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dimanche 28 avril 2024

Les fantômes ont quelque chose à nous dire

J'ai terminé l'article précédent, Barques, macle et arnaque sur la note de Daniel Sangsue daté du 11 décembre 2019. Laquelle rendait compte d'un hasard objectif, autrement dit d'une coïncidence, entre la lecture d'un essai de Denis Grozdanovitch et un courriel soi-disant émanant du même Denis Grozdanovitch et qui n'était bien sûr qu'une arnaque.

Aussitôt après avoir consigné ces faits, j'ai réalisé que le 11 décembre 1019 n'était pas pour moi une date comme une autre. Oh non, loin de là. Ce fut pour toute notre famille une date funeste : ma petite soeur Marie avait rendu l'âme à l'hôpital de Limoges, au terme d'une cruelle maladie, un cancer contre lequel elle luttait avec un courage immense depuis 2018.

Rien dans la note de Daniel Sangsue n'évoquait ce drame, mais je restais interloqué. Le rappel inattendu de ce jour noir avait-il un sens ? Je me suis demandé ensuite à quel moment - je n'en savais vraiment plus rien -, le blog avait porté trace de cette disparition. Eh bien c'était le mardi 7 janvier 2020, date une nouvelle fois symbolique, puisque date anniversaire de Marie. Je terminai la note par ces mots : "Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020." L'article portait en effet sur ce film sorti sur les écrans le jour même de sa mort, Les Envoûtés, de Pascal Bonitzer. Un film où il est énormément question de ces êtres qu'affectionne Daniel Sangsue : les fantômes. Je l'écrivais dès le premier paragraphe : 

C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"


Fantômes qui intervenaient aussi dans Souvenirs dormants, le livre de Patrick Modiano que je lus le même soir au retour du cinéma : 

"Or, dans ce court volume (...) on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)"

La thématique des fantômes ne cessait alors de m'accaparer : deux jours plus tard, je publiai un nouvel article : Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre,  où j'inscrivais une nouvelle référence au film de Bonitzer à travers cette réplique située à la fin d'un entretien avec Claire Vassé (dossier de presse), où il posait cette question : "Et tous les films, en un sens, ne sont-ils pas des films de fantômes ? C’est quoi, ces ombres qui s’agitent sur l’écran ? C’est quoi, cet écran ? Aller au cinéma, c’est laisser les fantômes venir à notre rencontre. Ils ont quelque chose à nous dire." Il faisait bien sûr allusion au célèbre intertitre du Nosferatu de Murnau : "Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre". 


Or, c'est au bas de cet article du 9 janvier 2020 que  Am Lepiq (monsieuye) a laissé ce commentaire : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous.Commentaire qui me surprit tout d'abord (il venait s'afficher sur un article publié depuis plus de quatre ans) et qui fut la tête de pont d'un afflux de fantômes (Am Lepiq, alias Jacques Barbaut, a depuis doublé la mise avec sa mention, toujours au bas du même article, de la belle note de lecture qu'il a consacré au livre de Sangsue sur Sitaudis). Note parue le 26 avril, le même jour que l'article précédent.

Etrange chassé-croisé : un commentaire sur un film de fantômes sorti le jour de la mort de Marie m'entraîne à la découverte d'un livre sur les fantômes, lequel me conduit sur un hasard objectif enregistré le même 11 décembre 2019. Boucle bouclée.

A ceci s'ajouta le retour d'une revenante (à suivre, comme on dit dans les meilleurs feuilletons).

mardi 20 septembre 2022

Quatre doublons pour l'Incrédule

Interlude dans la série Cristal noir (une série dont nous sommes loin du bout : je compte y inscrire pas moins de quinze épisodes). Juste le temps de partager une autre étrange série, qui s'est déroulée les jours derniers. Tout commence le 14 septembre quand, en fin d'après-midi, je reviens de Mers-sur-Indre et traverse le petit village de Clavières, près d'Ardentes. Soudain, je n'en crois pas mes yeux (c'est histoire de dire, je leur accorde là pleine confiance) : je croise deux voitures qui se suivent et portent exactement le même nombre 666. Ceux qui sont familiers du site connaissent mon obsession des plaques d'immatriculation (lire à ce propos Jurassic Bartt), obsession que je partage (ceci ne vaut pas argument) avec David Lynch*. Depuis le temps que je scanne les plaques à tout bout de champ, c'est la première fois que j'épingle un doublon. Et puis quand même, ce n'est pas n'importe quel nombre. Le 666. Le nombre de la Bête dans l'Apocalypse. 

De fait, j'ai déjà croisé le 666 en septembre 2019, et il avait, semble-t-il, beaucoup à voir avec ce que Hans-Jürgen Grief nommait l'avant-dernière Apocalypse : la Shoah. Et c'est curieusement en se rendant à Ardentes à un rendez-vous médical pour mon fils Gabriel que j'ai enregistré ce jour-là plusieurs 666 (cf. Six parmi six millions). Un peu plus loin, quelques secondes plus tard, je consigne une petite réplique à la secousse principale avec un 066. 

Le lendemain, en sortant justement de chez Gabriel, nouvellement installé rue de la Gare, je surprends, garés l'un derrière l'autre, deux véhicules portant le nombre 020. Là, j'ai eu le temps de prendre une photo (pour les 666, il faut me croire sur parole).


Et presque au même moment où je prends cette photo, remonte une voiture affichant un 010 (mais je n'ai pas eu le réflexe de la flasher). Evidemment, je repense à mes deux 666. Deux jours de suite, des doublons. 

Le lendemain, vendredi 16 septembre, je découvre le dernier article de barbOtages, qui est titré En double. Il est question d'un livre de l'écrivain italien Leonardo Sciascia, Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel.  Publié en 1972 aux éditions de L'Herne, puis en 2022 chez Allia.


