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mercredi 28 juillet 2021

Nous allons perdre deux minutes de lumière

Retour du Cantal. Une semaine dans cette belle petite région au sud d'Aurillac, la Châtaigneraie, assez méconnue et donc peu touristique, d'où nous ralliâmes Conques et Figeac. Une semaine de calme et de beauté pendant laquelle je n'ai pas écrit une ligne. J'avais avant de partir plus ou moins programmé quatre chroniques, mais c'est comme si ce petit séjour avait rebattu les cartes : avant de reprendre le fil prévu, je m'autorise un détour poétique. Il m'a fallu en effet, à peine revenu, gagner la médiathèque où un courrier de rappel m'enjoignait de rendre des films empruntés (et en particulier La Clepsydre de Wojciech Has, dont j'ai parlé au dernier article). Je ne pus faire autrement que de charger ma besace de quatre ouvrages nouvellement arrivés, dont ce petit livre de poésie de Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L., 2021). Ce titre déjà m'intriguait, comme il a d'ailleurs intrigué l'auteur, qui confie en quatrième de couverture : "Nous allons perdre deux minutes de lumière" a dit la présentatrice de la météo en parlant de la journée du lendemain. Et j'ai su que je tenais le titre d'un livre."


Particularités  de cette phrase : elle contient sept mots et douze syllabes. Frédéric Forte va donc autour d'elle composer un poème en sept chants, chacun d'eux constitué de sept strophes de douze dodécasyllabes (pas des alexandrins, précisera-t-il dans un entretien visible sur Youtube, car il ne respecte pas les coupures en deux hémistiches). Le premier chant est écrit le 6 mars 2017 et le septième le 6 octobre de la même année. Le temps d'écriture aura donc été de sept mois, en cette année 2017. De cela je ne m'étais pas avisé sur place, à la médiathèque, mais comment ne pas en être amusé alors que j'ai déployé cette année-là le projet Heptalmanach, qui s'appuyait sans vergogne sur ce nombre sept ?

Frédéric Forte pousse encore plus loin le lien au sept comme le montre bien la table à la fin du livre :

Par ailleurs, on voit que chaque chant correspond à l'un des mots de la phrase-matrice, comme l'explique bien Christian Rosset dans Diacritik

"Nous : la communauté humaine ; allons : le déplacement, le mouvement ; perdre : l’échec, la désorientation, la mort ; deux : le couple, la dualité ; minutes : le temps ; de : la provenance, l’association ; lumière : la vue.” Et enfin, dans “les titres de chaque chant, ces mots ont été cryptés en « braille », référence à la perte de lumière mais aussi à une anecdote familiale évoquée dans le chant final.”

On ne sera pas surpris d'apprendre que Forte est membre de l'Oulipo, mais il fait tout de suite préciser que nous n'avons pas affaire ici à une simple histoire de contraintes, un pur exercice formel où l'auteur ferait montre de sa seule virtuosité littéraire. Ce qui, à mon sens, est sans intérêt. Non, comme chez Perec et Roubaud, la contrainte est ici génératrice de liberté, et surtout elle ouvre sur le quotidien de l'existence, dans sa trivialité et parfois sa douleur. Pour revenir un instant sur le braille, Emilien Chesnot, dans Sitaudis, écrit que l’on peut y "voir un écho à une anecdote familiale aussi bien qu’un jeu de correspondance détectable dès la couverture, dans les sept points (trois gris, quatre bleus) qui surmontent le nom de l’éditeur, POL. Mais c’est l’occasion de nous rappeler que le sens que nous sollicitons le plus – la vue – peut-être considéré « comme / handicap. pourquoi pas. »  Nos vies tiendraient alors du braille : chaque événement serait un point qu’il nous appartient de connecter aux autres pour former une configuration lisible – qui se déforme, cependant, à mesure qu’elle se vit. Nous serions donc en définitive aveugles à ce qui se trame sous nos yeux : « moi je ne vois rien », dit le narrateur."

