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mercredi 29 janvier 2025

Leo, Albert et la guerre du froid

Mardi 14 janvier, les vingt ans de ma fille Violette. Ce jour-là, je passe à la librairie Arcanes dont je ressors plus lourd de quatre nouveaux livres. Je fais l'impasse ici sur deux d'entre eux (dont j'aurai à reparler) ; intéressons-nous aux deux autres, les deux au format poche : Courts-circuits d’Étienne Klein, et Manhattan Project de Stefano Massini (tous les deux édités en 2023). C'est par celui-ci que j'ai commencé. J'avais emprunté à la médiathèque récemment un opus précédent, beaucoup plus long, Les frères Lehman, mais je n'avais pas eu le temps de le finir, embringué que j'étais dans d'autres lectures. Mais j'avais été intrigué, et même déjà captivé par la forme, un roman en vers libres, volontiers litanique. Cette forme, je la retrouvais avec Manhattan Project, et puis, d'emblée, c'est une autre vieille connaissance que je retrouvais : Leo Szilard, le physicien hongrois déjà à l'honneur dans la bande dessinée de Baudoin et Cédric Villani, Les rêveurs lunaires. J'en avais parlé ici en 2015 et 2017.

Le livre est paru dans ce format poche le 9 janvier 2025. Dans le premier article consacré à Szilard, Manhattan, de Woody à Léo, je notai qu'au sortir du film de Woody Allen, Manhattan, j'avais abordé la troisième histoire des Rêveurs lunaires, précisant que si je connaissais Heisenberg et Turing, les deux précédents, j'ignorais tout du troisième, Léo Szilard, le savant juif hongrois. Et j'écrivais avoir été saisi, d'entrée, par la première case :


75 ans plus tard très exactement, un nouvel ouvrage portant "Manhattan" dans son titre fait donc écho à la geste de Leo Szilard. Je me permets de reprendre ici ce que j'écrivais il y a dix ans :

"Neuf janvier 1960, New York. Le jazz, que Woody Allen aime tant (il joue de la clarinette dans un groupe de New Orleans). Albert Camus vient de mourir le 4 janvier dans un accident de voiture, à Villeblevin dans l'Yonne. Leo Szilard, atteint d'un cancer, va subir une radiothérapie, à des doses de cheval (mais c'est lui qui le demande : il a obtenu de pouvoir participer au protocole des soins). Le personnage est passionnant, et je ne veux pas ici reprendre tout ce que Cédric Villani dévoile de sa biographie. Qu'il suffise pour l'instant de signaler qu'il fut le premier humain à concevoir, dès 1933, la possibilité d'une réaction neutronique en chaîne, donc d'une bombe atomique aux possibilités de destruction inouïes, et à comprendre ensuite que le tout nouveau régime nazi était le mieux placé, de par l'avancée de la science de son pays, pour mettre au point cette invention.

C'est ce qui l'amènera en 1939 à demander à Albert Einstein d'adresser une lettre à Franklin Roosevelt, le président américain, pour l'alerter sur le danger et le convaincre d’accélérer la recherche expérimentale sur la réaction en chaîne en Amérique. Lettre signée Einstein mais c'est lui, Léo Szilard, qui en a rédigé le brouillon.
Et c’est en 1942, avec le physicien italien Enrico Fermi, dans le cadre du Projet Manhattan visant donc à doter l’Amérique d’une bombe atomique, qu’il parvient à créer la première réaction en chaîne avec un réacteur utilisant du graphite et de l’uranium.
Lui, pacifiste convaincu, qui s'opposera à l'utilisation de cette bombe, qui condamnera l'horreur d'Hiroshima, mais que les militaires, une fois la bombe réalisée, s'empresseront de mettre sur la touche."


On retrouve Szilard associé à Einstein à la page 19 :

Trente-neuf ans, Leó Szilárd
physicien de renom, Leó Szilárd
très côté, Leó Szilárd
des publications partout
inventeur notamment
- avec Einstein -
d'un réfrigérateur prodigieux
"oui, tout à fait, illustres confrères : un réfrigérateur 
car la physique doit bien vivre, oui ou non ?
Vous, vous ne mangez pas ?"
mais, surtout spécialiste des particules :
ce qui se cache dans l'infiniment petit
à l'intérieur de la matière
à l'intérieur de l'énergie.

Le même jour, j'ai aussi commencé l'essai d’Étienne Klein (car j'aime souvent lire comme on marche, en balançant le poids du corps d'un côté à l'autre), et voici que dès le premier chapitre, consacré à une réflexion sur la nature de l'intelligence, Einstein apparaît aussi : "Mettre en avant son seul travail théorique, c'est passer sous silence - et par là même déconsidérer - un aspect important de son œuvre : Einstein fut aussi un ingénieur inventif dont les préoccupations se réfractaient dans les mécanismes et les appareils techniques les plus symboliques de son époque. Lui-même déposa plusieurs brevets pour toutes sortes de dispositifs : voltmètres, réfrigérateurs, compteurs électriques, appareils de correction auditive..." (p. 30, c'est moi qui souligne)

On a bien lu réfrigérateurs. Leó Szilárd n'est pas cité, mais c'est bien avec lui qu'Einstein met au point un réfrigérateur à absorption, bruyant et d'ailleurs invendable (dixit Wikipedia) pour Electrolux (brevet américain 1781541 daté du ). En voici le dessin de brevet annoté :

 

Juste un détail amusant, l'histoire de ce réfrigérateur ? Peut-être. Mais, lors de la recherche pour la rédaction de cet article, je suis tombé sur un article fort intéressant d'Aurélie Brayet, La guerre du froid a bien eu lieu..., qui suggère que cet objet technique, qui nous est devenu si familier qu'il est comme transparent à nos yeux, a une histoire tout à fait surprenante : "Négligés par l’histoire des techniques, les objets de la vie domestique et du quotidien sont pourtant des objets techniques omniprésents dans la maison et particulièrement en cuisine. Le réfrigérateur est un de ces objets invisibles. Cet humble « frigo », que nous ne voyons plus, objet d’attentions des constructeurs et de désir pour des millions d’hommes et de femmes dans les années 1950, est un objet technique, culturel et social complexe. Deux systèmes techniques (absorption et compression) ont été au cœur d’une véritable guerre du froid."

