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mardi 18 octobre 2022

Le cri de la dernière reine

"Je sens moi jusqu'à en être écrasé moralement et vidé physiquement le besoin de produire, justement parce que je n'ai en somme aucun autre moyen de jamais rentrer dans nos dépenses.
Je n'y puis rien que mes tableaux ne se vendent pas.
Le jour viendra, cependant, où l'on verra que cela vaut plus que le prix de la couleur et de ma vie en somme très maigre, que nous y mettons."

Vincent Van Gogh, Lettre à Théo, 20 octobre 1888 (Imaginaire/ Gallimard, p. 436)

Au soir de la publication de l'article précédent, Blanc 88, j'ai regardé sur France 5 le documentaire consacré à Edvard Munch, qui accompagne l'exposition du Musée d'Orsay (visible encore jusqu'au 22 janvier 2023). "Un cri dans la nature", réalisé par Sandra Paugam, veut explorer "le parcours de Munch à travers le prisme de la nature, qui a nourri toute son œuvre, littéralement d’abord à travers les paysages norvégiens de ses débuts, symboliquement pour accentuer l’expression des sentiments humains, puis métaphoriquement comme représentation du cycle de la vie." A part le célèbre Cri, je ne connaissais rien de l'œuvre de Munch, et j'ai été impressionnée par sa force, sa vitalité inquiète, son alliance fébrile entre couleur et douleur. La photographie en contrepoint rendait bien compte de la beauté des rivages et des ciels scandinaves, quand le soleil joue avec les vagues, le frisson des arbres et la stupeur des galets.



J'ai eu la surprise de retrouver, parmi les quelques oeuvres présentées qui n'étaient pas de Munch, Les Yeux clos d'Odilon Redon. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce tableau orne la page de couverture du livre que je viens de finir, La neige ne guérit pas de sa blancheur, écrit en hommage à ma petite soeur Marie disparue en décembre 2019. Je devais sa présence à l'avant-propos de Patti Smith, pour son Just Kids, où elle-même salue la mémoire de Robert Mapplethorpe. Retournant à ce texte, je m'aperçois qu'il est question là aussi d'un Edward, le frère cadet de Robert :

"J’ai levé les stores et la lumière du jour a inondé le bureau. J’ai lissé le tissu lourd qui drapait ma chaise et choisi un livre de peintures d’Odilon Redon, que j’ai ouvert sur l’image d’une tête de femme flottant sur une petite étendue d’eau. Les Yeux clos. Un univers pas encore abîmé contenu sous les paupières pâles. Le téléphone a sonné, je me suis levée pour répondre.

C’était Edward, le frère cadet de Robert. Il m’a dit qu’il avait donné un dernier baiser à Robert pour moi, comme il me l’avait promis. Je suis restée inerte, figée ; puis lentement, comme dans un rêve, je suis retournée à ma chaise. À cet instant, Tosca a commencé la sublime aria « Vissi d’arte ». J’ai vécu pour l’amour, j’ai vécu pour l’art. J’ai fermé les yeux et joint les mains. La providence décidait des termes de mon adieu."


Odilon Redon, Les Yeux clos, 1890, Musée d'Orsay.

Juste après le documentaire, j'ai repris la lecture de l'un des livres que je venais d'emprunter à la médiathèque, Contre-chant, de Danielle Bassez, paru au Cheyne en 2022. Une histoire d'amour douloureuse, où le narrateur voit s'éteindre sa compagne, vingt ans plus âgée que lui. Et je lis ce passage, page 184 : "Ta respiration rauque. Hâchée. Ta bouche ouverte. Tes lèvres tordues sur les gencives sans dents. On dirait le Cri de Munch. Mais Le Cri a du muscle. Ta poitrine n'a plus la force de pousser l'air."


Un troisième Edouard va surgir dès le lendemain : Edouard Roux, héros de La dernière reine, le dernier roman graphique de Jean-Yves Rochette. J'ai déjà évoqué Rochette en ces pages, en 2020, avec son superbe Ailefroide. La montagne est encore une fois au coeur de l'histoire, il ne s'agit plus de l'Oisans mais du Vercors, avec la destinée lumineuse et tragique de ce fils de guérisseuse, gueule cassée de la Grande Guerre, auquel la sculptrice animalière Jeanne Sauvage va redonner un visage. Abandonnant la bohème de Montmartre, ils iront vivre leur amour sur le plateau hanté par le souvenir de l'ours. Injustement accusé d'un crime qu'il n'a pas commis, Etienne est promis à la guillotine.