Attardons-nous un moment sur la strophe 1 du Chant 4 :


Comment, là encore, ne pas me sentir concerné, car que fais-je moi-même sinon passer mon temps à relever des coïncidences ? B. ici désigne Bernard Hœpffner*, co-traducteur de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton. Et pour rebondir sur ce motif de la coïncidence, ne voilà-t-il pas que je lis dans La vie rêvée du joueur d'échecs, de Denis Grozdanovitch, emprunté aussi ce lundi, le passage suivant :

"En l'occurrence, ma manie précoce de noter tout ce qui me paraissait digne d'être mémorisé est d'abord né des photos d'écrivain tenant en main un carnet et un stylo. Cette attitude me paraissait le comble de l'élégance, et très tôt, j'eus envie de l'adopter moi aussi, en jouant au jeu de l'écrivain.
Si toutefois, à ce propos, quelqu'un devait me taxer d'irrémédiable futilité, je le gratifierais d'une citation d'un livre datant du XVIIe siècle, L'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton :

... et il n'y a aucune différence entre nous et les enfants, si ce n'est que ces derniers jouent avec des poupées de chiffon et autres jouets semblables, tandis que nous nous amusons avec des poupées de plus grande taille." (pp.12-13)

Le jeu est très présent dans le livre de Frédéric Forte, avec le sudoku et candy crush au chant 1, qui se termine d'ailleurs avec des SMS des deux garçons de l'auteur : A. m'écrit / j'ai bien joué au théâtre j'étais Lucky/ Luke et Camille Pikachu. gros bisous. Au chant 2, on peut lire : je croque une pomme et le roi la reine / les parties de bataille sont interminables, tandis qu'au chant 3 il est dit : deux labyrinthes dans une même journée / ça fait beaucoup. dans celui de verre au jardin / d'acclimatation les enfants n'ont presque pas / essayé de se perdre. Et il se trouve - autre coïncidence - que je viens juste de lire au Lieu tranquille l'entrée que consacre Alain Baraton, dans son Dictionnaire amoureux des jardins, au Jardin d'acclimatation, dont il commence par dire que les Parisiens le découvrirent le 6 octobre 1860, donc 157 ans jour pour jour avant la fin de l'écriture de Nous allons perdre deux minutes de lumière.

Et voici que dans ce même chant, où Frédéric Forte évoque son voyage au pays de Galles, d'autres résonances se font entendre tout à coup. J'y reviendrai très vite.

__________________________

* Bernard Hœpffner est aussi le traducteur du Jardin de Cyrus de Thomas Browne, évoqué par Sebald dans ses Anneaux de Saturne (voir Losange ou Réseau des Anciens).



lundi 13 janvier 2020

Rencontres avec des hommes remarquables

"Je devais voir une dernière fois, au mois d'août 1967, Madame Hubersen."
Patrick Modiano, Souvenirs dormants, Gallimard, 2017, p. 65.

Une autre raison du vif intérêt que j'ai porté à ce petit roman de Modiano, c'est la perspective mémorielle, ce retour en arrière vers les années soixante. De 2017 à 1967, il y a un demi-siècle tout juste. Et même si ses souvenirs ne se cantonnent pas à l'année 1967, loin de là, il emploie souvent ces deux mots de "cinquante ans", ainsi page 35 :
"Un soir, elle a posé un ouvrage sur le canapé rouge entre Geneviève Dalame et moi, dont le titre était Rencontres avec des hommes remarquables. Ce titre et ce mot, "rencontres" me font  brusquement réfléchir, aujourd'hui, après plus de cinquante ans, à un détail qui, jusque-là, ne m'était jamais venu à l'esprit."
Incidemment, l'auteur de ce livre, il ne le citera que quelques pages plus loin : Georges Ivanovitch Gurdjieff, "maître spirituel" écrit-il entre guillemets, dont  les parents de l'un de ses camarades, alors qu'il était en pension en Haute-Savoie, étaient les disciples. Il me semble que c'est la première fois que Modiano le cite nommément. Auparavant, si j'en crois le site du Réseau-Modiano, il s'en était seulement inspiré pour deux personnages: le docteur Bode dans la troisième nouvelle du livre Des inconnues (1999), puis le docteur Bouvière dans Accident nocturne (2003). Un extrait d'un entretien au Nouvel Obs est cité à l'appui :
« Pour les deux, j’ai pensé à Gurdjieff. Autour de ses livres, de sa pensée, remis au goût du jour par le New Age, gravitaient dans les années 1960 des gens vraiment bizarres qui prétendaient détenir la vérité.
C’est l’époque où j’étais en pension en Haute-Savoie. On m’avait raconté que, dans la montagne et les sanatoriums de Praz-sur-Arly, s’étaient retrouvés autrefois des écrivains vulnérables comme Jacques Daumal [il s'agit en réalité de René Daumal] et Luc Dietrich, qui étaient très influencés par la spiritualité et l’ésotérisme selon Gurdjieff. J’étais frappé par le fait que ses disciples étaient souvent recrutés chez des intellectuels qui se trouvaient dans un état physique désespéré.
Après la guerre, de gens comme Louis Pauwels et Jean-François Revel se sont encore réclamés de cet homme, dont il ne faut pas oublier qu’il est tout de même responsable de la mort, en 1923, de Katherine Mansfield. »
(extrait d’un entretien au "Nouvel Observateur", 2 octobre 2003).