Pourquoi se battre pour le froid ? C'est avant tout une histoire économique : "Au cours du XIXe siècle, un véritable besoin en froid imposé par le développement de secteurs industriels nouveaux comme le transport frigorifique de viande sur les océans, le développement des wagons frigorifiques sur rail (Carrière 2010) ou encore l’essor des brasseries, de nouveaux comportements (consommation, conservation, hygiénisme, peur du microbe, etc.) et le déploiement d’une mondialisation de l’approvisionnement alimentaire, poussent les États dans une course à la conquête de nouvelles sources d’approvisionnement en glace naturelle et orientent la recherche scientifique et technique vers le domaine du froid. Durant la majeure partie du XIXe siècle, une guerre (Thévenot 1978, Blain 2006) oppose chercheurs et industriels du monde entier dans la quête de solutions pour améliorer la production artificielle de froid, l’industrialiser et ainsi la diffuser largement à tous. Le froid devient alors, dans ce contexte, un enjeu scientifique et géostratégique pour les grandes puissances.

Deux types de technologies appliquées à la production du froid domestique sont en concurrence dans les années 20 : l’absorption et la compression (fig.1 et 2). Dans les deux cas, les industriels utilisent conjointement un gaz et une source de chaleur pour produire du froid par liquéfaction du gaz frigorifique. Si les réfrigérateurs à compression utilisent des moteurs électriques, les réfrigérateurs à absorption (comme le modèle breveté par Einstein et Szilard), eux, utilisent principalement le gaz comme énergie, mais aussi le butane et le pétrole. 

 

Fig.1. Schéma du fonctionnement du réfrigérateur à absorption (Schéma Aurélie Brayet)

Fig.2. Schéma du fonctionnement du réfrigérateur à compression (Schéma Aurélie Brayet)


Jusque dans les années trente, les deux technologies se partagent le marché domestique. Mais  la compression et l’alimentation électrique vont finir par dominer le marché au point de faire disparaitre l’absorption et l’alimentation au gaz. Ruth Schwartz Cowan a montré que cette suprématie ne relevait pas d'une supériorité technique (le système à absorption fonctionnant au gaz était même plus fiable que son concurrent dans la mesure où l’absence de parties motorisées limitait les risques de panne).

Pour l’auteur, il s’agissait davantage d’une question de pouvoir des compagnies d’électricité et notamment de General Electric (GE) "qui avait développé un réseau efficace de vendeurs, revendeurs, de médiateurs pour commercialiser les produits, mais aussi pour diffuser parmi les ménages américains une culture du frigo électrique. Par ailleurs, le capital de l’entreprise était également assez important pour permettre la création d’une stratégie marketing féroce, originale et offensive : trains showrooms qui sillonnent le pays pour présenter le Monitor Top, présentation du millionième réfrigérateur Monitor Top à la radio par H. Ford en 1931, publicité autour du réfrigérateur offert à Robert Ripley en 1928 pour accompagner l’expédition sous-marine vers le pôle Nord. La stratégie publicitaire vise à starifier le produit en créant des événements qui marquent les esprits, et qui pour certains entreront dans l’histoire. Ainsi le réfrigérateur General Electric est la vedette du premier film publicitaire en Technicolor en 1935. L’appareil invisible de nos cuisines s’affichait alors sur grand écran dans les salles de cinéma !"

 



 
Le réfrigérateur que l’on voit ici date de 1930 et son compresseur posé sur son sommet évoque la tourelle qui surplombait le cuirassé USS Monitor (d’où son nom).

lundi 22 avril 2024

Barques, Bourges et Barceló

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Henri Michaux 

La veille de la surgie simultanée des motifs des fantômes et des miroirs, le 10 avril donc, je notais la résurgence d'un autre motif, celui de la barque, qui s'était imposé à moi au début février. La veille encore, j'avais emprunté à la médiathèque De la vida mía, de Miquel Barceló, dans l'excellente collection Traits et Portraits au Mercure de France. Un livre richement illustré où le peintre catalan se raconte dans un langage très direct, vif et enlevé : "Peindre, nager, lire. C'est ce que je fais depuis toujours. Mais j'écris aussi. Des fois. Le moins possible mais toujours trop, comme hélas voici ici." Coquetterie d'auteur qu'un tel aveu ? Sans doute pas, dans son cas. 

Dès l'âge de quatorze ans, il raconte qu'il a eu un bateau : "Un vieux bateau délabré en bois qui prenait toujours l'eau. L'odeur de calamars pourris, des appâts de pêche, de l'eau de mer et du gasoil, ce mélange précis produit encore sur moi un effet de joie absolue. Plus qu'aucune drogue connue. Si à l'époque j'avais pu remplir de gasoil le réservoir de mon "llaüt" je serais sans doute parti très loin, mais grâce à la sagesse radine de mon père, je sortais au moteur et rentrais après à la rame. Mais je rentrais."

Le "llaüt", c'est le bateau de pêche traditionnel catalan. Barceló en a peint un en 1991, tableau vendu chez Christie's en 2014 pour plus de 500 000 livres sterling.

La notice du site de Christie's qui accompagne l'oeuvre cite en exergue une phrase de Catherine Flohic[Barceló] represents himself as Ahab in his small boat drifting on the seas’ (C. Flohic, ‘Miquel Barceló’, in Ninety, no. 6, 1991, p. 10). Ahab, c'est bien sûr le nom du capitaine Achab dans la version originale en anglais de Moby Dick
La même notice s'ouvre ensuite ainsi : "Rendered in a rich palette that contrasts cool blues and greens with warm ochre and umber, Llaüt (Boat) is a wonderfully textured example of one of Miquel Barceló’s iconic African paintings. Executed in 1991, the same year as the artist’s epic voyage by canoe along the Niger River, Barceló’s African paintings stand along with his Bullfight paintings, executed at the same time, as his greatest artistic achievements."

Ce voyage est évoqué aussi dans le livre : "Un jour, on m'a proposé de faire un long voyage sur le fleuve Niger. J'ai laissé toutes mes peintures dans ma maison, je suis parti. Et à mon retour, les termites les avaient toutes trouées.J'ai failli pleurer mais très vite j'ai trouvé que finalement les trous ajoutaient quelque chose à ce que j'avais peint, que c'était franchement mieux comme ça. J'ai commencé à travailler avec les termites."

