Affichage des articles dont le libellé est Vincent Van Gogh. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Vincent Van Gogh. Afficher tous les articles

jeudi 13 février 2025

J’entre à Singe-des-Prés comme un hareng défaille

Je reviens sur l'un des personnages secondaires de Chien de printemps, de Patrick Modiano, le musicien Jacques Besse, dont l'existence fut loin d'être un long fleuve tranquille. J'ai continué à chercher, et j'ai découvert qu'il était aussi l'auteur d'un récit, La grande Pâque, publié dans la petite maison d'édition La Chambre d'échos. Une courte note biographique sur le site nous en apprend un peu plus sur Besse :

Jacques Besse est né en 1921. Études secondaires brillantes, hypokhâgne. Il s’enfuit de chez lui pendant la guerre pour se cacher avec sa future femme. À la Libération on le retrouve à Paris, compositeur. Il signe quelques musiques de films (Dédée d’Anvers, d’Yves Allégret, Van Gogh, d’Alain Resnais) et pour le théâtre (Les Mouches). Au retour d’un voyage seul, à pied, jusqu’en Algérie en 1950, sa vie bascule. Hôpitaux psychiatriques, prison, dérives éthyliques. Gravement blessé au cours d’une rixe, invalide, il fait un long séjour à l’hôpital, puis à la clinique de La Borde où il ne cessera de revenir et restera de 1985 à sa mort, en juin 99. Son œuvre musicale est presque entièrement perdue.

Le livre est ainsi présenté (et je sens que je ne vais pas tarder à le commander) :

Paris 1960, du vendredi au lundi de Pâques. Jacques Besse, sans logis, le ventre vide, déambule de Montparnasse aux Buttes-Chaumont, d’Austerlitz­ à Sébastopol, passant et repassant par Singe-des-Prés, le cœur de la ville. Marcheur halluciné, insomniaque et fragile, il sillonne les rues et nous entraîne sur un rythme cassé, heurté. À la fois acteur et spectateur de ce parcours que « ses fiancées » viennent hanter, il est comme ivre de son texte à mesure qu’il le vit, sa faim nous tenaille, vraie faim d’amour et de reconnaissance.

« J’entre à Singe-des-Prés comme un hareng défaille. Il y a péché dans les œufs si cette chaleur qui me prend le cœur est contredite. Je m’enfouis dans les rues au sud de la Seine. Quartier des Beaux-Arts. Pas un franc. J’ai affreusement soif et rien à foultre. J’y découvre au hasard un ancien ami, il est bourgeois mais bon artiste. « Bonjour. Tu n’aurais pas cent balles ? » Il a peur, ce salaud, mais me les lâche. J’ai cent francs et cherche voluptueusement un zinc. »
La musique de Besse n'est pas complètement perdue, on peut l'entendre par exemple dans le film d'Alain Resnais sur Van Gogh, que l'on peut heureusement revoir sur You Tube :


Et c'est Jacques Besse qui compose également la musique de Un monsieur me suit dans la rue, interprété par Barbara :

 

Le cœur a ses mystères :
Je m’suis prise de passion
Pour un homme, un gangster,
Qu’a de la conversation ;
Et quand je vais chez lui,
Je dois faire attention.
Je sais qu’on le poursuit
Pour le mettre en prison.

lundi 29 janvier 2024

Allu

Il est des jours fastes, où tout semble s'accorder, où le monde semble paré d'une véritable cohérence, où l'on use volontiers de cette métaphore astrologique des planètes alignées. Ainsi, de ce samedi 20 janvier où je rédige l'article sur Ubac. C'est comme si tous les événements grands ou petits qui ont fait cette journée résonnaient entre eux, s'imbriquaient pour faire sens.On sait que cela ne peut durer, et, de fait, ça ne dure pas, et quelque chose me dit que c'est bien, que c'est heureux cette fugacité parce que l'on n'est pas taillé pour vivre en permanence sous le régime d'une telle intensité. Il n'est que de voir l'extraordinaire créativité de Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise. En deux mois, le peintre se fend de 74 tableaux et de 33 dessins, dont quelques œuvres majeures : Le Docteur Paul Gachet, L’église d’Auvers-sur-Oise, ou encore Champ de blé aux corbeaux. Ce qui ne l'empêche pas de tenter de se suicider, et d'en mourir le 29 juillet 1890.

Racines d’arbres, la dernière toile peinte par Vincent Van Gogh, le dimanche 27 juillet 1890. 
© Van Gogh Museum Amsterdam

Le 20 janvier, j'ai donc exposé la triple épiphanie d'Ubac - exemple, après le motif de la prière, de ce que j'ai nommé la règle de trois. Le même jour, j'ai déjà montré qu'une autre triade avait surgi autour du chanteur Johnny Cash. Mais ce n'est pas fini. Dans l'après-midi, à 17 h 08 très précisément, je reçois un mail d'un ami, grand voyageur, qui a récemment découvert le blog. Il m'écrit ceci : "En lisant de tes textes au sujet d'auteurs... Surprise. Tu cites Burnside dont un récit se passe sur l'ile Kvaloya pres de Tromso et un autre auteur qui place son récit sur la longue ile des Vasteralen, Andoya. Dès le mois de mai je pars à Tromso d'ou je naviguerai en kayak d'abord par Kvaloya puis vers l'ouest sur la cote sauvage de la belle Senja pour joindre Andoya au sud...

Les coïncidences sont comme un mycélium, nous sommes tous en lien subtil avec des inconnus, les histoires circulent sur les fragiles chemins de particules mystérieuses. J'aime bien ces liens étranges..."

Le mycélium des coïncidences, l'image me touche. 

