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mardi 17 mars 2020

Le silence de Genova

                                               Montaient-ils, bonté bruyante, jusqu’au paradis, 
                                               entre les légumes du couvent, entre les figuiers, 
                                               ou te conduisait-il, le funiculaire,
                                               vers la mort de saison en saison ? 

André Frénaud, Le silence de Genova, in La Sainte Face, Gallimard, 1968. 

Je venais de découvrir le commentaire de Rémi Schulz, qui finissait ainsi : "Curiosité, il y a 15 jours environ, j'ai pris un stoppeur, chaque fois différent, lors de 3 allers consécutifs à Manosque, alors que c'est tout à fait exceptionnel. L'un d'eux était un Italien né à Genova." Genova (Gênes) avait été au cœur de ce dernier article, La grande maladie du vieux temps
Juste après, je me livre à une activité qui n'a rien à voir : j'essaie de retrouver mon exemplaire de La Horde du Contrevent, d'Alain Damasio, que je cherche en vain depuis deux jours. Je passe systématiquement en revue tous les rayonnages de la bibliothèque, et c'est ainsi, sans raison précise, que je sors La Sainte Face, un recueil de poèmes d'André Frénaud, chiné dans une brocante, je ne sais plus laquelle, car j'ai négligé de renseigner comme je le fais le plus souvent, la date et le lieu de l'achat. Ce volume, je l'ai à coup sûr depuis plusieurs années, et je ne l'ai pas encore parcouru. Je le mets donc de côté, ce qui est d'autant plus absurde que j'ai déjà tant à lire.
Je finis par remettre la main sur ma Horde (elle était dans une valise avec un tas d'autres bouquins encore à ranger), puis je me plonge un instant dans Frénaud. Surprise, page 185, je découvre un long poème écrit en 1961-1962 et intitulé Le silence de Genova. Entendez bien, pas Gênes, mais Genova, son nom italien. Pas une seule seconde je ne me suis attendu à retrouver Genova dans ce recueil poétique. Par quel mystère mon cerveau m'a-t-il convaincu de sortir précisément ce soir-là ce livre qui dormait depuis des années dans l'étagère, et qui ne m'était commandé par aucune urgence concrète ?
Détail émouvant : le volume est dédicacé à un Monsieur qui restera inconnu car le nom a été gratté, et qui pourrait dédicacer, sinon le poète lui-même ? Sur Wikipedia, je trouve la signature de Frénaud, il n'y a aucun doute à avoir. C'est bien la même que sur mon livre.


Photo : Michel-Georges Bernard (Wikipedia)

Je songe maintenant qu'il y a peut-être une raison à mon attention soudaine à Frénaud (mais qui n'a pu se matérialiser qu'à travers cette quête circonstancielle du roman damasien) : une conversation samedi soir au bar Le Bruit qui tourne, quelques heures avant la fermeture ordonnée de tous les  estaminets, cafés et restaurants. Avec Michel M., j'avais évoqué la mort de ma petite soeur, et je ne sais plus par quel détour de la parole, j'avais redit cette phrase "Il n'y a pas de paradis." J'écris redit car c'était là le titre d'une fiction brève du dimanche publié le 24 septembre 2006, précédée d'une citation de Jean-Claude Pirotte : "Nous ne pouvons nous attacher qu'à ce qui meurt. A ce qui est frappé du signe de la destruction." (J. C. Pirotte, Plis perdus)

Cette fiction n'en était d'ailleurs pas une. Il s'agissait plutôt d'une chronique autour d'un souvenir d'enfance : la mort de notre premier chat. Bon, allez, je vous la remets ici en entier :

Si je me fie à ma mémoire (mais celle-ci m'apparaît de plus en plus suspecte, habile qu'elle devient à retricoter tout le passé accumulé), le premier deuil dont je fis l'expérience fut celui de la jeune chatte que nos parents nous avaient donné à l'époque où mon père "faisait l'épicier" dans un village qui se targuait d'être, concurremment à deux autres, le véritable centre de la France (ce qui occasionna des joutes dominicales des plus intéressantes, mais là n'est pas le sujet d'aujourd'hui). C'était le premier animal de compagnie que nous avions, magnifique félin tigré qui devint le compagnon de chaque instant dans la maisonnée et l'objet de caresses infinies. Il advint donc qu'au retour de l'école, un vilain jour de je ne sais plus quelle saison en enfer, on nous apprit la triste nouvelle : notre chatte avait été renversée par une voiture.
  J'étais pour la première fois confronté à l'inconcevable : comment cette boule de poil soyeux pouvait-elle être absente et ceci définitivement ? Hier encore, elle bondissait sur les toits, ronronnait sous nos étreintes. Et il fallait soudain accepter que jamais plus, jamais ces moments ne reviendraient. S'imposa alors à moi la nécessité d'un paradis, je dis ce mot, mais c'est parce que c'est celui qu'on donne à ce lieu de retrouvailles après la mort. Oui, là-bas, on allait se retrouver, on allait à nouveau se regarder dans les yeux, se vautrer sur les lits moelleux. Je mettrais ma tête entre ses griffes et elle me labourerait le crâne , et nos jeux dureraient toujours, dans un éternel après-midi pluvieux. Le scandale était réparé, oublié, ce n'était qu'une mauvaise parenthèse à jamais fermée.
   Souvent, j'évoquais en moi-même cette consolante perspective. Aujourd'hui,
comme on s'en doute un peu, cette croyance (le mot est trop fort, c'était plutôt une vision à laquelle je voulais croire, à laquelle il était doux de croire), cette croyance m'a quitté : d'ailleurs, si je devais monter au paradis  (en état de péché mortel, je le crains), je ne reconnaîtrais sans doute pas ma petite chatte, figée dans le temps de mon enfance. Seul le petit garçon que j'étais aurait ce pouvoir. Il faudrait retrouver , intact, l'immense continent de nos souvenirs ensevelis.
  Le paradis n'est peut-être né que de ça : l'inguérissable nostalgie de ce qui fût sur la terre des hommes.