Mais j'en viens aux barques proprement dites. Il en est question presque à la fin du livre, dans un texte intitulé Le peintre et son chevalet :
"Souvent dans mes peintures, il y a des barques et là aussi, il y a une barque, l'artiste sort son chevalet, il l'a posé sur la mer, il peint. Au début des années 80, je peignais souvent une rue dans une ville, une rue qui s'en allait vers le fond, et un peintre en train de peindre. J'avais fait une série sur ce thème du peintre avec son chevalet. Aujourd'hui je m'aperçois que tout revient, la barque, l'orage, l'homme qui peint." (p. 247)


Dans une exposition à Madrid, en 2018, Barceló a représenté le drame des migrants en Méditerranée à travers plusieurs tableaux, mer écumeuse, barques chargées de fantômes : “Il est évident que c'est quelque chose qui me concerne beaucoup : un grand nombre des personnes qui meurent noyées en Méditerranée - et je suis de la Méditerranée - sont originaires du Mali, un pays où j'ai vécu de nombreuses années" (...) "J'ai toujours la sensation que ce sont des gens que je connais personnellement."

Ce n'est qu'en rédigeant cet article que j'ai pris connaissance de cette exposition de 2018, en revanche, le 10 avril encore, la bande dessinée de Baudoin et Lepage, Au pied des étoiles, me parlait aussi de barques. Lors du premier voyage au Chili, Edmond Baudoin laisse les autres découvrir l'île de Chiloé. Il reste seul, et ce jour à lui, pour lui tout seul, il le savoure puissamment : "La solitude m'est précieuse. Elle est ma liberté." Et que fait-il, une fois seul ? Pas de mystère, il dessine : "Je veux, avec la solitude, m'adapter à l'après, au temps où je ne serai plus. J'imagine que c'est ainsi pour beaucoup de vieux. / Je dessine ces barques et regarde un insecte inconnu montant sur ma chaussure. J'aimerais avoir sa tranquillité, faire comme lui, une besogne toute simple, grimper sur une chaussure sans savoir que c'est une chaussure."


Et, pour parfaire l'ensemble, le 11 avril cette fois, c'est encore dans L'invité du miroir de Atiq Rahimi que je retrouve mes barques :

Au milieu du lac,
arrivent trois barques de pêcheurs,
des lampes-tempêtes suspendues au bout de leurs cannes en tige de bambou (...)

A un endroit,
défini sans doute par les Divins,
les barques, dans un silence aquatique et végétal,
s'immobilisent
formant un triangle. (p. 22-23)

Je comptais écrire ce billet samedi matin, mais la veille mon ami Yvan me propose, pour les besoins d'un article dans La Bouinotte, d'aller avec lui à la découverte des marais de Bourges. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé à la proue d'un canoë vert, à glisser sur les eaux de l'Yèvre puis sur des canaux de traverse, sinuant entre les parcelles privées où jardins, cabanes et pelouses recèlent parfois de petits bijoux d'art brut ou d'art modeste. Je dis canoë, car c'était le club de canoë-kayak de Bourges qui organise des virées sur l'onde et voulait se faire mieux connaître, mais le moyen de transport le plus fréquent ici, c'est la barque bien sûr, qu'on achète parfois en même temps que la parcelle. 






mercredi 17 avril 2024

Et la reine fit voiler les miroirs

Le 11 avril, je venais de relire l'article Miroir dans le miroir, du 4 février 2021, qui s'ouvrait donc sur les fantômes et se concluait sur l'évocation d'Otto Spiegel, le personnage principal d'Otto, l'homme réécrit de Marc-Antoine Mathieu, et la pièce de musique d'Arvo Pärt, Spiegel im Spiegel pour violoncelle et piano. Spiegel désignant en allemand le miroir. Je passai ensuite sans transition à la consultation de mon fil Facebook, où s'afficha en premier lieu le dernier post d'André Markowicz, que voici : 


"L’Amour des trois oranges
à quoi bon ça dans ces temps de misère...
Aujourd’hui, ça commence comme ça :
« Dans un grand royaume au bord de la mer, il y avait un palais tout orné de miroirs reflétant les couloirs, les galeries et les salles dallées de marbre. L’écho des pas y résonnait comme si l’univers était vide et le cœur se creusait comme si ce vide était déjà en lui.
Autrefois, il y avait eu là des fêtes avec bals à la cour, et les miroirs reflétaient alors des soieries bleues et roses, des bougies tremblant sur fond de porcelaine et des menuets dansés jusqu’aux lueurs de l’aube.
Le vieux roi était mort, la reine avait voilé les miroirs. (...)" (C'est moi qui souligne)

Je fus aussitôt saisi, sans compter que cette ouverture de conte me rappelait à l'évidence celle de Tlön Uqbar Orbis Tertius, la nouvelle de Borges dont j'avais traité en février dernier : "C'est à la conjonction d'un miroir et d'une encyclopédie que je dois la découverte d'Uqbar. Le miroir inquiétait le fond d'un couloir d'une villa de la rue Gaona à Ramos Mejia ; l'encyclopédie s'appelle fallacieusement The Anglo-American Cyclopoedia (New York, 1917)."

Le motif du fantôme venait juste d'apparaître et déjà un autre motif s'imposait. Miroirs et fantômes fondaient sur moi dans un même mouvement. Aujourd'hui, ayant pris un peu de recul par rapport à ce premier surgissement, je me suis avisé que les deux motifs n'étaient pas sans rapport (me revient en mémoire cette scène du Bal des vampires de Roman Polanski, quand l'un des héros réalise que les danseurs ne se reflètent pas dans les immenses glaces de la salle de bal), je googlai alors les deux termes et dénichai une étude de Julien BonhommeRéflexions multiples. Le miroir et ses usages rituels en Afrique centrale, paru en 2007 dans la revue en ligne Images re-vues. Incroyable, elle s'ouvrait sur une citation de la même nouvelle de Borges :« Bioy Casarès se rappela alors qu'un des hérésiarques d'Uqbar avait déclaré que les miroirs et la copulation étaient abominables parce qu'ils multipliaient le nombre des hommes »... De même, dès les premières lignes, je retrouvais mon fidèle vertige : "Si le miroir excite autant les imaginations, c'est qu'il est un objet étrange. Cette étrangeté provient du double paradoxe de la perception spéculaire : d'une part, le reflet de soi dans le miroir dédouble le sujet ; d'autre part, l'espace du reflet est perçu comme le prolongement de l'espace réel au-delà du miroir. Le double spéculaire ouvre sur des vertiges identitaires, l'espace spéculaire sur des vertiges ontologiques." Le premier chapitre s'intitule Miroir spectral : réfléchir les fantômes. Très tôt associé à la traite des esclaves sur la côte atlantique, le miroir est un objet très recherché et en même temps considéré comme dangereux : "Au Gabon et au Congo, on retourne les glaces dans la maison d'un mort, de même qu'on ne regarde pas dans le rétroviseur d'un corbillard, de peur d'être tourmenté par le fantôme du défunt et de mourir soi-même. Il ne faut pas se regarder la nuit dans un miroir de peur d'y être happé par des fantômes. Au Nord Gabon, la sorcellerie du Kong userait d'une boîte sertie de miroirs : lorsque le visage de l'envoûté y apparaît, ce dernier, désormais captif de l'image spéculaire, se trouve transformé en zombie servile au service du sorcier. Non seulement le miroir reflète les fantômes, mais il menace de transformer le sujet lui-même en fantôme."

