Affichage des articles dont le libellé est vertige. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est vertige. Afficher tous les articles

samedi 11 juillet 2026

Somewhere in time, the stories of our lives are told

 

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.

Maurice Genevoix, La Boue, in Ceux de 14, Flammarion, 2014, p. 558.

Il reste encore à examiner deux articles issus de la recherche "univers-bloc" sur le site. Voyons tout d'abord, en demeurant dans l'ordre chronologique, celui du 22 septembre 2021 : Vers la nuit gonflée comme une eau noire. L'attracteur étrange avait fait émerger les motifs de la pluie et de la boue, que j'avais retrouvés chez Nicolas Chemla, Ursula K. Le Guin, Maurice Genevoix et Françoise Morvan avant d'en relever un écho puissant chez Valentin Retz, l'auteur de La Longue vie, dans un précédent roman, Une sorcellerie.

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.” 

La série ne s'arrêtait pas là, puisque s'y ajoutaient Les eaux de mars de Carlos Jobim, le film Memoria d' Apitchapong Weerasethakul et celui de 1929, La pluie, de Joris Ivens et Mannus Franken.

 

Comme on aimerait en ces jours de canicule se rafraîchir d'une bonne averse...

Allons au quatrième et dernier article, où l'on va percevoir là encore un écho avec Valentin Retz. Il s'agit de Marie d’Égypte et le vertige, posté le 30 mai 2025. En voici le début :

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles.

Or, c'est justement dans les monastères du mont Athos que se termine le roman de Retz. Un dernier mouvement qui prend son origine dans une phrase imprimée sur un tee-shirt que l'auteur a photographié rue du Loing.

Le passage qui suit met en scène ce fameux concept d'univers-bloc auquel nous nous frottons depuis plusieurs jours :

Quelque part dans le temps, les histoires de nos vies sont racontées. Cela n'exprimait-il pas à merveille la vérité qui cherchait à se dire dans le roman que j'écrivais, mais aussi dans ma vie, le "quelque part" dont il était question unissant la fiction et la réalité ? Ou pour mieux dire, cette phrase si belle, si à propos, que mon étoile m’envoyait de manière si flagrante, ne suggérait-elle pas que l'unité du temps n'était rien d'autre que la parole, cette faculté prodigieuse et divine, comme si le temps n'était qu'histoires et qu'un instant reliait celles-ci à travers chaque génération, un "quelque part" depuis lequel tout se vivait et s'énonçait ?

Le deuxième événement qui m'aura persuadé que je n'étais pas en train de faire fausse route, quand bien même j'empruntais des chemins de traverse, se sera produit dans la continuité du premier. Car le jeune homme n'avait pas terminé de descendre la rue au bout de laquelle il devait disparaître, que j'ai senti s'ouvrir en moi le passage grâce auquel j'accédais d'ordinaire à l'univers de Nikopol. J'ai ainsi revécu cette expérience du même type que celle qui m'avait stupéfait à de nombreuses reprises, quand les segments du temps composant l’existence du médecin-biologiste avaient surgi, nets et lisibles, devant les yeux de mon esprit. Mais, cette fois-ci, je n'ai entendu ni voix ni phrases ; et je n'ai pas cherché à écrire quoi que ce soit. simplement, en un éclair, je me suis retrouvé dans plusieurs dimensions temporelles à la fois. Dans le quatorzième arrondissement de Paris tout d'abord, avec moi-même sur le trottoir. Puis à Thessalonique, dans l'ombre de Nikopol, alors qu'il faisait une visite à la famille de Démocrate. Puis, sur le mont Athos, aux côtés d'Apollos, alors qu'il gravissait un sentier escarpé. Comme si, preuve objective des théories que je venais d'élaborer, ce n'était plus tellement l'histoire de Nikopol et d'Apollos dont je devais faire le récit, mais celui même du temps qui m'y donnait accès. (C'est moi qui souligne)

 


Cette quête n'est pas sans ressembler à celle de Jacques Lacarrière qui, revenu du Mont Athos, s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur ces saints, martyrs et ascètes découverts là-bas, "si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants". Il décide de leur consacrer un livre et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte : 

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ? 

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

Je ne peux que reprendre ce que j'écrivais alors dans le prolongement de ces lignes :

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani* : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

 

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)

 "Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."


Par extraordinaire, je me trouvais justement à Bourges lorsque la recherche sur l'univers-bloc m'a reconduit vers cet article. L'après-midi même, bravant la chaleur, j'ai marché jusqu'à la cathédrale, et, déjà ragaillardi par sa bienheureuse fraîcheur, je pus contempler dans le déambulatoire nord le vitrail magnifique de Marie d’Égypte.

__________________ 

 * Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique


vendredi 27 février 2026

Je ne suis pas un yakusa

Petite digression en dehors des thèmes abordés ces derniers temps.  De ma dernière visite à la médiathèque, j'ai été séduit par un court volume à la maquette élégante, avec ce titre intrigant, Je ne suis pas un yakusa. L'auteure s'appelle Clélia Zernik, agrégée de philosophie, enseignante- chercheure en philosophie de l’art aux Beaux-arts de Paris et à l’École Normale Supérieure. Il ne s'agit pas pour autant d'un essai ni d'un savant traité, mais d'une "succession de 31 petits tableaux où passent des images du Japon filtrées par une expérience tour à tour inquiète, admirative, curieuse ou amusée : celle, non dépourvue d’autodérision, d’une Occidentale qui savoure sans cesser de vouloir comprendre, et accepte de se plonger dans un monde déroutant." (Quatrième de couverture)

 

Ce qui m'a conduit aussi à emporter ce livre, c'est d'y avoir trouvé en exergue cette citation de Chris Marker (figure toujours pour moi fascinante) : "Aux temps légendaires de la pensée mao-zedong, certaine dévote aurait énoncé une proposition dont la profondeur pataphysique n'a jamais cessé de t'émerveiller : il s'agissait de la fameuse lutte entre les deux lignes et l'une "avait pour caractéristique de se faire passer pour l'autre" (relisez si vous n'êtes pas sûr de n'avoir pas compris). Faut-il se demander quel Japon se fait passer pour l'autre ?" Lignes tirées de son livre Le Dépays, édité par Herscher Format-photo, en 1982 (longtemps épuisé, ce livre est aujourd’hui réédité dans le coffret vidéo que propose l’éditeur Potemkine Films).