L'article auquel il faisait référence ne pouvait être que Gift Songs of Underland, du 29 mai 2021, où je citais les deux auteurs britanniques Robert Macfarlane et John Burnside, que reliaient les deux îles norvégiennes de Kvaløya et Andøya. Quatre jours plus tard, j'enfonçais le clou avec Jeter un coup d'oeil au maelström. Où je finissais par ces mots :

"Ces trois livres, de Burnside, A.S. Byatt, et Macfarlane, forment comme une tresse, entrelaçant leurs motifs et leurs obsessions. Je ne cesse de sauter de l'un à l'autre, fasciné par le jeu de leurs résonances. Et l'ombre tutélaire d'Edgar Poe ajoute à cette fascination. Je sens qu'il me faut relire la nouvelle, et que peut-être d'autres échos profonds en jailliront."

C'était déjà, avec cette tresse, une règle de trois qui s'imposait à ce moment-là. L'article n'était pas terminé pour autant : j'y avais inclus une image, la photo d'un poème d'Alluvions (recueil de poésie, je le rappelle, toujours inédit), dont le premier vers, Gueule de roche, faisait écho à une phrase de Robert Macfarlane.

Photo Etienne Bailly

Je rappelle maintenant que Ubac s'achevait aussi sur un poème d'Alluvions. Dès lors, il ne manquait plus qu'une occurrence pour qu'une nouvelle triade impose son évidence. Elle me fut donnée une nouvelle fois par l'article de Philippe Lançon sur La Nuit morave de Peter Handke : "«Barque». Ce sont les alluvions qui portent le récit. Il dérive comme la péniche se déplace, jour après jour, entre les berges d'un pays abandonné.Ce même article qui m'avait propulsé vers la prière et vers Johnny Cash.

Il  reste une dernière triade dont je dois rendre compte. 

NB : Le titre Allu renvoie bien sûr à Alluvions. Deux syllabes, quatre lettres, comme Ubac, avec deux lettres en commun (comme pour Cash).


vendredi 17 novembre 2023

Polar Park et Adam et Eve

Que vient faire l'écrivain en berne David Rousseau à Mouthe, ou, plus précisément, au monastère du Val Dressé ? Il répond en fait à une invitation du frère Giacomo, qui veut lui révéler quelque chose de très important pour lui. Las, pas de chance, il arrive trop tard, ledit frère vient juste de s'en aller ad patres. Peu après, la découverte d'un meurtre au Polar Park va entraîner Rousseau dans une double enquête : qui est ce mystérieux tueur en série amateur d'art, et quel secret sur ses origines est parti dans la tombe avec le frère Giacomo ? Tout cela va s'entrelacer et c'est lors de la poursuite terminale du meurtrier que le secret va être levé.

Après l'enterrement du moine, Rousseau s'entretient avec le Père François, qui lui sert un verre de l'absinthe fabriquée au monastère, selon une recette dont il est visiblement fier de proclamer que le secret est gardé depuis 1655. Le secret, toujours le secret. La mère de l'écrivain, Claudine, est venue en retraite plusieurs fois au Val Dressé. Ayant appris sa mort, frère Giacomo a écrit à Rousseau en lui disant que sa mère était revenue, quand il était petit, lui dire quelque chose en confession. Et c'est ce que Giacomo voulait lui révéler, ce que le Père François ne peut croire, car cela revenait bien sûr à enfreindre le fameux secret de la confession.


Ce plan serré sur la bouteille et le verre d'absinthe n'est pas anodin : l'autoportrait de Van Gogh est directement lié au premier meurtre, avec l'oreille coupée trouvée dans le neige, et le cadavre du facteur maquillé en Vincent.

Plus tard, dans l'épisode 3, une autre étiquette de la bouteille d'absinthe va se révéler cruciale pour la suite. Elle emprunte cette fois à Adam et Eve.


Le dessin est de la main du frère Giacomo. L'Eve nue présentant la pomme n'est autre que Claudine qui a donc posé autrefois pour le moine en compagnie d'un jeune homme dont l'identité n'est pas établie. A l'épisode 4, Rousseau revoit la scène comme s'il y était  (c'est lui au premier plan, à gauche).


Un plan au double contraste : la capuche hivernale face au paysage édénique estival, l'austérité de la bure monacale face à la nudité candide du couple originel. Double échappée aussi hors du réalisme.

In fine, cela nous conduira à la résolution du secret des origines. Mais je n'aurai peut-être pas consacré un article à cet aspect de la série si je n'avais pas redécouvert un livre lors du rangement récent de la bibliothèque. Un livre acheté à Noz il y a pas mal de temps (je suis incapable de retrouver la date exacte et je n'ai rien noté à l'époque), dont le titre est Célébration de la Rencontre, publié chez Albin Michel en 2002. Il se présente en deux parties, un texte tout d'abord de Frédérique Hébrard, puis une exploration de tableaux sur Adam et Eve, commentés par Paule Amblard. Avec, par exemple, cette enluminure de Jean Fouquet, Le Mariage d'Adam et Eve, vers 1410 (selon l'autrice, mais ce doit être une coquille car ailleurs on donne vers 1470-1476 - en 1410, Fouquet n'était pas né...)


On remarquera que la nudité ne pose pas problème à l'époque, les sexes y sont représentés sans feuille de vigne superfétatoire. Même chose, un siècle plus tard, avec cette formidable gravure de la même scène par Jean Duvet (c. 1540-1555).


Un tableau se rapproche davantage du dessin du frère Giacomo, c'est celui du peintre flamand Hugo Van der Goes, Le Péché originel (vers 1475). On y retrouve la pomme tenue par Eve, et les sexes sont cachés (par la main d'Adam comme sur le dessin du moine ou par l'iris, symbole de la Vierge, pour Eve). C'est à se demander si ce n'est pas ce tableau qui a servi de modèle à Gérald Hustache-Mathieu.


