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lundi 1 janvier 2024

G.

 [Bucarest]
1er janvier 1944

(...) Réception du 1er janvier. On avait oublié le drapeau. Cinquante personnes de la colonie, mal convoquées par l'Union des Français, sont venues l'après-midi au lieu de venir le matin. Deux secrétaires, réveillés trop tard, arrivent lorsque tout est commencé. Les femmes des secrétaires font les fofolles dans la foule, au lieu de se tenir à l'entrée. Pas d'aboyeur. Bref, tout cela déréglé, allant à vau l'eau, avec un désir sournois et évident de sabotage, à moins que ce soit la honte de représenter Vichy ? (...)

Paul Morand, Journal de guerre, Roumanie-France-Suisse, 1943-1945, Gallimard, 2023, p. 107

Commencé l'année 2024, en lisant précisément ce passage du Journal de guerre de Paul Morand, relatant sa bascule dans l'année 1944, il y a quatre-vingts ans exactement. Il est alors ministre plénipotentiaire à Bucarest, après avoir appartenu plus d'un an au cabinet de Pierre Laval à Vichy. Morand, antisémite, pétainiste, rien que je puisse partager, et pourtant me voici plongé depuis plusieurs jours dans cet épais volume de plus de mille pages, mû par cet obscur besoin de se confronter à ce qui contredit mes idées courantes. Penser contre soi, épreuve toujours à renouveler. Et puis, je sais que Morand, aussi exécrable puisse-t-il se montrer souvent, est aussi un grand écrivain, et enfin, j'adore lire des journaux. Là, je suis servi.

J'alterne. Je poursuis aussi la lecture de Peter Handke, et un troisième larron s'est glissé dans mon emploi du temps. C'est la faute de Paris. Longtemps que je n'y étais pas allé. Il a bien fallu, pour déménager ma fille, Violette, de Charonne à Oberkampf, pour aller vite. Un petit déménagement, pas de meubles, des sacs, pas mal de sacs quand même. On a pris un Uber, et ensuite le métro. On a beaucoup marché aussi. Et puis j'ai vu une librairie, rue Léon Frot, dont le nom m'attirait : La Friche. On m'a accordé une pause. Je suis ressorti avec un livre de John Berger, Dans leur travail. Une trilogie, qui regroupe trois volumes publiés autrefois séparément, Terre de cochon, Une fois en Europe, et Lilas et Flag. Le peintre et critique d'art John Berger s'y métamorphose en chroniqueur d'un monde paysan menacé par la modernité. Ces trois livres ont été écrits après qu'il s'est installé, à cinquante ans, dans un hameau de Haute-Savoie.


J'ai déjà évoqué John Berger ici même. C'est un grand. Cependant, de retour à Châteauroux, je ne me suis pas lancé dans le livre tout neuf, mais dans un roman du même Berger que je tenais en réserve depuis un bon bout de temps. Il s'agit de G., que j'avais grapillé lors d'un désherbage de la médiathèque. G. , paru en 1972, pour lequel il reçut le Booker Prize et créa la polémique car il partagea l’argent du prix avec les Black Panthers.


G. est mon troisième larron. Je l'ai commencé le soir-même, et comme la lecture en est passionnante, me voici déjà aux trois quarts du livre.  Je ne résiste pas au plaisir de citer la page suivante :


"La vraie nature du temps nous échappe habituellement." Bon, je ne développe pas. Petit détail qui n'a rien à voir : le roman est parsemé de belles coquilles, qu'un lecteur inconnu de la médiathèque s'est plu à entourer, comme ici sur "identifier".

En parlant de coïncidences, je me suis avisé seulement cet après-midi qu'un autre livre repéré à Paris formait un écho étrange avec G. La veille, Pauline, mon autre fille, nous avait informés que son compagnon, technicien son, allait postuler pour un emploi à la scène nationale de Grenoble. Ce qui leur permettrait de se rapprocher de la montagne, où ils se rendent chaque été pour pratiquer l'escalade. Or, comme nous attendions notre train vespéral dans une salle d'attente de la Gare d'Austerlitz, je découvris dans une sorte de boîte à livres un essai d'un certain Claude Glayman, préfacé par Pierre Mendès-France, 50 millions de Grenoblois. Pas une nouveauté, on s'en doute, la chose étant parue en 1967. C'est la couverture, que j'avais alors prise en photo pour Pauline, qui a fini par faire tilt :


Un G magnifique, pleine page sur fond blanc, pratiquement de la même couleur que celui des éditions de l'Olivier.

dimanche 17 février 2019

Requiem pour Damiel

Je voulais à l'origine développer une résonance cinématographique au thème de la nudité (ce n'est que partie remise), mais j'ai appris cet après-midi que le grand acteur suisse Bruno Ganz était mort hier à Zurich, sa ville de naissance. Je lui consacre donc ce billet car pour moi il sera à jamais l'ange Damiel du film de Wim Wenders, Les Ailes du désir, même si sa filmographie impressionnante ne se réduit certes pas à ce film (je l'ai vu récemment par exemple dans le très beau Fortuna de Germinal Roaux). Sorti en 1987 et tourné dans le Berlin d'avant la chute du mur, ce chef d’œuvre poétique m'a laissé un souvenir éblouissant, et je ne devais pas être le seul car il y avait pas mal de monde lors de la diffusion du film, en copie restaurée, le week-end dernier à l'Apollo, lors d'une rétrospective Wim Wenders qui aura donc précédé d'une semaine seulement la fin de son acteur principal.


La mort, c'est bien d'ailleurs ce à quoi s'était résolu le personnage même de Damiel. Au départ, avec l'autre ange, Cassiel (Otto Sander), il veille sur les humains, percevant leurs monologues intérieurs, et donc souvent leurs peines et leurs désillusions. Ils sont invisibles et éternels mais Damiel est attiré par Marion, la trapéziste du cirque Alekan (du nom du chef opérateur, le français Henri Alekan, qui signe là une de ses plus belles photographies), installé sur un terrain vague de la ville. Damiel rêve de s'ancrer au sol, d'éprouver le contact de la matière et les sensations terrestres, et le film noir et blanc basculera dans la couleur quand l'ange abandonnera sa vêture célestielle et deviendra proprement humain.

Le 31 janvier, deux jours avant la projection du film, j'avais lu Le Paradis perdu, un livre de Patrick Brion consacré à La Forêt interdite, un film de Nicholas Ray, tourné en 1958 dans les marais de Floride, un grand film malade car Ray, rongé par l'alcool et fragilisé par une relation toxique avec sa petite amie française, perd la confiance de l'équipe et se voit congédié aux deux tiers du film par le scénariste et producteur Budd Schulberg, lequel achève alors la réalisation et assure le montage. Parmi les propos de Ray rapportés par Patrick Brion, j'ai noté celui-ci :
"Je préfère les hors-la-loi aux bigots, aux donneurs de leçon et aux amateurs de scandales qui modifient notre architecture, notre terre, notre vie sexuelle et notre désir d'avoir des ailes. Je préfèrerai toujours l'alcool." [C'est moi qui souligne]
Notre désir d'avoir des ailes... Je ne pouvais pas ne pas y voir comme un signe précurseur du film que je me réjouissais déjà de revoir sur grand écran (je l'avais vu en 1992 sur Arte). D'autant plus - je ne m'en avise véritablement qu'aujourd'hui -, que Nicholas Ray a une histoire particulière avec Wim Wenders. En avril 1979, Wenders se rend chez le réalisateur à New York. Ray, atteint d'un cancer incurable, mourra le 16 juin suivant. Les deux hommes parlent de la vie, du cinéma et du dernier film que Ray aurait dû tourner, Lightning over Water. Ils signent ensemble ce documentaire nommé Nick's Movie.