L'article est en fait un court extrait d'un plus long billet sur le site Sitaudis, dont voici quelques passages significatifs : 

[Raymond Roussel] est mort le 14 juillet — dans la nuit du 13 au 14 — 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, Sicile, « an XI de l’Ère fasciste ». [...] « Roussel le malade, Roussel l’ingénu, Roussel l’enchanteur » (Leiris) — est retrouvé le matin du 14 par le personnel de l’hôtel, allongé sur un matelas posé à même le sol, en chemise de nuit blanche, chaussettes noires et tricot de laine « champagne ».

Comment l’auteur de La Doublure, né en 77 et mort en 33, qui trouva la mort durant la nuit d’une double fête, religieuse et patriotique, dont les initiales sont redoublées — RR, un homme richissime qui voyageait en Rolls Royce —, pouvait-il ne pas retenir l’intérêt d’un auteur sicilien amateur de romans-enquêtes, dont le patronyme est composé d’une syllabe géminée : « Scia-scia » — son nom ainsi sciemment « scié » ?

Autant vous dire que j'étais moi-même scié, à la lisière de l'hallucination : mes petits doublons trouvaient là une extraordinaire résonance littéraire. Je me félicitais d'avoir récemment cité Jean-Paul Kauffmann citant lui-même Sciascia : "Les seules choses certaines en ce monde, ce sont les coïncidences", a écrit un jour l'écrivain italien Leonardo Sciascia. Tilsit, symbole du bonheur de Napoléon et des retrouvailles franco-russes ; l'allusion aux Anglais, présage de la catastrophe. Il me plaît de penser que ces rencontres ne sont jamais fortuites et que le destin se plaît surtout à pratiquer le comique de situation." (La chambre noire de Longwood, p. 267).

A Saint-Christophe, sur le côté de l'église, je surprends dans l'après-midi un nouveau double (il n'est pas parfait, 607 et 607(7), mais la perfection n'est pas de ce monde). A signaler que j'ai croisé à nouveau deux 666 (qui ne se suivaient pas mais presque) avenue Georges Lemoine, et, en soirée, un 666 (qui me bloqua un petit moment rue de la Gare) et un dernier 666 rue Raspail.


Le vendredi 17 septembre, je me rends avec mes deux filles Pauline et Violette aux rencontres littéraires Chaminadour, à Guéret. Yannick Haenel y marchait sur les grands chemins de Michel Leiris et de Georges Bataille. De beaux moments (l'événement mériterait une note entière, mais bon, ce sera pour une prochaine fois). Nous y retrouvons mon vieux complice, le Doc, qui a déjà une journée entière dans les neurones. Après une discussion Yannick Haenel-Pierre Michon, chaleureuse et parfois cocasse, nous gagnâmes une pizzeria éloignée (pas facile de se sustenter un samedi à Guéret), escorté d'un étudiant lillois qui faisait son master sur Bataille. C'est au retour, alors que je n'y pensais plus, que je tombai sur un double 927.


Personne, à part moi bien sûr, ne l'avait noté. J'explique alors que c'était le quatrième doublon, en quatre jours, ce qui fit rigoler le Doc. "Ah, on va voir bientôt ça sur Alluvions..." Le bougre connaît mes lubies, et je suis bien certain qu'il ne croit pas une seule seconde qu'il puisse y avoir autre chose que du bon vieux hasard derrière tout ça. Il me fait penser à Hector, le personnage du père dans Philémon, de Fred. Et à cet album très drôle, Le Voyage de l'Incrédule, où il suit Philémon dans le monde des lettres de l'Océan Atlantique, sans jamais quitter sa position de sceptique.


Qu'à l'aller, j'ai noté un 607 suivi immédiatement d'un 670, et qu'au retour j'ai vu garés l'un en face de l'autre un 670 et un 671, n'ébranlerait pas davantage cet esprit fort... 

A Guéret, j'achète le Journal de Michel Leiris. A ce moment-là, je ne fais aucun lien avec l'article de Jacques Barbaut, qui cite Leiris parlant de Roussel. C'est en lisant une fois revenu la biographie dans ce Quarto que je tombe sur plusieurs mentions de l'écrivain de Locus Solus. Et je découvre aussi plus tard que Leiris a écrit une biographie (demeurée inachevée).


Par ailleurs, j'ai terminé le roman de Bernard Chambaz** emprunté mardi dernier à la médiathèque, La peau du dos. Je suis un peu déçu, je n'ai pas vibré comme dans ses précédents livres.


Et puis le lendemain je m'avise qu'il pourrait bien être un autre écho à mes doublons. Tenez, voici un extrait de la présentation de l'éditeur :

C’est l’histoire de deux jeunes hommes qui n’ont pas trente ans, deux exaltés. L’un a une passion pour la peinture. On le connaît. C’est Auguste Renoir. L’autre a une passion pour l’égalité et il sera le délégué à la police puis le procureur de la Commune de Paris. On le connait à peine. C’est Raoul Rigault.
Leur rencontre doit tout au hasard. La première a lieu dans la forêt de Fontainebleau alors que l’un peint sur le motif et l’autre fuit la police de Napoléon III. Renoir prête une blouse de peintre à Rigault pour lui porter secours et ils passent quelques jours ensemble. Ils marchent sur le chemin des merles, ils partagent des oeufs durs et une fiasque de vin, ils roulent des cigarettes, ils conversent, de tout et rien, des nuages dans le ciel, du régime impérial. Et puis ils rentrent à Paris.

Auguste Renoir - Raoul Rigault. R/R. Et même RR pour Raoul Rigault, comme Raymond Roussel.

Le 18 septembre, je fais le point. Résumons-nous. Si aucun autre signe n'apparaissait, on aurait la séquence 666 - 020 - RR - 607 - 927. RR désignant donc l'article de barbOtages, situé à la pliure.

Cela me semble cohérent, satisfaisant pour l'esprit. 
Le dimanche arrive, et rien ne viendra ce jour-là. Ce n'est pas faute de matière : nous nous rendons à la brocante de Moutier-Malcard, sémillant village creusois, juste après Mortroux. Sur le parking champêtre, moult automobiles. Je ne peux pas m'empêcher de lire les plaques, alors même que je suis partagé : je trouve que la séquence se tient et qu'on pourrait s'arrêter là, mais en même temps un nouveau doublon serait exaltant, détruirait mon algorithme pour peut-être en annoncer un autre, plus sophistiqué. 

