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vendredi 3 octobre 2025

Raskolnikov et Kérala

"Ce soir-là, la curiosité m'avait assaillie. Frustrée par la brièveté de l'article, je voulais mieux connaître les circonstances de la mort du prince. Je m'étais d'abord demandé si son corps était encore frais, lisse, ferme comme celui d'un homme trompant Thanatos avec Hypnos."

Cécile Guilbert, Feux sacrés, Grasset, 2025, p. 12 

Comme d’habitude, j'avais beaucoup de livres en cours de lecture ou en attente (ne serait-ce que le Crime et châtiment de Dostoïevski, qui avait été choisi par F. , le détenu de Saint-Maur que j'accompagne), pour me permettre raisonnablement d'en acquérir un nouveau. Néanmoins, quand j'ai parcouru à la librairie Arcanes (j'ai bien conscience que je me jetais là dans la gueule du loup), la quatrième de couverture de Feux sacrés de Cécile Guilbert (dont je n'avais guère lu jusque-là que Warhol Spirit), j'ai su que je ne pouvais faire l'impasse. 

N’ayant d’autres maîtres à vingt ans que Rimbaud et Nietzsche, comment une intellectuelle rationaliste et sceptique s’ouvre-t-elle à la spiritualité hindoue ?
Dans ce récit intime, à la fois tendre et profond, Cécile Guilbert raconte les chagrins et les joies qui ont rendu possible cette métamorphose. Le scandale de la mort qui s’acharne – celle de son cousin adoré, suicidé ; de sa grand-mère veillée dans son agonie ; de son oncle qui s’éteint au Kerala ; de son petit frère dont le cadavre est découvert dans des circonstances dramatiques. Mais aussi les événements et les expériences qui lui ont permis d’accéder à une dimension supérieure de l’être – la rencontre de l’amour, la lumière dans le regard des sages et des yogis, les livres incandescents, les voyages en Inde jusqu’aux bûchers de Bénarès, les signes et les coïncidences magiques…
Deux mots-clés : le Kérala tout d'abord, d'où ma fille Violette revenait tout juste. Son premier voyage en Inde, motivé par ses études (elle venait d'avoir sa licence de sanskrit et le directeur de mémoire de son prochain master enseigne en partie à Cochin). Et puis "les coïncidences magiques", bien sûr. Là, je fus servi. Je trouvai en Cécile Guilbert une même sensibilité aux hasards objectifs. L'Inde, écrit-elle, est "ce point physique et métaphysique du globe" qui "a fini par occuper une place grandissante dans mon existence. D'abord en termes d'ignorance - puis de connaissances et de renaissance impossibles à isoler les unes des autres tant j'y vois liées toutes sortes de circonstances diffractées, de correspondances, de coïncidences, d'arcanes de riante ou d'inquiétante étrangeté que j'ai mis une vie à saisir et des années à vouloir démêler." (p. 17)

L'inquiétante étrangeté, c'est bien sûr faire référence au célèbre article de Freud, Das Unheimliche, mais là où Freud voit un signe d'infantilité et de névrose obsessionnelle dans une quête de sens de ces phénomènes de répétition, Cécile Guilbert prend un parti inverse : "La vie n'est-elle pas remplie de coïncidences et pas seulement dans les rêves ? De dates, de lieux, de rencontres. D'événements auxquels nous n'accordons aucun sens et que nous négligeons de relier entre eux. Des synchronicités, pour parler comme Jung, qui définissait ainsi la survenue de deux événements concomitants sans relation de causalité, possédant une signification pour l’observateur." (p. 18)

Elle cite juste après cette définition de Roberto Calasso que je ne connaissais pas : "la coïncidence c'est l'apparition d'une constellation dans la vie de chaque individu." Elle avait pour moi un parfum de déjà-vu, car à de nombreuses reprises j'avais utilisé cette image de la constellation pour décrire le réseau de liens parfois proliférant entre des choses et des événements, comme par exemple dans cet article du 17 octobre 2017, La constellation et les lucioles, où j'évoquais aussi le roman éponyme Constellation d'Adrien Bosc, qui désigne aussi l'avion qui emmena Marcel Cerdan, Ginette Neveu et quarante-six autres personnes dans la nuit des Açores du 27 octobre 1949 dont ils ne devaient jamais revenir, trajectoires fatales dont Adrien Bosc retraçait, écrivais-je, la pelote serrée.


 

Cécile Guilbert écrit que "rien n'est plus enchanteur que ces phénomènes parallèles qui nourrissent l'intuition que notre existence n'est pas complètement le produit d'un chaos aléatoire, d'une contingence arbitraire - voire l'idée un peu folle qu'elle possède un sens qu'il nous serait loisible de déchiffrer à travers les coups du sort ou de ce qu'on appelle pompeusement "le destin"."

Je sais très bien cependant que cet enchantement n'est pas partagé par tout le monde, et que vous avez beau donner des exemples étonnants de constellations symboliques, la plupart des gens (et il s'agit même parfois d'amis très proches) restent aussi incrédules que le père de Philémon dans la bande dessinée de Fred. Il y a longtemps que j'ai renoncé à vouloir convaincre quiconque sur ce sujet. C'est une question qui touche à la conversion.

Et la coïncidence que je vais mentionner maintenant ne changera donc certainement rien à cet état de choses. 