J'ai été saisi par l'âpre beauté du récit, sa splendide mise en images, mais aussi par deux résonances à mon article de Blanc 88. On se rappelle peut-être la mention des trois bouquets de fleurs blanches, or une planche entière montre Jeanne confectionnant sur l'alpage un bouquet de fleurs blanches :



Et puis, au tribunal, Edouard décline son identité et sa date de naissance :


1888, c'est bien entendu un écho aux 8 récurrents de l'article, mais on peut pousser plus loin la dérive. Dix jours après la naissance du personnage d'Edouard Roux, le 21 février 1888, Vincent Van Gogh arrive à Arles, où il vient de tomber soixante centimètres de neige. Il écrit à Théo qu'il a aperçu de "magnifiques terrains rouges plantés de vignes, avec des fonds de montagnes du plus fin lilas. Et les paysages dans la neige avec les cimes blanches contre un ciel aussi lumineux que la neige, étaient bien comme les paysages d'hiver qu'ont fait les Japonais."

C'est en août de cette année-là, particulièrement féconde, aussi féconde que tourmentée, qu'il peindra quatre tableaux de la série des Tournesols. C'est l'une des copies réalisées par Van Gogh en janvier 1889, le Vase avec quatorze tournesols, qui a été aspergée de soupe à la tomate par deux militantes écologistes le 14 octobre, à la National Gallery de Londres.


Le buzz médiatique a été énorme. Les deux jeunes femmes ont justifié leur action devant les journalistes présents : «Qu’est-ce qui a le plus d’importance : l’art, ou la vie ? Est-ce que ça vaut plus que la nourriture ? Plus que la justice ? Êtes-vous plus inquiets par la protection d’une peinture ou par la protection de la planète et des gens ? Le coût de cette crise du vivant fait partie du prix de la crise du pétrole. Le carburant est inabordable pour des millions de familles qui ont froid et faim. Elles n’ont même pas les moyens de chauffer une boîte de soupe. […] Des millions de personnes meurent. »

Les réseaux sociaux se sont bien entendu jetés dans la polémique avec fureur et délectation. Par curiosité, j'ai jeté un oeil sur Twitter. Nombreux sont les justiciers intrépides qui vous enverraient cette vermine en taule pour vingt ans, sans compter les amendes mirobolantes dont elles devraient s'acquitter pour les dégoûter de recommencer. Surtout, presque toujours, on ne cesse de mettre en avant le prix estimé de l'oeuvre : 84 millions de dollars. Comme si le plus grave, c'était ça : s'attaquer à une oeuvre qui coûte autant de pognon.

Regardons les faits bruts : les Tournesols protégés par une vitre n'ont pas été endommagés (le cadre, si, un peu, c'est grave ? non).  La cause climatique va-t-elle trouver de nouveaux défenseurs ? Les gouvernements vont-ils s'émouvoir de leur inaction ? Non, bien évidemment, parce que la seule façon pour eux de s'émouvoir serait d'être tancés par l'opinion publique. Or, il est fort à craindre que ce genre d'action ne change rien à l'opinion publique. Pire, une forte partie de la population, déjà peu portée à la sympathie envers les mouvements écologistes, ne voyant dans ce geste que stupidité et vandalisme, se verra renforcée dans sa détestation. Mais il ne faut pas mésestimer non plus le sentiment de désespoir de cette jeune génération à laquelle on offre si peu d'avenir. Ce geste, finalement sans conséquence, pourrait bien, si l'on n'y accorde aucune importance et si l'on contente de s'en indigner, en induire d'autres, beaucoup plus dramatiques.

Mais revenons sur la question posée par les deux jeunes femmes : "Qu’est-ce qui a le plus d’importance : l’art, ou la vie ?". Posez donc la question à Vincent Van Gogh, lui qui n'a pas vendu un tableau de son vivant, qui ne cessait de lutter pour continuer à peindre. La question lui eût paru stupide : l'art c'était sa vie, ce pourquoi il se levait chaque jour, y perdait sa santé et sa raison. Il n'y a pas à choisir entre l'art et la vie. Le fait que Les Tournesols coûtent 84 millions de dollars ce n'est pas le fait de l'art, mais le fait du marché, de la spéculation. Combien coûtent les peintures de Lascaux ? Doit-on envoyer une mission commando souiller de soupe Heinz le Grand Taureau Noir ? Van Gogh, le "suicidé de la société", comme disait Antonin Artaud, n'est pas le parangon du capitalisme, quel que soit le business qui l'environne. 