Mais, encore une fois, je n'aurai peut-être pas développé cette résonance à la Genèse si je n'étais pas étrangement retombé sur l'Annonciation de Fra Angelico, que j'ai mise en exergue dans l'article du 5 novembre, Tout ce qu'il entendra, il le dira. Il s'agit du dernier tableau commenté par Paule Amblard. Bien entendu, le motif principal est la représentation de l'ange Gabriel et de la Vierge Marie, mais dans le tiers gauche de l'oeuvre que voyons-nous ? L'exil d'Adam et Eve, chassé du Paradis terrestre par l'ange de Dieu. C'est ce détail qui fait d'ailleurs la couverture d'un livre sur le peintre florentin.


"Yahvé Dieu fit à l'homme des tuniques de peau et les en vêtit" (Genèse 3, 21). Cette peinture a été réalisée quelques années après la fresque de Masaccio (1424-1425), représentant également l'exil du couple originel, mais dans une vision plus dramatique (et l'on notera aussi que la nudité est peinte sans tabou, enfin surtout celle d'Adam, à telle enseigne que le critique Edouard Dor lui a consacré un petit livre au titre lui aussi sans tabou, Les couilles d'Adam)


"Eve qui hurlait sa douleur, écrit Paule Amblard, est ici en prière. Seul le front plissé et la tête rentrée dans les épaules indiquent la souffrance. Et la peine d'Adam se lit dans cette main lui couvrant le visage. "Qu'ai-je fait ? semble-t-il dire. Le visage du chérubin est d'une douceur infinie comme sa peine. Seul le geste de la main, indiquant le chemin de l'exil, montre la rigueur qui s'exerce."

Décidément, ce Polar Park m'aura entraîné bien loin sur les chemins de l'art sacré.


mardi 18 octobre 2022

Le cri de la dernière reine

"Je sens moi jusqu'à en être écrasé moralement et vidé physiquement le besoin de produire, justement parce que je n'ai en somme aucun autre moyen de jamais rentrer dans nos dépenses.
Je n'y puis rien que mes tableaux ne se vendent pas.
Le jour viendra, cependant, où l'on verra que cela vaut plus que le prix de la couleur et de ma vie en somme très maigre, que nous y mettons."

Vincent Van Gogh, Lettre à Théo, 20 octobre 1888 (Imaginaire/ Gallimard, p. 436)

Au soir de la publication de l'article précédent, Blanc 88, j'ai regardé sur France 5 le documentaire consacré à Edvard Munch, qui accompagne l'exposition du Musée d'Orsay (visible encore jusqu'au 22 janvier 2023). "Un cri dans la nature", réalisé par Sandra Paugam, veut explorer "le parcours de Munch à travers le prisme de la nature, qui a nourri toute son œuvre, littéralement d’abord à travers les paysages norvégiens de ses débuts, symboliquement pour accentuer l’expression des sentiments humains, puis métaphoriquement comme représentation du cycle de la vie." A part le célèbre Cri, je ne connaissais rien de l'œuvre de Munch, et j'ai été impressionnée par sa force, sa vitalité inquiète, son alliance fébrile entre couleur et douleur. La photographie en contrepoint rendait bien compte de la beauté des rivages et des ciels scandinaves, quand le soleil joue avec les vagues, le frisson des arbres et la stupeur des galets.



J'ai eu la surprise de retrouver, parmi les quelques oeuvres présentées qui n'étaient pas de Munch, Les Yeux clos d'Odilon Redon. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce tableau orne la page de couverture du livre que je viens de finir, La neige ne guérit pas de sa blancheur, écrit en hommage à ma petite soeur Marie disparue en décembre 2019. Je devais sa présence à l'avant-propos de Patti Smith, pour son Just Kids, où elle-même salue la mémoire de Robert Mapplethorpe. Retournant à ce texte, je m'aperçois qu'il est question là aussi d'un Edward, le frère cadet de Robert :

"J’ai levé les stores et la lumière du jour a inondé le bureau. J’ai lissé le tissu lourd qui drapait ma chaise et choisi un livre de peintures d’Odilon Redon, que j’ai ouvert sur l’image d’une tête de femme flottant sur une petite étendue d’eau. Les Yeux clos. Un univers pas encore abîmé contenu sous les paupières pâles. Le téléphone a sonné, je me suis levée pour répondre.

C’était Edward, le frère cadet de Robert. Il m’a dit qu’il avait donné un dernier baiser à Robert pour moi, comme il me l’avait promis. Je suis restée inerte, figée ; puis lentement, comme dans un rêve, je suis retournée à ma chaise. À cet instant, Tosca a commencé la sublime aria « Vissi d’arte ». J’ai vécu pour l’amour, j’ai vécu pour l’art. J’ai fermé les yeux et joint les mains. La providence décidait des termes de mon adieu."


Odilon Redon, Les Yeux clos, 1890, Musée d'Orsay.

Juste après le documentaire, j'ai repris la lecture de l'un des livres que je venais d'emprunter à la médiathèque, Contre-chant, de Danielle Bassez, paru au Cheyne en 2022. Une histoire d'amour douloureuse, où le narrateur voit s'éteindre sa compagne, vingt ans plus âgée que lui. Et je lis ce passage, page 184 : "Ta respiration rauque. Hâchée. Ta bouche ouverte. Tes lèvres tordues sur les gencives sans dents. On dirait le Cri de Munch. Mais Le Cri a du muscle. Ta poitrine n'a plus la force de pousser l'air."


Un troisième Edouard va surgir dès le lendemain : Edouard Roux, héros de La dernière reine, le dernier roman graphique de Jean-Yves Rochette. J'ai déjà évoqué Rochette en ces pages, en 2020, avec son superbe Ailefroide. La montagne est encore une fois au coeur de l'histoire, il ne s'agit plus de l'Oisans mais du Vercors, avec la destinée lumineuse et tragique de ce fils de guérisseuse, gueule cassée de la Grande Guerre, auquel la sculptrice animalière Jeanne Sauvage va redonner un visage. Abandonnant la bohème de Montmartre, ils iront vivre leur amour sur le plateau hanté par le souvenir de l'ours. Injustement accusé d'un crime qu'il n'a pas commis, Etienne est promis à la guillotine.