 

Chris Marker apparaît encore dans deux des tableaux susmentionnés. Page 45, avec Dans mes pensées, Clélia Zernik évoque son fils qui doit faire une heure de bus le matin et le soir pour rejoindre son collège au centre de la ville. Elle s'inquiète de la fatigue que cela doit entraîner, mais le garçon aime beaucoup, lui, ce temps de transition entre le monde de l'école et le monde de la maison. Il lui raconte les passagers du bus qui jouent à Pokemon-go, et elle les imagine à son tour "projetés dans un monde de fantaisie à l'affût de créatures multicolores, Pikachu, fantômes grotesques et autres monstres gentils, dans ce temps de transition entre la vie réelle au bureau et la vie réelle à la maison." "J'imagine, écrit-elle encore, cette "communauté de rêveurs", comme déjà Chris Marker appelait les usagers des transports en commun japonais. Chacun, les uns à côté des autres, poursuit un rêve, et dans ce temps hors du trajet du bus 21, ouvre un monde à l'intérieur du monde."

Cette méditation se poursuit trente pages plus loin dans Le vertige du toboggan, qui commence ainsi : "Dans Sans Soleil de Chris Marker, les rêves des usagers des transports en commun conduisent leurs pas sur les touches d'un piano électronique géant, tandis que le sommeil les projette dans les luttes interstellaires de leurs mangas." Sans Soleil * est un film documentaire, contemporain du Dépays, sorti à Paris le 2 mars 1983 de façon tout à fait confidentielle puisqu'il n’est projeté que dans un seul cinéma, l’Action Christine. Des lettres de Sandor Krasna, caméraman free-lance et double de Chris Marker, y sont lues par une femme inconnue. Parcourant le monde, il demeure attiré par deux “pôles extrêmes de la survie”, le Japon et l’Afrique, plus particulièrement la Guinée-Bissau et les îles du Cap-Vert (j'ai évoqué ce film dans Quelque part dans le soleil des années 1960, en juin 2021).

 

Clélia Zernik raconte que minuit, l'heure où s'arrêtent les métros dans la capitale, "s'apparente à un sommet de montagne d'où descendraient en une course folle de multiples toboggans aux circonvolutions improbables. [...] C'est un moment étrange et enivrant où l'on se laisse glisser sur le fil de la nuit. On ne sait pas où on va, mais on y va, porté par l'ivresse du toboggan." Elle parle de cette nuit japonaise imprévisible, où il faut accepter les rencontres comme elles viennent, "accepter de casser sa carapace, de lisser tous les comportements en une même euphorie insouciante, sans avoir peur du vertige. Accepter l'invitation à la glissade, ne s’attendre à rien, tout accueillir - comme dans un film."

Le mot vertige, triplement répété (sans compter le titre du tableau) est loin d'être anodin (on sait quelle attention j'y prête depuis longtemps). Dans Sans Soleil, il est pleinement à l'honneur à travers la place qu'y prend le Vertigo de Hitchcock. Dans l'article que le CNC consacre à la réédition du film chez Potemkine (en même temps que La Jetée), un paragraphe entier est consacré aux "Vertiges de Vertigo" :

Vertigo (Sueurs froides en VF) est le film fétiche de Chris Marker. Il a d’ailleurs envisagé son film La Jetée à l’aune de la découverte du chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock sorti en 1958, soit quatre ans avant son court métrage culte. Marker s’intéressait lui aussi à un homme hanté par une image qu’il essayait de recomposer sur le visage de quelqu’un d’autre. Dans Sans soleil, Marker va encore plus loin. Il est retourné sur les lieux mêmes de Vertigo, à San Francisco, et donne à voir son épopée sur les traces de Scottie (James Stewart). Dans l’un des bonus du coffret de Sans soleil, Florence Delay remarque ainsi : « Rien ici n’est cité qu’une fois. Tout revient, comme le souvenir. Rien n’est là tout seul, ça tourne en rond. À la fin du film, il est écrit “composition et montage de Chris Marker”. Et de fait, le film est composé comme le chignon de Kim Novak dans Sueurs froides. » Soit une spirale dans laquelle le protagoniste, comme le spectateur, est happé au point de se perdre. L’hommage de Marker à Hitchcock n’a rien d’une célébration béate ni d’une coquetterie fétichiste. Elle pousse la réflexion de Vertigo dans ses retranchements en promettant une exploration fascinante du devenir des images. Images immortelles, assemblées ici avec l’intelligence du philosophe. 

 

Adrien Mitterrand Munch, dans un article de Critikat consacré aussi à la réédition de Sans Soleil, s'interroge également sur le vertige : 

Il y est question de la quête désespérée de Scottie (James Stewart), un ancien policier cherchant à guérir sa peur du vide. Mais le vertige en question n’est pas celui de l’espace, rappelle Marker, c’est « en réalité le vertige du Temps » (Sans Soleil). Au premier stade de sa folie, Scottie envisage que la pleine conscience de la vie suffirait à en conjurer la fin. Puis, constatant son impuissance à empêcher la mort de sa bien-aimée Madeleine, il s’enfonce dans le projet délirant de la faire revenir par la résurrection de son image, au point de plus différencier l’être perdu de son reflet. Mais n’avait-il pas justement aimé que cette image depuis le début, plus que la femme elle-même ? Ce projet le conduit irrémédiablement vers une nouvelle mort au terme d’une trajectoire circulaire qui n’est pas sans rappeler celle du personnage de La Jetée, film-reflet composé de nombreuses images inspirées des souvenirs de Vertigo. « On ne s’échappe pas du temps », rappelle la voix off du film de Marker en guise de conclusion.**

Clélia Zernik termine son tableau de la nuit japonaise en décrivant les fêtards qui errent comme des bancs de surfeurs sur les quais des premiers métros : "On a pris des bonnes vagues cette nuit, on a bien glissé. Chacun dans notre tube, on a surfé la même nuit, on a éprouvé la même houle urbaine, le même vertige. Cette communauté de glisseurs nocturnes sur les quais de Shibuya, Shinjuku, Roppongi se disloque, laissant la ville vidée avec ses déchets épars, ses sacs poubelles éventrés, ses restes solitaires d'une nuit plus belle que le jour."

