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samedi 20 juin 2026

Riz amer et longue vie

Je venais juste d'écrire le post précédent sur cette incroyable synchronicité entre la mort de Carlo Ginzburg et la publication de l'article Le sabbat des sorcières ce même 17 juin, lorsque je lus sur mon fil d'informations la sortie en salles, encore une fois le 17 juin, de deux films en version restaurée du réalisateur italien Giuseppe De Santis, Pâques sanglantes (1950) et surtout Riz amer (1949).

Pourquoi ce Riz amer constituait-il pour moi comme une réplique du séisme provoqué par la coïncidence précédente ? La réponse est dans cet autre article publié le 24 avril dernier, où je rendais compte de la découverte du livre Hotel Roma de Pierre Adrian, tout entier consacré à la figure de Cesare Pavese. Je citais en particulier le passage suivant :

L'amour des femmes aura été la grande tragédie de Pavese. Il traversait son journal et sa poésie, des poèmes de vingt ans jusqu'à ceux du crépuscule. L'année de sa mort, il s'épuisa une dernière fois auprès d'une Américaine, une femme magnifique. Elle s'appelait Constance Dowling et il l'aurait d'abord rencontrée avec sa sœur Doris sur le tournage de Riz amer de Giuseppe De Santis, spectacle néoréaliste sur les mondine, ces femmes journalières dans les rizières du Pô. Doris Dowling partageait l'affiche avec Silvana Mangano.

Ciao papà mio se terminait par l'évocation de Pavese à travers un texte de Carlo Ginzburg sur Roberto Calasso. Et l'actualité cinématographique venait donc aussitôt ajouter une nouvelle résonance à cette constellation. Et ce n'était pas la première fois que le film s'inscrivait dans un hasard objectif : "Or, par extraordinaire, peu de temps après avoir lu ces lignes, ce même 11 avril, je découvris que passait sur France 3, à une heure bien tardive (0 h 25), ce film sorti le 21 septembre 1949, et dont l'atmosphère érotique, la sensualité torride de Silvana Mangano, lui valut d'être diffusé avec le fameux carré blanc lors de sa première diffusion sur la télévision française, le 21 mars 1961." Ce que j'appelle un attracteur étrange était ici clairement à l’œuvre.

Il n'allait pas tarder à se manifester encore une fois.

Mardi après-midi, j'étais passé par la médiathèque, que j'avais abandonnée ces derniers temps (je ne manquais pas de lectures, c'était tout à fait imprudent de s'y risquer, mais la curiosité chez moi est plus forte que tout), et, bien évidemment, j'y trouvai quelque pitance littéraire. Trois courts volumes, dont l'un (je parlerais un autre jour des deux autres) était La longue vie, un roman de Valentin Retz (Gallimard, 2026). Valentin Retz n'était pas un inconnu pour moi, car il était partie prenante de trois articles à mon sens importants parus en 2019 et 2021. Et l'auteur d'un roman (que je cite mais que je n'ai pas lu) dont le titre est Une sorcellerie.

 

J'avais commencé la lecture de La longue vie le soir même. Mercredi, en fin d'après-midi, après avoir enregistré l'écho de Riz amer, je reprends pied dans le livre à la page 40, où l'un des trois personnages principaux, le biologiste Nikopol* se rend dans un petit bar de nuit du quartier de l’Étoile, au numéro 4 de la rue de l'Arc-de-Triomphe**, bar qu'il apprécie pour son atmosphère "inspirée de l'intérieur d'un sous-marin à la Jules Verne" et pour ses cocktails sur mesure.

D'ailleurs, tandis qu'il traversait Saint-Mandé pour rejoindre le périphérique, il imaginait le mot qu'il communiquerait au barman, et autour duquel celui-ci composerait un cocktail à base de gin, son alcool préféré, Amer. Oui, ce serait le mot amer qu'il soufflerait. Car c'était bien l'adjectif qui qualifiait le mieux son début de soirée.

La longue vie est un grand roman sur le temps, qui n'est pas sans rappeler les intuitions d'André Hardellet (mais je repousse l'examen de cette question à un autre jour).

