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lundi 14 janvier 2019

Il parle Vrai, celui qui dit l'Ombre

"Cette obscure clarté qui tombe des étoiles"
Pierre Corneille (Le Cid, IV, 3)
L'oxymore est cette figure de style qui assemble deux termes contradictoires, deux termes qui normalement devraient se repousser l'un l'autre. C'est un défi au bon sens, une subversion des évidences. Un autre exemple en est le sous-titre du Shakespeare d'Eugène Green : ou la lumière des ombres. Comment les ombres peuvent-elles prétendre à la lumière ? N'en sont-elles pas l'exact contraire ? L'auteur va plus loin, il écrit que le théâtre de Shakespeare se situe au début d'une époque que l'on nomme le baroque, et que l'essence de cette époque est précisément un oxymore, "où le développement de la mentalité rationnelle, avec un modèle mécanique de l'univers, côtoyait dans les esprits une foi en Dieu comme réalité suprême, non plus visible dans sa création, mais caché." Oxymore aussi, selon Green, la langue même du poète, cet anglais qui n'était à l'origine qu'un créole saxo-normand, et oxymore encore sa personnalité complexe associant "un artiste exigeant et un homme d'affaires pragmatique, exerçant ses deux facettes de lui-même sur le même terrain."

L'Angleterre, comme toute l'Europe, vivait à la charnière du XVIe et du XVIIe siècle une crise spirituelle qui se traduisit de diverses manières, Green cite "l'athéisme matérialiste de quelques esprits forts, la spiritualité "monadiste" de Giordano Bruno, ou l'intégrisme doctrinaire des puritains", mais il ajoute que "la réponse la plus générale, et qui est responsable de la plupart des œuvres que nous a léguées cette civilisation, c'était d'accepter de vivre un oxymore où, d'une part, on continuait à rendre le monde naturel indépendant de toute force extérieure à ses lois, mais où, d'autre part, à travers une recherche spirituelle et mystique, on traquait des signes de Dieu, caché sous les apparences du monde". [C'est moi qui souligne]


Quelques jours après avoir vu ce film magnifique, La Sapienza, j'ai ressorti le jour de Noël - reprise chrétienne de la fête solsticiale d'hiver où dans la nuit la plus longue de l'année surgit la promesse de l'aube (ce pourquoi la messe est dite à minuit car c'est au cœur de la nuit, au plus profond de l'ombre, que germe la lumière nouvelle) - ressorti, disais-je, d'une étagère de livres en attente, deux ouvrages qui s'y trouvaient côte à côte, compagnons de poussière et de silence. Cela m'apparaissait comme une nécessité. Le premier était une méditation scientifique de Jean-Claude Ameisen, Dans la lumière et les ombres, dont le titre, et le tableau de Turner de la couverture, disent déjà la proximité thématique avec la pensée de Green ; le second était une autre méditation, artistique celle-ci, sur la vie et l’œuvre du grand peintre Nicolas de Staël : Le Vertige et la Foi de Stéphane Lambert. Trois citations ouvraient chacun de ces volumes, et chaque fois la troisième citation était de Paul Celan, sur lequel je me suis un peu penché en janvier de l'année dernière, à l'occasion de la lecture du livre d'Edmund de Waal sur l'histoire de la porcelaine et la venue presque dans le même temps du comédien Nicolas Bouchaud avec son spectacle sur Le Méridien. D'ailleurs la citation choisie par Stéphane Lambert est issue du Méridien : "Celui dont l'art obsède le regard, et la pensée, jamais ne garde conscience de soi. L'art déporte le Moi au plus loin." La citation d'Ameisen est, elle, extraite de Von Schwelle zu Schwelle, 1955 :

Parle aussi toi,
parle en dernier
dis ta Parole.

Parle -
Mais ne sépare pas le Non du Oui.
Donne à ta parole aussi le Sens :
donne-lui l'Ombre.