Mais non, rien. Et ce lundi 19 n'a rien donné non plus. Fin, au moins provisoire, des doubles.

Les questions ne s'arrêtent pas là. A quoi ça rime tout ça, me direz-vous ? Y a-t-il un message derrière ? Un sens à cette séquence ? 

Et bien peut-être. Un autre fil s'est entrecroisé dans la chaîne. Mais je suis fatigué, ce sera pour un prochain épisode.

_________________________

"Les notions de destin et de chance sont une composante essentielle de la vision du monde de Lynch, et ses proches peuvent en attester. "J'habitais dans la même rue que lui et, quand nous tournions à Los Angeles, nous partions ensemble en voiture pour le plateau de Sailor et Lula, confirme Montgomery. Nous ne pouvions nous rendre sur place sans qu'il ait fait sa numérologie avec les plaques d'immatriculation que nous croisions et vu ses initiales sur au moins une plaque. Parfois il fallait continuer à tourner un moment jusqu'à ce qu'on ait croisé ces trois lettres, "DKL", sur une plaque. Les rares occasions où les lettres étaient dans cet ordre, c'était un présage extrêmement favorable."Lynch admet avoir "observé les plaques d'immatriculation" avant même le tournage d'Eraserhead, et que son chiffre de chance était le sept."

Kristine McKenna, L'espace du rêve (avec David Lynch), JCLattès, 2018, p. 355 (cité dans l'article Bron/Broen/Bridge)

** Dans un article pour AOC Media, Histoire(s) du cinéma et de l'Italie, du 24 mai 2018, Bernard Chambaz écrit :

"Les seules choses qui sont sûres en ce monde, ce sont les coïncidences. Leonardo Sciascia aimait répéter cet aimable paradoxe. Par gratitude, je le reprends à mon tour. Le jour même où je regarde enfin le film Novecento de Bernardo Bertolucci que je n’avais jamais revu depuis sa sortie en 1976, nous apprenons la rencontre entre les Cinq-Étoiles et la Ligue en vue d’un accord de gouvernement. Ce qui me frappe, instantanément, c’est le divario, le fossé entre les deux époques, entre ces deux morceaux de réel. Et ce constat vient confirmer un sentiment navrant : le reflux des connaissances historiques, la méconnaissance du passé et notamment de son feuilleté chronologique contribuent à expliquer la confusion qui règne dans le monde actuel." (C'est moi qui souligne)

On retrouve Sciascia (soit dit en passant, mort le 20 novembre 1989, à Palerme, comme Roussel) dans le paragraphe final :

"Cu tuttu ca sugnu orbu, la viu niura. C’est-à-dire : bien qu’aveugle, je la vois noire ; autrement dit : je vois que ça finira mal. C’est à Sciascia, vous l’auriez deviné, que nous devons cet adage en sicilien. Il rapporte la phrase d’un aveugle dans son village de Racalmuto lors de la déclaration de guerre de Mussolini à l’Angleterre et à la France, qui n’en demandait pas tant, la preuve, deux semaines plus tard Pétain s’abaissera à signer l’armistice. Sciascia ne souligne le pessimisme radical de cette phrase que pour mieux l’appliquer à la situation italienne en 1984. Une autre coïncidence sans doute. La disparition de Berlinguer et l’épiphanie de Big Brother."

Difficile de ne pas faire le rapprochement avec l'actualité italienne : la probable arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni, la présidente de Fratelli d'Italia, un parti post-fasciste.

jeudi 7 octobre 2021

Sur cette toute petite Terre bleue

Le mardi 5 octobre, j'ai la bonne surprise de découvrir l'article 8888888 sur Barbotages. Jacques Barbaut a eu la délicate intention de m'adresser un extrait de son presque homonyme Jacques Roubaud, en un texte du livre Roman Opalka, co-écrit avec Christine Savinel et Bernard Noël (éditions Dis Voir, 1996).


Je ne connaissais pas du tout avant ces jours d'octobre ce livre sur Opalka. Or, il m'avait été signalé également pas plus tard que la veille  par le maestro, celui-là même qui m'avait glissé dans la boîte aux lettres le Détails Opalka de Claudie Gallay. Pour preuve, voici le sms que je reçus alors :

Cette convergence m'a réjoui, vous pensez bien. Mais ce n'était pas tout : mon fil "Autres sentes" recelait un autre billet où le 8 avait grande importance :


En regard de la page et de la photo du ciel nocturne du livre de Claudie Gallay, voici en effet, au-dessus d'un article de Stalker (où il était question d'un livre de Roberto Calasso que je viens juste de relire), un billet de l'ami Rémi Schulz, qui commençait ainsi : 

"Billet 321. Attendu qu'une bonne partie de l'année a été consacrée à la Préface de Ricardou, ce qui m'a conduit à l'hypothèse que ses 8 dernières phrases étaient essentielles, les phrases 321 à 328, il m'a paru intéressant d'y consacrer les 8 billets à venir, 321 à 328."

Et qui se terminait ainsi :

"Une autre petite chose, à laquelle je ne vois guère de signification, mais qui sait?
  Ayant dénombré les mots de toutes les phrases, j'ai constaté que 8 puissances de 2 sont présentes, de 1 (20) à 256 (28), où il ne manque que 8 (23), le nombre fétiche (mais justement ce 256 ou 28 le plus difficile à caser est la 1e de 8 phrases suspectées former un ensemble).
  Les phrases concernées sont:
1 mot, phrase 141 (Non.);
2 mots, phrase 138 (Et après ?);
4 mots, phrase 72 (Réellement, vous l'ignorez ?);
16 mots, phrase 132;
32 mots, phrases 89, 105;
64 mots, phrases 41, 64 (!), 88 (8x8?), 108, 151, 317;
128 mots, phrase 69;
256 mots, phrase 321."



lundi 4 octobre 2021

The seven sevens horizon 7777777

"Je n'écris pas pour laisser ma trace mais pour donner de l'épaisseur au temps que j'ai à vivre." 