 

L’attracteur étrange est toujours actif : ce soir, je suis tombé sur cette publication de la revue Le Grand Continent : Un lapsus de Marc Bloch, datée elle aussi du 17 juin, et qui redonne le texte de Carlo Ginzburg confié à la revue pour un hommage à Marc Bloch, et prononcée en l'absence du l'historien par son traducteur Martin Rueff au Panthéon le 1er avril 2026. 

Le texte est précédé des ligne suivantes : "Par une coïncidence vertigineuse, le plus grand historien de sa génération est mort le même jour que l'auteur des Rois thaumaturges. Il nous avait confié son dernier texte à quelques jours de la panthéonisation."

En fait Marc Bloch est mort le 16 juin 1944, exécuté par la Gestapo. Et Carlo Ginzburg dans la nuit du 16 au 17 juin. Hervé Mazurel écrit de son côté  : "Difficile de ne voir aucun signe dans la date à laquelle Carlo Ginzburg s’en est allé, à l’âge de 87 ans. Un 16 juin. Tout comme Marc Bloch, son modèle. Comme on sait, l’historien-résistant, co-fondateur des Annales, fusillé par les nazis en 1944, s’apprête à faire son entrée, dans une poignée de jours seulement, au Panthéon. Nul doute que l’absence à la cérémonie du très grand historien italien s’en fera d’autant plus durement ressentir."

Alors 16 ou 17 ? L'émission de ce vendredi du Cours de l'Histoire s'en tire avec une pirouette :

Le 1ᵉʳ avril 2026, le Grand Continent, la revue de géopolitique, organisait au Panthéon une conférence de Carlo Ginzburg sur un "lapsus" de Marc Bloch, à quelques jours de l'entrée au Panthéon de l'historien. L'assistance était nombreuse, avec des historiens, des historiennes, des lycéens, des lycéennes et des gens curieux de savoir, d'intelligence. La famille de Marc Bloch était là aussi. Ce jour-là, Carlo Ginzburg n'a pas pu venir, c'est son traducteur Martin Rueff qui a lu ce texte, avec beaucoup de talent. C'était brillant, dans ce lieu exceptionnel. Marc Bloch est mort un 16 juin en 1944, Carlo Ginzburg est mort autour du même jour, en 2026. Tous deux ont consacré leur vie à l'histoire. 

Tout le monde en tout cas  est frappé par cette symétrie temporelle des destins. C'est que Marc Bloch et Les Rois thaumaturges sont essentiels dans le parcours et la vocation de Ginzburg. Il le rappelle lui-même : 

Ma première rencontre avec Les Rois thaumaturges remonte à l’automne 1958. J’avais 19 ans, j’étais à Pise, étudiant à l’École normale. Chaque année, les étudiants de l’École devaient discuter avec quelques professeurs, lors d’un entretien personnel, d’un projet de recherche. La deuxième année, j’ai décidé de m’adresser à Arsenio Frugoni, un médiéviste d’une grande originalité, qui avait dirigé un séminaire, auquel j’avais participé l’année précédente, sur Le Prince de Machiavel. Frugoni m’a proposé, comme sujet de recherche, « les Annales » : un nom qui ne me disait absolument rien (aujourd’hui, une telle ignorance me semble incroyable). Dans une bibliothèque de Pise, je découvrais la collection complète des Annales d’histoire économique et sociale depuis 1929, année de sa fondation. Je me plongeai dans les dix premières années et fus immédiatement captivé par les essais et les critiques de Marc Bloch. Mais dans la bibliothèque où était conservée la collection des Annales, je trouvai aussi, par pur hasard, un exemplaire de la première édition de Les Rois thaumaturges publiée à Strasbourg en 1924 : un livre alors épuisé, et presque oublié. Je me suis mis à le lire et je n’ai plus pu m’en détacher. Je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse écrire un livre d’histoire comme celui-ci (il est vrai qu’il n’avait rien à voir avec les quelques livres d’histoire que j’avais lus jusqu’alors, à commencer par l’Histoire de l’Europe au XIXe siècle de Benedetto Croce). C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’apprendre le métier d’historien. 

