coupe ou bien si c'est le personnage situé à gauche, qu'on dirait porteur d'un sceptre. Les deux mains se touchent d'une manière ambiguë. Par ailleurs ledit personnage affronte du regard l'homme barbu situé un peu en-dessous de lui. Scène pour le moins énigmatique.

 

Et enfin il y a ces deux personnages dans le coin supérieur gauche, qu'on dirait grimpés à un poteau comme pour mieux voir la scène. La tête du second ne correspond pas anatomiquement au corps que l'on voit de dos. Le bras tendu semble lui appartenir mais il ne peut être que celui du premier homme, vu l'orientation de la main.


 La suite au prochain épisode.


 

mercredi 27 janvier 2021

Lagneau pensa une fois de plus qu’il n’y avait pas de hasard

Aux sept merles qui dansaient cet après-midi dans ta cour,

Louis Dandrel est mort. Sans doute ce nom ne dira-t-il pas grand chose à la plupart d'entre vous, à moins que vous ne soyez passionné de musique, et encore pas n'importe laquelle. Et je ne peux que trouver cela très normal, car moi-même qui suis loin d'être un mélomane, je ne connaissais pas Louis Dandrel avant 2017. Simplement, il se trouve que j'ai commencé cette année-là une fiction en 52 épisodes, un par semaine de l'année, mis en ligne chaque dimanche. L'ensemble, rassemblé en volume sous le titre Barbe-Bleue ne passe pas le dimanche, devait faire l'objet d'une édition papier à l'automne 2020, mais le Covid a rebattu les cartes. Bref, quel rapport, me direz-vous, avec Louis Dandrel ? Eh bien, c'est que le premier personnage de ce feuilleton*, qui s'inscrivait dans le cadre de l'année 1967, cinquante ans plus tôt donc, se nommait précisément Louis Dandrel :

"Il n'alla pas plus loin sur l'instant. Louis Dandrel, dit Loulou, étudiant en sociologie, émergeait au premier jour de l'année 1967 d'une soirée de réveillon qui avait dû être apocalyptique car il avait beau fouiller sa mémoire, il n'en conservait aucun souvenir. Ou plutôt faudrait-il dire que ces souvenirs s'arrêtaient à l'arrivée de toute la bande chez Sylvie Bréguier, dans son petit appart de la place Plumereau. Après c'était le trou noir."

C'est mon ami Kinkiste le Tubiste qui m'a affranchi : Louis Dandrel était un musicien, compositeur, ancien journaliste au “Monde” et ancien directeur de France Musique entre 1975 et 1977. Je l'ignorais complètement, le nom s'était imposé à moi dès la conception de la fiction. Dans mon cahier de notes de l'époque, j'avais d'abord opté pour Chantrel, ce qui évoquait d'ailleurs plus directement la musique (la chanterelle étant la corde d’un violon, d’une basse, etc., qui  a le son le plus aigu), avant de me déterminer, je ne sais pourquoi, pour Dandrel. La coïncidence est d'autant plus étrange que Dandrel fut aussi designer sonore et qu'il travailla en collaboration, de 2009 à 2013, avec le plasticien Daniel Buren, sur l’environnement sonore du tramway de Tours. Or, ce premier épisode se déroule à Tours, où un couple de bourgeois est retrouvé égorgé dans son sommeil, boulevard Heurteloup.

Louis Dandrel, compositeur et journaliste musical, en juin 2011 à Paris. JEAN-BAPTISTE MILLOT

Il n'est pas impossible, bien entendu, que j'aie enregistré un beau jour ce nom dans mon inconscient. Comment savoir ? En tout cas, cette identité de noms me posa sur le moment un problème de conscience : ne devais-je pas changer ce nom appartenant à une personnalité connue en un autre, parfaitement inconnu ? J'ai hésité à revenir sur mon premier choix, ce Chantrel qui après tout eût tout aussi bien convenu. Mais voilà, je m'étais déjà habitué à Dandrel. C'était là le nom du personnage, il n'y avait pas à barguigner, et qu'importe si cela se télescopait avec un nom existant. Et d'ailleurs, qui connaissait Louis Dandrel ? A part Kinkiste, personne d'autre ne releva la coïncidence tout au long de cette année 2017.

A lire aujourd'hui les nécros de différents sites et journaux, je me félicite presque d'avoir gardé le nom. Louis Dandrel s'y révèle un être attachant : "J’ai rarement croisé dans ma carrière, dit la productrice Jeanine Roze, un homme aussi brillant et intelligent, un rêveur extraordinaire. Un mélange qui faisait que le rêve devenait réalité." Vincent Rémy écrit de son côté : "C’était un bonheur de connaître Louis Dandrel. À chaque fois, une apparition sereine. Toujours d’humeur égale, un petit sourire au coin des lèvres, et résolument à l’écoute. Des autres, de la vie, du monde. Être à l’écoute, ce n’était pas seulement le métier qu’il s’était choisi, c’était un mode d’être. Il avait sûrement signé il y a bien longtemps un pacte avec la musique et le monde sonore, qui le lui rendait bien : Louis Dandrel était un éternel jeune homme. Le même visage et la même silhouette à jamais inchangés. La même gentillesse. Avec lui, l’âge n’avait aucun sens. La passion qui l’animait réduisait les années à néant."