Ce n'était pas leur première rencontre puisque Ray avait joué dans L'ami américain en 1977 (le film, adapté librement d’un roman de Patricia Highsmith, a été projeté aussi à l'Apollo le samedi soir mais je n'ai pas pu le voir). Le rôle principal était déjà dévolu à Bruno Ganz, qui incarnait Jonathan Zimmermann, un modeste encadreur et restaurateur de tableaux, vivant à Hambourg avec sa femme Marianne et leur jeune fils Daniel. Atteint d'une leucémie, il accepte un juteux contrat pour l'assassinat d'un mafioso dans le métro parisien. Ray jouait le rôle d'un vieux peintre, Derwatt, ami de Ripley (Dennis Hopper), le commanditaire du crime. Dans ce film, on a pu écrire que Wenders filmait déjà la mort au travail.

Mercredi soir dernier, j'ai eu la surprise de retrouver Wim Wenders dans Le jeu du hasard, le beau documentaire de Sabine Lidl sur Paul Auster. Séquence tournée dans un taxi où Wenders évoque la dimension nostalgique des écrits de Paul Auster, décrivant parfois un New York qui n'existe plus.


Et il fait le rapprochement avec le Berlin de ses Ailes du désir. La caméra s'attarde alors sur une colonne surmontée d'une créature ailée, la Colonne de la Victoire (Siegessäule) qui apparaît dans le film, servant de point d'observation pour les anges.


Der Himmel über Berlin n'est autre que le titre original en allemand des Ailes du désir.



Enfin, je ne peux passer sous silence les synchronicités observées au moment même où j'apprenais cet après-midi la mort de Bruno Ganz.
C'est tout d'abord le sms de ma fille Violette me demandant si je pouvais lundi midi la déposer au bus qui doit emmener sa classe en voyage scolaire à Berlin (elle ignorait la mort de Ganz).
C'est ensuite plusieurs passages de ce roman que je lisais précisément à cette heure-là, emprunté vendredi à la médiathèque, La fabrique des coïncidences de Yoav Blum (Delcourt, 2018). Emprunté non sans quelque méfiance car ce n'est pas parce qu'il y a "coïncidence" dans le titre que je m'attends à une nourriture consistante (il existe quelques bouquins de "développement personnel" qui surfent sur la question, vous font miroiter monts et merveilles et ne méritent que le pilon le plus rapide). Non, sans être éblouissant, ce roman, fortement inspiré, semble-t-il, d'une nouvelle de Philip K. Dick, Adjustment Team, aborde une thématique très proche de celle des anges de Wenders. Les trois personnages principaux, Emily, Guy et Eric ne sont pas désignés comme tels mais ne sont pas non plus des humains. Leur mission est de créer des coïncidences pour réinventer la vie des gens. Extrait :
" Vous voulez voler ? suggéra-t-il.
- Oui.
- Voulez-vous que je vous fabrique des ailes ?
- Non, je voudrais juste planer dans les airs."
Elle se mit à glisser dans le ciel et il s'empressa de l'imiter." (p. 202-203)
Et j'ai retrouvé l'idée de la métamorphose en être humain à la page 250 :
"- En embarquant dans l'avion, vous mettrez un terme à votre vie de faiseur de coïncidences, et lorsque vous en descendrez, vous renaîtrez en tant qu'être humain.
- En tant qu'être humain ? répéta Guy avec fébrilité.
- C'est ça.
- Vous voulez dire une personne réelle, un humain, un mortel, un client de faiseur de coïncidences, tout cela à la fois ?
- Oui, oui, confirma l'homme patiemment."
Ce que le livre, comme le film, exalte, ce n'est autre que la vie. Une vie qui ne trouve sa pleine valeur que par la limite donnée par la mort. En choisissant de devenir humain, l'ange Damiel renonce à l'éternité et il y gagne l'amour et la joie.
François Ramasse (Universalia, 1988) écrivait que "Wim Wenders, en faisant plonger Damiel dans le fleuve et les couleurs de la vie, nous élève ; en tout cas, il nous donne la possibilité de le faire. Et, signe d'ironique sérénité, il nous dote d'irreligieux anges gardiens. Le grand cinéma, on aurait tendance à l'oublier, n'est ni seulement un art, ni seulement une industrie, il est aussi une éthique."
Et pour cela, merci infiniment Monsieur Bruno Ganz.

mercredi 13 février 2019

L'amour n'a pas sommeil

"C'est un signe ! dit-il. Hier, quand je t'en ai parlé, j'ai senti à ce moment-là un signe moi aussi. Une sorte d'arrêt dans le temps, alentour, ça reste figé...
- Quand tu m'as dit des tripes, tu parles si ça m'a remuée !
Il a déjà rampé à genoux vers elle.
- Les signes, enchérit-il, s'agit pas seulement d'y croire, faut leur obéir dès le premier, les autres suivront..."

Eric Holder, La belle n'a pas sommeil, Seuil, 2018, p.75

Cet homme dans l'emprise des signes, c'est Marco, le garde-champêtre du dernier roman d'Eric Holder, La belle n'a pas sommeil. Et qui restera à jamais son dernier roman, car Eric Holder s'en est allé, le 22 janvier, dans sa maison du chemin des Geais, à Queyrac, au cœur du Médoc. Est-ce parce qu'il était né, comme moi, en 1960, que cette mort me frappe autant aujourd'hui ? 58 ans, c'est bien sûr trop jeune pour mourir. Surtout quand on a jusqu'au bout, comme lui, écrit dans l'amour de la vie et de la littérature. Je l'avais découvert en 1997 à La Châtre, à travers On dirait une actrice, un recueil de nouvelles publiées auparavant au Dilettante et rassemblées chez Librio, la collection de livres à dix francs de l'époque. J'avais gardé de lui l'image de la photo en vignette sur ses romans d'alors, un fantasque et séduisant trentenaire chaussé de lunettes, et puis un soir, à la fin de La grande librairie, François Busnel lui avait rendu hommage* - je ne savais rien de son décès, on ne parlait que de celui de Michel Legrand - et diffusé un extrait de l'émission où il avait été invité pour parler justement de La belle n'a pas sommeil. Soudain, le visage d'un homme vieilli, sans lunettes, s'était substitué à l'ancienne figure. Rien de maladif, non, rien de disgracieux, mais le temps avait passé sur lui sa râpe comme sur nous tous. Toutefois sa parole était suave, et il émanait de lui une grande douceur.