Je disais au tout début que Crime et châtiment figurait dans mon programme de lecture.  J'arrive alors, en ce même jour où je découvre Feux sacrés, au chapitre VI de la première partie, qui commence d'ailleurs par cette phrase : "Raskolnikov apprit plus tard, par hasard, pourquoi le marchand et sa femme avaient invité Lizaveta à venir chez eux." Et le second paragraphe nous apprend ceci : "Mais, depuis quelque temps, Raskolnikov était devenu superstitieux. On put même par la suite découvrir des traces indélébiles de cette faiblesse en lui. Et, dans cette affaire, il inclina toujours à voir l'action de coïncidences bizarres, de forces étranges et mystérieuses." Diable, je me trouvais en quelque sorte plongé dans une coïncidence au carré : une coïncidence sur le fait même de la coïncidence. Avec cette sorte de vertige en prime : n'étais-je pas moi-même une victime de la superstition, marchant sur la même pente que l'assassin Raskolnikov ?

L'affaire, comme dit Dostoïevski, va se corser. Dans la suite de l'histoire, l'étudiant entre dans "une mauvaise taverne", demande du thé et se met à réfléchir. A une table presque voisine de la sienne conversent un étudiant et un jeune officier, qui viennent de jouer une partie de billard. "Tout à coup, écrit Dostoïevski, Raskolnikov entendit l'étudiant parler à l'officier de l'usurière Aliona Ivanovna et lui donner son adresse. Cette seule particularité suffit à lui paraître étrange : il venait à peine de chez elle et il entendait aussitôt parler d'elle. Ce n'était sans doute qu'une coïncidence, mais il était justement en train de chasser une impression obsédante, et voilà qu'on semblait vouloir la fortifier (...)." Raskolnikov ne perd pas un mot du dialogue entre les deux jeunes gens, qui en viennent ni plus ni moins à évoquer en riant l'assassinat de l'usurière comme d'un bienfait pour l'humanité. Dialogue qui se termine ainsi :

 - (...) j'ai aussi une question.
- Vas-y.
- Eh bien, voilà ; tu es là à pérorer avec éloquence, mais dis-moi, cette vieille, tu la tuerais toi-même
- Naturellement que non. Je parle au nom de la justice... Il ne s'agit pas de moi.
- A mon avis, si tu ne te décides pas toi-même à tenter la chose, eh bien, il ne faut plus parler de justice. Allons jouer encore une partie." (p. 141) 

Cette conversation provoque, on s'en doute, une agitation extraordinaire chez Raskolnikov : "Mais pourquoi lui fallait-il entendre exprimer ces pensées au moment même où elles venaient de naître dans son cerveau, ces mêmes pensées ? Et pourquoi, quand il sortait de chez la vieille avec cet embryon d'idée qui se formait dans son esprit, tombait-il sur des gens qui parlaient d'elle ?..."

En voilà une, de synchronicité, tout à fait remarquable ! Et Dostoïevski conclut ce passage par ce paragraphe essentiel :

"Cette coïncidence devait toujours lui paraître étrange. Cette insignifiante conversation de café exerça une influence extraordinaire sur lui dans toute cette affaire : il semblait en effet qu'il y eût là une prédestination... le doigt du destin..." 

Dostoïevski exagère : la conversation n'avait rien d'une brève de comptoir, et était tout sauf insignifiante. On peut dire qu'elle a précipité et affermi la décision de Raskolnikov de perpétrer son crime. Bien sûr nous sommes dans une fiction, mais il est tout de même singulier que l'écrivain ait choisi de motiver en partie la résolution de son personnage par cette coïncidence étrange (dont il ne fera pas état par la suite, si je ne me trompe, comme si elle avait disparu de sa mémoire), et que l'on peut bien considérer comme tout à fait irréaliste (quelle probabilité pour qu'un crime à peine prémédité soit évoqué par des inconnus juste au même moment, dans la taverne d'une ville immense qui doit en compter plusieurs milliers ?).

Ici, dans ce roman russe, la coïncidence est mortifère. Et c'est peut-être ce qu'il importe aussi de ne pas oublier : à côté des hasards heureux, il en est de malheureux. Et tout est complexe, car il est aussi des événements négatifs sur le moment qui s'avèrent  providentiels par la suite. En tout cas, je continuerai, comme Cécile Guilbert, de me "rendre consciemment attentif à certains surgissements d'êtres et de choses. A ce qui se répète, insiste, revient, ne veut pas nous lâcher, insiste mieux, revient encore. Il peut s'agir de chiffres et de saisons. D'apparitions d'êtres de chair et d'os. Ou encore de livres importants qui agissent au bon moment comme des révélations."(p. 19)

 

mardi 14 janvier 2025

Amazonia

 A Violette, 20 ans ce jour même,

Dans le train qui nous emmenait de bon matin de Bourges vers Paris, via Vierzon, j'avais emporté un seul livre, Amazonia, de Patrick Deville (Seuil, 2019), septième opus de son projet Abracadabra, cycle de douze livres écrits sur le principe du roman sans fiction, chacun d'entre eux s'attardant sur un continent ou du moins une large partie de la planète. Il est ici question, comme le titre le laisse bien deviner, d'une remontée de l'Amazone et de l'évocation de l'histoire du sous-continent latino-américain depuis l'année 1860. Pourquoi 1860 ? Eh bien, selon l'auteur lui-même (entretien dans La Presse en 2017), parce que "c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale." 