En fait, ce titre je le devais à André Frénaud, dont je venais d'acheter en juin de la même année 2006 (mon ex-libris là en atteste) le recueil Il n'y a pas de paradis.
« Le poète est cet homme contradictoire, ce visiteur inacceptable et inaccepté, dont le sort consiste à appeler sans attendre de réponses, à marcher sans apercevoir de but. Il n’y a pas de paradis : le terme du chemin, c’est le chemin lui-même. », (Bernard Pingaud, préface à l’édition de Il n’y a pas de paradis, Poésie-Gallimard)
« Le poète est un homme qui s’interroge et qui interroge l’Homme à travers lui. Ce qu’il dit vaut pour lui, mais vaut pour l’Homme aussi... Pourquoi sommes-nous ici en tant qu’existants, dans ce plein de contradictions, en fin de compte malheureux et happés par la Mort ? Le poète articule des objets à travers lesquels il essaye de rendre compte de cette profonde douleur fondamentale et en même temps de l’appel vers un Illimité inconcevable. Cet Indicible, il en dit tout de même quelque chose, il en donne des équivalents à travers un mouvement d’images. C’est comme ça qu’il construit son objet ». (André Frénaud, entretien avec Ratimir Pavlovic) 

En ces temps de gravité et d'extrême danger, la poésie est plus que jamais nécessaire. Que le confinement nous conduise au moins à explorer les confins du rêve et de l'émotion pure de l'existence.

mercredi 11 mars 2020

La grande maladie du vieux temps

Je ne sais par où commencer. Il y a une semaine maintenant que j'ai assisté à ce que j'ai plusieurs fois nommé une supernova : "Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire que linéairement, successivement, laborieusement."
Mais peut-être faut-il décrire tout d'abord ce qui m'apparaît maintenant comme des signes annonciateurs ? Et, en premier lieu, cette collision numérologique que j'ai narrée sur mon blog annexe, La tectonique des plaques : Au retour d'une promenade avec le chien Moon (dont j'avais la garde ce week-end là),  je remarquai, dans la rue Bertrand, à Déols, ce que j'ai appelé un tripôle de force 9, car la première voiture arborait une ancienne immatriculation  3933, la seconde un 339 et la troisième un 393.
S'ensuivit le 3 mars la parution d'un article de Rémi Schulz sur son blog Quaternité : quatre vingt-dix-neuf, sangs : "Un petit fait, écrivait-il, m'a conduit récemment à un nouveau dessillement, accroissant l'intrication entre divers thèmes qui m'obsèdent, Perec, Unica Zürn, Jung, Ricardou..." Fait nouveau qui a été la découverte le 30 janvier d'une BD à la médiathèque de Manosque, La trahison du réel, de Céline Wagner, parue le 3 avril 2019, et plus précisément, l'évocation dans ce roman graphique d'une anagramme d'Unica Zürn : "Unica était obsédée par le nombre 9, et son graphisme spiralé, à partir duquel elle commençait souvent ses dessins (ici sous les pinceaux de Céline Wagner). Fin 1958, elle a calculé que l'addition de son âge avec celui de Bellmer donnait 99 ans et elle en a déduit DIE NEUNUNDNEUNZIG IST UNSERE SCHICKSALSZAHL (le quatre-vingt-dix-neuf est notre nombre du destin)"


La trahison du réel Crédits : Céline Wagner
Rémi explore bien d'autres pistes, que je ne peux résumer ici. Je me contenterai de signaler sa référence constante à celui qui fut considéré comme le chef de file du Nouveau Roman, Jean Ricardou, dont l'une des innovations fut la symétricologie :  "Ainsi, explique Rémi, "centre" est le 99e mot d'une phrase de 197 mots, son centre donc, et il apparaît page 99 de Révolutions minuscules, dans sa première nouvelle, laquelle est présentée comme le milieu du double recueil. C'est page 100 que Ricardou le signale, en observant que "cent" est contenu dans "centre"."

J'en viens maintenant au 4 mars. Je circule alors sur le boulevard Saint-Denis et je m'arrête au feu pour tourner rue Ernest Nivet. Je m'aperçois que pas moins de trois voitures, garées ou roulant comme moi, portent dans leur numéro de plaque le nombre 99. Et il se trouve que la maison sur le trottoir de droite porte le numéro 100. Malgré une telle convergence, j'hésite à enregistrer le phénomène (c'est mon côté rationnel qui me fait douter, qui m'enjoint de laisser tomber : ce n'est que du hasard pur, mon gars). Tu as peut-être raison, me dis-je (on voit que je suis dédoublé, un peu schizo sur les bords). Et puis boum, en traversant le boulevard, je vois la première auto au stop, à ma droite : elle arbore un magnifique 999. J'écris ça dans le cahier vert, une fois à la maison, et j'ajoute Chapeau l'AE (l'Attracteur Etrange).

Le soir, parmi les mails de la journée, j'en vois un de Monique L., annonçant qu'il lui restait 99 tracts. Cela m'amuse (les a-t-elle comptés un par un pour être si sûre du nombre ?).
Et soudain, je repense à ce curieux livre du botaniste Benoît Vincent, découvert à Toulouse en 2017,  que j'ai ressorti sans trop savoir pourquoi il y a quelques jours, et qui demeure là à portée de main, dans ma chambre, GEnove, Villes épuisées (Othello, 2017). GEnove, pluriel inexistant de Genova (Gênes). GEnove, "texte comme un tissu : Un assemblage de neuf trames et neuf chaînes, qui forme quatre-vingt-un instantanés de la ville."