Cela n'est pas sans écho à ma propre existence, car dans les années 80 j'ai rencontré un garçon, qui devait être juste un peu plus vieux que moi, et qui faisait partie de l'un de ces groupes Gurdjieff qu'évoque Modiano. Christian B. lisait à l'époque Fragments d'un enseignement inconnu, de Piotr Ouspensky, récit de huit années de travail  auprès de Gurdjieff, une des entrées les plus connues dans la pensée du maître, simplement désigné par G. tout au long du livre. A vrai dire, je ne sais pas s'il avait déjà rejoint le groupe au moment de notre rencontre, mais en tout cas, il n'avait pas tardé à le faire car je l'ai retrouvé de loin en loin (il habitait ordinairement en région parisienne) et il me donnait quelques aperçus de son expérience. Et encore ce mot "aperçus" est-il un peu trompeur car je n'ai aucun souvenir détaillé d'une conversation quelconque, je sais juste qu'il était question de Gurdjieff. Bien sûr, l'homme étant mort en octobre 1949, les groupes en question étaient animés par des disciples, en l'occurrence le sien devait être dirigé par une certaine Hélène Fleury, elle-même continuatrice de Madame de Salzmann. Jeanne Matignon de Salzmann, née Jeanne Allemand à Reims en 1889, qui a droit à une bien courte notice dans Wikipedia, mais heureusement j'ai sous la main la biographie de Gurdjieff par James Moore (Seuil, 1999), qui n'est pas avare de détails biographiques sur celle qui avait épousé Alexandre de Salzmann en 1911, alors qu'elle étudiait la danse à l'Institut de gymnastique rythmique d'Emile-Jacques Dalcroze, à Hellerau. Alexandre, peintre, décorateur d'origine balte, rencontra Gurdjieff  à Pâques de l'année 1919, à Tbilissi en Géorgie, alors que le pays était une république social-démocrate dirigée par les mencheviks. Il serait trop long de développer l'histoire des relations du couple avec le fameux gourou, allons directement au terminus :
"Au moment de sa mort, le 25 mai 1990, Jeanne de Salzmann, âgée de cent un ans, avait créé, ainsi que Gurdjieff le lui avait demandé, un véritable noyau et consolidé (d'ordinaire sous le nom de Fondations ou de Sociétés Gurdjieff) plusieurs centres d'études importants à Londres, à Paris, à New York, en Californie, à Caracas, à Sydney et ailleurs. [...] La grande majorité des élèves survivants de Gurdjieff ont du reste reconnu - la chose est éloquente - la prééminence de Jeanne de Salzmann, et ont poursuivi leurs recherches dans ce cadre précis."
James Moore, Gurdjieff, Seuil, 1999, p. 415-416.

Pour en revenir à Rencontres avec des hommes remarquables, il faut savoir qu'il a donné lieu à un film de Peter Brook, sorti en 1979, dont le scénario a été établi par Brook lui-même accompagné par Jeanne de Salzmann, qui signe aussi les chorégraphies.

Je songe seulement maintenant qu'elle était toujours vivante au moment où nous évoquions Gurdjieff avec Christian B., et qu'il avait donc eu une chance de la rencontrer s'il avait fréquenté un groupe. Je ne le saurais pas car nous nous sommes complètement perdus de vue. Cependant un de mes meilleurs amis avait lui aussi, je ne sais plus comment, rejoint le groupe d'Hélène Fleury, laquelle décéda peu après son arrivée. Il me semble bien qu'il lui arriva de croiser Christian B, mais celui-ci disparut assez vite du groupe (si j'en crois encore une fois cet autre ami, qui m'a toujours prévenu par ailleurs qu'il ne pouvait pas tout raconter de ce qui se passait dans ces rencontres qui avaient lieu en Bretagne ou en région parisienne. Non pas, si j'ai bien compris, parce qu'on s'y adonnerait à de louches activités, mais parce que la publicité, le seul fait de tenir récit nuirait au rayonnement spirituel (je ne suis pas certain qu'il approuverait cette façon de parler). A l'heure actuelle, toujours est-il que le bougre en fait toujours partie.
Je reviens à Modiano, et à ce demi-siècle de distance entre l'écriture et le réel du souvenir. Autre extrait, pages 61-62 :
"Et soudain, j'ai eu la certitude que le nom "Madame Hubersen" était lié à celui de Madeleine Péraud. En effet, elle nous avait emmenés, Geneviève Dalame et moi, à plusieurs reprises, chez cette Madame Hubersen, qui habitait un appartement dans une des grandes avenues des quartiers de l'ouest - une avenue dont j'hésite à écrire le nom aujourd'hui, comme si un détail trop précis pouvait encore me nuire, près de cinquante ans plus tard, et provoquer ce qu'on appelle un "supplément d'enquête", concernant une "affaire" où j'aurais été impliqué."
Curieusement, c'est encore de danse qu'il va être question : de cette Madame Hubersen, Modiano écrit qu'apparemment, elle connaissait beaucoup de monde dans ce milieu : "Elle nous avait entraînés un soir, très loin, au bord du bassin de la Villette, chez un homme dont elle nous disait qu'il organisait, chaque année à la même date, une fête en l'honneur des danseuses et des danseurs. Là, dans un minuscule appartement, j'avais été étonné  de voir réunies ces étoiles de ballets que j'admirais à l'époque, parmi lesquels une jeune danseuse de l'Opéra qui, par la suite, est devenue carmélite."