_______________________ 

 * "Le titre Sans soleil s’inspire d’une œuvre du même nom du compositeur russe Modeste Moussorgski (1839-1881). Cette œuvre de 1874 se présente comme un cycle de mélodies pour voix et piano. Elle a été composée dans la dernière partie de la vie du musicien, alors en proie à une crise existentielle. On peut en entendre des extraits dans le film Chris Marker. Le cinéaste n’a utilisé que des fragments de Sur le fleuve, qui clôt le cycle en question. Une mélodie où le musicien russe réfléchissait à sa propre mort. Outre Moussorgski, la musique de Sans soleil est composée de La Valse triste de Sibelius, réarrangée au synthétiseur par le compositeur de musique électronique japonais Isao Tomita et d’un chant interprété par Arielle Dombasle." Site du CNC.

** Voir le Blow Up "Quand La Jetée croise Vertigo". 



jeudi 11 décembre 2025

Quelque chose d'absent qui me tourmente

"Tout ça, je le raconte vite, je l'invente mais je sais que tout se déroule aussi vite dans la réalité d'hier ou d'aujourd'hui, et j'imagine comment la journée passe pour Jules et Marie-Ernestine, pour tous les autres, pour Firmin et sa femme. Tout se noie dans le vin rouge, le blanc, le mousseux - du champagne ? On ne sait pas, peut-être que oui. Disons oui. Il y a du champagne et des toasts, des discours, celui bien sûr de Firmin, debout, son verre levé, prononçant, solennel comme un ministre, des vœux de bonheur relayés par ceux d'un parrain, d'une marraine, par le maire qui veut en rajouter sur les qualités des mariés et sur la promesse d'avenir qu'ils portent l'un et l'autre, presque à leur corps défendant."

Laurent Mauvignier, La maison vide, Éditions de Minuit, 2025, p. 249.

J'ai pris cet extrait, j'aurais pu en prendre un autre, pour montrer en quelque sorte la méthode Laurent Mauvignier. Je ne suis pas sûr que le mot méthode soit le bon, mais qu'importe. On voit là comment le je du narrateur, on pourrait dire l'auteur, s'immisce dans le roman : Tout ça, je le raconte vite, je l'invente. A partir des récits entendus dans l'enfance, dans sa jeunesse, d'archives familiales somme toute ténues, l’écrivain Mauvignier tisse son roman, imagine dans les vides laissées par les bribes d'existence qu'il a pu rassembler. Il ne prétend pas à la vérité : Tout se noie dans le vin rouge, le blanc, le mousseux - du champagne ? On ne sait pas, peut-être que oui. Disons oui. J'aime ce disons oui.

Et pourtant, quelle lecture laborieuse fut pour moi celle de La maison vide ! Commencée le 30 octobre, je ne l'achevai que le 2 décembre.  Alors qu'un ami avait lu l'épais volume de 700 pages en deux jours, d'une traite. Cela m'a été impossible. Même si j'ai la (fâcheuse ?) habitude de lire plusieurs livres à la fois, je ne pouvais parcourir d'affilée que quelques chapitres. Et je peux comprendre ceux qui ont trouvé le roman ennuyeux (ainsi Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, qui avait cependant aimé le précédent mais s'est fendu d'un pastiche qui lui a valu de sévères retours de bâton, tristement typiques de cette époque*). Non, je ne connus pas l'ennui, je l'avouerai sans difficulté si cela avait été le cas, mais j'errai dans la zone grise qui le précède, jusqu'à ce que j'aborde les cent dernières pages à peu près, et à ce moment-là, je ne sais pas vraiment pourquoi, je fus emporté. L'émotion que je n'avais guère ressenti jusqu'alors (la faute sans doute à ces personnages qui étaient tout sauf attachants) était enfin présente ; la tragédie, dont les origines plongeaient dans les désirs réprimés, l'avidité sans frein, l’humanité absente, broyait inexorablement les corps et les cœurs.

La page 619 témoigne de ce mouvement soudain. Elle commence ainsi :

Ton grand-père avait de grands besoins sexuels
et cette phrase qui résonne prend sens si j'accorde à l’histoire de mes grands-parents cette folie amoureuse qui les réunit et articule tout ce qui va suivre, jusqu'à la destruction irrémédiable de tout - absolument tout. 

Le je de l'auteur réapparaît ici, après cette phrase entendue, Ton grand-père avait de grands besoins sexuels, à lui autrefois adressée, phrase qui résonne et l'entraîne dans la narration de l'amour physique des deux ascendants, et ce n'est pas un hasard si l'on retrouve juste après ces mots, vertigineuse, vertige (dont on sait combien ils me sont chers), en une phrase si longue que je ne la retranscris ici même pas tout entière :

Les premiers mois, je vois un désir fou l'un pour l'autre, peut-être davantage que de l'amour - une question de désir, attirance physique, alchimie qui les porte l'un vers l'autre et les fait se retrouver absorbés par le sexe - des heures, des journées entières où ils font l'amour et se reposent et se regardent avec une telle fixité qu'eux-mêmes se font peur à force d'intensité, en voyant chez l'autre non pas du plaisir ou de la joie mais une avidité vertigineuse, incandescente ; ils ne savent pas s'ils font l'amour plusieurs fois de suite ou si c'est une seule et unique fois avec seulement des reflux et le besoin de revenir vers soi pour mieux retourner vers l'autre, comme si l'un et l'autre découvraient l'amour - ce qui peut être vrai, après tout, ils sont très jeunes, vingt ans pour elle, vingt-deux pour lui, et Marguerite est si troublée de connaître ce vertige qu'elle hésite à l'écrire à Paulette, ce que peut-être elle s'abstiendra de faire car elle ne voudra pas la blesser (...)." (C'est moi qui souligne)

La maison vide terminée, j'ai vite enchaîné avec Quelque chose d'absent qui me tourmente, le livre d'entretiens que Mauvignier a accordés à Pascaline David (Minuit, 2025).