Éternel jeune homme, voilà qui convient bien à Loulou, mon personnage, 21 ans en 1967 (cette année-là, le vrai Louis Dandrel, né le 11 janvier 1939, a seulement 28 ans), révolutionnaire quelque peu inconséquent, mais profondément gentil et sympathique.

L'aventure continue : j'apprends plus tard, en 2018 je crois, que Fabienne Pascaud, directrice de la rédaction de Télérama, est la femme de Louis Dandrel, et qu'ils possèdent une maison dans l'Indre, dans la commune du Menoux, très précisément. Or, si le roman débute en Touraine, il se termine en Berry : le climax étant situé près du petit village de Chavin, à la date du 12 novembre 1967 , l'inspecteur Lagneau prend un filou en filature :

"Lagneau se glissa à l’extérieur. Un petit jardinet, une grille verte et il se retrouva sur la rue. Réginal s’apprêtait déjà à remonter dans sa voiture. Une ID 19 bordeaux.

Lagneau n’avait qu’une crainte : que cette foutue 404, qui avait démarré avec difficulté ce matin-là au sortir de l’hôtel, ne lui claque dans les doigts. Mais ce ne fut pas le cas, il prit la filature de l’ID19, cent vingt mètres derrière, une Dauphine bleue intercalée. Après quelques kilomètres sur la grand route, Réginal obliqua à gauche vers Chavin, puis prit plusieurs petites routes qui obligèrent Lagneau à suivre de plus près pour ne pas perdre le contact. Enfin, la voiture bordeaux emprunta une étroite vicinale où l’herbe poussait au milieu du gravillon. Une pancarte indiquait Le Repaire. Lagneau pensa une fois de plus qu’il n’y avait pas de hasard."

Comme on peut le vérifier, Chavin est juste à côté du Menoux. D'ailleurs, Le Menoux faisait partie primitivement de la paroisse de Chavin, et ne fut érigé en paroisse indépendante qu'en 1790. 

C'est chez lui, atteint de la maladie d'Alzheimer, que Louis Dandrel s'est éteint le 22 janvier, entouré de ses fils et de sa femme.

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* La fiction faisait partie d'un projet plus large qui se nommait Heptalmanach, défini sur une page spécifique de ce site. J'en extrais le passage suivant :

"#2      Parallèlement, s'imposa un autre désir d'écriture : reprendre, sur le vénérable site des Tasons, avec l'an nouveau, une nouvelle série de fictions brèves du dimanche, sur le modèle de la fiction 1913 qui m'avait occupé pendant toute l'année 2013. Un cahier des charges de taille modeste avait régi les 52 épisodes, ordonné autour d'un certain nombre de personnages récurrents et d'une référence obligatoire à l'actualité du jour précis, un siècle avant le dimanche de publication.

#3       Allais-je explorer sur le même mode l'année 1917 ? Je n'en avais pas envie, car l'année était à mon sens trop marquée par la guerre, et je ne me voyais pas reprendre mes personnages de 1913, car certains avaient bouclé la boucle, et leur destin était maintenant trop connu. C'est alors que j'ai eu l'idée de remonter d'un demi-siècle seulement en arrière : donc en 1967. Tout comme 1913 précédait la Grande Guerre, 1967 précédait 1968 qui, avec les événements de mai, allaient bouleverser l'Histoire, que l'on s'en réjouisse ou que l'on s'en afflige. Et puis c'est cette année-là que, personnellement, j'allais avoir sept ans. Une thématique autour du chiffre 7 commençait à s'imposer sérieusement.

#4     Pouvais-je mener de front les deux chantiers d'écriture ? Je cherchais obscurément un moyen de les relier. Et puis voilà que j'achetai L'almanach du ciel de la revue Ciel § espace, qui catalysa le projet : j'allais rédiger un almanach découpé sous la forme 52/313. 52 épisodes de la fiction 67, correspondant aux dimanches, restent 313 jours dans cette année 2017.
          Une petite manipulation numérologique m'indiquait par ailleurs que 5+2 = 7, et que 3+1+3 = 7 également. 313, nombre palindromique, soit dit en passant, c'est-à-dire pouvant se lire à l'identique dans les deux sens. Je reviendrai plus tard sur cet aspect.
          Almanach est aussi le mot qui succède à alluvion dans le Dictionnaire historique de la langue française, dirigé par Alain Rey. Il vient de al manah, "calendrier", transcription romaine d'un mot arabe d'Espagne (une telle origine métissée n'est pas pour me déplaire).

#5     Les 313 jours de semaine verront donc des chroniques dédiées à l'exploration d'un attracteur étrange, dans la définition duquel je me réserve d'entrer dans le premier numéro de la série 313. Il n'est pas impossible que de cet attracteur à la fiction 67, des rapports se tissent, ce qui serait bien dans la logique de l'affaire (ils ne seront pas forcément explicités, il importe de laisser du grain à moudre au lecteur).
          Ceci dit, à cette heure, rien n'est encore écrit, à part un vague synopsis pour la première fiction, et un canevas pour les quatorze premières chroniques : c'est dire si le projet est encore fragile, et qu'il peut capoter piteusement. Annoncer la couleur est peut-être une façon de se motiver pour dégager l'énergie nécessaire pour tenir sur toute cette longueur de temps (qui me semble effrayante quand j'y pense).