Julien Bonhomme précise que cette "association menaçante entre miroir et mort se retrouve dans le folklore européen. Il faut voiler les glaces dans la maison d'un mort, de peur que l'âme du défunt ne reste dans le foyer ou que celui qui s'y mire n'y perde la sienne ou ne meure." C'est bien ce qu'on voit dans le conte rapporté par André Markowicz, L'amour des trois oranges, où la reine fait voiler les miroirs à la mort du vieux roi.

Je n'en avais pas fini avec les miroirs. Le même jour, je reprenais la lecture de la très belle bande dessinée Au pied des étoiles, co-réalisée, textes et dessins,  par Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage (Futuropolis, 2024). 
 

Ces étoiles ce sont celles que l'on voit en premier lieu dans les Alpes (le projet de l'album est tout d'abord celui de José Olivares, professeur de physique dans un lycée de Grenoble, dont le rêve est d'emmener ses élèves voir les étoiles dans le désert d’Atacama, au Chili, son pays d'origine, là où se trouvent les plus grands observatoires sur terre). Contrariée plusieurs fois par le covid, l'expédition finit tout de même par avoir lieu, en deux temps. Le désert d'Atacama sera la destination d'un second voyage auquel Baudoin ne participera pas. J'avais repris ma lecture à la page 174, et à la page suivante, voici que les miroirs me faisaient à nouveau signe :



On pourrait penser qu'avec ces miroirs de haute technologie nous sommes bien loin des croyances du vieux continent, mais la bande dessinée n'oublie pas que dans ce désert d'Atacama si merveilleusement propice à l'observation du cosmos la mort fut aussi très présente. Ainsi les membres de la petite expédition visitent-ils peu après l'ancienne ville de Chacabuco, à l'origine dédiée à l'exploitation du salpêtre, abandonnée à l'orée des années 40, à cause de l'apparition du nitrate synthétique, puis reconvertie en camp de concentration par Pinochet après le coup d'état de 1973 : "Au Chili, le passé et le présent sont profondément imbriqués, les plaies restent béantes."

Elles restent tout aussi béantes au Rwanda, après le génocide de 1994. A la médiathèque, où je me rendis l'après-midi pour rechercher le manga évoquant Funiculi Funicula, une table était réservée à des livres sur la tragédie de cette année-là. Je vis alors celui d'Atiq Rahimi : son titre ne pouvait que me faire signe : L'invité du miroir (P.O.L, 2020). Mohammed Aïssaoui en donnait une chronique dans Le Figaro en février 2020. Extrait :

Né à Kaboul, il a vécu la guerre en Afghanistan et la peste des talibans. Son frère a été assassiné. Lui est un rescapé qui a trouvé l’asile en France. 
Son nouveau titre, L’Invité du miroir, est un ovni, sur la forme et dans le fond. Sur la forme, il mêle récit, recueil de poésie et carnet de voyage dessiné. Sur le fond, on se demande, avant d’ouvrir le livre, ce qu’Atiq Rahimi est allé faire au Rwanda. Une fois fermé, le lecteur reçoit les mots de l’écrivain comme un uppercut. On est sonné.
Il est rare qu’un homme touché par une tragédie sur penche sur une autre. On se souvient d’André Schwarz-Bart, l’auteur du Dernier des Justes (un autre Goncourt, en 1959) auquel on a reproché de faire un pont entre la Shoah et l’esclavage. Atiq Rahimi a été touché par le roman de Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil (Renaudot 2012). La rescapée du massacre des Tutsis évoque, à travers la vie de lycéennes au début des années 1970, ce qui allait devenir en 1994. Rahimi en a fait un film (sortie : le 5 février). Et de son tournage est né L’Invité du miroir. « Non, ce n’est ni par hasard ni par nécessité si je me trouve ici, au Rwanda, pour tourner un film sur les prémices du génocide. Il y a autre chose. Un autre élan. Indéfinissable », écrit-il. Ce drôle de livre est un bijou littéraire qui a, en effet, quelque chose d’indéfinissable. Rahimi narre la rencontre avec une mystérieuse femme en robe bleue, sans nom ni mémoire, un homme « plus ivre que le vent », des pêcheurs et une fille qui nage dans le lac Kivu. « Il y a eu, qu’il n’y ait plus », dit le conteur. 

Le miroir là encore a partie liée avec la mort :

"Je ferme les yeux,
songe à mon rêve qui 
ne cesse  de me réveiller  depuis que je suis ici, au pays des mille collines
Je ne vois plus mon image dans aucune glace.
J'essuie les miroirs,
tous les miroirs,
toute la nuit,
jusqu'à ce qu'ils m'invitent à l'intérieur, 
d'où je ne peux sortir qu'à l'aube, au réveil,
découvrant
tous les miroirs
brisés, maculés de sang.

Moi, 
immaculé.

Invité du miroir,
je demeure donc 
toujours dehors, 
même dans mes propres cauchemars.
(p. 96-97)

 

lundi 9 octobre 2017

# 241/313 - Le septième fou

« Je vous ai déjà parlé de la principale fontaine de la place Navone, avec son obélisque hiéroglyphé, trouvé dans le cirque agonal même ; on en parlerait cent ans sans cesser de dire qu’il ne se peut rien voir de plus auguste ni de plus satisfaisant ».
Charles de Brosses (1799). Lettres familières écrites d’Italie à quelques amis.


Où avais-je déjà vu la fontaine des Quatre Fleuves de la place Navone à Rome ? La réponse fulgura : c'était dans ce grand livre titré D'artifices en édifices, acheté à La Châtre le 27 août 1995. Sous-titré le parcours sensible à travers les artifices des édifices renaissants maniéristes baroques et rococo. Pas un essai donc, mais une promenade photographique somptueuse ponctuée par diverses citations.  Un seul texte un peu plus long, baptisé Ouverture ou le paradis par le raccourci, est signé Jean Starobinski. Retrouvailles donc avec le grand critique littéraire qui nous a accompagnés naguère, notamment avec sa lecture de Baudelaire.

