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vendredi 17 juillet 2026

Du chamane boiteux

 

Φεῦ φεῦ, φρονεῖν ὡς δεινὸν ἔνθα μὴ τέλη
λύῃ φρονοῦντι

« Qu'il est terrible de savoir quand le savoir ne sert de rien
à celui qui le possède ! » 

Tirésias (in Œdipe Roi, Sophocle) 

D'Œdipe, Carlo Ginzburg dit que c'est un nom singulier, sans aucun doute, "peu adapté tant pour un héros que pour un dieu". Nom qu'il rapproche de celui de Mélampous, "pied noir", devin et guérisseur de Thessalie. Aussitôt après sa naissance, il avait été exposé dans un bois, où le soleil avait brûlé ses pieds nus. Dans son dossier Tirésias*, Pascal Quignard évoque lui aussi Mélampous et raconte comment il devint devin :

"Il gravissait le mont Cyllène. Il vit à ses pieds une serpente qui était morte. Il l'enterra. Les petits enfants serpents de la serpente naquirent du cadavre, crevant la robe de sa peau, et, pour le remercier montèrent le long de ses jambes, de son torse, de ses bras, de ses joues : ils vinrent purifier ses oreilles en pénétrant jusqu'au fond du labyrinthe. Depuis ce jour Mélampous le Devin eut connaissance du langage des oiseaux."(p. 80)

La même faculté, observe Ginzburg, se retrouve chez Tirésias, le voyant aveugle transformé en femme pendant sept ans pour avoir assisté à l'accouplement de deux serpents (Ginzburg, ici, n'est pas assez précis, ce n'est pas pour avoir assisté au coït des reptiles qu'il est transformé, mais pour avoir voulu les séparer).  Quant à l'extrême acuité de son ouïe, c'est elle qui permet à Mélampous de survivre à l'écroulement de sa prison. Enfermé par Iphiclès pour avoir volé ses vaches (Cf. Odyssée, XI, 287-298),  il perçoit le bruit des termites qui rongent les poutres de sa cellule, il demande alors à être transféré et le plafond s'effondre juste après son départ.

Œdipe, Mélampous, Tirésias, entre les trois devins les analogies sont, pour l'historien italien, évidentes. "Dans une scène célèbre de l'Œdipe Roi de Sophocle, Œdipe recule horrifié quand il apprend de Tirésias l'identité jusqu'alors caché de celui qui, par sa faute, a attiré la peste sur Thèbes. Le dialogue entre eux deux est dominé par une opposition qui dissimule une symétrie menaçante. D'un côté, il y le voyant aveugle qui sait, de l'autre le coupable ignorant, destiné à sortir des ténèbres métaphoriques de l'ignorance pour tomber dans celles, réelles, de la cécité." (p. 320)

 

Julian Beck dans le rôle de Tirésias - Edipo Re de Pasolini, 1967

Cette évolution d'Œdipe est parfaitement résumée par Cesare Pavese dans l'introduction qu'il donne au dialogue des Aveugles : "Peu de temps après cet entretien, commencèrent les infortunes d'Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent, et que d'horreur lui-même se les creva." "Tirésias, et plus encore Mélampous, poursuit Carlo Ginzburg, sont les prototypes mythiques de ces iatromanteis grecs - à la fois guérisseurs, devins, magiciens et professionnels de l'extase - qui ont été rapprochés des chamanes de l'Asie centrale et septentrionale."(p. 320)

C'est également l'avis de l'historien Michaël Martin, membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand), dans son étude "Le matin des Hommes-Dieux : Étude sur le chamanisme grec." :

Plusieurs épisodes conservés dans le mythe de Tirésias permettent en fait de le rapprocher d'un chaman. Commençons par le plus ancien, celui de la nekyia d'Ulysse où celui-ci joue un rôle central. Ainsi que le lui indique Circé :
Mais il vous faut d'abord entreprendre un autre voyage vers les maisons d'Hadès et de la grande Perséphone afin d'y consulter l'âme du Thébain Tirésias, devin aveugle, mais encore doué de sens ; car, même mort, Perséphone lui a laissé à lui seul, la sagesse : les autres ne sont qu'un vol d'ombres… (Homère, Odyssée, X, 490-495, trad. Ph. Jaccottet)

La dernière citation de Carlo Ginzburg, page 320, renvoyait à la note 78, une assez longue note assortie de plusieurs références et se terminant par cette phrase : "Il vaut la peine de rappeler ici que l'Œdipe de Lévi-Strauss a été défini comme un "chamane boiteux" par G. Steiner (After Babel, Oxford, 1975, p. 29)". J'ai été intrigué par cette fin de note : c'est la seule et unique fois que George Steiner est cité dans Le sabbat des sorcières, et j'ai cherché sur le net à en savoir plus, ne disposant pas du livre de Steiner dont il était question. C'est ainsi que je suis parvenu sur un riche document pédagogique du CDDP de l'Académie Aix-Marseille, consacré à la pièce de Joël Jouanneau, Sous l’œil d'Œdipe, d'après Sophocle, Euripide et Ritsos, représentée au festival d'Avignon du 12 au 26 juillet 2009.
 

Et très vite il est question dans ce document du nom d'Œdipe, qui porterait la marque de son destin tragique, conformément à l'adage latin nomen est omen, "le nom est un présage". Aux sens que nous avons déjà vus, Jouanneau en ajoute un, l'inceste avec Jocaste, inscrit par le e dans le o : "Elle et moi dans les mêmes draps. Tels le e dans le o de mon nom. Tiens, regarde la paume de ma main. Les deux voyelles enlacées l'une dans l'autre. Œdipe tatoué. La Marque est maudite."(Sous l’œil d’Œdipe, II, « Le Père »)

Cette lecture nouvelle n'est-elle pas usurpée ? Il faut rappeler que pour Claude Lévi-Strauss lui-même,  les variations autour d’un mythe en sont l’essence même. Aussi refuse-t-il la tentation de rechercher la version authentique du mythe : « Nous proposons au contraire de définir chaque mythe par l’ensemble de toutes ses versions. Autrement dit : le mythe reste mythe aussi longtemps qu’il est perçu comme tel. […] Il n’existe pas de “version vraie” dont toutes les autres seraient des copies ou des échos déformés. Toutes les versions appartiennent au mythe. » 

De même Jean-Pierre Vernant affirme qu'un mythe, pour le mythographe, c’est la totalité de ses versions : "Bien entendu, la version qui est celle de Sophocle n’est pas la même que celle que nous avons chez Homère par exemple où Œdipe ne se crève pas les yeux et il reste roi à Thèbes jusqu’à ses funérailles. Disons que Sophocle a choisi une vision tragique de cette affaire."