#6       Cet almanach fondé largement sur le chiffre 7 sera donc nommé Heptalmanach. "

 


lundi 17 juin 2019

Jeter la girafe à la mer

L'attracteur étrange s'amuse. Dernière facétie : un jeu de contiguïté entre le texte du dernier article et la barre latérale affichant l'actualité des sites que je suis dans la rubrique Autres sentes.


Sur cette copie d'écran du 15 juin, en face de la reproduction d'une page du roman damasien mettant en scène Saskia Larsen, la traqueuse phonique, nous avons le titre de l'article du musicien Jean-Jacques Birgé publié le 14 juin, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer. Le son est ici l'élément central : Saskia Larsen traque les Furtifs, ces "êtres de chair et de sons", tandis que la phrase mystérieuse renvoie au premier disque du batteur et compositeur Jacques Thollot, dont Birgé affirme qu'il est "un véritable chef d'œuvre, un bijou d'intelligence et de sensibilité comme il en existe peu".


Thollot. Ce nom déjà est un quasi palindrome, thème de mon dernier billet. "Quoi qu'il fasse, écrit Birgé, Jacques Thollot était avant tout un poète, jouant des fûts et des cymbales comme on compose des vers, des vers étranges comme ceux d'Henri Michaux qu'il adorait au point d'y trouver le titre de cet album assemblé lorsqu'il n'avait que 24 ans." Par curiosité, je lis le  long entretien que Raymond Vurluz et Birgé lui-même menèrent  avec Thollot fin 2002 [date palindromique] pour le Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz. Et, dès la première question posée par Vurluz, je reconnais des résonances familières :
"Raymond Vurluz – Comment choisis-tu de jouer de la batterie ?

Je faisais une sorte de bande dessinée sur des papiers comme des rouleaux à chiottes, mais c’était pour imprimer des comptes. Ça allait dans des machines. Je faisais des immenses histoires, des cirques interminables. Et dans les cirques, il y avait la fosse d’orchestre qui était en hauteur. Il y a toujours eu un rapport avec le rouge. Il y a beaucoup de rouge au cirque. C’était entre le cirque et les Indiens. Je dessinais beaucoup d’indiens avec des tambours et les fameux boum boum boum ! Tous ces trucs, ça fascinait. Ce qui m’a carrément illuminé, c’est les reflets à Tours où j’ai de la famille, par une lucarne de chez ma cousine couturière Alice, un 14 juillet. Les pompiers défilaient, avec les tambours au premier plan. Ça m’a achevé, si je peux dire… J’étais déjà dans un domaine où il y avait tout le temps une rythmique ou quelque chose de rythmique. J’ai suivi ce qui me plaisait le mieux et ça a abouti au premier tam-tam, avec des palmiers rouges sur fond jaune et un ou deux trucs verts, des couleurs qui vont pas du tout ensemble, et au pochoir, déjà. J’avais sept ans. C’était une époque où les gens s’invitaient encore beaucoup. À chaque fois qu’il y avait une soirée à Vaucresson, les gens dansaient et c’était l’occasion, comme la musique était un peu plus forte que d’habitude, de m’éclater à jouer derrière les disques." [C'est moi qui souligne]
Pompiers, tam-tam, c'est bien sûr Arrietta qui surgit à ces évocations. D'autant plus que celui m'a fait découvrir le cinéaste madrilène, le pas encore illustre (mais ça ne saurait tarder), Nunki Bartt, est originaire de Tours (faut-il rappeler la glorieuse expédition Baxter3 en cette ville fameuse, qui déboucha sur la découverte de la magnifique Pietà du tourangeau Jehan Fouquet ?). Et il se trouve que le dit Bartt est l'auteur d'un livre unique fabriqué à Angles sur l'Anglin, L'Angles d'Alice"

Nunki Bartt, L'Angles d'Alice, page 6bis et 6ter, correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

age 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

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Autres coïncidences : un des extraits de Damasio relatant une des traques de Saskia Larsen parle de livres sans doute "tombés ou jetés" (encadré vert), conséquences des mouvements des furtifs. Or, trois sites en vis-à-vis présentent une allusion à un tel geste de jet. "Jeter la girafe" bien sûr, mais aussi le "balance ton poste (de télé) de Diacritik et "l'atelier d'été, c'est lancé" du Tiers-Livre de François Bon.

On peut même se demander si le Aretha One Step Ahead du blog Etc-Iste de Thomas Vinau n'entre pas dans la danse lui aussi ? Aretha résonne fort avec Arrietta.


Terminons avec Jacques Thollot dont le vinyle Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer est édité par Le souffle Continu, 22€ (il reste peut-être, précise Birgé, quelques uns des 111 exemplaires transparents de l'édition limitée à 111 avec un dessin original signé de Stéfan Thanneur...)*

Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014". En 1959, dans une émission télévisée Jazz Memories et l'épisode En direct du Club Saint-Germain, on peut le voir à la batterie, âgé seulement de treize ans, et jouant le standard de jazz A Night in Tunisia de Dizzy Gillespie, accompagné par des musiciens aussi confirmés que Georges Arvanitas au piano, Robert Garcia au sax ténor, Bernard Vitet à la trompette, et Luigi Trussardi à la contrebasse. C'est bluffant et très touchant.**

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* 22, 111 sont également nombres palindromiques.

