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lundi 1 janvier 2024

G.

 [Bucarest]
1er janvier 1944

(...) Réception du 1er janvier. On avait oublié le drapeau. Cinquante personnes de la colonie, mal convoquées par l'Union des Français, sont venues l'après-midi au lieu de venir le matin. Deux secrétaires, réveillés trop tard, arrivent lorsque tout est commencé. Les femmes des secrétaires font les fofolles dans la foule, au lieu de se tenir à l'entrée. Pas d'aboyeur. Bref, tout cela déréglé, allant à vau l'eau, avec un désir sournois et évident de sabotage, à moins que ce soit la honte de représenter Vichy ? (...)

Paul Morand, Journal de guerre, Roumanie-France-Suisse, 1943-1945, Gallimard, 2023, p. 107

Commencé l'année 2024, en lisant précisément ce passage du Journal de guerre de Paul Morand, relatant sa bascule dans l'année 1944, il y a quatre-vingts ans exactement. Il est alors ministre plénipotentiaire à Bucarest, après avoir appartenu plus d'un an au cabinet de Pierre Laval à Vichy. Morand, antisémite, pétainiste, rien que je puisse partager, et pourtant me voici plongé depuis plusieurs jours dans cet épais volume de plus de mille pages, mû par cet obscur besoin de se confronter à ce qui contredit mes idées courantes. Penser contre soi, épreuve toujours à renouveler. Et puis, je sais que Morand, aussi exécrable puisse-t-il se montrer souvent, est aussi un grand écrivain, et enfin, j'adore lire des journaux. Là, je suis servi.

J'alterne. Je poursuis aussi la lecture de Peter Handke, et un troisième larron s'est glissé dans mon emploi du temps. C'est la faute de Paris. Longtemps que je n'y étais pas allé. Il a bien fallu, pour déménager ma fille, Violette, de Charonne à Oberkampf, pour aller vite. Un petit déménagement, pas de meubles, des sacs, pas mal de sacs quand même. On a pris un Uber, et ensuite le métro. On a beaucoup marché aussi. Et puis j'ai vu une librairie, rue Léon Frot, dont le nom m'attirait : La Friche. On m'a accordé une pause. Je suis ressorti avec un livre de John Berger, Dans leur travail. Une trilogie, qui regroupe trois volumes publiés autrefois séparément, Terre de cochon, Une fois en Europe, et Lilas et Flag. Le peintre et critique d'art John Berger s'y métamorphose en chroniqueur d'un monde paysan menacé par la modernité. Ces trois livres ont été écrits après qu'il s'est installé, à cinquante ans, dans un hameau de Haute-Savoie.


J'ai déjà évoqué John Berger ici même. C'est un grand. Cependant, de retour à Châteauroux, je ne me suis pas lancé dans le livre tout neuf, mais dans un roman du même Berger que je tenais en réserve depuis un bon bout de temps. Il s'agit de G., que j'avais grapillé lors d'un désherbage de la médiathèque. G. , paru en 1972, pour lequel il reçut le Booker Prize et créa la polémique car il partagea l’argent du prix avec les Black Panthers.


G. est mon troisième larron. Je l'ai commencé le soir-même, et comme la lecture en est passionnante, me voici déjà aux trois quarts du livre.  Je ne résiste pas au plaisir de citer la page suivante :


"La vraie nature du temps nous échappe habituellement." Bon, je ne développe pas. Petit détail qui n'a rien à voir : le roman est parsemé de belles coquilles, qu'un lecteur inconnu de la médiathèque s'est plu à entourer, comme ici sur "identifier".

En parlant de coïncidences, je me suis avisé seulement cet après-midi qu'un autre livre repéré à Paris formait un écho étrange avec G. La veille, Pauline, mon autre fille, nous avait informés que son compagnon, technicien son, allait postuler pour un emploi à la scène nationale de Grenoble. Ce qui leur permettrait de se rapprocher de la montagne, où ils se rendent chaque été pour pratiquer l'escalade. Or, comme nous attendions notre train vespéral dans une salle d'attente de la Gare d'Austerlitz, je découvris dans une sorte de boîte à livres un essai d'un certain Claude Glayman, préfacé par Pierre Mendès-France, 50 millions de Grenoblois. Pas une nouveauté, on s'en doute, la chose étant parue en 1967. C'est la couverture, que j'avais alors prise en photo pour Pauline, qui a fini par faire tilt :


Un G magnifique, pleine page sur fond blanc, pratiquement de la même couleur que celui des éditions de l'Olivier.

jeudi 31 mars 2022

Another woman

Mon histoire
C'est l'histoire d'un amour
Ma complainte
C'est la plainte de deux cœurs
Un roman comme tant d'autres
Qui pourrait être le vôtre

Gens d'ici ou bien d'ailleurs
C'est la flamme
Qui enflamme sans brûler
C'est le rêve
Que l'on rêve sans dormir
Un grand arbre qui se dresse
Plein de force et de tendresse
Vers le jour qui va venir


C'est l'histoire d'un amour éternel et banal
Qui apporte chaque jour tout le bien, tout le mal
Avec l'heure où l'on s'enlace
Celle où l'on se dit adieu
Avec les soirées d'angoisse
Et les matins merveilleux


Histoire d'un amour, compositeur Carlos Eleta Almaran (1955)


Le dernier chapitre du livre magnifique de Murielle Joudet, titré "La locataire", ne porte pas sur un film de John Cassavetes, mais sur un des derniers grands rôles de Gena Rowlands, offert par un autre New-Yorkais, Woody Allen. Dans Another woman (Une autre femme), en 1988, elle interprète une brillante professeur de philosophie, Marion Post, qui a sous-loué un appartement dans le centre de la ville pour écrire un nouveau livre. Il se trouve que le mur de séparation d'avec le cabinet d'un psychanalyste comporte une bouche d'aération par laquelle on peut entendre les confessions des patients. Pour ne pas être dérangée, Marion recouvre la grille à l'aide de deux coussins, se remet au travail et finit par s'endormir à sa table. Un coussin ayant glissé, elle est réveillée par une voix féminine et elle est vite saisie par le récit qu'elle surprend : "Je me suis réveillée au beau milieu de la nuit. Les heures ont défilé, je voyais des ombres bizarres. J'ai commencé à avoir des pensées troublantes sur ma vie... Elle ne me paraissait pas réelle. Une vie basée sur le mensonge, et pleine de mensonges fortement ancrés en moi que je ne saurais vous dire qui je suis réellement. [...] Pendant un instant, c'était comme si un voile s'était levé et que je pouvais me voir clairement." " Dans un champ contrechamp, décrit Murielle Joudet, la caméra passe de Marion à la grille d'aération, puis elle revient sur Marion, mais cette fois-ci à la faveur d'un lent panoramique, comme si la voix de la patiente et le visage de la locataire étaient désormais liés, en rapport. Et il faut se fier à ce que l'on voit à l'image : de l'autre côté du mur, juste une voix, qui interrompt le récit maîtrisé de Marion pour lui substituer son exact opposé : celui, éploré et angoissé, d'une femme qui cherche ses mots et sa vie. Et ce qu'on voit dans le plan, sur le visage de Rowlands, c'est que l'autre femme est dans sa tête." (p. 327)