L'art ne s'oppose pas à la vie, il la magnifie. A la fin de l'album, Etienne Roux, qui a récusé son avocat, se défend seul face à la Cour (et pardon pour le spoil, ne lisez pas plus loin si vous ne voulez pas savoir). "J'ai perdu celle que j'aimais, dit-il, le seul endroit où je pouvais apaiser ma douleur était au fond des bois, mais vous avez tout détruit. Le loup a disparu, l'ours a disparu, l'aigle a disparu, et tout le reste suivra. Vous avez exploité le monde jusqu'à sa racine. Mais vous allez bientôt payer pour tout le mal que vous avez fait."

Un message que ne renierait pas, je pense, nos deux jeteuses de soupe. Mais où le trouvons-nous ?  Dans une oeuvre d'art : La dernière reine.





samedi 14 août 2021

Une écriture inconnue sur une enveloppe

"Le commencement de tout ce que je vais raconter, ce fut une écriture inconnue sur une enveloppe. Il y avait dans ces traits de plume qui traçaient mon nom et l'adresse de la Revue des Fossiles, à laquelle je collaborais et d'où l'on m'avait fait suivre la lettre, un mélange tournant de violence et de douceur."

René Daumal, incipit du Mont Analogue

"Ça n'en finit pas de résonner. Le nom de René Daumal semble décidément un attracteur très puissant. De nouveaux signaux en témoignent. 


 

En ressortant mon volume du Mont Analogue, acheté le 17 juillet 2019, alors que la collection L'imaginaire de Gallimard adoptait une nouvelle charte graphique, je relus l'avant-propos de l'éditeur :


Or, j'avais reçu au début de la semaine une belle carte postale de ma fille Pauline, en vacances avec son ami Romain dans le Massif des Écrins. La carte affichait un lever de soleil sur le Pelvoux.


Ce n'était pas un clin d’œil à Daumal, et d'ailleurs quand j'ai reçu la carte je n'ai pas fait la moindre relation à l'écrivain car il n'était pas encore entré dans l'orbe de mon attention (j'avais certainement lu en 2019 cet avant-propos mais sans en retenir ce détail géographique). Deux phrases avaient en outre des résonances familiales : d'une part, le début de rédaction du Mont Analogue coïncide avec la naissance de ma mère (8 juillet 1939), d'autre part, il est dit qu'il apprend à trente-et-un ans qu'il était perdu. Or, 31 ans est l'âge de Pauline, née le 17 mai 1990.


Ce n'est pas tout. Si l'on retourne maintenant la carte, on voit que Pauline a choisi de disposer son message de façon circulaire, en partant du centre vers la périphérie. Sans le savoir, elle reprenait en somme la figuration de la couverture du livre dans l'Imaginaire. Figuration qui trouvait elle-même sa justification dans un dessin de René Daumal en contrepoint d'un passage où il décrit l'anneau de courbure, "plus ou moins large, impénétrable, qui, à une certaine distance, entoure le pays d'un rempart invisible, intangible ; grâce auquel, en somme, tout se passe comme si le Mont Analogue n'existait pas."(p. 64)


Et l'on retrouve encore cet anneau sur la couverture du livre à paraître à l'automne, préfacée par Patti Smith, grande admiratrice du poète, livre initié par le jeune écrivain Boris Bergmann, qui a convaincu, raconte Aureliano Tonet dans le premier épisode de sa série, "la Fondation Luma de financer une réédition du Mont Analogue, augmentée de textes, photos, dessins… Elle paraîtra le 14 octobre, chez Gallimard. Au sommaire de ce beau livre, du beau monde : la rockeuse Patti Smith ou le cinéaste Alejandro Jodorowsky. La plupart participeront à l’exposition « Monts Analogues », du 17 septembre au 23 décembre, au Fonds régional d’art contemporain de Champagne-Ardenne, à Reims, où Daumal a grandi. Boris Bergmann sera l’un des commissaires."


Enfin, et cela en devient véritablement vertigineux, si Pauline est allé avec son ami dans les Écrins, c'était avant tout pour grimper. Elle n'a pas fait d'alpinisme proprement dit mais de l'escalade, passion commune au couple depuis plusieurs années. Une activité donc complètement cohérente avec le thème daumalien - Tonet montre dans son cinquième épisode l'importance que le roman a pris dans la communauté des grimpeurs : "Avec le temps, l’aura de l’écrivain rémois n’a cessé de croître auprès des amateurs d’altitude. Au Mexique, un club d’alpinisme s’appelle Monte Analogo. Sur les hauteurs du nord de l’Italie, une menuiserie et un centre socioculturel ont emprunté leur nom au néologisme forgé par Daumal, « péradam ». Un peu plus à l’est, à Trieste, l’association Monte Analogo mêle art et montagne : « Pour nous autres alpinistes, c’est un livre mythique, qui passe de sac à dos en sac à dos », raconte le président, Marko Mosetti, 66 ans."