Claudie Gallay, Détails d'Opalka, Actes Sud, 2014, p.76.

Le maestro avait glissé le livre dans ma boîte aux lettres, m'en avertissant par sms et m'invitant à le sortir vite de là, car on annonçait de la pluie. C'était douter un peu légèrement de l'étanchéité de ma boîte, mais n'importe, je ne tardai pas à récupérer le petit volume de chez Actes Sud.

 

 

Ce n'est pas une nouveauté, ayant paru, il y a sept ans, en avril 2014. Je connaissais un peu Roman Opalka, le peintre polonais (1931-2011) mais seulement de nom Claudie Gallay, auteure de quelques romans à succès. Rien qui laisse présager ce récit passionnant, que j'ai dévoré en deux soirées. Elle y conte sa fascination  pour un artiste qui a voué son existence entière à un seul concept : la capture du temps qui passe, la représentation de la durée à travers l'inscription sur une toile de la suite infinie des nombres. Le geste inaugural a lieu en 1965 : Opalka trace le 1 à la peinture blanche sur un fond noir. Pendant quarante ans, il ne cessera plus de peindre les nombres suivants. Chaque tableau, tous de format identique (1,96 x 1,35 m), se nomme Détail. L'ensemble forme l’œuvre OPALKA 1965/1 – ∞ (à sa mort, elle comptera 233 Détails), riche de  5 607 249 nombres, c’est-à-dire 38 139 612 chiffres.

Dans un article « The seven sevens horizon 7777777 », Roman Opalka crée une représentation des nombres qui met son œuvre en perspective :

Voir Joël Chevrier, professeur de physique à l'Université de Grenoble-Alpes

"Dans le même article, écrit Joël Chevrier, il explique que si son premier tableau (OPALKA 1965/1 – ∞ Détail 1-35327) contient 1, 22, 333 et 4444, et le second 55555, il lui a fallu 7 ans pour dépasser 666666, et atteindre 1000000, début de l’immense série des nombres à 7 chiffres. Pour rejoindre 7777777, il lui aurait fallu peindre pendant presque 100 ans à ce rythme. Dans tous les cas, 88888888 est donc bien largement au-delà de la limite humaine. Pour l’atteindre, il faudrait vivre des siècles."

7777777 est l'un de ces nombres-événements dont l'approche met Roman Oplaka sous pression. Mais celui-ci, il sait qu'il ne l'atteindra jamais."Ce nombre est la beauté parfaite, le but suprême, s'enflamme à son tour Claudie Gallay, il pourrait mourir en l'écrivant, par excès d'exaltation." Il lui a fallu sept mois pour remplir de nombres sa première toile, il lui faudra sept ans pour aboutir au nombre magique des six 6. C'est aussi en 1972 qu'il introduit une dernière règle : à chaque nouvelle toile, il éclaircira le noir du fond avec 1 % de blanc, ainsi au fil du temps le contraste s'atténuera et les toiles tendront vers le blanc sur blanc : "la disparition dans la lumière, inévitable."

A partir de 1968, à l'issue de chaque séance de travail, il se prend en photo, en noir et blanc, vêtu de la même chemise, en prenant bien soin à ce que le visage ne trahisse pas la moindre émotion. Il en résulte une fascinante série où s'inscrit irrésistiblement l'altération de l'âge, le cheminement vers la mort.

Série d’autoportraits numérotés – Détails 2075998, 2081397, 2083115, 4368225, 4513817, 4826550, 5135439 et 5341636.

Il se trouve que le même jour où je reçois ce livre par le truchement du maestro, je suis plongé dans le dernier roman de Richard Powers, Sidérations (Actes Sud, là encore). Je n'ai jamais évoqué ici son roman précédent, L'Arbre-Monde, mais ce chef d’œuvre m'avait été une des lectures les plus fortes de ces dernières années, aussi n'ai-je pas tardé à désirer découvrir ce nouvel opus du grand écrivain américain (qui n'atteint pas à mon avis la puissance du précédent, mais sans doute parce qu'il est moins choral, plus resserré qu'il est sur une histoire entre un père et son fils - il n'en reste pas moins assez impressionnant). Or, entre Détails Opalka et Sidérations, un réseau de correspondances se dessina très vite : en premier lieu, s'imposaient une semblable composition en courts chapitres non numérotés, une semblable narration à la première personne, et une commune référence au vertige des nombres (relevée par ailleurs par Jacques Barbaut le 27 septembre dernier (je la prolonge quelque peu):

Il me réveilla dans la nuit. Combien d’étoiles tu as dit qu’il y avait ?
Impossible de me fâcher. Même arraché au sommeil, j’étais ravi qu’il poursuive sa contemplation.
"Multiplie tous les grains de sable de la Terre par le nombre d’arbres. Cent mille quatrillions."
Je l’obligeai à réciter vingt-neuf zéros. Au bout de quinze, son rire dégénéra en grognements.
« Si tu étais un astronome de l’Antiquité et que tu comptais en chiffres romains, tu n’aurais jamais réussi à écrire ce nombre. Toute ta vie n’aurait pas suffi."
Et combien ont des planètes ?
Ce nombre-là ne cessait de changer. "La plupart en ont sans doute au moins une. Beaucoup en ont plusieurs. A elle seule, la Voie lactée pourrait bien avoir neuf milliards de planètes comparables à la Terre dans les zones habitables de ses étoiles. Et si tu ajoutes les dizaines d'autre galaxies du Groupe local..." (p.19))

Et ceci résonne étrangement avec un autre passage du récit de Claudie Gallay, qui n'a pas de rapport direct avec Opalka, et qu'elle place un 10 août à Mussy-sous-Dun, donc en Saône-et-Loire, lors de la nuit des étoiles filantes : "Au-dessus de la tête, des milliards d'étoiles... Petite Ourse, Grande Ourse, la Polaire.../ Entre, un vide sidéral." (p. 122)


La référence à Giordano Bruno me fit aussitôt songer à l'épigraphe de Lucrèce (De la nature des choses), dans le roman de Powers (p. 7) :

Il faut donc avouer, pour la même raison,
que le ciel, le soleil et la terre et la lune,
la mer et le restant des choses existantes,
plutôt qu'uniques, sont en innombrable nombre.