Un site internet, Ge-nove.nethttp://www.ge-nove.net/par/mode_d_emploi.htm, rend compte du projet du livre, mais les textes n'y sont plus accessibles. Toutefois, on peut y lire ceci :
"L'aspect numérique (et symétrique, aussi), est beaucoup moins important qu'il n'y paraît. Il faut simplement se rappeler qu'au centre du livre, il y a le Palais Ducal, qui m'apparaît le cœur historique, symbolique, urbanistique, mythique, de la ville. C'est ce point qui attire et répulse tous les mots du texte GEnove.
Enfin, pour briser un peu ces ordonnancements raides, j'ai eu l'idée, tardivement, de mélanger tous les chapitres ainsi constitués, afin qu'aucun texte ne prenne une place prépondérante. J'ai trouvé un carré magique de 9 x 9 (le seul existant, je crois) et j'ai donc réparti les textes selon, dans le drapeau ou plus justement l'échiquier que le lecteur trouve à l'entrée du livre.
Voici ce tableau :



Comment lire ?
Le premier tableau de la page d'accueil (représentant le drapeau génois) est un tableau magique de 9 x 9 contenant les 81 textes de GEnove. On peut cliquer sur les cases pour ouvrir n'importe quel texte. [...] On peut ensuite les refermer et cliquer ailleurs ou, dans la fenêtre ainsi ouverte, suivre le MENU (situé à droite du titre du texte) qui est lui-même double :
— le CARDO, symbolisé par la lettre K, suit l'ordre des colonnes ;
— le DECUMANUS, symbolisé par la lettre X, suit l'ordre des lignes."
Or, nous retrouvons le cardo et le decumanus dans l'article de Rémi Shulz :

"Rappelant que je n'ai commencé à m'intéresser à Ricardou qu'en 2012, et n'ai vraiment lu ses oeuvres qu'à partir de 2017, j'ai composé le 11/11/11 un hétérogramme basé sur une croix UNIS LE CARDO, débutant par EROS D'UNICA.
  Le cardo était ici l'axe nord-sud d'une cité romaine, l'axe est-ouest étant le decumanus.
  Le billet était intitulé Dis un oracle, autre anagramme de UNIS LE CARDO, mais j'ignorais qu'un recueil d'anagrammes d'Unica avait pour titre Oracles et spectacles"

L'intrication entre Rémi Shulz et Benoît Vincent se développe rapidement sous mes yeux :  je relis le premier texte donné par le carré magique, le texte 37 qui expose la géographie générale de la ville de Gênes, et un coup d'oeil sur le texte suivant, 38, me fit tomber sur ces lignes : "En 1528, a lieu une très importante réforme de l'Etat, fruit de l'amiral Andrea Doria, maître de la Méditerranée, en accord avec les 250 familles principales et surtout au service de Charles Quint (on l'appelle Cinquième République). Or, Andréa Doria, c'était aussi le nom du paquebot qui fit naufrage le 26 juillet 1956, histoire avec laquelle Rémi commence son billet.


"La page Wikipédia m'avait appris que l'actrice Ruth Roman se trouvait à bord, et avait été séparée de son fils de 4 ans Richard lors du sauvetage. Elle avait dû attendre plusieurs heures pour savoir qu'il était sauf, vivant dans la réalité un rôle qu'elle avait interprété dans un film de 1950.
  Ceci m'avait conduit à m'intéresser à Ruth Roman, apprenant ainsi que son rôle principal était dans L'inconnu du Nord-express, la fameuse histoire d'échange de crimes, qu'elle était née Norma Roman, un nom anagrammatique, et qu'elle était morte le 9/9/99, une date qui m'avait aussitôt rappelé le 4/4/44, que Jung indique dans ses mémoires avoir été  le jour où il avait commencé à se rétablir après un infarctus, tandis que le médecin qui l'avait sauvé devait s'aliter pour ne plus se relever. Jung envisageait que son docteur était mort à sa place."
Il note plus loin que la date du naufrage a coïncidé avec le 81e anniversaire de Jung, 81 carré de 9 :

  "Alors ce 26 juillet 1956 au matin, lorsque le navire a sombré, Jung né le soir du 26 juillet 1875 avait vécu 29584 jours complets, soit le carré de 172, 172 étant deux fois 86, CARL JUNG.
    Il lui restait 1776 jours à vivre, 4 fois 444."

Soyons plus précis, ces résonances entre  Rémi Schuz et Benoît Vincent m'apparaissent alors que je rédige cet article. Le 4 mars, je n'avais encore noté que leur commune relation au nombre 9. Cela illustre bien le caractère proliférant de la supernova. Avant de me perdre dans ce nouveau lacis de correspondances, je reprends mon récit de ce qui émergea ce 4 mars, à savoir aussi un autre thème ô combien marquant en ces jours de pandémie : le thème de la peste.