J'avais trouvé le livre dans une bouquinerie de La Châtre, le 4 janvier dernier. J'étais alors avec Violette, contente de son côté d'avoir déniché un essai de Daniel Guérin qu'elle avait cherché sans succès jusque-là. Dans Amazonia, c'est un peu père & fille (3 chapitres), mais surtout père & fils (8 chapitres) qui constituent l'un des fils rouges du livre - ce voyage sur l'Amazone, Deville l'accomplissait avec son fils Pierre, vingt-neuf ans, dessinateur, photographe, musicien. "Nous avons décidé de mettre notre lien à l’épreuve, confie-t-il à Isabelle Rüf dans Le Temps, en partageant une cabine de bateau sur le fleuve Amazone ! On nous a mis en garde. On a fait quelques exercices, dans un chalet à Chamonix, au Brésil… Je m’étais engagé à lui soumettre le texte, il avait un veto absolu.» L'écrivain ne cache pas certains moments de tension, mais ce qui se détache c'est bien l'amour filial qui les relie (c'est tout en pudeur, ces mots ne sont jamais employés). On les retrouve au terme du voyage sur le rivage d'une île des Galápagos : "Côte à côte au bord de l'océan, nous demeurions immobiles devant le paysage immense de bout du monde, le jade très pâle des vagues écumeuses, les frégates ballottées dans le ciel par le vent fort, le sable blanc et les blocs de lave noire. (...) Un peu en retrait, j'observais son profil grave et ruisselant des eaux de la baignade et douce de la pluie, les cheveux bouclés de sa mère et les yeux noirs, un visage un peu grec."

Je n'eus pas le temps de terminer le livre avant Austerlitz. Ce n'était d'ailleurs pas mon intention. Nous avions un autre programme, nous devions faire provision de beauté, à Orsay tout d'abord, avec l'exposition Gustave Caillebotte mais aussi certaines salles des collections permanentes (oh, merveilles entre autres que ces Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard...), et le lendemain avec Ribera au Petit Palais et la plasticienne japonaise Chiharu Shiota au Grand Palais. Je fixais des détails comme un autre fixait des vertiges. Ce qui suit est parfaitement arbitraire, des traces pour ma mémoire à venir.













Dans le train du retour, j'abordai le chapitre sirènes & amazones. Patrick Deville évoque le tournage de Fitzcarraldo, le film de Werner Herzog. Dans la scène des rapides, le long navire en fer s'écrase contre la falaise et Thomas Mauch, le directeur de la photographie, est blessé à la main, si bien qu'il faut l'opérer. Mais le médecin du tournage a épuisé ses réserves d'anesthésiants, et Mauch hurle de douleur. Herzog appelle Carmen, une prostituée, à la rescousse : "Elle m'a écarté, rapporte Herzog, a enseveli la tête de Mauch entre ses seins et l'a consolé d'une voix douce. Elle a dépassé sa condition pour devenir une pieta immanente, et Mauch est vite redevenu silencieux. Elle lui a susurré "Thomas, mi amor", encore et encore, durant les deux heures qu'a duré l'opération."

C'est l'occasion pour Deville de revenir sur Gaspar de Carvajal, le moine dominicain qui a donné son nom au fleuve. Il avait accompagné Francisco de Orellana, lieutenant de Pizarro, envoyé en reconnaissance par celui-ci pour trouver des vivres. Neuf jours avaient été nécessaires pour cela, et comme le navire ne pouvait revenir en arrière à cause du courant, Orellana décida de descendre le fleuve jusqu'à l'Atlantique. Le nom Amazone provient d’une bataille qui eut lieu contre la tribu des Tapuyas où les guerrières combattaient selon leur coutume en avant des hommes. "Chez Gaspar de Carvajal, écrit Deville, les amazones ont deux seins, comme Carmen, contrairement aux mythes antiques de l'amputation pour mieux bander l'arc." Un peu plus loin, il poursuit en rappelant qu'après Mai 1968, les femmes allaient à la plage les seins nus : "La vision de cette particularité anatomique était bouleversante pour l'enfant que j'étais, qui n'en avait jamais vu un seul, de ces seins, pas même en photographie, sans parler du cinéma, enfant qui, selon le terme médical alors en vigueur, après que déjà on avait dû l'extraire au forceps, avait "refusé le sein", et qu'il avait fallu le biberonner." La suite allait me stupéfier : "Le 22 mars 2018, cinquante ans jour pour jour après le déclenchement de ces événements de 1968 à l'université de Nanterre, ma mère avait subi l'ablation de l'un de ces seins que j'avais refusés, ces seins que mon père, mort depuis près de vingt ans déjà, avait dû rêver de découvrir pendant les longs mois que duraient alors les fiançailles."

22 mars 2018. Cette coïncidence de dates relevée par Patrick Deville m'en rappelait une autre, autour de cette même date. Le 24 mars 2018, j'avais ouvert un Cahier des Vertiges (en l'occurrence un long carnet mauve Bensimon for Quo Vadis, pages ivoire finement lignées), où je décidais de consigner toutes les apparitions, lors de mes lectures diverses, du mot vertige et de ses dérivés (vertigineux, vertigineusement, vertigo). Le cahier des charges était simple : le mot lui-même n’était jamais explicitement recherché, il devait advenir de lui-même. Repéré, je le recopiais dans le cahier, en ayant soin de le prendre dans son contexte, ou bien je photocopiais, je prenais en photo, j’imprimais. Ma besogne s’achèverait cahier rempli. Il me fallut moins d’un an.

La première prise fut le titre d’un dessin de François Matton : Vertige, écroulements, déroute et pitié, daté du jeudi 22 mars 2018, issu de son blog Sans l’ombre d’un doute. C'est l'ami Nunki Bartt qui m'apprit plus tard que le titre provenait du Poète de sept ans, d'Arthur Rimbaud.

Or, le 21 décembre 2019, dix jours après la mort de ma petite sœur Marie au CHU de Limoges, je m'avisai que ce 22 mars 2018 était aussi le jour où elle avait pris connaissance de sa maladie, ainsi qu'elle l'écrivait dans un cahier Paperblanks : "Je ne suis pas immortelle, depuis le 22 mars 2018, cette réalité m'a éclaté à la figure. Je peux à chaque instant laisser mes enfants et leur père, seuls, face à la vie, à ses tumultes, à ses joies." Elle écrivit quelques autres lignes, mais les autres pages du cahier demeurèrent vierges.