Regarde tout autour :
vois, comme cela devient vivant à la ronde -
Auprès de la Mort ! Vivant !
Il parle Vrai, celui qui dit l'Ombre.
"Parle - Mais ne sépare pas le Non du Oui." N'est-ce pas l'oxymore qui se trame ici encore ? Ce duo-duel de la lumière et de l'ombre, ne le retrouvai-je pas à la page 49 de l'essai de Lambert, lorsque celui-ci aborde la période marocaine de Nicolas de Staël ?
"La lune jetait son éclat feutré dans la nuit. Depuis le Maroc - la révélation du Maroc ! l'illumination marocaine ! - il avait traqué la lumière dans les moindres recoins où elle allait se cacher. Il l'avait poursuivie dans l'ombre, là où elle  donnait à la couleur une autre coloration. La lumière qui éclairait sombrement son esprit en cette nuit de cogitation, il avait essayé d'en saisir la juste réverbération comme s'il s'était appliqué à recueillir le feu caché dans l'obscurité. Comme ceux qui avaient peint au fond des grottes en sachant que l'autre lumière, à l'extérieur, celle qui tombait du ciel, était l'ombre de Dieu et qu'il ne fallait pas y toucher sous peine de se brûler les yeux !"
Un peu plus loin, page 80, on retrouvera explicitement cette oxymorique "lumière de l'ombre", avec le Maroc toujours à l'arrière-fond :
"Ce ciel allait brutalement se refermer au-dessus de lui, image obscurcie se confondant avec celle de la mer dans la nuit, surface sombre où onduleraient faiblement les reflets de la lune à la manière d'une berceuse pour endormir les enfants. Mais avant d'en arriver là, calfeutré dans sa tour, il aurait fini par atteindre cette fameuse lumière de l'ombre, équilibre du jour et de la nuit (point de contact entre la vie et la mort, atmosphère matricielle dont on en sait dire encore si elle aboutira à l'enfantement ou à la disparition), dont il avait tant rêvé lorsque, à vingt ans, il avait séjourné de longs mois au Maroc afin d'y faire l'apprentissage  sur le vif du dessin et de la couleur." [C'est moi qui souligne]*
Et il semblait que chaque jour apportait maintenant son présent de clarté : le lendemain, reprenant une énième fois ce vieux 10/18 de Guy-René Doumayrou, Géographie sidérale, qui m'accompagne depuis bientôt trente-neuf ans, depuis que j'en ai fait l'acquisition sur les trottoirs de la brocante de l'avenue des Marins, je lis page 13, placée sous le titre VOIR EMOUVOIR, ce paragraphe qui n'a gagné que plus d'actualité encore à l'heure du réchauffement climatique et de l'effondrement de la biodiversité :
"Soleil d'une lucidité qui l'oblige à fouiller l'au-delà des apparences, l'homme debout ne se lasse point, en dépit des balancelles du progrès, de poursuivre les horizons terrestres. Et au fond de toutes les satisfactions, le gouffre d'une incompréhensible lumière d'ombre le maintient impitoyablement en alerte ; or voici que se creusent les houles de la plus tragique détresse parce qu'on a voulu égarer cette longue quête sur les plages fétides de la réplétion, et encore n'est-ce rien. Mortelle, excusez du peu : la civilisation se découvre enfin nuisible. Elle s'aperçoit que pour avoir trop pétri la terre à ses menus plaisirs elle en a perdu l'amitié, et que le pire peut advenir." [C'est moi qui souligne]
De même, reprenant ma lecture, décidément bien erratique, de l'essai de Frances A. Yates sur L'art de la mémoire, je ne pouvais pas ne pas voir comme une nouvelle pierre ajoutée à l'édifice ce chapitre sur Le secret des "Ombres" de Giordano Bruno. Ce livre, De umbris idearum, parut à Paris en 1582 où il fut dédié à Henri III : "(..) Les Ombres, écrit Yates, descendent clairement du Théâtre hermétique de la Mémoire que Camillo avait montré à François 1er, grand-père du roi au pouvoir."




Curieusement (mais on pourrait tout aussi bien dire "logiquement"), c'est sur le site consacré à Chris Marker que j'ai retrouvé ce schéma du système de mémoire de Giordano Bruno (correspondant à la planche 11 du livre de Frances A. Yates). Souvenons-nous que c'est à partir d'un texte de Marker que s'est mis en route une série d'articles sur l'art de la mémoire
Je n'ai pas trouvé de meilleur résumé de la complexe tentative de Bruno que celui donné sur un blog justement intitulé lombredesidées, rédigé par un anonyme qui se surnomme l'Ombre :
"Dans ce livre à la forme étrange, il livre une méthode pour mettre en ordre ses souvenirs afin d’atteindre la divinité. Il lui suffit pour cela de combiner l’ars memoriae des Anciens avec les roues combinatoires de Raymond Lulle ; d’articuler une théorie des images mnémotechniques et une théorie de l’infini mécanique. Pour Bruno, les Idées sont les étoiles qui brillent au firmament. L’homme ne peut les atteindre, ni se les approprier ; il doit se contenter de leurs images, c'est-à-dire pour Bruno de leurs ombres. Cette ombre portée, ce reflet de la pensée, s’incarne dans une image qui la synthétise. Il suffit alors de placer ces images sur des cercles concentriques qui tournent les uns dans les autres pour mettre en relation les idées entre elles, former des combinaisons nouvelles, créer des rapports inattendus entre les choses. Les cercles combinatoires contiennent en puissance la totalité des pensées possibles ; en les faisant jouer, on peut suivre des filiations secrètes entre les images de notre esprit, et finalement ressaisir notre mémoire en une unité immense qui se confond avec le cosmos."[C'est moi qui souligne]

G. Bruno, De umbris idearum, 1582, Roues de mémoire


En passant nous avons renoué avec Raymond Lulle, apparu dans l'article sur La Sapienza. Lulle dont nous savons l'intérêt que lui porte Eugène Green. Mais ce n'est pas hasard non plus si l'on retrouve Giordano Bruno dans Le Pont des Arts. C'est Pascal qui offre à son amie, l'étudiante en philosophie, un exemplaire de Des fureurs héroïques.