Cela vint de la lecture d'un roman déjà ancien de Fred Vargas, Pars vite et reviens tard*, paru en 2002. Lecture imposée par des circonstances que je ne détaillerai pas ici (mais qui n'ont rien de mystérieuses, je m'empresse de le dire). Par flemme, je reprends le début du résumé de Wikipedia :
"Alors qu'un ancien marin breton, Joss Le Guern, connaît quelque succès en reprenant le vieux métier de crieur public, le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est alerté par une femme inquiète de la présence de grands « 4 » noirs inversés avec des barres et sous-titrés des trois lettres CLT (Cito Longe Tarde), qui veut dire « vite, loin et tard » (d'où le titre), sur toutes les portes de son immeuble, à l'exception d'une seule. De plus en plus intrigué lorsqu'un second immeuble subit le même sort, Adamsberg s'alarme véritablement lorsque le crieur, épaulé par le vieil érudit Decambrais, vient lui rapporter des messages énigmatiques laissés par un inconnu."
Page 91, le grand mot est prononcé :
"- Qu'est-ce qu'elles annoncent ?
A cet instant, Bertin déposa deux calvas sur la table et Decambrais attendit que le grand Normand se fût éloigné pour poursuivre :
- La peste, dit-il, en baissant la voix.
- Quelle peste ?
- La peste.
- La grande maladie du vieux temps ?
- Elle-même. En personne."
Et soudain, me revient en mémoire que Gênes est associée de près à la Grande Peste noire qui dévasta l'Europe  à partir de 1347. D'ailleurs Benoît Vincent l'évoque lui-même dans une section du texte 61, La ville est fragile :
"Gênes est en Crimée, dans le comptoir de Caffa (aujourd'hui Théodosie ou Féodosie). La ville, ou son comptoir, est assiégée par les Tartares en 1346.
C'est la première manifestation de ce qu'on appellera plus tard "guerre bactériologique". Les Tartares portaient avec eux des germes de la peste noire bubonique, qui avait dû trouver un bouillon de culture idéal dans la guerre contre les Chinois.
Lors du siège, les Mongols catapultèrent les cadavres infectés par-dessus les murailles de la ville. Lorsque la trêve fut signée, et que les navires génois purent reprendre leur commerce, c'est toute l'Europe  qui se retrouva contaminée.
La peste débarque à Messine en 1347, puis à Marseille et Venise ; les fidèles en Avignon la disséminent dès 1348. En un an, elle touche l'Italie et le pourtour méditerranéen français. A partir de Bordeaux, elle se répand en Angleterre, puis deux mois après à Paris. Toute l'Europe est infectée fin 1348. [...] On estime qu'elle a décimé de 30 à 40 % de la population."
Et puis je repense aussi à ce livre trouvé dans la Boîte à livres Cours Saint-Luc, au cours d'un tractage pour les municipales (mon intérêt pour cette boîte n'avait rien à y voir, j'ai l'âme médiocrement militante) : Bourges cité première, de Philippe Audoin, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède. En très bon état, un livre rare, dont je possède déjà un exemplaire mais que je n'avais jamais recroisé jusqu'à ce jour.
Il faut savoir que le-dit Philippe Audoin n'est autre que le père de Fred Vargas, pseudonyme de Frédérique Audoin-Rouzeau (j'ai déjà évoqué ce lien père-fille ici).
Mais quel rapport, me direz-vous, avec la peste ?
L'essai n'y fait aucune allusion. Et pourtant je sens, j'intuitionne que quelque chose cherche à se dire (je me sens l'âme adamsbergienne**, que voulez-vous).
Je tape sur Google, peste + Bourges + Berry, et je déniche ainsi sur la première page de résultats un article du Berry Républicain, qui commence comme ça : "Le premier épisode de notre série estivale consacrée à Jean de Berry évoque son enfance et la mort prématurée de sa mère, alors qu’il n’avait que neuf ans, emportée par la peste noire."

La peste, le neuf, les fils se recoupent, d'autant plus que Jean de Berry fait l'objet d'une grande attention dans le livre de Philippe Audoin, qui lui consacre tout son chapitre II.

Cet âge de neuf ans m'était apparu une ou deux heures plus tôt lors d'une lecture parallèle, celle du recueil d'entretiens de I.B. Siegumfeldt avec Paul Auster, Une vie dans les mots (Actes Sud, 2020). Inaugurant la conversation autour du roman Mr Vertigo, son incipit nous en livre en effet une autre mention :
"J'avais douze ans la première fois que j'ai marché sur l'eau. L'homme aux habits noirs m'avait appris à le faire, et je ne prétendrai pas avoir pigé ce truc du jour au lendemain. Quand maître Yehudi m'avait découvert, petit orphelin mendiant dans les rues de Saint-Louis, je n'avais que neuf ans, et avant de m'exhiber en public, il avait travaillé avec moi sans relâche pendant trois ans. C'était en 1927, l'année de Babe Ruth et de Charles Lindbergh, l'année même où la nuit  a commencé à envahir le monde pour toujours." (p. 198)
Et enfin - j'en  finirai là pour aujourd'hui - j'apprends par Vargas (page 201) que la peste fit son retour en France au cours de l’été 1920. Pour ne pas inquiéter la population on l’avait appelé "la maladie n°9". Le bacille fit des victimes à Marseille - une quarantaine- et à Paris où l'on parla de "la peste des chiffonniers" qui contamina 94 personnes dont 34 décédèrent. Fred Vargas s'y connaissait parfaitement, ayant également publié sous son vrai nom de scientifique un essai intitulé Les chemins de la peste.

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* Rémi Schulz évoque aussi ce roman de Fred Vargas dans ce billet du 1er mars 2009.


lundi 30 avril 2018

Qui a tué Julie Vallance ?

Le 18 avril, j'ai donc regardé La Chambre verte de François Truffaut. Sorti en 1978, ce fut un échec commercial du genre qu'on dit cuisant, et comment s'en étonner quand toute l'histoire tourne autour du culte rendu aux morts par un journaliste, Julien Davenne (interprété par Truffaut lui-même), survivant de la guerre de 14-18 et veuf d'une jeune femme follement aimée. La mort intime, la mort collective se mêlaient pour composer une atmosphère que beaucoup jugèrent morbide. Je la redoutais un peu mais telle ne fut pas mon impression : le morbide est une complaisance dans le macabre, l'ostentation dans les signes tangibles de la mort et de la décrépitude, lividité des chairs et pourriture. Non, c'est bien plutôt la beauté disparue que Truffaut/Davenne tente de fixer en en maintenant vivant le souvenir.
Je me demande d'ailleurs si elle est bien juste cette expression que j'ai employée au-dessus de "culte rendu aux morts", car les morts ne sont pas divinisés, appelés à être retrouvés dans l'au-delà au jour du Jugement. La réaction violente de Davenne au discours du prêtre lors des funérailles de l'épouse de son ami Gérard (il va jusqu'à le foutre dehors) montre assez que Truffaut ne s'inscrit pas du tout dans une perspective chrétienne traditionnelle, même si c'est à l'intérieur d'une ancienne chapelle de cimetière qu'il va édifier son propre mausolée à la mémoire de tous ses disparus.