Parmi les nombreux exemples donnés par Tonet, je relève entre autres celui du plasticien Antoine Proux : "Depuis sa première lecture du Mont Analogue, quand il étudiait les Beaux-Arts, à Tours, la dernière phrase du livre l’obsède : elle s’achève non par un point, mais par une virgule. « J’y vois une accroche et une respiration, comme une faille dans la roche où s’agripper, avant de reprendre l’ascension », indique le plasticien de 37 ans. En 2017, dans le cadre de la Nuit blanche, à Paris, il conçoit un immense mur d’escalade, dont chaque prise correspond à une virgule du roman. « On a gravi l’équivalent de trois chapitres, jusqu’à 3 heures du mat’… »

« Le Mont Analogue », une installation-performance d’Antoine Proux, sous forme de mur d’escalade, lors de la Nuit Blanche Off 2017, au gymnase Jean Verdier à Paris, en octobre 2017.

Ce n'est pas le seul projet inspiré par Daumal, ainsi Tonet écrit qu'à "Paris, où il s’est installé, le Creusois recycle des bouteilles de vin sur lesquelles il appose toujours le même cachet : « René Daumal ». Avant de les laisser discrètement dans des supermarchés, des musées…"

Enfin, je retrouve le dessin de l'anneau de courbure dans une exposition collective de 2019, au Metaxu de Toulon : L’infâme carré sémiotique de A.J. Greimas* de KIND OF KIN.


 

lundi 12 novembre 2018

Sa stèle à chaque énigme

"Ma route est d'un pays où vivre me déchire"

Crisinel encore. Oui, j'insiste, je revois encore ce livre dans le panier posé à l'entrée du bouquiniste Rua das Flores, je ne vois que lui, il est fait pour moi, j'en ai l'intuition immédiate. Et pourtant, je le répète, jusqu'à lors je n'ai jamais lu une seule ligne de Crisinel. Il n'est qu'un souvenir brumeux, venu de la Correspondance de Gustave Roud et Philippe Jaccottet lue en 2002, seize ans déjà, et pourtant c'est comme si c'était hier. Est-ce ce nom qui m'a marqué, ce nom de Crisinel que Bartt m'a dit aimer aussi beaucoup ? Est-ce sa résonance de cristal qui l'a porté jusqu'au Portugal ? Ce mot que je hasarde, j'en retrouve le sillage dans Alectone, écrit entre 1930 et 1931, pendant une des pires crises psychotiques éprouvés par le poète. Il en conclut ainsi la première partie :
"Les anneaux du cercle fatal se resserrant autour de moi, et condamné à ne vivre plus qu'au sein de ténèbres glaciales, je résolus de me rendre, après avoir tiré un augure défavorable du vol d'un oiseau noir. Un morceau de cristal, ramassé  parmi les détritus du parc où son éclat avait attiré mon regard, servit à mes desseins. Tandis que vers ma chambre montaient de suaves cantiques, on me trouva inerte, la tête inclinée sur l'oreiller en sang. C'était le matin de Noël."
Noël, c'est la rime fatale à Crisinel. Se peut-il qu'un nom porte ainsi un destin ? "Alectone, écrit Pierre-Paul Clément dans sa préface, femme réelle et figure mythique, est investie des sentiments contradictoires qui déchirent le poète : elle est l'ennemie, fille de colère, femme aux dents de cristal, "ange durci de gel et de neige"."

En juin 1945, il y pense encore et dans un court texte écrit à Savigny, il commence ainsi : "Où es-tu Alectone ?" Dans le jour finissant, "reposant sous les frais tilleuls entre l'église et le cimetière", c'est ce nom qu'il interroge : "Ton nom... Ai-je jamais su ton nom, Alectone, sinon, dans l'anxiété et la confusion du délire, celui que je t'ai donné, fille de colère ?" Il nous donne un peu plus loin la référence mythologique, Alecto*, l'implacable, la soeur de Mégère et de Tisiphone, toutes les trois formant le groupe des Erynies, les trois déesses infernales que les Anciens appelaient par antiphrase les Euménides, autrement dit les Bienveillantes, histoire de s'attirer leurs bonnes grâces en les flattant. Mais Crisinel repousse cette identification : celle qu'il entrevit dans le parc enneigé ce n'était pas Alecto, "mais, semblable à Cassandre devant les murs suintants de sang du palais où le couteau va faire son office, une altesse brisée, s'avançant, avec une grâce que la folie épargna, vers sa tombe de pierre froide."