Dans la présentation réalisée par Les Belles Lettres, chez qui le volume est édité, la citation liminaire témoigne d'une langue charnelle et torrentielle qui me  donne furieusement (c'est bien le mot approprié) envie de découvrir plus avant l’œuvre d'un homme dont l'on se contente le plus souvent d'évoquer la biographie.
 « Voici tracé sur le papier, imprimé dans les livres, placé devant les yeux et entonné aux oreilles un bruit, un fracas, un vacarme d'allégories, d'emblèmes, de devises, d'épîtres, de sonnets, d'épigrammes, de volumes, de prolixes dossiers, de sueurs d'agonie, de vies consumées, le tout accompagné de cris à assourdir les astres ; de lamentations dont les échos retentissent jusqu'aux antres infernaux, de tortures qui frappent de stupeur les âmes vivantes, de soupirs qui font s'évanouir de compassion les dieux immortels, et tout cela pour ces yeux, pour ces joues, pour ce buste, pour ce blanc et pour ce vermeil, pour cette langue, ces dents, ces lèvres, ces cheveux, ce vêtement, ce manteau, ce gant, cette chaussure, cette pantoufle, cette réserve, cette risette, cette petite moue, cette fenêtre veuve, ce soleil éclipsé, ce remue-ménage, ce dégoût, cette puanteur, ce sépulcre, cette latrine, ces menstrues, cette charogne, cette fièvre quarte, ce déni de justice, ce tort extrême de la nature, laquelle par l'apparence d'une surface, par une ombre, un fantôme, un enchantement circéen mis au service de la génération, nous donne l'illusion trompeuse de la beauté. »
 __________________________
* Nicolas de Staël, dans une lettre envoyée de Marrakech à Emmanuel Fricero : "je veux rester longtemps parti ou mieux, ne plus m'arrêter de travailler". Ce qui attire le commentaire suivant de Guitemie Maldonado dans son très bel ouvrage Nicolas de Staël (Citadelles et Mazenod, 2015) : "Comme si travail et mouvement étaient devenus également nécessaires à celui qui souhaite, par leur association et dans le bel oxymore "rester parti", s'inventer une position qui, il faut bien l'admettre, a toutes les apparences de l'intenable."

vendredi 11 janvier 2019

Au dernier moment il la trouva très noire

"Quand la porte se referma il crut entendre crier son nom, dans la salle. Il ne se retourna pas. Une petite pluie fine mouillait les trottoirs. Des reflets multicolores tremblaient sur la chaussée, au carrefour. Julien traversa la place. Il prit la rue de l'Abbaye, la rue de Seine et descendit lentement vers le Pont des Arts."

Albert Vidalie, Le pont des Arts, Denoël, 1961, p. 240-241

Il m'a fallu attendre l'ultime page du roman de Vidalie pour voir enfin cité le Pont des Arts, qui lui donne son titre. Le reste de l'histoire se passe en Provence (où il vécut quelques années, dans la proximité de son ami Giono), la plupart du temps dans une chambre d'hôpital où le personnage principal, Julien, se remet d'une grave blessure, deux coups de coupe-papier dans le ventre donnés par Michel, le décorateur dont il a séduit l'amie, qui n'est désignée tout au long du livre que par ce nom commun, la carioca.

Le coupe-papier, j'en ai un qui m'a été offert, en forme de yatagan, c'est-à-dire de sabre turc à lame recourbée. J'ai dû m'en servir pour pouvoir lire le livre. Car il m'était arrivé, pages non coupées, à l'ancienne. Édition originale de 1961. Il dormait donc dans un entrepôt depuis 57 ans, vierge de tout lecteur. Il y avait de l'émotion à être le premier (et sans doute le dernier).

Ce n'est pas un chef d’œuvre, je ne veux pas vous mentir, mais c'est l'ouvrage d'un véritable écrivain même s'il n'a guère laissé de traces dans les mémoires. Une recherche sur le net n'a pratiquement rien donné, à part cette mention de Christine Ferniot dans L'Express (novembre 2010) qui parle, à l'occasion d'une réédition de nouvelles de Vidalie, du Pont des Arts comme "son livre le plus autobiographique et le plus délicat."Comme son ami Blondin (qui disait de lui qu'il était un géant de la route des Lettres), Vidalie avait connu la captivité pendant la guerre, pas moins de cinq ans en Silésie, qu'il n'évoque pourtant pas, au contraire des années qui l'ont précédée :
"Ce n'est plus à Delphine mais aux mélancoliques Manon de pacotille qui ont parfois enchanté la solitude d'une adolescence timide et misérable, puis, quelques années plus tard, ses soirées militaires, quand il rôdait, soldat du désespoir sans foi ni patrie ni vocation guerrière, crevant d'ennui sous l'anonymat kaki des armées de terre, dans les bas quartiers du Mans, de Metz ou de Verdun." (p. 77)
Albert Vidalie, en 1968.
Il ne me reste plus qu'à spoiler, à donner la fin (ne lisez pas plus loin si vous voulez un beau jour découvrir par vous-même le talent de Vidalie). Julien se dirige donc vers le Pont des Arts.
" Ainsi la carioca avait réalisé son projet de Bénac ! Il fut vaguement tenté de regagner son village de Provence et d'attendre qu'elle lui donnât signe de vie. Il y renonça presque aussitôt. Il n'était pas assez sûr d'aimer la carioca. Il avait eu ce qu'il voulait d'elle, elle avait eu ce qu'elle voulait de lui. A quoi bon espérer autre chose ?
La Seine coulait sous le Pont des Arts. Au dernier moment il la trouva très noire. Il regrettait quand même sa petite source des collines."
Les choses sont dites avec la plus grande pudeur : "Au dernier moment il la trouva très noire." Comment ne pas penser alors à un autre suicide, celui de Sarah dans le film d'Eugène Green, Le Pont des Arts aussi ? Sarah la musicienne, qui dépose avant de sauter dans l'eau noire les partitions du Lamento della Ninfa de Monteverdi.