J'ai été saisi par l'âpre beauté du récit, sa splendide mise en images, mais aussi par deux résonances à mon article de Blanc 88. On se rappelle peut-être la mention des trois bouquets de fleurs blanches, or une planche entière montre Jeanne confectionnant sur l'alpage un bouquet de fleurs blanches :



Et puis, au tribunal, Edouard décline son identité et sa date de naissance :


1888, c'est bien entendu un écho aux 8 récurrents de l'article, mais on peut pousser plus loin la dérive. Dix jours après la naissance du personnage d'Edouard Roux, le 21 février 1888, Vincent Van Gogh arrive à Arles, où il vient de tomber soixante centimètres de neige. Il écrit à Théo qu'il a aperçu de "magnifiques terrains rouges plantés de vignes, avec des fonds de montagnes du plus fin lilas. Et les paysages dans la neige avec les cimes blanches contre un ciel aussi lumineux que la neige, étaient bien comme les paysages d'hiver qu'ont fait les Japonais."

C'est en août de cette année-là, particulièrement féconde, aussi féconde que tourmentée, qu'il peindra quatre tableaux de la série des Tournesols. C'est l'une des copies réalisées par Van Gogh en janvier 1889, le Vase avec quatorze tournesols, qui a été aspergée de soupe à la tomate par deux militantes écologistes le 14 octobre, à la National Gallery de Londres.


Le buzz médiatique a été énorme. Les deux jeunes femmes ont justifié leur action devant les journalistes présents : «Qu’est-ce qui a le plus d’importance : l’art, ou la vie ? Est-ce que ça vaut plus que la nourriture ? Plus que la justice ? Êtes-vous plus inquiets par la protection d’une peinture ou par la protection de la planète et des gens ? Le coût de cette crise du vivant fait partie du prix de la crise du pétrole. Le carburant est inabordable pour des millions de familles qui ont froid et faim. Elles n’ont même pas les moyens de chauffer une boîte de soupe. […] Des millions de personnes meurent. »

Les réseaux sociaux se sont bien entendu jetés dans la polémique avec fureur et délectation. Par curiosité, j'ai jeté un oeil sur Twitter. Nombreux sont les justiciers intrépides qui vous enverraient cette vermine en taule pour vingt ans, sans compter les amendes mirobolantes dont elles devraient s'acquitter pour les dégoûter de recommencer. Surtout, presque toujours, on ne cesse de mettre en avant le prix estimé de l'oeuvre : 84 millions de dollars. Comme si le plus grave, c'était ça : s'attaquer à une oeuvre qui coûte autant de pognon.

Regardons les faits bruts : les Tournesols protégés par une vitre n'ont pas été endommagés (le cadre, si, un peu, c'est grave ? non).  La cause climatique va-t-elle trouver de nouveaux défenseurs ? Les gouvernements vont-ils s'émouvoir de leur inaction ? Non, bien évidemment, parce que la seule façon pour eux de s'émouvoir serait d'être tancés par l'opinion publique. Or, il est fort à craindre que ce genre d'action ne change rien à l'opinion publique. Pire, une forte partie de la population, déjà peu portée à la sympathie envers les mouvements écologistes, ne voyant dans ce geste que stupidité et vandalisme, se verra renforcée dans sa détestation. Mais il ne faut pas mésestimer non plus le sentiment de désespoir de cette jeune génération à laquelle on offre si peu d'avenir. Ce geste, finalement sans conséquence, pourrait bien, si l'on n'y accorde aucune importance et si l'on contente de s'en indigner, en induire d'autres, beaucoup plus dramatiques.

Mais revenons sur la question posée par les deux jeunes femmes : "Qu’est-ce qui a le plus d’importance : l’art, ou la vie ?". Posez donc la question à Vincent Van Gogh, lui qui n'a pas vendu un tableau de son vivant, qui ne cessait de lutter pour continuer à peindre. La question lui eût paru stupide : l'art c'était sa vie, ce pourquoi il se levait chaque jour, y perdait sa santé et sa raison. Il n'y a pas à choisir entre l'art et la vie. Le fait que Les Tournesols coûtent 84 millions de dollars ce n'est pas le fait de l'art, mais le fait du marché, de la spéculation. Combien coûtent les peintures de Lascaux ? Doit-on envoyer une mission commando souiller de soupe Heinz le Grand Taureau Noir ? Van Gogh, le "suicidé de la société", comme disait Antonin Artaud, n'est pas le parangon du capitalisme, quel que soit le business qui l'environne. 

L'art ne s'oppose pas à la vie, il la magnifie. A la fin de l'album, Etienne Roux, qui a récusé son avocat, se défend seul face à la Cour (et pardon pour le spoil, ne lisez pas plus loin si vous ne voulez pas savoir). "J'ai perdu celle que j'aimais, dit-il, le seul endroit où je pouvais apaiser ma douleur était au fond des bois, mais vous avez tout détruit. Le loup a disparu, l'ours a disparu, l'aigle a disparu, et tout le reste suivra. Vous avez exploité le monde jusqu'à sa racine. Mais vous allez bientôt payer pour tout le mal que vous avez fait."

Un message que ne renierait pas, je pense, nos deux jeteuses de soupe. Mais où le trouvons-nous ?  Dans une oeuvre d'art : La dernière reine.





mardi 22 février 2022

La Nuit des généraux

Hier, Poutine a franchi le pas en actant la reconnaissance « immédiate » par la Russie de l’indépendance des deux entités séparatistes du Donbass ukrainien, les « républiques populaires » autoproclamées de Donetsk et de Louhansk. Mesure aussitôt suivie de l’envoi de troupes, officiellement pour "maintenir la paix" dans le Donbass. Le président russe a une nouvelle fois accusé Kiev et les Occidentaux de l’échec du processus, allant même jusqu’à affirmer : « Nous avons tout fait pour sauvegarder l’intégrité territoriale de l’Ukraine. » Ben voyons, comme dirait l'autre.