Je n'avais cependant pas lu ses derniers livres, ceux écrits lorsqu'il s'est installé dans le Médoc, en 2005, après plus de quinze ans en Brie, dans le petit village de Thiercelieux (oui, le même nom que celui des Loups-garous), ce qui l'avait poussé à écrire plaisamment : «Je suis l’écrivain le plus connu de Thiercelieux, 77, Seine-et-Marne.» Pourquoi ? Je ne sais pas, mais à l'annonce de sa mort, j'ai eu comme un regret, voire un remords. Je l'avais délaissé, comme un ancien ami éloigné à qui l'on néglige d'écrire, dont on ne prend plus de nouvelles. Alors, samedi, comme je passais à la médiathèque pour rendre des livres en retard (dont L'espace du rêve, les mémoires de David Lynch, dont je n'étais pas parvenu à terminer à temps les 700 pages), et qu'une bibliothécaire (qu'elle soit bénie entre toutes les femmes) avait eu la délicatesse de disposer sur une table une bonne partie des œuvres d'Eric Holder, j'ai emprunté De loin on dirait une île (Le Dilettante, 2008) et donc La belle en question.

J'étais revenu la veille de Grenade, où après m'être acquitté des visites prévues aux écoles et aux stagiaires en poste là-bas, j'avais arpenté en tous sens la cité andalouse. Dans mes bagages réduits au minimum pour éviter la soute de l'avion, j'avais néanmoins glissé ce livre déniché à Noz, L'Oeil mystique, Peindre l'extase dans l'Espagne du Siècle d'Or (éditions du Félin, 2011), de l'historien d'art roumain Victor I. Stoicheta. Le thème du crucifix que j'abordais dans mes derniers articles s'en trouvait encore développé, et je ne cessai d'enregistrer de nouveaux échos au fil de mes déambulations. J'y reviendrai ultérieurement.

Ce même jour, un échange de sms avec Nunki Bartt, en même temps que je terminais De loin on dirait une île, fut l'occase d'une belle synchronicité. Il m'informait d'abord avoir reçu la carte postale polaroïd expédiée d'Espagne puis du départ de sa nièce le matin même pour Séville. Séville... à mon tour de lui raconter comment voici plus de trente ans, lors d'un voyage ferroviaire que permettait alors la carte inter-rail pour les moins de 26 ans, nous avions abouti nuitamment à Séville. Délaissant les campements de routards près de la gare, nous avions marché jusque sur les berges du Guadalquivir, où se tenait une fête, si je me souviens bien, de la section locale du parti socialiste.
Sur un des stands, un flamenco se mit en branle, guitariste, danseurs, et surtout l'assistance, qui tapait dans ses mains deux rythmes différents. Une telle osmose entre artistes et public était bouleversante, ce fut l'une des plus grandes émotions musicales de ma vie. Et comme je racontais cela, dans l'attente de la réponse, je parvenais à la page 181 du dernier chapitre du livre, où Eric Holder évoque pour la première fois Mathilde, dite Tilde, "comme l'oiseau qui, en espagnol, survole le cañon." Tilde, tenancière d'un bar :
"Elle croisa les doigts sur la poitrine où brillait jusque-là un large soleil, une médaille. (Dis donc, ça t'arrive tous les jours, ce genre de rencontre, ou bien essayerais-tu, par orgueil, de le faire croire ?
Frappa du talon, flamenca. (C'était donc ça... Quelle frime ! J'ai bien l'honneur, marquis... Eh là ! Où pars-tu ?" (p. 180-181)
Flamenca, oui, c'est bien cela, et la suite ne fait que confirmer cette connexion avec l'Espagne :
"L'Espagne lui tient lieu de passion supérieure, au même titre que pour d'autres, le théâtre ou l'équitation. Le pays, après avoir infiniment tramé sa vie, continue à figurer un ailleurs meilleur, un univers en expansion, une contrée semblable à celle du comédien, du cavalier, où il arrive de frôler la pure perfection, d'atteindre des moments de grâce. Franchir les Pyrénées, à chaque fois, pour elle, récompense des études, des lectures, une attente." (p .182)
Dans un autre roman, Bella Ciao, Eric Holder n'écrivait-il pas : "Les livres sont des drôles d'objets magiques, des boîtes à récupérer les coïncidences".
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* Jérôme Garcin, qui l'a plusieurs fois rencontré, lui a rendu aussi hommage : "Il écrivait des merveilles. Toujours, comme aurait dit son maître Henri Calet, à hauteur d’homme." Dans la vidéo suivante, Eric Holder présente en effet Calet comme l'auteur, découvert à 19 ans, qui a changé sa vie et sa vision de la littérature.


Et bien sûr, entendant cela, je ne peux pas ne pas penser à celui qui me fit découvrir Henri Calet, qui me prêta tous ses livres, souvent difficilement trouvables, même s'ils sont petit à petit réédités. Un homme, artiste et écrivain, venu aussi du monde des gens de peu, et qui avait reconnu la voix singulière de cet anti-homme de lettres, je veux parler de Fred Deux.

jeudi 28 décembre 2017

# 310/313 - Chuchotement secret venu d'une ruelle

" Quelle noblesse y a-t-il à rafistoler un tas de vieilles tables et de vieilles chaises ? Il est fort possible que ce soit corrosif pour l'âme. J'ai vu trop de successions pour l'ignorer. L'idolâtrie ! Trop se soucier des choses peut vous tuer. Si ce n'est que, si vous vous souciez suffisamment d'une chose, elle prend vie, non ? Et n'est-ce pas leur but, quand elles sont belles, de vous relier à une beauté supérieure ? Ces premières images qui font s'ouvrir votre coeur en grand et que vous passez le reste de vos jours à pourchasser, ou à essayer de retrouver, d'une façon ou d'une autre ? Parce que réparer les vieilles choses, les préserver, s'en occuper, en un sens, il n'y a pas de raisons rationnelles pour le faire..."

Donna Tartt, Le chardonneret, pp. 772-773.