lundi 7 janvier 2019

Le Pont du Noble Art

Ce matin, avant de reprendre la route du turbin, je me trouve à écouter le grand entretien sur France-Inter avec Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement récemment attaqué par un transpalette bien décidé selon ses dires à avoir raison de la République (il se murmurerait que la toute récente tentative de putsch au Gabon a été opéré à l'aide d'engins de même facture : plus facile à manœuvrer que le char d'assaut et moins gourmand en carburant (car électrique), il n'a néanmoins pas permis aux factieux de renverser le pouvoir inamovible de la famille Bongo - ils ont tous été arrêtés ce jour-même - mais je vous accorde que l'information m'a tout l'air de jouer dans la catégorie des fake news). Bref, j'écoutais M. Griveaux lorsque j'appris de sa bouche même, hautement autorisée, que les gilets jaunes avaient manifesté sur le pont des Arts. J'en restais pantois : voilà ce que c'est que de délaisser BFM le temps d'un week-end, on rate des informations de première importance. Le Pont des Arts, mon Pont des Arts qui a fait la matière de mon dernier billet, via Eugène Green, Blondin et Vidalie*, accédait à l'actualité. L'attracteur étrange, non content de manipuler les algorithmes de la face du bouc, se permettait d'y drainer une manifestation giletjaunesque.

Un ancien boxeur** professionnel, ancien champion de France des lourds-légers,  y aurait même exercé le noble art (enfin, il aurait quelque peu oublié les règles dudit noble art car il semblerait qu'il a aussi généreusement distribué quelques coups de savate). Ce qui lui a valu une remontée de bretelles de sa Fédération, et lui vaudra sans doute, pour compenser, une descente de police à son domicile.

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* Les deux derniers loustics ne crachaient pas sur le jaune, si l'on en croit par exemple Guillaume Maujean :" Il (Blondin) avait un faible pour le jaune. Le pastis 51, qu'il commandait toujours double en réclamant un «102"."(Les Echos, 01/07/2016). Vidalie, compagnon de bordée de Blondin, ne devait pas être en reste. Quant à Green, aucune réputation de poivrot n'est à signaler, mais j'ai vu deux films de lui (Toutes les nuits, Le Pont des Arts) où il tient un bistrot (le Café Glauque). C'est louche.

** [Ajout du 8 janvier]. Ce matin, il me revient que j'ai inventé un personnage de boxeur cogneur de pandores : c'était dans la fiction 1913, sur le site des Tasons :

"Hélène Deville en avait gros sur la patate. Son champion se faisait proprement laminer par Paoli. Le colosse moustachu avait déjà expédié par deux fois au tapis Henri Farinaud, l'anar des rings, le cogneur de pandores. Il était reparti chaque fois vaillamment au combat, mais Paoli avait du plomb dans les gants, ce titre de champion de France, il en sentait le fumet exquis, il en avait l'écume aux lèvres. "

mercredi 2 janvier 2019

Mon nom véritable est Jadis

Pleuvent les vœux, les souhaits de bonne année, de bonne santé, de joie, de sérénité, de bonheur, de prospérité, auxquels nous répondons docilement le plus souvent, parce que ce qui compte c'est l'intention n'est-ce pas ? oui, bien sûr, et en même temps grandit en nous la suspicion que la foi n'y est pas, n'y est plus, qu'il n'y a vraiment aucune raison de croire que 2019 sera meilleure que 2018, que l'horizon d'un progrès possible ne cesse de reculer, que l'optimisme n'est plus de mise, mais on joue le jeu tout de même, cette fiction des vœux imaginez qu'elle disparaisse, cela ne serait-il pas signe d'un plus grand désespoir encore ?

Attention, je ne veux pas jouer aux Cassandres, doucher les enthousiasmes, refroidir les ferveurs. Loin de là. C'est même au contraire, paradoxalement, que je voudrais très modestement contribuer. Je crains seulement d'y être malhabile, je suis même pratiquement certain d'y échouer sauf pour quelques-uns peut-être, et ce n'est pas une histoire d'humeur ou d'intelligence, cela tiendra d'autre chose, d'une disposition intérieure dont j'ignore tout. Je suis obligé d'écrire car je m'aperçois que je suis incapable d'en parler, du moins en ce moment, pas plus à ma famille qu'à mes amis même les plus proches, cela reste en moi et il n'y a guère qu'ici que je puisse un tant soit peu hasarder une conviction.