Et comment ne pas voir  encore en ce nom de crise éternelle la marque même du drame : au cœur du nom, une seule lettre nous le change en criminel ? Et pourtant Crisinel ne fut criminel que de lui-même, mettant fin à ses jours le 25 septembre 1948. On le retrouve immergé dans le lac, à peu de distance de la clinique de La Métairie, près de Nyon, où il avait admis au début du mois à la suite d'une nouvelle dépression.

Pierre-Paul Clément voit l'expérience de la folie culminer dans la prose d'Alectone : "Œuvre aux visages énigmatiques, écrit-il, sur le seuil de laquelle je placerais volontiers ces mots de Valéry, poète de la lucidité : "Sa stèle, à chaque énigme."" Et, lisant ces mots, je suis heureux de retrouver Paul Valéry, rencontré plusieurs fois ces temps-ci. Mais je le connais bien mal, je l'ai si peu lu que je ressens le besoin d'en savoir plus, et je m'aperçois que le net est bien silencieux sur cette fameuse stèle. Heureusement, un autre poète, lui aussi abordé dès octobre, Jean-Michel Maulpoix, sur son site en un texte intitulé Introduction à une Poétique du texte offert, nous propose sa lecture :
"On offre, on dresse un monument. Un poème est un hommage que l'on rend au langage. Il s'agit, selon le voeu valéryen, de "construire un petit monument à chacune de ses difficultés. Un petit temple à chaque question. Sa stèle à chaque énigme" Cet objet fabriqué va se substituer à la réalité, surtout quand elle est perdue, ou impossible à atteindre. Cet objet prend valeur de temple : abri pour l'immatériel, lieu de prière et de résonnance."
D'un autre poème, Le Veilleur, Clément écrira que la forme procède directement du Cimetière marin.

Souvenons-nous que le cimetière marin, Patti Smith est allée le visiter, à Sète, et que cela constitue la matrice de son dernier livre, Dévotion. Souvenons-nous encore que Georges Perros, à l'hôpital de Marseille, avait pour voisin de lit le gardien de ce cimetière marin : "Il ouvre désespérément la bouche. Rien n'en sort. Rires. (...) A nous les citations. Il me recopie quelques strophes dudit Cimetière marin, que je lui mime. Belle paire." Crisinel s'insère donc dans cette constellation avec une cohérence remarquable qui sera pour moi parachevée par la découverte juste au retour de Porto, à la maison de la presse d'Aigurande, un dimanche matin, disposée comme à mon intention avec la même évidence que le petit volume crisinélien chez le bouquiniste portugais, de l'édition française de Dévotion, tout juste parue le 1er novembre.




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* Dans l'article précédent, j'avais rapproché Crisinel d'Harry Potter. Or, cherchant à en savoir plus sur Alecto,  je découvre sur le net (je n'ai pas lu la saga de Rowling) que Alecto Carrow est une Mangemort, comme son frère Amycus. Petite femme trapue aux cheveux noirs, elle est au service de Voldemort.


lundi 15 octobre 2018

Un macchabée dans la tranchée

Un macchabée dans la tranchée. Place Gambetta, les ouvriers de TZF (Terrassements Zanucci France) ne décolèrent pas : leur pote Xavier Turfain, le prince de la pelleteuse, un artiste en son genre, celui qui a fait la macabre découverte, n'a même pas eu un jour de congé. C'est un sensible pourtant, le Xav. Déjà qu'il picolait pas mal. Et on les oblige même à bosser de nuit. Faut pas s'étonner s'ils distribuent des tracts pour leur prochaine manif aux curieux qui viennent aux nouvelles. Et il y en a eu des curieux, cette nuit-là. Plus de 700.

Bon, voilà, pour la troisième fois, je fus l'un des bénévoles de la Nuit du Polar, orchestré par l'équipe de la Bouinotte, selon un scénario comme d'habitude savamment élaboré (on ne le dit pas assez) par Yvan Bernaer, mélange raffiné d'énigme et d'humour qui permit aussi de découvrir la vieille ville sous un autre angle, au hasard des errances de l'enquête. Cette beauté modeste qui fait le prix de Châteauroux se révèle à travers ses jardins et ses ruelles, les coulisses de ses monuments (le cinéma Apollo fut la grande nouveauté de cette année) et quelques sites insolites comme cette cave voûtée, véritable crypte, de la rue Descente-des-Cordeliers (que tous n'auront pas vue, eh oui, il faudra revenir), qui fut mon dernier poste (il fallait éviter que les joueurs se rompent les os en s'appuyant sur une rambarde traîtresse).