Autrement dit, la version de Joël Jouanneau, en tant que variation sur l'histoire d'Œdipe, ferait elle aussi partie intégrante du mythe, le constituant au même titre et avec la même légitimité que ses prédécesseurs. De la pièce de Sophocle, Œdipe roi, Joël Jouanneau n'a gardé que les deux personnages d'Œdipe et de Tirésias, mais il a en revanche introduit ceux de Cadmos et d'Euménide, qui ne lui appartiennent pas.

C'est dans la première partie, la Malédiction, que Tirésias, appelé à aider Œdipe à la recherche du coupable de l'épidémie de peste, finit par lui annoncer que c'est lui, Œdipe, l'assassin de Laïos, son propre père. 

ŒDIPE – Tu as l’audace de m’accuser. Et comment crois-tu échapper à ce qui va suivre ?
TIRÉSIAS – Tes menaces ou rien…
ŒDIPE – C’est plus que des menaces.
TIRÉSIAS – La vérité m’acquittera.
ŒDIPE – De qui la tiendrais-tu ?
TIRÉSIAS – De toi. Qui m’as imposé de parler quand je ne le voulais pas.
ŒDIPE – Et pour dire quoi ?
TIRÉSIAS – Je pense avoir été clair.
ŒDIPE – Répète un peu que j’entende mieux.
TIRÉSIAS – Cela ne te suffit pas ?
ŒDIPE – Pas assez pour décider de ton sort.
TIRÉSIAS – Tu ne veux toujours pas comprendre ?
ŒDIPE – Va, poursuis, développe.
TIRÉSIAS – Je dis que tu es, toi, l’assassin que tu recherches.
ŒDIPE – Tu ne peux que payer cher de me dire deux fois le mal dont tu m’accuses.
TIRÉSIAS – Je peux t’en dire encore si tu veux aiguiser ta colère.
ŒDIPE – Tant que tu veux !
TIRÉSIAS, reprenant sa litanie. – Continue. Comme ça, oui. Plus haut. Et plus clair. Dis-nous, toi, les chimères qui l’habitent.
EuMÉNIDE – Il prétend que, sans le savoir, tu as les rapports les plus répugnants avec ta famille.
ŒDIPE – C’est ça. Invente, fabule !
EuMÉNIDE – Il dit que c’est toi qui souilles l’eau du bain où les thébains tentent chaque jour de laver leurs impuretés.
ŒDIPE – Si tu t’imagines pouvoir continuer ainsi sans qu’il t’en coûte rien ! Faussaire ! Tu mérites la nuit où tu vis.
TIRÉSIAS – Personne n’a voulu te perdre que toi-même. 

Œdipe (Jacques Bonnafé)

Il faut maintenant se pencher d'un peu plus près sur cet auteur, Joël Jouanneau, dont la dernière œuvre représentée est Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, une adaptation de Imre Kertész, au Théâtre de l'Œuvre, en 2014. Pour nous, comédiens de Théatralacs, il n'est pas tout à fait un inconnu.

________________

* Pascal Quignard, Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, Fiction &Cie, Seuil, 2024, p. 80. 

mercredi 15 juillet 2026

Edipo Re

Le mythe d'Oedipe est, semble-t-il, bien connu. La prophétie, il tue son père, il couche avec sa mère, il se crève les yeux, Freud et le fameux complexe, on n'apprendra rien à personne. Trompeuse impression, ces quelques éléments en cachent d'autres, tout aussi importants. Travaillant la question, je n'ai rien trouvé de mieux que le récit qu'en donne le grand helléniste Jean-Pierre Vernant sur un site qui se nomme Palimpsestes, lors d'un entretien qu'il accorde à Catherine Unger en août 2013. Vernant dit essayer de raconter l'histoire comme les Grecs la racontaient, en ajoutant que pour être comprise il faut remonter jusqu'à Cadmos, le tueur de dragon, fondateur légendaire de Thèbes. C'est l'un des descendants de Cadmos, Labdacos, qui devient roi de Thèbes. Labdacos dont le nom, signifie le boiteux et peut-être que là,  suggère Vernant, on a déjà une indication : "la lignée royale, la lignée de Cadmos, (...), au lieu de se poursuivre droitement est perpétuellement rejetée en oblique."

Hendrick Goltzius, Cadmos tuant le dragon, entre 1573 et 1617, Statens Museum for Kunst.

 

Labdacos a pris le trône tardivement et l'occupera peu de temps. A son mort, son fils, Laïos (dont le nom signifie "le gaucher") n'a qu'un an et c'est son oncle Lycos qui assure la régence. Quand il atteint sa majorité, Laïos, au lieu de monter sur le trône, est chassé de Thèbes et trouve asile auprès du roi de Corinthe, Pélops.  Celui-ci lui confie son fils Chrysippe pour qu'il lui apprenne l'art de conduire un char. Mais Laïos tombe amoureux de Chrysippe - Vernant évoque une espèce de démence érotique -, Chrysippe qui le repousse, si bien que Laïos le viole.

En violant l’intégrité de ce jeune garçon, Laïos viole totalement les lois de l’hospitalité.  Chrysippe se suicide et bien entendu Pélops maudit Laïos. "On peut dire, commente Vernant, que là aussi, lui, il boite. Il boite sexuellement. Pour les Grecs ce n’est pas une vraie boiterie s’il avait eu un amour régulier, codifié avec ce jeune garçon pour essayer la paideia, l’enseignement, en faire un vrai homme, mais non, l’autre refuse. Il n’y a d’amour que s’il y a réciprocité, comme pour Dionysos et son adepte, « tu me regardes, je te regarde », là, c’est la violence. On ne peut pas confondre la violence d’Arès avec l’amour d’Aphrodite. Il a fait cette faute. Finalement, le trône lui revient comme descendant légitime. "

Laïos revient donc à Thèbes et là, il épouse Jocaste, mais ils n’ont pas d’enfants. Alors, il va à Delphes où l’oracle d’Apollon lui annonce que s'il a un fils, il le tuera et il couchera avec sa mère. Inquiet (on le serait à moins), il est prudent dans ses rapports avec Jocaste jusqu'au jour où, pris de boisson, il oublie toute précaution. Et un garçon naît : c'est Œdipe. 

Affolement général (ils n'ont pas, bien entendu, oublié la prophétie). Ils décident de l’exposer, autrement dit de le confier à un berger pour qu'il aille le déposer sur le mont Cithéron afin qu'il y soit dévoré par les bêtes sauvages. Lequel berger lui passe dans un des talons une espèce de cordelette pour le porter sur le dos. Cette scène est présente jusque sur l'affiche du film Oedipe Roi de Pasolini.

