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mercredi 19 août 2026

We are all frail

"Un rapace crie quelque part. Le prêtre se lève brusquement, il recule vers le bord de la carrière comme s'il allait sauter dans le trou de sable, s'envoler peut-être, mais il reste debout, en équilibre, mince, infiniment troublé. Je le vois à travers mes paupières mi-closes, j'observe son retrait qui est avance hardie vers le précipice pour respirer et livrer à l'horizon son trouble immense, pour que s'envole cette émotion qui l'oppresse, qui le fait paraître terriblement fragile, et j'aime cette fragilité qui me laisse seule et tranquille au soleil, vouée tout entière au cri nu du rapace."

Caroline Lamarche, L'ours, Gallimard, 2000, p. 51-52. 

Le 29 octobre 2009, j'achetai rue Limogeanne, au centre de Périgueux, à la librairie La Mandragore, Pour reprendre et perdre haleine, de Jean-Louis Chrétien, sous-titré Dix brèves méditations. Ce philosophe porte bien son nom, car il est chrétien assumé. Sa foi chrétienne, je ne la partage pas vraiment et pourtant j'ai trouvé dans ce livre bien des bonheurs de lecture et des tremplins pour la réflexion, mieux, c'est un de ces livres qui vous aident à vivre. Aussi est-il toujours à portée de la main, près du lit, et je ne compte plus les nuits où je suis retourné puiser dans sa riche matière, dont la quatrième de couverture donne un juste aperçu :

 

J'ai lu plusieurs autres livres de Jean-Louis Chrétien, moins accessibles que celui-ci, mais toujours avec grand intérêt. Et puis j'ai acheté, à Bourges encore, Fragilité, une de ses dernières études, parue en 2017 (il est mort en juin 2019), et rééditée chez Minuit en 2026 dans la collection Double. Quatrième de couverture encore, pour donner une petite idée

Les Grecs anciens, méditant la condition humaine, voyaient dans la faiblesse, le manque ou le dérobement de la force un de ses traits essentiels. Les Latins introduiront la fragilité, la possibilité de se briser, parfois tout à coup et de façon imprévisible. Ce « lieu commun » de notre compréhension de nous-mêmes parcourt tous les domaines, de la philosophie à la poésie, du roman à la peinture ou à l’histoire. Bien que nul ne l’ignore, chaque homme le découvre en acte avec une sorte de saisissement et d’effroi. [...]

J'ai commencé sa lecture (mais n'en suis encore qu'à la page 56). Alors, pourquoi en parler déjà ? C'est que ce thème de la fragilité me tient particulièrement à cœur. Et puis, dix ans avant le travail de J.L. Chrétien, il y eut cet essai de Jean-Claude Carrière, qui porte le même titre, Fragilité, et qui me fut offert pour mon anniversaire par ma fille Pauline en 2007. Un livre passionnant, que Jean-Louis Chrétien ne cite jamais (Carrière n'apparaît pas dans l'index des auteurs cités), mais leurs approches sont différentes, et en aucun cas il ne faudrait les opposer.

 

Il n'empêche que des références communes parcourent les deux ouvrages. A l'exemple de Shakespeare, dont J.L. Chrétien cite, dès son introduction, l'exclamation célèbre de Hamlet : "Frailty, thy name is woman", à propos de sa mère, ainsi que l'évocation de cette même frailty par Emilia dans Othello, "qui fait errer les hommes, et que les femmes ont tout comme eux (IV, 3)." Ce mot frailty  ayant été emprunté au français frainte, qui désignait le bruit de ce qu'on brise, dérivé du verbe fraindre, lui-même dérivé du latin frangere. Thématique de la brisure que l'on retrouve au chapitre 3, Du verre et de l'argile à la bulle de savon, qui commence donc ainsi : "Le verre forme le symbole le plus courant et le plus banal de la fragilité, étant cela qu'on peut aisément briser. Son caractère longtemps précieux, avant sa fabrication industrielle, renforçait la tristesse devant sa destruction, comme l'anxiété de la provoquer." (p. 45)

Et trois pages plus loin, on peut lire que "Quoi qu'il en soit, que la méditation sur la fragilité physique du verre ou d'autres matières n'ait de prix qu'à être le miroir de notre fragilité morale est exprimé avec grâce dans un dialogue de Mesure pour mesure de Shakespeare. Après qu'Angelo a proclamé : "We are all frail, "Nous sommes tous fragiles", dans un écho biblique signalé par l'éditeur anglais (Ecclésiastique, VIII, 5), où il s'agit de culpabilité, son interlocutrice, Isabella l'invite à reconnaître sa propre "faiblesse" (weakness), à en assumer l'héritage, à quoi il rétorque que "les femmes sont fragiles elles aussi", ce qu'Isabelle lui accorde et amplifie : "Oui, comme les miroirs de verre où elles se regardent / Qui se brisent  aussi aisément qu'ils produisent des formes. [...]"

Or, la même pièce de Shakespeare, Mesure pour mesure, est au cœur du second chapitre du livre de J.C. Carrière, "Notre essence de verre". Pièce qu'il connaît bien pour en avoir signé l’adaptation pour Peter Brook en 1978. Il commence par rappeler l'intrigue : Angelo, le Premier ministre, a pris le pouvoir, non par la force, mais par la volonté du suzerain en titre, le Duc, qui a décidé de se retirer pour observer les choses, caché sous la défroque d'un moine. Puritain forcené, Angelo exhume une vieille loi, et condamne à mort le jeune Claudio, coupable d'avoir engrossé sa fiancée en dehors des liens du mariage. Sa jeune sœur, Isabelle, qui doit entrer au couvent, vient plaider sa grâce. Profondément troublé par la beauté de la jeune femme, Angelo lui fait comprendre que Claudio échappera à la mort si elle se donne à lui. Mais Isabelle refuse avec horreur. Ce déshonneur la ferait, dit-elle, "mourir à jamais".

"Deux fanatiques s'affrontent, écrit Carrière, au plus haut sommet du sentiment - et de l'écriture." Il poursuit ainsi :

Nous pouvons en retenir deux aveux. En parlant de la nature humaine, Isabelle affirme que l'homme est most ignorant of what he's most assur'd, his glassy essence, "très ignorant  de ce qu'il croit connaître le plus, son essence de verre".

Plus loin, comme un écho, Angelo avoue : We are all frail. Frail est le même mot que "frêle", mais en plus large.  Il ne concerne pas seulement, comme en français, l'aspect physique. Il vaut mieux le traduire ici par "fragile". Angelo dit : "Nous sommes tous fragiles". Il est sur ce point en plein accord avec Isabelle. Notre nature exacte, notre essence, est faite de verre. Elle est perpétuellement menacée, elle se brise au moindre choc."(p. 24)

 

Mesure pour mesure, ms Peter Brook, Festival d'automne, 1978.

Cette essence de verre, glassy essence, est une expression saisissante, et je m'étonne un peu que J.L. Chrétien ne la reprenne pas dans son étude.

Sur cette fragilité, nous ne tarderons pas à revenir. 

 

dimanche 9 août 2026

Petit chien sans ficelle

"Au centre se tenait celui qui m’attendait sans m’attendre, celui qui, absent ou présent, m'accompagnait - anxieux - dans ce tunnel où en novembre 1977 j'ai voulu m'engager pour savoir qui j'étais - celui que j'ai épousé le 27 juin 1978."

Maria Casarès, Résidente privilégiée, Fayard, 1980, p. 420. 

Cet homme que la grande comédienne Maria Casarès épouse en 1978, c'est André Schlesser, comédien et chanteur. Quand, en 1960, Albert Camus se tue dans un accident de voiture, elle reste dévastée par la perte du grand amour de sa vie. Cette même année, elle gagne beaucoup plus d'argent que d'habitude grâce au succès du spectacle Cher menteur qu’elle joue en duo avec Pierre Brasseur.  Ce sont ses amis proches, parmi lesquels, déjà, André Schlesser, qui l’ont alors, semble-t-il, incitée à acheter, en 1961, le Domaine de la Vergne, à Alloue, pour la détourner de son profond chagrin. « Et c’est ainsi que nous sommes venus en Charente et avons pris l’allée qui conduit à La Vergne », écrit-elle dans son autobiographie Résidente privilégiée. « Je crois qu’il est inutile d’aller plus loin. Le chemin creux, juste assez large pour laisser passer une voiture, crevé de fondrières, embroussaillé, qui serpentait ses bosses entre deux rangées de noyers et de pommiers eût suffi à nous retenir. » Ce manoir bordé par la Charente avec ces cinq hectares de terre seront son havre de paix loin du « bûcher théâtral » parisien. 