** A peine ai-je publié cet article que je m'avise d'une seconde coïncidence basée sur la proximité spatiale avec la barre latérale. J’écrivais donc : "Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014".Or, un peu plus bas, c'est le dernier article d'Arnaud Le Brusq sur Terre Gaste qui titrait L'enfant merveilleux.


mardi 22 janvier 2019

Baxter 3 : De Nouans à Nohant

Je devais à l'origine développer une série autour du crucifix mais je me vois contraint d'opérer un détour. Contraint n'est pas le bon mot car je le fais, ce détour, de la meilleure grâce du monde. D'ailleurs il n'en éclairera que mieux, vous le verrez avec évidence, le thème prévu. Ce détour passe par l'expédition tourangelle menée ce week-end avec Nunki Bartt et le Doc. Troisième expédition Baxter § Baxter, ainsi que les nomme Bartt, à la suite de la première virée dans la campagne castraise, à la recherche d'une hypothétique voie romaine et de tuileaux invisibles, à quelques jets de pierre de l'usine Fenwal, anciennement Baxter, spécialisée dans la poche de sang (on voit déjà à ce simple énoncé l'entrelacement farouche de l'archaïque et du moderne). La seconde virée nous avait conduit par un très beau jour de septembre à Angles sur les rives de l'Anglin, Angles si chère à Bartt qu'il avait quitté Tours, sa ville d'enfance, pour y venir vivre et travailler. En allant à Tours, nous revenions donc sur la ville natale, et tout d'abord dans le quartier Saint-Symphorien où Bartt se souvient avoir vécu entre les rumeurs de la cour de récréation de l'école Paul Bert et le bruit des métiers à tisser de la filature Roze, aujourd'hui en voie de transformation en résidences privées. Pourtant ce n'est pas de Tours qu'il va être question ici, mais du petit village de Nouans-les-Fontaines où, sur le chemin du retour, nous nous arrêtâmes - à l'instigation du Doc, avisé capitaine de bordée -, pour admirer La Pietà de Jehan Fouquet, un grand tableau sur bois du XVème siècle toujours visible dans l'église paroissiale.


Magnifique tableau attribué (presque tout le monde est d'accord) au plus grand peintre français de l'époque, le maître de Tours, ce Jehan Fouquet qui a donné là une oeuvre empreinte d'une remarquable douceur (dont il me souvient à l'instant qu'un autre tourangeau - Stéphane Audeguy - prononça l'éloge*). Douceur dont témoignent le soin avec lequel Joseph d'Arimathie et Nicodème, les deux vieillards à barbe blanche déposent le Christ sur les genoux de la Vierge, mais aussi le geste protecteur de Jean auquel fait écho la main ouverte de Jacques (reconnaissable à son bourdon), sur le côté droit, dans le dos du commanditaire de l’œuvre (dont l'identité nous reste inconnue). Pas de surenchère sanguinolente, les blessures divines se réduisent à de simples estafilades. Chacun est recueilli, peut-être concentré sur son propre secret, comme le suggérait le Doc. Pour en savoir plus long sur le peintre, on peut aller à la maison, un peu plus bas, dépourvue de gardien, où, pour cinquante centimes d'euro, on passe un portique ouvrant sur deux salles d'exposition. Nous sommes rentrés ensuite au bercail, sous un ciel de pleine grisaille, tous les trois soudain silencieux après avoir tant conversé.

Le soir même, je me replongeai dans l'un des livres achetés la veille dans une bouquinerie de la rue Colbert, Le Bibliovore, où nous nous étions réfugiés pour échapper à une averse. C'était L'expert, un roman de Trevanian**, auteur dont j'avais déjà lu Shibumi et La sanction, auteur dont la véritable identité (Rodney Whitaker) était restée longtemps inconnue : "Un écrivain protéiforme et inclassable, nous dit la notice de Gallmeister, la maison d'édition qui republie ses ouvrages, qui aura écrit des ouvrages sur le cinéma et d’autres romans et nouvelles, sous son propre nom, sous le pseudonyme de Trevanian, mais également sous ceux de Benat Le Cagot (le nom d’un personnage de Shibumi), Nicolas Seare, Edoard Moran ou Jean-Paul Morin. Il révèle que tous les pseudonymes qu’il utilise sont d’abord des personnages qu’il a lui-même créés."Bref,je reprenais cette lecture commencée la veille, dans la chambre qui m'avait été allouée chez l'amie du Doc qui nous avait gentiment hébergés au soir de notre périple (lectrice elle-même de Trevanian : nous n'en avons pas parlé mais j'ai aperçu sur un bureau un autre de ses romans, The Main)***

La première page du roman portait le titre suivant : St. Martin-In-The-Fields. Et la première phrase annonçait la couleur : Sa souffrance était immense. Mais du moins était-elle finie. Le chapitre commençait par une vision d'horreur : un homme était empalé sur le beffroi de l'église londonienne.
Pour ce qui est de la douceur, avec Trevanian on peut repasser.