 

"La trajectoire qu’il dessine dans Quelque chose d’absent qui me tourmente s’ancre dans une biographie mouvementée. Travaillé par l’écriture et son rapport au réel, il publie en 1999 son premier roman, Loin d’eux, aux Éditions de Minuit, la maison de Beckett, Duras et Claude Simon." (Quatrième de couverture)

Livre passionnant, que j'ai lu cette fois très vite. Plongée dans le laboratoire de l’œuvre, dans l'athanor de l'écrivain. Dans le dernier entretien, il parle du rôle de l'éditeur dans l'évolution de son parcours : "Je dis souvent qu'un auteur n'a qu'un seul éditeur dans sa vie : celui qui le découvre. Non pas qu'un auteur ne puisse pas changer d'éditeur, qu'il ne puisse pas trouver quelqu'un avec qui le travail sera plus fécond, mais tout de même, la personne qui vous découvre le fait exclusivement par le biais d'un texte. Mais il n'y a qu'un premier éditeur, celui qui vous a découvert." (p. 173)

Et, dans son cas, l'éditeur qui l'a découvert est une femme, Irène Lindon, la fille de Jérôme Lindon : "Irène, par la confiance qu'elle m'a accordée, et aussi parce qu'elle est une des rares personnes avec qui je peux parler de livres, m'a aidé à construire la confiance que j'ai dans mon travail. [...] Irène m'a apporté une exigence de relecture, m'a incité à être plus rigoureux sur ce plan. En général, je regarde les modifications qu'elle me propose, et à chaque fois je vais beaucoup plus loin que ce qu'elle me suggère, comme si elle venait de déverrouiller quelque chose en moi, et ça, ce n'est possible que parce j'ai confiance en elle. Elle m'a d'abord aidé à relire, non pas deux fois, mais vingt, trente fois, avant de considérer que c'était terminé."

Je ne connaissais pas Irène Lindon avant d'avoir lu ces pages. Je termine donc ce livre dans la nuit du 8 décembre,  et j’apprends le lendemain qu'Irène Lindon s'est éteinte le dimanche 7. Laurent Mauvignier lui-même a réagi à cette disparition dans un mail publié le 9 dans Libération"Il y avait, pour Irène, l’idée qu’un auteur n’est pas un écrivain qui fait «des coups», mais une personne qui s’éloigne du bruit et des modes pour cultiver son art, son souci de la forme, son questionnement sur l’art d’écrire, et sur le roman en particulier. Irène m’a aidé à penser la question de l’écriture comme parcours de vie, et non comme simple empilement de livres – c’est pour moi la leçon première des éditions de Minuit, qu’elle a portées à la suite de son père, avec une fidélité et un courage que peu de ses détracteurs lui ont reconnus, quand ils auraient mieux fait de lui envier."

A cette coïncidence je voudrais ajouter ce codicille : le lundi 8 nous sommes allés dans la belle librairie berruyère Bifurcations. Je vérifiai si dans les rayons il n'y avait pas d'autres livres de Caroline Lamarche (dont j'ai si fort aimé Le Bel Obscur). A Arcanes, je n'en avais vu aucun, mais ici il y en avait deux. Je choisis Le Jour du chien, publié dans la même collection Double de Minuit que Quelque chose d’absent qui me tourmente.


L'illustration de couverture m'était familière : il s'agissait du chien de Goya, qui fut matière d'un article en septembre 2021. On pouvait y trouver les photos de deux livres ayant utilisé la même fascinante peinture  :

 



 

 

______________________

* "Enfin, les réseaux sociaux ont décomplexé le passage à l’invective. Si vous publiez un avis non consensuel, vous déchaînez les ardeurs. J’ai beaucoup aimé le précédent livre de Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, mais j’ai trouvé La Maison vide ennuyeux (je ne suis pas le seul), et j’ai formulé cette critique à travers un court pastiche sur Facebook – un vieux procédé littéraire. Mal m’en a pris ! Des commentaires virulents ont vite fusé. « Je ne vous aime pas », écrit l’un, comme si c’était la question. « Stupidité et jalousie », ajoute un autre, attaquant non pas le propos mais l’émetteur. Et puis arrivent ces phrases d’une familiarité surprenante de la part de personnes que vous n’avez jamais rencontrées en chair et en os : « Vous êtes définitivement cramé à mes yeux » ou « Prends un laxatif, Alex. » Rien de grave, cela ne blesse pas vraiment tant que chacun reste à l’abri derrière son écran. Cependant, le réflexe de l’injure en ligne déborde à présent dans l’espace public. Ce n’est pas le Web qui offre un exutoire aux frustrations accumulées dans le monde réel, mais la société qui devient le déversoir de la fureur des internautes. Les enquêtes sociologiques confirment qu’on s’insulte plus qu’avant. D’après un étonnant rapport de la Fondation Jean-Jaurès en 2024, près de 8 Français sur 10 déclarent proférer régulièrement des insultes et 12 % le font tous les jours – « connard » et « con » arrivant en tête du palmarès, talonnés par « abruti »." Voir l'article.

 

vendredi 30 mai 2025

Marie d'Egypte et le vertige

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles. Saints, martyrs, ascètes appartenant tous à la tradition orthodoxe et parfois à la tradition copte d’Égypte. Revenu en France, désireux de se documenter, il s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur eux,"si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants".  Ce livre, à l'instigation d'un ami, il décide donc de l'écrire*, et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte :

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ?

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

 

Sainte Marie l'Égyptienne, José de Ribera, huile sur toile, 1641, Montpellier, Musée Fabre.

L'écrivain évoque le désert copte dans Sourates (1982) : "Horizon, infini à l'intérieur de soi. Le soleil insoumis, le vent de feu, la neige immaculée du sable ne font que susciter au sein de l'homme, de l'ermite la tentation d'une ombre dense, d'un refuge dans la nuit de l'être, la pénombre des yeux fermés, du corps clos. Le désert effrite les âmes et les corps comme il effrite les monts et les rocs. Il dénude jusqu'au subconscient ne laissant plus en nous que l'écorché de nos phantasmes, le blanc squelette des pulsions desséchées."