 

Le 31 juillet dernier, de passage à Bourges une nouvelle fois (mon amie E. exposait ses dernières créations à la galerie des Éphémères, rue Mirebeau), je ne manquai pas de faire un tour à la belle librairie Bifurcations. J'avais déjà fait mon choix lorsque j'ai aperçu (il n'était pas tout à fait en évidence, placé qu'il était sur un rayonnage inférieur) un livre à la couverture blanche, coup de cœur des libraires, avec le nom d'André Schlesser.

 

A la vérité, d'André Schlesser, je ne connaissais pas grand chose. C'est peu dire qu'il est moins connu qu'Albert Camus.  Chansonnier interprète, et comédien ami de Jean Vilar (mais sans avoir jamais eu de grand rôle),  il n'était pas écrivain. D'où la surprise de ce livre, qui a connu un destin singulier : en fait, André Schlesser, dit Dadé, ne l'a pas écrit, il est le fruit d'un enregistrement datant de 1978. Gilles Schlesser collecte sur un magnétophone les souvenirs d'enfance de son père, dans les locaux d'une agence de publicité le temps d'un week-end. Il en tire ensuite deux tapuscrits après la mort d'André Schlesser en 1985. Il égare le sien, sans doute au gré de déménagements (ceci est raconté en avant-propos par Thomas Schlesser, le petit-fils, et auteur du best-seller Les Yeux de Mona). "Fort heureusement, poursuit-il, il en avait envoyé une copie à l'artiste Jean-Baptiste Thierrée, grand ami de Dadé qui, de son côté l'avait conservé précieusement."

Ce livre sauvé in extremis de l'oubli (les bandes magnétiques sont quant à elles effacées) n'a été édité qu'en 2024 aux éditions des Cendres. Il eût été bien triste qu'il ne le fût pas. Car c'est un vrai bonheur de lecture que ces pages inspirées. André Schlesser était réputé comme un grand conteur, et nous ne pouvons que le croire. J'ai été cueilli dès l'incipit :

J'avais neuf ans. Ou dix. Je savais lire les chiffres, le visage des hommes, les signes dans le ciel. Et je savais l'histoire, une histoire à trois sous qui me servait de passeport. Les hommes disaient toujours que ma mère n'avait pas quinze ans à ma naissance et que je ne devais pas être bien lourd dans ce bout de chiffon, porté à bout de bras. L'histoire commence là, comme ça. Mes tantes alors pouffaient, secouaient leurs longs cheveux, poursuivaient le récit en poussant des petits cris.

Né en 1914 de père inconnu, d'une mère, Anna Di Mascio, qui mourra très jeune, recueilli par un certain Joseph Schlesser qu'il n'a guère aimé, pratiquement absent de ces mémoires, il vivra la vie d'un petit Gitan, d'un gamin des rues de dix ans qui doit se débrouiller pour survivre dans les quartiers nord-est de la capitale. Ses descendants conviennent qu'il doit exister une bonne part de fiction dans ces souvenirs rassemblés plus de cinquante ans après les faits, mais ceci est de peu d'importance devant la vivacité du récit, ses bonheurs d'expression et sa poésie âpre.

Juste un  petit extrait :

Chez Eugène, on parlait souvent politique. Et leur politique, c'était la Sociale. La Sociale je ne connaissais pas. [...]
- Quoi tu ne connais pas la Sociale ?
Et il m'expliqua :
- La Sociale, c'est contre les gros.
Je trouvais ça curieux d'être contre les gros.
- Mais non, couillon ! Les gros plein de fric, pas les gros plein de soupe !
Lucien se leva et réclamat le silence. Comme s'il avait l'idée du siècle.
- Et si on l'emmenait ?
Aussitôt dit, aussitôt décidé. Les frères m'expliquèrent que le lendemain c'était le 1er mai, c'était un jour spécial pour la Sociale, que ça allait chier et qu'on allait voir ce qu'on allait voir.
Maria Casarès évoque sa mémoire avec beaucoup de tendresse dans Résidence privilégiée, le comparant au personnage d'Ariel dans La Tempête de Shakespeare. Dadé était au TNP, dit-elle, le porte-bonheur, l'amulette. Elle rapporte cette anecdote singulière qui se déroule un peu après la mort de Camus :
 
De la reprise du Songe d'une nuit d'été, ce soir de janvier 1960 qui a suivi un événement qui nous a tous frappé, et moi en particulier, je ne me souviens de rien d'autre que du visage décomposé de Vilar - et de lui. Vilar, défait, les mâchoires affreusement contractées et le visage en bois, se dressait devant moi, raidi, dans les lumières crues de Chaillot, Obéron détrôné figé dans son somptueux pelage d'oiseau vert qui, du coup, lui donnait des airs de faux perroquet. C'était pour un dialogue qui nous réunissait tous deux , seuls, en scène ; et je regardais sur sa face la grimace de l'effort insoutenable que je faisais pour parler. Je le regardais - je ne l'ai jamais tant aimé -, refoulant un rire fou que sa vue éveillait en moi avec une irrésistible envie de pleurer, et je me demandais  qui de nous deux allait lâcher le premier. Au centre du plateau, un personnage blanc, intrus insolite, restait là entre nous deux, comme s'il avait oublié de nous quitter ou comme s'il s’apprêtait à changer de décor si besoin était. C'était le serviteur des lieux. Jusqu'à la fin de la scène, il resta là à veiller. Personne en coulisses ou dans la salle ne s'aperçut de cette "anomalie". Il n'y eut, je crois, pour le voir que Vilar et moi - mais c'est certainement grâce à lui que nous avons pu continuer. (p. 428)
Maria Casarès, Le Songe d'une nuit d'été, 1959. Photographie Bela Bernand © Collection Armelle et Marc Enguerand

En juin 2022, je passai quelques jours à Confolens, au camping des Ribières, en une sorte de pèlerinage dans ce pays où ma sœur Marie avait vécu ses dernières années. C'est elle qui m'avait fait découvrir la Maison du Comédien (aujourd'hui Maison Maria Casarès), à la Vergne (Maria Casarès avait fait don à sa mort de son domaine à la commune d'Alloue). Le 15 juin, j'y allai avec un vélo du camping, bien mauvaise monture. Extrait du journal du jour :

A neuf heures et demie, je suis parti pour Alloue et la maison de Maria Casarès. Changement de vélo, mais je tombe de Charybde en Scylla. Selle trop basse impossible à rectifier, marque Cobra, aussi inamicale que le reptile en question, freins couinant et peu efficaces, dérailleur indocile, chaîne qui saute. J’ai rarement eu aussi peu de plaisir à rouler en bicyclette. Alloue n’est qu’à quinze kilomètres, mais qu’est-ce que je les ai trouvés longs ces kilomètres…

Je suis passé par Ansac-sur-Vienne pour ne pas me retaper la côte de l’Intermarché. Petite route ensuite jusqu’à Alloue. Le paysage change, le Limousin s’estompe, les premières vignes timides apparaissent. A Alloue, je m’arrête au cimetière qui est à l’entrée du village. Je cherche les tombes de Maria Casarès et d’André Schlesser, et si je peine un peu à les trouver, c’est qu’elles ne sont pas monumentales. Non, deux banquettes de pierre identiques surmontées d’une croix. Rien à voir avec les tombeaux de marbre lisse et froid qui, ici comme ailleurs, composent le décor funéraire moderne. Entre les deux tombes poussent librement des rosiers roses et rouges.

 


André Schlesser est enterré ici mais c'est près de Saint-Paul-de-Vence qu'il s'est éteint le , chez  son ami Hubert Ballay, l'amour de Barbara qui écrivit pour lui Dis, quand reviendras-tu ? ».

 

Barbara qui viendra souvent, raconte Gilles Schlesser, à La Vergne au début des années soixante. Elle aurait même envisagé d'y acheter un presbytère.

