Affichage des articles dont le libellé est Italo Calvino. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Italo Calvino. Afficher tous les articles

jeudi 19 mars 2026

Essaie de dire aux mortels ces choses que tu sais

Turin, le 26 août 1950, Cesare Pavese, de sa chambre au troisième étage de l'Albergo Roma, téléphone à une femme pour l'inviter à dîner. Elle refusera. Il en appellera d'autres, elles refuseront toutes. Il appellera des amis, mais ils ne répondront pas, ils sont en vacances. C'est Frédéric Pajak qui raconte le suicide de l'écrivain dans L'immense solitude (1999) :

 


Ce suicide à l'âge de 42 ans a eu tendance à éclipser l’œuvre elle-même, ainsi que le déplorait Italo Calvino : "On parle trop de Pavese à la lumière de son dernier geste et pas assez à celle de la bataille gagnée jour après jour contre sa propre tendance à l’autodestruction."* Ce propos est rapporté par Daniela Vitagliano, dans son article "Les Dialoghi con Leucò de Cesare Pavese, une mythologie fondée sur l’homme", paru en 2013 dans Les Cahiers d'études romanes. Selon elle, la mort n'est autre que "le visage caché du mythe surtout dans les Dialoghi con Leucò, qui représentent l’exemple parfait de la façon de Pavese d’entendre le mythe et de s’y rapporter. " Dans une interview de 1950, il la présente comme son œuvre la plus significative. "Malgré ce fait, relève-t-elle, à cause de sa complexité, ce livre a été, parmi ses œuvres, celui que les critiques ont le moins commenté et peut-être le moins saisi dans son essence."

Complexité, je veux bien le croire : au bout de plus d'une année de travail théâtral sur l’œuvre, aucun de nous ne peut prétendre à l'avoir comprise en profondeur. Et ne parlons pas de la difficulté à mémoriser des dialogues qui ne sont pas vraiment naturalistes. Cependant, la lecture de cet article, tombé dans l'escarcelle de la recherche sur le net, a éclairé ma propre lanterne. A celles et ceux qui pourraient penser que Pavese fuit devant la réalité en rédigeant ces dialogues à l'issue d'une guerre qui a laissé l'Europe exsangue, Daniela Vitagliano rétorque qu'il est "légitime, et c’est quasiment un devoir, de se demander quelle est l’opération cachée derrière la réécriture des mythes dans les Dialoghi con Leucò et d’aller rechercher les raisons profondes qui ont poussé Pavese à choisir le mythe comme catégorie interprétative de son vécu personnel et de cette période historique."

Je n'entends pas ici résumer l'article, et risquer d'en réduire la portée et de déformer son propos, et je me contenterai d'en citer quelques passages, comme celui-ci : "L’arrière-plan mythique sert de prétexte au développement d’un discours ontologique sur l’homme : les personnages discourent, de façon souvent énigmatique, de plusieurs aspects de la vie humaine, comme le souvenir, l’amitié, l’amour, le rôle de la femme en tant qu’amante ou mère, la mort, le destin." Il n'est pas anodin que le premier thème évoqué soit le souvenir. Souvenir qui est un élément important dans trois des cinq dialogues (sur les vingt-sept que compte l’œuvre) que le Doc a choisis pour la pièce.

Selon Daniela Vitagliano, le mythe est aussi défini par Pavese comme une métaphore du moment pré-poétique, de l’inspiration, moment pré-poétique à son tour comparable (comme chez Leopardi) "à la stupeur enfantine qui déclenche toute découverte : par conséquent le moment mythique devient symbole de l’enfance, l’unique moment de la vie où on peut parvenir à la connaissance authentique de la réalité, d’où, ce qu’on connaît pendant l’âge adulte n’est autre que le souvenir instantané de ce que l’on a déjà connu mais dont on ne se souvient pas. [...] On atteint donc à un concept platonicien, scire nostrum est reminiscere (notre connaissance dérive du souvenir), développé par la poétique de la « rimembranza » de Leopardi : la différence entre Platon d’un côté, et Leopardi et Pavese de l’autre, consiste dans le fait que les deux auteurs “modernes” réinterprètent l’âme platonicienne en lui soustrayant toute essence transcendantale, et en l’identifiant avec l’âge enfantin. "

 

Je n'ai pas lu ce livre, dont la couverture m'est apparue en recherchant des images sur Leopardi. Mais de Perle Abbrugiati, je me souviens d'avoir acheté à Blois Le vertige selon Calvino.