Terminons en signalant que le 15 avril 2026 (jour anniversaire de la naissance de Carlo Ginzburg), alors que je n'avais pas encore abordé Le sabbat des sorcières, dans Trump plus fort que Louis XIV, j'ai évoqué Les Rois thaumaturges, et tout d'abord en commençant par cette note de Pierre Bergounioux dans ses derniers Carnets : 

[...] Je termine Les Rois thaumaturges , confondu par l'ampleur de vue, la patience infinie, la pénétration d'esprit de Bloch. C'est cet homme éminent que Klaus Barbie et ses sbires ont martyrisé, assassiné en juin 1944. [...] 

Pierre Bergounioux, Carnets de notes, 2021-2025, Verdier 2026, p. 387 (passage lu le lundi 13 avril) 

 

Marc Bloch, 1924.

______________________

* Ce nom de Nikopol évoque bien sûr la célèbre bande dessinée d'Enki Bilal. Elle n'est pas évoquée dans l'article de Diacritik consacré au livre, ni dans l'entretien accordé par Retz à la même revue en ligne. Pourtant Nikopol est décrit comme "un scientifique, situé dans un futur proche, qui travaille sur la reprogrammation cellulaire. Il veut lutter contre la mort en rembobinant l’horloge biologique." Or, La Foire aux immortels raconte l'histoire d'Alcide Nikopol, un prisonnier qui a passé trente ans en hibernation dans l'espace, oublié de tous, dans une capsule spatiale cryogénique pénitentiaire, et qui fait son retour sur Terre en s'écrasant à Paris en 2023. On voit bien que le thème de l'immortalité est commun aux deux œuvres.

 


 ** Le nom n'est pas donné, mais le bar existe bel et bien. Il s'appelait UC-61. Je dis "s'appelait" car il a été remplacé par le Haze.

 

vendredi 22 mai 2026

Mourir de penser

LEUCOTHEA.- Et cet homme aimait un chien ?
CIRCE.- Un chien, une femme, son fils et un navire pour courir les mers. Et le retour innombrable des jours ne lui sembla jamais un destin, il courait à la mort sachant ce qu'elle était, et il enrichissait la terre de paroles et d'exploits.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leucò, Les sorcières.

C'est d'Ulysse bien sûr que parlent Circé et Leucothea (dite Leucò) dans ce dialogue intitulé Les sorcières. Dialogue qui est l'un des derniers du livre alors qu'il fut le premier écrit par Pavese, daté qu'il est précisément du 13 au 15 décembre 1945, avant La bête (18-20) et La mère (26-28). Quelques mois auparavant, il est tombé amoureux de Bianca Garufi, secrétaire générale du siège romain des éditions Einaudi, où travaille Pavese. Il compose entre le 27 octobre et le 5 décembre neuf poèmes pour elle, qui seront publiés en 1947 sous le titre La terre et la mort. La notice biographique du Quarto consacré à Pavese précise que "d'origine sicilienne, elle appartient au Parti communiste et a entrepris une analyse avec Ernst Bernhard*, qui a introduit en Italie la doctrine de Jung (elle deviendra psychothérapeute). Elle est particulièrement sensible aux spéculations de Pavese sur le mythe. Entre eux naît une passion à la fois intellectuelle et sensuelle. Bianca devient elle-même une figure mythique dans les poèmes qu lui sont dédiés où elle s'identifie avec les éléments. "Terre rouge terre noire, / tu viens de la mer", mais aussi : "Toi aussi tu es colline et sentiers de rochers [...] tu es la terre et la vigne" et enfin "tu es la terre et la mort"."

Bianca Garufi
 

Bianca Garufi refusera pourtant la demande en mariage de Pavese, comme Tina Tizzardo et Fernanda Pivano avant elle, mais elle assurera avoir inspiré le poète dans la rédaction des Sorcières : Leucothéa (Λευκοθέη) signifie en effet « blanche déesse ». L'exemplaire envoyé à Bianca par Pavese est dédié à "Bianca-Circé-Leucò".