La scène suivante montre Davenne se rendant à une vente aux enchères de la famille Vallance, qui n'est autre que la famille de sa femme Julie. Je ne pus m'empêcher de penser au film de John Ford, Qui a tué Liberty Valance ?, sorti en 1962 (m'incitant à imaginer un autre titre pour celui de Truffaut : Qui a tué Julie Vallance ?). Divagation sans doute, mais je remarque que le James Stewart de ce western crépusculaire (prétendu vainqueur du duel qui l'opposait au bandit Valance, alors que le véritable tueur était John Wayne, alias Tom Doniphon), est aussi le héros de Vertigo de Hitchcock, dont Pascal Bonitzer , en 1978, dans Les Cahiers du cinéma,  rapprochait "[l]’entreprise passionnelle" de celle de Julien Davenne.


C'est lors de cette excursion à l'Hôtel des Ventes, à la recherche d'une bague (en argent, en forme de 8) ayant appartenu à sa femme, qu'il fait la rencontre de Cécilia (Nathalie Baye), secrétaire du commissaire-priseur. Juste avant de partir, il regarde deux poupées exposées sur un pilier et Cécilia lui dit alors « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » Aucun rapport alors avec le thème du film, et c'est cela même qui m'intrigue. Je me doute que cela n'est pas fortuit et je googlise "marionnettes napolitaines + Truffaut" et bien m'en prend car je débusque alors un article passionnant de Marie Martin et Laurent Véray, La chambre verte de François Truffaut, remake secret du Paradis perdu d’Abel Gance. Du culte des morts à celui du cinéma. Qui va enrichir formidablement ma perception du film, que j'ai recommencé à visionner en détail pour composer cet article. En résumé, l'étude "vise à démontrer, à travers l’analyse croisée des deux films et de divers documents d’archives, que, davantage qu’une adaptation littéraire affichée de différents thèmes de Henry James, La chambre verte (François Truffaut, 1978) est avant tout le remake secret de Paradis perdu (Abel Gance, 1940). L’aveuglement des critiques à l’époque de la sortie du film de Truffaut invite à réfléchir à la question du secret qui, dans le sillage de la fameuse figure dans le tapis jamesienne, se fonde sur une dénégation truffaldienne et sert de pierre de touche à une ferveur cinéphile conçue sur le modèle du culte des morts mis en scène par les deux films."
Sa lecture m'entraîne alors dans toute une série de réflexions qui me font vite comprendre qu'il me faudra bien plus que le cadre de cette chronique pour en rendre compte, car je croise très vite un autre événement pour moi important de ce jour, à savoir la fin du visionnage de la série Lost. Les correspondances entre la série télévisée et La Chambre verte sont plus que frappantes (la première étant que le film de Gance est nommé en anglais The Lost Paradise).


Film en quelque sorte séminal pour Truffaut puisque selon Annette Insdorf (1977, p. 18-19), "le premier souvenir de cinéma de Truffaut remonte à 1939 quand, à l’âge de sept ans, il découvre Paradis perdu." Information modulée par une note de bas de page dans l'article de Marie Martin et Laurent Véray (que je désignerai désormais plus rapidement par MMLV) : "Dans leur biographie de Truffaut, Antoine de Baecque et Serge Toubiana (1996, p. 33-34) font état d’un autre premier souvenir de cinéma, datant de l’avant-guerre — où le jeune spectateur voit « une église sur l’écran, un mariage […] Scène primitive du cinéma de François Truffaut » —, et font montre de plus d’exactitude historique en précisant que le « premier “grand souvenir” », celui de Paradis perdu, se situe à l’automne 1940 et que Truffaut avait alors huit ans et demi." Une église sur l'écran, c'est aussi l'une des dernières images de Lost, l'église de Los Angeles étant le lieu où les personnages principaux se réunissent après une longue série de flash-sideways, et où Jack Shephard revoit son père, Christian, près du cercueil retrouvé de celui-ci, qui fonctionne là comme un écho au cercueil de la première scène de La Chambre verte.


MMLV signalent qu'à la sortie du film, nul critique n'a songé à faire le lien avec le film d'Abel Gance malgré des similitudes troublantes :
"Au-delà de la référence à la Première Guerre mondiale, qui, on le sait, a profondément marqué l’œuvre de Gance, le comportement du personnage principal, Julien Davenne, joué par Truffaut lui-même, n’est pas sans rappeler le poète traumatisé des deux J’accuse de Gance (1918 et 1938), Jean Diaz. Comme ce dernier (voir Véray 2000), Davenne dispose en effet, sur les murs de la chapelle ardente qu’il dédie à « ses morts », quelques portraits d’« amis » artistes qu’il vénère (Marcel Proust, Jean Cocteau, Maurice Jaubert…). Mais surtout, en accumulant dans une chambre transformée en temple secret tous les objets de Julie, sa femme décédée, il fait exactement comme le Pierre Leblanc (Fernand Gravey) du Paradis perdu (1940) du même Gance, qui installe de petits mausolées dans son bureau en souvenir de Janine, son épouse morte en couches pendant qu’il était au front. De par les échos thématiques liés aux désastres de la guerre, de par une mystique commune de la fidélité dans l’amour et la mort, mais surtout à cause de cette coïncidence troublante d’un autel fétichiste en l’honneur d’une aimée disparue, La chambre verte peut apparaître comme le remake inavoué de Paradis perdu."


Pour achever de fonder notre conviction, on peut ajouter que ce n'est sans doute pas un hasard si Julien Davenne et Jean Diaz partagent les mêmes initiales (de même Julie/Janine). Cette étrange cécité des critiques s'origine tout d'abord selon MMLV "dans le silence de Truffaut sur une possible filiation, qui laisse ouverte la question du degré de conscience de cette réécriture". 