C'est à la page suivante que l'on retrouve la phrase que j'ai mise en exergue : "Je devais voir une dernière fois, au mois d'août 1967, Madame Hubersen." C'est à cet endroit précis que se loge un autre écho personnel. J'avais travaillé les jours précédents sur le roman policier écrit en 2017, publié chaque dimanche de chaque semaine sur le site des Tasons. Polar qui était l'un des éléments du projet Heptalmanach :
#2     Parallèlement, s'imposa un autre désir d'écriture : reprendre, sur le vénérable site des Tasons, avec l'an nouveau, une nouvelle série de fictions brèves du dimanche, sur le modèle de la fiction 1913 qui m'avait occupé pendant toute l'année 2013. Un cahier des charges de taille modeste avait régi les 52 épisodes, ordonné autour d'un certain nombre de personnages récurrents et d'une référence obligatoire à l'actualité du jour précis, un siècle avant le dimanche de publication.

Il se trouve que ce polar, qui se déroule donc tout entier pendant l'année 1967, et que j'ai longtemps désigné du seul nom Fiction-1967, est en bonne voie pour être édité. Tout n'est pas ficelé encore mais j'ai bon espoir. Pour cela, j'ai revu le texte, l'ai modifié très légèrement, et je lui ai donné un véritable titre, Barbe-Bleue ne passe pas le dimanche (rien ne dit encore qu'il sera accepté par l'éditeur).

C'était donc là aussi un retour en arrière de cinquante ans.



lundi 19 août 2019

Big Brother

Mucem de Marseille. Fort Saint-Jean. Après l'exposition consacrée à Jean Dubuffet, Un barbare en Europe (formidable, j'y reviendrai), celle ayant pour titre La Fabrique des illusions, qui confronte les photographies « orientalistes » de la collection Fouad Debbas de Beyrouth à des œuvres de dix artistes contemporains. Je ne m'attarde pas ici sur le propos général (fort intéressant en soi, mais après avoirarpenté avec ferveur et méthode le parcours foisonnant de l'ex-négociant en vins, je n'avais plus d'énergie que pour une visite en attention flottante), car c'est en somme un détail que je veux consigner ici, à savoir que je pense bien avoir repéré un individu partageant le même sens de l'élucubration que mézigue.

Son nom : Louis Quail. Photographe documentaire anglais, dont le travail présenté à Marseille est intitulé "Big Brother" : portrait photographique intime de Justin, le frère aîné de Louis Quail, qui souffre de schizophrènie. "Son état est grave, et Justin a été interné à trois reprises au cours de sa vie. Cependant, comme le montre le livre, sa personnalité va bien au-delà de cette maladie. Il a des centres d'intérêts, des hobbys (la peinture, la poésie, et surtout l'observation des oiseaux). Il a également l'amour; cela fait plus de 20 ans qu'il est avec sa compagne Jackie. 


En montrant la personne au-delà de la maladie, Big Brother veut faire face à la stigmatisation. Le livre révèle un système en crise, manquant de ressources et ployant sous le poids de la bureaucratie, mais il découvre également des vérités importantes sur la nature de la résilience. Et en son coeur, malgré tout, Big Brother est une histoire d'amour." (L'ascenseur végétal)

Louis Quail est né en 1967. Et c'est en 2017 qu'il réalise la vidéo suivante, projetée donc au Mucem, dans le cadre du portrait de son frère. Elle dure très précisément 7 minutes et 7 secondes, et je ne peux donc pas croire que ce soit un hasard. Évidemment, je ne peux pas ne pas penser à mon projet Heptalmanach, réalisé en 2017, avec son roman associé se déroulant en 1967 - chaque article posté  cette année-là le fut à 7 : 07.