C'est le vieux Hobie, le restaurateur de meubles, homme noble et généreux, qui parle à Theo Decker à la fin du livre. Car j'y suis parvenu à cette fin, après dix-huit jours d'une traversée contrastée, faite de calmes plats frisant l'ennui et d'extraordinaires embardées, qui à elles seules légitiment le voyage. Dans ce livre sombre, avec son personnage principal malmené, orphelin souffrant de stress post-traumatique, plongeant dans l'alcool et l'addiction, aimant une femme sans véritable espoir de retour, entraîné dans une dérive criminelle, perce néanmoins une lumière. Dont quelques personnes, comme Hobie, sont les passeurs. Et sans doute est-il le porte-parole de Donna Tartt quand il explique à Theo la raison qui fait aimer une oeuvre d'art :
" (...) si une tableau se fraie vraiment un chemin jusqu'à ton coeur et change ta façon de voir, de penser et de ressentir, tu ne te dis pas "oh, j'adore cette oeuvre parce qu'elle est universelle", "j'adore cette oeuvre parce qu'elle parle à toute l'humanité". Ce n'est pas la raison qui fait aimer une oeuvre d'art. C'est plutôt un chuchotement secret venu d'une ruelle. Psst, toi. Hé, gamin. Oui, toi." Un bout du doigt qui glisse sur la photo fanée - le toucher du conservateur, un toucher sans toucher, un toucher de la taille d'une hostie entre la surface et son index. "Un choc cardiaque individuel. Ton rêve, celui de Welty, celui de Vermeer. Tu vois un tableau, j'en vois un autre, le livre d'art le place encore à un autre niveau, la dame qui achète la carte à la boutique du musée voit encore tout à fait autre chose, et je ne te parle pas des gens séparés de nous par le temps, quatre cents ans avant nous, quatre cents ans après notre disparition, cela ne frappera jamais quelqu'un de la même manière, pour la grande majorité des gens, cela ne les frappera jamais en profondeur du tout, mais un vraiment grand tableau est assez fluide pour se frayer un chemin dans l'esprit et le coeur sous toutes sortes d'angles différents, selon des modes uniques et particuliers. A toi, à toi. J'ai été peint pour toi." [C'est moi qui souligne]
Je trouve ce passage extraordinaire. Et d'autant plus extraordinaire qu'il vient puissamment résonner avec ces phrases d'André Hardellet que j'ai déjà citées, extraites de son essai Donnez-moi le temps, mais que je redonne ici parce qu'il ne faut jamais regretter de relire et re-relire des fragments aussi éclairants sur ce qui véritablement représente ce sel de la vie qu'évoquait si bien Françoise Héritier :
"En marchant, je laisse le hasard me poser la main sur l'épaule ; tout à coup, ça fait tilt, je brûle. Un arbre, un balcon, un angle de rue, à côté desquels j'allais passer indifférent, se détachent, subissent une étrange mise au point." (...) C'est sans doute bien peu au cours d'une existence, mais ces secondes paradisiaques sont d'une intensité telle qu'on ne peut les oublier ; cela n'est comparable qu'à un orgasme spirituel qui irait croissant jusqu'à la perte de conscience, et l'expression mourir de joie prend ici toute sa valeur. (...) Quelques mots encore : toutes les descriptions que j'ai lues des "voyages" procurés par le L.S.D., le peyotl, etc., marquent clairement la différence avec mes petites excursions personnelles : les hallucinogènes vous introduisent dans un univers fantastique où, d'ailleurs l'enfer côtoie le paradis. Au contraire, dans mon cas, tout reste conforme, ou presque à la réalité que nous connaissons, mais une réalité rectifiée par un maître incomparable. A tel point que les épisodes les plus heureux de notre vie ordinaire n'apparaissent que comme des brouillons sans valeur. La nuance est à la fois sensible et considérable ; ceux qui ont contemplé le plus moderne des paysages de Vermeer - La ruelle - me comprendront." [C'est moi qui souligne]
Donna Tartt a-t-elle lu Hardellet, auteur peu connu et dont je n'ai pas vu de traductions anglo-saxonnes ? J'en doute. Cela ne rend que plus étonnant cette association entre Vermeer et la ruelle dans le discours de Hobie. Mais achevons celui-ci :
"Et...oh, je ne sais pas, arrête-moi si je radote (il s'est passé une main sur le front) mais Welty lui-même parlait d'objets fatidiques. Chaque marchand d'art et chaque antiquaire les reconnaît. Ce sont ces objets qui apparaissent et disparaissent. Pour quelqu'un qui ne serait pas marchand d'art, il ne s'agira peut-être pas d'un objet. Cela peut être une ville, une couleur, une heure de la journée. Le clou sur lequel ta destinée est susceptible de s'accrocher et de se déchirer.
- Je croirais entendre mon père.
- Eh bien... formulons-le autrement. Qui a dit que la coïncidence était juste la façon qu'a Dieu de rester anonyme ?
- Maintenant vous ressemblez vraiment à mon père.
- Qui peut dire que les joueurs ne sont pas mieux à  même de les comprendre que quiconque ? Une partie n'a pas de prix, si ? Le bien ne peut-il pas pénétrer parfois par des portes dérobées ?" (pp. 773-774, c'est moi qui souligne)
Donna Tartt ne donne pas la réponse à la question de Hobie sur la coïncidence. La maxime est souvent attribuée à Albert Einstein mais je me méfie : ce qui est certain c'est qu'avant lui,Théophile Gautier a écrit "Le hasard, c'est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer."(La Croix de Berny,  éd. Librairie Nouvelle, 1855, lettre III (« À monsieur le prince de Monbert »), p. 28.)

Recherchant l'auteur de cette citation, Dieu, le hasard, ou l'Attracteur étrange m'ont conduit  en tout cas vers un bel article d'une blogueuse, journaliste à Europe 1, Margaux Baralon, consacré au Chardonneret. Elle le termine par les derniers mots du livre, pleins d'espérance :
« J’ajoute mon propre amour à l’histoire des amoureux des belles choses, eux qui les ont cherchées, les ont arrachées au feu, les ont pistées lorsqu’elles étaient perdues, ont œuvré pour les préserver et les sauvegarder tout en les faisant passer de main en main, littéralement, leurs chants éclatants s’élevant du naufrage du temps vers la prochaine génération d’amoureux, et la prochaine encore. »
Allant par curiosité sur l'accueil, j'y découvre que le dernier billet, remontant au 9 octobre, a été consacré à Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve, jugé moins réussi que "l'excellent Premier Contact", dont elle avait donné une critique au 14 décembre 2016. Film dont je rappelle qu'il constitua le second billet de cette longue chronique.
"Si Denis Villeneuve évite avec habileté de sombrer dans le larmoyant et le pathétique, c’est parce que le cinéaste, tandis qu’il boucle la boucle, suggère et ne montre pas. Premier contact devient sur la fin un film à trous, que le spectateur doit compléter -par ailleurs jolie métaphore du cinéma, le septième art étant autant affaire de champs que de hors champs, de vides que de pleins, de présence que d’absence. Le spectateur y parvient, le procédé marche, parce que le cinéaste ne fait jamais appel qu’à ce qu’il y a de proprement humain chez chacun d’entre nous pour comprendre les turpitudes intérieures de son héroïne : la conscience de la mort imminente qui, si forte soit-elle, n’entrave pas la fureur de vivre."
 
Encore un indice de ce bouclage sur le début de l'année : ce matin, dans mon fil FB, la revue en ligne Internetactu.net me signale un article de Ted Chiang sur l'intelligence artificielle. Or Ted Chiang (né en 1967) n'est autre que l'auteur de Histoire de ma vie, nouvelle qui a servi de base à Premier Contact. C'est la seule et unique fois de l'année où le nom de Ted Chiang est revenu sur mes tablettes.

mardi 12 septembre 2017

# 218/313 - Dé-coïncidence

Tout change très vite. La forme diffractée que j'avais adoptée pour ces billets n'a pas manqué d'évoluer : certains fils (Kurosawa, Billeter) ont trouvé leur conclusion tandis que ceux qui demeuraient ouverts (Starobinski et sa méditation sur le jour sacré et le jour profane, la sorcellerie à partir du livre de Marcelle Bouteiller) se sont pratiquement rejoints autour de la figure tutélaire de Baudelaire.