Avec le dernier article, La Sapienza, élaboré au sortir d'une nuit solsticiale presque blanche et publié le jour de Noël en guise de présent, il me semblait avoir touché quelque chose : la découverte inopinée de l'oeuvre du cinéaste Eugène Green, les connexions avec les arts de la mémoire, Jacques Roubaud, Raymond Lulle, une pétrifiante coïncidence avec un Conte d'hiver londonien ressurgi d'une nocturne radiophonique de la fin  de 1970, m'avaient laissé à penser que dans le chaos du présent sommeillait toujours un ordre possible, qu'au coeur de la nuit hivernale une lumière essentielle attendait de grandir. Je commençais à articuler avec difficulté ce grand mot de spiritualité qu'il est si facile de galvauder. Est-ce pour cela que j'en n'en fis aucun écho dans Facebook, contrairement à d'autres billets pourtant moins cruciaux ?  Comme de toute façon, je ne pensais pas faire le buzz avec un mystique du Moyen Age, un vieux poète contemporain et un réalisateur qui ne passera jamais sur TF1, je me suis bien gardé d'esquisser le moindre geste.
Comment continuer ? Je ne cesse de me poser cette question, et je n'en vois qu'une pour l'instant, poursuivre la chronique de cette quête, obstinément, sans s'occuper de l'impact, des stats, des likes, du tintouin des touits, et tout le toutim.

Alors je continue, j'ai commandé l'essai sur Shakespeare, je rafle à la médiathèque tout ce qu'il est possible d'emprunter d'Eugène Green, dévédés, romans, mais ne croyez pas qu'il s'agisse d'une passion exclusive, que plus rien d'autre n'existe. Il y a la vie bien sûr, les enfants, les parents, les amis, les réveillons, les cadeaux, les courses, la bûche tout chocolat à aller chercher à la boulangerie de Pauline et Nathan, vous connaissez tout cela (à part Pauline et Nathan, si vous ne croisez pas dans le quartier), je n'insiste pas (j'ai tenu à préciser, n'étant pas ermite sur le mont Athos ou dans le val de Fontgombault). C'est par Le Pont des Arts, que je prends à tort pour le premier film de Green, que je vais commencer mon voyage.



Autre chose (qui va bien montrer que j'avance de manière anarchique, à l'instinct) : à la médiathèque, il y a depuis quelques semaines des caisses de livres désherbés, c'est-à-dire sortis des collections. Vendus une misère. Pour un euro, j'acquiers ainsi Monsieur Jadis,ou l'école du soir, d'Antoine Blondin. Pourquoi virer Blondin des collections ? On ne le lit plus, j'imagine. Sans doute. C'est bien dommage. Pour moi, impossible de laisser filer cette belle édition de 1971 du Cercle du nouveau livre, en couverture dure, agrémenté d'un dossier sur l'écrivain. Et puis j'ai eu le malheur d' y risquer un œil et il m'a fallu le lire jusqu'au bout (la même chose m'était arrivée il y a quelques années avec Romain Gary, absolument jamais lu jusqu'à ce livre sauvé aussi d'un pilon (je suis le samu social de la bouquinerie), Chien blanc, qui me happa dès le premier paragraphe et me retint dans ses crocs jusqu'à l'ultime phrase). De fait je le lus en alternance avec le Shakespeare de Green. Et a priori il n'y avait rien à voir entre les deux ouvrages.

Sauf que. Sauf que, page 13 de Monsieur Jadis, je lis : "Cependant, derrière moi, l'Institut s'endormait en chien de fusil dans la saignée de la rue Mazarine, sa coupole brodée d'or enfoncée jusqu'aux yeux comme un bonnet de nuit." L'Institut dont il est question est l'Institut de France, qui se situe dans l'exact prolongement du Pont des Arts, rive gauche, bâtiment que l'on voit donc sur la photo de couverture du dévédé. Blondin se fait alpaguer non loin de là à la suite d'une conversation un brin insolente avec une escouade de flics à la poursuite d'un jeune garçon :
"Cloué sur place, au milieu des hippies consternés par cet excès d'agitation, j'ai connu, l'espace d'un éclair, la honte de cette chasse à l'homme, une admiration mêlée de gratitude envers la détermination d'un gibier sans espoir, le désir fou de partager cette ivresse altière de cerf. Un élan intérieur me projetait au côté du réprouvé, mêlant  nos souffles, dérapait dans la rue Jacques-Callot, enfilait la Rue de Seine, passait l'eau. Et la radio, sous la capote de la voiture-pie, répétait stupidement : "Jacques-Callot... rue de Seine... Passerelle des Arts..." (p. 19)

Blondin est déjà tout entier dans ces quelques lignes : cette solidarité qu'on peut juger presque masochiste avec le jeune fugitif lui fera connaître une fois de plus les cellules d'un commissariat, où il déclinera son nom inventé. Et c'est la première phrase du livre : "Longtemps j'ai cru que je m'appelais Blondin, mon nom véritable est Jadis. C'est celui que je viens de donner au brigadier penché sur la main-courante de ce commissariat dont je ne soupçonnais pas l'existence."