LOUIS QUAIL - Justin "Big Brother" from Fetart on Vimeo.

dimanche 31 décembre 2017

# 313/313 - Rue de l'Adieu

Dernier dimanche et dernier jour de l'année 2017. Clap de fin pour Heptalmanach. Mais pas pour Alluvions, qui va continuer, mais plus du tout sur le même rythme quotidien. C'est qu'il demeure tellement de pistes à explorer, de fils à dénouer que la tâche me semble infinie. Songez que certains articles prévus dès le début janvier n'ont jamais pu être écrits car je fus très vite entraîné sur d'autres sentes, qu'il me reste pas mal de choses à dire sur le livre d'Hester Albach ainsi que sur celui de Pacôme Thiellement, que la série Lost encore en cours de visionnage réserve quelques surprises, que j'ai à peine abordé le continent Raymond Roussel, que Rémi Schulz m'a aiguillé sur la romancière britannique A.S. Byatt, qui me semble une piste très prometteuse, et enfin que certains signes récurrents que je n'ai pu encore évoquer me laissent à penser que Moby Dick d'Herman Melville pourrait bien d'ici peu faire son entrée dans le carrousel de l'Attracteur étrange.

Rue de l'Adieu (Saintes) -PB

Mais l'heure est aux remerciements. On ne peut mener à bien un tel projet, tenir une telle contrainte d'écriture sur l'année sans le retour de quelques camarades, ceux que je nommais les Alliés dans le #0. Facebook ayant été une chambre d'échos régulière à la publication des articles, likes, commentaires et partages m'ont été une source d'encouragement permanente. En dehors du réseau social, d'autres personnes, d'autres ami(e)s ont bien sûr apporté leur pierre à l'édifice (avec tout ça la liste est longue, à l'américaine, mais j'ai toute la place et l'on n'est pas aux Césars avec des impératifs d'antenne). Allez, hop, générique.

Merci donc à Jean-Claude Moreau pour ses concepts (le seul finalement à avoir quelques articles de sa main dans la série), à Eddy et Christophe Renaud, compagnons de toujours, fers de lance de la tasonnerie mondiale, à Jean-Claude Pardou et Sophie Huguet-Labbaye pour l'île de Ré et bien d'autres soirées fécondes, à Francis Dusserre pour la sorcellerie et Marcelle Bouteiller.
Merci à Rémi Schulz (nos parallèles se sont croisées et n'en finissent plus de se tresser l'une l'autre).

Merci à Fernande Evrard-Bougarel, alias Isidore Bonaventure, maîtresse des arcanes, qui sait ce que  synchronicité veut dire.
Merci à ma petite sœur Marie, lectrice ô combien fidèle (quel courage !).
Merci au peintre François Coulaud, un des rares à oser vraiment écrire sur le réseau,
Merci à Frédéric Mur, pour sa sensibilité à fleur d'encre.
Merci à Gaëlle Valade qui aime comme moi si fort Jim Jarmusch (l'homme de l'année pour moi, c'est Paterson).
Merci à Françoise Lhuillier, pour la classe de neige, dans le Jadis.
Merci à mon vieux collègue et copain Luc Bailleul, le premier à avoir commenté le premier article, et qui, devant la figure de l'homme à tête d'attracteur étrange, avait écrit : "On dirait ma tête après les fêtes en train de lire cet article." Ça commençait bien.
Merci à Patou Nette, la fée des hautes terres creusoises.
Merci à Frédéric Desnoyers, grand Mancini, Marseillais de coeur, pour l'humour et le dialogue.
Merci à Stéphanie Ponroy pour Pierre Loti et tant d'autres choses (ma dette est infinie).
Merci à Béatrice Barnes, intrépide Amazone, qui a conquis ma commune natale.
Merci à Sylvie Durbec, pour son attention, Marcel Bascoulard, Soutine et la broderie délicate et subtile de sa poésie.
Merci à Christian Garcin pour Edgar Poe et son passage ici (j'attends avec un soupçon d'impatience son prochain roman).
Merci à Céline Barrière pour Le chardonneret.
Merci à Robin Plackert pour la géographie sacrée.