 

Là encore, il y a une histoire de pied, car Oedipe, cela veut dire "pied enflé". Mais Œdipe ne meurt pas parce que le berger de Laïos rencontre un collègue, qui fait paître les troupeaux du roi de Corinthe de l'autre côté du Cithéron.  Or, celui-ci sait que le couple royal est en manque d'enfants, il lui amène donc ce nouveau-né. Le roi de Corinthe s’appelle Polybe. Ils élèvent cet enfant comme si c’était le leur.

Œdipe abandonné est recueilli par le berger Polybos (Fleur des histoires, Bnf Fr55 f.150r)

Tout semble aller pour le mieux. Œdipe est même le futur roi de Corinthe, aux yeux de tout le monde. Mais une rumeur se répand, on soupçonne Méropé (ou Périboéa), la reine, de ne pas avoir enfanté de cet enfant. "Et un jour en jouant, poursuit Vernant, un des amis, du même âge qu’Œdipe, lui dit : ah, toi d’abord tu es qu’un enfant supposé. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne suis pas un enfant légitime ? Je ne suis pas l’enfant de mes parents ?"  

Malgré les propos rassurants de Polybe, Œdipe se rend à Delphes  pour poser la question : suis-je vraiment l’enfant de Polybe et de Périboéa ? Réponse de l’oracle : tu tueras ton père, tu coucheras avec ta mère (on remarquera la duplicité de l'oracle, qui, en fin de compte, ne répond pas à la vraie question).  Il décide de fuir Corinthe, déterminé à mettre toute la distance possible entre lui, son père et sa mère. 

Sortant de Delphes, il parvient à un carrefour à trois branches, et sur l'une de ces branches, dans un chemin où l'on ne peut pas passer de front, un char avec un cocher et un vieil homme, qui n'est autre que Laïos, refuse de lui laisser la priorité. Le cocher le défie, mais Œdipe le tue ainsi que Laïos. "Le voilà parricide, précise Vernant,  sans qu’il ait commis un délit du point de vue grec, parce que c’est le cocher qui l’a frappé le premier. Il est donc en état de légitime défense. Il serait acquitté. C’est ce qu’on appelle un phonos dikaïos ( ?), un meurtre justifié." Après une nouvelle errance, il arrive à Thèbes où il va affronter la Sphinge.

Œdipe et la sphynx, Gustave Moreau, Metropolitan Museum of Art.
 

 Tous les ans, c'est le même drame : la Sphinge exige que la fleur de la jeunesse thébaine vienne devant elle pour qu'elle leur pose des questions,  et s'ils ne peuvent répondre, elle les dévore ou bien s’unit à eux et les tue. Quand Œdipe arrive dans Thèbes, Créon le régent va au devant de lui et lui promet la royauté s'il affronte le monstre.

La sphinge pose donc sa fameuse énigme : quel est l’être qui, tout en restant le même, marche à quatre pieds le matin, à deux pieds à midi et à trois pieds le soir ? Jean-Pierre Vernant nous laisse à penser que c'est en revenant sur son propre nom qu'il trouve la solution à l’énigme : "l’homme qu’est Œdipe réfléchit : qu’est-ce que c’est cette histoire ? Mais il s’appelle lui oi dípous, deux pieds. Et il se dit, mais c’est vrai peut-être que, et il répond : c’est l’homme. Vaincue, elle se jette de la hauteur où elle était et elle disparaît. "

Encore une fois, les planètes semblent alignés : Œdipe est le sauveur de Thèbes, celui qui est parvenu à comprendre ce que même le devin Tirésias avait été incapable de comprendre. Il est alors un roi quasi divin, plus fort et plus savant que les autres. Et, une nouvelle fois, c'est le nom qui dit tout : "Parce que dans son nom il y a dipous et puis il y a oïda, je sais. Il est celui qui sait et qui veut savoir. "

Le dérèglement arrive avec la pestilence. Et il est d'ores et déjà climatique : au printemps, la floraison n'a pas lieu. Les troupeaux sont inféconds. Et les femmes elles-mêmes font des fausses couches ou bien accouchent de monstres et de bébés mort-nés : "C’est tout le pouvoir saisonnier de revigoration qui est déréglé. Thèbes en quelque sorte est déréglée, elle n’obéit plus à un cycle temporel correspondant à l’ordre du monde. Que faire ? Œdipe envoie Créon à Delphes pour interroger l’oracle. Il revient en disant : l’oracle a dit que cela ne cesserait pas tant que celui qui est la souillure de la ville, qui est sa maladie en quelque sorte, comme une souillure qui se répand dans tout le corps social, ne serait pas vu, dénoncé et expulsé."

Et ce qui est extraordinaire, c'est que c'est le coupable lui-même qui va mener l'enquête, en interrogeant les témoins, en essayant de comprendre ce qui s’est passé, comment est mort Laïos. Tirésias, le devin, qui connaît bien sûr la vérité, est interrogé, mais il refuse de répondre. Œdipe croit alors à un complot, que Tirésias et Créon se sont mis d’accord pour l'accuser. Il chasse Créon, renvoie Tirésias dans sa campagne, Vernant l'affirme, on est dans un polar, qui va connaître un revirement inattendu quand déboule un émissaire de Corinthe, qui a fait tout le chemin à pied, au moment où tout le peuple est rassemblé. Et cet émissaire demande : est-ce qu’il y a ici Œdipe ? Oui, c’est moi. Ah ! J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer. Et il annonce la mort de Polybe et Méropé.

Œdipe est à la fois très malheureux parce qu'il chérissait Méropé, qui avait été une vaie mère pour lui, mais en même temps il est soulagé : cela montre que l’oracle est faux puisque de toute façon il ne peut plus tuer son père, car il est déjà mort, et coucher avec sa mère puisqu’elle est morte de chagrin. Il ne risque plus rien. 

Mais à ce moment-là, nouveau coup de théâtre :  l’émissaire lui dit : Écoute, de toute façon tu avais bien tort de t’en faire parce que ce ne sont pas tes géniteurs. Comment ? Il dit : Celui qui est là-bas, c’est lui qui m’a donné ce petit enfant, qui était toi, et que j’ai donné au roi et à la reine de Corinthe. A ce moment-là tout s’éclaire. Jocaste qui avait déjà tout compris par avance est allée dans son palais et s'est pendue.

Œdipe Roi, Pasolini.