Stephen Greenblatt a bien montré dans Quattrocento (Flammarion, 2013) combien la découverte du texte de Lucrèce avait "troublé et transformé l'univers entier de Bruno. [...] Citant Lucrèce, il affirmait qu'il y a une multitude de mondes, où les semences des choses, dans leur infinité, pourraient se combiner pour former d'autres races d'hommes, d'autres créatures." (pp. 281-287)



mercredi 19 mai 2021

Ephémères et lucioles

J'ai plusieurs fois désigné sous le terme de lucioles ces petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences ne s'inscrivant pas dans un grand rhizome proliférant, un réseau de correspondances serrées, mais éclatant avec un bel ensemble comme un pétillement de hasards débridés. On se doute que ce phénomène ne se manifeste pas tous les jours, le dernier en date remontait à décembre 2020, avec les résonances à la porte de bronze. Mais le 30 avril et le 1er mai dernier a eu lieu une nouvelle épiphanie de lucioles. Ce matin-là, je reçus tout d'abord un mail annonçant un article de The Charnel-House, un site sous-titré From Bauhaus to Beinhaus, tenu par un certain Ross Wolfe, et dont les grands centres d'intérêt sont le marxisme et l'architecture. L'article traitait de Lazar Khidekel, un élève de Kazimir Malevitch dans les années 20, qui avait jeté les plans d'une cité aérienne, a "flying city". J'étais surpris de recevoir ce mail, car j'avais quelques années plus tôt souvent fréquenté ce site, dont l'iconographie est remarquable, mais je m'en étais peu à peu détaché - et je n'en recevais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Soudain, il se rappelait à mon bon souvenir.

Dessin de Lazar Khidekel (1925-1932)

Le même jour, je consulte le site Barbotages, où Jacques Barbaut exprime son "grand (b/h)on(h/n)eur d’avoir été convié par Ian Geay (glouglous) à rejoindre — d’un plongeon ! — le pléthorique sommaire (Jean Lorrain, Laurine Roux, Anna d’Annunzio, Yves Letort, Éric Dussert, Christophe Esnault…) de la neuvième livraison — ou « immersion » — d’Amer, revue finissante, Lille, 480 pages, 504 grammes, avril 2021, thème : « Eaux, lavement littéraire » (...)" Je clique sur le lien qui termine le billet et débarque sur le site Les âmes d'Atala. Je déroule la page et découvre une vignette ouvrant sur un vinyle du groupe Fifth Era, dont le titre est Charnel House Anthems.


Un peu plus tard, je retrouve l'ami Nunki Bartt à la médiathèque, où j'emprunte le récit de Bernard Chambaz, Éphémère, qui relate sa nuit passée dans le musée de Franco Maria Ricci, tout près de Parme, à côté de son labyrinthe de bambous, comme il est dit sur la quatrième de couverture. 

Ce soir-là, nous regardons le premier volet d'une série sur les Décolonisations, L'apprentissage, qui part de la révolte des cipayes de 1857 à la République du Rif, mise sur pied de 1921 à 1926 par Abdelkrim el-Khattabi avant d'être écrasée par la France : "ce premier épisode montre que la résistance, autrement dit la décolonisation, a débuté avec la conquête. Il rappelle comment, en 1885, les puissances européennes se partagent l'Afrique à Berlin, comment les Allemands commettent le premier génocide du XXe siècle en Namibie, rivalisant avec les horreurs accomplies sous la houlette du roi belge Léopold II au Congo". Ceci me remet en mémoire le livre saisissant de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes (Le Serpent à Plumes, 2002), qui retrace la genèse de la bombe et ses premières expérimentations par voie aérienne en 1911 jusqu'à la fin du XXème siècle (et évidemment, ça continue de plus belle). Le lendemain, je replonge dans le livre et retrouve le passage suivant :

"La première bombe larguée d'un avion explose le 1er novembre 1911 dans une oasis aux environs de Tripoli.

"Les Italiens lancent des bombes de leurs aéroplanes", annonce le Dagens Nyheter [grand quotidien de Stockholm] le lendemain. "Un des aviateurs a réussi, avec un résultat satisfaisant, à larguer quelques bombes sur le camp ennemi."

C'est le lieutenant Giulio Cavotti, à bord d'un monoplan aussi svelte qu'un éphémère, qui s'est penché hors de l'habitacle pour lâcher lui-même la bombe - une grenade à main danoise de marque Haasen - sur l'oasis lybienne de Tagiura, près de Tripoli. Quelques instants plus tard, il a attaqué l'oasis d'Aïn Zara. Au total, quatre bombes de deux kilos chacune ont été larguées lors de cette première attaque aérienne." (pp. 16-17, c'est moi qui souligne)*


La comparaison dont use Lindqvist résonnait donc avec l’Éphémère du titre qui renvoie aux initiales d'un autre italien, Franco Maria Ricci, FMR, qui apparaissent à Chambaz comme "une sorte de paradoxe vivant dans la mesure où il aura consacré son existence à conjuguer l'éphémère et l'éternité."


Un autre thème associe le livre de Lindqvist et Chambaz/FMR, celui du labyrinthe. Lindqvist a construit son essai sur ce principe. Ainsi écrit-il, dans sa courte préface : 

"Ce livre est un labyrinthe, avec vingt-deux entrées et pas de sortie. Chaque entrée mène à un récit ou à une argumentation qui vous suivez en passant d'un texte à l'autre, selon le numéro de la section où se trouve la suite du texte. [...] Où que vous vous trouviez, vous êtes entouré de pensées et d'événements contemporains, reliés à d'autres récits que celui que vous êtes en train de suivre. C'est intentionnel. Ainsi la texte est tout à fait ce qu'il a l'air d'être : l'un des sentiers possibles à travers le chaos de l'Histoire.