Le 8 septembre, alors que je venais de poster sur FB un statut qui rappelait le jugement cruel que le poète porta sur George Sand, j'allais ensuite fureter sur mon portail Netvibes, également nommé Alluvions, portail d'ailleurs public, que chacun peut donc consulter, et qui ne contient qu'un seul onglet baptisé Douze du monde. Parce que je n'y recense que douze sites (alors que Netvibes permet l'agrégation si l'on veut de multiples onglets et d'une quantité indéfinie de sites). Douze, pas un de plus, pas un de moins. Parfois un nouveau apparaît, mais alors j'en supprime un ancien. Dans l'immensité du web, il est facile de se perdre dans une pléthore de blogs, le temps disponible n'étant pas infini, il faut à mon sens savoir se restreindre.

Je ne fréquente d'ailleurs pas quotidiennement ce portail, et je ne consulte pas systématiquement les nouveaux articles publiés. Mais ce matin-là, je suis allé lire un article mis en ligne la veille par Daniel Bougnoux sur son blog Le Randonneur : Un perpétuel événement ? (à propos de F. Jullien). Surprise : chapeautant le texte, un portrait de Baudelaire :

En réalité, le poète n'est pas le sujet principal de l'article, consacré plutôt au dernier livre du philosophe François Jullien, La dé-coïncidence, à paraître bientôt :
"La littérature, disais-je dans une précédente livraison (« Présence de François Jullien »), a souvent tourné autour de cette difficulté, familière s’il en est, de la dérobade du présent, par excès ou par défaut. Tout se passe comme si le sentiment de notre présence, si précieuse, aux êtres ou au monde « out there », là en face, exigeait un réglage, ni trop loin, ni trop près. Car par ces deux bouts la présence s’évanouit. Le spleen baudelairien, la nausée selon Sartre constituent deux expériences (qui mériteraient une sérieuse analyse) où le trop de proximité du réel, tel un trou noir, bloque toute perspective d’essor : dans cette fixation panique, aucune tentative sémiotique, aucune dé-coïncidence n’opèrent plus, nous adhérons, jusqu’à l’horreur. (...)

Le dernier ouvrage publié de Jullien, Dé-coïncidence (Grasset, septembre 2017), multiplie les coups de dés ; il s’y explique au passage avec la déconstruction selon Heidegger, puis Derrida… L’art, l’ex-istence se font miroir, pour lesquels il n’est d’autre présence que l’essor d’une apparition : la rencontre dans la trame des jours d’une personne, mais aussi d’un tableau qui font irruption c’est-à-dire événement ; d’un coup leur présence tranche."
La coïncidence baudelairienne ouvrait sur une dé-coïncidence...


Sur le site de Grasset, on peut lire les premières pages du livre. Il me semble que ce que l'auteur entend par coïncidence ne coïncide pas avec la coïncidence au sens où je l'emploie ici habituellement. Et que donc la dé-coïncidence, concept forgé par Jullien, ne vise pas à s'opposer à celle-ci. Je dirais même plus (mais il me faudra lire l'essai pour affermir ou infirmer ce que j'écris ici) : la dé-coïncidence au sens de Jullien n'est pas sans rapport paradoxal avec la coïncidence au sens, par exemple, de Jung. Dans les deux cas, il y a une déchirure dans la trame régulière des jours, une rupture troublante dans l'ordonnancement du réel, il y a événement. (Écrit le 08/09)
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Ajout du 09/09 : Béatrice, qui n'a pu lire cet article encore inédit, m'envoie par FB un lien vers une émission de France-Culture, Réciter son Baudelaire (2/4), trois minutes de poésie avec l'excellent Jacques Bonnafé. Or, le post en question affiche le même portrait de Baudelaire que celui choisi par Daniel Bougnoux.

samedi 29 avril 2017

# 102/313 - Le facteur de coïncidences

"La diplomatie a toujours été un problème de géopolitique et de cohabitation. Son outil principal est la compréhension de l'étrange, le pliage et la traduction pour saisir les mœurs de l'autre, son allure vitale, son mode d'existence dans ce qu'il a de plus exotique, de plus loin et de plus intime, comme les courbes d'un attracteur étrange sont parallèles sur certaines portions et diffèrent infiniment sur d'autres."

Baptiste Morizot, Les diplomates, Wildproject, 2016, p. 267.

Depuis le premier jour, j'avance ici sans savoir où je vais, en suivant les fils des différents sujets qui s'imposent à moi. Je dis bien "s'imposent", le seul choix qui me revient est de privilégier à certains moments tel thème plutôt que tel autre, ne pouvant traiter tout en même temps. Aussi suis-je contraint à de nombreuses boucles, me conduisant à revenir plusieurs fois au même endroit, à certains noeuds de bifurcation semblables, ainsi que l'écrit Baptiste Morizot, aux courbes d'un attracteur étrange. L'un de ces points d'inflexion est la figure - cela ne paraît pas très sérieux, j'en conviens - du chieur de Saint-Martial. Le gaillard avait fait remonter en mémoire une autre leste figure repérée par Claude Gaignebet sur les murs du château de Blois.

Pour la retrouver sur le site de Robin Plackert, Fragments de géographie sacrée, j'avais utilisé le moteur de recherche interne, avec le mot-clé Blois.

Deux articles seulement avaient été retournés par la recherche. Celui qui contenait effectivement la sculpture ci-dessus, et puis un second qui n'avait rien à voir, ou en tout cas, très peu à voir avec Blois.
Il s'agissait d'un article daté du 3 avril 2005 intitulé Le facteur de coïncidences, article princeps d'une rubrique qui portera le même nom, dont la raison d'être, on va le voir, est foncièrement la même que celle qui anime ce projet depuis l'origine. Voici comment Robin Plackert introduisait son billet :
"Dans Sacrifice, le chef d’œuvre d'Andreï Tarkovski, le facteur Otto se présente aux membres de la maisonnée réunis pour l'anniversaire du personnage principal du film, Alexandre, comme un collectionneur d'événements : événements singuliers qui défient la raison humaine. J'inclinerai volontiers à me présenter également comme un collectionneur, un collecteur de ces micro-événements qui parsèment nos existences et qu'on renvoie le plus souvent à l'anodin et à l'insignifiant, se hâtant d'en sourire pour ne pas réfléchir plus avant. Saillies du quotidien qu'on nomme coïncidences, et dont sans plus tarder je veux donner ici le plus récent exemple vécu."


Coïncidence aussi avec le premier article ici publié du projet Heptalmanach : Otto et l'attracteur étrange. Otto, qui n'était pas facteur, mais l'artiste plasticien de Marc-Antoine Mathieu.