Je songeai alors que l'église de Nouans-les-Fontaines était aussi une église Saint-Martin. Rien d'étonnant à cela : saint Martin est le saint tourangeau par excellence, et une palanquée d'églises lui sont consacrées. Néanmoins, je me souvenais aussi de l'étude que j'avais publiée dans Alluvions en juin 2017, L'axe des saint Martin, où je montrais qu'un alignement d'églises romanes dédiées au saint reliait Lacs, Ardentes, et Vic à l'église Saint-Etienne de Déols, commanditaire des prestigieuses fresques de Vic, où l'histoire de Martin fait partie prenante du programme iconographique.



J'avais prolongé l'axe au nord de Déols sans trouver à l'époque d'indices significatifs (mais il m'avait semble-t-il échappé que Villegongis, traversé par l'axe, s'honore aussi d'une église Saint-Martin). Il m'intéressait maintenant de vérifier la position de Nouans-les -Fontaines par rapport à cet axe martinien. Je ressortis pour l'occasion ma vieille carte Michelin 68, et prolongeai donc l'axe tracé alors au crayon de papier. Éblouissement : il rejoignait très exactement le village de La Pietà !


J'ai effectué le tracé sur Geoportail en utilisant les outils d'annotation du site, chacun peut vérifier la précision du tracé.
Voici à une échelle plus réduite le début de l'axe :


Je m'avise, ce qui ne m'avait pas frappé en 2017 avec autant d'évidence, que l'alignement traverse les deux châteaux d'Ars et de Nohant. Nohant, la maison de George Sand, elle qui a puissamment contribué à sauver les fresques de Vic lorsqu'elles ont été redécouvertes sous le badigeon de chaux par l'abbé Périgaud en 1849. Nohant dont la proximité phonétique avec Nouans prend soudain une résonance particulière. La Pietà de Fouquet n'a-t-elle pas aussi été redécouverte après une très longue indifférence ? C'était en 1911 par Paul Vitry****, conservateur des sculptures au musée du Louvre et d'origine tourangelle. Le tableau était alors situé au-dessus de la chaire de l'église, presque invisible, nous dit Wikipédia.
Voici  la fin de l'alignement :


Pourquoi les moines de Déols font-ils exécuter un travail artistique de haute volée dans une simple église de campagne ? Pourquoi le peintre du roi qu'est Jehan Fouquet voit-il un de ses tableaux majeurs conservé dans un village sans prestige particulier ? N'est-ce pas parce que cette simplicité cache chaque fois une orientation sacrée ?

Tandis que la pluie mêlée de neige descend à ma fenêtre à cet instant où j'écris, il me reste encore à faire une remarque d'importance : cette visite à Nouans je l'ai effectuée, je l'ai dit, avec mes deux compères, Nunki Bartt et le Doc. Or, Bartt vit à Déols et le Doc vit à Lacs.


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* "La douceur est vouée à une irrémédiable minorité : ce charme est son secret. C'est précisément pourquoi, il me semble, toutes sortes de forces politiques, sociales, morales s'acharnent  à la falsifier. Toute force réactive hait la douceur et cherche à la remplacer par d'odieux simulacres : la mièvrerie, la niaiserie, l'infantilisme, le consensus.
Je propose d'appeler ici douceur  l'ensemble des puissances d'une existence libre ; définition  générale, mais non vague, si l'on veut bien y réfléchir." (Petit éloge de la douceur, p. 9-10, Gallimard, 2007.)

** Trevanian est apparu une fois dans Alluvions, à l'occasion d'un article autour du film Paterson. Le couple du film regarde au cinéma L'ile du Docteur Moreau.

*** Les vignettes des livres The Main et L'expert apparaissent côte à côte dans la notice déjà citée de Gallmeister.
**** Vitry ne signale toutefois sa découverte qu'en 1931, dans une communication à la société des antiquaires de France, puis en publiant un article dans la Gazette des beaux-arts en 1932.

samedi 23 décembre 2017

# 306/313 - Une mère

Souvent le premier roman d'un écrivain est autobiographique. Mais pas toujours. Quand La théorie des nuages de Stéphane Audeguy paraît en 2005, on y cherchera vainement une référence au passé de l'auteur. Et les livres qui suivront seront de la même eau. Et puis, en septembre 2017, ce livre bref de 148 pages, écrit en un mois, qu'on lit en un jour. Une mère. Pas La mère, Maman, Ma mère, Ma mère avait raison, que sais-je, non, Une mère. Pas exceptionnelle, mais unique. Une mère morte dans la nuit du samedi 2 au dimanche 3 juillet, douze jours avant son soixante-dix-neuvième anniversaire. "Je sais bien que la plupart des gens pleurent à la mort de leur mère. Moi, j'écris des livres."
C'est dire qu'il n'y aura pas de pathos dans ce qui va s'écrire. Ce n'est d'ailleurs pas un livre sur la mort, mais sur la vie, la vie de quelqu'un qui a eu de la peine à bien la vivre, cette vie, mais qui n'a jamais renoncé. Fille de réfugié polonais, Sabine Sobczak  ne partait pas avec tous les atouts dans sa manche : "Elle n'avait pas trois ans quand le pays d'origine de ses parents disparut de la carte de l'Europe."