Cette scène est le point de départ d'une complète remise en question chez Marion : le désarroi de Hope, la jeune femme en cure (Mia Farrow), "fait écho au sien, le retrouve là où il était : enseveli sous le récit officiel. [...] Ce qu'elle est, ce qu'elle fait, ce qu'elle a : tout sera balayé au profit d'une autre version de Marion, plus cabossée, moins triomphante. C'est que la Reine des femmes a oublié d'intégrer le raté à sa partition, et qui se rappellera à elle par les multiples face-à-face avec d'autres femmes, et surtout, par cette étrange psychanalyse indirecte que sa voisine lui impose à travers le mur."(p. 331)



Je n'ai jamais vu Une autre femme, et la médiathèque ne le possède pas. Dommage. En attendant de me le procurer, je me plonge dans d'autres films, pour assouvir cette soif de cinéma qui me dévore en ce moment. Je ne pense plus à Allen lorsque je choisis dimanche soir de regarder Deux Moi de Cédric Klapisch, sur France 2. Je ne l'ai pas vu à sa sortie en salles, je laisse l'histoire venir à moi, celle de deux trentenaires affrontant leur solitude et leur difficulté d'être dans deux appartements contigus, mais n'appartenant pas au même immeuble et disposés de telle manière que, même postés au même moment sur leur balcon, ils ne peuvent se voir. Ils ne cessent ainsi de se croiser sans se reconnaître tout au long du film, et l'on devine bien que la rencontre va se faire mais elle ne cesse d'être différée. En fait, elle ne sera possible que quand l'un et l'autre auront déjà dépassé les obstacles intérieurs qui les rendaient aveugles au monde. 
Malgré tout, en quelques points nodaux du film, le contact s'établit. A travers un petit chat blanc recueilli par l'un puis par l'autre, mais aussi (Klapisch s'est-il inspiré ici de Woody Allen ? impossible de le savoir) à travers une chanson interprétée par Gloria Lasso que Mélanie (Ana Girardot) écoute dans son bain, que Rémy (François Civil) entend par une bouche d'aération de son propre appart, et qu'il va rejouer un peu plus tard, à la grande surprise de Mélanie. L'aller-retour du chant (L'histoire d'un amour) préfigure la rencontre à venir. Dans un entretien, Klapisch revient d'ailleurs sur sa place dans le film : "Alors que le constat le plus apparent dans les médias est de penser que nous vivons dans une période de tensions, de dépressions, de haine et de conflits apparents. J’ai senti que justement dans ce genre de période il fallait parler du besoin d’amour. Pourquoi même quand tout va mal, il reste toujours cette envie profonde de rencontre et cette « force d’attraction » ?… C’est ainsi que j’ai eu l’idée de décrire le long parcours parfois chaotique qui amène à une rencontre. Ce film c’est comme dans la chanson de Gloria Lasso, c’est « l’histoire d’un amour » ou plus précisément la préhistoire de « juste avant l’amour », étudier ce qui se passe juste avant une rencontre…"



Autre point commun essentiel avec le film de Woody Allen : la place éminente de la psychanalyse. Rémy et Mélanie consultent chacun de leur côté, dans des cabinets à l'atmosphère très différente, Camille Cottin d'un côté pour Mélanie, François Berléand de l'autre pour Rémy (les deux psys se rejoignant d'ailleurs également à la fin du film à l'occasion du départ à la retraite de Berléand, qui aura fait émerger auparavant le problème principal de Rémy, le deuil non accepté, le déni de parole de ses parents à la mort de sa petite soeur Cécile, à sept ans, d'un cancer précoce - cancer qui est au centre des recherches de Mélanie, qui travaille dans un labo explorant la voie de l'immunothérapie).



Murielle Joudet insiste bien dans son essai sur la grande attention que Woody Allen porte aux espaces de vie de sa ville. Les acteurs l'intéressent bien sûr mais il s'intéresse encore plus, selon ses propres dires, à l'ensemble du cadre. : " Plans larges, travellings, lents panoramiques sont les outils d'un artiste cherchant à capturer l'esprit des lieux : jamais des personnages ne se sont autant émerveillés d'une vue, d'un parc, d'un vieux cinéma, ou tout simplement d'habiter New York." On pourrait écrire presque la même chose de Klapisch, qui voulait aussi avec ce film faire un nouveau portrait de sa ville natale, Paris qui change et qui demeure. Il a ancré sa fiction dans le Xème arrondissement, dans la perspective de Montmartre et du Sacré-Coeur.



New York, Paris. Il se trouve que le new-yorkais Edward Hopper est venu vivre à Paris en octobre 1906. Installé 48, rue de Lille, il écrit à sa mère : « Je ne crois pas qu’il existe sur terre une autre ville aussi belle que Paris, ni un peuple qui apprécie le beau autant que les Français ». "Du coin de sa rue, écrit Catherine Guennec/ Jo Hopper, il pouvait apercevoir le Sacré-Coeur, ce grand "vaisseau blanc" "flottant au-dessus de la ville" ou "cette grosse meringue" bouchant le ciel de Montmartre." Il s'éprend de Félix Vallotton, d'Alfred Marquet, découvre Manet, Renoir, Degas, et peint en plein air à la manière des impressionnistes, des tableaux où déjà les êtres humains se font rares.


Stairway at 48 Rue de Lille, Paris, 1906. © Whitney Museum of American Art, New York

Le Quai des Grands Augustins, 1909. © Whitney Museum of American Art, New York

Il y a un plan du film souvent repris dans les articles critiques, parce qu'il en exprime bien la thématique de la solitude, que je ne peux m'empêcher de mettre en rapport avec un des tableaux les plus célèbres de Hopper, peut-être son tableau préféré, selon Catherine Guennec, à savoir Second Story Sunlight, créé à Cape Cod entre la fin août et la mi-septembre 1960.


Second Story Sunlight, Edward Hopper, 1960, © Whitney Museum of American Art, New York

Bien sûr, il ne s'agit pas d'une stricte copie, et je ne crois pas une seconde que Klapisch a songé à Hopper en composant son plan, mais dans les deux oeuvres les personnages regardent vers l'extérieur depuis leur balcon sans rien partager. L'excellent site Artifexinopere propose une intéressante analyse du tableau de Hopper, où il serait comme une variante de Sea Watchers (1952) où le peintre aurait décalqué la composition femme/homme en une composition vieille femme/jeune femme.



Selon l'auteur du site, si l'on regarde à plat, en faisant abstraction de la perspective, "les deux femmes apparaissent maintenant séparées, chacune devant sa maison. Même la terrasse commune se révèle une illusion perspective : ce que le tableau montre réellement, ce sont deux rambardes disjointes."

Ces deux femmes ne seraient-elles pas en somme comme Marion et Hope, les deux femmes du film de Woody Allen, proches et lointaines (le modèle unique de la peinture n'est-il pas Jo, la femme du peintre ?). Oh, il y aurait bien sûr beaucoup d'autres choses à dire, mais je finirai aujourd'hui par le dernier paragraphe du livre de Murielle Joudet, si juste et émouvant :
"Finalement Marion écrit, travaille, se concentre et avance, mais pas tout à fait comme au début. Elle n'a pas retrouvé son état de quiétude initiale, on sent autre chose : qu'elle s'est levée et s'est assise juste à côté de la femme qu'elle pensait être. Cette efficacité triomphante, cette assise inébranlable, ce n'était pas une image juste : des femmes et des hommes qui travaillent, écrivent, qui aiment et sont aimés. Pouvoir aimer et travailler, ce n'est pas un dû, ça ne vient pas au réveil, c'est un prodige de chaque jour, qui nous arrive au bout d'un tunnel de folie et d'épuisement. C'est un spectacle qu'on prépare, qu'on apprend, qu'on répète et qu'on rejoue - qu'on rate aussi - soir et matin, avec les autres."


lundi 18 décembre 2017

# 301/313 - Arthur Rackam

New York/Paris : je réalise que je suis en train de retrouver cette double postulation Europe-Amérique qui était à l’œuvre dans les premières chroniques. Tout se passe comme si l'Attracteur étrange voulait boucler la boucle, s'incurvant pour rejoindre le point d'origine, une spire plus haut peut-être. Peut-être. On verra bien si ceci se confirme dans la quinzaine qui vient finir l'année.