Dans Hotel Roma, Pierre Adrian évoque longuement Bianca Garufi dans le chapitre "Un beau couple discordant", et ce roman qu'il écrivirent à deux mains, Grand feu, qui demeura inachevé, mais fut publié à l'été 1959 à l'instigation d'Italo Calvino. Il écrit que Bianca s'en voulut à la mort de Pavese : "Elle avait épousé un musicien quand Pavese se suicida à la fin du mois d'août. Son mari devait jouer à Paris, cet été-là, et elle lui avait promis de s'arrêter à Turin au cours de leur voyage vers la France. Il y eut mille petites raisons qui l'en détournèrent. Elle rejoignit Paris directement et, quelques jours plus tard, elle apprit la mort de son ami en lisant le journal. Décidément, personne n'aurait pu secouer Pavese et le sortir de sa chambre d'hôtel sinistre. Dans son journal intime, à la fin de l'année 1950, elle note : "Ai-je écrit sur ces pages que Pavese s'était suicidé ? Oui, le 28 août (sic). Pavese, imbécile, tu ne pouvais donc pas te faire aider ? Moi, peut-être, j'aurais pu t'aider."

Mais revenons à cette réplique "Et cet homme aimait un chien ?", prononcée par Leucò. Elle vient en écho à une parole de Circé : "Une fois, je crus lui avoir expliqué pourquoi la bête est plus proche de nous, les immortels, que l'homme intelligent et courageux. La bête qui mange, qui monte, et n'a pas de mémoire. Il me répondit que dans sa patrie, un chien l’attendait, un pauvre chien qui était mort peut-être, et il me dit son nom. Tu comprends, Leucò, ce chien avait un nom."

Ce nom, que ne donne pas Pavese, c'est Argos. Je me souviens qu'il apparaît au chapitre III de Mourir de penser, neuvième essai de la série Dernier Royaume de Pascal Quignard (Grasset, 2014).

Ulysse en haillons est reconnu par son vieux chien Argos.

Homère a écrit, il y a 2800 ans, dans Odyssée XVII, 301 : Enoèsen Odyssea eggus eonta. Mot à mot : Il pensa "Ulysse" dans celui qui s'avançait devant lui.

La scène est bouleversante parce que aucun homme et aucune femme sur l'île d'Ithaque n'a encore reconnu Ulysse déguisé en mendiant : c'est son vieux chien, Argos, qui reconnaît cet homme tout à coup. Le premier être surpris à penser, dans l'histoire européenne, est un chien.

C'est un chien qui pense un homme. (p. 17)

 


On s'en doute, les traductions ne conservent pas le mot-à-mot signalé par Pascal Quignard. Ainsi Philippe Jaccottet nous donne ceci : Or, sitôt qu'il flaira l'approche de son maître, / il agita la queue et replia ses deux oreilles. Et il conclut cette séquence par ces deux vers : "Mais la mort noire s'est emparée d'Argos / aussitôt qu'il avait revu son maître après vingt ans."

Pascal Quignard écrit que "le premier être qui pense dans Homère se trouve être un chien parce que le verbe "noein" (qui est le verbe grec qu'on traduit par penser) voulait d'abord dire "flairer".  Penser, c'est renifler la chose neuve qui surgit dans l'air qui entoure. C'est intuitionner, au-delà des haillons, au-delà du visage barbouillé de noir, au sein de l'apparence fausse, au fond de l'environnement qui ne cesse de se modifier, la proie, une vitesse, le temps lui-même, un bondissement, une mort possible."

Argos dément donc les dires de Circé, affirmant que la bête n'a pas de mémoire. Dans l'Odyssée, ce n'est pas la mémoire visuelle du chien qui lui permet de reconnaître Ulysse, mais bien sa mémoire olfactive prodigieuse : il "flaira". 

Dans la suite du chapitre, Quignard écrit :

Parménide a écrit que les signes (en grec les sèmata) sont d'abord les excréments des bêtes poursuivies, puis les traces qui indiquent leur chemin, enfin les astres (en latin les sidera) qui repèrent leurs parcours.