Bienvenue dans le labyrinthe ! Suivez les flèches, faites ce puzzle terrifiant et, quand vous aurez vu mon siècle, construisez le vôtre avec d'autres pièces."

Le labyrinthe de bambous que Ricci a fait édifier à Fontanellato, près de Parme, vient d'une promesse faite à son vieil ami Jorge Luis Borges. Le labyrinthe, écrit Chambaz, était déjà au cœur de leur première rencontre, à Buenos Aires, à la Bibliothèque nationale dont Borges était alors directeur :

"A la question de savoir ce qui l'avait motivé, Ricci répondit qu'il aimait le concept de labyrinthe. Borges sourit et assura que c'était une bonne raison pour traverser l'océan. Il le conduisit alors à travers une suite de couloirs et d'escaliers jusqu'à un balcon, d'où on surplombe la salle de lecture. "Vous voyez, là, c'est le centre du labyrinthe." Puis il ajouta qu'il était comme le Minotaure et qu'il attendait d'être tué, laissant planer un doute sur le sérieux de cette assertion." (p. 24)

Ce 1er mai, comme j'avais terminé Éphémère, je m'étais lancé dans la lecture, si longtemps différée, de Raboliot de Maurice Genevoix. A côté de moi, Gaëlle lisait le Voyage avec Charley de John Steinbeck (elle adore Steinbeck et aura bientôt tout lu de lui, du moins tout ce qui a été traduit en français - et je ne peux oublier que s'il n'a pas encore beaucoup de place sur Alluvions, il est tout de même le sujet du second billet que j'ai écrit, en décembre 2006). A un moment donné, elle me pose une question sur le sens du mot trimardeur. Et presque aussitôt voici que le même mot trimardeur affleure dans Genevoix**: "Une petite visite chez Trochut, de Sarcelotte et de Berlaisier, avait comme par miracle éclairci la vue du gros aubergiste. Il se rétractait ; il en revenait à ce qu'il avait dit d'abord et qui était, il le jurait, la vérité : "Un traînier lui avait apporté ces lapins, un trimardeur qu'il ne connaissait pas. (...)."

A 17 h 29, très précisément, je reçois une photo de ce même ami qui m'avait offert l'album de dessins de Cardon pour mes 60 ans. Faut-il préciser que, comme moi, il est né en 1960 ?


Or, c'est en 1960, deux ans avant de recevoir le prix Nobel de littérature, que John Steinbeck entreprend, au volant de son mobil home, un voyage de onze semaines à travers l’Amérique, avec pour seul compagnon son chien Charley.

Onze semaines... Je ne sais plus exactement pourquoi j'emprunte alors le Voyage avec Charley et l'ouvre à la page 111, où je lis : "Il m'indiqua pour cela une route qui, si je m'en étais souvenu, sans même parler de la suivre, aurait fait ressembler le labyrinthe de Cnossos à une autoroute."

 


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* Wikipedia a une autre version sur la nature des bombes, et parle de quatre grenades à fragmentation créées spécialement pour l'aviation par un certain Giuseppe Cipelli. L'une est reproduite dans Historic Wings, où l'on peut lire aussi : "When Lt. Gavotti returned to the field at Tripoli, he was cheered by fellow aviators and saluted by his commanding officer, General Caneva. He wrote, “Everybody is satisfied”. (...) Lt. Gavotti’s mission was nothing less than a revolution. The Italian press ran stories of the great exploits of Lt. Gavotti, calling him “the flying artilleryman”. As the term bomber and bombing had yet to be coined, he was trumpeted as having innovated “the art of winged death.”  It may not have been the first bombing mission, though many claim it was and certainly, it was the first by a European pilot." Le bombardier est déjà un héros...


 ** Dans la définition du CNRTL, il est proposé le dérivé trimardier, et c'est Genevoix qui est cité :

Trimardier, -ière, adj.,hapax. Il est venu rôder (...) en quête de vagues rogatons, ainsi qu'il fait chaque soir, trimardier, chapardeur, autour des maisons de Solaire (Genevoix, Rroû, 1931, p. 106).

mercredi 14 avril 2021

Le Château de Cène

Hier j'ai commencé à lire le dernier numéro de la revue Socialter, dont le dossier central est nommé Sensure. Ce mot est explicité dans le premier article, rédigé par Clément Quintard : Doit-on encore parler de novlangue ? Il n'était pas certain, selon l'auteur, que le schéma imaginé par George Orwell, avec toute sa brutalité, s'applique à nos sociétés. La novlangue se développerait "le plus souvent à bas bruit et à notre insu." Et Clément Quintard en appelle alors au poète Bernard Noël, "accusé d'outrage aux bonnes mœurs après la publication de son roman pornographique, Le Château de Cène." Dans L'Outrage aux mots, écrit six ans plus tard, en février 1975, Noël écrit que la censure bâillonne, réduit au silence mais ne violente pas la langue : "Seul l'abus de langage la violente en la dénaturant.[...] par l'abus de langage, le pouvoir bourgeois se fait passer pour ce qu'il n'est pas : un pouvoir non contraignant, un pouvoir "humain", et son discours officiel, qui étalonne la valeur des mots, les vide en fait de sens - d'où une inflation verbale, qui ruine la communication à l'intérieur de la collectivité, et par-là même la censure. Peut-être pour exprimer ce second effet, faudrait-il créer le mot SENSURE, qui par rapport à l'autre indiquerait la privation de sens et non la privation de parole." Il est étonnant de voir ce concept sortir du bois quarante-cinq ans plus tard pour éclairer une actualité bien peu alléchante : " Alors que la conflictualité du monde, conclut Quintard, est niée jusque dans l'idiome managérial, que les oxymores pétrifient la prise de conscience écologique, que l'on découvre entre deux "réunions en distanciel" des projets de loi "climat et résilience" qui nous promettent des "énergies propres", faut-il y voir une victoire par K.O. du bullshit sur le langage ?"