Je file à la fin de l'article, avec ses paragraphes, à mon sens, essentiels :

Si les premiers dialogues sont axés sur l’angoisse de l’inéluctabilité du destin, sur l’angoisse de l’arrivée de la mort, les derniers dialogues visent à montrer comment on peut vaincre le destin, à travers les mots de l’homme vers l’homme. Ce qui fournit une nouvelle et définitive explication du choix de la forme dialogique, car elle permet un mutuel échange entre ceux qui parlent : l’homme, à travers la parole, vit et se sent vivant.

Dans cette optique le pénultième dialogue, Le Muse, se présente comme exemplaire : il se déroule entre Hésiode, le seul personnage historique présent dans les Dialogues, et Mnémosyne, la muse de la mémoire. La déesse montre à Hésiode que les dieux ne peuvent pas aspirer à la condition de l’homme, sauf s’ils deviennent des hommes (comme dans Il diluvio), alors que les hommes peuvent aspirer à une condition divine car ils l’ont gardée en eux dès l’instant où le logos a pris le dessus, ou mieux, est né du mythe. Elle lui enseigne ce que veut dire devenir poète :

 C'est sur les échanges suivants qui se termine aussi notre pièce :

MnÉmosyne – […] Ne comprends-tu pas que l’homme, chaque homme, naît dans ce marais de sang ? Et que le sacré et le divin vous accompagnent, vous aussi, dans le lit, aux champs, devant la flamme ? Chaque geste que vous faites répète un modèle divin. Jour et nuit, vous n’avez pas un instant, même le plus futile, qui ne jaillisse du silence des origines).
HÉsiode – Tu parles, Mélétè, et je ne puis te résister. S’il suffisait au moins de te vénérer. MnÉmosyne – Il y a un autre moyen, mon cher.
HÉsiode – Et lequel ?
MNÉMOSYNE – Essaie de dire aux mortels ces choses que tu sais. 

 

Hésiode et Muse, Gustave Moreau, 1857

Terminons par ces lignes fortes, en forme de conclusion provisoire :

Sur cette base, il nous semble possible de suggérer une hypothèse de lecture des Dialoghi : Hésiode (clair alter ego de l’écrivain), présenté comme un berger qui a l’habitude de parler avec la muse du souvenir, Mnémosyne, en lui racontant ce qu’il éprouve, car c’est dans ces instants que la lassitude l’abandonne, ayant été convaincu un jour par la déesse de devenir poète et de raconter ce qu’il sait, décide de lui raconter les vingt-cinq dialogues qui précèdent. Donc le titre du livre qui fait référence aux “dialogues” que Pavese a entretenus avec Leucò (nom dont le choix se prête à plusieurs hypothèses, que nous ne pourrons développer ici) aurait pu être aussi Dialogues avec Mnémosyne. Il s’agit bien sûr d’une hypothèse qui confirme de toute façon le but de ce livre : Pavese reconnaît la force de la parole poétique, tant au niveau de la forme choisie, le dialogue, qu’au niveau du contenu. Au niveau mythopoïétique, la mythologie proposée par Pavese est donc une mythologie de “retour à l’homme” : comme l’a dit Furio Jesi à propos de Kerényi la mythologie est un cercle contre la mort et, en même temps, elle est telle car son cercle est comprimé par la mort. Pavese a trouvé, à travers sa “mythologie personnelle” encadrée dans la Mythologie, des marges de liberté, les instants extatiques entraînant la mémoire, qui permettent à l’homme de sourire face au passé, d’utiliser la force de la parole poétique pour vaincre le destin de mort qui nous concerne tous, en devenant ainsi “immortel”.

___________________

* Italo Calvino, Pavese : essere e fare (1960), in Saggi 1945-1985, sous la direction de M. Barenghi, Milano, Mondadori, 1995, p. 78. 