L'adaptation revendiquée de plusieurs récits d'Henry James a sans doute aussi jeté un voile sur la référence à Gance. C'est ainsi qu'entre Cécilia Mandel et Julien Davenne existe un point commun sous la forme d'une expérience de type paranormal : la femme de Davenne lui est apparue alors qu'il était au front, à des milliers de kilomètres, tandis que Cécilia a vu son père lors d'une visite au musée du Louvre - et dans les deux cas, c'était à l'instant de leur mort. Or, cette idée de la double coïncidence a été reprise d'une nouvelle fantastique d'Henry James, Les Amis des amis.*

Ce n'est pas la seule, mais nous verrons cela dans la prochaine chronique.

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* Ce même jour, 18 avril, je découvris que la lettre de Gênes, d'Arthur Rimbaud, évoquée ici récemment, avait été écrite le jour même de la mort de son père : "La date de la lettre que Rimbaud écrit de Gênes le 17 novembre 1878 correspond au jour de la mort de son père. Cette coïncidence a souvent été observée. Elle est d’autant plus curieuse qu’elle se situe très exactement entre deux apparitions fantomatiques du père de Rimbaud dans la vie du poète. Ce sont des riens troublants. Ainsi, le 14 mai 1877, Rimbaud se déclare déserteur du 47ème régiment de l'armée française. Or le 47ème régiment est celui de son père quand il déserta le foyer familial. A son arrivée à Aden en 1880,  il déclarait à son patron  Bardey  qu’il était né à Dôle comme son père. Bardey apprit, bien après, que le poète était né à Charleville. Or, la lettre de Gênes marque un tournant dans la vie de Rimbaud. C’est le moment où son existence prend une orientation définitive vers les pays chauds. Après toute une série de pérégrinations, Rimbaud va s’établir pour longtemps à Aden et à Harrar." (Jacques Bienvenu, site).

vendredi 20 avril 2018

Heather Hearnstein

Nunki Bartt est un grand passionné d'Arthur Rimbaud. Il faut dire qu'il a eu la chance, dans sa folle jeunesse tourangelle, d'avoir comme professeur aux Beaux-Arts Alain Borer, "spécialiste mondialement reconnu" du poète (dixit la notice de Wikipedia), "poète, critique d’art, essayiste, romancier, dramaturge, écrivain-voyageur, rimbaldien", ainsi qu'il se présente lui-même sur la page d'accueil de son site. De ses voyages sur les traces du génial enfant des Ardennes, il en ramena des livres comme Rimbaud en Abyssinie qui lui valurent une certaine consécration (mais comme je ne les ai pas lus, je ne m'étends pas plus sur le sujet borérien). Toujours est-il que notre Nunki Bartt est même allé en pèlerinage à Charleville avec un ami aussi dingue que lui des Illuminations. Dans des conditions précaires qui n'étaient pas sans rappeler les propres errances d'Arthur.


Samedi soir, après le concert de Rodolphe Burger et Serge Teyssot-Gay à Equinoxe, nous nous étions retrouvés chez lui autour d'un coup de rouge avec fromage et saucisson. Comment la conversation en vint-elle à glisser sur Truffaut et Godard, je ne sais plus, mais je me souviens bien que Nunki Bartt avait évoqué le générique de Pierrot le Fou, avec ses lettres rouges et bleues qui apparaissent sur un seul carton pour composer sur sept lignes le message suivant : « JEAN PAUL BELMONDO ET ANNA KARINA DANS PIERROT LE FOU UN FILM DE JEAN LUC GODARD », avant de disparaître progressivement pour finir sur le seul O de Pierrot. Dans ce générique, il voyait clairement une citation du poème rimbaldien des Voyelles, qui finit aussi sur le O : "O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !"*


Le lendemain, je termine la lecture d'un petit livre sur Michel Butor, La mémoire des sentiers, fruit d'entretiens sur la montagne menés avec Fabrice Lardreau. Je l'avais presque acheté rien que pour sa citation liminaire, que je trouve admirable : « Chaque moment est complexe, au sens mathématique de “nombre complexe” ; il est traversé d’échos, d’harmoniques. Et, parmi les activités humaines, parmi tous les registres possibles de paysages, la marche en montagne est la plus propice pour générer ces harmoniques. » Mais, en réalité, j'avais aussi adoré les autres réflexions, toujours justes et pénétrantes, de cet insatiable curieux qu'était Michel Butor, globe-trotter d'autant plus remarquable que loin d'en tirer une sorte d'arrogance - la suffisance de celui qui a tout vu - il reste étonnamment modeste, au point que l'on regrette vraiment de ne pas avoir connu un homme dont on est prêt à parier qu'il devait être éminemment sympathique.
Bref, j'en arrive au dernier texte cité par Butor, après Ramuz, Thomas Mann et Kamo No Chomei : la Lettre de Gênes, écrite aux siens par Rimbaud le dimanche 17 novembre 1978, où il décrit dans quelles difficiles conditions il a traversé les Alpes.

Sur ce, peu avant midi, je reçois un texto de Nunki Bartt m'annonçant que l'esprit de Jarry roulait au-dessus de son casque, qu'il projetait donc une sortie à bicyclette l'après-midi et que si ça me disait... Il faut préciser qu'un grand beau temps s'était installé sur le Berry, une chaleur de juillet dont il eût été dommage de ne pas profiter. Mon vélo s'enrouillait sur le balcon, il était temps de réagir, aussi je répondis fissa à Nunki : Ok Fausto ! Tu passes me chercher ? A quelle heure ?
Fausto - pour les ignorants de l'histoire cyclistique - c'est bien sûr faire allusion à Fausto Coppi, le grand champion italien des années cinquante (je ne l'ai même pas connu, il est mort l'année de ma naissance d'une malaria contractée en Haute-Volta).
Cinq minutes plus tard, Bartt me répond qu'il ne sait pas encore au juste, il doit aider à tondre le jardin, il me rappellera. Je dis : Ok Gino !
Gino - pour les incultes de la chronique vélocipédique - c'est Gino Bartali, l'autre campionissimo, le grand rival de Coppi, trois tours d'Italie, deux tours de France remportés à dix ans d'intervalle, un exploit jamais égalé. Jeune lecteur, tu ne connais pas, mais Bartt si, qui me répond à 12 h 59 :


A 13 h 37, il m'avertit que la tondeuse étant tombée en panne, on peut s'attaquer au Saint Gothar plus tôt. Le Saint-Gothard, le col mythique  qui relie Andermatt dans le canton d'Uri à Airolo dans le canton du Tessin. Pourquoi, allant faire du vélo en forêt - randonnée qui ne se caractérise pas précisément par un relief tourmenté - me parle-t-il du Saint Gothard ? A cause de Gino, Gino "le pieux"** ? Peut-être, car le Saint-Gothard a été maintes fois escaladé pendant le tour de Suisse, que Bartali a gagné deux fois.