L'article me rappela opportunément que je possédais Le Château de Cène. Il avait été désherbé par la médiathèque et je l'avais acheté un euro, je n'ai pas noté le jour, mais il n'y a sans doute pas très longtemps. Je dois dire que je l'avais soigneusement rangé mais pas encore lu. Ce fut donc l'occasion de le feuilleter dans cette édition de l'Arpenteur, datant de 1990, une des huit éditions successives du livre.


Avant de me coucher, je fais un tour sur le Net, et constate que Jacques Barbaut vient juste de publier un article intitulé simplement Noël*. Or, c'est justement Le Château de Cène qui apparaît en illustration (édition J.J. Pauvert), avec une citation de L'Outrage des mots. La coïncidence était forte.

Ce n'est que le lendemain que je compris pourquoi Jacques avait tenu à publier cet article : j'appris la mort de Bernard Noël ce même mardi 13 avril où j'avais enfin ouvert Le Château de Cène.


 

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* J'ai commencé aussi à lire le Carnet de notes, 2016-2020, de Pierre Bergounioux, qui vient juste de paraître. J'ai terminé hier, avant de me jeter dans Socialter, l'année 2016, et j'y avais noté que le 25 décembre, le mot Noël n'était même pas apparu : 

"Debout à sept heures. Même ciel couvert, à crevés rosâtres. Il fait doux et je poursuis ma lecture. Pomian expose magistralement la rationalisation de l'intérêt, le développement de l'histoire naturelle, l'application de la méthode linnéenne.
Nous allons faire le tour du bassin de Bures, qui est envahi de promeneurs. Après quoi j'explore des sites de peinture. J'ai acheté,  jadis, des dizaines d'albums coûteux, pesants, encombrants et tout est désormais accessible immédiatement, gratuitement."

Et ce sera tout pour Noël. Un jour comme les autres. On ne peut pas être plus en dehors du monde... Ceci m'avait amusé, car bien dans le ton et la manière de Bergounioux, mais cette absence de Noël, repéré en ce jour précis, je ne pouvais m'empêcher de le voir aussi comme un signe.

samedi 16 janvier 2021

"A"

Le 17 décembre dernier, je découvre Saint Jacques La Mecque, un film de Coline Serreau sorti en 2005. Deux frères et une soeur apprennent qu'ils ne toucheront l'héritage de leur mère que s'ils font ensemble le  pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle depuis le Puy-en-Velay. Le problème est qu'ils se détestent autant qu'ils détestent la marche. Le pactole étant quand même substantiel, ils se résignent tout de même à l'équipée. Guy, leur guide (Pascal Légitimus), les accompagne en même temps que cinq autres pélerins dont  Camille, une lycéenne, Saïd, un lycéen amoureux de Camille, ainsi que son cousin Ramzi, auquel il a fait croire qu'ils se rendaient à La Mecque. Le film, bien que tourné dans de magnifiques paysages (dont l'Aubrac chère à mon coeur), n'éblouit pas par ses jeux d'acteurs, et je vois dans la notice de Wikipedia qu'il a été honoré de prix peu flatteurs : le Bidet d'Or du titre 2006 et le Gérard du Cinéma 2006 de la Plus mauvaise tentative d'un comique dans un rôle dramatique pour Muriel Robin. Ce qui n'est pas très juste par ailleurs, car ce rôle de la soeur interprété par Muriel Robin ne se veut pas un rôle dramatique. En revanche, le jeune acteur qui joue Ramzi, Aymen Saïdi, a eu une nomination pour le César du Meilleur jeune espoir masculin.

C'est justement autour de cet acteur que s'inaugure une nouvelle constellation ordonnée par l'Attracteur étrange.

Dans l'une des séquences oniriques du film, où les pèlerins écrasés de fatigue sont sujets à des rêves fantastiques pendant leurs nuits dans les refuges, Ramzi voit un gigantesque A majuscule s'avancer vers lui. Le jeune homme ne sait pas lire, et ce sera l'un des enjeux du film que cette carence.

Le lendemain, nouveau film. Vu sur Arte : La particule humaine, du cinéaste turc Semih Kaplanoğlu. De la science-fiction assez contemplative, présentant, dans un futur proche, une Terre bouleversée par un brusque changement climatique menaçant l'équilibre alimentaire de la planète, tous les organismes génétiquement modifiés périclitant pour des raisons inconnues. Erol Erin (Jean-Marc Barr), généticien spécialiste des semences, va rechercher dans la région des "Terres Mortes", le professeur Cemil Akman, un savant marginalisé dans lequel Erin voit un dernier espoir. Un film qui là encore n'a pas recueilli l'assentiment unanime de la critique. Jacques Mandelbaum, dans Le Monde, parle de "récit vide et désincarné" tandis que Marcos Uzal, dans Libération, évoque une "fable lente et indigeste (...) qui livre une réflexion simpliste sur le monde en déliquescence". Jugements sévères que je ne partage qu'en partie. Je préfère l'approche de Jean-Michel Frodon (dans Slate) qui, même s'il relève très justement que le titre français, et le slogan qui accompagne la sortie, «L’univers entier est humain»,  tire le film "vers un anthropocentrisme assez plat et très discutable", il ne rend pas justice à ce qui se joue sur l’écran. 

Il relève ce qui m'avait aussi frappé avec évidence, à savoir l'influence majeure d'Andreï Tarkovski, avec cette Zone de Stalker qui est "le grand référent visuel, dramatique et symbolique du film de Kaplanoglu, où passent aussi des réminiscences de Nostalghia, avec les corps dérivants à la surface de l’eau, et du Sacrifice, avec l’arbre qui brûle."