Oedipe va, avec la fibule de la robe de Jocaste, se crever les yeux. "Pourquoi ? demande Vernant. Parce qu’il est devenu tout d’un coup celui qui était au-dessus de tous la souillure de la ville, il ne pourra plus rester là. Celui qui savait tout, s’aperçoit qu’il ne sait rien. Et celui qui a deviné l’énigme comprend qu’il est lui-même cette énigme. Pourquoi ? Parce qu’Œdipe qui est venu à un moment où il n’aurait pas du venir, qui est a quelque sorte gauchi l’ordre du temps puisque le temps devait s’arrêter pour la génération des Labdacides, il est venu quand même, voilà le monstre. "

La notice de Wikipedia sur l'énigme de la Sphinge le signalait déjà : "Or, ironie tragique, l'énigme peut aussi être une prophétie de la part du Sphinx qu'Œdipe ne peut comprendre : l’animal étrange qui marche à quatre pattes, puis sur deux, et enfin sur trois, est lui-même, les yeux crevés à la fin de la pièce de Sophocle, sa canne à la main."Et Jean-Pierre Vernant va aussi dans ce sens : 

Parce qu’il est l’homme adulte, il est devenu celui qui est à trois pieds, c’est-à-dire le vieillard qui s’appuie sur un bâton. Il s’est identifié, il a identifié l’âge adulte à l’âge de son père. Au lieu de remplacer son père, en le suivant avec les années correctement, il l’a heurté de front et il a pris sa place jusque dans le giron de sa mère. Donc, le deux pieds s’identifie au trois pieds. Et même, il s’identifie aux quatre pieds. Pourquoi ? Parce que ces enfants qu’il a créé, ce sont en même temps ses frères puisqu’ils sortaient du même giron. Autrement dit, le deux pieds devient identique au trois et quatre pieds. On brouille toutes les générations humaines et on comprend alors que sa présence à Thèbes fasse qu’il n’y a plus de saisons, qu’il n’y a plus de rythme temporel où après l’hiver c’est le printemps, c’est l’été, c’est l’automne. L’été de l’homme, c’est le moment où il est à deux pieds. L’automne et l’hiver c’est le moment où il est à trois pieds et le printemps, c’est quand il est à quatre pieds. Il a tout brouillé. Maintenant, il n’y a plus de saisons Thèbes, c’est la pagaille, c’est le chaos temporel. Il a été cela. Et on voit que cet homme qui savait tout est aussi énigmatique que l’homme que représente Œdipe. Il est énigmatique, on ne sait pas ce que nous sommes. Sa faute, il est coupable du crime le plus grand, de la souillure la plus grande : coucher avec sa mère, tuer son père. 

 Faisons une pause. Et, pour varier les plaisirs, on peut prendre dix minutes pour visionner cette petite vidéo amusante sur l'histoire d'Oedipe :



samedi 27 décembre 2025

Mon lièvre dans le terrier du temps

L'année s'achève et cela sera sans doute le dernier article de 2025. Je voudrais revenir sur un billet, qui n'est certes point d'actualité, je dois le reconnaître, celui du jeudi 4 décembre, La mort de Pasolini. J'avais laissé une question en suspens, posée par Pascal Quignard : L’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Ce pacte était le sujet du neuvième chapitre du Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard (Seuil, Fiction&Cie, 2024). Chapitre intitulé Qu'est-ce qu'un auctoramentum ? et qui se présentait comme la version nouvelle d'une postface à la réédition en 2014 de son essai sur Leopold von Sacher-Masoch. 

Voilà bien des précisions, pensera-t-on, pour une affaire qui ne possède aucun caractère d'urgence, sinon celle, intime et largement incompréhensible à moi-même, que je peux lui soupçonner. Mais allons-y maintenant sans plus de précautions oratoires. Ce neuvième chapitre commence par l'évocation de Mécène, ministre d'Auguste, le premier, selon Quignard, à parler d'une pactio face à la mort. On le sait par Sénèque le Fils, qui écrit à Lucilius dans Epist. XVII, 101 : "Le vœu turpissime du ministre Mécène était celui-ci : Je préfère être empalé, être crucifié, être exposé à n'importe quel viol, à n'importe quelle violence, à n'importe quelle dégradation plutôt que perdre la vie." Autrement dit, la pire souffrance est préférable à la mort, il faut tout "éprouver de la vie jusque dans la torture fulgurante". Bon, il reste que Mécène est mort à Rome, en 8 av. J.-C, de vieillesse, semble-t-il, ou de maladie, mais sans avoir apparemment expérimenté son "vœu turpissime".

Le turpium auctoramentum, "l'engagement infâme", désignerait aussi, toujours selon Sénèque, celui que prennent les gladiateurs avant d'entrer dans l'arène. Pacte turpide qui se résumerait en trois mots : feu, fer, mort : les combats sont déclarés sine missione, mot à mot "sans mission", c'est-à-dire sans espoir de grâce. On s'affronte jusqu'à la mort. "Le combat sine missione, poursuit Pascal Quignard, est ce que les aristocrates sous Louis XIII, ont appelé le "duel" à partir d'un mot latin qui, à vrai dire, à Rome, ne possédait pas ce sens (duellum est un mot archaïque, qui date d'avant la République, pour dire bellum, la guerre, c'est-à-dire les sons des trompes et des cloches qui ouvrent le printemps, dont les chants excessifs et terribles font bondir l'âme et les poussent à l'affrontement.)

 

Après avoir évoqué l'affaire Édouard Stern ("L'auctoramentum des gladiateurs fut relayé d'une certaine manière, au mot près - pactum, contrat -, deux mille ans plus tard, par le contrat des masochistes : l'engagement total, sine missione (au risque de la mort)), Quignard en vient donc à Pasolini, la plage d'Ostie, et donc à la fameuse question : l’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Et voici ce qu'il répond :

Patibulum ? Oui
Furca ? Oui.
Crux ? Oui. C'est Dieu. 

Qu'est-ce à dire ? Patibulum est la partie transversale de la croix, dérivé de pateo étendre, exposer »). C'est pourquoi on parle aussi du gibet comme d'une fourche patibulaire. Furca est proprement la fourche en forme de croix (cruxutilisée par les légionnaires romains pour porter des charges durant ses déplacements. 

Légionnaires avec furca, Colonne Trajane.
 

Analogie de l'assassinat de Pasolini avec la crucifixion du Christ ? Peut-être (Quignard ne développe pas). J'en viens maintenant à la cinquième section de ce texte. Titre : Leopold von Sacher-Masoch. Ça commence ainsi :

Étrange pacte que celui de la relation analytique. Et étrange pacte que celui de la relation masochiste.
Le corps traumatisé ne peut être guéri que par la retraumatisation du corps sine medio. Sans langage. Sine missione. Pas d'autre accès que l'accès originaire.