Au-delà de cette rencontre autour du Pont des Arts je songe qu'il y a peut-être un rapprochement encore plus essentiel à opérer entre Green et Blondin, et qui tiendrait au statut de la Parole. Selon Laurent Gayard (Revue des Deux Mondes, février 2016), "Si toutefois Le Magnificat ou La Lamentation de la nymphe de Monteverdi accompagnent La Sapienza ou Le Pont des Arts, c'est la musique de la parole qui habite avant tout les films d'Eugène Green." Or, c'est bien aussi la parole qui trône souveraine dans les errances éthyliques de Blondin et ses amis de la nuit. Les moments de bravoure les plus spectaculaires sont ceux où il met en scène la prostituée Popo au verbe intarissable, et ses amis écrivains Roger Nimier et Albert Vidalie. Je ne connaissais pas Vidalie, dont j'ai appris plus tard qu'il a écrit les paroles de la chanson Les loups sont entrés dans Paris. Vidalie, dont la reconstitution de la bataille d'Austerlitz au Bar-Bac touche au grandiose, Vidalie dont Blondin compose un touchant et truculent portrait :
"Il y avait du franciscain chez ce franc-maçon, du chouan chez ce communard. Après avoir prêté des séductions désespérées à une époque illuminée par son retour de captivité, le colporteur de mots et de gestes se détourna du sens de la marche. Alors s'épanouit sa vocation de vétéran-né, d'homme de la veillée et du souvenir légendaire, dans le bruit apaisé des pendules de campagne, qui ne semblent battre  qu'à reculons et ne plus marquer que l'heure qui a été.
Il ne se souciait pas beaucoup de l'avenir, sinon comme d'un champ promis à la célébration rétrospective de l'instant présent, qu'il s'ingéniait à rendre mémorable. La veille, il avait instauré l'état de siège dans la cuisine du Bar-Bac, convertie en Fort-Chabrol, avec le propos de s'y confectionner une omelette de cent oeufs. Il n'avait capitulé que pour chanter la Carmagnole avec un La Rochefoucauld de rencontre, donner à brouter une violette à la toujours jeune Popo, ébaucher des amours cosaques en compagnie d'une fille naturelle de la Loreleï et de Tarass-Boulba, toute en cuir, nommée Véra. Et pleurer enfin, dans l'abri évident de l'ivresse." (p. 80)
Consultant la notice de Wikipedia sur ce Vidalie qui hier encore ne m'était rien, je découvre, médusé, que le bougre avait lui aussi commis, en 1961, son Pont des Arts :


Et savez-vous, je me le suis commandé.

mardi 25 décembre 2018

La Sapienza

Acte I. (L'épisode Gilets jaunes a remis au goût du jour ces vieilles divisions du théâtre classique, profitons-en). Je me replonge dans L'art de la mémoire de Frances A. Yates, au chapitre VII, Le Théâtre de Camillo et la Renaissance italienne. Et j'enchaîne avec le chapitre suivant, Le lullisme  comme art de la mémoire. Le lullisme, c'est-à-dire le mouvement de pensée initié par Raymond Lulle (Ramon Llul en catalan), né aux environs de 1235 à Majorque, île à l'époque placée à la croisée des trois cultures, chrétienne, juive et arabe. Sénéchal et troubadour, il a la trentaine passée une illumination sur le mont Randa, où il affirme avoir eu durant cinq nuits consécutives des visions du Christ en croix. Il vend alors ses biens, quitte sa famille et se consacre à un triple projet : "écrire des livres dénonçant les erreurs des infidèles ; fonder des collèges pour l'enseignement des langues en vue de la prédication ; évangéliser les musulmans."(Louis Sala-Molins, Encyclopaedia Universalis) Et des livres, Lulle en écrivit beaucoup, presque trois cents, en arabe, en latin mais aussi en catalan, dont les thèmes "vont du roman à la mystique, en passant par les sciences, la logique, la philosophie, la théologie, l'ascétique, la lutte contre l'averroïsme, la croisade, la pédagogie, la politique, le droit."

Raymond Lulle (gauche) et Thomas le Myésier (droite) :in Electorium parvum seu breviculum (vers 1321) - Wikipedia
"Par l'un de ses aspects, l'Art de Lulle, écrit Frances A. Yates, est un art de la mémoire. Les attributs divins qui en sont la base se disposent d'eux-mêmes selon une structure trinitaire à travers laquelle l'Art devenait, aux yeux de Lulle, un reflet de la Trinité ; et il pensait que l'Art devait être utilisé par les trois facultés de l'âme, que saint  Augustin définit comme le reflet de la Trinité en l'homme. En tant qu'intellectus, c'était un art qui permettait de connaître ou de découvrir la vérité ; en tant que voluntas, c'était un art qui permettait d'entraîner la volonté à l'amour de la vérité ; en tant que memoria, c'était un art de la mémoire qui permettait de se rappeler la vérité."(p. 189)

Acte II. 22 heures. J'interromps ma lecture pour regarder Des livres § vous, l'émission d'Adèle Van Reeth sur LCP. La semaine dernière c'était Jean-Luc Mélenchon et l'historien Gérard Noiriel qui étaient invités, mais cette fois-ci place au théâtre avec Georges Forestier, auteur d'une nouvelle biographie de Molière, Agathe Sanjuan, conservateur de la bibliothèque de la Comédie Française et Stéphane Braunschweig, directeur du théâtre de l’Odéon et metteur en scène de L'école des femmes. La discussion est tout à fait intéressante, mais ce qui va être déterminant pour moi c'est cette séquence de la fin de l'émission où les invités présentent trois livres de chevet. Et Georges Forestier propose alors un essai de celui que je connaissais surtout comme cinéaste, Eugène Green : Shakespeare ou la lumière des ombres.