La photo de couverture représente d'ailleurs le Rio de la Plata, le fleuve figurant l'Amérique dans le monument édifié par Gian Lorenzo Bernini, alias Le Bernin.


Me frappe aujourd'hui, alors que je rédige ce billet, la ressemblance de posture entre la statue et l'image centrale de Baudoin sur la couverture des Quatre fleuves.


Certes le Rio de la Plata est allongé alors que le rollerman est debout, mais observons  qu'ils sont tous les deux vus de dos, et que tous les deux lèvent le bras gauche. A la page 49, Baudoin reproduit d'ailleurs la statue, vue de face cette fois-ci, statue, je le rappelle, confectionnée en canettes de bière et capsules (Kanterbraü, Georges Killian's pour Le Rio).


Dans son Ouverture, Starobinski consacre deux pages à La Fontaine du Bernin, édifice emblématique du baroque :
"A Rome, sur la place Navone, la Fontaine des Fleuves convoque quatre continents, sous la figure de leurs fleuves personnifiés : le Danube, le Gange, le Nil, le Rio de la Plata. Ils entourent une riche centrale, percée de quatre grottes, et surmontée d'un obélisque d'époque romaine. Ce que la fontaine rassemble en son système de représentation figurée, en plus des espaces du globe et des fleuves qui les fécondent, ce sont encore les âges du monde et la succession des empires. Les trois règnes de la nature y trouvent aussi leur place : le cheval marin, le lion assoiffé, la palme tropicale font surgir, dans la pierre travaillée, les puissantes formes de la vie. Ployant la palme, le vent en fait une flamme ; la soif animale va à la rencontre du flot désaltérant : claires allusions à la présence de l'air et du feu, afin que par leur réalité ou par leurs signes, aucun des quatre éléments ne manquent à l'appel. Quelle synthèse du réel, quelle complétude, ainsi dressées en magnificence pour qu'en jaillisse par contraste l'image du changement et de l'instabilité, l'eau courante, toujours la même et jamais la même, l'instant fluide dans son chatoiement et sa fuite irrépressible !"
Autre retrouvaille : parmi les textes cités dans l'ouvrage, plusieurs émanent du grand essai sur l'art et la littérature baroque de Jean Rousset : Circé et le paon (1953).

Le paon, apparu avec Yves Bonnefoy et sa méditation sur les tombeaux de Ravenne, fait retour avec le baroque. Il figure, selon Jean Rousset, l'un des deux principes esthétiques fondamentaux de ce mouvement artistique et littéraire baroque: la métamorphose (Circé) et l'ostentation (le paon) :
"Circé et le Paon, la métamorphose et l’ostentation : voilà le commencement et la fin du parcours accompli à travers le siècle baroque. Ces termes extrêmes sont conjoints ; de l’un à l’autre, la relation est intime et nécessaire : l’homme en mutation, l’homme multiforme est fatalement amené à se concevoir comme l’homme du paraître. Circé, appuyée sur Protée, indique la voie au bout de laquelle s’érige la figure mouvante, illusoire et décorative du Paon.
Circé incarne le monde des formes en mouvement, des identités instables, dans un univers en métamorphose conçu à l’image de l’homme lui aussi en voie de changement ou de rupture, pris de vertige entre des moi multiples, oscillant entre ce qu’il est et ce qu’il paraît être, entre son masque et son visage. Circé et ses semblables, les magiciennes et les enchanteurs, répandus à foison dans les jeux et les rêves de l’Europe, au début du XVIIè siècle, proclament à travers les bouffonneries des ballets de cour et les enchantements de la pastorale que tout est mobilité, inconstance et illusion dans un monde qui n’est que théâtre et décor […].
Dans ce monde comparable à une vaste scène tournante, tout devient spectacle, y compris la mort, qui obsède les imaginations au point que l’homme s’en joue à lui-même le scénario, se regardant mort, ou plutôt mourant ; car c’est le mouvement et le passage qui le séduit en premier lieu, et la mort elle-même se présente à lui en mouvement. Ce sont également des images de mouvement qui commandent toute une part de la poésie, pour qui la vie est écoulement et inconstance ; s’il y a des esprits qui tentent de s’arracher à cet écoulement qu’ils éprouvent jusqu’à l’horreur, les poètes de la vie fugitive, au contraire, s’immergent dans le monde de la métamorphose et varient avec une joie émerveillée le thème du « tout change » à travers un lyrisme de la flamme, du nuage, de l’arc-en-ciel et de la bulle, accompagnés en sourdine par le chœur de ceux qui répètent, de Montaigne à Pascal et au Bernin, que « l’homme n’est jamais plus semblable à lui-même que lorsqu’il est en mouvement » ; c’est la devise d’un temps dans lequel la rupture et le changement semblent être à l’origine du sentiment qu’on a d’aimer, de jouir, de vivre." [C'est moi qui souligne]
Troisième et dernière "retrouvaille", en l'espèce d'un détail qui peut facilement passer inaperçu, mais qui a de l'importance pour moi qui ai placé tout ce chantier d'écriture dans l'orbe du 7. L'ouvrage en question ici a paru en 1985, sous l'égide de l'atelier d'édition "Le septième fou". Nom qui se laisse lire dans le logo présent sur la couverture :

samedi 7 octobre 2017

# 240/313 - Calamity Jane : la poule cayenne

Revenons donc sur la couverture des Quatre fleuves de Baudoin et Fred Vargas.


Zoomons sur l'illustration centrale, représentant Grégoire Braban filant sur ses rollers vers la ville d'Orange. Il n'est pas tout seul.

Dans ses bras, une poule, et pas n'importe laquelle. Une poule qui apparaît dans le récit à la page 56 : une poule cayenne naine qui ne songe, semble-t-il, qu'à quitter la maison Braban.


Pourquoi ce qualificatif de cayenne ? Wikipedia nous apprend que "Pierre Vialatte, directeur du bagne (1880-1892) de Saint-Laurent du Maroni accordait aux détenus les plus "méritants" un privilège, celui d'avoir, dans l'enceinte du bagne, un bout de potager et une petite basse-cour. Pour la discrétion, les détenus adoptèrent la "poule cayens" dite "poule naine". Pour les bagnards qui avaient purgé leur peine et qui pouvaient rentrer en métropole(courtes peines), le gallinacé était devenu cayenne en référence à leur ancien lieu de détention. Jusque dans les années 1950, il était mal vu d'avoir dans sa basse-cour des "poules cayenne", signe de mauvais augure."