Je continue la lecture de Tartt, où je m'ennuie toujours un peu, et même beaucoup parfois, entre deux passages fulgurants. Je ne suis pas même pas assuré qu'il y en ait un autre, de passage fulgurant (enfin, j'ai dépassé la quatre centième page, je n'ai plus qu'à dévaler l'autre versant du pavé).

En attendant donc une hypothétique nouvelle tartterie, et une nouvelle incursion dans l'univers zeppelinien, je consigne une autre coïncidence graphique. Dans la lettre hebdomadaire du site américain Brain Pickings, je tombe sur l'illustration suivante d'Arthur Rackam :

Illustration by Arthur Rackham for a rare 1917 edition of the Brothers Grimm fairy tales   
Surprise, car la même illustration me fut offerte tout récemment par un représentant des éditions Citadelles et Mazenod qui toqua à ma porte un après-midi de novembre, alors que j'avais renoncé au tout dernier moment à aller au cinéma. Le bougre parti (et pas les mains vides, il avait su être convaincant), j'avais posé le cadeau dans une bibliothèque, à côté du coffret d'Otto de Marc-Antoine Mathieu.

Peu de temps après, sur mon fil FB, je découvre une page partagée par Frédéric Mur, (jeune dessinateur talentueux, soit dit en passant), ouvrant sur l'univers graphique de Kelly Mc Kernan :

Pas besoin d'être un grand critique d'art pour voir l'influence d'Arthur Rackam dans cette belle image de nymphe en lévitation : le trait précis et sensuel, l'alliance de l'humain et du végétal, de la chevelure expansée aux pieds perdus dans l'entrelacement racinaire, tout porte la marque du génial illustrateur britannique.

J'avais enregistré ces échos graphiques sans en chercher une signification particulière, mais je m'aperçois maintenant qu'ils s'inscrivent assez bien dans cette perspective du bouclage esquissée au-dessus. Le site Brain Pickings est administrée par une seule femme, Maria Popova, qui écrivit, entre autres, pour le New York Times.

Maria Popova. Photograph by Elizabeth Lippman for The New York Times
Otto, c'est ni plus ni moins que le support du premier article publié ici, Otto et l'attracteur étrange.

Kelly Mc Kernan est une artiste américaine, basée à Nashville dans le Tennessee (je suis frappé par une certaine ressemblance physique avec Donna Tartt).



mardi 14 novembre 2017

# 272/313 - Enorme poupée de ténèbres

"Tout ce passé embrouillé, intriqué, entassé dans la forme d'une ville, il suffit de prendre le bon fil et de tirer très délicatement pour le dévider."

Olivier Rolin, Tigre en papier, Seuil, 2002, p. 22.

Peu après après m'être frotté à la pelote d'algues d'Adamsberg, j'emprunte à la médiathèque le numéro de juin-juillet-août 2017 de la revue Europe consacré pour partie à Olivier Rolin.

Je n'ai lu que quelques livres d'Olivier Rolin, mais j'en ai chaque fois aimé la lucidité un peu désenchantée, le regard ample de quelqu'un qui n'a jamais sillonné la planète en touriste, et avant tout la langue, conjuguant virtuosité et rugosité. Europe est riche en textes très éclairants et stimulants sur les nombreuses facettes de ce qui apparaît déjà comme une œuvre, même si Rolin n'a pas encore conquis le grand public (et il est hautement probable que la situation va perdurer). Cela m'a conduit à lire son livre peut-être le plus connu : Tigre en papier. Histoire d'un type, comme il le dit lui-même, qui tourne comme un malade la nuit sur le périphérique, en compagnie de la fille de feu Treize son meilleur ami, à qui il raconte leur tumultueuse jeunesse de militants de la Cause, une organisation presque secrète qui voulait préparer la Révolution. Fin des années 60, où les idéaux vont se fracasser sur les récifs du réel, entre grotesque et poésie brute, bêtise et romantisme, pour reprendre des termes de la quatrième de couverture rédigée par Rolin lui-même.
Le livre est puissant, mais je n'en aurais peut-être rien consigné si plusieurs échos aux thèmes étudiés ici ne s'étaient manifestés. Le premier écho fut une évocation de Che Guevara, dans la revue puis dans Tigre en papier, alors même que j'avais prévu d'insérer dans l'épisode du 8 octobre de ma Fiction-1967 une allusion à la capture ce jour-là du guérillero égaré en Bolivie :
"Le Che n'était pas un écrivain, d'accord, mais tout de même la dernière phrase de son carnet, "nous sommes partis à dix-sept sous une lune très petite", c'était aussi parfaitement beau que la dernière phrase de Rimbaud,"dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord", non ?"
C'est en 1967 qu'Olivier Rolin rencontre - et ce sera la première et la dernière fois - Louis Althusser, icône alors des intellectuels marxistes.
1967 qui apparaît encore au détour d'une phrase : " Voici, tu es assis dans l'entrée d'un appartement qu'un ami t'a prêté dans une de ces HLM de brique de la porte d'Orléans, on est en ...67, peut-être. Tu es assis à une table, et tu écris un tract. Ça risque d'être le tract le plus long de toute l'histoire de l'agit-prop' (...)" (Et au même moment, sur la télé que tu suis en alternance avec ta lecture, comme tu as parfois la mauvaise habitude de le faire, le documentaire de Philippe Béziat sur Jacques Prévert montre le poète, cibiche obstinément vissée à la lèvre inférieure, pratiquer au début des années 30 l'agit-prop' avec le groupe Octobre).


Mais ce qui est le plus prégnant, le plus récurrent, c'est le motif de la pelote embrouillée : "En circulant autour de Paris, "énorme poupée de ténèbres faite d'histoire tassée, effondrée sur elle-même, [...] la ville est la pelote en quoi se nouent et se serrent des millions de fils, vies présentes et passées, vécues et rêvées, quelque part dans cette matière inextricable il y a mon histoire à moi et celle de Treize, et toutes les autres qui étaient tressées aux nôtres (...)." Et encore un peu plus loin : "Tout ça trop embrouillé. Mais c'est la vie qui est ainsi, Marie, cette pelote emmêlée."