L'Autrichien Leopold von Sacher-Masoch naquit à Lemberg en 1836.
L'Autrichien Sigmund Freud naquit à Freiberg en 1856. " (p. 127) 

Je ne m'intéressai pas plus avant à cette histoire de pacte turpide : ce sont ces deux dernières phrases qui m'ont saisi. Ce couple Lemberg/ Freiberg qui semble résonner pour Pascal Quignard (la mention de ces deux localités n'est pas essentielle pour la réflexion qui suit et sur laquelle je ne m'étends pas), résonne aussi pour moi. Parce que 1/le 26 octobre dernier j'ai acquis dans une brocante le Retour à Lemberg de l'avocat et écrivain Philippe Sands. Livre présenté ainsi par l'éditeur : 

Invité à donner une conférence en Ukraine dans la ville de Lviv, autrefois Lemberg, Philippe Sands découvre une série de coïncidences historiques qui le conduiront des secrets de sa famille à l'histoire universelle.

C'est à Lemberg que Leon Buchholz, son grand-père, passe son enfance avant de fuir, échappant ainsi à l'Holocauste qui décima sa famille ; c'est là que Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, deux juristes juifs qui jouèrent un rôle déterminant lors du procès de Nuremberg et auxquels nous devons les concepts de « crime contre l'humanité » et de « génocide », étudient le droit dans l'entre-deux-guerres.

C'est là enfin que Hans Frank, haut dignitaire nazi, alors Gouverneur général de Pologne, annonce en 1942 la mise en place de la « Solution finale » qui condamna à la mort des millions de Juifs. Parmi eux, les familles Lauterpacht, Lemkin et Buchholz.

Dans cet extraordinaire témoignage qui transcende les genres, s'entrecroisent une enquête palpitante et une réflexion profonde sur le pouvoir de la mémoire.

2/ Freiberg est au cœur du roman de Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, dont j'ai déjà beaucoup parlé ici. Dans l'article en question, on trouve la première mention de Freiberg :

La découverte d'Edmond, un ancêtre de la famille dont la narratrice n'avait jamais eu connaissance, est le fruit d'un hasard. Sa sœur, occupée à vider la maison des parents défunts, lui signale la présence d'un coffre de bois rongé d'humidité dans un recoin oublié de la cave. Ce coffre renferme une pile de documents sans intérêt, à part une enveloppe marquée du sigle Agfa-Gevaert et porteuse d'une étiquette écrite par son père : "Un diplôme, deux photos et deux lettres d'"Edmond". Demandé le 9/12/1994 à Thomas : Est-ce le même ?" "Curieuse question, commente la narratrice. La date de 1994 correspond à l'année où il mettait la dernière main à un ouvrage de généalogie relatif à la famille de ma mère, dont Thomas est le dernier représentant de sexe masculin." Elle replonge alors dans cet ouvrage paternel, où il signale l'absence d'Edmond sur l'arbre généalogique. Edmond qui était ingénieur des Mines à la Bergakademie de Freiberg, sauve donc deux personnes de la noyade en 1862, est distingué pour cela par la ville de Liège le 7 août 1863, avant de mourir le 15 juin 1865, à Orléans, dans des circonstances non élucidées. 

La narratrice du roman écrit à la page 215, chapitre 66 (le livre en compte 70) : "Alors, comme Alice se jetant à la suite du Lapin Blanc vers le Pays des Merveilles, je décidai de rejoindre une dernière fois mon lièvre dans le terrier du temps.Je partirais pour Freiberg, à quelque deux cent trente kilomètres de Berlin. A Berlin, j'avais un ami qui me réclamait depuis des lustres. J'allais passer quelques jours chez Alain-de-Berlin et je louerais une voiture pour me rendre à Freiberg où je passerais deux nuits. Je comptais explorer les Monts Metallifères, cette région de Saxe où Edmond avait déambulé et prospecté durant ses études à la Bergakademie."

C'est au retour de ce voyage qu'elle fut surprise par le chant du rossignol philomèle.

Que cette fin d'année vous soit douce, ô patiente lectrice ou lecteur de ce blog, Alices ou Lapins Blancs que n'effraient pas les Merveilles du Hasard !

 

jeudi 4 décembre 2025

La mort de Pasolini

Il me faut revenir un peu en arrière. A cette constellation de signes qui s'était imposée autour de cette date de la Toussaint dernière, et que j'ai exposée dans La maison vide et Bon pour les filles. Un troisième élément s'y rattachait que je n'ai pas mentionné alors, et qui m'était apparu dans une des lectures du moment, le Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard (Seuil, Fiction&Cie, 2024). Il s'agit de la troisième section du neuvième chapitre, Qu'est-ce qu'un auctoramentum ? (version nouvelle d'une postface à la réédition en 2014 de son essai sur Leopold von Sacher-Masoch). Section intitulée La plage d'Ostie, et qui commence ainsi :

L'assassinat commandité de Pier Paolo Pasolini, à l'âge de cinquante-trois ans, roué de coups par trois personnes, mis à mort la veille de la Toussaint, puis écrasé par sa propre voiture, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, dans un terrain vague situé près de la mer, à Ostie, renvoie-t-il à un pacte ? (p. 115-116)

J'avais évoqué récemment Pasolini dans mon article L'odore dell' l'India, livre découvert à la suite des Rencontres de Chaminadour *consacré à l'écrivain italien. 

Un mois plus tard, j'apprends la publication du livre du même nom, associant le texte de Pasolini et les images que le photographe Paolo Roversi a prises en Inde en 1989. Un soir de janvier de cette année-là, Paolo Roversi fit une halte à l’hôtel Malabar de Cochin, dans la région du Kerala. Entamant la lecture de L’Odeur de l’Inde de Pier Paolo Pasolini, il réalisa qu’il résidait exactement dans l’établissement où séjourna presque trente ans plus tôt son compatriote italien. Laurent Rigoulet, dans Télérama, écrit que "l’on vogue de l’un à l’autre, de l’écrit à la photo, de l’image au récit, comme en rêvait Paolo Roversi, qui souhaitait publier ce recueil depuis une trentaine d’années. Le photographe s’est coulé dans les pas de son aîné, il a cherché, parmi la multitude, des figures que celui-ci aurait pu croiser. Il s’est surtout frotté aux mêmes interrogations, celle d’un homme italien dont l’enfance fut dominée par le catholicisme et qui découvre une autre religion, une autre lumière, un autre rapport au monde : « L’hindouisme est une religion magnifique, professait l’athée Pasolini. Elle a rendu les hommes modestes, doux, raisonnables. C’est cet esprit de quiétude qui a rendu possible la remarquable action politique de Gandhi : la non-violence. »

Paolo Roversi (L'Odeur de l'Inde, Atelier EXB, Paris, 2025)
 

On peut bien sûr s'interroger sur la clairvoyance de Pasolini par rapport à l'hindouisme, quand on sait ce qui se passe aujourd'hui avec Narendra Modi (par exemple, le nombre de crimes de haine contre les minorités musulmanes et chrétiennes a augmenté de 300 % depuis l’arrivée de Modi au pouvoir selon une étude de 2023 de l’université américaine du Massachussets, et l'Inde a constamment reculé dans le classement sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières ; en 2023, elle pointe à la 161e place sur 180 pays). Mais en 1961, date du voyage de l'écrivain, les choses étaient bien différentes, et il n'a séjourné que quelques mois dans le pays.