Nous avons peut-être là, avec cette superstition, un premier indice pour l'explication de la présence d'une poule cayenne dans cette histoire. Sans cette poule, elle fonctionnerait tout autant, mais il manquerait un de ces éléments d'étrangeté que l'auteur aime disséminer dans ses intrigues. Cette poule, contrairement à ses congénères plutôt portées sur la sédentarité, a l'âme vagabonde, "âme western" dit Grégoire. C'est une migratrice, alors au moment où il doit partir pour Orange, il emporte Calamity Jane avec lui.


En contrepoint, son frère Gratien égrène quelques vers du célèbre Lac de Lamartine :
" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Je me suis demandé aussi pourquoi Calamity Jane. Au-delà de la proximité phonique avec "Cayenne naine", il y a peut-être une allusion à une biographie d'Hortense Dufour, Calamity Jane, Le diable blanc, publiée en 1986.

Dans le prologue du livre, Hortense Dufour donne la raison de ce sous-titre :

N'oublions pas non plus que la poule (essentiellement la poule noire) est un support essentiel de sorcellerie, associée à de nombreux rituels et secrets.


Fred Vargas, qui joue dans ce livre comme dans beaucoup d'autres, sur les pratiques ésotériques et les théories occultistes, s'amuse à prendre le contrepied des symboles maléficiés. La poule, loin de porter malheur, accompagne le héros dans sa quête, et ce n'est pas hasard si on la retrouve à la toute fin du livre, entre Adamsberg et Grégoire.



vendredi 6 octobre 2017

# 239/313 - Le Bélier pense à moi

" -Jean Roudaut. Dans l'Arrière-Pays, dont une réédition paraît chez Skira, vous évoquez le roman Les Sables rouges, lu dans l'enfance. Quelles furent vos autres lectures d'enfant ou d'adolescent ?
Yves Bonnefoy. C'est vrai, j'ai cité, il y a déjà longtemps, Dans les sables rouges, ce récit d'une colonie de la Rome impériale restée vivante, et toujours à parler latin, dans des galeries souterraines du lointain désert de Gobi. Mais plusieurs autres livres de cette nature rêveuse ont compté tout autant pour moi au seuil de l'adolescence, et je pense à eux souvent encore, ou plutôt est-ce eux peut-être qui continuent de penser, à travers moi."

Entretien, in Magazine littéraire, novembre 1992, p. 96.

"(...) je pense à eux souvent encore, ou plutôt est-ce eux peut-être qui continuent de penser, à travers moi." Cette réflexion de Yves Bonnefoy au début de son entretien avec Jean Roudaut me rappela immédiatement une case du roman graphique de Baudoin et Vargas, que je venais de relire la veille :


Le commissaire Adamsberg converse avec son adjoint Danglard. Et il profère donc cette phrase assez énigmatique : "Vous savez bien que je ne pense jamais à aucun truc. Ce sont les trucs qui pensent à moi. En ce moment, le Bélier pense à moi."
L'idée commune à Bonnefoy et Vargas, c'est donc bien une sorte d'inversion des rôles : c'est l'objet de la pensée qui devient en réalité le sujet de la pensée, et celui qui est censé être le sujet pensant devient simple vecteur de la pensée, ou disons le lieu où s'opère cette pensée. Bon, devant de telles affirmations d'aspect paradoxal, on a tendance à ne pas s'attarder, comme s'il s'agissait de simples ornements "littéraires"qu'il serait superflu de prendre véritablement en compte.
Pourtant, si je m'y penche vraiment - et sans doute aurais-je passé moi aussi mon chemin si la coïncidence textuelle ne m'était pas apparue - je ne peux pas ne pas penser à l'anthropologie que cherche à élaborer Eduardo Kohn, dans son livre Comment pensent les forêts, que j'ai évoqué ici, le 25 août.
Il y soutient qu'un autre type de pensée est possible, qui englobe l'humain et le soutient :
"Cet autre type de pensée est celui que les forêts pensent, le type de pensée qui pense à travers les vies des gens comme les Runa (ou les autres), qui interagissent intimement avec les êtres vivants de la forêt d'une façon qui amplifie la logique distinctive de la vie.
Ces êtres vivants enchantent et animent la forêt. Je propose une théorie de la réalité de l'enchantement et de l'animisme au-delà de l'humain, et je m'efforce de l'étayer et de la mobiliser conceptuellement dans le cadre d'une approche anthropologique susceptible de nous emmener au-delà de l'humain : c'est l'offrande que je fais, de la main gauche, pour contrer ce que nous tenons pour être les manières "droites" de penser l'humain." (p. 292)
Je ne veux pas m'avancer plus avant, du moins pour l'instant, sur ce terrain complexe, et je propose plutôt maintenant de nous pencher sur ce Bélier qui pense à moi (Adamsberg). Le Bélier n'est autre, dans l'histoire, que le tueur en série qui menace la vie du jeune Grégoire Braban, et qui doit son surnom à la marque qu'il laisse sur ses victimes.
Le Bélier, à cheval entre mars et avril, est le premier signe du zodiaque, qui débute avec l'équinoxe de printemps.
Or, le paon - que nous avons vu apparaître dans le texte de Bonnefoy sur Ravenne - est lui aussi un symbole de l'équinoxe de printemps. L'iconographie chrétienne et d'abord byzantine, "semble bien s'inspirer, écrit Jean Richer,* de ce qu'on lit au sujet du paon dans L'Histoire des animaux d'Aristote (VI, 564 B1) puis dans l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien (Livre X, ch. 22) sur le fait que le paon perd son plumage à la chute des feuilles et qu'une nouvelle queue lui repousse à la frondaison, ce qui, incontestablement, renvoie aux équinoxes."
Par ailleurs, au Moyen Age, on croyait que la chair du paon était imputrescible, ce qui explique qu'on en ait fait un symbole d'immortalité.

Paons affrontés à un vase, sous deux coquilles, détail d’un sarcophage épiscopal conservé dans la basilique de St-Apollinaire-in-classe, Ravenne.
Pas de paon dans Les quatre fleuves, mais curieusement un autre gallinacé, une petite poule dont il me semble intéressant d'examiner la place et le rôle dans le récit.