Acte III. Je me souviens que sur Mubi je dispose d'un film d'Eugène Green, La Sapienza. Que la plateforme présente ainsi : "L’unique Eugène Green (Le monde vivant, Le fils de Joseph) part à la recherche du concept de sapience jusqu’en Italie, dans ce drame sage et mélancolique. Une ode à l’architecture baroque et à une ancienne civilisation. Avec l’acteur belge Fabrizio Rongione, régulier chez les frères Dardenne."


De fait, jusqu'à ce jour, je suis passé à côté du cinéma d'Eugène Green. J'ai le pressentiment que l'heure est venue de franchir le pas. Je pars donc pour une heure cinquante de quête tout à la fois fiévreuse et tranquille. Et les signes vont s'accumuler. C'est Molière tout d'abord qui est cité dans le film, lors d'une conversation entre Christelle Prot et Arianna Nastro portant sur Le malade imaginaire.


Et puis il y a les fantômes. Rappelez-vous cet article auquel m'avait conduit la recherche sur L'invention du fils de Leoprepes, de Jacques Roubaud, D’après mémoire. Les proses fantômes de Jacques Roubaud, de Nathalie Koble et Mireille Séguy. Dès l'introduction, il est question de "principes qui empruntent en grande partie à la memoria médiévale et à la conception augustinienne du fantôme comme double. En s’attachant essentiellement aux textes roubaldiens en prose, nous voudrions ici identifier quelques lignes de crête de cette entreprise littéraire singulière, qui non seulement travaille avec les fantômes (pour eux et contre eux), mais aussi les suscite, dans le jeu, la mélancolie et la résistance." Je ne veux pas ici reprendre - ce serait trop long - la réflexion des auteures, deux autres citations, assez longues, je m'en excuse, suffiront, je pense, à montrer l'importance du thème :
"Le mode de présence en absence de la bibliothèque de Warburg se donne ainsi comme le négatif de celui des textes fantômes qui hantent les livres de Roubaud : si ces textes n’existent pas dans le monde réel, ils auront cependant pu être grâce à l’existence fictive qu’il leur donne ; la bibliothèque de Warburg existe bien quant à elle, mais n’aura pas été présente dans son œuvre. C’est précisément cette présence négative, deuil d’une existence possible, qui fait de la bibliothèque de Warburg et de son Atlas – que son concepteur présentait comme une « histoire de fantômes pour grandes personnes » – le spectre familier qui hante avec insistance l’ensemble de cet immense édifice à courants d’air qu’est ‘le grand incendie de londres’."
"Dans le sillage des mnémonistes médiévaux, Jacques Roubaud a non seulement retenu des textes devenus fantômes dans sa mémoire, mais il s’est aussi servi de ces mains mnémoniques pour composer d’autres textes, à partir de ceux qu’il a mémorisés, fragmentés et « manipulés », ou bien à partir de ses propres écrits, devenus fantômes de sa mémoire. Comme nous le révèle notamment la toute dernière branche du grand incendie, la plus grande partie de l’écriture du cycle en prose, de la branche I au début de la branche V, a été en effet conditionnée et contrainte par l’usage de ces mains mémorielles, doubles des mains réelles du prosateur. Le procédé d’écriture, sa réinvention et son histoire, ainsi que son protocole d’utilisation sont décrits avec précision sur plusieurs chapitres de La Dissolution." [C'est moi qui souligne]
Au passage, qu'est-ce que c'est que ces mains mnémoniques ou mémorielles ? Eh bien ces mains sont tout bonnement celles de Johannes Mauburnus que j'évoquais dans le billet précédent.
"Dans l’ensemble des arts de mémoire qu’il a consultés et examinés en détail, l’auteur contemporain a finalement privilégié un « art de mémoire de poche », celui des « mains mnémoniques ». Il en a trouvé le principe dans l’ouvrage d’un théologien de la fin du Moyen Âge, le Rosetum de Mauburnus, qu’il a adapté à ses propres besoins :
[…] il s’agit […] d’un art de mémoire de poche, d’une variante sophistiquée du « nœud à mon mouchoir ». Dans la paume d’une main ouverte, fictive, mentale, bien éclairée des lumières de l’esprit, de taille raisonnable, disposer, dans un ordre choisi, immuable, des lieux de mémoire, plus ou moins nombreux, numérotés, les nombres permettant de suivre le parcours voulu par le mnémoniste. En chaque lieu placer, par la pensée, un fragment de ce dont on veut se souvenir. Passer et repasser en chaque lieu de la main mnémonique, selon l’ordre, et graver dans sa mémoire ce qui doit s’y trouver et retrouver. Quand l’heure vient, ouvrir la main, mentale bien entendu, bien l’éclairer de son attente et relire ce qui s’y trouve." (La Dissolution, p. 374.
[...] On retiendra ici de cette longue et complexe méthode d’écriture de la prose que la main mnémonique est un prolongement de la mémoire, articulé : chaque détail de la main a ses lieux, qui définissent des parcours possibles (multiples, grâce aux croisements des lignes), et permettent à la fois de mémoriser, de réutiliser, de reformuler un texte et d’en composer un autre, souvent en décalage spatio-temporel avec le moment réel d’écriture. Main gauche et main droite servent toutes deux de support mémoriel : le fantôme roubaldien est ambidextre, mais l’utilisation de l’une ou de l’autre main est aussi rigoureusement conditionnée. Non seulement la différence de dessin entre chaque main permet de multiplier les parcours, mais à chaque côté est assignée une tâche différente dans l’activité d’écriture de la prose :
[…] pour chaque couple de moments-prose consécutifs j’ai prévu deux mains mnémoniques : l’une pour la phase de récapitulation, l’autre pour la préfiguration."(ibid. p. 480, c'est moi qui souligne)
Les fantômes, donc, surgissent dans La Sapienza, à double reprise (j'ai dû mettre les sous-titres en anglais, une grande partie des dialogues du film étant en italien et non traduits dans la version française) :