Dans un entretien avec Philippe Séclier, Paolo Roversi confie le souvenir suivant : « Lorsque j’étais étudiant à Ravenne. Ma professeure de latin, chez qui j’allais souvent pour des cours privés, n’était autre que la tante de Pasolini. Un jour, on sonne à sa porte : c’était Pier Paolo. Elle lui demande ce qu’il fait là et il répond aussitôt qu’il a besoin de s’éloigner de Rome et de fuir la persécution dont il est victime : les procès, critiques et attaques de toutes sortes. Je l’ai vu s’appuyer sur la table, la tête dans ses bras, et il a commencé à pleurer. Voilà l’image qui me reste de Pier Paolo Pasolini. Celle d’un très grand poète en larmes, à qui l’on a fait beaucoup de mal. » 

 

Mais il faut revenir maintenant sur cette question posée par Pascal Quignard : L’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? De quel pacte veut-il parler ? 

Suite au prochain épisode.

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* A Chaminadour, j'ai découvert aussi que Pasolini avait écrit des sonnets. J'avais alors commencé à en écrire de mon côté (j'en donne un exemple dans l'article sur La maison vide). Et cela m'a conforté dans mon élan.


 

lundi 13 octobre 2025

L'odore dell' India

"Six ans plus tard, avec Colette, dans un autre taxi, je suis cueillie par les mêmes émotions. Mêmes visions. Même choc de sensations. Même étrange familiarité saisie à travers la chaleur moite de l'air - son humidité, son intimité - car même l'odeur d'excréments et d'urine, de détritus brûlés et de grande pauvreté si singulière qu'elle a donné son titre au petit livre angoissé de Pasolini, L'odore dell' India."

Cécile Guilbert, Feux sacrés, Grasset, 2025, p. 182. 

C'est Bombay (Mumbai) que Cécile Guilbert décrit dans ce paragraphe - et un vieux souvenir de lecture entrait en collision avec ses lignes : celui de l’écrivain V.S. Naipaul dont le récit, L'Inde, fut publié en 1992. Naipaul était d'origine indienne, mais ses grands-parents venus d’Uttar Pradesh au nord de l’Inde avaient émigré sur l'île antillaise de Trinidad en 1880, afin de remplacer, dans les plantations, les esclaves noirs affranchis à partir de 1834. Le sous-titre de l'ouvrage était éloquent : Un million de révoltes. Le récit de ses cinq mois de voyage dans les différentes provinces indiennes commençait donc par Bombay, avec la  saisissante description du gigantesque bidonville de Dharavi, le deuxième plus grand bidonville d'Asie (après Orangi Town, de Karachi au Pakistan), un million d'habitants et une latrine pour 1440 personnes.

 

Mais c'est sur la référence à Pier Paolo Pasolini que je veux m'attarder aujourd'hui. Ce petit livre, je ne le connaissais pas avant d'avoir assisté très récemment aux dernières Rencontres de Chaminadour : René de Ceccatty y marchait précisément, selon la formule consacrée, sur les grands chemins de Pasolini. Je ne suis allé à Guéret que le premier jour de ces Rencontres, le jeudi 18 septembre, où j'ai écouté la conférence inaugurale de René de Ceccatty, vivement apprécié les extraits du spectacle Pasolini en forme de rose, donnés par le chanteur Antonio Interlandi accompagné par l'accordéoniste Wilfried Touati, et un peu souffert de la lourde phraséologie du jeune philosophe Yorick Secretin dissertant sur la poétique et métaphysique pasoliniennes, auquel succéda avec bonheur Laurent Lasne qui, sans aucune note, nous éclaira sur l'importance du football dans l'existence du grand poète et cinéaste italien.


Je ne quittai pas bien sûr Guéret sans acheter quelques livres dans le hall de la salle de spectacle. Et l'un d'entre eux était justement L'odeur de l'Inde (que j'achetai en pensant aussi à ma fille Violette dont j'ai déjà dit qu'elle revenait d'un petit voyage dans le Kérala).

Je n'avais pas encore lu le livre lorsque j'ai abordé Cécile Guilbert, et ce n'est que la semaine dernière, au château de Saint-Jean le Blanc, près d'Orléans, où E. exposait avec des amis, que j'ai plongé dans ces pages fiévreuses, installé dans l'angle de l'une des salles comme un gardien de musée. C'est en 1961 que Pasolini, en compagnie d'Elsa Morante et Alberto Moravia, fait ce voyage entre des essais destinés à Fellini et le tournage d'Accatone qui commencera au printemps. Au même moment, il publiera le recueil de poèmes La Religion de mon temps, dont je découvre, en cherchant l'image de sa couverture, qu'elle montre (comme pour donner raison à Laurent Lasne), Pier Paolo shootant dans un ballon.

 

René de Ceccatty écrit dans sa biographie de Pasolini (Gallimard, 2005, 2022) que ce recueil est un long panoramique de l'"humble Italie", où les termes "misère" et "frères" reviennent souvent. Il en cite un extrait où le poète observe, "après deux journées de fièvre", "par la fenêtre deux jeunes garçons aux cheveux brillantinés qui gravissent une côte. Il se souvient, dit-il, de sa jeunesse à Casarsa et à Bologne."

(...) J'observe, en me penchant 
à ma fenêtre, ces deux gamins qui vont légers
sous le soleil ; et je me tiens comme un enfant

qui ne gémit pas seulement pour ce qu'il n'a pas eu,
mais aussi pour ce qu'il n'aura pas...
et dans ce pleur, le monde est odeur,

rien d'autre ; des violettes, des champs, qui sait ?
ma mère, et dans quelles primevères...
Odeur qui tremble pour devenir, là

où le pleur est doux, matière
d'expression, ton... 

Le monde est odeur, écrit Pasolini. Et l'Inde qu'il découvre en 1961 "va être tout entière odeur, odeur des bûchers au bord du Gange."