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* Jean Richer, Iconologie et Tradition, Symboles cosmiques dans l'art chrétien, Guy Trédaniel, 1984, p. 17.

jeudi 5 octobre 2017

# 238/313 - Les paons aux quatre fleuves

"Il y a dans Ravenne un motif assez largement répandu, et le plus beau peut-être, au moins le plus lourd de sens. Il représente deux paons. Dressés, affrontés, savants et simples comme des hyperboles, ils boivent dans un même calice ou mordent la même vigne. Dans un entrelacs de l'esprit qui reprend et achève celui du marbre, il signifient la mort et l'immortalité."

Yves Bonnefoy, Les tombeaux de Ravenne, in L'improbable et autres essais, Folio/Gallimard, p. 18

Le livre ne donnait aucune illustration de ce motif des paons, mais je les retrouvai sans mal sur le net, grâce au site Art-sacré.net. Ainsi ces paons affrontés au calice, du sarcophage de St-Apollinaire-le-neuf.


Le site commente ainsi cette superbe figure : 
"En même temps que les agneaux, les artistes chrétiens ont développé le thème des paons affrontés à la coupe eucharistique ou à la croix, à cause du symbolisme propre attaché aux paons dans toute l’antiquité: volaille assez ordinaire à la fin de l’hiver, le printemps et la saison des amours le dotent d’une queue splendide, qu’il déploient en roue comme un soleil, éclairée de graphismes ressemblants à des yeux. Cette transformation commune à beaucoup d’animaux, mais exceptionnellement accentuée chez les paons a prêté à ceux-ci la capacité d’évoquer la résurrection. Ce retour à la vie printanière prête à l’oiseau une splendeur qu’il n’avait pas en naissant, c’est pourquoi les hommes y ont lu une images de l’entrée dans la vie qui ne s’interrompra pas.
La vigne qui produit le vin de la coupe a fourni au Christ une image très forte pour expliquer l’union entre lui et les hommes qu’il a sauvé.
Jésus a annoncé : “Je suis le cep et vous êtes les sarments. Qui demeure en moi, comme moi en lui, porte beaucoup de fruit, car hors de moi vous ne pouvez rien faire.” (Jean 15,5) "
Sur la même page, une autre illustration de paons affrontés retint plus spécialement mon attention : paons affrontés à la croix, avec quatre fleuves, du sarcophage de St-Apollinaire-in-classe, toujours à Ravenne.


Ce sont les quatre fleuves qui m'interpellent. Tout simplement parce que la veille (27/09), j'ai relu la bande dessinée de Baudoin et Fred Vargas, Les quatre fleuves, parue chez Viviane Hamy en 2000. Et si j'ai relu cette bédé (formidable : le dessin de Baudoin sert à merveille la noire écriture de Fred Vargas), c'est avant tout parce qu'elle était citée dans le dernier article de Rémi Schulz, sur son blog Quaternité : Ana Mor, mords-moi à mort, postée le même 27 septembre.



Dans l'histoire, ces quatre fleuves renvoient à la sculpture qu'édifie le père du jeune Grégoire Braban, une réplique de la fontaine des Quatre Fleuves de la place Navone à Rome, qu'il réalise avec des canettes et des capsules de bière.


Statue du Gange - Fontaine des Quatre Fleuves, Le Bernin (1651) - Rome

A partir de cet instant, toute une série de connexions se sont opérées, reliant Bonnefoy et Vargas/Baudoin entre eux et à d'autres sources. En quelques minutes seulement, un entrelacs de significations m'est apparu, qu'il me faudra plusieurs jours, je pense, pour démêler.

lundi 20 février 2017

# 43/313 - Le rêveur lunaire

Pour la huitième fiction 1967, à la date du 19 février, j'ai été amené à évoquer la mort, la veille même de ce jour, de Robert Oppenheimer, le scientifique responsable du plan Manhattan, parfois surnommé "le père de la bombe atomique".  Un demi-siècle s'est donc écoulé depuis sa disparition. Un peu plus tard - j'avais déjà écrit la fiction - je me suis souvenu de cet autre savant physicien, Leo Szilard, dont j'avais parlé dans un article du 3 décembre 2015, Manhattan, de Woody à Leo : c'est la bande dessinée Les rêveurs lunaires (Gallimard/Grasset), d'Edmond Baudoin et Cédric Villani, qui m'avait fait découvrir ce génie méconnu.


Permettez-moi de reprendre ici ce que j'écrivais alors en 2015 :

"Qu'il suffise pour l'instant de signaler qu'il fut le premier humain à concevoir, dès 1933, la possibilité d'une réaction neutronique en chaîne, donc d'une bombe atomique aux possibilités de destruction inouïes, et à comprendre ensuite que le tout nouveau régime nazi était le mieux placé, de par l'avancée de la science de son pays, pour mettre au point cette invention.

C'est ce qui l'amènera en 1939 à demander à Albert Einstein d'adresser une lettre à Franklin Roosevelt, le président américain, pour l'alerter sur le danger et le convaincre d’accélérer la recherche expérimentale sur la réaction en chaîne en Amérique. Lettre signée Einstein mais c'est lui, Léo Szilard, qui en a rédigé le brouillon.
Et c’est en 1942, avec le physicien italien Enrico Fermi, dans le cadre du Projet Manhattan visant donc à doter l’Amérique d’une bombe atomique, qu’il parvient à créer la première réaction en chaîne avec un réacteur utilisant du graphite et de l’uranium.
Lui, pacifiste convaincu, qui s'opposera à l'utilisation de cette bombe, qui condamnera l'horreur d'Hiroshima, mais que les militaires, une fois la bombe réalisée, s'empresseront de mettre sur la touche."

Je décidai alors de reprendre la BD pour voir ce qu'elle rapportait de Robert Oppenheimer. Mais, en fait, il y avait encore plus intéressant : la manière dont Leo Szilard avait eu la vision de la réaction en chaîne qui allait conduire à la bombe atomique. C'était en 1933, à Londres, après une conférence du savant Rutherford, où celui-ci, parlant de l'énergie qu'on libère en cassant des noyaux, explique qu'elle est minuscule et que quiconque prétendrait l'exploiter n'était qu'un rêveur lunaire. Leo Szilard, contradicteur-né, relève le défi :

Surprise : voici H.G. Wells qui resurgit, que j'ai évoqué tout récemment. Le parallèle continue à la page suivante :


L'imagination est l'outil indispensable pour réaliser l'impossible. Ce que ne démentirait ni Edgar Poe, ni Hughes Duffau ; ce qu'affirme donc ici en somme le mathématicien Cédric Villani, scénariste de cette bande dessinée. Que H.G. Wells ait puisé son inspiration chez Frederick Soddy n'est pas ici indiqué, mais ceci est de peu d'importance. Parmi les savants de son époque, il avait eu l'intuition de choisir celui qui voyait plus loin que les autres.