Extrait du journal suisse Le Confédéré, Martigny, 20 août 1947.
Mais ce n'est pas cela qui me surprend le plus : c'est comme si Nunki Bartt avait lu par-dessus mon épaule, car que raconte la lettre de Gênes de Rimbaud, sinon cette montée difficultueuse du Gothard, qu'il qualifie lui-même d'exploit ? Extrait :
"Voici à fendre plus d'un mètre de haut, sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C'est échauffant. Haletants, car en une demi‑heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d'efforts, on s'encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d'eau salée 1,50. En route. Mais le vent s'enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est‑ce ? (II n'y a de poteaux que d'un côté.) On dévie, on plonge jusqu'aux côtes, jusque sous les bras... Une ombre pâle derrière une tranchée : c'est l'hospice du Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaine bâtisse de sapin et pierres ; un clocheton. A la  sonnette un jeune homme louche vous reçoit ; on monte dans une salle basse et malpropre où on vous régale de droit de pain et fromage, soupe et goutte."
Je n'avais pas parlé la veille de cette lettre, pour la bonne raison d'abord que je ne la connaissais pas, et que je l'ai découverte ce dimanche matin-là, grâce à Butor. La coïncidence était à mes yeux assez étourdissante. Quand j'en fis part à Bartt, il ne broncha guère : je sais bien qu'il n'accorde pas grand prix à ma dilection pour les carambolages du hasard (pour reprendre une image donnée par Marguerite Yourcenar), c'est une marotte qu'il me concède par indulgence (ce n'est pas le seul, loin de là, prendre ces faits au sérieux, vraiment au sérieux,  impliquerait un bouleversement d'ordre métaphysique dont je conçois parfaitement qu'on en veuille faire l'économie***).

Bon, vers 14 h nous voilà lancés vers la forêt du Poinçonnet. Et le bougre est bien plus fringant que moi, sur sa monture noire aux pneus blancs il n'amuse pas le goudron : Lourouer-les-Bois, les Loges de Dressais, les longues allées rectilignes mal bitumées, sous un ciel d'azur puis plombé de nuages puis re-bleu, et moi au bord de l'épuisement, mis à mal par le moindre faux plat (oh, il est loin le temps où j'étais un bon grimpeur). Et voilà que des noms commencent à courir dans ma tête, revenant obsessionnellement. Cela m'arrive régulièrement en vélo quand la fatigue se fait lourde. Je me répète en boucle une formule ; c'est dans la zone industrielle, plus très loin du but, que je prends vraiment conscience des mots qui me trottent dans la cervelle : deux noms exactement. HEATHER HEARNSTEIN. Oui, Heather Hearnstein, je les vois très précisément écrits ainsi. Ils ne me rappellent rien mais ils forment une sorte d'entité rythmique. 1-2, 1-2. Coup de pédale après coup de pédale, halètement après halètement, je les capture, je les fixe, ils s'impriment maintenant dans ma conscience comme le Augenblick et le Lexington Avenue, mais là c'était venu dans les rêves, pas en veille. Finalement, un peu plus loin, Bartt, qui affirmait ne jamais avoir crevé avec ses pneus blancs, prend une épine, et comme la pompe que j'ai amenée ne correspond pas à sa valve, il faut finir à pied. J'oublie mon Heather Hearnstein.

Revenu à l'appart, douché, les jambes lourdes, les genoux rompus, je décide de sagement regarder mes deux épisodes quotidiens de Lost. Saison 5, épisode 8.
Soudain, à la vingt-sixième minute de cet épisode, intitulé LaFleur, lors d'une alerte de sécurité, Phil, l'un des membres de l'Initiative Dharma, pénètre dans une des maisons du village et demande à une certaine Heather de garder un oeil sur Sawyer, Juliet, Jin et Miles.


Heather. Dès que le nom s'affiche, tout me revient. Heather Hearnstein.
Ce qui est stupéfiant, c'est que c'est la seule occurrence de ce personnage dans Lost. Jouée par Carla Buscaglia, Heather n'apparaît plus ensuite.

Alors bien sûr j'ai été tenté de rechercher Hearnstein, dans Lost tout d'abord, mais non, pas de Hearnstein dans Lost, pas de "Heather Hearnstein" non plus. "Hearnstein" seul n'affiche que 190 résultats, une misère dans Google. Et dans les sites répertoriés, rien de convaincant. C'est qu'il ne faut pas chercher, je n'ai pas cherché Heather, le nom s'est imposé à moi. Ce sera la même chose pour Hearnstein. Peut-être.



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* Pour une analyse savante du générique de Pierrot le Fou, on peut lire L’alpha et l’oméga : Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, article de Laurence Moinereau dans la revue en ligne Fabula.org.

** Dans sa notice Wikipedia, je découvre que ce pieux Bartali, en plus d'être un grand champion, lion d'être un bigot relou, était un homme plus qu'estimable : " Profondément croyant, membre de l'Action catholique, « Gino le Pieux » a toujours refusé d'être un ambassadeur du fascisme. Proche du cardinal florentin Elia Dalla Costa, son activité de messager clandestin pendant la Seconde Guerre mondiale, sous couvert de sorties d'entraînement au cours desquelles il acheminait des faux papiers cachés dans le guidon ou la selle de son vélo, a permis de sauver de nombreux Juifs. Il fut à ce titre reconnu comme « Juste parmi les nations » en septembre 2013 et son nom figure au mémorial de Yad Vashem."