A partir d'ici, s'ouvre une bifurcation qui va nous faire renouer avec le cinéma, et plonger dans l’œuvre immense d'Andreï Tarkovski. Et pour cela, en préambule, il faut revenir sur l'anecdote racontée par Robin Plackert. A suivre, comme on dit dans les bons feuilletons d'antan.

mardi 14 mars 2017

# 62/313 - Sache que je suis Bertrand de Born

"C'est au printemps 1967 que je lui ai serré la main pour la première fois."

Incipit d'Invisible, le roman de Paul Auster paru en France en 2010 et que j'ai donc lu ces derniers jours. Un roman bien dans la veine de ceux que je connaissais, avec une apparence de thriller, un meurtre, des disparitions, bref à peu près les ingrédients d'un polar sauf qu'il ne s'agit pas d'un polar. Et dieu sait que je n'ai rien contre le polar, car il en est d'excellents, qui vont chercher loin parfois dans la compréhension de l'humain et la contemplation de ses abîmes. Non il ne s'agit pas de polar ni de roman policier parce qu'en général, dans ce genre-là, les questions ouvertes lors de l'intrigue, aussi complexes et embrouillées puissent-elles être, trouvent solution au terme de l'ouvrage. L'habileté du détective, son intelligence, son intuition viennent à bout de tous les obstacles, même s'il y laisse parfois, et même souvent, quelques plumes.
Dans un roman d'Auster, vous pouvez être certains a contrario que les questions resteront béantes. Que le dernier mot ne sera pas posé, qu'aucune conclusion ne pourra jaillir.

"C'est Walker, dis-je, me rendant compte que j'avais négligé de me présenter quand nous nous sommes serré la main. Adam Walker." (p. 13)

Adam Walker. Les noms ne sont jamais anodins chez Auster. On voit bien tout de suite la proximité phonique et littérale : Paul/Adam, deux prénoms de quatre lettres ; Walker/Auster, six lettres, deux syllabes, même finale. Logique pour un narrateur qui est une sorte de double de l'auteur, même si son destin tragique n'a rien à voir avec sa propre trajectoire.

Mais pour moi, dans le cadre de cette chronique au long cours, c'est à un autre nom que cet Adam Walker faisait furieusement penser : Adam Driver, l'acteur de Paterson, le film de Jarmusch.


Adam Driver, bus driver dans Paterson : il y avait déjà dans le choix de Jarmusch une malice sans doute fortuite, mais amusante (il n'a bien sûr pas choisi l'acteur sur son nom mais pour un film qui joue aussi sur la synonymie du nom du personnage et du nom de la ville, c'était formidablement cohérent). Driver/Walker, le conducteur/le marcheur : ce sont aussi deux noms pour l'homo viator, l'homme qui chemine et pérégrine (j'emprunte cette notion à Jérôme Baschet, L'iconographie médiévale, Gallimard, 2008, p. 77).  Dans l'oeuvre d'Auster, cela se traduit souvent par la filature. Cette déambulation dans la ville sur les traces d'un individu sur lequel un client veut avoir des renseignements.  "Cette filature est présente, écrit Bertrand Gervais*, dans les trois romans de la Trilogie newyorkaise, dans le roman policier Fausse balle, écrit sous le pseudonyme Paul Benjamin, dans Le voyage d’Anna Blume, où l’héroïne est partie à la recherche de son frère dans une ville post-apocalyptique, et bien entendu dans Léviathan, où enquête de police et rédaction d’un récit à caractère biographique se complètent." Le même poursuit en convoquant les thèmes, qui nous sont bien familiers, de rimes et de coïncidences :

Dans ce dernier roman, la figure de Maria Turner s’impose comme l’expression même du travail de filature en tant que rapport au monde et modalité de description. Cette Maria, artiste en herbe dont les faits d’armes sont inspirés de la carrière de l’artiste française Sophie Calle, elle-même très proche des préoccupations de Paul Auster, construit son art à partir de coïncidences. Maria suit, nous explique le narrateur de Léviathan, « des inconnus dans la rue, choisissant quelqu’un au hasard quand elle [sort] de chez elle le matin et laissant ce choix déterminer où elle [ira] pendant le reste de la journée. » Et le soir, elle s’assoit à sa table de travail pour tenter de se représenter leur vie et leur invente une biographie imaginaire. Elle trouve un carnet et, à partir des adresses fournies, entreprend de reconstruire la vie de son propriétaire. C’est dire qu’elle trouve dans le quotidien, dans les faits de tous les jours, des occasions d’amorcer un processus de narrativisation, transformant le banal en récit. Comme Paul Auster, elle se tient prête, le stylo à la main, à noter les rimes du monde, quitte à leur donner un coup de pouce, en forçant les rapprochements.

"Je pensais ne jamais les revoir. Il y avait sept mois que Born enseignait à Columbia et, puisque nos chemins ne s'étaient jamais croisés pendant tout ce temps, il semblait peu imaginable que je le rencontre désormais. Mais la question des probabilités ne compte pas lorsqu'il s'agit d'événements réels, et le seul fait qu'une chose est improbable ne signifie pas qu'elle ne peut se produire." (p. 16-17)

Voilà bien une affirmation typiquement austérienne : la dynamique de la vie échappe aux probabilités, l'inattendu est toujours possible. C'est ce qu'il affiche dès la citation d'Héraclite en exergue de L'invention de la solitude : "Qui cherche la vérité doit être prêt à l'inattendu, car elle est difficile à trouver et, quand on la rencontre, déconcertante."
Notons aussi la récurrence du 7. Le récit commence avec 1967. Le texte écrit par Adam Walker se nomme 1967, et la rencontre avec Born se situe sept mois après son installation à Columbia. Un peu plus loin, page 43, Born, à la grande surprise de Walker, déroule sa biographie : "Votre mère, Marjorie, autrement dit, Marge, a quarante-six ans et a mis au monde trois enfants : votre sœur Gwyn en novembre 1945 ; vous en mars 1947 [Auster est né en février 1947] ; et votre frère Andrew en juillet 1950. Tragique histoire. Le petit Andy s'est noyé quand il avait sept ans et ça me chagrine de penser combien cette perte a dû être intolérable pour vous tous."



Bertran de Born en enfer levant sa tête décapitée. Illustration de Gustave Doré pour une édition de l'Enfer de Dante.

Le professeur Rudolf Born qui s'adresse ainsi à Adam Walker est un homonyme du poète provençal Bertrand de Born, qui écrivit comme tout bon troubadour qui se respecte quelques poèmes d'amour, mais exalta surtout la guerre :

Il me plaît de voir sur les prés,
tentes et pavillons dressés.
Et j'ai grande allégresse
quand vois, par campagne rangés
chevaliers et chevaux armés.
— Version française

E platz mi quan vei per lo pratz
Tendas e pabalhos fermatz.
E ai grant alegratge
Quen vei per champanha renjatz
Chavaliers e chavaus armatz.
— Version occitane

"Défenseur convaincu de l'écrivain qu'avait été de Born, écrit Paul Auster, Dante l'a néanmoins voué à la damnation éternelle pour avoir conseillé au prince Henri Plantagenêt de se révolter contre son père, le roi Henri II, et puisque de Born avait provoqué la séparation entre père et fils, faisant d'eux des ennemis, l'ingénieux châtiment imaginé par Dante consistait à séparer Born de lui-même. D'où le corps décapité gémissant dans l'au-delà, qui demande au voyageur florentin s'il peut exister douleur plus terrible que la sienne."(p. 7)

Où l'on voit resurgir de façon tout à fait tragique, et nous sommes là au tout début d'Invisible, le conflit père-fils dont on a vu récemment l'importance chez Paul Auster.