Cette quadruple coïncidence, apparue trois jours après la date anniversaire de sa naissance (7 janvier 1971), me sidéra. D'autres détails faisaient mouche : le dessin de François Matton ne mettait-il pas en valeur ces seins qui traversaient tout le chapitre sirènes & amazones ? Et puis il y a cette histoire du 21 février. "Comme chaque année, écrit Patrick Deville, à cette date du 21 février, je m'étais levé avant l'aube, dans cet entre-deux où nous accompagnent encore avec sérénité ceux qui furent puis disparurent, ces morts qui ne le sont pas encore s'ils demeurent dans les rêves de la nuit. Devant une fenêtre de cet appartement qui pourrait être une cabine immobile de navire, avec vue sur les toits de Paris et ses cheminées, plusieurs mois après notre retour, j’attendais le lever du soleil comme je l'avais attendu vingt-deux ans plus tôt, jour pour jour, devant une fenêtre de l'hôtel Morgut de Managua, la matin où j'avais commencé d'écrire la vie de William Walker, et depuis ce 21 février 1997, j'avais résolu*de consacrer cette éphéméride à l'avancement du projet Abracadabra, à son parcours autour de la planète."

Ce 21 février 2019, Patrick Deville en vécut les dernières minutes à la terrasse de l’Écailler, dans le onzième. Et quelques heures plus tard, une interne l'appela depuis l'hôpital pour lui annoncer la mort imminente de sa mère : "L'ablation du sein qu'elle avait subie moins d'un an plus tôt n'avait pas enrayé la progression du mal." Comme Marie, elle allait donc mourir en 2019 (mais je ne peux oublier que la mère de l'écrivain avait près de quatre-vingt dix ans, presque le double de l'âge de Marie). Ce qui était, selon son propre aveu "dans l'ordre des choses" (ce qui ne l'empêcha pas d'être davantage ébranlé qu'il ne l'avait prévu) ne l'était pas du tout pour Marie.

Je pense aussi, en refermant cet article, à Nathan, son fils, mon neveu, dont c'est l'anniversaire aussi ce 14 janvier 2025. Je sais aussi combien cette maman leur manque, à lui, à Tom son frère, à Lou sa sœur.

Jose de Ribera -La Pieta, 1633, Huile sur toile, 157 x 210 cm
Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid


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*J'avais résolu, dit-il, et je pense en lisant cela à cette émission de France Culture écoutée en revenant de Bourges lundi matin. Première d'une série "Les bonnes résolutions": "Résolution" est un mot polysémique. En effet, il est utilisé aussi bien dans le domaine juridique que dans la sphère scientifique... Comment comprendre cette diversité de sens ? " Les invités étant Serge Sur, professeur émérite de droit public  et Etienne Ghys mathématicien, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.

mardi 17 janvier 2023

Avatar et l'impasse de l'Océan

On s'était promis d'aller voir Avatar La Voie de l'eau, ma fille Violette et moi, pendant les vacances de Noël. Mais les jours avaient filé et il n'y avait plus devant nous que cette ultime soirée du dimanche. Le lendemain matin, elle devait repartir pour Paris, commencer un nouveau semestre inédit sanscrit-philosophie. On venait la veille de fêter ses dix-huit ans. 

Alors qu'on nous avait raconté que certains soirs la salle était comble et que certains avaient dû rebrousser chemin, nous trouvâmes le hall désert. Nous avions échappé à la grosse vague d'affluence ; arrivés juste à temps au CGR c'est aussi l'interminable caravane publicitaire d'avant-film qui nous était épargnée. Bon, lunettes 3D sur le museau, nous avons plongé dans les abysses de Pandora. Trois heures dans la splendeur d'un autre monde, nous n'avons pas boudé notre plaisir. Ce qui est étonnant chez James Cameron c'est l'égale attention à deux mondes antipodiques : celui de la technologie, avec des machines de mort ultra-sophistiquées, et celui d'un écosystème naturel, ici marin, littéralement paradisiaque, sur lequel la caméra s'attarde volontiers, retardant le climax final qui en devient d'autant plus haletant. Ce qui dépayse le moins, et même pas du tout, c'est le cadre des mentalités : on a beau être sur Pandora, les Na'vis, malgré leur spiritualité exacerbée, n'en éprouvent pas moins grosso modo les mêmes sentiments que les humains. L'épisode n'en finit pas d'explorer les rapports filiaux. Le personnage principal n'est plus vraiment Jake Sully mais l'un de ses fils, Lo'ak, qui peine à trouver sa place dans la famille, qui se sent rejeté et incompris et dont, comme il fallait s'y attendre, l'intervention sera décisive dans le happy end.