                                                         Cimetière d'Alloue, juin 2022

 

samedi 20 août 2022

2.2.1. J'ai rêvé d'Helen Mirren

Suite de 2.2. Apeirogon ou La huppe et le cratérope écaillé

Le 2 mai dernier, j'ai rêvé d'Helen Mirren. Mais je devrais être plus précis, car je ne suis pas certain que dans ce rêve, l'actrice anglaise ait été présente, je veux dire, que son image ait été présente. Pour la bonne raison que je ne la connais pour ainsi dire pas. Non, ce qui fut présent fut son nom : Helen Mirren. D'où venait-il ? Je n'en savais rien. La réponse me fut donnée lors de la rédaction du dernier article,  consacré au livre de Colum McCann, Apeirogon. Rappelez-vous, j'y évoquais la tournée africaine de Peter Brook, en décembre 1972, jouant La Conférence des oiseaux dans le Sahara : 

"Dans la pièce, chaque oiseau incarne un défaut humain qui empêche l’homme d’atteindre les lumières. Le plus sage d’entre eux, la huppe, propose qu’ils essaient tous ensemble de trouver le Simorgh, la légendaire créature perse, afin qu’ils puissent accéder aux lumières.
Le texte, adapté par Brook et Jean-Claude Carrière, faisait une place aux sons et aux mouvements aléatoires. Pendant le spectacle, les acteurs – dont Helen Mirren et Yoshi Oida – poussaient des chants d’oiseaux exotiques et sautaient dans des cartons vides répartis autour du tapis : une danse de la poussière." (C'est moi qui souligne)

Or, cet extrait d'Apeirogon, je l'avais épinglé le 30 avril. Pour je ne sais quelle raison, l'inconscient avait enregistré le nom d'Helen Mirren, et l'avait recyclé dans un rêve* deux jours plus tard. Ce même 30 avril, j'avais aussi noté qu'un article du Monde, daté du 27 avril, avertissait de la reprise, au Théâtre des Bouffes du Nord, de La Tempête de Shakespeare, par Peter Brook. C'était donc peu de temps avant sa mort, survenue le 2 juillet. A vrai dire, il ne s'agissait pas tout à fait d'une nouvelle mise en scène de la pièce (qu'il avait réalisée à trois reprises, en 1957, 1968 et 1990, déjà aux Bouffes du Nord), mais d'un projet (Tempest Project) issu de plusieurs ateliers avec des acteurs, en anglais et en français. "Le théâtre, écrit Fabienne Darge, est une île, à l’image de celle de La Tempête, « pleine de bruits, de sons et d’airs mélodieux » – le lieu par excellence où peuvent s’incarner, de la manière la plus aérienne qui soit, les forces de l’esprit. Pour peu qu’elles soient convoquées par un mage à même de les animer. La Tempête est bien une métaphore du théâtre, et surtout du théâtre qu’a cherché Peter Brook tout au long de sa vie."

Dans une vidéo associée à l'article, Peter Brook précisait que dans La Tempête, "il y a des résonances, des échos qui traversent toutes les pièces de Shakespeare." Il insistait sur les thèmes de l'injustice et de la liberté sociale, politique et individuelle. La Tempête ne finit-elle pas sur le mot "free" ? (Let your indulgence set me free)**.

Plus tard, le 9 mai, je tombe sur un article du Guardian, du 6 mars 2011, consacré à Helen Mirren (article que je ne cherchais nullement, et dont j'ai oublié comment il est apparu dans mon champ de vision). Philip French y rend compte du film The Tempest, de Julie Taymor, où Helen Mirren joue Prospera (Taymor a féminisé le rôle du mage Prospero).

Helen Mirren (Prospera), The Tempest

Le film est par ailleurs cité par Margaret Atwood, dans les remerciements de la fin de son roman Graine de sorcière (10/18, 2020), que j'avais lu peu de temps auparavant, dans le cadre de mes interventions à la centrale de Saint-Maur. Remarquable roman, où La Tempête joue un rôle majeur. Il n'est que de lire la présentation de l'éditeur :

"Injustement licencié de son poste de directeur du festival de Makeshiweg, au Canada, alors qu’il mettait en scène La Tempête de Shakespeare, Felix décide de disparaître. Il change de nom et s’installe dans une maisonnette au coeur de la forêt pour y panser ses blessures, pleurer sa fille disparue. Et préparer sa vengeance.
Douze années passent et une chance de renaître se présente à Felix lorsqu’on lui propose de donner des cours de théâtre dans une prison. Là, enfin, il pourra monter La Tempête avec sa troupe de détenus, et tendre un piège aux traîtres qui l’ont détruit. Mais la chute de ses ennemis suffira-t-elle pour qu’il s’élève de nouveau ?"

L'épilogue du livre de Atwood a d'ailleurs pour titre Délivrez-moi, reprenant donc à la lettre le dernier vers de la pièce. Celle que Félix délivrera, ce sera sa petite fille disparue, Miranda.

"Il se saisit de la photo de Miranda dans son cadre argenté, Miranda qui rit joyeusement sur sa balançoire. La voilà, à trois ans, perdue dans le passé. Mais non, car elle est aussi ici et le regarde se préparer à quitter la pauvre cellule où elle a été piégée avec lui. Déjà, elle s'estompe, perd de sa substance : c'est à peine s'il la perçoit. Elle lui pose une question. Exige-t-il qu'elle l'accompagne jusqu'au terme de son voyage ?
A quoi pensait-il donc - en la gardant attachée avec lui tout ce temps ? En l'obligeant à obéir à ses ordres ? Quel égoïste il a fait ! Oui, il l'aime : sa chérie, son enfant unique. Mais il sait ce qu'elle veut, au fond, et ce qu'il lui doit.
"Dans les éléments sois libre", lui dit-il.
Et enfin elle l'est." (p. 346)

 


_______________

* Du rêve lui-même, je n'ai noté au matin qu'une seule autre caractéristique : il était question d'un film qui évacuait "toute idée de transcendance". 

Pour être complet, il me faut ajouter que j'avais fait un second rêve cinématographique cette nuit-là. Je ne le cite que pour mémoire, ne voyant pas pour l'heure comment le raccorder aux thématiques abordées supra. Je tournais, tenez-vous bien, un téléfilm avec Gérard Depardieu (il avait une caméra à la main). Il y avait une foule de curieux et de la neige sur les toits au début du rêve. Je ne connais pas le texte, Depardieu me parle d'un pull, et quand je lui demande comment il doit être, il me répond en somme que c'est mon travail que de le dénicher. Je dis aussi : "Ce n'est parce qu'on répète ici que le film se fera ici." Les déclarations d'intention légèrement obscures de Gégé me font penser à un ami metteur en scène.

** "Mais d'abord délivrez-moi", dans la traduction d'Yves Bonnefoy.

mercredi 18 mai 2022

7.1 - Ferma les yeux pour entendre varech et coquillages

 ➔ Suite de 7 - Tempête à Helgoland (mais peut se lire indépendamment)

Peu de temps après avoir rédigé ce septième article de la série numérotée, je pris conscience de la parenté de cette paire Carlo Rovelli - Kae Tempest, le physicien et la performeuse, avec une autre lecture, que j'avais faite pour l'essentiel l'été dernier, sur les bords de la Vézère, au camping dit du Paradis, qui restera pour nous à jamais associé à la découverte des fascinantes grottes préhistoriques des Combarelles et de Font-de-Gaume. Cette lecture était celle du Journal phénoménologique d'Enzo Paci, un philosophe italien (1911-1976) pratiquement inconnu en France. Après ses études de philosophie et une thèse soutenue en 1934, sous la direction d'Antonio Banfi, introducteur des travaux de Husserl en Italie, il est en 1943 officier mobilisé en Grèce. Capturé par les Allemands, il est envoyé dans un camp de concentration, et c'est dans l'Oflag de Wietzendorf qu'il rencontre Paul Ricoeur, lui-même prisonnier depuis 1940, qui y traduisait secrètement les Ideen I de Husserl. Une forte amitié naîtra de ces jours sombres.


Pour Paci, il convenait de relire Husserl directement, sans passer par le filtre des existentialistes, et Sartre en particulier, avec son opus majeur, L'être et le Néant. Il faut penser l'homme dans son existence concrète. "Pour Paci, écrit son traducteur Arnaud Clément, la vie est vie de relations. La phénoménologie découvre l'intrication fondamentale qui relie les êtres et les constitue dans leur être même : ceux-ci ne se constituent pas indépendamment d'entrer en relation, mais par et dans les innombrables relations qu'ils tissent les uns avec les autres."Autrement dit, la relation est première, et c'est elle qui fonde l'existence ou non des entités du vivant. Le relationnisme de Paci (c'est ainsi que l'on désigne sa théorie) transpose au niveau de la personne et dans la dimension historique et sociale, la mécanique quantique dite relationnelle de Carlo Rovelli, qui s'applique pour l'instant au seul monde microscopique, infra-atomique. Frédéric Manzini écrit que l’intuition fondamentale de Paci est "celle d’une intrication fondamentale entre les êtres comme entre la conscience et le monde (...) rendue vivante dans les pages d’un Journal qui ressemble à un authentique voyage dans la tête d’un phénoménologue qu’on a envie de découvrir plus avant."