    Cette odeur de pauvres nourritures et de cadavre, qui, en Inde, est comme un continuel souffle puissant, qui donne une sorte de fièvre. C'est cette odeur, qui, devenue, peu à peu, une entité physique presque animée, semble interrompre le cours normal de la vie dans le corps des Indiens.

Écrire cette chronique est en soi une sorte de paradoxe, pour moi, entendez bien, qui a perdu l'odorat à la suite du Covid et désespère de le retrouver un jour...

 

mardi 2 janvier 2024

Retour sur Otto et l'attracteur étrange

Le 2 janvier 2017 John Berger décédait à Antony à l'âge de 90 ans. Cela je l'appris hier en lisant "John Berger, la vie du monde", un article de la revue Ballast,  écrit par Joshua Sperling, paru en anglais sous le titre « The Transcendental Face of Art », sur Guernica, en février 2017 — et traduit par Isabelle Rousselot et Anne Feffer.

2 janvier 2017, autrement dit, il y a sept ans très exactement.

Or, ce lundi 2 janvier 2017, je publiais le premier article (sur 313) de ce que j'appelais le projet Heptalmanach, fondé comme son nom l'indique sur le nombre 7. Il s'agissait de Otto et l'attracteur étrange.  Où j'abordais le concept d'attracteur étrange à travers la bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu, Otto, l'homme réécrit (Delcourt, 2016). Il n'est peut-être pas inutile de revenir sur l'oeuvre en question. J'écrivais  donc ceci :

"Otto est un artiste reconnu qui réalise des performances autour de la thématique du double, du miroir, reflétée dans son nom même, Otto, à vrai dire un palindrome, un mot se lisant dans les deux sens. Or, à l'issue d'une ultime performance au musée Guggenheim de Bilbao, il est la proie d'un vertige intérieur et comprend qu'il est dans une impasse. Il ne rêve plus que d'effacement. Peu de temps après, il apprend la mort de ses parents, qu'il ne voyait plus depuis longtemps. Son héritage se réduit à une maison et une malle, mais dans cette malle, qu'il retrouve au grenier très classiquement, il découvre des cahiers, des notes, des documents photo, audio et vidéo, qui concernent les sept premières années de sa vie - ses parents ayant été associés à un programme scientifique visant à enregistrer son existence de la façon la plus exhaustive.
Après une période de doute, il décide de se retirer dans un vaste loft d'une ville reculée pour tout lire, tout voir, tout entendre, tout revivre de ces années enregistrées à son insu mais dont la mémoire vive lui faisait défaut. Concentré sur les faits, les actes, les pensées de son passé, il les organise "dans leurs interrelations multiples, les agençant entre eux par une logique spatiale et temporelle."
C'est cet agencement qui va dessiner rien moins qu'un attracteur étrange."

Je citais ensuite cet extrait d'entretien avec Marc-Antoine Mathieu :

"En faisant ses recherches sur lui-même, Otto a produit cette forme gigantesque, qui le dépasse. Il la compare aux attracteurs étranges, ces rendus géométriques des phénomènes chaotiques. Comme la météo, un robinet qui coule ou la digestion d’un moineau. Des phénomènes engendrés par des relations de causes à effets extrêmement complexes, imprévisibles car comportant trop de paramètres. Des points aléatoires qui, après deux ou trois jours de calcul par ordinateur, peuvent être reliés pour former des dessins différents. Certains neurologues pensent que la consience fonctionne un petit peu selon la même configuration. Otto, en voulant tracer son être, débouche donc sur un attracteur étrange. Il ne savait pas ce qu’il cherchait mais il l’a trouvé en cherchant. C’est une posture de scientifique, qui devrait à mon sens être davantage utilisée dans l’art. Pour ma part, j’avance souvent dans une idée sans savoir où je vais, et à un moment quelque chose m’échappe, et je découvre des choses inattendues." [C'est moi qui souligne]

Je concluais en affirmant que depuis longtemps, ici sur Alluvions, et donc aussi sur le projet Heptalmanach, je ne fonctionnais pas différemment. C'était un attracteur étrange qui allait, du moins je l'espérais, se construire peu à peu, tissé de mille liens, une figure complexe qui tiendrait beaucoup à mon propre itinéraire de recherche.

313 articles plus tard, ainsi qu'une fiction centrée sur l'année 1967, à laquelle je donnais ultérieurement le titre de Barbe Bleue ne passe pas le dimanche, je ne sais pas si j'ai réalisé mon objectif (je n'en ai pas tracé une représentation graphique calquée sur celle de MAM), mais ça y ressemble tout de même.

Il est maintenant très curieux et, dirais-je, éminemment étrange, que sept ans plus tard très précisément, par l'entremise de John Berger, ressurgisse cet article initial. Comme si une nouvelle boucle de sept ans était ainsi bouclée.

Et tout ceci n'a été possible que par cet élément déclencheur qu'a été ce petit déménagement parisien, et l'achat, absolument pas prévu, d'un livre de John Berger, qui me conduisit à ouvrir enfin ce roman, G., que je conservais en attente depuis je ne sais combien de temps.

Comme l'attracteur étrange est généreux (mais il peut aussi se taire, et se rendre indisponible, au sens que donne à ce terme le sociologue allemand Hartmut Rosa), il est rare qu'il se manifeste sans provoquer quelques résonances supplémentaires (à l'image d'un séisme qui s'accompagne le plus souvent de répliques). Je note tout d'abord 1) que l'ouvrage trouvé à Austerlitz, et dont le G de la couverture faisait écho au G. du roman de John Berger, a été publié en 1967, 2) que, comme dans un rêve, chaque détail compte, ainsi le code-barre barré de G. porte dans la suite numérique au-dessous un 777.