Lo'ak et le tulkun Payakan

Rentré à la maison aux alentours de minuit, mais n'étant pas encore prêt au sommeil, je jette un oeil sur le site et constate l'arrivée, dans le top 10 des articles les plus consultés, d'un billet, sinon ancien, du moins pas des plus récents, Avant d'en partir à la cloche de bois. Il était consacré à un film très parisien, Saint Jacques Gay Lussac, de Louis Seguin, que j'avais vu sur Mubi en février 2021. Il venait en écho du film Saint Jacques La Mecque, de Coline Serreau, vu un mois auparavant. Ce qui m'amusa c'est  la résonance maritime, que j'avais alors enregistrée entre les deux films, et qui en l'occurrence se prolongeait avec Avatar. J'écrivais ainsi : "La virée nocturne ne finira pas sur les plages atlantiques comme pour les randonneurs de Serreau, mais l'Océan est tout de même présent avec l'Institut Océanographique (rebaptisé Maison des Océans), que Hugues, l'un des personnages, a fréquenté pour ses études, ce qui nous vaut un plan bien assumé sur le portail d'entrée. "


Ensuite je lus quelques pages de Walter Benjamin, Histoire d'une amitié, de Gershom Scholem. La fatigue arriva enfin, mais une dernière impulsion, tout à fait irraisonnée, me fit ouvrir un de ces recueils de poésie qui se trouvent à portée de main, à mon chevet. Il s'agissait là de Gift Songs de John Burnside. Je le redis, ce livre n'avait rien à voir avec Benjamin et Scholem, et rien non plus a priori avec le film de Cameron. Pure intuition, comme cela m'arrive parfois, un geste commandé par une instance invisible. J'ouvre ce mince volume, et tombe sur ce poème intitulé Saint-Nazaire, avec une épigraphe de Karl Marx : In history, as in nature, decay is the laboratory of life. Decay, la pourriture, la décomposition. Poème lui-même en cinq parties, et la première, en cette page 49, se nommait Impasse de l'Océan.

(...) I'm walking through the windless inner town
- breeze blocks, mongrels, smashed glass, chantiers -
walking towards the sky, and the smell of the tide

and reading the names from a map, rue Lumière,
impasse de Toutes Aides, 
impasse de l'Océan
. (...)

Les mots en italique, en français dans le texte, étaient annotés et traduits en anglais d'une fine écriture au crayon. J'avais acheté Gift Songs au Charity Shop du petit village de Saint-Germain de Confolens, le 4 février 2017, à l'époque où ma petite soeur Marie y vivait encore avec toute sa famille.


J'ai d'ailleurs évoqué le livre dans un article de mai 2021, Gift Songs of Underland. Article consacré surtout à l'écrivain britannique Robert Macfarlane, lequel cite, comme par hasard, Walter Benjamin

Après un tel jeu de résonances océaniques, je pouvais enfin me laisser couler dans les profondeurs de la nuit.

vendredi 4 septembre 2020

Riposte armée

 "Vous ignorez qui est Deborah Levy ? Plus pour longtemps. Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie – les deux premiers volumes de son autobiographie – viennent d’être traduits, et c’est splendide." Ainsi commençait l'article que Lise Wajeman livrait dans Mediapart, le 27 août dernier. Je ne fais pas volontiers cas des articles dithyrambiques qui fleurissent inévitablement au moment de la rentrée littéraire, mais j'ai fait une exception avec celui-ci. En effet, je ne connaissais absolument pas Deborah Levy, mais c'est sans aucun doute la description de Lise Wajeman qui attisa ma curiosité :

 "Il était temps que le lecteur français découvre cette voix merveilleuse et singulière, qui sait rire du chaos de nos vies, y déceler des cohérences secrètes comme autant d’indices permettant de reconstituer une énigme insoluble ; une voix qui s’emploie à nous raconter une histoire restée longtemps inédite, celle d’une femme seule de plus de 50 ans, qui s’est séparée du père de ses enfants et qui cherche à savoir où elle en est, où nous en sommes : « Le fantôme de la féminité est une illusion, un mirage, une hallucination collective. Ce n’était pas une histoire que j’avais envie d’entendre encore une fois. »

"Rire du chaos de nos vies, y déceler des cohérences secrètes comme autant d’indices permettant de reconstituer une énigme insoluble", j'adhère complètement à ces idées-là. Et puis, un peu plus loin : 

"Deborah Levy n’est pas Hercule Poirot – ni Miss Marple : si son « journal intime » ressemble bien à « un calepin d’inspecteur de police », elle n’attend pas de révélation finale et ne bâtit pas un raisonnement déductif qui enchaîne rationnellement causes et conséquences. Elle suit de préférence la logique – tout aussi fine, mais bien plus mystérieuse – des coïncidences, des analogies, des motifs singuliers qui finissent par émerger de nos vies erratiques." [C'est moi qui souligne]

Le lecteur régulier de ce blog ne s'étonnera pas que je mette cette dernière phrase en valeur, il sait que cette logique-là est la mienne depuis longtemps. Dès lors, je n'eus de cesse de me procurer les deux tomes en question. Par bonheur, je les trouvais deux jours plus tard à Arcanes, et je plongeais aussitôt dans leur lecture.


Lise Wajeman avait dit juste : c'est splendide.  Ces deux volumes sont courts, mais d'une densité exceptionnelle. Le passage sur son enfance sud-africaine est tout simplement bouleversant. Un peu paradoxalement, je n'ai pas perçu avec évidence cette logique évoquée tout à l'heure ; si elle existe, elle est en tout cas plus enfouie, plus subreptice que chez Sebald par exemple, ou Paul Auster, dont l'écriture joue beaucoup avec la coïncidence. Et pourtant, coïncidence il y eut. Mais avec trois oeuvres extérieures, amenées par les circonstances. C'est ici que la magie une nouvelle fois opéra.

Dans le premier chapitre, l'auteure, en pleine crise existentielle, s'envole pour Palma de Majorque, où elle se rend ensuite dans un hôtel isolé en pleine montagne. Elle a emporté avec elle ce fameux calepin, riche déjà d'un précédent voyage en Pologne, en 1988, mais aussi quelques livres dont Un hiver à Majorque de George Sand, "un récit de l'hiver qu'elle avait passé à Majorque avec son amant, Frédéric Chopin, et les deux enfants de son premier mariage". Or, j'avais ce jour-là ma fille Violette à la maison et, dans le joyeux désordre qu'elle aime à instaurer tout de suite au pied de son lit, il y avait Un hiver à Majorque, livre que je n'ai jamais lu et dont on ne peut pas dire que je lui aurais conseillé un jour ou un autre.