Quelle ne fut pas ma surprise, ceci étant dit, de retrouver dans ce Journal (écrit entre 1956 et 1961), le fil shakespearien apparu avec la dyade Tempest-Rovelli. Mieux, c'est Hamlet et La Tempête qui se voyaient convoqués et bien sûr, oserais-je dire, ce sont les mêmes vers fameux de cette dernière pièce qui étaient donnés :


Ce n'est pas tout. On a vu que James Joyce était aussi l'un des thèmes communs entre Rovelli et Tempest. Or, au 6 mars 2021, Paci note qu'il relit Ulysse dans la traduction italienne. La plage, au chapitre 3, Protée : 

"D'accord, Joyce cite Aristote (je ne veux pas m'étendre sur les problèmes de cette citation). Mais plutôt sur ce qui vient après, dans la même page, et qui est une véritable analyse phénoménologique des kinesthèses*. Elle implique même toute l'esthétique transcendantale. Joyce ne pouvait pas connaître les manuscrits D. Mais connaissait-il Ideen I ? "Stephen ferma les yeux pour entendre varech et coquillages s’écraser craquant sous ses godillots. Et ores donc, tu es bien en train de marcher au travers." Marcher au travers : analyse de ce que le moi peut percevoir, dans ses mouvements, comme traversable ou non-traversable. Il s'agit précisément du moi. D'Erlebnis** du moi, de modalité du "vivre" du moi. C'est le moi concret, la monade concrète, monade qui est aussi "corps propre", Leib. Le moi, avec son corps propre, constitue le monde au moyen des organes des sens et puis au moyen des kinesthèses : "Je le suis bien, un pas à la fois. Infime espace de temps traversant d’infimes moments d’espace."(p. 203)

Philippe Forest a-t-il lu Paci ? En tout cas, lui aussi évoque Husserl sur ce chapitre 3 :

"Dedalus au troisième chapitre d'Ulysse, se livre à une expérience. Sans que Joyce ait rien lu de Husserl - mais pourquoi l'aurait-il lu davantage que Freud ou que n'importe lequel des penseurs dont il fut le contemporain puisque, toutes ces oeuvres, la sienne les comprenait ? -, on peut rapprocher, me semble-t-il, une semblable expérience de celles auxquelles, au même moment, se livre la phénoménologie. Dans un tout petit livre, qui me servira ici de science suffisante - puisque, ayant assez sérieusement lu Husserl autrefois, j'en ai tout oublié et n'ai aucunement l'intention pour l'instant d'en reprendre la lecture, Ulysse se substituant avantageusement à tous les traités qu'il comprend, au moins pour les besoins de la présente démonstration -, Jean-François Lyotard définit la phénoménologie comme une entreprise qui vise "à reprendre tout savoir en remontant à un non-savoir radical", se donnant pour objet le "cela qui apparaît à la conscience", et ainsi de suite, le reste est dans les manuels de philosophie. (pp. 91-92)

Je suis encore bien moins compétent que Forest (que je soupçonne tout de même de quelque fausse modestie) pour disserter plus avant sur la phénoménologie, et j'en reviens à Paci :

"Stephen compte : « Cinq, six : le nacheinander."  Où Joyce a-t-il pris un terme si husserlien ? (Peu après : Nebeneinander.) Stephen, les yeux fermés, écoute le bruit de ses propres pas. Il pense aux modalités selon lesquelles le moi corporel sent le monde ; à l'accord des organes des sens en cet organe des organes, comme dit Husserl, qu'est le corps. Mais je peux ouvrir ou fermer les yeux. Je ne vois pas le monde, mais il est présent malgré tout, il est là, je suis inéluctablement lié à son Boden. Dans les inédits D17 et D18, l'homme est lié à la planète Terre comme à lui-même, comme à son propre corps. Ironie de Joyce. Mais quoi qu'il en soit, il est possible de lire tout l'Ulysse d'un point de vue phénoménologique."(p. 204)

La dernière édition chez Folio donne comme note sur Nacheinander : « En allemand, nacheinander : l’un après l’autre ; « nebeneinander –, l’un à côté de l’autre. Dans le Laokoon (1766), Lessing fait une distinction dans les arts entre la poésie, qui se déploie dans le temps (aufeinander – et non pas nacheinander – c’est là l’une des nombreuses citations erronées de Stephen), et les arts visuels, comme la sculpture et la peinture, qui se déploient dans l’espace (nebeneinander) »

Oh, il y aurait tellement à dire encore sur ce passage de Joyce, avec les commentaires croisés, à soixante ans de distance,  de Forest et de Paci, mais je crois que je m'y perdrais, et la bonne volonté du lecteur par la même occasion, aussi finirai-je sur un passage de la nouvelle de Claudio Magris que j'ai déjà abordé dans De Magris à Maris, le 7 mars dernier. C'est en effet dans Extérieur jour-Val Rosandra, que j'ai pour la première fois découvert ce "Nebeneinander" de Joyce :

"A Trieste, les temps ne se succèdent pas, mais s'alignent l'un à côté de l'autre, comme les débris des naufrages que la mer abandonne sur la plage."Nebeneinander", a dit le metteur en scène qui, comme il se doit, a lu Joyce ; temps qui se fait espace, événements entassés les uns à côté des autres, entrepôt de l'Histoire ou plutôt, a-t-il ajouté avec sa déformation professionnelle, archives cinématographiques, avec leurs histoires d'époques différentes tournées à des moments différents et dont les pellicules sont pourtant voisines, rangées les unes à côté des autres, disponibles pour un travail de montage qui pourrait les intriquer l'un dans l'autre."(p. 112)



____________________

kinesthèse : n.f. (Philosophie) Mouvements de mon corps en tant qu’ils m’appartiennent et font que je suis ce que je suis.

** Erlebnis : expérience, au sens philosophique, expérience intime de l'individu, supposée indicible.

lundi 9 mai 2022

7 - Tempête à Helgoland

Septième article, dernière étape avant les bifurcations et dérives à venir. Deux livres vont en constituer le centre, le coeur actif et vibrant. 

Le premier a été écrit par un physicien italien, Carlo Rovelli, et se nomme Helgoland, Le sens de la mécanique quantique (Flammarion, 2021). Je l'avais aperçu chez mon ami Ivan, qui m'en avait parlé avec ferveur, et quand le volume daigna s'afficher au présentoir des nouveautés de la médiathèque, il se retrouva aussi sec dans mon sac à dos. Du même Rovelli, j'avais lu déjà L'Ordre du temps, paru en 2018, et ç'avait été très stimulant (je l'évoque d'ailleurs dans De Cthulhu à Uruk, en écrivant  que j'y reviendrai, ce que je n'ai jamais fait). L'art de Rovelli est de vous faire croire que vous comprenez enfin quelque chose  à des théories aussi complexes que la gravité quantique, en affirmant dans le même temps que lui-même, d'une certaine manière, n'y comprend rien. Je ne dis pas ça pour le simple plaisir de mystifier par un paradoxe facile, regardez la dédicace du livre : "à Ted Newman, qui m'a fait comprendre que je ne comprenais pas la mécanique quantique".

Helgoland, qu'est-ce que c'est ? Une île allemande de la mer du Nord, (île sacrée, selon l'étymologie du bas allemand ancien). Que rejoint un jeune physicien de 23 ans à l'été 1925, pour la bonne raison qu'il n'y a pratiquement aucun arbre sur cette terre et donc très peu de pollen, et que le pauvre Werner Heisenberg souffre d'allergie. Et Rovelli de préciser "Helgoland avec son arbre unique" ainsi la nomme Joyce dans Ulysse), et je ne peux m'empêcher de frissonner car je suis depuis peu, on l'a vu, plongé dans Ulysse, et que la citation, évidemment, me stupéfie. Mais passons, si Heisenberg est présent sur l'île, ce n'est pas pour la littérature (encore qu'il lui arrive d'interrompre son travail pour escalader quelques rochers ou apprendre par coeur des poèmes tirés du Divan occidental-oriental de Goethe), mais pour démêler un problème d'électrons et d'orbites, de sauts absurdes d'une orbite à l'autre, que lui a refilé Niels Bohr, le maître de Copenhague. Je ne développe pas l'affaire, c'est au-delà de ma compétence, mais il semble bien qu'il donne en ce lieu la première définition cohérente de la mécanique quantique. Il écrivit plus tard : « Il était environ trois heures du matin lorsque la solution aboutie du calcul m'apparut. Je fus tout d'abord profondément secoué. J'étais si excité que je ne pouvais songer à dormir. J'ai donc quitté la maison et attendu l'aube au sommet d'un rocher ».