Les signes du passage des bêtes deviennent les signes de reconnaissance qui guident les chasseurs vers leurs proies - jusqu'à ce qu'ils se renversent soudain et deviennent les signes de piste qui permettent de retourner du lieu de la curée jusqu'au "foyer", jusqu'à son "feu", jusqu'à la coction des proies mortes et découpées, jusqu'à la possibilité du récit non seulement de chasse mais aussi de survie auprès des siens, assis en rond autour des flammes qui cuisent les proies mortes.

Le mouvement de revenir en arrière se dit en grec meta-phora.

Le mouvement de rebrousser le chemin se dit en chinois tao. (p.19)

Ulysse, qui essuie une larme en cachette d'Eumée, le porcher auquel il s'adresse, lui dit trouver étrange ce chien affalé sur le fumier de bœuf et de mulet, et lui demande s'il fut aussi rapide à la course que beau, ou s'il fut simplement un chien d'ornement. Et Eumée de répondre : Hélas ! c'est là le chien d'un homme mort à l'étranger... / Ah ! s'il était encore, pour l'allure et les exploits,/ ce qu'il fut quand Ulysse le laissa pour gagner Troie, / sa force et sa vitesse auraient tôt fait de t'étonner ! / Jamais les bêtes qu'il traquait dans la forêt profonde / ne lui ont échappé : il avait la science des pistes !"

Voilà donc un chien qui "pense" et qui a "la science des pistes"... 


 

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* C'est le même Ernst Bernhard, médecin pédiatre d'origine juive qui avait fui l'Allemagne avec sa femme Dora. Ils s'étaient réfugiés à Rome en 1936, et il devint l'analyste de Federico Fellini. C'est sur ses conseils que le cinéaste commença le 30 novembre 1960 - il est alors âgé de 40 ans - à rédiger et illustrer  Le Livre de mes rêves.


 

 

lundi 27 avril 2026

J'accomplirai mon voyage au royaume des morts.

"As-tu jamais connu une personne qui fût mille choses en une seule, qui les portât avec soi, dont chacun des gestes, dont chacune de tes pensées à son sujet, renfermât une infinité de choses de ta terre et de ton ciel, et des paroles, des souvenirs, des jours passés que tu ne sauras jamais, des jours futurs, des certitudes, et une autre terre et un autre ciel qu’il ne t’est pas donné de posséder ?"

Cesare Pavese,  Dialogues avec Leucò, "La Bête", Quarto, p. 675.

Lisant Hotel Roma, le récit de Pierre Adrian, j'étais curieux de voir ce qu'il écrirait sur Dialogues avec Leucò, ce livre de Cesare Pavese que nous avons donc choisi d'adapter avec les camarades de Theatralacs. A la page 172, il apparut dans une lettre d'adieu que l'écrivain envoya à son ami Davide Lajolo, le 25 août 1950, soit deux jours avant son suicide :

  Vu qu'on parle de mes amours des Alpes à Capo Passero, je te dirai seulement que, comme Cortès, j'ai brûlé mes vaisseaux derrière moi. Je ne sais pas si je trouverai le trésor de Montezuma, mais je sais qu'au plateau de Tenochtitlán on fait des sacrifices humains. Depuis des années, je ne pensais plus à ces choses, j'écrivais. Désormais, je n'écrirai plus ! Avec le même entêtement, la même volonté stoïque des Langhe, j'accomplirai mon voyage au royaume des morts. Si tu veux savoir qui je suis maintenant, relis "La Bête sauvage" dans Les Dialogues avec Leucò. Comme toujours, j'avais tout prévu cinq ans à l'avance. Moins tu parleras de cette affaire avec des "gens" et plus je t'en serai reconnaissant. Mais pourrai-je encore ?  C'est toi qui sais ce que tu devras faire.
  Tchao pour toujours, à toi, Cesare. 

Davide Lajolo, écrivain lui aussi, originaire de la même région que Pavese, les Langhe, publia à l'automne 1960 Le Vice absurde, un livre de souvenirs, qui fut traduit en 1963 par Dominique Fernandez et édité chez Gallimard.