Dans Chemins d'écriture, il poursuit ainsi : " Pulsions desséchées. Cette image est prémonitoire. Je ne savais pas, quand je l'ai conçue, que j'écrirais Marie d’Égypte** deux ans plus tard et que l'ascèse de la sainte prostituée qui assèchera, desséchera, craquellera son corps peu à peu, le rendant aussi fragile et transparent qu'une mue d'insecte, exprimerait très exactement cette image."

 

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne***. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)


"Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."

Par ailleurs, on retrouve Jean-Paul Kauffmann dans Chemins d'écriture à travers cette photo des pages 182-183 :

La légende dit : "J'ai choisi cette photo de Sylvia et de moi devant la maison des cœurs parce qu'elle a été prise, lors de son passage, par le journaliste Jean-Paul Kauffmann, retenu trois ans en otage au Liban et aujourd'hui enfin libéré."
 

___________________

* Ce sera Les Hommes ivres de Dieu, qui eurent trois éditions successives en 1961, en 1975 et en 1983. 


** Ce sera son premier roman (1983).

*** Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique.  "

jeudi 22 mai 2025

Destin inscrit dans l'univers-bloc

Comme je te le disais également, je crois aux synchronicités jungiennes, à ces choses qui a priori n'ont pas de rapport entre elles mais qui tout à coup s'associent. Ce fut le cas hier quand nous parlions de mon inquiétude quant à la marche du monde, qui faisait écho à la pluie diluvienne qui agitait le Vénéon.

Jean-Marc Rochette, La Chair du monde, entretiens avec Adrien Rivierre (p. 161)

Repartons de ces paroles de Jean-Marc Rochette, par laquelle je terminais l'article précédent. Je voudrais juste remonter à celles qui les ont immédiatement précédées, suscitées par cette question d'Adrien Rivierre : Penses-tu que tu aurais pu devenir l'homme que tu es en ayant continué l'alpinisme ? Rochette répond ceci : "Je ne crois pas car je mets l'art bien au-dessus de la grimpe. Je mets Chaïm Soutine, Vincent Van Gogh ou Paul Cézanne bien plus haut que les plus grands alpinistes comme Messner ou Carrel. Quand j'étais jeune et que je grimpais, j'éprouvais une joie d'évoluer sur les rochers mais, au fond, je savais que ce n'était pas ma destinée. Quelque chose ne sonnait pas juste. A cette époque, mon moteur était une forme de révolte. Or, celle-ci ne pouvait pas être l'architecte de ma vie.Je le sentais car je crois à la théorie de l'univers-bloc." Théorie de l'univers-bloc ? Je ne la connais pas, mais il y a un appel de note, qui nous dit ceci : "En physique, la théorie de l'univers-bloc, conséquence des découvertes d'Einstein, affirme que tous les événements passés, présents et futurs existent déjà dans l'espace-temps. Dès lors, il n'y a plus de flèche du temps orientée vers l'avenir. Cette dernière est une illusion. En réalité, c'est l'observateur des événements qui croit que les événements arrivent au moment où ils arrivent alors même qu'ils sont déjà là. Ils attendaient simplement que l’observateur les rejoigne."


 Rochette explique que cette théorie est une forme d'éternalisme, comme si on avait la possibilité de voyager dans le temps. "Je crois, ajoute-t-il, que mon destin est inscrit dans cet univers-bloc. La vie devient alors une quête vers ce savoir inconscient. C'est une vision très chamanique car les chamans voient devant eux et derrière eux." C'est juste après qu'il dit aussi croire aux synchronicités.

Adrien Rivierre tente alors une objection en demandant à Rochette s'il ne pense pas que ses choix peuvent orienter le réel et sa vie. Et l'artiste répond alors qu'il ne réfléchit pas ainsi : "Parfois, tout se passe comme si l'univers-bloc me coinçait dans des endroits où je ne souhaitais pas aller. Par exemple, je ne voulais pas acheter cette maison. Puis, finalement, avec l'aide de mon cousin, je me dis que je vais investir tout ce que j'ai pour l'acquérir. Au dernier moment, il me dit qu'il ne veut plus faire partie du projet et je me retrouve à l'acheter seul. Je suis coincé. Or, si je ne le fais pas, nous ne sommes pas assis ici dans cet atelier à échanger ensemble ! Je ne peux pas tenir tous les propos auxquels je crois au plus profond de moi. Cette conception de l'univers-bloc ne me permet pas de voir le futur et de dire ce que ma vie va devenir, mais cela me fait vibrer différemment selon les décisions à prendre."


Il se passe maintenant que cette théorie de l'univers-bloc, qui m'était inconnue jusque-là, j'en trouve une seconde occurrence peu de temps après à la lecture de Vertiges, Penser avec Borges, du philosophe  Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, avril 2025). Au chapitre 14, "L'avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu", il s'interroge sur cette phrase paradoxale de l'écrivain argentin, en citant son étude, "Le temps et J.W. Dunne", publié dans Autres inquisitions. Borges disserte autour de la figure de John William Dunne (1875-1949), ingénieur aéronautique britannique, concepteur d'aéroplanes "reposant, écrit Dupuy, sur des principes originaux de stabilité et de pilotage que l'histoire des techniques n'a pas retenu". De toute façon, ce n'est pas ce qui intéresse Borges. Après avoir abandonné l'aéronautique, Dunne a publié un livre sur sur la pêche à la mouche sèche, avec une nouvelle méthode de fabrication de mouches artificielles réalistes, puis il s'est mis à étudier les rêves prémonitoires qu'il pense avoir eus, ce qui l'amène en 1927, à l'élaboration de sa théorie du temps sériel, exposée dans Le Temps et le rêve (An Experiment with Time) qui le rendit célèbre. Ce qui intéresse Borges, c'est donc le fait que Dunne soutienne que l'avenir existe déjà : "Notre expérience du temps comme succession d'événements est une illusion qui provient de la façon dont nous prenons conscience du monde. En fait, passé, présent et futur coexistent dans un univers de niveau supérieur, qui est celui de l'éternité." (p. 218) Ici, un appel de note précise que " J.W. Dunne anticipe une conception du temps qui a reçu le nom d'éternalisme ou théorie de l'univers-bloc." (Je souligne)

Jean-Pierre Dupuy ajoute que le principal argument avancé par Dunne en faveur de sa théorie est donc l'existence de rêves prémonitoires*, Borges commentant ce point en citant Shopenhauer qui a écrit "que la vie et les rêves dont les feuillets d'un même livre : les lire en ordre, c'est vivre ; les feuilleter, rêver."