Kaplanoglu revendique d'ailleurs cette influence  : un internaute turc a d'ailleurs relevé dans une vidéo les références très explicites de Grain (le titre original) avec les films du grand cinéaste russe.


Frodon concède qu' "En racontant un monde marqué par les tragédies migratoires et les manipulations transhumanistes et où la catastrophe environnementale est bien l’horizon décisif, La Particule humaine touche juste dans ses prémisses." Puis il ajoute : " Mais dans ce monde, le nôtre donc, les quêtes intérieures matérialisées dans des espaces hantés apparaissent désormais comme des coquilles vides, des impuissances à penser et à agir, des échappées poétiques ou mystiques sans prise au-delà d'une dénonciation convenue –aussi impressionnantes soient-elles esthétiquement."

Si je suis d'accord sur l'anthropocentrisme du film (une position que l'on ne saurait reprocher à Tarkovski, bien plus subtil sur le sujet), je suis plus dubitatif sur cette idée de coquilles vides qui renverrait finalement toute quête mystique au néant. Mais qu'importe, ce que je pense n'a de toute façon que peu d'importance. Toujours est-il que cette "dénonciation qui débouche sur une quête mystique " forme la légende de la dernière photo de l'article, qui se trouve être à peu près la dernière image du film :


Dans la figure tracée au sol, elle-même enclose dans un cercle, il m'a semblé reconnaître un A. Mais il est vrai que d'autres lignes s'originent d'un point central. Je n'ai rien trouvé dans les critiques du film qui se hasarde à donner une quelconque interprétation de cette image finale. J'ai alors tenté une nouvelle recherche googlisante "Kaplanoglu  + bugday" (titre du film en turc), qui m'a conduit en premier lieu sur le site aa.com, ce qui m'a paru fort cohérent...

Ignorant du turc évidemment, je n'en étais pas plus avancé sur l'herméneutique de l'affaire. Le croissant de lune près de la circonférence m'a fait songer au disque de Nebra, mais il n'y a point de lignes sur ce célèbre objet de bronze datant d'environ 1600 av. J.C.


Je ne sais plus si j'ai fait dès ce soir-là le parallèle avec le A du film de Coline Serreau, mais le lendemain, une autre émergence imposa définitivement le thème de cette lettre première. Et ce fut dans le Libération du 19 décembre 2020, à travers un article de Philippe Lançon (un autre habitué de ces pages), Les cantates de Zukofsky, "A" monument du poète objectiviste. Cela commence ainsi :

"Les poètes courent après la musique, mais la rejoignent-ils ? Ce sont rarement des anges musiciens. Certains toutefois s’en approchent. Les uns, par la mélodie ; les autres, par la structure. Le poète objectiviste américain Louis Zukofsky (1904-1978) est l’un de ceux qui sont allés le plus loin dans la structure. Son long poème en 24 chants, «A», a été composé de 1928 à 1974. Il recouvre une vie d’homme, et, si l’on en croit son auteur, il est sa vie même. A est la première lettre de l’alphabet ; c’est aussi le début d’une vie et du monde ; c’est enfin la lettre qui devient l’esprit."

Les éditions Nous proposent la première traduction intégrale de cette oeuvre.


Je le commandai la semaine dernière, mais ce pavé s'accompagnait d'un volume bien plus modeste, mais tout à fait délicieux, publié aux mêmes éditions Nous, celui de Jacques Barbaut, dont je découvris l'existence le 26 décembre, à travers une note de son site Barbotages, daté du 3 juin 2020, et dont j'ai oublié le chemin de hasard (malicieux) qui m'y conduisit : 

"Après que A As Anything, écrit en « mots anglés », fut publié — le premier titre édité chez Nous — en 2010, et alors que nous étions « sous Sarko »,

Apparut alors cet épiphénomène, décliné en titre et sous toutes ses facettes et variantes : La  France a perdu son triple A.

(Il s’AgissAit d’une rétrogrAdAtion d’une Agence de notAtion économique.)

— Je venais pourtant de le lui rendre.

(Mais, comme on le dit en langage de boxe ou de judo : nous ne luttions pas dans la même catégorie…)"

Le triple A n'était-il pas dans les nom et prénom mêmes de jAcques bArbAut* ?  

J'y ai retrouvé sans surprise (je l'ai lu quasiment à sa réception, contrairement  à "A", qui me demandera, je pense, plusieurs mois) une page consacrée à Louis Zukofsky, que je me permets de reproduire ici pour les besoins de la cause :


Curieusement, Jacques n'indique pas que ce vaste poème se nomme "A".

L'image de la page 73 est le A de Geoffroy Tory, évoqué page suivante, imprimeur-libraire né à Bourges en 1480, un berrichon comme moi donc, avec une citation de son livre sans doute le plus important, Champ fleury. Au quel est contenu l’Art et Science de la deue et vraye Proportion des Lettres Attiques, qu’on dit autrement Lettres Antiques, et vulgairement Lettres Romaines proportionnees selon le Corps & Visage humain (Paris : 1529), ouvrage qui décida François Ier à le choisir comme imprimeur officiel en 1531. Une exposition lui a d'ailleurs été consacrée à la bibliothèque de Bourges du 20 septembre 2019 au 18 janvier 2020. Le A était là encore au cœur de la présentation :

 

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* Dont le dernier opus traite justement des noms propres : C'est du propre, Traité d'onomastique amusante (je ne l'ai pas encore lu celui-ci). Le 2 décembre, dans l'article Ah ! Ah ! il poste une photo de vitrine de librairie où il côtoie le "A" de Zukofsky.

 


Qu'il commente ainsi : "Hasard des rencontres ad hoc de vitrine — de haut en bas et de gauche à droite —, sont cités, évoqués, entrechoqués, mis en scène dans C’est du propre : George Orwell (Eric Blair), Victor Segalen (le Maître-du-Jouir), une « lecture des Pierre », Emmanuel Hocquard (Un privé à Tanger)…", sans mentionner donc le "A" zukofskien...