Le même Niels Bohr parle de "l'impossibilité de séparer nettement le comportement des systèmes atomiques de l'interaction avec l'appareil de mesure qui sert à définir les conditions dans lesquelles le phénomène apparaît." Rovelli précise alors qu'au moment où le savant écrit ces lignes, dans les années 1940, les applications de la théorie sont confinées aux seuls laboratoires, mais que l'on sait maintenant, un siècle plus tard, que la théorie s'applique à tous les objets de l'Univers :

"Ainsi révisée, l'observation de Bohr rend compte de la découverte qui est au coeur de la théorie : l'impossibilité de séparer les propriétés d'un objet des interactions au cours desquelles ces propriétés se manifestent et des objets auprès desquels elles se manifestent. Les propriétés d'un objet sont la façon dont il agit sur d'autres objets. L'objet lui-même est un ensemble d'interactions avec d'autres objets. La réalité est ce réseau d'interactions, en dehors duquel nous ne comprenons même pas de quoi nous serions en train de parler. Au lieu de considérer ce monde physique comme un ensemble d'objets aux propriétés définies, la théorie quantique nous invite à voir le monde physique comme un réseau de relations dont les objets sont les noeuds." (pp. 99-100)

Carlo Rovelli expose ainsi une interprétation des phénomènes quantiques connue sous le nom de mécanique quantique relationnelle (pour en saisir la signification de façon plus argumentée, je renvoie au bel article de Martino Lo Bue dans En attendant Nadeau).

A ce stade, parlons sans plus attendre du second livre, au coeur, je l'ai dit, de cet article. Un livre qui n'est certes pas un livre sur la science, qui n'est pas un livre théorique, et qui, pourtant, parle au fond de la même chose que Carlo Rovelli : la relation. Il s'agit de Connexion, de la poétesse et performeuse londonienne Kae Tempest.


Son arrivée sur ma table est une histoire en soi. Je ne connaissais absolument pas Kae Tempest  avant le 6 avril. Ce jour-là, je suis encore remué par le dernier film de Cédric Klapisch, En corps. Et j'en lis dans Télérama la critique par Guillemette Odicino, qui se termine par ces mots : "Avec cette comédie sensible sur la fragilité érigée en force, Cédric Klapisch, toujours à l'écoute du rythme du monde, signe, peut-être, son meilleur film." Et, après la distribution, il est dit : "Lire aussi pages 15 et 28". Page 15, d'accord, c'est un portrait du cinéaste, mais page 28, il y a erreur : l'article porte sur Kae Tempest. Article pas lu, que je n'aurai sans doute jamais lu, si cette erreur ne me l'avait désigné. Il se trouve que je prends le temps de le survoler et que, très vite, je suis intrigué. Et je relis plus attentivement. Apprenant que Kae Tempest est née Kate Calvert en 1985. Calvert, tiens, comme Calvert Vaux, l'architecte de Central Park, autre londonien. Et que son nom, Tempest, est emprunté à Shakespeare, à sa dernière pièce, que j'avais croisée ces derniers temps à plusieurs reprises (sans que je le note ici).* Et puis, dans l'article d'Hugo Cassaveti, il y avait cette phrase : "Sur The Line Is a Curve, une image un peu floue, néanmoins plus affirmée, mélange de force et de fragilité, présente l'artiste, désormais épanoui(e), en harmonie avec son apparence choisie : non binaire, tout simplement, iel ne se sentant ni homme ni femme." Force et fragilité, ici encore associées. Ce n'est pas nouveau bien sûr, pas extrêmement neuf, mais la proximité temporelle et spatiale me touche tout de même.


Le 17 avril, nous nous rendons à Poitiers, où Pauline nous a conviés à venir voir la pièce qu'elle a aidé à mettre en scène, La Cerisaie de Tchekhov. Dans sa bibliothèque, je découvre Connexion, de Kae Tempest, un texte de 2021 dont nous n'avions jamais parlé ensemble. Je lui emprunte et termine les deux livres dans la même foulée, à l'image de cette disposition bi-frontale que la troupe, des amateurs doués, a choisie dans la salle des fêtes de Saint-Sauvant pour présenter la fin d'un monde (et les noms de Kharkov et de Moscou résonnaient étrangement ce soir-là)**. 

Les deux livres, oui, si dissemblables soient-ils, me semblaient profondément intriqués, pour reprendre un mot propre à la mécanique quantique. Ils parlent tous les deux de connexion, de relation à l'autre, de relation au monde. Et puis ne sont-ils pas identiquement structurés : trois parties mais sept chapitres pour le Rovelli, sept chapitres pour Connexion agencés à la manière d'un concert ? ***


Et puis, il y a cette parole de Joyce, une fois encore :


Mais surtout, il y eut cette citation, au septième et dernier chapitre d'Helgoland, Où je tente de conclure une histoire qui n'est pas terminée, cette citation de La Tempête, en anglais :

ACT IV, SCENE I

PROSPERO, to Ferdinand
You do look, my son, in a moved sort,
As if you were dismayed. Be cheerful, sir.
Our revels now are ended. These our actors,
As I foretold you, were all spirits and
Are melted into air, into thin air ;
And like the baseless fabric of this vision,
The cloud-capped towers, the gorgeous palaces, 

The solemn temples, the great globe itself,
Yea, all which it inherit, shall dissolve,
And, like this insubstantial pageant faded,
Leave not a rack behind. We are such stuff
As dreams are made on, and our little life
Is rounded with a sleep. 

Dans le corps du chapitre, le physicien revient sur ces vers. Il reconnaît qu'il y a quelque chose de déconcertant dans la vision du monde portée par sa théorie, parce que l'on doit "abandonner quelque chose qui nous semblait très, très naturel : l'idée d'un monde fait de choses."

"Une partie du caractère concret du monde semble se dissoudre dans l'air, comme dans les couleurs irisés et violacés d'un voyage psychédélique. Nous en restons stupéfaits, un peu comme le décrit Prospero dans l'épigraphe placée en tête de ce chapitre : "Et de cette vision le support sans racine, les tours couronnés de nuages, les palais somptueux, les tempes solennels et le vaste globe lui-même et tout, ou tout ce qui peut hériter de lui, va se dissoudre un jour, et comme ce spectacle immatériel s'est effacé, il ne laissera pas une traînée de brume..."

C'est la fin de La Tempête, la dernière oeuvre de Shakespeare, l'un des passages les plus émouvants de l'histoire de la littérature. Après avoir fait voler son public en imagination et l'avoir transporté un instant hors de lui-même, Prospero/Shakespeare le réconforte : "Vous avez l'air, mon fils, d'être d'humeur troublée comme par le chagrin. Allons, un peu de joie, nos fêtes maintenant sont finies. Nos acteurs, comme je vous l'ai dit, n'étaient que des esprits qui se sont dispersés dans l'air, dans l'air léger." Pour se dissoudre ensuite sereinement dans ce murmure immortel : "car nous sommes de cette étoffe dont les rêves sont faits. Notre petite vie est entourée par le sommeil."

Rovelli se trompe légèrement, car nous ne sommes pas ici à la fin de la pièce, mais à la scène 1 de l'acte IV, mais cela est de peu d'importance (je reviendrai un autre jour sur la fin).

Pour en finir provisoirement, il m'a plu de lire dans Le Monde du 27 avril que Peter Brook revenait, à 97 ans, sur La Tempête, en présentant aux Bouffes-du-Nord, son Tempest Project, spectacle "issu, écrit Fabienne Darge, de plusieurs ateliers avec des acteurs, en anglais et en français, par Brook et sa fidèle collaboratrice, Marie-Hélène Estienne. Un chantier autour de La Tempête, en quelque sorte, toujours en cours, dont la fragilité et l’inachèvement même bouclent la boucle pour le metteur en scène, d’un chemin de théâtre qui a tendu à donner corps à l’invisible – aux esprits ou à l’esprit tout court."