On connaît ma fascination pour le thème du vertige, et l'on ne s'étonnera donc pas que j'ai absolument tenu à lire cet essai dès sa parution : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Quatrième de couverture)

Il faut noter que cette résonance de l'univers-bloc, du livre de Rochette à celui de Dupuy, se redouble d'une résonance autour du motif du vertige. Vertiges est aussi le titre d'un art-book consacré à Rochette que je possède depuis quelques années.


 Et l'article du 20 janvier 2020 renvoyait à un post antérieur du 14 janvier, sur le blog Fixer les vertiges (maintenant abandonné), où j'épinglai la seule occurrence du vertige dans l'album Ailefroide.

(cliquer sur l'image pour lire la vignette)

___________________

* Wikipedia : "Le premier rêve qu'il enregistre a lieu en 1898 : il rêve que sa montre s'arrête à une heure précise avant de se réveiller et de constater que c'est effectivement le cas[2]. Des rêves ultérieurs semblaient prédictifs d'évènements graves : l'éruption de la Montagne Pelée de 1902 en Martinique (un rêve cité par C.G. Jung dans son essai sur la synchronicité), un incendie d'usine à Paris et le déraillement, en 1914, du train express Flying Scotsman non loin du pont ferroviaire du Forth en Écosse."

L'accident du Flying Scotsman à la gare de Burntisland, environ 15 miles au nord du pont du Forth, le 14 avril 1914, avait été rêvé par Dunne à l'automne 1913.

 

 

mardi 14 janvier 2025

Amazonia

 A Violette, 20 ans ce jour même,

Dans le train qui nous emmenait de bon matin de Bourges vers Paris, via Vierzon, j'avais emporté un seul livre, Amazonia, de Patrick Deville (Seuil, 2019), septième opus de son projet Abracadabra, cycle de douze livres écrits sur le principe du roman sans fiction, chacun d'entre eux s'attardant sur un continent ou du moins une large partie de la planète. Il est ici question, comme le titre le laisse bien deviner, d'une remontée de l'Amazone et de l'évocation de l'histoire du sous-continent latino-américain depuis l'année 1860. Pourquoi 1860 ? Eh bien, selon l'auteur lui-même (entretien dans La Presse en 2017), parce que "c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale." 

J'avais trouvé le livre dans une bouquinerie de La Châtre, le 4 janvier dernier. J'étais alors avec Violette, contente de son côté d'avoir déniché un essai de Daniel Guérin qu'elle avait cherché sans succès jusque-là. Dans Amazonia, c'est un peu père & fille (3 chapitres), mais surtout père & fils (8 chapitres) qui constituent l'un des fils rouges du livre - ce voyage sur l'Amazone, Deville l'accomplissait avec son fils Pierre, vingt-neuf ans, dessinateur, photographe, musicien. "Nous avons décidé de mettre notre lien à l’épreuve, confie-t-il à Isabelle Rüf dans Le Temps, en partageant une cabine de bateau sur le fleuve Amazone ! On nous a mis en garde. On a fait quelques exercices, dans un chalet à Chamonix, au Brésil… Je m’étais engagé à lui soumettre le texte, il avait un veto absolu.» L'écrivain ne cache pas certains moments de tension, mais ce qui se détache c'est bien l'amour filial qui les relie (c'est tout en pudeur, ces mots ne sont jamais employés). On les retrouve au terme du voyage sur le rivage d'une île des Galápagos : "Côte à côte au bord de l'océan, nous demeurions immobiles devant le paysage immense de bout du monde, le jade très pâle des vagues écumeuses, les frégates ballottées dans le ciel par le vent fort, le sable blanc et les blocs de lave noire. (...) Un peu en retrait, j'observais son profil grave et ruisselant des eaux de la baignade et douce de la pluie, les cheveux bouclés de sa mère et les yeux noirs, un visage un peu grec."

Je n'eus pas le temps de terminer le livre avant Austerlitz. Ce n'était d'ailleurs pas mon intention. Nous avions un autre programme, nous devions faire provision de beauté, à Orsay tout d'abord, avec l'exposition Gustave Caillebotte mais aussi certaines salles des collections permanentes (oh, merveilles entre autres que ces Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard...), et le lendemain avec Ribera au Petit Palais et la plasticienne japonaise Chiharu Shiota au Grand Palais. Je fixais des détails comme un autre fixait des vertiges. Ce qui suit est parfaitement arbitraire, des traces pour ma mémoire à venir.













Dans le train du retour, j'abordai le chapitre sirènes & amazones. Patrick Deville évoque le tournage de Fitzcarraldo, le film de Werner Herzog. Dans la scène des rapides, le long navire en fer s'écrase contre la falaise et Thomas Mauch, le directeur de la photographie, est blessé à la main, si bien qu'il faut l'opérer. Mais le médecin du tournage a épuisé ses réserves d'anesthésiants, et Mauch hurle de douleur. Herzog appelle Carmen, une prostituée, à la rescousse : "Elle m'a écarté, rapporte Herzog, a enseveli la tête de Mauch entre ses seins et l'a consolé d'une voix douce. Elle a dépassé sa condition pour devenir une pieta immanente, et Mauch est vite redevenu silencieux. Elle lui a susurré "Thomas, mi amor", encore et encore, durant les deux heures qu'a duré l'opération."