Tout avait commencé au Musée Bertrand, par un flash-back dans les années 20, avec enterrement à la clé, croque-morts, curé en soutane et corbillard tiré par un cheval, pleureuses et discours du maire de l'époque. Et puis voilà, au moment crucial, le mort jaillit du cercueil et se sauve par les toits. L'édile en a la chique coupée.

Que voilà une habile transition vers mes propres obsessions...

Paul Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Stéphane Mallarmé.
Question pour le jeu des mille euros : Qui s'est donc rendu sur la tombe de Valéry, à Sète, et a ensuite écrit un livre intitulé Dévotion ?
Réponse (je vous laisse quelques secondes pour vous remettre dans les oreilles les sons de cristal du glockenspiel joué en direct, bon allez c'est terminé, de toute façon vous n'avez pas trouvé) : Patti Smith.
Oui, la chanteuse n'a pas d'yeux seulement pour ce punk de Rimbaud, elle aime aussi, semble-t-il, le poète de La Jeune Parque. Elle raconte son pèlerinage à François Busnel, et c'est toujours dans le grand entretien d'America.
"J'ai voulu aller à Sète pour voir la tombe de Paul Valéry. A côté de la sienne, il y avait celle d'une fillette qui s'appelait Fanny. Sur sa pierre tombale, ses amis et sa famille avaient  disposé des chevaux qui formaient une sorte d'écurie qui m'a semblé capable  de résister aux intempéries comme aux vandales. Et puis, plus loin dans ce cimetière, j'ai vu une tombe qui portait une inscription en diagonale : "Dévouement". Avant de reprendre le train pour Paris, je suis allée me promener dans un parc. Je me sentais désœuvrée. J'ai eu un vertige. Et j'ai commencé à écrire. Pour m'occuper. Dans le train du retour, j'ai continué à écrire. Un journal intime, un journal où tout est vrai. Il y est question de Simone Weil, d'Albert Camus et de Patrick Modiano. Entre autres. De retour à Paris, j'ai continué à écrire. J'aime bien écrire à la terrasse du Café de Flore. Et je me suis rendu compte que toutes ces notes se faisaient écho, en cercles. (...). Voilà, Dévotion est un livre qui parle du patinage, des pierres tombales, d'Albert Camus, de Simone Weil, de Patrick Modiano, des rues de Paris..."


mardi 9 octobre 2018

The doors of perception

Avec Patti Smith, c'est l'Amérique qui s'invitait à la table. Mais, de fait, elle y était déjà, car je venais de lire le dernier roman de Christian Garcin dont le titre justement était Les oiseaux morts de l'Amérique. On se souvient peut-être que Christian Garcin est l'un de ceux que j'appelle "les écrivains de la coïncidence", en compagnie de Paul Auster, Enrique Vila-Matas et W.G. Sebald. Ce quatuor accorde en effet une place spéciale à la coïncidence, alors que le romancier habituellement s'en défie, craignant, et parfois à juste titre, que le lecteur ne juge artificielle son intrigue (on a tous lu de ces mauvais romans où le détective ne résout une énigme que grâce à une série de concours de circonstances proprement incroyable). Et pourtant, la vie est remplie de coïncidences (ce que je me fais fort de montrer ici depuis des années) et en faire abstraction, c'est occulter une des facettes les plus étranges et les plus intrigantes de la vie. Or, comme les trois autres, Christian Garcin n'hésite pas à introduire dans la trame de ses livres des hasards objectifs (pour parler comme André Breton) ou des rimes du destin (pour parler comme Paul Auster). Exemple, page 29, on peut lire ceci :
"Le gamin se retournerait, il croirait avoir entendu un petit bruit, ténu comme un froissement d'ailes, ou senti un léger souffle, mais non, il replongerait le nez dans son bol, et la voix chaude de Bing Crosby continuerait à égrener les secondes paisibles, Sunday Monday ou Always, jusqu'à ce que celle plus aiguë de Dooley Wilson lui succède, comment à entonner As Time Goes By, et qu'Isadora se retourne et fasse remarquer à l'enfant que c'était vraiment étrange, quelle coïncidence, il s'agissait de deux chansons qu'elle écoutait en 1943, l'année où elle avait rencontré son père, et elle semblait émue."