Dans la revue Europe, l'un des auteurs (je ne sais plus lequel, je n'ai pas noté le nom et j'ai rendu le numéro) a noté la proximité avec Borges :
"(...) la multiplicité des thèmes qui s'entrecroisent, des nœuds que chaque phrase serre. C'est la densité des bifurcations dans le labyrinthe de l'écrit."
Labyrinthe que nous n'avons pas fini d'explorer...


vendredi 3 mars 2017

# 53/313 - Elle cessa de se prendre au sérieux

Ayant mis un point final à la chronique précédente, je n'avais qu'une idée en tête, me ruer à la médiathèque pour emprunter le numéro de décembre des Cahiers du cinéma, pour un article sur Jim Jarmusch mentionné dans une analyse lue sur le net, ainsi que L'île du Docteur Moreau, de HG Wells, dont  Paterson et Laura voient l'adaptation au cinéma le samedi soir. J'avais d'ailleurs déjà failli l'emprunter, et à deux reprises, le roman ayant fait l'objet avec d'autres d'une présentation sur les tables au centre de la médiathèque, sur le thème, si je me rappelle bien, de la Littérature qui guérit. De quoi L'île du Docteur Moreau pouvait-il guérir, (un petit post-it jaune avançait une proposition) là, j'avoue que je ne sais plus.

Mais les choses ne se passent pas toujours comme prévu. Je trouvai le numéro d'octobre des Cahiers avec Jarmusch en couverture, et un long entretien passionnant mené par Nicholas Elliott, mais pas le numéro de décembre. Tous les numéros récents étaient au casier, sauf celui qui m'intéressait particulièrement.


Deuxième petite déconvenue : la présentation sur les tables avait disparue, et le livre de Wells avait dû  rejoindre les rayonnages habituels. J'eusse pu aller le rechercher, mais cette absence sonnait comme un signe. Il n'y avait peut-être pas d'urgence à aller enquêter de ce côté-là. D'autant plus que sur le rayon des nouveautés, il y avait un Paul Auster, je l'ai déjà dit maintes fois, un des écrivains majeurs de la coïncidence. Il s'agit d'un recueil d'essais, de discours et de préfaces intitulé La pipe d'Oppen. Je ne l'ouvre même pas et l'embarque aussitôt. Cinq minutes plus tard, je suis dans la rue.


Ce n'est que le soir, chez moi, que je détaille le contenu. Or le quatrième texte, NIGHT ON EARTH : NEW YORK, daté de 2007, est précisément un hommage à Jim Jarmusch. Et dès la première page, on retrouve cité l'auteur des poèmes de Paterson, à savoir Ron Padgett :

"Peu de gens savent que Jim Jarmusch fut d'abord un poète et que pendant ses études à l'université de Columbia il fut l'un des rédacteurs en chef  de la revue littéraire des étudiants, la Columbia Review. Ses premières œuvres furent influencés par Ashbery, Franck O'Hara, Kenneth Koch, Ron Padgett et d'autres poètes de la New York School. S'opposant au formalisme et à la sécheresse académique qui dominaient alors la poésie américaine, plusieurs insurrections eurent lieu dans les années 1950 à travers le pays : les Beats, les poètes du Black Mountain College et la plus subversive de toutes, la bande de New York. Une nouvelle esthétique était née. La poésie n'était plus perçue comme une sombre et laborieuse quête de vérité universelle ou de perfection littéraire. Elle cessa de se prendre au sérieux et apprit à se laisser aller, à se moquer d'elle-même, à profiter des plaisirs terrestres immédiats. La notion d'art supérieur fut abandonnée au profit d'une approche caractérisée par de fréquents changements de style, d'un penchant pour le trait d'esprit et l'absurde, la discontinuité et le recyclage de la culture populaire sous toutes ses multiples formes."
Dans l'entretien des Cahiers, Jarmusch évoque sa période estudiantine. C'est pendant celle-ci qu'il avait découvert Paris, où il devait rester six mois mais il prolongea un peu son séjour :
" Je n'ai pas terminé mes cours, en partie parce que j'ai découvert la Cinémathèque française. Je me souviens que Henri Langlois nettoyait lui-même la salle entre les séances. Il me disait : "Vous avez déjà vu deux films. Vous ne pouvez pas sortir ?" "Je sais, mais je dois voir le prochain." Je lisais Nadja de Breton et je suivais les rues qu'il citait. Paris m'a ouvert les yeux. J'étais un gosse d'Akron, Ohio, qui n'avait quasiment jamais pris l'avion et n'était jamais sorti du pays. C'était stupéfiant d'être à Paris. J'avais un amour profond pour les dadaïstes et les surréalistes, ainsi que pour la littérature française. Je me suis rendu sur les tombes de tous les poètes. Paris m'a ouvert à beaucoup de choses, surtout des films."
Ici nous renouons avec un fil apparu dans les premières chroniques, la double postulation Europe-Amérique, et même plus précisément Paris-New York. Ce circuit d'échange qui les lie, les interféconde. Paul Auster lui aussi fera le voyage parisien, il en parle beaucoup dans ce recueil, avec un premier séjour à l'été 1967, puis un second à partir de février 1971, qui durera trois ans et demi, au cours duquel il nouera une profonde amitié avec le poète Jacques Dupin, dont la générosité lui permettra de survivre ces années-là.

Où l'on voit incidemment qu'il est parfois plus intéressant que les choses prennent un tournant que nous n'avions pas prévu. Les bifurcations que nous propose la vie sont souvent pleines de promesses si nous ne les dédaignons pas. C'est donc à une mini-série autour de Paul Auster que seront consacrées les billets à venir, car je suis loin d'avoir épuisé le sujet en cette seule chronique.

vendredi 10 février 2017

# 35/313 - Where are you going ?

Ne quittons pas Pantruche. Il se trouve que j'y suis allé le samedi 21 janvier, avec les amis du Manteau d'Arlequin de Cluis. Le bus tôt le matin (que nous avons failli rater pour cause de réveils défaillants), qui nous a déposés près de la Bourse. Quartier libre et rendez-vous le soir au théâtre Saint-Georges pour voir ensemble la pièce Les Faux British.
Avant d'aller au musée Picasso pour l'exposition Picasso-Giacometti, j'ai conduit les enfants jusqu'au Bon Marché, 24 rue de Sèvres, dans le septième arrondissement, un grand magasin où je n'avais foutredieu jamais mis les pieds. Vous vous doutez bien que je ne venais pas pour le shopping, non, je tenais à venir parce qu'un article de Philippe Dagen dans Le Monde m'avait mis l'eau à la bouche : dans l'enceinte même du magasin, la plasticienne japonaise Chiharu Shiota présentait une exposition qui résonnait fortement avec ma propre imagerie : Where are you going ?

Photo : Pauline

Suspendus dans le vaste espace central du magasin, cent cinquante formes de bateaux enserrés de fils blancs. Ailleurs, un tunnel de fils enchevêtrés. Tout le travail de Chiharu Shiota consiste à tisser des réseaux arachnéens dans les différents lieux qu'elle investit. Philippe Dagen écrit que la regarder à l’œuvre est une expérience étonnante : "La pelote à la main, perchée sur un escabeau, Shiota travaille très vite. Les décisions semblent immédiates : à droite, à gauche, en faisant passer le fil devant ou derrière ceux qui sont déjà tendus, en le tirant plus ou moins, elle fait se multiplier lignes et angles. Les gestes sont courts, précis et terriblement rapides." Aucun projet initial ne préside à ces géométries filaires :  « Je suis guidée par le lieu. Ce que je pourrais préparer à l’atelier serait trop petit ou trop grand. Il y aurait trop de différences. Donc, je fais le maximum sur place. »


Ici elle use pour la première fois du fil blanc en souvenir du Mois du Blanc inventé par Aristide Boucicaut, le fondateur du magasin. A Venise, c'est le rouge qui prédominait, dans son exposition
The Key in the Hand, où des centaines de clés rouillées étaient suspendues au-dessus de vieilles barques.
“The Key in the Hand”, 2015,  la Biennale de Venise
Ou bien c'était le noir, comme à Düsseldorf, encore en 2015 :

“A Long Day” 2015, K21 Kunstsammlung Nordrhein Westfalen, Düsseldorf
 ou à Marseille, en 2014.