 Le premier tome de Deborah Levy commence ainsi :

"Ce printemps-là, alors que ma vie était très compliquée, que je me rebellais contre mon sort et que je ne voyais tout bonnement pas vers quoi tendre, ce fut, semblait-il, sur les escalators de gares que je pleurais le plus souvent. La descente se passait bien, mais quelque chose dans mon immobilité et le mouvement ascendant provoquait cette réaction.Comme surgies de nulle part, les larmes coulaient de mon corps et le temps que j'arrive au sommet et sente le souffle du vent, je devais vraiment prendre sur moi pour arrêter de sangloter. A croire que la vitesse de l'escalator m'entraînant dans son ascension était l'expression physique d'une conversation que j'entretenais avec moi-même. Les escalators , qui dans les premiers temps de leur invention, étaient connus sous le nom d'"escaliers roulants", ou "escaliers magiques", s'étaient mystérieusement transformés en zones dangereuses." (p. 9)
Ce motif singulier (et on me l'accordera, pas si fréquent) de l'escalator, je devais le retrouver le même jour après avoir achevé Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet, la première oeuvre des neuf composant le recueil Un écrivain aux aguets, publié cette année chez Pauvert, après la mort de cet écrivain que j'ai évoqué ici au début de l'année (et je m'aperçois en reparcourant les billets du moment que l'oiseau noir, en l'occurrence une corneille mantelée, y était déjà présent). Dans la présentation du texte suivant, Le grand âge, publié pour la première fois en 1992 au Temps qu'il fait, Yaël Pachet écrit : " Le grand âge est une observation au coeur même de la violence du temps : l'auteur s'immisce dans l'espace qui sépare les plus vieux des plus jeunes dans une sorte d'incompréhension mutuelle. Profitant de son âge charnière (il a alors cinquante-quatre ans) et des relations privilégiées qu'il entretient avec des êtres proches et plus vieux que lui, dans lesquels on peut reconnaître sa mère mais aussi le traducteur Pierre Leyris et sa femme Betty Leyris, Pachet mène l'enquête. Il se tient en équilibre devant un escalator et décrit la cathédrale en mouvement que représente un corps encore capable de se mouvoir dans la foule et d'adopter le rythme d'une machine." (p. 133, c'est moi qui souligne)

Enfin, et toujours en ce 29 août, invités au décrochage de l'exposition des dessins du Covid de mon cher ami Gary Tupolev, celui-ci me pressa aussitôt d'enfourner dans ma besace un volume Découvertes Gallimard dont le titre était La Plume et l'épée, la littérature des guerres de Religion à la Fronde, par Marie-Madeleine Fragonard. Nous n'eûmes d'ailleurs pas le temps d'en discuter, la chaleureuse soirée appelait à d'autres conversations.

 


Un peu plus tard, dans le calme retrouvé de la nuit du Boischaut sud, je reprends la lecture de Deborah Levy, et je tombe, page 84, sur ces mots :

" Billy Boy était ma principale préoccupation. J'ai posé le stylo puis j'ai ouvert la porte de ma chambre. Je devais prendre garde à ne pas faire de bruit pour éviter qu'Edward Charles William me confonde avec un cambrioleur et mette à exécution la menace brandie par le panneau devant la maison :

RIPOSTE ARMEE

Si je faisais ce qui était suggéré "entre les lignes" de ma liste, à savoir libérer Billy Boy, alors il se pouvait qu'Edward Charles William fasse ce qui était suggéré "entre les lignes" de sa RIPOSTE ARMEE. Les mots étaient-ils de simples menaces ou fallait-il les prendre au sérieux ? Ou l'épée était-elle plus dangereuse que la plume ?"

On m'objectera que l'expression n'est point si rare (2 830 000 résultats sur Google), mais la résonance m'a tout de même saisi. Et puis qui est ce Billy Boy que la jeune Deborah, huit ans alors, finira par  libérer, au grand dam de ses oncle et tante (le susdit Edward Charles William et Marraine Dory), sinon une perruche ? Donc un oiseau (certes pas noir, mais bleu).

Un dernier détail - qui n'a rien à voir avec ces trois coïncidences que je viens de relever -, sur le sens de ce panneau RIPOSTE ARMEE, qui n'était pas plus clair pour la petite Deborah (recueillie par ses oncle et tante parce que son père, militant à l'ANC, venait d'être incarcéré à Johannesburg) :

"Quand j'ai demandé ce que ça voulait dire à ma marraine qui savait tout, elle s'est fait une joie de m'expliquer : "Si les Noirs entrent par effraction  dans la maison pour nous cambrioler, mon mari, le vénérable Edward Charles William, les abattra, mais ne le dis pas à ta mère. Donc, tant que tu seras chez nous, inutile de t'inquiéter de quoi que ce soit !"(p. 60)

dimanche 14 janvier 2018

Thirteen years old again

Le  20 décembre dernier, j'avais relevé la sextuple coïncidence des treize ans, déclenchée par l'irruption sur mon écran d'une page promouvant le film de Werner Herzog, Ennemis intimes. Cette soudaine floraison a connu quelques prolongements que je veux consigner ici.