Je ne me lance pas dans l'analyse géopolitique, cette tragique actualité sonne juste comme un sinistre écho à mon étude personnelle (que l'on peut juger, et comment m'en offusquerais-je, bien dérisoire en comparaison des drames qui couvent) : il se trouve seulement que l'homme que j'évoquerai aujourd'hui pour commencer est né à Kiev, le 21 mai 1902. Anatole Litvak, d'origine juive, commence une carrière d'acteur et d'assistant-réalisateur en URSS avant de partir pour l'Allemagne, où il est chargé du montage de La Rue sans joie de Georg Wilhelm Pabst(1925). Il quitte le pays devant la montée du nazisme et se rend en Angleterre et en France (où il noue une amitié avec l'écrivain Joseph Kessel). En 1936, il s'installe à Hollywood et prend la nationalité américaine.

L'un des films, L'équipage (1935) réalisés par Litavk d'après Joseph Kessel

En 1939, il réalise un des premiers films ouvertement antihitlériens produit aux États-Unis : Les Aveux d'un espion nazi (c'est aussi le premier film hollywoodien important avec le mot « nazi» dans le titre). Le tournage du film commence le 1er février 1939, après que Joseph I. Breen, le directeur antisémite de la PCA (La « Production Code Administration », l'organisme d'auto-censure hollywoodien) ait fini, à contre-cœur, par autoriser le film, "à la condition que ne soit fait nulle part mention de la condition des Juifs dans l'Allemagne Nazie. Warner Bros., après avoir reçu des centaines de lettres de menace, est obligé d'engager des vigiles pour sécuriser le plateau de tournage, de tourner le film sous un faux titre et de garder le nom des acteurs et de l'équipe secret. Cela servira d'ailleurs plus tard comme argument publicitaire : un film si sulfureux qu'il a été « tourné derrière des portes closes."
Que la critique anti-nazi soit loin d'être une évidence à cette époque est encore illustré par les précautions prises lors de la première, le 27 avril 1939 à Beverly Hills : police, vigiles, voiture blindée pour protéger les bobines... Malgré tout, la réaction du public est généralement enthousiaste, et le film est souvent applaudi. Un cinéma est tout de même incendié par des sympathisants nazis à Milwaukee. Des manifestations, des dégradations et des menaces poussent plusieurs exploitants de salles à retirer le film de l'affiche. Fritz Kuhn, le leader du très actif mouvement nazi, le Bund germano-américain,  poursuit, sans succès, la Warner Bros.
A l'étranger, le film est interdit dans plus d'une vingtaine de pays, dont l'Allemagne bien sûr, mais aussi l'Italie, le Japon, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède... Plus grave, en Pologne, des milices antisémites pendent plusieurs propriétaires de salles diffusant le film.
Joseph Goebbels, ministre de la propagande nazie, qui se faisait projeter des films presque tous les soirs, signale dans son journal le 30 septembre 1939 qu'il a vu Les Aveux d'un espion nazi : « C’est une production américaine pas malhabile, j’y joue moi-même un rôle central*, et d’ailleurs pas spécialement déplaisant. Sinon, je pense que le film n’est pas dangereux. Il inspire à nos adversaires davantage de peur que de colère et de haine. » 
C'est de l'Amérique même que la censure va s'exercer : "craignant que les films anti-fascistes entraînent de sévères pertes financières, en particulier en Europe, le directeur de la Motion Picture Producers and Distributors Association interdit aux studios de produire des films anti-Nazis, sous peine de ne pas leur accorder de visa. Cette interdiction a cours du 15 septembre 1939 à janvier 1940."
L'isolationnisme est alors encore la tendance dominante : des sénateurs lancent en  une « enquête sur la propagande dans les films ». On dénonce le « complot Juif de Hollywood » visant à faire entrer les États-Unis en guerre. Harry Warner se défend face au comité : « Je ne vais pas ni censurer ni dissimuler aux Américains ce qu'il se passe dans le monde. Vous pouvez effectivement m'accuser d'être anti-Nazi. Mais personne ne peut m'accuser d'être anti-Américain." L'opinion publique s'avérant défavorable,  les auditions de la commission s'arrêtent peu après Pearl Harbor et l'entrée en guerre des États-Unis en 

Grau perd alors la direction de l'enquête, et le film se déplace 
deux ans plus tard à Paris.
La Nuit des généraux, écrit Olivier Père,  propose ainsi un excitant cocktail de thriller et de reconstitution historique – la fameuse opération Walkyrie du 20 juillet 1944, de personnages fictifs et réels (von Stülpnagel interprété par Harry Andrews, Rommel par Christopher Plummer)." Or on a souvent dit de Jünger qu'il était impliqué dans cet attentat. Ce n'est pas le cas, comme le souligne la notice de l'Encyclopedia Universalis : "quoique très lié au cercle de Stauffenberg, il ne participe pas directement à l'attentat fomenté par celui-ci contre Hitler. Lorsque son échec entraîne une vague d'arrestations, Jünger est simplement renvoyé dans ses foyers, à Kirchhorst en Saxe, où il vit la débâcle."