 

mercredi 16 octobre 2024

Felisberto et Louise Vertigo

Le 10 octobre, poursuivant la lecture de Thomas Clerc, Paris Musée du XXIe siècle, Le dix-huitième arrondissement, j'ai la surprise de tomber sur ce passage (il vient d'évoquer Louise Attaque) : "Vie antérieure : j'ai connu un groupe moins connu, Louise Vertigo, dont la chanteuse aimait un peintre nommé Turbelin, qui vécut rue Ordener. Ce que la vie peut comporter de fils !" (p. 397)

Surprise, car moi aussi j'ai connu Louise Vertigo. Oui, oui, et je peux même vous dire que ce n'est pas un groupe, la chanteuse est Louise Vertigo (vous pouvez vérifier en allant sur son site Louise Vertigo /La Voix et le Souffle). Évidemment, il s'agit là d'un pseudonyme. Mais j'ai eu beau chercher, aucune biographie ne mentionne ses origines berrichonnes. Je connais ses véritables nom et prénom, mais je ne les révèlerai pas ici, respectant le choix qu'elle a fait de jeter le voile, pour je ne sais quelle raison, sur la première partie de son existence.

J'ai ressorti pour l'occasion le disque qu'elle a réalisé en 2001, et qui porte comme titre tout bonnement Louise Vertigo. Il y avait longtemps que je ne l'avais écouté. En voici un extrait, Les chacals.

 
 

Le plus surprenant encore, c'est que la veille même, avec le Doc et Nunki Bartt, j'étais passé devant le café que tenaient ses parents à l'entrée d'un petit village du côté d'Aigurande, et j'avais pensé à elle. A elle que je n'ai pas revue depuis plus de vingt ans. Car, à une époque, où elle vivait déjà à Paris, elle revenait de temps en temps en province, et nous fréquentions la même bande de copains. Jeune femme mince et séduisante, vive et souriante, elle m'avait fait découvrir un écrivain uruguayen magnifique, Felisberto Hernández (1902-1964), en me prêtant un volume de ses nouvelles. J'avais été conquis par l'étrangeté de cette écriture, l'alliance de douceur et de fantastique, et j'avais acheté, quelques années plus tard, en 1997, le volume de ses Œuvres complètes, publié au Seuil, dans la traduction de Gabriel Saad et Laure Guille-Bataillon. Et adapté l'une de ses nouvelles les plus fortes, Les Hortenses, pour le théâtre. Dans sa préface, intitulée Felisberto ne ressemble à personne, Italo Calvino écrit que "l'association d'idées n'est pas seulement le jeu préféré des personnages de Felisberto, c'est aussi la passion dominante de l'auteur, et c'est par ce procédé qu'il construit ses récits, reliant les thèmes entre eux comme dans une composition musicale. Tout se passe comme si les expériences les plus banales de la vie quotidienne mettaient en branle les sarabandes mentales les plus imprévisibles, tandis que les caprices et les manies qui exigent une préméditation compliquée et une chorégraphie élaborée ne tendent à rien d'autre qu'à évoquer des sensations élémentaires oubliées." Juste un exemple, parmi tant d'autres, de ces images étonnantes : "Il finit par se lever, alla vers sa femme et se pencha lentement sur elle jusqu'à ce que ses lèvres touchent sa joue. On eût dit que le baiser descendait en parachute sur une plaine où existait encore le bonheur." (Les Hortenses, p. 323)

 

Une dernière anecdote liée à Louise. Le même jour, je crois (c'est si loin que je ne suis pas absolument sûr de la chronologie des faits), où elle m'avait prêté le livre, je la reconduisis le soir au café de ses parents. Et tombai en panne d'essence peu avant le village. Nous finîmes à pied, et elle m'offrit l'hospitalité pour la nuit. La cour qu'il fallait traverser était pleine de chiens qui, dans mon souvenir, étaient un peu inquiétants. Elle eut ce geste qui me transperça : elle posa sa main sur mon bras et la meute se calma comme par enchantement. Ce rapprochement n'alla pas plus loin, mais l'impression fut si forte que j'écrivis un peu plus tard une courte nouvelle, Le colporteur,  qui s'en inspirait.

Felisberto Hernández (qui était aussi pianiste)

Et pour finir, cette belle reprise de Est-ce ainsi que les hommes vivent ? par Louise Vertigo :

On comprendra que je peux reprendre à mon compte l'exclamation de Thomas Clerc : "Ce que la vie peut comporter de fils !".