C'est l'occasion pour Deville de revenir sur Gaspar de Carvajal, le moine dominicain qui a donné son nom au fleuve. Il avait accompagné Francisco de Orellana, lieutenant de Pizarro, envoyé en reconnaissance par celui-ci pour trouver des vivres. Neuf jours avaient été nécessaires pour cela, et comme le navire ne pouvait revenir en arrière à cause du courant, Orellana décida de descendre le fleuve jusqu'à l'Atlantique. Le nom Amazone provient d’une bataille qui eut lieu contre la tribu des Tapuyas où les guerrières combattaient selon leur coutume en avant des hommes. "Chez Gaspar de Carvajal, écrit Deville, les amazones ont deux seins, comme Carmen, contrairement aux mythes antiques de l'amputation pour mieux bander l'arc." Un peu plus loin, il poursuit en rappelant qu'après Mai 1968, les femmes allaient à la plage les seins nus : "La vision de cette particularité anatomique était bouleversante pour l'enfant que j'étais, qui n'en avait jamais vu un seul, de ces seins, pas même en photographie, sans parler du cinéma, enfant qui, selon le terme médical alors en vigueur, après que déjà on avait dû l'extraire au forceps, avait "refusé le sein", et qu'il avait fallu le biberonner." La suite allait me stupéfier : "Le 22 mars 2018, cinquante ans jour pour jour après le déclenchement de ces événements de 1968 à l'université de Nanterre, ma mère avait subi l'ablation de l'un de ces seins que j'avais refusés, ces seins que mon père, mort depuis près de vingt ans déjà, avait dû rêver de découvrir pendant les longs mois que duraient alors les fiançailles."

22 mars 2018. Cette coïncidence de dates relevée par Patrick Deville m'en rappelait une autre, autour de cette même date. Le 24 mars 2018, j'avais ouvert un Cahier des Vertiges (en l'occurrence un long carnet mauve Bensimon for Quo Vadis, pages ivoire finement lignées), où je décidais de consigner toutes les apparitions, lors de mes lectures diverses, du mot vertige et de ses dérivés (vertigineux, vertigineusement, vertigo). Le cahier des charges était simple : le mot lui-même n’était jamais explicitement recherché, il devait advenir de lui-même. Repéré, je le recopiais dans le cahier, en ayant soin de le prendre dans son contexte, ou bien je photocopiais, je prenais en photo, j’imprimais. Ma besogne s’achèverait cahier rempli. Il me fallut moins d’un an.

La première prise fut le titre d’un dessin de François Matton : Vertige, écroulements, déroute et pitié, daté du jeudi 22 mars 2018, issu de son blog Sans l’ombre d’un doute. C'est l'ami Nunki Bartt qui m'apprit plus tard que le titre provenait du Poète de sept ans, d'Arthur Rimbaud.

Or, le 21 décembre 2019, dix jours après la mort de ma petite sœur Marie au CHU de Limoges, je m'avisai que ce 22 mars 2018 était aussi le jour où elle avait pris connaissance de sa maladie, ainsi qu'elle l'écrivait dans un cahier Paperblanks : "Je ne suis pas immortelle, depuis le 22 mars 2018, cette réalité m'a éclaté à la figure. Je peux à chaque instant laisser mes enfants et leur père, seuls, face à la vie, à ses tumultes, à ses joies." Elle écrivit quelques autres lignes, mais les autres pages du cahier demeurèrent vierges.

Cette quadruple coïncidence, apparue trois jours après la date anniversaire de sa naissance (7 janvier 1971), me sidéra. D'autres détails faisaient mouche : le dessin de François Matton ne mettait-il pas en valeur ces seins qui traversaient tout le chapitre sirènes & amazones ? Et puis il y a cette histoire du 21 février. "Comme chaque année, écrit Patrick Deville, à cette date du 21 février, je m'étais levé avant l'aube, dans cet entre-deux où nous accompagnent encore avec sérénité ceux qui furent puis disparurent, ces morts qui ne le sont pas encore s'ils demeurent dans les rêves de la nuit. Devant une fenêtre de cet appartement qui pourrait être une cabine immobile de navire, avec vue sur les toits de Paris et ses cheminées, plusieurs mois après notre retour, j’attendais le lever du soleil comme je l'avais attendu vingt-deux ans plus tôt, jour pour jour, devant une fenêtre de l'hôtel Morgut de Managua, la matin où j'avais commencé d'écrire la vie de William Walker, et depuis ce 21 février 1997, j'avais résolu*de consacrer cette éphéméride à l'avancement du projet Abracadabra, à son parcours autour de la planète."

Ce 21 février 2019, Patrick Deville en vécut les dernières minutes à la terrasse de l’Écailler, dans le onzième. Et quelques heures plus tard, une interne l'appela depuis l'hôpital pour lui annoncer la mort imminente de sa mère : "L'ablation du sein qu'elle avait subie moins d'un an plus tôt n'avait pas enrayé la progression du mal." Comme Marie, elle allait donc mourir en 2019 (mais je ne peux oublier que la mère de l'écrivain avait près de quatre-vingt dix ans, presque le double de l'âge de Marie). Ce qui était, selon son propre aveu "dans l'ordre des choses" (ce qui ne l'empêcha pas d'être davantage ébranlé qu'il ne l'avait prévu) ne l'était pas du tout pour Marie.

Je pense aussi, en refermant cet article, à Nathan, son fils, mon neveu, dont c'est l'anniversaire aussi ce 14 janvier 2025. Je sais aussi combien cette maman leur manque, à lui, à Tom son frère, à Lou sa sœur.