Pourquoi ces labyrinthes de fil m'émeuvent-ils autant ? Sans doute parce que j'y ai reconnu une étroite parenté avec l'attracteur étrange d'Otto. Lui aussi, perché comme Chiharu sur son escabeau, il ne cesse d'entrecroiser les filaments du destin.
Qu'est-ce qui amène ces artistes d'aujourd'hui à dessiner ces formes dans l'espace ? Tous les deux posent avec ces créations la question de la destination, du chemin existentiel. Where are you going ? demande Chiharu, qui précise que ce titre "renvoie à l’incertitude du voyage qu’est notre vie. Nous sommes parés au départ mais ne savons pas exactement où nous allons. Chaque jour, nous sommes la cible d’une quantité invraisemblable d’informations, qui font que tout est à portée toujours plus facilement, toujours plus rapidement. Mais le corps humain ne s’adapte et n’évolue pas à la même vitesse, ce qui rend les choses plus complexes au moment de trouver la vraie signification de la vie." 

Marc-Antoine Mathieu parle aussi de cette quête sans objectif défini, de cet abandon à l'inattendu : "Otto, en voulant tracer son être, débouche donc sur un attracteur étrange. Il ne savait pas ce qu’il cherchait mais il l’a trouvé en cherchant. C’est une posture de scientifique, qui devrait à mon sens être davantage utilisée dans l’art. Pour ma part, j’avance souvent dans une idée sans savoir où je vais, et à un moment quelque chose m’échappe, et je découvre des choses inattendues."

*
Le soir, en revenant du théâtre, nous sommes passés inopinément par la rue Montmartre, et j'ai pensé à Poe, à Dupin rencontrant ici le narrateur dans un obscur cabinet de lecture, à la recherche tous les deux d'un même livre, "fort remarquable et fort rare". L'attracteur étrange continuait de tisser ses liens.

jeudi 9 février 2017

# 34/313 - Crécher à Ménilmuche

"Et décidément Facebook semble pris dans les rets de l'attracteur étrange (dont il me plaît de penser que les "algorithmes" insoupçonnés sont bien supérieurs en complexité et en intelligence à ceux de l'entreprise de Zuckerberg) (...)"

J'écrivais ceci le 27 janvier, sur Histoires de chats, et j'y repense souvent : tout se passe comme si l'attracteur étrange se servait de tous les réseaux à disposition, donc internet et les réseaux sociaux également, les utilisant comme vecteurs de ses collisions. J'en ai constaté déjà plusieurs exemples sans toujours songer à en enregistrer une trace. Mais c'est ce que je pense faire maintenant de façon plus systématique. Dernier en date : la publication hier sur FB de l'article #28. Le fil d'actualité contenait juste en dessous un statut de France Culture traitant aussi de l'histoire de Paris :

On a toujours le droit bien sûr de ne pas être convaincu, mais j'ai plus fort au magasin. Et cela ne concerne plus tellement FB mais encore Jacques Yonnet, qui était mentionné dans mon statut. J'insiste encore sur la "charge" que semble receler cette figure trop méconnue de la littérature. Je lis à petites lampées le recueil Troquets de Paris, qui rassemble une partie de ses chroniques à L'Auvergnat : c'est un alcool fort qui a besoin de se faire déguster. Or, hier après-midi, j'ouvre le volume où je l'avais laissé la veille et je tombe sur ceci :


Je suis resté scotché par la première ligne - C'est loin le quartier de Ménilmuche ! Surtout quand on "crèche" du côté des Ecoles (...) - car le matin même en rectifiant  une partie de la fiction brève du 5 février 1967, où entre en scène le cinquième personnage de l'histoire, l'inspecteur Edmond Lagneau, j'avais écrit précisément ceci :

Si l’on pardonnait, même Bougrin, à Lagneau ses lubies ufologiques, c’est uniquement parce qu’il avait sur le versant opposé de sa personnalité un don réel pour l’investigation policière. Dans ce type d’enquête, il était l’homme le plus rationnel qui soit, l’Auguste Dupin de la section, le Sherlock Holmes de Ménilmuche (son quartier de naissance où il persistait à crécher, veillant de près sur son vieux papa, ancien anarcho-syndicaliste chez Renault). Sa vie se divisait en deux compartiments étanches, d’un côté la recherche maniaque des traces de l’étrange, de l’autre l’enquête patiente, obstinée et sagace autour des indices du crime. Et en ce moment, il avait fort à faire des deux côtés.

Aucune logique ne me conduisait nécessairement à faire "crécher" mon inspecteur à Ménilmuche (que j'aurais aussi bien pu désigner par son nom véritable, Ménilmontant).
Est-ce une malice posthume de Jacques Yonnet ? Si c'est le cas, eh bien, comme vous le disiez à chaque fin de chronique, à la bonne vôtre, Jacques !

jeudi 2 février 2017

# 28/313 - Deux ou trois choses que je sais d'elle

Yonnet n'a jamais réalisé Paris ma légende, le livre qu'il projetait de publier et qui aurait repris la matière des quelques 700 chroniques hebdomadaires qu'il adressa  à L'Auvergnat de Paris. Trop occupé, dit-on, à courir les troquets et converser avec les potes. Ses deux seuls livres édités sont donc d'autant plus précieux, chargés qu'ils sont ras la gueule d'une matière légendaire explosive. Explosive non au sens balistique et pyrotechnique du mot, mais au sens, comment dire cela, symbolique, si l'on veut bien entendre par là une symbolique opérative, qui se diffuse, se répand, entre en résonance, agit sur vous, vous désigne des chemins, esquisse des sentiers, suscite des carrefours et donc des rencontres.


Rue des Maléfices avait distillé ses enchantements au printemps dernier, Troquets de Paris récidive en cet hiver de haute froidure. La mystification révélée, voici que la chronique contiguë (la sélection des éditeurs ne se fonde pas sur la chronologie) est datée du 31 décembre 1966, autrement dit à l'aube de l'an 1967 sur laquelle j'ai jeté mon dévolu avec ce projet.
Il y redit sa crainte de la "dépersonnalisation", de la montée en puissance d'une architecture de ruches et de clapiers, "des alvéoles où l'ennui suintera des parois."Il a cependant bon espoir qu'un mouvement de rébellion va entraver cette marche mécanique et il finit sur une note optimiste :

"En 1967, et dans les années qui suivront, "notre" bistrot familier restera notre seconde famille. Et l’Étranger - près de nos facultés surtout - sera le bienvenu, et manifestera de plus en plus l'émouvant attachement (que je constate tous les jours) pour notre ville et la communauté que nous représentons.
Il y a lieu, on vous l'assure, de considérer l'avenir d'un  œil serein.
(...) Pour moi, j'inaugure ma septième année d'"apostolat" à l’Auvergnat en levant mon calice : à la bonne vôtre et bonne année !" [C'est moi qui souligne]
Trois ans plus tôt, en 1964, Yonnet avait participé à un documentaire de Claude Dagues, intitulé Paris des maléfices, que l'on peut télécharger sur le site de l'INA. En voici l'extrait gratuit :


Hier, j'ai visionné sur Mubi, avant qu'il n'expire, le film que Jean-Luc Godard a tourné en 1967, Deux ou trois choses que je sais d'elle, avec Marina Vlady dans le rôle principal. Un film revêche, qui ne cherche guère à plaire, qui ennuie de temps à autre mais brosse aussi un portrait saisissant de cette mutation que dénonce Jacques Yonnet, avec un tournage en banlieue, parmi les grands ensembles de La Courneuve.