Et la journaliste finit sur les mêmes mots que Carlo Rovelli :

"Le théâtre est une île, à l’image de celle de La Tempête, « pleine de bruits, de sons et d’airs mélodieux » – le lieu par excellence où peuvent s’incarner, de la manière la plus aérienne qui soit, les forces de l’esprit. Pour peu qu’elles soient convoquées par un mage à même de les animer. La Tempête est bien une métaphore du théâtre, et surtout du théâtre qu’a cherché Peter Brook tout au long de sa vie.

Et Prospero, c’est bien Brook lui-même : un magicien doué de pouvoirs extraordinaires, dont le parcours a consisté à se défaire de ces savoirs comme d’une illusion, pour aller vers un théâtre de la vie et de l’épure, vers la simplicité et la profondeur permettant d’atteindre le cœur de l’existence humaine. Peter Brook, main dans la main avec Shakespeare, et avec sa profession de foi ultime : « Nous sommes faits de l’étoffe des rêves, et notre petite vie est entourée par un sommeil. »

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* Dans la biographie de Murielle Joudet sur Gena Rowlands, un chapitre était consacré par exemple à ce film de Paul Mazursky, Tempest (1982), adapté de la pièce, où John Cassavetes et Gena Rowlands tenaient les deux rôles principaux. Et en 1984, Love Streams, de et avec Cassavetes, porte plusieurs échos au drame shakespearien.


** Malade, Anton Tchekhov  met la dernière main à l’écriture de La Cerisaie, en 1903, à Yalta, et meurt, à 44 ans seulement, le 15 juillet 1904, quelques mois après la première de la pièce au Théâtre d’art de Moscou, le 17 janvier 1904. Extrait :

Lioubov -   Abattre la cerisaie ? Excusez-moi, mon cher, mais vous n’y comprenez rien. S’il y a quelque chose d’intéressant, voire de remarquable dans notre district, c’est uniquement la cerisaie.

Lopakhine - Elle n’est remarquable que par ses dimensions. Elle ne donne de fruits qu’une fois tous les deux ans, et encore on ne sait que faire des cerises, personne n’en achète. (…)

Firs - Quelquefois, la cerise séchée, on en envoyait de pleins chariots à Moscou, à Kharkov. De l’argent, à la pelle ! Et la cerise, alors, elle était douce, juteuse, sucrée, parfumée… On connaissait un procédé…

Lioubov -   Eh bien, ce procédé ?

Firs -  On l’a oublié. Personne ne s’en souvient.

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, Acte I, traduction de Génia Cannac et Georges Perros, Gallimard.

*** Et, bien sûr, l'idée des sept articles ici découle directement de cette convergence de structure.

lundi 25 avril 2022

2 - Le fils perdu

"La patience des grands romans est infinie. Ils attendent dans le silence que les lecteurs oublieux se rappellent qu'ils existent. Et lorsqu'ils viennent vers eux, ils leur disent : telle est ta vie."

Philippe Forest, Beaucoup de jours, d'après Ulysse de James Joyce, Gallimard, 2021, p. 144.

Philippe Forest parle d'or : j'avais commencé Ulysse au début des années 90 (estimation au jugé) et n'étais pas allé bien loin (d'ailleurs je ne possède toujours que le tome 1 de cette édition Folio). Non pas que je n'y trouvais aucun intérêt, non, simplement j'ai dû diverger vers des lectures plus immédiates, moins exigeantes. Mais toujours j'ai nourri le fantasme d'y retourner, de me plonger enfin dans ce que je savais être l'un des phares littéraires du XXème siècle. Il y aura fallu trente ans.

Trente ans et la publication de cet essai de Philippe Forest, Beaucoup de jours, déjà édité en 2011 chez Cécile Defaut (mais je l'avais manqué à l'époque), qui dissipe beaucoup d'obscurités autour de l'oeuvre, et surtout montre qu'il n'est pas le livre fastidieux et inutilement compliqué qu'on aime souvent à présenter. Dès lors, je poursuis la lecture en alternance, entre Joyce et Forest, et je dois dire que cela ne va pas bien vite, mais c'est très bien comme ça.

J'ai souvent cité dans ces pages Philippe Forest, dont on sait que toute l'oeuvre est aimantée par la mort en 1996 de sa petite fille Pauline, d'un cancer alors qu'elle était âgée de quatre ans. La dernière fois, c'était en janvier dernier, je mentionnais l'un de ses romans, L'oubli. Or, c'est d'un oubli encore dont il témoigne dans Beaucoup de jours, en avertissant qu'on ne le croira certainement pas quand, relisant Ulysse il y a quelques mois, "décidé une bonne fois pour toutes à comprendre ce que ce roman, pour moi, pouvait bien vouloir dire, j'avais tout à fait oublié aussi le sort de Bloom et comment pèse sur son existence l'ombre d'un double deuil, celui de son père, celui de son fils unique, déterminant son errance absolue à travers le monde." (p. 144) 


Page 160, Forest enfonce le clou, en débutant la seconde partie du chapitre 6 par cette phrase : "Donc, j'avais tout à fait oublié." Il concède juste après qu'il se rappelait bien sûr parfaitement "la démonstration un peu délirante que Dedalus développe un peu plus loin dans le livre et qui vise à établir comment le Hamlet de Shakespeare ne peut être compris qu'à la lueur de cet événement minuscule auquel les biographes du dramaturge n'accordent, en général, qu'une ou deux lignes d'intention, la mort de son fils unique, Hamnet. A une lettre près, Shakespeare faisant donc au fictif prince danois le don du nom de son propre enfant disparu." Cela, assure-t-il, il ne l'avait certainement pas oublié, mais, en revanche, il ne se souvenait plus du tout "que le drame dont Dedalus élabore la théorie et qui paraît ne concerner que Shakespeare, Joyce avait choisi d'en faire le fardeau qui, tout au long du roman, pèse sur les épaules de Bloom, celui-ci traînant avec lui le souvenir mélancolique d'un père perdu et d'un fils disparu."(p. 162)

Forest pose alors une autre question : que savait-il, Joyce lui-même, de la mort ? Pas grand chose en fait, dit-il, avant de signaler pourtant une épreuve dans l'existence du romancier, à laquelle les biographes de Joyce n'accordent pas plus d'importance qu'à la disparition du fils unique de Shakespeare - "comme si, précise-t-il avec un peu d'ironie amère, ces triviaux incidents n'intéressaient que la nursery et ne méritaient pas d'avoir exercé quelque influence que ce soit sur la library de la littérature universelle." Ce "trivial incident", le voici :

"Le 4 août 1908, donc, Nora, mère déjà d'un petit garçon et d'une petite fille, Giorgio et Lucia, perd en fausse couche celui - ou celle - qui aurait dû être son troisième enfant. La grossesse s'interrompt brutalement  et sans que l'on puisse savoir pourquoi au bout de trois mois. La jeune femme ne se trouvera plus jamais enceinte. A son frère, Stanislaus, Joyce confie être probablement le seul "à regretter  l'existence tronquée" de cet être qui ne sera pas. Et il lui avoue avoir longuement examiné le foetus rejeté du ventre de sa femme." (p. 166)

"Avec un enfant meurt le futur, écrit plus loin Philippe Forest. Ce qui manque, c'est ce qu'il aurait été. "L'infinie possibilité des possibles" dont parle Joyce justement. Bloom à propos de son fils : "Si mon petit Rudy avait vécu. Le voir grandir. Entendre sa voix dans la maison. En train de marcher à côté de Molly dans son complet d'Eton. Mon fils. Moi dans ses yeux. Etonnante sensation que ce serait. Issu de moi." (p. 167)


Ces jours-ci, je lisais donc aussi le Journal des années hongroises (1943 - 1948) de Sándor Márai. Or, il se trouve que lui aussi a perdu son fils unique en bas âge, à trois ans si j'ai bonne mémoire. "On l'apprend incidemment, écrit Philippe Lançon dans l'article qu'il consacre au Journal dans Libération, le 1er novembre 2019 : «Quand mon père est mort, je suis aussitôt sorti de sa chambre fumer une cigarette dans le couloir de l'hôpital. J'ai agi de même quand mon fils est mort. Il semblerait que je sois vraiment un grand fumeur.» C'est le ton de Márai : celui d'un désespoir observateur et ironique. Le couple va adopter un enfant abandonné, Janos."