Toute ma gratitude à Christian Lison (le Fils du Père Léon), Olivier Dumontet, Sy Gallardo, Tomahawk Piper (mon scientifique préféré), Marie-Cécile Gaultier, Michel Thouseau, Carole Le Novère (ma consoeur torticolienne), Nicolas Bureau (ma référence en séries télés), Patricia Gagnerault, Michel Lebrun-Franzaroli, Aurore Segura-Penot, Syl Eti, Sylvaine Viel-Notte et Bertrand Duris (pour Richard Mac Guire, entre autres).

Thanks a lot Caroline Tissier, Emmanuelle Dunand-Chevalier, Léon Fleur, Carole La, Jean-Marie Rodet, Nicolas Robin, Vincent Chatraix, Bernadette Debeaulieu, Patrice Houssin, Séverin Valière, Monique Cognet, Sogre Finon, Marie Bailly, Eric Chartier, Marie-Claire Sand, Vaseline Cuniculus, Frédéric Dupré, Laetitia Bourget, Angélique Moreau, Patrice Carret, Julien Bléron, Michel Duchemin, Yann Denis, Olivier Lécrivain, Josselin Girard, Pauline Bléron, Isabelle Bléron, Corinne Paillaud, Aline Beigneux, Céleste Bailly, Michel de Peyret, Christian Daumas, Décale LeSon, Bastien Grd, Lidwine Blanchard, Edouard Cheramy, Nathalie Gayou, Magaly Langlois, Marion Mayet, Antoine Momot, Francis Rivière, Jean Delavergne (sur FB, vous êtes 70 exactement à avoir laissé ne serait-ce qu'un like, 70, pas mal pour un projet fondé sur le nombre 7).

Спасибо aux robots, algorithmes et autres intelligences artificielles qui m'ont donné parfois l'illusion d'avoir beaucoup de lecteurs.

A tous, une lumineuse année 2018.



samedi 28 janvier 2017

# 24/313 - D'Anaximandre à l'almanach de Lovecraft

"Il est donc d'innombrables soleils et un nombre infini de terres tournant autour de ces soleils, à l'instar de ces sept terres que nous voyons tourner autour de ce Soleil qui nous est proche."

Giordano Bruno, L'Infini, l'Univers et les mondes, 1584

Anaximandre, bas-relief (Roma, Museo Nazionale Romano). Probablement copie romaine d'un original grec.
Univers parallèles, ou plus largement univers multiples ou multivers, Aurélien Barrau rappelle que l'idée n'est pas une invention contemporaine. D'Anaximandre (vers 610 av. J.-C - vers 546 av. J.-C) et Démocrite (début du IVème siècle av. J.-C) à Leibniz et Fontenelle (17ème - 18ème siècles), les théories ne manquent pas d'une pluralité des mondes. Et c'est au péril parfois de sa vie que l'on présente des idées scandaleuses en ce sens qu'elles déboulonnent l'homme de son piédestal, offrent à penser un monde dont il ne serait pas le centre, ou bien un monde où il serait noyé dans l'illimité. Hypothèse insoutenable pour le pouvoir religieux en place. Giordano Bruno en mourra brûlé vif en 1600 :
"Fais-nous encore connaître ce qu'est vraiment le ciel, ce que sont les planètes et tous les astres ; comment les mondes infinis sont distincts les uns des autres [...]. Apporte-nous la connaissance de l'univers infini. Déchire les surfaces concaves et convexes qui terminent au-dedans et au-dehors tant d'éléments et de cieux. Jette le ridicule sur les orbes déférentes et les étoiles fixes. Brise et jette à terre, dans le tourbillon de tes arguments vigoureux, ce que le peuple aveugle considère comme les murailles adamantines du premier mobile et du dernier convexe. Que soit détruite la position centrale accordée en propre et uniquement à cette Terre."
Lisant ces lignes, je restai interdit : où avais-je déjà rencontré une phrase ressemblante à celle-ci : Déchire les surfaces concaves et convexes qui terminent au-dedans et au-dehors tant d'éléments et de cieux ? Je parvins à retrouver la source : c'était la note liminaire de François Bon à sa nouvelle traduction de L’appel de Cthulhu, ce livre de Howard Phillips Lovecraft que j'évoquais au départ de ce projet Heptalmanach (#7).