*** Une autre sorte d'évitement consiste à considérer le phénomène uniquement comme une fantaisie, un détail de métaphysique amusante, une curiosité. Or, il a à voir aussi avec le tragique. Clément Rosset affirmait que rien n'était plus fragile que la faculté humaine d'accepter la réalité. Et si la réalité était faite aussi, et bien plus souvent qu'on ne croit, des collisions du hasard (ce que Rosset lui-même n'aurait sans doute pas accepté) ?

mercredi 23 août 2017

# 201/313 - Ambo i lati

Stalker, Andreï Tarkovski
De Toulouse, j'ai rapporté aussi un livre que son éditeur qualifie de livre mutant. C'est peut-être trop dire, mais en tout cas, rien à voir avec le tout-venant, le roman traditionnel qui, quoi qu'on en dise sur son état moribond, reste largement majoritaire sur le marché. C'est un cadavre si l'on veut, mais un zombie qui a encore de la ressource. Ce livre dont je vous parle n'est d'ailleurs pas un roman, c'est une mosaïque de quatre-vingt-un textes, de natures très diverses, autour de la ville de Gênes. L'auteur se nomme Benoît Vincent, il est botaniste de profession et l'ouvrage a pour titre GEnove, villes épuisées, publié aux éditions Othello/Le Nouvel Attila.


Ce titre, Benoît Vincent l'abrège d'ailleurs en GE9 : histoire de souligner que le nombre 9 sous-tend toute l'affaire. "C'est un texte comme un tissu, écrit-il en avant-propos. Un assemblage de neuf trames et neuf chaînes, qui forme quatre-vingt-un instantanés de la ville. Celle-ci, plus que toute autre, reste admirablement façonnée par l'espace topographique qui la porte. A la manière du tisserand, j'ai tenté de rendre la matière et la forme d'une ville contrainte, tantôt étroite et recluse, tantôt large et ouverte."
Ce 9x9 nous rappelle incidemment le 8x8 récent des hexagrammes du Yi Jing. D'ailleurs, explique Cyrille Javary, "le caractère jing est composé de trois éléments : à gauche, le signe général de la soie, marque commune à tous les mots en relation avec ce qui est tissé et, au sens figuré, organisé en réseau.(...) Associant les idées d'outil, de réseau et de structure, le sens originel du caractère jing était : fils de chaîne ( la structure invisible qui sert d'armature à un tissage). De là, il s'est étendu jusqu'à désigner les méridiens de l'acupuncture (la structure énergétique du corps humain grâce à laquelle on peut agir sur lui), et aussi ceux de la géographie."

Je note en passant que la typographie du titre GE9 fait furieusement penser à un idéogramme. Pourtant l'auteur ne fait aucune référence à la Chine, du moins dans les soixante-dix premières pages (j'en suis là de ma lecture).
Je venais juste d'écrire la chronique sur les portes lorsque j'ai abordé le vingtième texte, La surprise. Eh bien la surprise fut d'y trouver une résonance : Benoît Vincent évoque la Porta Soprana, la porte qui ceint la ville antique et porte cette inscription : Auster et Occasus, Septembrio novit et Ortus quantos bellorum supervai Ianua motus ("Le Méridion et le Ponant, le Septentrion et l'Orient savent combien d'énormes mouvements de guerre moi Gênes j'ai vaincu.")
"Janua, continue-t-il, c'est en latin, la porte. On ne peut déterminer si c'est la porte qui parle ou bien la ville symbolisée par cette porte.
L'étymologie de Gênes, comme très souvent les très vieux toponymes, est plus que confuse. Si certains rapprochent le nom du latin ianua ("porte, accès, passage"), d'autres y voient la même racine indo-européenne que dans le Genève/Ginevra helvète, *genu, qui signifierait "bouche". D'autres le ramènent au xenos grec ("étranger") et d'autres encore à un mot étrusque kainua qui signifie "cité nouvelle". (p. 72)
Résonances multiples : la porte bien sûr, mais aussi ce *genu grec si proche de notre gonu, grec aussi,  bouche et genou qu'une seule voyelle distingue. Et encore ce xenos, que l'on retrouve dans l'entretien avec Barbara Cassin :
"Le terme grec de xenos, qui signifie “étranger”, mais aussi “hôte”, contient les idées d’accueil, de respect de l’autre, dans une belle réciprocité entre celui qui accueille et celui est accueilli : “hôte” dans les deux sens, comme en français. Dans le monde d’Homère, celui qui arrive en face, l’autre, peut être aussi bien un homme qu’un dieu qui aurait pris une apparence mortelle. Il faut prendre au sérieux les épithètes homériques, “le divin Ulysse” par exemple. Elles disent la perméabilité du cosmos, cela même qui le rend beau – Nausicaa est le jeune fût d’un palmier, Ulysse est un lion, et les hommes et les dieux échangent leur forme."

Porte (village de Lautrec)
 La Porta Soprana possède un pendant tout au bout du centre médiéval : la Porta dei Vacca, qui sépare le premier bourg de la Maddalena du nouveau site de Prè (après le XIIe siècle) :

"Passée la porte, traversée la rue, direction ailleurs. Passer de l'autre côté, vers l'autre rive : en être rassasié, en être demandeur.
Être de chaque côté, du levant au ponant, d'est en ouest, de la ligne bleue à la ligne verte. Être des deux côtés à la fois, ambo i lati, entrambi i lati, pouvoir traverser la frontière, poser des axes, créer la ville, s'enivrer de passages." (p. 73)


Ce motif est si prégnant pour Benoît Vincent qu'il en a fait le titre de son site : Ambo[i]lati.