Acte IV. Après le film, qui me laisse ébloui, je cherche sur le net  à en savoir plus sur le livre de Green sur Shakespeare. Cette recherche me conduit sur une émission de France Culture, Les chemins de la philosophie, animée, tiens donc, par Adèle Van Reeth, Profession philosophe (1/42) Eugène Green, un cinéaste spirituel . Dans les citations de la page web, je repère ceci :

"Le rapport à la philosophie d'Eugène Green
"Si vous trouvez un aspect philosophique dans mon travail ce n’est pas parce que j’ai lu beaucoup de philosophie mais plutôt parce que je ne peux pas m’empêcher de penser par rapport à mon expérience et mon être. Parfois ça me nourrit de trouver chez les écrivains du passé des choses qui ont un rapport avec ce qui m’intéresse dans la pensée.          
Mon courant de philosophie commence avec Platon et passe par saint Augustin, Pascal et aussi les grands mystiques comme Raymond Lulle ou saint Jean de la Croix. " [C'est moi qui souligne]
Raymond Lulle. Magnifique. Mais il y a encore plus fort. Sur l'ipad mini où je consulte la page, le son se déclenche tout seul, et c'est incroyable, j'entends parler du grand incendie de Londres ! Je note le temps sur la barre de défilement : 1 :58. Je sais que je n'aurai pas le temps cette nuit pour y revenir.
Mais ce soir, lorsque je retourne sur la page, rien. J'écoute l'émission de Green, mais il n'est pas du tout question du Grand Incendie. Je finis par comprendre que ce que j'ai écouté c'est le direct de cette nuit du samedi 22 décembre. Direct -je me reporte à la grille des programmes - qui était consacré aux Contes d'hiver à Londres (1ère diffusion : 26/12/1970) ! Une émission qui dure pas moins de cinq heures... J'ai donc consulté au moment même où le Grand Incendie était évoqué. Sauf que je me suis légèrement trompé...


Si vous écoutez bien à partir de 1 : 58 : 45, il est bien question de Londres et d'incendie, mais il ne s'agit pas du Great Fire de 1666, il s'agit des bombardements de la seconde Guerre mondiale... J'avais extrapolé. Mais pas de beaucoup, car en continuant l'écoute il est bel et bien question du Grand Incendie quelques minutes plus tard (à 2 : 01 : 40).

Acte V. Abandonnant FC et poursuivant la recherche, me voici conduit sur la vidéo d'une intervention d'Eugène Green à la librairie Mollat de Bordeaux. J'en reprends pour cinquante minutes...



Quand j'en termine, il est quatre heures et demie du matin. D'aucuns sortent de boîte. Quelle vie de dingue.

Épilogue.  Travaillant l'après-midi qui suit sur les mains de Mauburnus, je découvre un article écrit en catalan d'Anna Serra Zamora, de l'Université de Pompeu Fabra de Barcelone, Mans mnemoniques en l'Ars demonstrativa de Ramon Llull, publié le 15/12/ 2014, la même année que le film de Green. J'y trouve la main mnémonique de Mauburnus et celle d'Ignace de Loyola. L'auteure fait ensuite la relation avec des mains mnémoniques représentées dans les manuscrits de l'Ars demonstrativa, un livre de Lulle écrit en 1283.

 
11) Ars demonstrativa, 1289, Biblioteca Marciana (Venècia), Lat. VI, 200, f. 197r;
12) Ars demonstrativa, primera meitat del segle xv, Bèrgam MA 365, f. 7r;
13) Liber propositionum secundum Artem demonstrativam compilatus, a. 1494, San Candido, Biblioteca della Collegiata, VIII C.8, f. 210a.r;
14) Ars demonstrativa/ Liber propositionum secundum Artem demonstrativam compilatus, segle xvi, El Escorial, &.IV.6, f. 79v.


Anna Serra Zamora met les mains 11, 12, 13 en relation avec la figure S de l'Ars demonstrativa, représentant (si j'ai bien traduit du catalan) l'âme rationnelle ou psychologique, et la figure 14 avec la figure A (qui représente les seize dignités de Dieu - (bonitas, magnitudo, aeternitas, potestas, sapientia, voluntas, virtus, veritas, gloria, perfectio, justitia, largitas, simplicitas, noblitas, misericordia, dominium)).

Figura S de l’Ars demonstrativa.
15) 1289, Biblioteca Marciana (Venècia), Lat. VI, 200, f. 3v
Figura A de l’Ars demonstrativa.
17) 1289, Biblioteca Marciana (Venècia), Lat. VI, 200, f. 3v;
 Pour en finir, je ne peux m'empêcher de mettre à mon tour ces deux figures A et S en regard des coupoles des églises baroques qui constellent La Sapienza d'Eugène Green :