Ce n'est pas tout. En ce jour second de l'année, la grisaille et la pluie attristant la ville, je me suis plongé plus que jamais dans la lecture et j'ai fini d'une part G., d'autre part Mon année dans la baie de Personne, de Peter Handke. Or, entre ces deux romans qui ont donc marqué les derniers posts, des connexions se sont établies. On sait que Peter Handke est originaire de Carinthie, en Autriche, land le plus méridional du pays, avec une minorité ethnique slovène, à laquelle appartenait la mère de Handke (sont père était un soldat allemand qu'il n'a connu qu'à l'âge de 19 ans). Igor Fiatti, dans un article de la revue en ligne Slavica bruxellensia« Peter Handke : La parole slovène à travers les confins », montre bien l'attachement de l'écrivain pour cette langue maternelle, visible surtout à travers le roman Le Recommencement (Die Wiederholung), publié chez Gallimard en 1989, mais affirmé aussi dans un entretien :

Dans toute ma vie, hormis ce que j'ai épié, vu et lu du national-socialisme, je n'ai subi aucun événement historique qui pût me déterminer – à part, si vous acceptez cet exemple, le bilinguisme en Carinthie du Sud, où j'ai été élevé, et où j'ai remarqué que le groupe qui parle l'allemand opprime le groupe qui parle une autre langue, le slovène, et le considère comme de valeur moindre. C'est déjà une expérience déterminante, mais dans ce cas-là, elle ne me diminue pas. C'est tout au plus pour moi un motif de me mettre à écrire. Cela renforce pour ainsi dire le pathos – ou cela fortifie le pathos et lui donne aussi une nourriture concrète.*

Si l'on veut donner un exemple de l'attention portée par l'écrivain à la langue slovène, on peut citer ce passage où Gregor Keushnig, le narrateur de Une année dans la baie de Personne commence à évoquer son idylle avec les champignons, et mentionne une récolte faite avec son grand-père dans les montagnes de Yougoslavie. Il poursuit ainsi : "Et ma mémoire n'a retenu aucune découverte de cèpes dans mon enfance. Il arrivait, assez rarement, que mon grand-père rentrât avec un exemplaire de ce qu'il appelait en slovène, de manière plutôt péjorative, jurček, mais lui qui partageait volontiers ne trahit même pas à moi ses endroits secrets, et je me figure toujours que je vais tomber sur un testament scellé où il me les dévoile." (p. 585)

Or, la quatrième partie de G. se déroule à Trieste en 1915, et commence par cette phrase : "Nuša estima que G. était différent de la plupart des autres hommes." La jeune femme est slovène. La question de la langue et de la discrimination qui l'accompagne affleure dès le second paragraphe :

"Au bout d'un moment il lui demanda d'où elle venait. La question semblait innocente et elle lui répondit qu'elle était née dans le Karst. Dans ce cas, dit-il, dites-moi quelque chose en slovène, s'il vous plaît. Elle dit en slovène : Il y a du soleil aujourd'hui. Il lui demanda de dire quelque chose de plus long. Elle dit : La plupart des Italiens méprisent notre langue. " (p. 283)

Un nom apparaît aussi dans cet extrait, qui est rien moins que fondamental : le Karst. On le trouve chez Handke dans L'histoire de mon amie, dont j'ai déjà parlé dans l'article Tu lèverais tes bras dans la nuit. Avec cette originalité  chez cette femme de refuser de donner des noms : "Mais en règle générale, rien au monde n'avait pour elle de nom particulier ou propre. La "Dalmatie", où elle habitait depuis longtemps, ne devait pas s'appeler ainsi, mais "le pays de la côte" ou "le pays des falaises sur la mer" (même le Karst était trop spécial à ses yeux)." (p. 371) On retrouve aussi le Karst plus loin dans le roman quand le narrateur revient sur son ami architecte et charpentier, en voyage au Japon : "Il n'était certes pas toujours rétribué, mais il était souffert, d'autant qu'il se mettait immédiatement au travail d'une manière qui ne laissait pas place à la contradiction. Il se tenait à l'écart, mais il ne se présentait pas  comme un étranger et faisait comme s'il était chez lui, dans le Karst ou le Frioul, sinon qu'ici, ailleurs, il menait ses entreprises à bonne fin." (p. 614)

Il est intéressant de retrouver cette alliance du Karst slovène et du Frioul dans un passage de l'étude d'Igor Fiatti : "La langue slovène « retrouvée » par Handke est symétrique, dans un tel sens, à l’idiome utilisé par Pier Paolo Pasolini dans ses Poesie friulane (Poèmes frioulans). À ce propos, Johann Strutz relève que « l’innige Ironie » (l’ironie intime) de la langue slovène de Handke exprime une idée similaire au « frioulais » de Pasolini : les deux ont choisi un idiome non corrompu, le mythe d’une culture et d’une société non aliénées, sans bourgeoisie, sans aristocratie. Une langue mère qui, dans le livre de Handke, représente par ailleurs la seule voie pour tenir en vie sa propre foi." Cette langue maternelle, la « Muttersprache »"se révèle une allégorie biblique qui ouvre une série de parallélismes entre le peuple slovène et le peuple hébraïque. La matrice architextuelle de l’Ancien Testament se concrétise dans l’âpreté du paysage du plateau du Karst, où le destin slovène de Die Wiederholung se superpose à l’écho éloigné de l’errance du peuple de Moïse dans le Sinaï. Le vent karstique, en particulier, est le souffle vital, créateur de la Genèse et, en même temps, il est le souffle de la Pentecôte – mais non dans l’interprétation chrétienne proposée par l’excellente analyse de Desbrière-Nicolas, plutôt dans la lecture hébraïque liée à la célébration du don de la Loi. Sans le vent du Karst, le narrateur reconnaît qu’il n’aurait pu raconter aucune histoire, « aucune inscription ne courrait sur ma stèle. Tout cela ne faisait-il pas une loi ? »

Peter Handke, Le dessin d’une table à la terrasse du « Schloßhotel à Velden », daté du 8 août 1978**.

C'est enfin avec Trieste que s'achève Le Recommencement : "Les échos biblico-karstiques résonnent depuis longtemps dans la production littéraire – le Karst a été transposé bibliquement dès le début du XIXe siècle dans la littérature triestine –, mais, dans le roman de Handke, les renvois au thème de la traversée, de la traversée du désert, s’accumulent dans sa recherche du seuil. La figure de Moïse se découpe enfin nettement dans le golfe de Trieste, où se conclut le voyage de Filip qui aperçoit un bateau, « l’Arche de l'Alliance »"



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*Extrait de l’entretien que Peter Handke a accordé au germaniste suisse Herbert Gamper (Aber ich lebe nur von den Zwischenräumen: ein Gespräch, Amman, Zürich, 1987) : Gamper H., Espaces intermédiaires : entretiens, traduit de l'allemand par Nicole Casanova, Christian Bourgois, Paris, 1992, p. 113.

** Ce dessin correspond à l’étape d'un voyage qui a conduit Handke de Styrie en Carinthie en longeant la frontière austro-slovène (en passant par Pongratzen, Eibiswald, et la station ferroviaire Aich dans la vallée de la Jaun). L’image montre une table sur laquelle il y a un petit plateau avec une tasse de café et un verre d’eau ; à droite, on voit une carte – rappel de la marche à pied effectuée par Handke. (Lire 
Notes-dessins et dessins-récits, Esquisses, dessins et images dans les carnets de Peter Handke de 1972 à 1990, par Christoph Kepplinger-Prinz and Katharina Pektor.