A plusieurs reprises, le chagrin de ce fils perdu revient bousculer l'écrivain. En 1945, il note : "Toute la matinée, je n'ai cessé de penser à mon petit enfant mort ;  je vois distinctement son gentil visage de petit d'homme et ses yeux tristes. Comment vivre, pourquoi resterait-il quoi que ce soit au monde si même les petits enfants meurent ?" Plus tard, toujours en 1945 : " Ma plus grande douleur, la mort du petit enfant. Pas dans l'immédiat  ;  plus tard, des années après. Ma plus grande joie ? Je n'ai rien eu de ce genre. Mais c'est la vie qui fut bonne, magnifique, surprenante, tout cela, oui. Malgré les atrocités." 

Incidemment, c'est aussi Joyce qui apparaît ici et là, car Márai est un fin connaisseur de tout ce qui compte en littérature. En 1944, il parle de Gens de Dublin : "Morceaux à la Flaubert, réalistes. Mais dans chaque ligne, on sent la tension qui fera un jour exploser la réalité pour l'élever au rang d'épopée." Et en 1948, il dit lire l'étude de Valéry Larbaud sur Joyce, et ensuite une nouvelle de jeunesse toujours dans Gens de Dublin, "Une rencontre" : "Le personnage est effrayant. Le "réalisme" de Joyce gratte une plaie de ses doigts froids, fouille en tâtonnant les tréfonds d'une perversion infectée de pus. Il ne serait pas intérêt de relire Ulysse."

En relisant Cité de verre, de Paul Auster*, j'ai également constaté (c'est un détail important que j'avais oublié) que Quinn, le personnage principal, est veuf et a perdu aussi son jeune fils. On ne sait pas dans quelle circonstance. Depuis ce temps-là, il a renoncé à écrire des poèmes, des pièces de théâtre et des essais et ne se consacre plus qu'à l'écriture de romans policiers, sous le pseudonyme de William Wilson. Auster ne prend pas la peine de préciser qu'il s'agit d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe, où le thème du double est particulièrement prégnant (j'ai écrit là-dessus en 2017 : William Wilson et Pierrot le Fou). Incidemment (décidément, j'aime bien cet adverbe), on retrouve mention de William Wilson dans une entrée du Journal de Márai en 1947 : "Nouvelles de Poe. Nul n'a décrit la schizophrénie avec une telle maestria que le poète américain quand il parle de William Wilson - pas même Maupassant dans Le Horla, Charcot non plus."


Enfin, ce thème du fils perdu m'est apparu aussi lors de ma recherche autour du film de Douglas Sirk, Le Temps d'aimer et le Temps de mourir. On sait que le réalisateur a fui l'Allemagne en 1937, laissant derrière lui un fils issu de son premier mariage avec l'actrice Lydia Brincken, laquelle, devenue une fanatique hitlérienne, avait déjà obtenu des autorités nazies que le cinéaste soit interdit de voir son fils. « C'était un garçon extrêmement beau. Un jour, il travaillait sur un plateau de la UFA, à 150 mètres de moi, mais je n'ai pas eu le droit de lui adresser la parole. Ma seule façon de le connaître, c'était d'aller le voir au cinéma », racontera le cinéaste à Jon Halliday (Conversations avec Douglas Sirk,  Ed. Cahiers du cinéma, coll. " Atelier "), à la seule condition que ces confidences ne soient publiées qu'après sa mort. Ce secret va en revanche irriguer en profondeur plusieurs de ses films. 

"Impossible désormais, écrit Marine Landrot,  de ne voir qu'un joli figurant dans ce plan final de Paramatta, bagne de femmes, sur un petit garçon blond qui chante dans le choeur du mariage de l'héroïne. Impossible de ne pas s'émouvoir devant cette complicité sobrement filmée entre une mère et son fils qui jouent à faire de la luge sur un tapis, dans La Habanera. Il y a aussi cette première scène de A scandal in Paris (1946), adaptation hollywoodienne de Vidocq, où une malencontreuse tache d'encre sur un livret de naissance rend le nom du père illisible à jamais... Et cette autre séquence initiale de La Ronde de l'aube (1958) où un pauvre type harcèle un garçonnet illégitime d'une sadique question : « Qui est ton vieux ? »

Le Temps d'aimer et le Temps de mourir c'est la tentative de Sirk d'imaginer la fin tragique de Klaus, cet enfant qui lui est arraché à l'âge de quatre ans, et qui périra à dix-neuf ans sur le front russe en 1944. Cette histoire est racontée sous la forme d'une biographie romancée par Denis Rossano, dans Un père sans enfant (Allary éditions, 2019).


Denis Rossano a retrouvé la trace de Klaus, qui quitte Berlin fin 1943, envoyé sur le front par Goebbels, qui soupçonne cet adolescent délicat d'être homosexuel. Et Goebbels a horreur des homosexuels. Le récit s'achève sur cette mort de Klaus en Ukraine, où d'autres combats aujourd'hui continuent d'enlever la vie à de jeunes hommes :

« Klaus Detlef Sierck est tué quelques jours avant ses dix-neuf ans, le 6 mars 1944. L’adolescent fait partie de la fameuse division d’infanterie Großdeutschland, la Grande Allemagne. Il meurt lors d’une bataille que se livrent les troupes nazies et soviétiques en Ukraine, dans la région de Kirovohrad, que les Soviétiques appellent alors Kirovograd. La ville est occupée par les nazis depuis le 5 août 1945. En 1943, les Allemands, sous l’assaut soviétique, reculent sur le front de l’est. L’armée russe libère Kirovograd le 8 janvier 1944. La division Großdeutschland, à quelques kilomètres, tente de résister. C’est la fonte des neiges, les soldats, les chevaux, les camions s’engluent dans la boue paralysante du printemps naissant, la raspoutitsa. Klaus est un fusilier, poste qui a disparu de l’armée allemande en 1919, mais qui est restauré en 1943 au sein de la Wehrmart. Ils servent de bataillons de reconnaissance.

Klaus est enterré dans un cimetière à quinze kilomètres de Kirovograd. Une petite bourgade du nom d’Iwanowka. »

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* Sinistre écho à notre thème du fils perdu, avec cette sombre nouvelle lue dans Libération du 17 avril dernier : Daniel Auster, le fils de Paul Auster, a été arrêté par la police de New York à la suite de la mort de sa fille Ruby, dix mois. "L’autopsie conclut d’abord à l’absence de traumatisme physique ou interne, mais des examens toxicologiques révélèrent par la suite que l’enfant avait succombé à une «intoxication aiguë» à l’héroïne et au fentanyl, cet opioïde de synthèse dont la surabondance sur le marché américain des stupéfiants – notamment comme recours pour couper d’autres drogues, quitte à en démultiplier la dangerosité et la puissance addictive – est responsable de la majorité des overdoses aux Etats-Unis, causant des dizaines de milliers de victimes chaque année."

L'article de Julien Gester précise que "Daniel Auster, 44 ans aujourd’hui, fut successivement un acteur fugitif du film Smoke (écrit par son père), puis DJ, photographe, puis plus grand-chose d’identifié. Il ne saurait être tout à fait un étranger pour les lecteurs les plus fervents des romans de son père ou de sa belle-mère Siri Hustvedt : son ombre portée marque certains de leurs écrits du début des années 2000, à travers des figures de fils toxico, un peu maudit, trempant dans des affaires qui sentent le sang et la poudre (Tout ce que j’aimais, d’Hustvedt, en 2003 ; la Nuit de l’oracle, d’Auster, 2004)."

[Ajout du 29 avril : Sur mon fil FB, j'ai surpris avant-hier cette vidéo de France tv arts, qui résume en quelques minutes certaines choses à savoir sur Hamlet, la pièce la plus célèbre du monde. Les commentaires sont d'Olivier Py. La mort d'Hamnet, le fils de Shakespeare, est abordée. ]




vendredi 24 juillet 2020

Nobody et le bouffon

Procès-verbal. Le 18 avril 2018, achat du récit de Philippe Lançon, Le Lambeau. Le soir-même, à la scène nationale Equinoxe, j'assiste, en compagnie de Gabriel, à la seconde représentation de la pièce Festen, d'après le film de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, adapté par Bo Hr. Hansen et mis en scène par Cyril Teste, à la tête du collectif MxM.
Il faut commencer par là : ce collectif MxM, dont j'avais vu en février 2017, à Equinoxe encore, le spectacle emblématique, Nobody, performance filmique d'après Falk Richter. "Impulsé en 2000 par le metteur en scène Cyril Teste, le créateur lumière Julien Boizard et le compositeur Nihil Bordures, le Collectif se constitue en noyau modulable d’artistes et techniciens, réunis par un même désir de rechercher, créer et transmettre ensemble ; de questionner l’individu simultanément en tant que spectateur du réel, de la représentation et de la fiction." Le spectacle m'avait impressionné par sa force et sa précision, mais mon intérêt avait été décuplé par le fait qu'il entrait en collision avec ma thématique du moment. J'étais pleinement lancé dans le projet Heptalmanach, dont l'objet était de produire un article par jour, et l'une des figures marquantes en ce début d'année était la présence récurrente du palindrome, qui s'était invité dès le premier article sur Otto et l'attracteur étrange, autour de l'oeuvre de Marc-Antoine Mathieu.