Petit arrêt sur image : il faut que je fasse une confidence. Je dois normalement partir fin janvier 2018 en Pologne, à Varsovie. Quatre jours. Dans le cadre de mon travail. C'est du sérieux, croyez bien. Je ne suis jamais allé en Pologne, et cette perspective de voyage me captive. Alors quand Audeguy parle de ses ascendances polonaises, je suis plus que jamais à l'écoute, antennes dressées, enregistreur mémoriel en charge.
Autre élément familier, la ville de Tours. Sabine est née à Tours, c'est à Fondettes, près de Tours, que Josefa, sa mère, la grand-mère de Stéphane Audeguy, est morte de la tuberculose en 1944. Elle n'avait que trente-six ans.
C'est à Tours que la fiction 1967 a commencé, et c'est à Tours qu'elle s'est pour ainsi dire terminée (il me reste un épisode à écrire, mais il sera extérieur à l'histoire elle-même). Et puis tiens, en le relisant, je réalise qu'il y est question là aussi d'une mère qui meurt (elle se jette dans un précipice pyrénéen, ce n'est pas le cas chez Audeguy). Mais bon, passons.
Sabine Sobczak est une bonne élève, la directrice de l'école entend qu'elle poursuive ses études, mais Édouard Sobczak refuse : "Il n'imaginait pas pour une fille d'autre destinée qu'un mariage ; dans cette attente, elle pouvait à la rigueur exercer un métier ; en aucun cas faire des études." Ce n'était pas un cas isolé : ma propre mère, née en 1939, deux ans après Sabine, n'est pas allée au-delà du certificat d'études malgré son bon parcours scolaire. Le grand-père Julien venait, je crois, d'acheter la ferme où je naquis. Ma mère y est restée travailler jusqu'à son mariage. Sabine, elle, a au moins suivi des cours dans une école Pigier. "Elle me montrait souvent l'endroit, écrit Audeguy, sur une place mélancolique et exiguë de Tours, à l'ombre de la petite église Saint-Etienne. Elle demeura toujours très fière de sa vitesse de frappe, et de sa rapidité à prendre des notes en sténo. Dans Bande à part, de Jean-Luc Godard (1964), il me semble que l'on voit Anna Karina, qui est à peu près de l'âge de ma mère, s'ennuyer dans un cours de ce genre."

Bande à part, j'ai consacré à ce film le treizième article de cette série. Treize encore, et encore une Anna. Mais bon, passons encore, je souscris totalement à ce que Audéguy écrit ensuite :
" Je ne peux m'empêcher de songer que pour s'enfuir de là, comme son personnage le fait, il faut une puissance d'arrachement que ma mère alors n'avait pas ; et ne pouvait avoir, pour des raisons de classe (le mot a disparu du vocabulaire courant, mais la société de classes existe toujours) et de génération. Je remarque durant sa vie entière, en dehors d'une brève incursion en banlieue de Tours et d'un séjour de deux ans à Paris, ma mère a évolué dans un quadrilatère de quatre kilomètres sur deux, autour de la partie centrale de la sempiternelle avenue de Grammont, principal axe nord-sud de la ville, avant l'âge des rocades du moins ; chose assurément commune parmi les femmes de sa génération ; mais qui en dit long, aussi, sur les lois de la pesanteur sociale."
Semblablement, ma mère, hormis un intermède de cinq ans dans le département voisin du Cher, a déployé sa vie dans trois communes adjacentes, ce qui la place nettement au-dessus de ma grand-mère paternelle qui n'a, je pense, jamais vécu en dehors de sa commune natale.

Stéphane Audeguy a un père aussi, qu'il désigne comme "le premier mari de ma mère". Jamais il n’emploiera l'expression "mon père". Il écrit simplement qu'il ne l'a quasiment pas revu, passé dix-huit ans. Il écrit aussi qu'il ne les a jamais connus que désunis. Plus loin encore, il en parle comme d'un "bourreau domestique à tiers-temps, détaché à certains égards, mais pas au point , tout de même, d'abandonner le confort de sa première vie, où le gîte, le couvert et le lit lui étaient offerts, ainsi que les joies mauvaises de la tyrannie domestique. De ce sinistre individu, je ne sais pas grand chose d'autre. Je crus comprendre qu'il avait une maîtresse lorsqu'il ramena chez nous - j'avais treize ans - un trente-trois tours de Joan Baez, chanteuse folk pacifiste et de gauche qui formait avec son tempérament et ses habitudes un contraste effarant et comique (...)." [C'est moi qui souligne]

Et oui je souligne, parce que je retrouve cette fameuse expression "j'avais treize ans" au moment même de l'évocation de la cruauté paternelle. Chaque fois, nous l'avons vu, le père est absent : celui de Werner Herzog est toujours en vadrouille, "vivant une existence de vagabond débrouillard", précise Olivier Bitoun ; celui de Richard Brautigan ne vit que deux fois son fils durant sa jeunesse ; celui de Georges Perec est mort au front ; celui de Theo Decker a abandonné le foyer (seul celui de Ta-Nehisi Coates est bien présent, mais il se comporte bien souvent en tyran domestique lui aussi, usant volontiers de la ceinture en cuir pour punir ses enfants, animé, il est vrai, du violent désir de les voir survivre dans le milieu dangereux de West Baltimore où ils habitaient).