Et le plus intéressant, c'est que souvent la lecture de ses livres est marquée à son tour par des coïncidences. Il suffit de prendre la phrase qui suit celle que je viens de citer :
"Oui, se disait Hoyt, plutôt que d'aller visiter l'an 2222 où il fera trop chaud, où la plupart des zones côtières seront englouties, où auront disparu Amsterdam, Sydney, New York et la Micronésie, où le Royaume-Uni sera un archipel, la Bretagne une île et le Nord de la Russie émiettée en une multitude d'îlots, il pourrait tout aussi bien retrouver la cuisine de son enfance au printemps 1950, sortir ensuite sur la pelouse avec le gamin qu'il avait été et lui souffler à l'oreille la meilleure manière d'attraper les lézards."
Précisons, avant toute chose, que Hoyt (Stapleton) le personnage principal du roman, est un vétéran du Viêtnam qui vit dans un tunnel de canalisation de la ville de Las Vegas. Presque mutique, il a pris l'habitude de voyager en pensée dans le futur. C'est en se retournant vers son passé que le roman va se déployer. Bon, mais où est la coïncidence, me direz-vous ? Eh bien dans ce millésime choisi par l'auteur : 2222. Rien n'impose cette année, qui d'ailleurs n'apparaîtra plus par la suite. Mais 2222, cela veut dire quelque chose pour moi. Car le premier article publié après la pause estivale a été posté le 2 octobre à 22 : 22. Ce n'était d'ailleurs pas une volonté de ma part (contrairement aux articles de la série Heptalmanach, tous publiés à 7 : 07). D'ailleurs, ce n'était même pas l'heure réelle, qui était 23 : 22, car j'ai une heure de décalage à cause d'une erreur de paramétrage que je n'ai pas pris la peine de rectifier. Ce 22 : 22 non prévu m'avait surpris, mais je n'y avais pas vu malice, jusqu'à ce que je lise donc le roman de Christian Garcin.



Ce n'est pas la seule résonance que j'ai pu relever. Le roman inclut de nombreuses références poétiques, à T.S. Eliott, Procol Harum, John Keats mais surtout à Les Murray et à William Blake (traduites dans le corps du livre, elles sont redonnées dans la langue originale à la fin ). A un moment, Hoyt entre en conversation avec Myers l'un de ses compagnons d'infortune, lui-même ancien soldat revenu d'Irak. Myers lui parle de Philip K. Dick qui eut un jour la révélation que le temps n'existait pas.

"Hoyt hocha la tête en silence. Cela ne lui semblait pas si absurde après tout. Depuis sa dernière incursion dans le passé, il lisait les poèmes de William Blake qu'il avait trouvés dans la poubelle derrière le Blue Angel Motel.
- "Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie"*, récita-t-il doucement.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Blake, fit Hoyt en souriant. J'ai lu ça aujourd'hui. Marrant, non ?
Myers émit un petit sifflement de surprise.
- Blake ? William Blake ? C'est incroyable, j'allais t'en parler ! Ou plutôt, j'allais te parler d'Allen Ginsberg, tu connais ?
Hoyt fit non de la tête.
- Moi non plus, mais je sais que c'est un poète de la Beat Generation, Kerouac, Cassady, tout ça. A une époque où il était plongé dans la poésie de William Blake, justement, il a eu une hallucination auditive : il entendait une voix prononcer le poème qu'il était en train de lire. Il n'avait pas bu ni fumé - ce qui était exceptionnel, d'ailleurs. Il était parfaitement lucide. Et il était persuadé que c'était la voix de Blake lui-même. L'expérience a duré plusieurs jours, pendant lesquels il entendait régulièrement cette voix prononcer autour de lui les vers de Blake qu'il lisait. Et puis ça a cessé. Il en a déduit qu'il avait brièvement expérimenté le fait que tout dans l'univers était interconnecté, et que le temps n'existait pas." (p. 64-65)
La coïncidence vécue par les deux hommes autour de Blake a son prolongement dans mon propre univers : le grand poète anglais surgit à deux reprises dans l'entretien de Patti Smith avec François Busnel, et en bonne place, la première, comme ici : "Je savais très bien ce que je voulais faire : ce qui m'a toujours mis en marche, c'est l'écriture. Et les poètes. William Blake, William Butler Yeats, Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire, Gérard de Nerval, Allen Ginsberg, Walt Whitman, Rainer Maria Rilke, Sylvie Plath... Il y a des tueurs en série, moi je suis une lectrice en série.