"Je vis, en vérité, et crois encore le voir,
un corps aller sans tête, comme faisaient aussi
les autres qui formaient ce triste troupeau.
Il tenait sa tête coupée par les cheveux,
suspendue à la main comme une lanterne,
elle nous regardait, et disait : « Hélas ! »
De soi-même à soi-même il faisait un flambeau ;
ils étaient deux en un, et un en deux :
comment cela se peut, seul le sait qui l’ordonne.
Quand il fut juste au pied du pont,
il éleva en l’air le bras avec la tête,
pour rapprocher ses paroles de nous,
qui furent : « Vois donc la peine épouvantable,
toi, qui vivant viens visiter les morts :
vois si aucune est aussi grande ;
et pour que de moi tu portes des nouvelles,
sache que je suis Bertrand de Born,
celui qui donna les mauvais conseils au jeune roi.
Je fis se haïr entre eux père et fils :
Architofel, par ses pointes perfides,
ne fit pas plus contre David et Absalon.
Pour avoir divisé deux personnes si proches
je porte hélas mon cerveau séparé
de son principe, qui est dans ce tronc.
Ainsi s’observe en moi la loi du talion. »
Dante, La Divine Comédie illustrée par Botticelli, traduction de Jacqueline Risset, Éditions Diane de Selliers, 2008.

Le Chant XXVIII de L’Enfer de Dante illustré par Botticelli.

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* Bertrand Gervais, Paul Auster ou la vie secrète des événements, in Poétiques et imaginaires de l'événement. Article d’un cahier Figura, 2011.

jeudi 2 mars 2017

# 52/313 - Twins and Cheerios

Je reviens sur ce photomontage de l'article précédent :


La thématique du double, que nous avons croisée dès le premier article avec Otto de Marc-Antoine Mathieu, est fortement  présente dans Paterson (le film) avec l'histoire des jumeaux. Laura, la femme de Paterson (le personnage), lui confie au réveil qu'elle a rêvé qu'elle allait avoir des jumeaux. Un peu plus tard, Paterson ne cessera, par une sorte de magie sympathique du quotidien, dans son bus et dans la ville en général, de rencontrer des jumeaux. Le phénomène apparaît bien à la fin de la bande-annonce suivante :


De même la rencontre à la fin du film, près des Great Falls et après la destruction accidentelle du carnet de poèmes de Paterson, avec un japonais amateur de poésie qui lui offre in fine un cahier vierge, cette rencontre, qu'on peut juger providentielle ou invraisemblable, permet au film d'échapper à un réalisme étroit. Coexistent paradoxalement une exaltation de l'ordinaire des jours et une magie de la coïncidence. Mais, en fait, si c'était cela le vrai réalisme ?

Enrique Seknadje, sur le site Culturopoing, dans un article que je découvre seulement après avoir écrit ce qui précède, livre une analyse similaire, où nous reconnaissons bon nombre des thèmes abordés ici depuis janvier :
Dans Paterson, Jarmusch visualise, met en scène la “synchronicité” à laquelle se sont intéressés Carl Gustav Jung et Wolfgang Paoli, à partir des travaux de Paul Kammerer sur la loi des séries – les “hasards signifiants” -, où la causalité n’entre pas en ligne de compte. La synchronicité est constituée de ces coïncidences qui traduisent, dans la manière dont on les crée et dont on les appréhende, une forme de croyance au supranaturel, de vision unitaire du monde et de la psyché, mais qui permettent aussi à un artiste – et l’on pense, entre autres, bien sûr, à Cronenberg – de créer des rimes internes en son œuvre, de construire celle-ci à travers la mise en miroir et en écho, la correspondance d’éléments et de parties qui en sont constitutifs ; de créer des sentiments d’étrangeté plus ou moins inquiétante. Le plus bel exemple de synchronicité dans Paterson concerne la gémellité. Laura rêve qu’elle enfante de jumeaux et Paterson n’en finit pas de voir autour de lui, en ville, des jumeaux, des couples se ressemblant comme deux gouttes d’eau. La gémellité permet aussi et encore de jouer sur les notions de répétition et de différence, d’identité et d’altérité.
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Je m'avise maintenant d'un autre rapprochement à opérer avec Premier contact de Denis Villeneuve. Dans ce film, les Heptapodes communiquent avec des signes circulaires, sorte de phrases sans début ni fin.


Or dans Paterson (dont la forme adopte aussi un aspect cyclique, bouclant une semaine sur l'autre), Laura ne cesse de créer, avec du noir et du blanc, le plus souvent des formes circulaires, comme ici sur les rideaux, mais aussi en cuisine avec les cupcakes dont elle espère une petite fortune au marché du samedi. A ceci on peut ajouter la nourriture de Paterson, comme les invariables Cheerios du petit déjeuner.



mardi 7 février 2017

# 32/313 - Beautiful Cigar Girl

Une dernière entrée de coïncidence est perceptible dans la seconde aventure de Dupin, Le Mystère de Marie Roget (la troisième et dernière étant La lettre volée). Sous-titrée
POUR FAIRE SUITE À
DOUBLE ASSASSINAT DANS LA RUE MORGUE
la nouvelle se base sur l'affaire réelle du meurtre de Mary Cecilia Rogers survenu à New York en 1841. L'action est transposée à Paris et la Seine remplace l'Hudson River où le corps de Mary Rogers fut retrouvé. Soit dit en passant, nous retrouvons cette double postulation Amérique-Europe, et plus précisément encore New-York-Paris, active depuis l'examen du roman de Christian Garcin, Les vies multiples de Jeremiah Reynolds.

C'est dès l'incipit de la nouvelle qu'il est question de coïncidences :
Il y a peu de personnes, même parmi les penseurs les plus calmes, qui n’aient été quelquefois envahies par une vague mais saisissante demi-croyance au surnaturel, en face de certaines coïncidences d’un caractère en apparence si merveilleux, que l’esprit se sentait incapable de les admettre comme pures coïncidences. De pareils sentiments (car les demi-croyances dont je parle n’ont jamais la parfaite énergie de la pensée), de pareils sentiments ne peuvent être que difficilement comprimés, à moins qu’on n’en réfère à la science de la chance, ou, selon l’appellation technique, au calcul des probabilités. Or, ce calcul est, dans son essence, purement mathématique ; et nous avons ainsi l’anomalie de la science la plus rigoureusement exacte appliquée à l’ombre et à la spiritualité de ce qu’il y a de plus impalpable dans le monde de la spéculation.
Les détails extraordinaires que je suis invité à publier forment, comme on le verra, quant à la succession des époques, la première branche d’une série de coïncidences à peine imaginables, dont tous les lecteurs retrouveront la branche secondaire ou finale dans l’assassinat récent de Mary Cecilia Rogers, à New-York. [C'est moi qui met en gras, mais les italiques sont de Poe lui-même]
Revoilà les probabilités, la théorie seule à même de dissiper la demi-croyance au surnaturel.
Remarquons tout de suite cette curiosité : quand ils s'inspirent d'un fait divers réel, les auteurs de polars s'abstiennent généralement de mentionner celui-ci. Le lecteur ne l'apprend que par la bande, par des confidences postérieures de l'auteur ou par le travail des critiques sur la génétique du texte. Pas de ça ici, Poe parle sans ambages du meurtre récent de Mary Rogers, (employée dans un bureau de tabac, sa beauté était si grande qu'on l'appelait Beautiful Cigar Girl).  