En premier lieu, le premier jour de cette nouvelle année (qui verra bien entendu s'accomplir nos meilleurs voeux et l'humanité s'ouvrir à une nouvelle ère de compréhension et de sagesse), je fus heureux de lire sous la plume d'AS Byatt, dans Le Conte du biographe, cette confidence de son narrateur :
"Notre nom de famille est Nanson ; mon nom complet est Phineas Gilbert Nanson - je signe toujours Phineas G. Nanson. Quand j'ai découvert - en classe de latin, à treize ans - que nanus est le mot latin pour nain, j'ai senti un frisson de récognition excitée. J'étais un garçon petit, le fils d'un homme petit, j'avais un nom dans un système, Nanson." (p. 14, c'est moi qui souligne)
L'âge de treize ans, comme chaque fois, n'est pas associé à une anecdote quelconque, mais bien à un événement soit touchant à l'identité même du personnage, soit orientant ou réorientant sa propre trajectoire de vie.


Plus récemment, le huit janvier de cette nouvelle année (qui verra bien sûr tous nos rêves se réaliser et Donald Trump réciter du Victor Hugo les larmes aux yeux sur le perron enneigé de la Maison Blanche, juste avant d'annoncer la fin du libre commerce des armes à feu), dans le roman L'été des noyés de l'écrivain écossais John Burnside (dont je me promets de parler bientôt plus en détail), la narratrice nous dit, page 38 :
"Plusieurs années durant, à cette époque, je fus un genre d'espionne, l'une des observatrices de la vie. J'observais les estivants depuis la fenêtre de ma chambre, suivant leurs déplacements à l'aide des jumelles que Mère m'offrit pour mon treizième anniversaire et tâchant de comprendre leur mode de pensée."
Ce fait a priori anodin trouve un écho dix pages plus loin quand elle se met à décrire un tableau sur le palier de l'étage de la maison, unique signe, écrit-elle, qu'un peintre vit là (la mère de la narratrice, Angelika Rossdal est une artiste reconnue qui a choisi de vivre à l'écart dans une île très septentrionale de la Norvège). Or, ce tableau n'est pas achevé.

"Ce n'est pas une toile particulièrement impressionnante à première vue. Talentueuse, mais pas du tout caractéristique. Si elle figurait dans un catalogue, je suppose qu'elle y serait décrite comme une "étude de jeune fille", ou quelque chose d'approchant, mais elle est, selon moi, un peu plus marquante dans l’œuvre de l'artiste que ce titre le laisserait penser. Pour un spectateur désinvolte, il ne s'agit que du portrait d'une jeune fille de treize ans en robe jaune, le visage tourné vers le ciel d'été, avec de longs cheveux presque argentés et un regard beaucoup plus bleu qu'il ne pouvait l'être dans la réalité - mais, bien qu'il reste inachevé et que la silhouette qu'il dépeint puisse être considérée comme une personnification abstraite de l'enfance innocente plutôt qu'un individu précis, un observateur attentif se rendrait vite compte que le modèle choisi n'est autre, en fait, que la fille de l'artiste." [C'est moi qui souligne]
Je reviendrai, je l'ai dit, sur John Burnside, dont ces deux extraits laissent déjà entrevoir, je pense, le mystère de son récit. Je voudrais juste compléter maintenant cette recension en indiquant qu'aujourd'hui, quatorzième jour de cette nouvelle année (qui verra, d'accord j'arrête là, je vois bien que vous n'y croyez pas une seconde à mes prophéties de bonheur),  Violette, ma deuxième fille, a treize ans. Et j'espère bien qu'en ce monde de père Ubu, elle saura, avec toute sa vivacité de corps et d'esprit, tirer son épingle du jeu et rencontrer aussi souvent qu'il est possible le plaisir et la joie.


lundi 20 juin 2016

au fond du musée se cache toujours le butin de la horde

J'en viens enfin à ce quatrième chapitre du roman du hasard, plusieurs fois annoncé et reporté à cause de diversions littéraires ou salamandresques.
Comme il convient à tout bon feuilleton qui se respecte, un résumé des épisodes précédents s'impose une nouvelle fois : pour aller vite, un carambolage poétique entre le motocycliste Perros et le Navajo Hillerman m'entraîne dans les hauteurs du bleu céleste. Lequel se révèle être un des motifs dessinés dans la trame d'un curieux essai échoué dans les bacs de Noz : Monuments d'Arnauld Le Brusq (acquis parce qu'il vagabondait à travers les tombes du Père Lachaise, dont j'avais rencontré peu de temps auparavant l'un des fidèles arpenteurs).
Tout ceci est très resserré dans le temps, entre le 18 et le 19 mai.

L'histoire, donc, continue. Le samedi 21 mai, me voici au Musée-Hôtel Bertrand, pour la présentation du projet La classe, l'œuvre, menée avec une classe de 6ème du collège des Capucins.


Il se trouve que Violette, ma fille, fait partie de cette classe. Comme les autres élèves, elle a donc visité le musée en s'attardant plus particulièrement sur cette œuvre singulière. Après avoir étudié sa fonction, "ils ont collecté des objets témoins de leur temps, des traces de leur quotidien et des petits riens qui comptent pour eux. Afin de montrer leur collection, ils ont imaginé un dispositif de présentation reprenant le principe du reliquaire. Durant le cours d'arts plastiques, chaque élève a fabriqué son reliquaire à partir de matériaux de récupération et rédigé le cartel qui l'accompagnera lors de l'exposition des travaux."
La nuit européenne des musées, ce 21 mai, fut ensuite l'occasion pour quelques-uns d'entre eux de présenter leur travail et leur démarche au public. Violette était donc de la partie (elle avait réalisé un reliquaire en forme de yin yang, avec des petites boîtes contenant des textes porteurs de questions existentielles).