Ce n'est pas tout. J'ai dit aussi que j'étais dans la découverte de la correspondance de Pierre Bergounioux avec le poète Jean-Paul Michel. Or, celui-ci est aussi le fondateur des éditions William Blake and Co. en 1976, à Bordeaux. Une vocation tôt affirmée puisqu'il avait imprimé lui-même un premier livre, Le Roi de Mohammed Khaïr-Eddine, à Brive, dès 1966 - il n'avait alors que dix-huit ans (il rencontra cette même année André Breton, à Saint-Cirq Lapopie, juste avant sa mort). Dans l'historique du site, Jean-Paul Michel explique lui-même le choix de ce nom :
« Le choix du nom de William Blake and Co. Édit. fait explicitement référence au poète et graveur anglais William Blake (1757-1827). Et cela, parce que ce "singulier" de l’art, a, pendant sa vie entière, produit lui-même, matériellement, tous ses livres. Retrouvant en Occident la relation originelle de l’acte d’écrire et de l’acte de publier, il illustrait ses poèmes, les gravait, les imprimait et les diffusait un à un. Il rassembla ainsi en une seule personne, inséparablement, les figures du poète, du graveur, de l’imprimeur, de l’éditeur et du libraire. C’est sous le signe du désir continué de cette unité de pensée, de poésie, d’existence et d’action que Jean-Paul Michel créa les éditions William Blake and Co. à Bordeaux, en 1976."

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* "If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, Infinite."
William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978)

dimanche 7 octobre 2018

People have the power

Les coquelicots, c'est parti. En douceur, ce qui n'est guère surprenant. Entre soixante et quatre-vingts personnes sur la place de la République pour ce premier rassemblement de l'appel "Nous voulons des coquelicots". Il y avait bien sûr les figures locales de l'écologie politique mais pas seulement, et les plus lucides d'entre elles savent bien que le mouvement ne réussira qu'à deux conditions : sortir de la sphère de l'entre-soi en débordant les cadres partisans habituels et convaincre les jeunes, la génération des 15-25 ans grosso modo, de le rejoindre massivement (ils étaient vraiment peu nombreux vendredi). C'est dire si la tâche est immense.

Le texte de l'association qui a été lu sur la place par Raphaël Tillie ne parle pas d'écologie, ou plutôt il ne parle que de ça, mais il n'emploie pas le mot. Et c'est heureux, car les coquelicots ce n'est pas le nouveau truc des écolos. Ça va bien au-delà. D'ailleurs je ne suis pas écolo, je ne me suis jamais défini comme écolo (même si j'ai souvent voté vert). Écolo c'est une impasse, ça rime avec rigolo*, gigolo et bricolo ; plus sérieusement, écolo, c'est un parti (des partis) en panne, incapable de peser sur les institutions, déchiré par les querelles d'égo et sans aucune prise sur les milieux populaires. Je ne suis pas écolo, je suis juste un être humain désireux de vivre dans un monde où les papillons et les lucioles ont encore une place, parce qu'un monde partagé avec les lucioles et les papillons est un monde où il fait bon vivre. Dira-t-on que le chasseur-cueilleur paléolithique ou contemporain (il en reste quelques-uns) était, est écologiste ? On n'y pense même pas. Et pourtant ce chasseur-cueilleur, qui n'avait, qui n'a aucune conscience du concept "écologie",  on ne lui arrive pas à la cheville en termes de savoirs ou de pratiques écologiques. Voilà, si on veut absolument me définir, on peut me qualifier - de même qu'il y avait des communistes et des sympathisants communistes - de sympathisant paléolithique, bien pauvre que je suis en savoir et bien médiocre que je suis en pratique.

Le soir, j'ai lu le grand entretien avec Patti Smith dans l'excellente revue trimestrielle America. A 71 ans, elle monte encore sur scène, mais consacre l'essentiel de sa vie à la lecture et à l'écriture. Plus que la musique, ce sont la poésie et la littérature qui ont toujours été ses passions profondes. Comme François Busnel lui demande quel est le rôle de l'écrivain, elle précise que l'artiste doit donner le meilleur de lui-même chaque fois qu'il accomplit quelque chose : divertir, réconforter, faire découvrir un peu de beauté... "Mais le rôle de l'artiste s'arrête là et n'est pas plus important que celui d'un autre être humain. C'est ce que nous avons voulu dire, Fred et moi [Fred "Sonic" Smith, son mari maintenant décédé], en écrivant la chanson "People have the power" : tout le monde a une voix. Certes, un artiste, qu'il soit écrivain ou cinéaste, peut inspirer les gens, mais seuls les gens peuvent changer le monde, et non l'artiste, car ce sont eux qui votent et protestent. Les gens ont le pouvoir. Il faut qu'ils le comprennent. Votez ! Protestez ! Seul le nombre amène le changement."

C'est très exactement l'enjeu des coquelicots. Allez, pour finir, une chanson, pas celle de Patti Smith, mais une chanson qui parle de coquelicots, par Mouloudji. Je ne la connaissais pas, c'est Javert  qui m'a filé le tuyau.


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* Je n'ai rien bien sûr contre le mot "rigolo", éminemment sympathique quand il est adjectif, mais quand on le passe au substantif, le sourire se fige : un "rigolo", c'est un incompétent, un vantard, un bon-à-rien.