Voilà. Ces coïncidences ne sont qu'amusettes si l'on ne voit pas cet arrière-plan plus grave qu'elles mettent pour ainsi dire en relief. Il y aurait encore bien des choses à dire sur ce petit livre, qui n'est petit que par le format, mais je n'ai pas vocation ni le coeur à être exhaustif. Il finit sur la Pologne, une histoire de bouteille  avec un message à l'intérieur, retrouvée à proximité du camp de concentration d'Auschwitz. L'un des rédacteurs du papier était un parent de Stéphane et Sabine, Waclaw Sobczak.

Mon grand-père Lucien aura connu avant moi la Pologne. Prisonnier de guerre en Silésie, il ne revint qu'à la fin de 1945. Il ne m'en parla jamais.
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PS (20/12 au matin) : Après avoir rédigé ce billet, je découvre sur mon fil Twitter (que je consulte mais où je ne poste jamais rien) cette information : 

Je rappelle que Stéphane Audeguy a publié en 2005 La théorie des nuages.


mardi 10 octobre 2017

# 242/313 - Sept feux

Du septième fou aux sept feux.

Sept feux, c'est le dernier texte de L'improbable et autres essais, de Yves Bonnefoy, reçu en présent le 28 novembre 1992. Texte autobiographique en sept parties, où le rêve se taille la part du lion. Il y est question d'une sombre ville natale, qui n'est autre que Tours. Et dans cette ville, d'un édifice un millier de fois traversé : la gare, avec ses grandes figures allégoriques. Rêve, association d'idées, train, nuit, et voici l'Italie qui resurgit :
"Je me souviens d'une arrivée à Ravenne, un soir. Quelques enfants se parlaient d'un compartiment à l'autre, ils revenaient d'un collège de Rimini. L'accelerato était en retard, il s'arrêtait encore de longs moments en dehors des gares. Je regardais à travers la vitre où ne se marquait que la pluie. Et je ne savais plus depuis quand avait commencé le voyage, il me semblait qu'il durait depuis des années, zigzaguant dans la nuit des petites lignes, mais aussi bien dans un arrière-pays imprégné d'une présence absolue, bien qu'il ne me montrât dans ses ombres que les rapides lueurs de quelque maison sur les pentes." (p. 337)
De ce passage émerge déjà l'arrière-pays, qui donnera le titre de l'un des plus grands essais de Bonnefoy, publié en 1972 chez Skira. Mais je veux surtout pour l'heure insister sur Ravenne et Rimini, qui ouvraient le volume d'essais et ainsi le referment, le bouclent sur lui-même.

Dire aussi qu'une première version de Sept feux a paru dans le numéro 2 de la revue L'Ephémère, en 1967, notre année-phare.
Dire encore qu'après la disparition du poète en 2016, parmi les nombreux hommages qui lui furent rendus, et dont je suis loin d'avoir pris entièrement connaissance, se détacha pour moi celui, superbement éclairant, de Patrick Née, qui lui fut demandé par la revue Place de la Sorbonne qui le publia  dans son numéro 7 :
"Yves Bonnefoy nous a quittés au matin du 1er juillet 2016, peu après l’anniversaire de ses quatre-vingts treize ans qui avait eu lieu sept jours plus tôt. La première chose dont je voudrais faire part en cet hommage, en accord avec les amis proches qui n’en furent pas moins que moi les témoins, c’est à quel point son acheminement vers la mort fut son dernier acte de poésie, qui scella d’un sceau de vérité bouleversante tout ce que l’œuvre écrite n’avait cessé de dire poétiquement, ou de penser réflexivement. (...)
Mais c’est l’acceptation de sa propre mort, sue et vécue pendant ses sept dernières semaines d’existence, qui fit de sa fin de vie son dernier acte de poésie, poésie non écrite mais incarnée, selon la plus grande leçon du surréalisme pour lequel il n’est de poésie que vécue, et dont il fut en ce point l’héritier. Il donna à tous ceux, proches et amis qui l’entourèrent alors, un extraordinaire exemple de savoir vivre et mourir." [C'est moi qui souligne]
Ce sept, sur lequel l'auteur n'insiste pas - mais pourquoi le consignerait-il avec la plus grande précision s'il ne lui pas accordait pas, même souterrainement, une vraie importance  ? - ce sept, dis-je, inscrit dans l'extrémité d'une vie toute dédiée à la Présence, en dehors, il faut le préciser, de toute référence théologique, ce sept enfin n'est-il pas le signe fort d'une acceptation de la structure d'un monde, non pas figé dans la symétrie inaltérable de la pierre, mais figuré dans le mouvement d'une flamme toujours en danger d'être soufflée par le vent ?

Je ne fais guère ici que prolonger l'image donnée à la fin de Sept feux, écrit que Patrick Née propose d'ailleurs en exemple du jaillissement continu, chez Bonnefoy, de formes inédites :
"Soulignons d’abord l’émergence, à partir de « Sept feux » (parus au finale d’Un rêve fait à Mantoue, 1967), d’un sous-genre inédit, le récit en rêve, qui modifie profondément le genre surréaliste par excellence du récit de rêve en ne transcrivant plus un fragment onirique au moment du réveil, mais une rêverie éveillée à très haute concentration inconsciente ; lequel donna d’abord lieu à des publications séparées (Récits en rêve, 1987 ; La Vie errante, 1993) avant de s’entrelacer aux poèmes en vers, sans plus de distinction de degré de poéticité, accomplissant ainsi une ultime évolution du poème en prose en notre temps."