Voici l'extrait en question :
" Est-ce qu’une part de la magie ne tient pas à cette référence directe aux peintres ou auteurs fantastiques, aux idées nées d’une attention permanente aux avancées scientifiques, et ici — de façon surprenante, lorsqu’il s’agit de décrire enfin la monstrueuse cité engloutie — d’en appeler à l’art contemporain le plus avancé de son temps (dûment nommés, le cubisme et le futurisme), pour tenter de rendre compte d’une architecture qui renverse les notions de dedans et de dehors, de convexe et concave, et ne pourrait s’envisager qu’à partir d’une géométrie non-euclidienne ?"[C'est moi qui souligne]
Une autre part de la magie ne tient-elle pas aussi à cette retrouvaille, toujours dans cette même note, avec Edgar Poe et son Arthur Gordon Pym ?
"On dirait alors que Lovecraft une fois de plus s’embarque à la suite du Poe de l’Arthur Gordon Pym ou de Manuscrit trouvé dans une bouteille à l’assaut du Sud inconnu."
Et est-ce un pur hasard si François Bon met en ligne très exactement le 1er janvier 2017 une passionnante vidéo de sa série L'instant Lovecraft, consacrée cette fois là à la passion de l'auteur pour l'astronomie, qu'il exerça adolescent au côté du grand astronome Winslow Upton ?
Lovecraft tint la chronique astronomique dans le journal de Providence pendant plusieurs années. François Bon révèle même qu'il s'acheta à seize ans sa première machine à écrire, une Remington, grâce à la vente d'un minuscule almanach édité avec un ami.



Apprendre notre part d'inconnu, se présenter devant notre part d'inconnu, conclut F. Bon, c'est à cela que mène la lecture de Lovecraft et de ses récits de nuit et d'effroi, de vide et d'espace.
Ici finit donc, avec ce bouclage en quelque sorte sur le numéro 0, la vingt-quatrième chronique de l'Heptalmanach.

Huit chroniques planifiées qui se sont transformées en 24


samedi 14 janvier 2017

# 12/313 - Le secret du Petit-Minou


Des trois écrivains dont DGF fut captive pendant deux ans, Vila-Matas, Sebald et Bolaño, c'est sans conteste le dernier que je connais le moins. De Roberto Bolaño, je n'ai pas encore lu les œuvres majeures, seulement le recueil de poésie Trois, paru en France en 2012. C'est peu de choses. Et puis je me suis souvenu que je n'avais pas encore terminé le recueil de textes posthumes, Le secret du mal, que m'avait prêté Yvan au début de l'été dernier.
Je l'avais délaissé pour d'autres lectures qui avaient dû me paraître alors plus urgentes. Un regain de curiosité déclenché sans doute par l'article, et donc par DGF, m'a poussé à le ressortir de la pile où il était enfoui. Il me fallait bien le rendre aussi, car en général je rends les livres qu'on me prête, en général, j'ai dit.
Détail amusant : le marque-pages à l'intérieur du volume représentait le phare du Petit-Minou, en Bretagne Nord. Yvan - les phares (Ar-Men et maintenant le Petit Minou) - la Bretagne : une constellation océane s'impose décidément (précisons que le Petit Minou n'aurait rien à voir avec un félin de petites dimensions, mais serait un dérivé de men, pierre, comme dans Ar-Men donc).

La Tour Eiffel de la couverture du livre tel un phare au-dessus de la mer parisienne.
Je poursuis par ailleurs la découverte de l'artiste DGF, appréciant particulièrement les films qu'elle a réalisés pour Blow Up, de la chaîne Arte. Ainsi, après Soleil vert, ai-je aimé "Antonioni Zone 1", où elle parle de L'éclipse (1962), en le mettant en relation avec le cinéma fantastique, à travers un film de 1964, The Last Man on Earth (qu'on peut visionner intégralement sur You Tube), adapté d'une nouvelle de Richard Matheson, I am Legend.

DGF semble particulièrement sensible à ces thématiques de science-fiction, avec fin du monde, catastrophes, épidémies (voir le film).




Et bien sûr, j'ai été ravi de voir la caméra glisser à un certain moment sur une série de calendriers dont celui de l'année 1967. Une image de plus à glisser dans le répertoire de l'Heptalmanach.


mardi 27 décembre 2016

#0 - Projet 2017 - Heptalmanach

Les paysans lisent l'almanach. Quoi de plus beau pour eux? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont des jalons sur leurs projets. De l'année qui va suivre, on connaît d'avance certaines choses. D'abord ce qui est comme immuable, c'est-à-dire le départ et le retour des étoiles; tel est le squelette de l'almanach. Une année, c'est un tour complet des étoiles.  
       Alain, Propos,1910, p. 81.

#1       Après août, j'ai fort peu écrit ici, me contentant de remplir quelques carnets dont la publication n'était pas à l'ordre du jour. J'ai fait une seule exception pour Albert Aurier, découvert fortuitement en visionnant le Van Gogh de Pialat. Néanmoins l'envie est revenue de partager avec les quelques personnes que ça intéresse une nouvelle incursion dans ce que j'ai appelé à plusieurs reprises un attracteur étrange, concept et métaphore empruntée à la théorie mathématique du chaos.