Le lendemain de l'attentat, Jünger écrit dans son Journal :
"L'attentat a été connu hier soir. J'en ai appris les détails par le Président, à mon retour de Saint-Cloud. La situation, déjà extrêmement dangereuse, entre dans une phase encore plus aiguë. L'auteur de l'attentat serait un comte Stauffenberg. Hofacker avait déjà prononcé ce nom devant moi. Ceci confirmerait mon idée qu'à de tels tournants, l'aristocratie la plus ancienne entre dans le combat. Cet attentat, selon toute prévision, entraînera des massacres terribles. En votre, il est de plus en plus difficile de garder le masque - je me suis laissé entraîner, ce matin, dans une discussion avec un camarade, qui a qualifié cet événement d'incroyable saloperie. Et pourtant, j'ai depuis longtemps la conviction que ces attentats changent peu de chose et surtout n'arrangent rien. J'y ai déjà fait allusion dans Les Falaises de marbre, en décrivant le prince de Summyre."
Sur les Falaises de marbre est ce roman publié en 1939, récit symbolique traduit par Henri Thomas en 1942, qui fut interprété aussitôt comme une dénonciation de l'hitlérisme, mais Hitler lui-même, qui voyait en Jünger le héros de 14, le préserva des poursuites.
Le 22 juillet, il note que son ami, Heinrich von Stülpnagel, présent donc dans le film, bien impliqué lui dans l'attentat (pensant qu'il avait réussi, Stülpnagel, assisté de son lieutenant Caesar von Hofacker, avait fait arrêter 1 200 SS et leurs officiers), en route pour Berlin, s'était tiré une balle de revolver mais s'était manqué et avait perdu la vue : "La chose a dû se passer à l'heure même où il m'avait invité à dîner chez lui pour philosopher un peu. Un petit trait qui le peint tout entier est qu'il ait songé, dans ce désordre, à décommander le repas." Le 30 août 1944, il est jugé et condamné à mort par le Tribunal du peuple (entièrement dévoué au Führer). Il est pendu le même jour à la prison de Plötzensee, comme les autres conspirateurs, à un croc de boucher.

Entre le film et la biographie d'Ernst Jünger, il existe enfin un autre motif commun : la peinture.  La dernière entrée du journal avant l'attentat est datée du 14 juillet 1944. Jünger se rend avec deux amis à Giverny, où la belle-fille de Monet leur donne la clef du jardin du peintre. Le lieu a sa magie, écrit Jünger : "Un bout de nature parmi des milliers d'autres, mais ennobli par la force de l'esprit et de l'oeuvre." Puis ils découvrent le grand atelier avec le cycle des nymphéas : "On observe parfaitement ici l'alternance créatrice de la cristallisation et de la dissociation, avec des bonds géniaux vers le néant bleu, les morves d'azur de Rimbaud. Sur l'un des grands tableaux, au bord d'une trame de pure lumière, un bouquet de nénuphars bleus, faisceau de rayons matériels. Un autre ne représente que le ciel avec ses nuages ; ils se reflètent dans l'eau d'une manière qui donne le vertige." La dernière phrase, laconique, fait frémir, comme si elle présageait du malheur annoncé à l'entrée suivante : "Le dernier tableau est lacéré à coups de couteau."

Les nymphéas, Claude Monet.

Dans La Nuit des généraux, le général Tanz est écarté par les généraux participant au complot contre Hitler par le stratagème du tourisme : on l'invite à visiter la capitale, et à profiter de ses lieux de plaisir et de culture. Escorté par le caporal Hartmann (Tom Courtenay), comme lui un ancien du front russe, mais révulsé profondément par la guerre, il demande à visiter une collection d'oeuvres dites décadentes, et tombe en arrêt devant un autoportrait de Van Gogh. Olivier Père parle de crise de nerfs, mais ce n'est pas tout à fait ça : Tanz, incarné par un Peter O'Toole dont on dit que l'alcoolisme chronique était synchrone à celui du personnage, tangue à la frange du malaise et manque de s'évanouir. Est-ce l'image de la folie qui se reflète en lui ? Dont il prend douloureusement conscience ?



La dure fixité du regard de Van Gogh se rejoue dans le visage hypertendu de Tanz.



Cette scène qui n'est pas essentielle à l'intrigue porte une étrangeté radicale. Elle est d'ailleurs curieusement répliquée (on a l'impression que le film revient en arrière) : le lendemain, Tanz exige de retourner dans cette galerie gardée par des militaires, et si la première fois il a jeté un oeil sur les autres oeuvres (Gauguin, Degas, Soutine, entre autres), Tanz le psychopathe va droit au Van Gogh et retombe dans la même prostration. Peu de temps après, il va assassiner sauvagement une autre prostituée en s'arrangeant de façon diabolique pour que Hartmann soit désigné comme le coupable.

Tout ceci me fait penser aussi à Titorelli, le peintre du Procès.  Kafka écrit que K. n'aurait jamais eu l'idée lui-même d'appeler atelier la misérable chambrette où il vit. On n'est pas ici chez Monet, on ne peut y faire plus de deux pas en long et en large, tout y est en bois, murs, plancher et plafond, et de minces jours courent entre les planches. Ces jours ont leur importance : à un moment donné, les gamines qui assaillent K. et Titorelli, et qu'il a dû chasser sans ménagement, se font à nouveau entendre. "Elles devaient se bousculer, écrit Kafka, pour regarder par le trou de la serrure ; peut-être pouvait-on aussi voir dans la pièce par les fissures de la porte."
Or, ce motif de la fente dans la porte est essentiel dans le film de Litvak. Il apparaît dès le générique qui multiplie les inserts d'yeux scrutateurs. Puis dans la première scène, où l'homme réfugié dans les chiottes aperçoit à travers une fente le pantalon à bande rouge qui signe la présence d'un général allemand. On peut le voir dans cette bande-annonce :


*

Le 21 novembre 1942, Jünger atterrit à Kiev, où il est logé au Palace-Hôtel, le meilleur hôtel, paraît-il, de la Russie occupée. Mais les robinets ne donnent ni eau chaude ni rien du tout, les chasses d'eau ne fonctionnent pas, et une très mauvaise odeur a envahi les lieux.
" J'ai profité de l'heure qui me restait avant la tombée de la nuit pour me promener dans les rues de la ville, et je suis rentré volontiers chez moi au bout de ce temps. De même qu'il y sur la terre des pays enchantés, de même nous en rencontrons d'autres que l'on est parvenu à désenchanter, sans y laisser la moindre trace de merveilleux."
_______________________
* Goebbels n'apparaît pourtant que 2 minutes dans le film...