Yves Bonnefoy

jeudi 8 juin 2017

# 136/313 - 4/4/44

Mardi 6 juin, je publiais donc l'article Les quatre ontologies. Je vis ensuite qu'il s'agissait du 400ème article d'Alluvions. Je ne l'avais pas fait exprès, mais c'était plutôt bien vu. Un détail que je ne songeais même pas à mentionner ici. Et puis je suis allé visiter Quaternité, un des sites de Rémi Schulz, qui se définit lui-même comme "Écrivain, amateur de bizarreries en tout genre, surtout numériques, surtout concernant le nombre d'or ou la quaternité...". Comme moi, c'est un grand facteur de coïncidences, un obsédé de la synchronicité, mais, assez curieusement, nos approches demeurent parallèles, sans grande correspondance de l'une à l'autre, sans doute parce qu'il explore surtout les coïncidences numérologiques et un champ littéraire basé plutôt sur le polar ou la science-fiction, champ que j'investigue peu, en ce qui me concerne.

Pour ce qui est de Quaternité, voici en quelque sorte la note d'intention de l'auteur : 
"Ce blog a débuté par la découverte que la vie de Jung correspondait idéalement au concept central de son œuvre, la quaternité : le 4/4/44 sa vie a été en quelque sorte échangée contre celle du médecin qui l'avait sauvé d'un infarctus, et cette date correspond exactement, au jour sinon à l'heure près, aux quatre cinquièmes de sa vie.
Je comptais poursuivre par des reprises de mes études antérieures sur la quaternité, et puis je me suis trouvé entraîné dans un tel tourbillon de coïncidences, plus ou moins liées à ma découverte initiale, que mon cheminement est improvisé billet après billet, et que j'ignore où il va conduire." 
Ceci dit j'ai lu attentivement le dernier billet publié, en date du 26 mai 2017 : Des lions jusqu'en bas. Qui commençait ainsi :
"Le billet précédent Rom Ana Mor m'a conduit à relier le personnage Adam Berg de Johana Gustawsson aux mots grecs anthropos et purgos, "homme" et "tour", auxquels le théologien Strong a donné les numéros 444 et 4444 dans son lexique biblique. Ceci m'a fait évoquer d'autres personnages, le commissaire Adamsberg de Fred Vargas, et le criminel Adam Bergman de AJ Kazinski.
  En achevant le billet je me suis avisé que Bergman se suffisait à lui-même, puisque man (ou Mann) est "homme". Il y a beaucoup de Bergman, mais le premier qui m'est venu à l'esprit est Andrew Bergman, écrivain et cinéaste qui avait attiré mon attention dès 1999 par son roman La grande magouille de 1944, Série Noire n° 2352."
Au bout du compte, je ne relève rien qui semble se rapporter à mes propres thèmes. Nous continuons comme d'habitude à naviguer indépendamment l'un de l'autre.

Je  rédige alors le billet suivant, axé surtout sur Augustin Berque. J'y vois de surprenantes collisions avec l'histoire de saint Génitour. Berque évoque les bois de Touraine où le lecteur aurait rencontré René Descartes, une posture fictive bien sûr, mais qui fait remonter ce détail de la légende où Maure, la riche veuve aux neuf fils, se cache dans la grande forêt celte (forêt de Teillé, était-il écrit dans le texte-source). Je ne connais pas cette forêt de Teillé et j'effectue donc une recherche de routine sur le web. Teillé + forêt, voila les termes de cette recherche. Et voici ce que j'obtins ce soir-là :


Au strict point de vue de la recherche du lieu, cela ne correspondait pas du tout : Maure ne pouvait s'être cachée dans une forêt située si loin de Tours, en pays nantais. En revanche, le code postal était troublant : 44440, voilà qui répétait en somme le 4/4/44 de la quaternité de Rémi Schulz.

Relisant l'article, je notais aussi que Maure y était en somme présente à travers mention d'un certain Raban Maur, auteur d'un carmen quadratum, illustrant par 4 croix de 69 lettres les 276 jours passés par Jésus dans le giron de Marie, du 25 mars de l'Annonciation au 25 décembre, modèle dont Schulz s'inspira pour composer ce poème (11+11+11)(11+11+11), "en 2005 où le Vendredi saint tombait le 25 mars, unissant les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption, ce qui était jadis considéré comme favorable, mais, selon des dispositions récentes, l'Annonciation est reportée au 4 avril lorsque le cas survient."

Raban Maur (v. 780 - 856) était un théologien, poète et homme de science germanique. Élevé à l'abbaye de Fulda, il fut envoyé à Tours pour y étudier sous la direction d'Alcuin (802). C'est ce dernier qui lui donne le surnom Maurus en mémoire du disciple préféré de saint Benoît de Nursie.

Bern, Burgerbibliothek, Cod. 9, f. 9v – Hrabanus Maurus, Liber de Laudibus Sanctae Crucis (http://www.e-codices.unifr.ch/fr/list/one/bbb/0009http://www.e-codices.unifr.ch/fr/list/one/bbb/0009)