"Cet événement eut lieu deux ans environ après l’horreur de la rue Morgue. Marie, dont le nom de baptême et le nom de famille frapperont sans doute l’attention par leur ressemblance avec ceux d’une jeune et infortunée marchande de cigares, était la fille unique de la veuve Estelle Roget."
Poe joue subtilement sur la coïncidence entre le fait divers réel et celui qu'il invente. Ce qu'un auteur lambda dissimulerait, il attire l'attention dessus, ce qui loin de le discréditer produit un effet de réel puissant. L'enquête elle-même est loin d'être typique puisque Dupin ne raisonne qu'à partir des articles de journaux qui relatent le fait, relevant leurs erreurs et leurs mésinterprétations. Aucune investigation sur le terrain, aucune confrontation avec les témoins, c'est presque à une expérience de pensée que se livre Dupin. In fine, après avoir fait une suggestion sur l'identité du meurtrier (il laissera le préfet se charger de la basse besogne de l'appréhender - et celui-ci le fera non sans répugnance, hostile qu'il est aux méthodes de Dupin), ledit Dupin revient sur le parallèle avec Mary Rogers :

Je répète donc que je parle de ces choses simplement comme de coïncidences. Quelques mots encore. On trouvera dans ma narration de quoi établir un parallèle entre la destinée de la malheureuse Mary Cecilia Rogers, autant du moins que sa destinée est connue, et la destinée d’une nommée Marie Roget jusqu’à une certaine époque de son histoire, — parallèle dont la minutieuse et surprenante exactitude est faite pour embarrasser la raison. Oui, on sera frappé de tout cela. Mais qu’on ne suppose pas un seul instant que, en continuant la triste histoire de Marie depuis le point en question et en poursuivant jusqu’à son dénoûment le mystère qui l’enveloppait, j’aie eu le dessein secret de suggérer une extension du parallèle, ou même d’insinuer que les mesures adoptées à Paris pour découvrir l’assassin d’une grisette, ou des mesures fondées sur une méthode de raisonnement analogue, produiraient un résultat analogue. [C'est moi qui souligne]

Photogramme de La Science des rêves, de Michel Gondry (2006).
Le paragraphe qui suit est tout à fait étonnant, car il anticipe pratiquement une des caractéristiques majeures des systèmes dynamiques dans la théorie mathématique du chaos, à savoir la dépendance sensitive des conditions initiales, autrement dit le fait, explique David Ruelle, "qu'un petit changement de condition initiale conduit habituellement à un tel changement de l'évolution ultérieure du système que des prédictions à long terme deviennent complètement vaines."(Hasard et chaos, Odile Jacob, 1991, p.62).
Car, relativement à la dernière partie de la supposition, on doit considérer que la plus légère variation dans les éléments des deux problèmes pourrait engendrer les plus graves erreurs de calcul, en faisant diverger absolument les deux courants d’événements ; à peu près de la même manière qu’en arithmétique une erreur qui, prise individuellement, peut être inappréciable, produit à la longue, par la force accumulative de la multiplication, un résultat effroyablement distant de la vérité. [C'est moi qui souligne]
David Ruelle montre que ce n'est qu'à la fin du XIXè siècle que la démonstration en a été faite par le mathématicien français Jacques Hadamard, à partir de l'étude de la trajectoire d'une boule de billard. Un peu plus tard, en 1908, dans son ouvrage Science et méthode, un autre mathématicien bien plus prestigieux, Henri Poincaré, exprimait clairement le phénomène : "Une cause très petite, qui nous échappe,  détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au hasard."

Henri Poincaré à son bureau

Poe anticipe donc d'un bon demi-siècle sur des découvertes qui ne prendront véritablement leur ampleur qu'à la fin du XXème siècle avec la théorie du chaos. Un autre passage du Mystère de Marie Roget contient une vraie fulgurance prémonitoire sur ce que David Ruelle n'hésite pas à désigner comme le rôle créateur du hasard :

L’histoire de la science humaine nous montre d’une manière si continue que c’est aux faits collatéraux, fortuits, accidentels, que nous devons nos plus nombreuses et nos plus précieuses découvertes, qu’il est devenu finalement nécessaire, dans tout aperçu des progrès à venir, de faire une part non-seulement très-large, mais la plus large possible aux inventions qui naîtront du hasard, et qui sont tout à fait en dehors des prévisions ordinaires. Il n’est plus philosophique désormais de baser sur ce qui a été une vision de ce qui doit être. L’accident doit être admis comme partie de la fondation. Nous faisons du hasard la matière d’un calcul rigoureux. Nous soumettons l’inattendu et l’inconcevable aux formules mathématiques des écoles.[C'est moi qui souligne]
Poe - c'est là un autre exemple de son génie - était bien en avance sur la science de son temps, qui s'en tenait sagement au déterminisme classique. Nous voyons bien, en passant, qu'avec cette nouvelle nous sommes bien au-delà de la simple machine narrative policière. Cette complexité lui a sans doute nui d'une certaine façon  car elle est bien moins célèbre que les deux autres volets de la trilogie Dupin, La lettre volée et Double assassinat dans la rue Morgue.

Je voudrais finir cet article sur les paroles d'un autre écrivain de la coïncidence, un autre Américain, Paul Auster :

"D'un point de vue esthétique, l'introduction d'éléments de hasard dans un roman crée sans doute autant de problèmes qu'elle en résout. J'ai été très maltraité par les critiques à cause de ça. Au sens le plus strict du terme, je me considère comme un réaliste. La hasard fait partie de la réalité : nous sommes sans cesse soumis à la force des coïncidences, l'inattendu arrive dans nos vies à tous avec une régularité étourdissante. Et pourtant, l'idée est généralement admise que les romans ne devraient pas pousser trop loin l'imagination. Tout ce qui paraît "peu plausible" est nécessairement ressenti comme forcé, artificiel, "irréaliste". Je ne sais pas au sein de quelle réalité ces gens ont vécu, mais en tout cas ce n'est pas la mienne. (...) Ce que je cherche à faire, je suppose, c'est à écrire une fiction aussi étrange que le monde dans lequel je vis."
Conversation avec Larry Mc Caffery et Sinda Gregory, in L'art de la faim, Actes Sud Babel, 1992.