 


Pierre Adrian raconte qu'il suivit le conseil de Pavese à Lajolo et relus donc "La Bête sauvage", l'un des Dialogues avec Leucò. En fait, le dialogue en question est nommé plus simplement La Bête et met en scène Endymion, le berger endormi de la mythologie, et un étranger, un simple passant, mais qu'Endymion désigne dans sa dernière réplique comme un dieu errant - et par là, il ne peut s'agir que d'Hermès.

Pierre Adrian présente brièvement le dialogue, en redonne les dernières lignes, mais ne se risque pas à l'exégèse. Il ne répond pas à la question que l'on se pose : en quoi ce dialogue éclaire-t-il la situation de Pavese en août 1950 ? Si tu veux savoir qui je suis maintenant, relis "La Bête sauvage".

Galerie Farnèse, Annibale Carrache, Diane et Endymion (détail), Fresque, 1597-1602, Rome, Palais Farnèse
 

Il le constate lui-même : "Des livres de Pavese, Les Dialogues avec Leucò était sans doute le plus énigmatique et le moins étudié. A sa sortie, rares furent ceux qui s'en émurent, sinon quelques critiques éclairés. Il en parle lui-même comme d'un petit livre écrit dans la lignée de cette tradition humaniste où Boccace et D'Annunzio se rejoindraient. Il en était fier, à tel point qu'il considérait Les Dialogues comme sa " carte de visite pour la postérité."Quand il quitta le domicile familial pour se réinstaller à l'Hotel Roma, à mille mètres de là, il glissa un exemplaire dans sa valise."

Pas plus qu'Adrian, je ne répondrai à la question ouverte par Pavese. Tout au plus poserai-je ici un jalon pour une approche prudente. Au cours de la recherche entamée autour du dialogue de La Bête, j'ai découvert que le cinéaste Jean-Marie Straub l'avait adapté en 2007, prolongeant ainsi  De la nuée à la résistance et Ces rencontres avec eux adaptés des mêmes Dialogues avec Leucò, 


Le blog Des nouvelles du front présente le film ainsi : "Le Genou d'Artémide est l'adaptation du sixième des Dialogues avec Leucò, La fauve dont Cesare Pavese affirmait qu'il y avait glissé son autoportrait, celui d'Endymion conservant son éphémère beauté dans le repos éternel grâce à l'amour de la sauvageonne, Diane-Artémis. C'est un chant de la terre (le film commence par un des Lieder de Gustav Mahler), une cosmogonie d'amour pour l'homme dont le corps de la compagne décédée repose en faisant désormais partie du tout (Danièle Huillet avait de son vivant envisagé cette adaptation). La vie se métamorphose et l'amour continue avec les vivants (le film est dédié à Barbara Ulrich). L'autoportrait de l'écrivain est aussi celui d'un cinéaste qui reconnaît son destin dans celui d'Endymion, l'amant de la fauve où la déesse se cache."

 

 

vendredi 24 avril 2026

Du fond du cœur : je ne méritais pas tant

Renouons maintenant avec le fil de méditation autour de l’œuvre et de la personne de Cesare Pavese. Fil dont le dernier brin fut l'article Essaie de dire aux mortels ce que tu sais, publié le 19 mars dernier, qui commençait ainsi : "Turin, le 26 août 1950, Cesare Pavese, de sa chambre au troisième étage de l'Albergo Roma, téléphone à une femme pour l'inviter à dîner. Elle refusera. Il en appellera d'autres, elles refuseront toutes. Il appellera des amis, mais ils ne répondront pas, ils sont en vacances."

Le 10 avril dernier, passant à la librairie Arcanes (je n'y allais cette fois que sous le prétexte d'y chercher un stylo feutre), je remarque un Folio portant le titre Hotel Roma, et arborant en couverture une photo de Pavese.

 

Ce récit, paru en 2024, et dont je n'avais aucune connaissance, vient donc d'être édité en poche. Je ne peux faire autrement que de m'en emparer. J'en entreprends aussitôt la lecture, que j'achève le lendemain. Il  ne s'agit pas d'une biographie à proprement parler mais d'un récit personnel où l'auteur parvient à croiser sa passion pour la littérature de Cesare Pavese avec son propre itinéraire, sa trajectoire sentimentale, avec pudeur et élégance, à l'image du grand écrivain italien. Turin est ainsi au cœur du livre : "Il faudrait qu’il existe comme ça des lieux où le souvenir est si fort qu’on puisse avoir la certitude de réparer l’amour en s’y rendant. Turin serait notre forteresse. Elle était imprenable." 