Développement irrésistible de la société de consommation, avec l'omniprésence des marques et de la publicité, culminant dans ce plan de la fin du film :


mercredi 1 février 2017

# 27/313 - Joyeulseté grande ès troquets de Paris

Il est des mots-séismes : apparaissant soudainement, ils ébranlent l'écorce de votre entendement puis ne cessent de déployer leurs répliques. Ainsi a surgi au billet précédent le terme de "mystification", dont nous avons vu qu'il était le titre d'une nouvelle méconnue de Poe, mais celle qui, selon Georges Walter, était la plus autobiographique de toutes.
Ce matin, je me replongeai dans un recueil de chroniques que mon ami Francis "Javert" Dusserrre m'avait gentiment apporté vendredi soir 20 janvier, lendemain de l'anniversaire de Poe. Il s'agissait de Troquets de Paris, sélection d'articles que Jacques Yonnet donna, à partir de 1961, chaque semaine pendant treize ans à L'Auvergnat de Paris. Jacques Yonnet n'est plus un inconnu pour moi depuis que le même Francis, parisien pur porc de la rue des Rosiers, m'avait prêté Rue des maléfices, chef d’œuvre paru en 1954. J'avais trouvé là un frère dans la quête des résonances, et à travers les légendes du vieux Paris colportées depuis Lutèce et le Moyen Age, un autre ouvrier de l'attracteur étrange : "J'ai découvert, écrivait-il, à travers les moindres conjonctures, faits bizarres et jeux de coïncidences, une logique à ce point rigoureuse qu'un constant souci de véracité m'a forcé à me mettre en scène beaucoup plus peut-être qu'il n'eût fallu."


Je reprends donc l'affaire où je l'avais laissée la veille, au beau milieu d'une chronique du 20 février 1971, intitulée somptueusement Nostalgies bistrotières et boyau de la rigolade, ce qui donne bien le ton car Yonnet s'émeut alors du "reconditionnement" des Halles centrales, affirmant qu'il ne "se passe pas de trimestre que ne soient jetés bas des pâtés d'immeubles encore parfaitement habitables, et qui possèdent leur "personnalité" aux yeux des êtres sensibles. Mais les impératifs du moment sont aux grands ensembles, à l'univers alvéolaire (voyez le complexe Montparnasse), inventé pour faire crever d'ennui, si nous n'y prenons garde, les gens que nous sommes."
Je reprends, oui, exactement à cet endroit, tournant la page 43, illustrée d'un dessin de Yonnet (car le lascar avait en outre un bon coup de crayon), et je lis ceci :

Heureusement, il y a l'humour, l'humour spécifiquement parisien... et bistrotier, propre à nous préserver de bien des maux. Et cela dure depuis le fond des âges : déjà, au temps des premières croisades, des cadets de famille, peu soucieux d'aller en Orient combattre les Infidèles et qui avaient loué de bons mercenaires pour y aller à leur place, avaient fondé dans les innombrables tavernes de l'île de la Cité, une véritable communauté de faussaires. On y fabriquait (tout simplement) des reliques, dont je me souviens avoir publié dans ces colonnes une liste extraordinaire [...]. Le caractère outrageusement faux de ces soi-disant "témoins" de la Passion force d'admettre de la part de leurs fabricateurs un sens de la mystification poussé au suprême degré de joyeulseté grande." [C'est moi qui souligne]
Baudelaire affirmait qu'Edgar Poe "fut toujours grand, non seulement dans ses conceptions nobles, mais encore comme farceur." A propos du baron Von Jung, double de Poe dans "Mystification", Georges Walter écrit : "Seigneur du canular, le baron est, en vérité, la figure suprême de l'artiste, ce lucide absolu. A l'instar de ce maître, le poète, homme clandestin et camouflé, ne sera pas la créature d'une inspiration, mais l'ingénieur d'une élaboration."

Jacques Yonnet a donné plus qu'à son tour dans le canular. Il raconte celui des tatouages bidons, mené avec l'écrivain Robert Giraud, où il abusa une équipe de télévision allemande. Ayant recruté dans plusieurs bistrots des "volontaires", il leur dessina lui-même sur la peau, au moyen d'un stylo à bille et d'eau de Cologne, "des motifs allant du classique à l'extravagant, de la chauve-souris au naufrage par grosse mer, de la panthère au dragon chinois, du portrait de Mistinguett à la fatma exécutant une danse du ventre." Selon lui, les opérateurs n'y virent que du bleu, et repartirent ravis mais puissamment intrigués par cette abondance de tatoués dans un si petit périmètre.

Un canular Tason - Le faux mariage en ville d'Aigurande
O bien-aimé lecteur, une terrible hypothèse me vient tout à coup : Et si toute cette histoire d'attracteur étrange n'était au fond qu'un canular, dont je serai tout à la fois le concepteur et la victime ?


jeudi 14 juillet 2016

Paris Maléfices

Mercredi matin, mon vieux pote Savélitch m'envoie un message me conviant à l'accompagner à Paris : il s'agissait de déménager le Baroudeur, autre vieux compagnon en instance, heureuse promotion faut-il croire, de devenir propriétaire en Berry. Étant invité le soir-même à Aigurande, et le déménagement se réduisant à une poignée de cartons ne nécessitant pas ma musculaire présence de manière absolue, je déclinai l'offre bien à regret, mais il était écrit que cette journée devait se placer sous l'égide de la capitale, car quelques heures plus tard, débarquant à la médiathèque pour rendre les deux volumes empruntés naguère, et commençant à mon habitude par la revue des nouveautés en bande dessinée, je découvre, un peu ébahi, la couverture suivante


qui me pouvait manquer de me rappeler le livre de Jacques Yonnet que je suis en train de déguster depuis quelques jours, et que j'ai déjà évoqué dans La bourbe et l'horloge.


La référence est explicite : le scénariste, Jean-Pierre Pécau, dédie d'ailleurs le premier volume à la mémoire de Jacques Yonnet, et, sur le site des éditions Delcourt, une section sur les différents lieux de l'intrigue s'ouvre sur une citation de Yonnet lui-même. La fascination de l'auteur pour la Bièvre, l'affluent enfoui de la Seine, s'y perpétue sans fard


jusqu'à un personnage féminin qui porte ce nom (page 30) :


L'album se lit avec plaisir, jouant sur les allers-retours entre légendes médiévales et Paris d'aujourd'hui, sur un registre proche de celui de Yonnet, mais sans atteindre le charme de Rue des maléfices, sa puissance d'envoûtement.
Au chapitre du hasard objectif, on notera d'abord que la première case de l'album place l'action en août 44, pendant cette période de l'Occupation qui est le cadre temporel du livre de Yonnet, alors que le chapitre X sur lequel j'avais arrêté ma lecture au moment où je découvris l'album commence la même année, en juin 44.