Otto était un palindrome, et Marc-Antoine Mathieu lui-même pouvait être abrégé en MAM, séquence également palindromique. Le second article, consacré à Premier contact, le film de Denis Villeneuve, confirmait cette orientation : Louise Banks, l'héroïne, a une fille à qui elle donne le prénom d'Hannah. "Quand j'ai entendu ça pendant la projection, écrivais-je alors, j'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait là encore d'un palindrome (rappelez-vous d'Otto, de Marc-Antoine Mathieu), or cela a été confirmé par le commentaire qui suivait, qui usait du même mot : « Ton prénom [un palindrome] est l'histoire de ta vie », dit Louise à Hannah."
Or, il est clair que MxM, le nom du collectif est aussi un palindrome (qui n'est donc pas sans rappeler le MAM du dessinateur d'Otto).
Autre topos marquant : le nombre 7, au coeur du projet (nous sommes en 2017, d'où le nom d'Heptalmanach). Les aliens du film de Villeneuve sont d'énormes poulpes à sept tentacules que l'on nomme évidemment les Heptapodes. Quant à Otto Spiegel, chez MAM, c'est un artiste reconnu qui réalise des performances autour de la thématique du double, du miroir, reflétée donc dans son nom même.  Or, à l'issue d'une ultime performance au musée Guggenheim de Bilbao, il est la proie d'un vertige intérieur et comprend qu'il est dans une impasse. Il ne rêve plus que d'effacement. Peu de temps après, il apprend la mort de ses parents, qu'il ne voyait plus depuis longtemps. Son héritage réduit à une maison et une malle, mais dans cette malle, qu'il retrouve au grenier très classiquement, il découvre des cahiers, des notes, des documents photo, audio et vidéo, qui concernent les sept premières années de sa vie - ses parents ayant été associés à un programme scientifique visant à enregistrer son existence de la façon la plus exhaustive.
Je fus donc très intéressé de lire sur le site du collectif que " Point de convergence des recherches menées par MxM, la performance filmique est une œuvre théâtrale qui s’appuie sur un dispositif cinématographique en temps réel et sous le regard du public. Elle s’identifie par une charte qui définit en sept points son territoire de création."(C'est moi qui souligne).


J'avais également été interloqué par le salut final où les comédiens (14) et techniciens (2) s'étaient alignés sur le bord de scène selon une structure très nettement palindromique, avec mise en valeur du septenaire.

note du Cahier bleu (février 2017)
Je n'avais pas rendu compte de cela à l'époque, comme souvent emporté sur d'autres pistes. Mais, en 2019, deux ans plus tard, j'étais d'autant plus attentif à cette nouvelle performance où théâtre et cinéma entraient une nouvelle fois en synergie.
A revoir les photos sur le site d'Equinoxe, je m'aperçois que la structure symétrique du palindrome est bien présente dans la scénographie de Festen.



Mais ce qui me toucha, au-delà de la puissance propre de la pièce, qu'il ne faudrait pas oublier, c'est la coïncidence que je relevai avec le livre de Philippe Lançon. Voici le passage en question, à la page 12, c'est-à-dire la seconde page du récit :
"Pendant la représentation, j'ai sorti mon carnet. Le dernier mot que j'ai noté ce soir-là, dans le noir et de travers, est de Shakespeare : "Rien de ce qui est, n'est." Le suivant est en espagnol, en lettres beaucoup plus grosses et tout aussi incertaines. Il a été écrit trois jours plus tard dans un autre type d'obscurité, à l'hôpital. Il est adressé à Gabriela*, mon amie chilienne, la femme dont j'étais amoureux : "Hablé con el médico. Un año para recuperar. ¡Paciencia ! ." Un an pour récupérer ? Rien de ce qu'on vous dit n'est, quand vous entrez dans le monde où ce qui est ne peut plus être vraiment dit."
"Rien de ce qui est, n'est." Cette phrase, Lançon le précisera plus loin, est prononcée par le bouffon de La Nuit des rois. Son nom est Feste.
Comment ne pas faire le lien avec le nom de la pièce que je venais juste de voir : Festen **?

Note du cahier bleu (18 avril 2019)

La note d'intention du spectacle me confortait dans cette vue, car Shakespeare, déjà, y était à l'honneur : Festen résonnait, affirmait-elle, avec la tragédie d'Hamlet. Il y était question aussi de jumeaux, une fille et un garçon, comme Viola et Sébastien dans La Nuit des rois. Et puis surtout il y avait cette phrase, en écho parfait avec la parole du bouffon Feste : "S’engage alors un véritable duel entre « ce qui est et ce qui n’est pas ».***

Festen - Note d'intention
La mise en scène cet été de La Nuit des rois, peu après la lecture des Chroniques de l'homme d'avant, de Philippe Lançon, a en somme réactivé ces résonances : depuis février 2017 et après avril 2019, c'est juillet 2020 qui permet in fine leur mise en relief et perpétue leur souvenir à travers ce site. J'ai déjà précisé que ces faits de 2019 font partie d'une constellation symbolique plus vaste. Je ne sais pas encore dans quelle mesure je vais pouvoir en restituer les contours et la dynamique, mais ceci confirme une observation récurrente : l'Attracteur étrange aime à opérer des retours, à provoquer des rimes entre différentes époques. Le passé n'est pas perdu qui vient se réfracter dans une configuration  nouvelle qui en porte la trace encore vivante.

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* La mention de l'amie chilienne, Gabriela, me conforte aussi dans la croyance que lorsque l'Attracteur étrange est à l'oeuvre chaque détail compte. J'hésitais à mentionner la présence à mon côté de mon fils Gabriel pendant la représentation. Après tout cela ne paraissait pas avoir la moindre importance. C'est seulement en recopiant cette citation de Lançon que j'ai percuté sur le prénom Gabriela. Toute présence a son importance.

** Et, dans une moindre mesure, avec le nom du metteur en scène, Cyril Teste.

*** Ce jeu entre ce qui est et ce qui n'est pas est exploré aussi par le grand metteur en scène Thomas Ostermaier, qui a donné aussi sa version de la pièce : "À l’aube d’une crise de la représentation que les pièces de Shakespeare pressentent et qui éclora pleinement dans le théâtre du xxe siècle, La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez est entre autres l’histoire de la corrosion du pouvoir par l’amour. L’un et l’autre sont intimement liés dans le personnage d’Orsino, duc malade d’amour, auquel les rênes du royaume ont échappé en raison de son désir insatiable pour Olivia – à moins qu’il ne s’agisse plutôt de l’amour qu’il porte à son propre état d’amoureux. Sa maladie, comme la voix « très mélodieuse et virale » du fou, contamine les personnages que le destin réunit en Illyrie, pays mystérieux et sombre au-delà de la Méditerranée où les jumeaux Viola et Sébastien ont échoué, et où rien n’est ce qu’il paraît être."[C'est moi qui souligne]

Cette version n'a pas été du goût de Philippe Lançon lui-même, dont je viens de découvrir avec quelque surprise la critique dans Libération, au 4 octobre 2018 : "A la Comédie-Française, Thomas Ostermeier signe une mise en scène poussive et grotesque de la pièce de Shakespeare." Quand l'on sait la place de cette pièce dans sa dramaturgie personnelle, on conçoit bien qu'il ne pouvait qu'être exigeant avec cette nouvelle version, qu'il juge ennuyeuse : "cette pièce si complexe devient incompréhensible et l’on en vient à préférer la vanité puritaine et piégée du pauvre Malvolio."

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Ajout du 25 juillet : Sur l'être et le non-être, le vertige d'aujourd'hui avec Parménide et Platon.

Ajout du 27 juillet : Le palindrome (Rêver de Franck Thilliez, la couverture de Il était deux fois du même, dans le vertige du jour, avec Rémi Schulz).