Ce passage est suivi de celui-ci : "L'amour des femmes aura été la grande tragédie de Pavese. Il traversait son journal et sa poésie, des poèmes de vingt ans jusqu'à ceux du crépuscule. L'année de sa mort, il s'épuisa une dernière fois auprès d'une Américaine, une femme magnifique. Elle s'appelait Constance Dowling et il l'aurait d'abord rencontrée avec sa sœur Doris sur le tournage de Riz amer de Giuseppe De Santis, spectacle néoréaliste sur les mondine, ces femmes journalières dans les rizières du Pô. Doris Dowling partageait l'affiche avec Silvana Mangano."


 

Or, par extraordinaire, peu de temps après avoir lu ces lignes, ce même 11 avril, je découvris que passait sur France 3, à une heure bien tardive (0 h 25), ce film sorti le 21 septembre 1949, et dont l'atmosphère érotique, la sensualité torride de Silvana Mangano, lui valut d'être diffusé avec le fameux carré blanc lors de sa première diffusion sur la télévision française, le 21 mars 1961 (ce fut même le premier film à inaugurer cette signalétique, suivront par exemple Hôtel du Nord (Marcel Carné), La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara), La femme du Boulanger (Marcel Pagnol), ce qui aujourd'hui prête volontiers à sourire...).

 

Je regarde bien évidemment le film, magnifique noir et blanc, qui rend, au-delà de l'intrigue policière, hommage à ces ouvrières venus de toute l'Italie accomplir un travail difficile, éreintant, et pauvrement payé. Doris Dowling, dont la beauté plus froide contraste avec celle de Silvana Mangano, y joue le rôle de la complice de l'ignoble Walter (Vittorio Gassman, odieux à souhait), complice qui va connaître une sorte de rédemption au contact de ces femmes courageuses.

 

La notice biographique du Quarto consacré aux œuvres de Pavese ne mentionne pourtant pas de rencontre sur le tournage du film avec les soeurs Dowling. Ils auraient seulement fait connaissance au réveillon du 31 décembre 1950, chez Giovanni Rubino et sa femme Anna Grimaldi, qui a contribué au scénario d'Obsession de Luchino Visconti. Les deux sœurs sont arrivées en Italie en 1947 dans l'espoir d'y faire carrière : "Actrice de comédies musicales de série B, Constance (1920-1969) a été la compagne d'Elia Kazan, qui a raconté leur violente passion érotique. Doris a été l'interprète de films plus importants (de Billy Wilder  ou de George Marshall) et vient de jouer un rôle de premier plan dans Riz amer (où elle partage l'affiche avec Vittorio Gassman, Silvana Mangano et Raf Vallone, qui sera un temps son compagnon)."

 

En mars, Pavese est invité à rejoindre les deux sœurs près du mont Cervin pour une semaine de sports d'hiver. C'est qu'il parle un anglais parfait (n'oublions pas qu'en 1932, il a fait paraître à Turin chez l’éditeur Frassinelli une traduction de Moby Dick), et apparaît comme l'interprète idéal. C'est là que l'amour naît. Le 16 mars, Pavese écrit dans son journal :

Le pas a été terrible et pourtant il a été franchi. Son incroyable douceur, paroles d'espoir. darling, sourire, longuement répété le plaisir d'être avec moi. Les nuits de Cervinia, les nuits de Turin. C'est une enfant, une enfant normale. Et pourtant c'est bien elle - terrible. Du fond du cœur : je ne méritais pas tant. 

Le 17, Connie est déjà repartie à Rome. Et le 19, il lui envoie un scénario taillé sur mesure - Les deux sœurs. Il en écrivit huit entre avril et juin, qui ne seront jamais tournés.

Frédéric Pajak, L'immense solitude, 1999.
 

En mai, Connie repartit seule à New York, ils ne devaient jamais plus se revoir.