#2      Parallèlement, s'imposa un autre désir d'écriture : reprendre, sur le vénérable site des Tasons, avec l'an nouveau, une nouvelle série de fictions brèves du dimanche, sur le modèle de la fiction 1913 qui m'avait occupé pendant toute l'année 2013. Un cahier des charges de taille modeste avait régi les 52 épisodes, ordonné autour d'un certain nombre de personnages récurrents et d'une référence obligatoire à l'actualité du jour précis, un siècle avant le dimanche de publication.

View from Woolworth Building 1913

#3       Allais-je explorer sur le même mode l'année 1917 ? Je n'en avais pas envie, car l'année était à mon sens trop marquée par la guerre, et je ne me voyais pas reprendre mes personnages de 1913, car certains avaient bouclé la boucle, et leur destin était maintenant trop connu. C'est alors que j'ai eu l'idée de remonter d'un demi-siècle seulement en arrière : donc en 1967. Tout comme 1913 précédait la Grande Guerre, 1967 précédait 1968 qui, avec les événements de mai, allaient bouleverser l'Histoire, que l'on s'en réjouisse ou que l'on s'en afflige. Et puis c'est cette année-là que, personnellement, j'allais avoir sept ans. Une thématique autour du chiffre 7 commençait à s'imposer sérieusement.

#4     Pouvais-je mener de front les deux chantiers d'écriture ? Je cherchais obscurément un moyen de les relier. Et puis voilà que j'achetai L'almanach du ciel de la revue Ciel § espace, qui catalysa le projet : j'allais rédiger un almanach découpé sous la forme 52/313. 52 épisodes de la fiction 67, correspondant aux dimanches, restent 313 jours dans cette année 2017.
          Une petite manipulation numérologique m'indiquait par ailleurs que 5+2 = 7, et que 3+1+3 = 7 également. 313, nombre palindromique, soit dit en passant, c'est-à-dire pouvant se lire à l'identique dans les deux sens. Je reviendrai plus tard sur cet aspect.
          Almanach est aussi le mot qui succède à alluvion dans le Dictionnaire historique de la langue française, dirigé par Alain Rey. Il vient de al manah, "calendrier", transcription romaine d'un mot arabe d'Espagne (une telle origine métissée n'est pas pour me déplaire).



#5     Les 313 jours de semaine verront donc des chroniques dédiées à l'exploration d'un attracteur étrange, dans la définition duquel je me réserve d'entrer dans le premier numéro de la série 313. Il n'est pas impossible que de cet attracteur à la fiction 67, des rapports se tissent, ce qui serait bien dans la logique de l'affaire (ils ne seront pas forcément explicités, il importe de laisser du grain à moudre au lecteur).
          Ceci dit, à cette heure, rien n'est encore écrit, à part un vague synopsis pour la première fiction, et un canevas pour les quatorze premières chroniques : c'est dire si le projet est encore fragile, et qu'il peut capoter piteusement. Annoncer la couleur est peut-être une façon de se motiver pour dégager l'énergie nécessaire pour tenir sur toute cette longueur de temps (qui me semble effrayante quand j'y pense).

#6       Cet almanach fondé largement sur le chiffre 7 sera donc nommé Heptalmanach. Pour m'aider dans cette besogne, j'ai maintenant songé à m'adjoindre des alliés. J'entends par là sept créateurs amis à qui je vais proposer dans les jours et les semaines qui viennent d'ajouter leur pierre à l'édifice.
           Une fois encore, c'est un défi à relever, personne n'est au courant, et je ne suis sûr de rien.

Nouvelle traduction de François Bon

#7       Ami lecteur, je dois aussi te prévenir que cette plongée dans l'attracteur étrange risque de ne pas te laisser indemne. Cela me fait penser à ce jeu de rôle auquel nous avons sacrifié quelques nuits dans les années 80, L'Appel de Cthulhu, d'après H.P. Lovecraft : les personnages entraient dans l'univers du mythe et l'indispensable lecture des livres maudits comme le fameux Necronomicon leur faisaient perdre des points de santé mentale. C'est à un péril de même nature que tu t'exposes, lecteur, si tu entres véritablement dans Heptalmanach, et je te conseille donc de ne pas perdre ton arme la plus subtile : ton sens de l'humour.
          Ceci étant dit, rendez-vous dimanche 1er janvier pour la première fiction 67 !