Le lendemain, 22 mai, je retourne à la lecture de Monuments. On se rappelle peut-être que j'avais commencé par le chapitre du Père Lachaise. Ceci accompli, je décidais d'en revenir au véritable commencement.

Or, dans le troisième chapitre, intitulé Traversée de la Grande Galerie du Louvre, voici qu'apparaît, page 40, Vivant  Denon lui-même :  La religion de l’art eut aussi ses prophètes, de Dominique Vivant Denon à l’ex-jeune homme désenchanté devenu ministre à grosses lunettes, André Malraux, qui dispensa sa monnaie de l’absolu tout droit issue du passage de l’ancien au nouveau, incarnée dans des mots assortis de majuscules qui donnent le frisson : « homme », « révolution », « fraternité », « vérité », « art », etc."

Vivant Denon
Portrait par Robert Lefèvre.
Musée National du Château de Versailles.
Il faut s'attarder un instant sur ce personnage étonnant : l'excellent site L'histoire par l'image en donne la brève biographie suivante :

"Dominique Vivant de Non (devenu après la Révolution, Vivant Denon), est issu d’une famille de petite noblesse de Châlon-sur-Saône. Il connaît d’abord une certaine célébrité mondaine dans la France de l’Ancien Régime ainsi qu’à l’étranger, notamment en Italie, grâce à son activité de diplomate, mais également à ses réels talents d’écrivain et de graveur (c’est à ce titre qu’il est reçu en 1787 à l’Académie royale de peinture et de sculpture). Proche de Bonaparte qu’il accompagne en Egypte, il est nommé par le Premier consul directeur général du musée central des Arts, c’est-à-dire le Louvre. Jusqu’en 1815, il occupe en fait les fonctions d’un véritable ministre des arts, même si celui qu’il appelait de ses vœux « le plus beau musée de l’univers » a été aux yeux de tous sa réalisation majeure, grâce au rassemblement, en un même lieu, d’œuvres d’art pillées par les armées françaises dans tous les pays d’Europe, de l’Italie à la Russie, de l’Allemagne à l’Espagne."
Arnauld Le Brusq, comme en écho à ces lignes : " Vivant Denon voulut construire le plus beau musée de l’univers. Mais au fond du musée se cache toujours le butin de la horde. Il le vit fondre, le plus beau musée de l’univers le long de la Grande Galerie comme fondit la chair de la Grande Armée aux quatre coins de l’Europe. Aujourd’hui se retrouve encore parfois, dans le sable, du côté de Vilnius, les os blanchis de cette Grande Armée, irradiant de la beauté des vieilles choses guerrières à la manière d’un tableau de l’impossible peintre allemand Anselm Kiefer. Car le goût de l’immortalité ressemble au fond de la gorge à celui du pillage. Recommencer."

« Resurrexit », Anselm Kiefer, 1973.
 Un peu plus tôt, Arnauld Le Brusq écrivait aussi :  "Vivant Denon, le premier des conservateurs de musée : celui qui se tient dressé ainsi que le fléau de la balance à la pointe du présent, entre le vertige d’un plongeon au cœur des siècles anciens qui te contemplent et l’ivresse d’une fuite à l’horizon du bonheur universel, se tenir là, adossé à un obélisque, cette aiguille qui oscille sans fin entre l’avant et l’après, précieux monument qui enseigne ce que les hommes peuvent être en montrant ce qu’ils ont été".

Parvenu à cet endroit de ce livre sorti de nulle part, je me dis qu'il serait trop beau que le reliquaire soit évoqué. Presque trop simple et trop merveilleux. Non, Le Brusq va passer à autre chose : cette pièce étrange, ce reliquaire, n'est même pas au Louvre, non, il dort dans un petit musée de province, où on ne le réveille que le temps d'une visite d'une poignée de collégiens. 

Et pourtant, page 44 :  "C’est un fait avéré que les nouvelles religions se glissent dans le costume des précédentes : en recyclage de l’adoration des saints chrétiens, Vivant Denon transforma un reliquaire du XVe siècle en une petite machine d’immortalité profane, maintenant conservée à Châteauroux, en y plaçant 1 os de Chimène + 1 os du Cid, 1 os d’Héloïse + 1 os d’Abélard, 1 mèche de cheveux d’Inès de Castro + 1 mèche de cheveux d’Agnès Sorel, mais aussi 1 morceau de la moustache d’Henri IV, 1 fragment du linceul du vicomte de Turenne, 1 os de Molière, 1 morceau de dent de Voltaire, quelques cheveux de Desaix, et encore la signature de Napoléon Ier + 1 morceau de chemise qu’il portait au moment de sa mort + 1 mèche de ses cheveux + 1 feuille du saule de l’île de Sainte Hélène sous lequel l’empereur reposa un temps = accumulation parente de celle que l’artiste hanovrien Kurt Schwitters plaça au cœur de son Merzbau afin de chercher lui aussi à coincer le présent."[C'est moi qui souligne]

Source
Ajoutons, en guise de conclusion toute provisoire, que Vivant Denon a été inhumé au Père Lachaise
Le monument est surmonté de sa statue réalisée par Pierre Cartellier vers 1825.

 Pierre Besson écrit, dans son dossier consacré au Père Lachaise : "Le bronze fin et fringant de Cartellier abandonne toute référence antique ou simplement religieuse en cherchant à faire revivre le défunt : « Denon, au travail, nous sourit ». Quel réalisme !"

Ceci n'est pas sans me faire penser à l'un des petits textes de Violette :

 Vivant Denon lui-même, auteur du conte libertin, Point de lendemain,  écrivait à une certaine Lady Morgan :
« Je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui. »