mardi 22 novembre 2016

Aurier sorti du brouillard

Mon ami Jean-Claude Moreau m'a écrit à la suite de mon petit billet sur Albert Aurier. Il y montre que certains avaient déjà cherché à tirer d'un injuste oubli ce critique d'art berrichon mort bien trop tôt.
Mieux, il semblerait que les héritiers aient disposé de quelques Van Gogh et Gauguin, qu'ils auraient revendu à un "collectionneur hollandais bien inspiré"... Certains, plus tard, ont dû s'en mordre les doigts...
Bref, je laisse la parole à Jean-Claude, merci à lui pour toutes ces précisions :


"Je reviens, avec plaisir, à l'instant, d'une visite aux "Alluvions" . Tu as bien fait d'y promener ce berrichon Aurier ... oui celui là même dont on a pu revoir la Pialat vision . Que, bien entendu, je n'avais pas contextualisé à l'époque où le film était sorti. Mais ...



Mais Aurier n'a pas tout à fait été méconnu en Berry. Mais probablement  un peu tard. Car il a eu aussi la mauvaise idée de mourir trop tôt. J'ai entendu parler de lui pour la première fois le 13 octobre 2012, séance de l'académie du Berry couplée avec celle celle de l'académie du Centre, à Châteauroux.

Et faute de la conférence* en son entier (j'avais pris des notes, diable où ...) on peux trouver un résumé de l'intervention du Président des Amis du vieux Châteauroux M. Pierre Remérand http://www.academie-du-berry.com/256_p_32100/rencontre-de-chateauroux-13-oct.2012.html.
« M. Pierre Remérand est ancien professeur à l’Ecole d’Architecture de Paris ,
Président des Amis du vieux Châteauroux, auteur de nombreux articles sur l’architecture du Berry dont l’Abbaye Notre-Dame de Déols et sur l’Indre.
Pierre Remérand nous entraine dans le monde de l’impressionnisme grâce à « Albert Aurier, découvreur de Van Gogh ». Albert Aurier né le 5 mai 1865 à Châteauroux obtient son diplôme d’avocat en 1888 mais son tempérament d’artiste lui fait préférer la littérature et la peinture au Barreau. Il suit les cours d’Histoire de l’art à l’Ecole du Louvre et fait la connaissance du peintre Emile Bernard ami de Van Gogh et Gauguin. Découvrant les tableaux de ces peintres alors rejetés et inclassables, il fonde le «Mercure de France» dans lequel il rédige des articles prémonitoires sur le génie de ses amis peintres. Pierre Remérand nous fait partager son rêve de Musée imaginaire : en effet les héritiers d’Albert Aurier conserveront quelque temps une dizaine de toiles de Van Gogh et Gauguin à Châteauroux… »

Pierre Remérand n'a pas manqué d'exciter l'assemblée d'apprentis érudits en leur confiant cette révélation : probablement pendant plus d'une dizaine d'années Châteauroux posséda des Van Gogh et ... pfuitt ! Si je ne me trompe pas, un collectionneur hollandais particulièrement bien inspiré pour son pays fit le tour de toutes les références permettant de retrouver des Van Gogh et cela dès avant la guerre 14-18. Il passa à Châteauroux, d'où le constat ...!


En recherchant dans la bibliographie chronologique des articles de l'Académie du Centre, on trouve aussi référence d'une autre étude : Page 213
 Pinault (Michel)
A propos d'un centenaire, Albert  Aurier
1992    p 95-97
Aurier (Albert) littérature

Christine Méry-Barnabé dans "Célèbres en Berry"  (2006 Editions Alan Sutton) consacre une trentaine de lignes à Aurier. Elle ne cite pas ses sources, mais comme un de ses remerciements va à M Pierre Remérand, il est très probable que leurs sources se recoupent. Et également qu'elles utilisent aussi l'étude de M Michel Pinault.
Quel superbe film a quand même fait Pialat à propos de Van Gogh : on lui pardonnera presque d'avoir pris injustement Aurier comme tête de turc !"

 _____________
* Sur le site des Amis de Châteauroux, on peut télécharger un pdf de la conférence de Pierre Remérand. La lecture en est hautement recommandable. On y apprend entre autres qu'"en 1914, Bremmer, « chasseur» de Van Gogh pour le compte des musées de Hollande vint à Châteauroux et acquit 7 tableaux de Van Gogh aujourd'hui conservés au musée Kroller-Muller à Otterlo déjà si riche en tableaux du maître. Deux autres furent vendus à des collectionneurs. Plus tard, l'Art Gallery de Sidney (Australie) acquit une des études pour les « Mangeurs de pommes de terre» restée
chez une nièce d'Aurier à Aix en Provence."

mardi 1 novembre 2016

Toussaint : en mémoire de Gabriel Albert Aurier

Hier soir je regardais Van Gogh, le film de Maurice Pialat, que je n'avais pas vu à sa sortie en salles. C'était en 1991, j'ai mis le temps pour réparer cet oubli. Soudain, lors d'une scène de discussion houleuse entre Vincent et son frère Théo, j'entends parler d'un critique d'art nommé Aurier. Et tout de suite, je fais la connexion avec la rue Albert Aurier, proche de chez moi, près du gymnase Saint-Denis. Sur le panneau, je me souvenais qu'on pouvait lire en-dessous du nom : critique d'art. S'agissait-il du même ?