En second lieu, alors que je rédigeai ce billet sur le regard chez Sebald et Harari, je lus le même jour cette histoire (Rue des Maléfices est une mosaïque d'histoires enchevêtrées) où il s'agit, pour le réseau de résistance de Yonnet, d'envoyer un message radio à Londres pour éviter le bombardement en pleine ville d'un convoi d'explosifs beaucoup plus chargé que prévu. Or, le conseil de guerre du groupe se tient dans le petit café que Géga, un "homme invraisemblable," a installé rue de Bièvre, et dont l'enseigne est "l’Oeil". Un peu plus loin, un autre personnage, le Corse, conduit Yonnet vers un lieu mystérieux : "Quarante mètres, cinquante peut-être, entre deux parois sourdes-muettes-aveugles, l'une de briques creuses, l'autre de calcaire non crépi. On oblique à droite : et brusquement l'horizon s'échancre, et laisse apparaître un coin de ciel avare, au-dessus d'un univers miniature de Venise nordique. J'ignorais qu'il existât encore, dans Paris, un tronçon de Bièvre à ciel ouvert." (C'est moi qui souligne)

La fin de ce chapitre se termine par ce paragraphe :

Et moi qu'est-ce que je fais d'autre ? Je tâche de déterminer les points d'impact, afin seulement  de limiter les dégâts ; mais je ne pourrais jamais faire en sorte qu'il pleuve moins de bombes...
Et si je souligne ici encore points d'impact, c'est que je me souvenais de mes propres mots rédigés quelques heures plus tôt dans le billet mentionné au-dessus :

Sur cette collision entre Diamant noir, film récent de Arthur Harari, et Austerlitz de W.G. Sebald.
Un premier "point d'impact" avait été repéré avec le motif de la gare d'Anvers (dont l'horloge centrale avait provoqué une digression alsaco-parisienne).
Un second "point d'impact" n'est autre que le motif de l’œil, du regard.
Enfin, le jour suivant, comme je relisais également Vertiges de Sebald, il m'apparut une dernière rencontre,  ou bien devrais-je l'appeler une douce collision, que je voudrais fixer ici. Mais, le temps n'arrêtant pas son cours, et des développements imprévus se laissant entrapercevoir, m'avertissant en quelque sorte que l'affaire pourrait bien être plus longue à traiter que je ne pensais, je me permets de remettre au lendemain cette dernière partie. (A suivre donc)




jeudi 28 août 2014

Le chien noir

                     TOPPER

Soudain aux arêtes de la pierre
mon sang a brûlé mes yeux se sont tus
le ciel dans mes paumes ne reposait plus
j'élus domicile dans l'ornière

Topper était un labrador, un chien noir, tout noir. Le plus intelligent des chiens que nous ayons eu à la ferme. Beau, affectueux, et indépendant comme un chat : quand il voulait aller folâtrer dans les champs, il faisait la sourde oreille et ne répondait plus à nos appels.
C'est un petit train de marchandises qui le renversa et lui ôta la vie.
Une semaine plus tard la ligne était désaffectée.

Pourquoi évoquer son souvenir ?
Si ce n'est qu'un autre labrador noir a disparu récemment, Vadim, le chien de l'amie Sylvie, qu'un garagiste nomma Valmer. "Au reste, est-ce que son erreur a un sens, j'en doute", écrivait-elle dans la note qu'elle lui consacre. Sur cette erreur, je fis un commentaire sur le site : c'est qu'il m'apparaissait que ce nom - Valmer - n'était pas sans faire surgir toute une chaîne d'échos.
Si ce n'est que l'article que je rédigeais au même moment évoquait Accident nocturne, un roman de Modiano paru en 2003, et que je m'avisai qu'un chien noir y avait place, qui croisait l'errance du personnage dans la capitale :

Une nuit, un chien m'avait suivi depuis l'Alma jusqu'à l'esplanade du Trocadéro. Il était de la même couleur noire  et de la même race que celui qui s'était fait écraser du temps de mon enfance. Je remontais l'avenue sur le trottoir de droite. D'abord, le chien se tenait à une dizaine de mètres derrière moi et il s'était rapproché peu à peu. A la hauteur des grilles des jardins Galliera, nous marchions côte à côte. Je ne sais plus où j'avais lu - peut-être était-ce une note au bas d'une page des Merveilles célestes - que l'on peut glisser à certaines heures de la nuit dans un monde parallèle : un appartement vide où l'on n'a pas éteint la lumière, et même une petite rue en impasse. On y retrouve des objets égarés depuis longtemps : un porte-bonheur, une lettre, un parapluie, une clé, et les chats, les chiens ou les chevaux que vous avez perdu au fil de votre vie. (p. 120)

La magie Modiano s'exerce ici à plein, il y suffit d'un chien qui vous suit, que l'on suit, et une brèche semble s'ouvrir dans le mur compact du réel. Le temps s'y laisse reconquérir furtivement.

Je l'ai vu s'éloigner de moi, comme s'il ne pouvait rester plus longtemps en ma compagnie et qu'il allait manquer un rendez-vous. Alors, je lui ai emboîté le pas. Il marchait le long de la façade du musée de l'Homme et il s'est engagé dans la rue Vineuse. Je n'avais jamais emprunté cette rue. Si ce chien m'y entraînait, ce n'était pas un hasard. J'ai eu la sensation d'être arrivé au but et de revenir en terrain connu.

Le chien est passeur, intercesseur de l'ombre. Il guide le narrateur jusqu'à un bar, fermé, c'est un dimanche :

Je m'étais arrêté un moment et j'essayais de déchiffrer ce qui était écrit sur l'enseigne, au-dessus de la porte d'entrée : Vol de Nuit. Puis j'ai cherché du regard le chien, devant moi. Je ne le voyais plus. J'ai pressé le pas pour le rattraper. Mais non, il n'y avait pas trace de lui. J'ai couru et j'ai débouché au carrefour du boulevard Delessert. Les lampadaires brillaient d'une clarté qui m'a fait cligner les yeux. Pas de chien à l'horizon, ni sur le trottoir en pente du boulevard, ni de l'autre côté, ni en face de moi vers la petite gare du métro et les escaliers qui descendent jusqu'à la Seine. La lumière était blanche, une lumière de nuit boréale, et j'aurais vu ce chien noir de loin. Mais il avait disparu. J'ai éprouvé une sensation de vide qui m'était familière et que j'avais oubliée depuis quelques jours grâce à la lecture apaisante des Merveilles célestes. Je regrettais de n'avoir pas retenu le numéro du téléphone qu'il portait à son collier. (p. 123)

Le lendemain, à la nuit tombée, il repassera par cette rue Vineuse, et retrouvera la Fiat couleur vert d'eau qui l'avait renversé au début du roman, place des Pyramides, et, à l'intérieur du bar Vol de Nuit, Jacqueline Beausergent, la conductrice.

Vol de nuit, c'est le titre aussi d'un célèbre roman de Saint-Exupéry.