Dans sa postface, Cédric Villani n'hésite pas à qualifier Szilard de prophète. Ce que semble confirmer sa notice Wikipedia qui nous apprend par exemple qu'encore "enfant, il aurait prédit la Première Guerre mondiale avec plusieurs années d’avance. Lors de l’apparition des Nazis, il aurait annoncé qu’ils contrôleraient un jour l’Europe entière. En 1934, il aurait prévu les détails de la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, il a pris l’habitude de vivre à l’hôtel avec une valise toujours prête. Selon ses dires, « il suffit de prendre le train le bon jour ». En effet, il quitta l’Allemagne pour se rendre à Vienne le jour de l’incendie du Reichstag, pressentant la fin de la démocratie à cette époque."

Leó Szilárd vers 1960 (Wikipedia)
Sur Szilard, on peut consulter les archives en ligne réunies par Gene Dannen. Sur la page d'accueil, on ne s'étonnera pas de trouver une image de  The World Set Free, le roman de H.G. Wells qui anticipe la bombe.

jeudi 3 décembre 2015

Manhattan, de Woody à Léo

« C'est alors que m'est revenu cette vieille blague... Vous savez, ce gars qui va chez le psychiatre et dit : « Docteur, mon frère est dingue, il se prend pour une poule ! ». Et le docteur lui répond : « Ben c'est simple... faites-le interner ! ». Et le type dit : « J'aimerais bien, mais j'ai besoin des œufs ». Et bien, moi c'est comme ça que j'ai tendance à voir les relations humaines. Au fond, elles sont totalement irrationnelles, dingues, absurdes… Mais il semble que nous faisons avec parce que la plupart d'entre nous ont besoin des œufs… ».
C'est ainsi que Woody Allen (Alvy Singer dans le film), conclut Annie Hall, sa comédie sortie en 1977, et que j'ai revue lundi soir sur Arte. C'est brillant, sensible, drôle, profond et... incroyablement bavard (pour moi, qui aime au fond de plus en plus les films contemplatifs où la parole sait s'effacer devant l'image, j'étais comme dépassé, et, la fatigue aidant, il m'est arrivé, je l'avoue sans honte aucune, de laisser parfois mon esprit divaguer). Ce qui est émouvant, en tout cas, à travers cette histoire d'un amour perdu, c'est le double éloge d'une femme et d'une ville. La femme, c'est Diane Keaton, qui partagea un temps l'existence du cinéaste mais continua de faire des films avec lui après la rupture, devenant en quelque sorte sa meilleure amie. Le ressentiment n'a pas succédé à l'amour, bien au contraire.

Diane Keaton
La ville, c'est New York, la seule où il lui semble possible de vivre.
Dans Manhattan, deux ans plus tard, il remettra en scène la ville et la femme. Il joue Isaac Davis, scénariste de télévision désabusé, empêtré dans une vie sentimentale compliquée, qui tombe amoureux de  Mary, la maîtresse de son meilleur ami - rôle interprété une nouvelle fois par Diane Keaton. L'amour de la ville et de la femme est comme condensé dans le célèbre plan tourné au pied du Queensboro Bridge, où le couple est assis sur un banc dans la brume qui se lève de l'East River.

Extrait de Manhattan

***

Au sortir du film, j'abordai la troisième histoire des Rêveurs lunaires, le troisième génie qui a  changé l'histoire, et là je dois dire que si je connaissais Heisenberg et Turing, les deux précédents, j'ignorais tout de celui-ci, Léo Szilard, le savant juif hongrois (et c'est l'un des mérites de l'album que de redonner la place qu'ils méritent à des hommes méconnus qui ont pourtant eu une influence cruciale sur la marche du monde).

Je suis saisi d'entrée, dès la première case :

Les rêveurs lunaires, p.96.


Neuf janvier 1960, New York. Le jazz, que Woody Allen aime tant (il joue de la clarinette dans un groupe de New Orleans). Albert Camus vient de mourir le 4 janvier dans un accident de voiture, à Villeblevin dans l'Yonne. Leo Szilard, atteint d'un cancer, va subir une radiothérapie, à des doses de cheval (mais c'est lui qui le demande : il a obtenu de pouvoir participer au protocole des soins). Le personnage est passionnant, et je ne veux pas ici reprendre tout ce que Cédric Villani dévoile de sa biographie. Qu'il suffise pour l'instant de signaler qu'il fut le premier humain à concevoir, dès 1933, la possibilité d'une réaction neutronique en chaîne, donc d'une bombe atomique aux possibilités de destruction inouïes, et à comprendre ensuite que le tout nouveau régime nazi était le mieux placé, de par l'avancée de la science de son pays, pour mettre au point cette invention.

C'est ce qui l'amènera en 1939 à demander à Albert Einstein d'adresser une lettre à Franklin Roosevelt, le président américain, pour l'alerter sur le danger et le convaincre d’accélérer la recherche expérimentale sur la réaction en chaîne en Amérique. Lettre signée Einstein mais c'est lui, Léo Szilard, qui en a rédigé le brouillon.
Et c’est en 1942, avec le physicien italien Enrico Fermi, dans le cadre du Projet Manhattan visant donc à doter l’Amérique d’une bombe atomique, qu’il parvient à créer la première réaction en chaîne avec un réacteur utilisant du graphite et de l’uranium.
Lui, pacifiste convaincu, qui s'opposera à l'utilisation de cette bombe, qui condamnera l'horreur d'Hiroshima, mais que les militaires, une fois la bombe réalisée, s'empresseront de mettre sur la touche.

Les rêveurs lunaires, p. 141.

***

Roger Caillois, le 9 août 1945, écrit de Londres à Victoria Ocampo. Il arrive précisément de New York, où il vient de faire un bref séjour. Il évoque la bombe en deux phrases, en tout et pour tout (nous sommes loin de Camus) :
" (...) Les gens sont très agités (intellectuellement et moralement) par la bombe atomique. De fait, il y a de quoi. John Lehmann est en vacances. Je lui ai laissé des messages. On fait des meetings pour l'anniversaire de la mort de Tagore. Strafford Crips y parle. Les encaisseurs de banque sont toujours en haut de forme et le chapeau melon toujours aussi porté. L'Angleterre est décidément éternelle. (...)"



Le premier morceau du disque se nomme aussi Manhattan.