Jose de Ribera -La Pieta, 1633, Huile sur toile, 157 x 210 cm
Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid


 ____________________________________

*J'avais résolu, dit-il, et je pense en lisant cela à cette émission de France Culture écoutée en revenant de Bourges lundi matin. Première d'une série "Les bonnes résolutions": "Résolution" est un mot polysémique. En effet, il est utilisé aussi bien dans le domaine juridique que dans la sphère scientifique... Comment comprendre cette diversité de sens ? " Les invités étant Serge Sur, professeur émérite de droit public  et Etienne Ghys mathématicien, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.

samedi 16 novembre 2024

Le goût du néant

Jeudi dernier, un autre fil de réflexion (autour d'Abraham et Isaac, qui émergera sans doute bientôt ici, mais l'heure n'est pas encore venue) me conduit à la médiathèque pour emprunter Donner la mort, de Jacques Derrida, un essai qu'il a fallu aller chercher au magasin. Comme d'habitude j'ai jeté un œil sur les livres désherbés. Et c'est donc là que j'ai trouvé Dans le café de la jeunesse perdue, de Patrick Modiano, un exemplaire qui portait le tampon de la Bibliothèque Beaulieu. Pour un euro, le voici donc tombé dans mon escarcelle. Peut-être le possédais-je déjà, je ne savais plus. Ce n'était pas le cas, je l'avais lu en janvier 2013 mais j'avais dû l'emprunter justement à la médiathèque. 

Trace est conservée sur le blog de cette première lecture, avec cet article du 14 janvier 2013, Horizons perdus. Suivi le 21 janvier d'un texte du Doc : Guy de Verre … « La recherche du lierre perdu » !*

Pourquoi revenir sur ce roman ? Eh bien tout simplement parce que le personnage central n'est autre que Kaki, la Jacqueline Harispe du récit de Philippe Jaenada. Sauf que Modiano la présente comme Jacqueline Delanque surnommée Louki, et qu'il s'inspire très librement de l'histoire de la jeune femme. Jaenada le mentionne bien sûr au début de sa quête bistrotière. Je l'ai relu aussitôt, avec un très grand plaisir. J'en avais oublié, depuis onze ans, bien des détails, et en premier lieu la citation en exergue de Guy Debord : "A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie, qu'ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue."

Cette sombre mélancolie, je l'avais épinglée chez Jaenada. Sur mon agenda, j'ai recopié cinq passages, pas un de plus, de son livre de plus de quatre cents pages. Et le premier était celui-ci : "Je sentais au volant une petite nappe de brume, ou un bourdonnement, en moi, difficile à identifier, ce n'était pas de la nostalgie, je ne regrette pas cette période, je suis bien maintenant, de la mélancolie peut-être, mais pas la "sombre mélancolie" de Debord ; comme une mélancolie claire et légère, même si c'est antinomique. Une sensation de vertige." (p. 112-113)

Chez Moineau en 1956, par Ed van der Elsken

A vrai dire, ce passage je ne l'avais pas pointé pour la référence à Debord mais parce qu'il évoquait le vertige, mon inlassable thème de méditation. La seconde citation prolongeait la première, Jaenada avait posé ses valises à Saint-Jean-de-Monts : "Je me dis aussi que cela explique cette vague sensation de vertige que j'éprouve depuis Dunkerque, je tourne sur un très grand manège." (p. 158)

Et c'est sur ce mot même de vertige que s'achève le livre (et pardon de spoiler si vous ne l'avez pas lu) : "Kaky est montée là, face à la rue, elle se tient d'une main derrière elle à cette barre. Son grand cœur, étrange, malheureuse. Je me penche légèrement, je regarde en bas, les éclats de verre dans le caniveau. Une seconde quarante-six. Je regarde ma main, je regarde en bas. J'ai le vertige. "(p. 478) 

Chez Moineau, à Paris, en 1953. Jacqueline Harispe, alias Kaki, est la deuxième en partant de la gauche. (Ed van der Elsken. Nederlands Fotomuseum)
 

Je ne peux résister à citer le quatrième passage de Jaenada transcrit dans mon agenda : "Mais même si plus grand chose ne me surprend, même si la vie est une gigantesque toile de coïncidences troublantes, je reste un moment médusé en apprenant que, parmi toutes les victimes et tous les assassins possibles dans Paris, l'ancien admirateur aigri de Kaky a été tué par le meilleur ami du mari de Sarah, vingt ans après leur amitié, leurs soirées chez Moineau." (p. 446)

La vie, gigantesque toile de coïncidences troublantes. En voici une autre, de coïncidence, qui s'est déclarée cette nuit-même où je relus Dans le café de la jeunesse perdue. Trois jours plus tôt, j'avais récupéré un autre livre du Goncourt des détenus, Dors ton sommeil de brute, de Carole Martinez. F. l'avait lu et apprécié, mais je ne l'avais pas encore ouvert. Jeudi soir, après avoir revu Le Nom de la rose à l'Apollo, j'avais eu une courte conversation sur le trottoir avec Eric, le référent de Lire pour en sortir, et, sans que je l'évoque moi-même, il m'avait dit beaucoup de bien de ce roman. Et donc, un peu plus tard, alors que j'étais plongé dans Modiano, cette insistance, cet écho redoublé, me traversa l'esprit. Je connais les ruses de l'attracteur étrange pour me mettre discrètement sur une piste. Je suis allé chercher l'ouvrage qui était encore dans le sac transparent que je prends pour me rendre à la Centrale. Je l'ouvre et tombe sur le poème de Baudelaire dont un vers lui donne son titre.

              LE GOÛT DU NÉANT


Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute ;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !

Le Printemps adorable a perdu son odeur !

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?

Je ne vais pas plus loin pour ce soir. Le poème m'a suffi, m'a comblé d'une certaine manière. Je sais que j'y reviendrai.

Je reviens à Modiano. Je parviens à la page 96, où je lis, avec une sorte de sidération :

"Et puis la vie a continué, avec des hauts et des bas. Un jour de cafard, sur la couverture du livre que Guy de Vere m'avait prêté : Louise du Néant**, j'ai remplacé au stylo bille le prénom par le mien. Jacqueline du Néant."

Je ne suis pas allé plus loin cette nuit-là.



____________________

* Avec une erreur sur le nom du personnage : Guy de Vere et non Guy de Verre. 

** "Louise de Bellère du Tronchay, dite Louise du Néant, est une mystique française née en 1639 et morte en 1694. Elle est connue pour ses lettres envoyées à ses confesseurs, témoignage de la vie à la Salpêtrière au XVIIe siècle, mais surtout du basculement de l'expérience mystique vers l'état pathologique."(Wikipedia)