C'est précisément d'un vol de nuit dont il va être question dans la suite de cette pérégrination.

mercredi 23 mars 2011

On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux

C'est un vers magnifique de Pierre Reverdy, dans Plupart du temps (1915). 1915, une date qui m'est chère, car c'est l'année de naissance de Simone. J'ai lu ce recueil de bout en bout l'année dernière (alors que le possédais depuis très longtemps, mais je n'avais guère fait que picorer quelques poèmes), et j'en avais extrait ce vers dans la petite anthologie que je bâtis petit à petit dans le carnet acheté dans l'une des synagogues de Prague.
Ce fut donc une belle surprise que de le retrouver à la médiathèque comme titre d'un roman de Robert Bober. Je n'avais jamais lu Robert Bober, mais son nom m'était pourtant comme familier. Et puis, en quatrième de couverture, je lus ceci : "C'est le mercredi 24 janvier 1962 que Jules et Jim, dans lequel Bernard Appelbaum avait fait de la figuration, sortit sur les écrans, et c'est le vendredi soir qu'avec sa mère, il est allé le voir au cinéma Vendôme, avenue de l'Opéra." 1962 : c'est l'année qui m'occupe dans le nouveau projet théâtral auquel je songe pour Cluis en 2012. Année où fut joué Les Misérables, dont il ne reste rien qu'une mention sur les programmes d'aujourd'hui. Toute la mémoire de ce spectacle a disparu, et je me suis en tête de la faire revivre, en recherchant dans les journaux de l'époque, en retrouvant les acteurs, le texte de l'adaptation, des photos peut-être. Travail encore à effectuer, en cette année de transition. Donc 1962, pour moi, c'était aussi important et symbolique que le vers de Reverdy. J'ai logiquement emporté le livre.
Que j'ai rapidement dévoré. Livre d'une belle et délicate sensibilité, brûlant d'une nostalgie et d'une tendresse inextinguibles pour un temps, un lieu et des êtres disparus. Le lieu, c'est Paris, où tout se noue et se dénoue, où viennent se réfugier les éclopés de l'Histoire, au nombre desquels les parents du narrateur, fuyant la Pologne ; Paris des bistrots, des chansons ; Paris d'Henri Calet (que m'a si bien fait connaître Fred Deux en me prêtant la quasi intégrale de ses livres), de Robert Giraud, de Jean-Paul Clébert (dont j'ai lu aussi l'an dernier le magnifique Paris insolite, que l'on a réédité voici peu).
Et dimanche soir, en même temps que je le lisais, je regardais Paris, le film de Cédric Klapisch.

Bande annonce de Paris Klapisch par Suchablog

Cette coïncidence ne me surprenait pas. Le livre de Bober lui-même est riche de coïncidences, comme en témoigne cette critique de Jean-Luc Douin dans Le Monde des Livres :
"C’est d’une écriture toute simple, sans la moindre afféterie stylistique, qu’il nous invite à naviguer dans un passé où, sans cesse, comme dans une symphonie d’échos et de coïncidences, Bernard Appelbaum (son double ?) découvre que se superposent des événements familiaux, des mythes historiques, des faits littéraires ou cinématographiques, et la coïncidence des destins d’hommes et de femmes qui ne se connaissaient pas… Tout le roman en flash-back de Robert Bober est découverte épicurienne, exhortation à savourer les petits bonheurs instantanés, à rendre grâce aux éblouissements évanouis, à « capter cette occasion qui passe », comme l’enseigna Jankélévitch."Robert Bober a agencé son livre comme un puzzle. Comme le cinéaste qu'il est par ailleurs, il a pratiqué un savant montage d'instants et de rencontres. Sabine Audrerie, dans La Croix, en septembre 2010, écrit qu'on "peut établir un parallèle entre son premier métier de couturier-tailleur dans les ateliers de confection après-guerre, où se sont retrouvé de nombreux juifs d'origine polonaise, et celui, actuel, d'écrivain. Sélectionner, découper, agencer, coudre, parfaire... l'approche est restée semblable pour le réalisateur, mû par le goût de montrer « les choses en train de se faire ». Ainsi le voyait-on, dans un film de 1999 consacré à l'affaire Dreyfus, agencer les pièces d'un puzzle dans lequel étaient représentés les protagonistes du procès ; ou dans un générique de Lire et relire, où il collait une à une les séquences filmées d'une vie en compagnie des livres.
Olivier Bailly, dans un bel article consacré à Bober (voir en particulier les vidéos d'entretien), ne dit pas autre chose : "Robert Bober est un architecte. Son art est celui de l'agencement, de l'assemblage, du collage. Les souvenirs nous reviennent par bribe et c'est par bribe que l'auteur se souvient. Des souvenirs où sont cousus finement le presque rien et le je ne sais quoi, le bon mot qui faisait jadis la réputation du petit peuple parisien - «un vieux qu'a les cheveux qui vont aux sports d'hiver» - se mêle à la grande Histoire (les manifestations de Charonne, notamment)."
Ceci résonne fortement avec le propos de l'autre livre que je lis en ce moment, L’œil de l'histoire 1, quand les images prennent position, de Georges Didi-Huberman. L'auteur y analyse la pratique du montage chez Brecht, allant jusqu'à la considérer comme un élément fondamental de sa poétique. Allons encore une fois jeter un oeil sur la quatrième de couverture, elle dit l'essentiel :
"Dans son Journal de travail comme dans son étrange atlas d'images intitulé ABC de la guerre, Brecht a découpé, collé, remonté et commenté un grand nombre de documents visuels ou de reportages photographiques ayant trait à la Seconde Guerre mondiale. On découvrira comment cette connaissance par les montages fait office d'alternative au savoir historique standard, révélant dans sa composition poétique - qui est aussi décomposition, tout montage étant d'abord le démontage d'une forme antérieure - un grand nombre de motifs inaperçus, de symptômes, de relations transversales aux événements. On découvrira ainsi, dans ces montages brechtiens, un lieu de croisement exemplaire de l'exigence historique, de l'engagement politique et de la dimension esthétique. 
On verra enfin comment Walter Benjamin - qui a été, en son temps, le meilleur commentateur de Brecht - déplace subtilement les prises de parti de son ami dramaturge pour nous enseigner comment les images peuvent se construire en prises de position."


Je songe maintenant à un autre Paris, celui de Hugo, un court volume que j'avais dû trouver dans un lot de brocante, un volume en mauvais papier, sans valeur, dépourvu d'ailleurs de couverture (on n'ira pas, là, chercher la quatrième). Il végéta longtemps dans quelque caisse, et Hugo, je dois l'avouer, je l'ai boudé longtemps, trop célèbre, trop officiel, trop prolifique, trop quoi... Et puis, venant à Paris en février avec la petite famille, j'avais choisi d'en faire mon viatique, et de fait, je le lus en deux parcours de Téoz, un bout de RER, et dans la file d'attente pour les attractions de Disneyland, pour finalement l'abandonner sur le fauteuil du wagon à l'arrivée à Châteauroux. Book-crossing inédit pour moi : quelqu'un en ferait peut-être son miel après moi.
Ce livre - qu'on peut retrouver sur Gallica - méritait bien sa lecture : il charrie autant de puissance visionnaire que d'aveuglement. Hugo évoque magnifiquement Paris, et il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il en décrit dans le détail les horreurs de son histoire. Il est visionnaire quand il annonce l'Europe mais incroyablement naïf quand il croit démontrer que le progrès technologique amènera nécessairement la paix entre les hommes.
Il est tard. Je boucle ici sans conclure. Sur un autre poème de Reverdy trouvé sur une page Facebook à lui consacrée.
"Si la lumière s'éteint, tu restes seul devant la nuit. Et ce sont tes yeux ouverts qui t'éclairent." (Pierre Reverdy, La balle au bond, 1928)
                                                                              Modigliani, Pierre Reverdy (1915)