Un tour de Google plus tard, je peux l'affirmer, il s'agit bien de Gabriel Albert Aurier, né à Châteauroux le 5 mai 1865, co-fondateur de la revue du Mercure de France, et auteur du premier article sur Vincent Van Gogh, intitulé Les isolés, en janvier 1890, disponible en ligne sur MercureWiki. Extrait :

"Ce qui particularise son œuvre entière, c'est l'excès, l'excès en la force, l'excès en la nervosité, la violence en l'expression. Dans sa catégorique affirmation du caractère des choses, dans sa souvent téméraire simplification des formes, dans son insolence à fixer le soleil face à face, dans la fougue véhémente de son dessin et de sa couleur, jusque dans les moindres particularités de sa technique, se révèle un puissant, un mâle, un oseur, très souvent brutal et parfois ingénûment délicat. Et, de plus, cela se devine, aux outrances quasiment orgiaques de tout ce qu'il a peint, c'est un exalté, ennemi des sobriétés bourgeoises et des minuties, une sorte de géant ivre, plus apte à des remuements de montagnes qu'à manier des bibelots d'étagères, un cerveau en ébullition, déversant sa lave dans tous les ravins de l'art, irrésistiblement, un terrible et affolé génie, sublime souvent, grotesque quelquefois, toujours relevant presque de la pathologie. Enfin, et surtout, c'est un hyperesthésique, nettement symptômatisé, percevant avec des intensités anormales, peut-être même, douloureuses, les imperceptibles et secrets caractères des lignes et des formes, mais plus encore les couleurs, les lumières ; les nuances invisibles aux prunelles saines, les magiques irisations des ombres."

Avouez que ce n'était pas mal vu. La même année, en juillet, à Auvers-sur-Oise (et c'est cette période qui est représentée dans le film de Pialat), le peintre se tirait une balle dans l'abdomen, et en mourait deux jours plus tard. Toutefois, il avait entre temps, le 9 ou le 10 février, répondu au jeune critique (Aurier n'avait que 25 ans, et il déployait une érudition impressionnante), en lui adressant ses remerciements (le site Deslettres.fr où j'ai pu lire cette missive précise bien que l'article d'Aurier fut le seul texte élogieux qu'il reçut de son vivant), lui offrant même de lui faire parvenir par Théo une étude de cyprès en souvenir de l'article.

Extrait de la lettre de Vincent Van Gogh à Albert Aurier
Sortant cet après-midi pour me promener, j'ai aperçu dans le cimetière Saint-Denis, tout proche de chez moi, une foule de gens, et je me suis souvenu évidemment qu'en ce jour de Toussaint il était d'usage de porter des chrysanthèmes au chevet des disparus. L'idée m'est alors venu de rechercher la tombe d'Aurier (je le savais ici : dans la notice de Wikipedia, il était dit qu'il avait été inhumé dans le caveau familial à Châteauroux).



J'ai donc longuement erré à travers les divisions de la nécropole, en me dispensant d'ailleurs d'une recherche systématique car l'art de la sépulture a ses modes, et les tombes récentes, avec leurs dalles de marbre ondées, se distinguent aisément des tombeaux dix-neuvième où l'on pointait encore vers le ciel des croix majestueuses, ou prétentieuses, comme on voudra : la modernité privilégie l'horizontalité - et la famille prestigieuse se laisse percevoir alors par une sorte d'inflation dans la largeur - alors que dans le passé on œuvrait dans le vertical, en n'hésitant point, quand on avait les moyens, à édifier de vraies chapelles n'ayant pas grand chose à envier à celles de l'extérieur.

Statue de la stèle d'Ernest Nivet (les pieds)

Ce fut aussi l'occasion de rendre visite à mon cher Nivet, dont le tombeau échappe, je l'ai déjà dit ailleurs, à tous les stéréotypes, et de surprendre la poésie des mausolées abandonnés.



Enfin, au bout de moult arpentages d'allées, je trouvai le caveau de la famille Aurier, famille de notaires dont la plaque de marbre au fond de la petite nef funéraire reflétait le ciel clair de cette Toussaint radieuse. Son nom y était inscrit : Gabriel Albert Aurier (1865- 1892). Eh oui, le jeune critique n'avait survécu que deux ans à Vincent : après un séjour à Marseille, il avait succombé à son retour à Paris de la fièvre typhoïde.
  

Revenons à Pialat : il n'est pas tendre pour Aurier, qu'il met en scène dans son film. Antoine de Baeque écrit qu'il "a hérité de ce positionnement au centre des histoires d'en France une haine de tout ce qui est au-dessus ou au-delà de ce nœud central : les intellectuels, les artistes, les mondains, figures emblématiques d'un écart dandy férocement pourchassées par le cinéaste dans tous ses films. Dans chaque film existe ainsi un personnage plus que déplacé, haïssable et caricaturé comme tel, finalement ridicule : les photographes de Passe ton bac, le frère grand bourgeois de Nelly dans Loulou, l'éditeur d'A nos amours, le critique d'art, Aurier, de Van Gogh. Chacun endosse les railleries – contretype absolu de certaines figures féminines qui, elles, incarnent littéralement le peuple –, et devient l'exutoire d'une violence inouïe : à travers eux, Pialat emmerde le petit monde du cinéma et « fait chier les gens de gauche, les lecteurs du Nouvel Observateur. » "

Le critique d'art, Aurier, de "Van Gogh"

Le pauvre Aurier, parfait inconnu de ses congénères berrichons, mort trop tôt au seuil d'une œuvre qui commençait tout juste à se dessiner (outre ses critiques artistiques, il avait écrit des poèmes et un roman), mérite mieux, me semble-t-il aujourd'hui, que cette diatribe.

Laissons la parole à un autre écrivain bien méconnu de nos jours, Rémy de Gourmont : Dans son IIe Livre des masques, (1898), il insiste sur l'importance de travail de critique d'art d'Aurier : « Nous n'avons eu depuis l'ère nouvelle que deux critiques d'art, Aurier et Fénéon : l'un est mort, l'autre se tait. Quel dommage ! »

Portrait d'Albert Aurier
par Félix Vallotton
paru dans Le Livre des masques
de Remy de Gourmont (vol. II, 1898).